Chant Troisième.
Paulin Paris translation
Afin que cette application vous forçât de penser à autre chose: il n'y a en vérité de remède que celui-là et le tems.
(Lettre du roi de Prusse à d'Alembert, 7 septembre 1776.)
1. Ton visage est-il semblable à celui de ta mère, ma belle enfant! Ada! seule fille de ma maison et de mon cœur? Quand je vis la dernière fois tes jeunes yeux bleus, ils souriaient, et nous nous séparâmes alors,—non comme nous nous séparons aujourd'hui, mais avec une espérance.—M'éveillant en sursaut, je vois les vagues se soulever autour de moi, et dans les airs les voix des vents se font entendre: Je pars; où vais-je?—Je n'en sais rien; car le tems n'est plus où les rivages d'Albion, disparaissant à mes regards, pouvaient faire naître en moi de la tristesse ou de la joie.
2. Une fois encore sur les ondes! oui, une fois encore! Les vagues bondissent sous moi comme un fougueux coursier qui reconnaît son cavalier. Salut! salut à leur mugissement! rapide soit leur marche, quels que soient les lieux où elles me conduisent! Quand même le mât ployé du navire tremblerait comme un roseau, quand les voiles déchirées flotteraient en lambeaux emportés par les vents, je poursuivrais encore ma route sur les mers, car je suis comme l'algue marine, arrachée du rocher, et entraînée sur l'écume de l'Océan pour voguer partout où les lames se soulèvent et où règne le souffle de la tempête.
3. Dans l'été de mes jours j'entrepris de chanter un jeune homme, l'errant exil de son esprit sombre; je reprends un thème que j'avais à peine commencé. Je le porte avec moi, comme le vent fougueux porte et roule des nuages dans les airs; je retrouve dans cette histoire les traces de pensées qui ne sont plus, et de larmes taries qui n'ont laissé après elles que de stériles vestiges, sur lesquels toutes mes années voyageuses foulent lentement les derniers sables de la vie.—Désert stérile où n'apparaît aucune fleur.
4. Depuis mes jeunes jours de passion,—de joie et de douleur, peut-être mon cœur et ma lyre auront perdu leur secret d'harmonie. Peut-être serait-ce en vain que je voudrais essayer de chanter comme je chantais. Cependant, quelque tristes que soient mes accords, je veux y livrer mon ame, s'ils peuvent m'arracher au rêve accablant d'une douleur ou d'une gaîté personnelle;—s'ils peuvent répandre l'oubli autour de moi.—Alors ces chants, du moins pour moi, ne seront point sans quelque charme.
5. Celui qui a vieilli dans ce monde de douleurs par ses actions et non par ses années, perçant les profondeurs mystérieuses de la vie, à tel point qu'aucun étonnement ne peut désormais le surprendre, et dont l'amour, la douleur, la renommée, l'ambition, ne peuvent blesser le cœur avec le glaive aigu de la souffrance silencieuse et déchirante; celui-là pourra dire pourquoi la pensée cherche un refuge dans les grottes solitaires, peuplées, pour elle, d'images aériennes et de formes qui subsistent encore sans altération, malgré leur âge, dans la retraite fréquentée de l'ame.
6. C'est pour créer, et pour vivre, en créant, d'une vie plus intense, que nous donnons des formes à nos rêveries, obtenant nous-mêmes comme nous la donnons, la vie que nous rêvons, ainsi que je l'éprouve maintenant. Que suis-je? Rien; mais tu n'es pas ainsi, ame de ma pensée! avec toi, être invisible, mais doué de la faculté de contemplation, je traverse la terre; embrasé de ton esprit, partageant ton essence immortelle, et recouvrant avec toi une sensibilité qui paraissait avoir été brisée par le malheur.
7. Cependant je dois penser plus sagement:—j'ai pensé trop long-tems, j'ai eu des idées trop sombres, jusqu'à ce que mon cerveau soit devenu dans ses propres et tournoyantes ébullitions, un gouffre enflammé de conceptions et de rêveries extraordinaires. Ainsi, n'ayant point appris dans ma jeunesse à dompter mon cœur, les sources de ma vie ont été empoisonnées. Il est trop tard! cependant je suis bien changé; quoique je sois encore assez le même en force pour supporter ce que le tems ne peut abattre, et me nourrir encore de fruits plus amers sans accuser le sort.
8. J'en ai déjà trop dit sur ce sujet:—mais maintenant tout cela est passé, et le charme s'est fermé avec son sceau silencieux. Long-tems absent, Harold va reparaître enfin. Lui, dont le cœur sans peine eût voulu ne plus rien sentir, déchiré qu'il était par des blessures qui ne font point mourir, mais qui sont incurables. Toutefois, le tems, qui change tout, l'avait altéré dans son ame, dans ses traits comme dans son âge. Les années enlèvent son feu à l'esprit, comme aux membres leur vigueur, et la coupe enchantée de la vie ne pétille que près du bord.
9. Harold avait épuisé la sienne trop rapidement, et il trouva que la lie en était de l'absinthe; mais il l'avait remplie de nouveau à une source plus pure sur une terre sacrée, et il croyait cette coupe intarissable, mais c'était en vain!.... Une chaîne invisible, dont il sentait incessamment le poids, l'étreignait de ses anneaux d'airain; cette chaîne, dont le cliquetis ne se faisait point entendre, n'en était pas moins accablante. Épuisé par la douleur qu'il comprimait dans son sein, il la sentait devenir plus aiguë à chaque pas qu'il faisait dans la vie aventureuse qu'il avait adoptée.
10. Confiant dans sa froide indifférence, il s'était mêlé de nouveau à son espèce avec une sécurité imaginaire, et il crut son ame si bien affermie et si invulnérable que sinon le plaisir, du moins la douleur ne pourrait plus l'atteindre. Mêlé comme autrefois et ignoré dans la foule, il put chercher à y trouver des sujets de méditation, comme il en avait trouvé sur la terre étrangère dans les œuvres merveilleuses de Dieu et dans les beautés de la nature.
11. Mais qui peut voir la rose épanouie, et ne pas chercher à la cueillir? Qui peut contempler avec admiration la douceur et l'éclat de la joue de la beauté, et ne pas sentir que le cœur ne peut jamais vieillir tout entier? Qui peut voir la renommée à travers les nuages qui laissent percer l'étoile brillant sur son précipice, et ne pas s'efforcer de l'atteindre? Harold, entraîné encore une fois dans le tourbillon, avec le cercle étourdi de la foule, chassant le tems, avait un plus noble but, toutefois, que dans sa première jeunesse.
12. Mais il se reconnut bientôt de tous les hommes le moins propre à vivre en troupeau parmi les hommes, avec lesquels il n'avait presque rien de commun. Non instruit à soumettre ses pensées à celles des autres, quoique son ame dans sa jeunesse eût été domptée par ses propres pensées, resté insoumis, il ne voulait point céder la domination de son intelligence à des esprits contre lesquels le sien se révoltait; fier, quoique dans le malheur, il croyait pouvoir trouver une vie dans lui-même, et rester étranger au genre humain.
13. Où s'élevaient des montagnes, là se trouvaient pour lui des amis; où roulait l'Océan, là était sa demeure; où se déployaient un ciel bleu, un climat éblouissant, il avait la passion et la faculté d'y porter ses pas; le désert, la forêt, les cavernes, les récifs retentissans et écumeux étaient sa société chérie; ils lui parlaient un langage plus clair que les livres de sa langue maternelle, qu'il aurait voulu souvent oublier pour les pages du livre de la nature, réfléchies dans le lac par les rayons du soleil.
14. Comme le Chaldéen, il contemplait les astres, jusqu'à ce qu'il les ait eu peuplés d'êtres aussi brillans que leurs propres clartés; et la terre, les petites et misérables querelles de la terre, les humaines faiblesses étaient entièrement oubliées. S'il avait pu soutenir son esprit à cette hauteur, il eût été heureux; mais cette boue dont l'homme est formé appesantit sa divine étincelle, en lui enviant la lumière vers laquelle elle monte, comme pour briser les liens qui nous retiennent loin de ce ciel qui nous appelle avec amour.
15. Mais dans les demeures de l'homme, Harold devint un être inquiet et abattu, sombre et ennuyeux, languissant comme un faucon sauvage, à qui on a coupé les ailes, et dont l'air libre et sans limites était la seule demeure. Et dans de soudains transports de délivrance, comme l'oiseau captif qui bat de son sein et de son bec les barreaux de sa cage, jusqu'à ce que le sang teigne ses plumes brisées, l'ame enchaînée d'Harold aurait voulu s'échapper violemment de son sein qui la retenait captive.
16. Ce pélerin, cet exilé volontaire va de nouveau errer au loin, privé d'espérance, et cependant moins sombre. L'intime conviction qu'il avait vécu en vain, que tout était de ce côté-ci de la tombeA, avait fait sourire son désespoir. Quelque extraordinaire qu'ait été ce sentiment,—comme on voit les matelots attendre follement leur sort en s'abandonnant à l'ivresse sur les débris de leur vaisseau près de s'engloutir—il lui inspira une gaîté qu'il ne chercha point à repousser.
17. Arrête!—tu foules la poussière d'un empire! les débris d'un immense tremblement de terre sont ensevelis sous tes pieds! Ce lieu n'est-il point indiqué par une statue colossale? Aucune colonne triomphale n'est-elle élevée à l'orgueil des vainqueurs? Non; mais la vérité toute simple parle d'une voix plus austère; que cette plaine reste telle qu'elle était avant.—Comme la pluie de sang a fait croître ces moissons! est-ce là tout le fruit que tu as fait recueillir au monde, ô toi, le premier et le dernier des champs de batailles!—victoire dispensatrice des couronnes!
18. Harold est là sur cette plaine d'ossemens humainsA, la tombe de la France, le terrible Waterloo! Comme dans une heure le pouvoir qui les donne, retire ses dons, transportant la renommée d'un camp dans un autre! Porté à la place d'honneurB1, ici l'aigle prit son dernier essor, et déchira de ses serres sanglantes la plaine sillonnée par les batteries, lorsqu'il fut percé par la flèche des nations liguées; la vie et les efforts de l'ambition, tout fut vain! L'oiseau impérial traînait après lui quelques anneaux épars de la chaîne brisée du monde!
19. Juste rétribution! la France mord son frein, et écume dans ses fers;—mais la terre est-elle plus libre? Les nations n'ont-elles combattu que pour vaincre un seul homme? Ou ne se sont-elles coalisées que pour apprendre à tous les rois leur vraie souveraineté? Quoi! l'esclavage sera-t-il de nouveau l'idole replâtrée de nos jours de lumière? Irons-nous rendre hommage au loup après avoir terrassé le lion? et exprimant une basse admiration, fléchir un genou servile devant les trônes? Non; attendez les preuvesA avant de faire éclater vos louanges!
20. Autrement cessez de vous réjouir de la chute d'un despote! En vain de belles joues furent sillonnées par des larmes brûlantes; en vain les champs et les vignes de l'Europe auront été foulés aux pieds dans la saison des fleurs; en vain des années de mort, la dépopulation, l'esclavage et la terreur ont-ils été supportés et repoussés par des millions d'hommes qui se sont levés contre eux; tout ce qui peut faire le plus chérir la gloire, c'est de voir le myrte couronner l'épée dont Harmodius2 frappa le tyran d'Athènes.
21. Le bruit d'une fête nocturne se faisait entendre, et la capitale de la Belgique avait rassemblé ses beautés et ses chevaliers dans des appartemens où la clarté resplendissante des lustres faisait briller de belles femmes et des hommes braves; mille cœurs battaient pour le bonheur; et quand la musique produisait ses voluptueux accords, des yeux languissans d'amour rencontraient des yeux qui leur parlaient le même langage, et tous se livraient à la joie comme au bruit des instrumens de noce3. Mais silence! écoutez! un son terrible retentit comme le glas de la mort!
22. Ne l'avez-vous pas entendu?—Non; ce n'était que le souffle du vent, ou le roulement d'un char sur le pavé de la rue, continuons la danse! que rien ne trouble notre joie; point de sommeil jusqu'au matin, puisque la jeunesse et le plaisir s'unissent pour chasser les heures brillantes qui fuient d'un pied léger.—Mais, écoutez!—ce son bruyant et sourd retentit encore, comme si les nuages en répétaient l'écho; il approche, il devient plus distinct, plus terrible! Aux armes! aux armes! c'est,—c'est le rugissement du canon des batailles.
23. L'infortuné prince de Brunswick était assis dans l'embrasure d'une fenêtre de cette grande salle; le premier, au milieu de la fête éblouissante, il entendit le bruit du canon avec l'oreille prophétique de la mort; et comme la foule souriait parce qu'il avait jugé ce bruit voisin du bal, son cœur plus pénétrant reconnut trop bien le coup mortel qui venait d'étendre son père sur une bière sanglante, et qui demandait une vengeance que le sang seul pouvait éteindre: il se précipite dans le champ de bataille, et tombe au premier rang des combattans.
24. Le désordre se met dans les salles de fête; on va, on court çà et là; les beautés versent des larmes, tremblent d'effroi; leurs joues, qui rougissaient il y a une heure aux éloges des jeunes hommes sur leurs grâces et leur fraîcheur, sont devenues pâles comme la mort. Les uns disparaissaient par de soudains départs, emportés par l'ardeur de leurs jeunes cœurs, en laissant échapper des soupirs qui ne seront jamais répétés. Qui peut prévoir si jamais ces yeux pleins d'amour pourront se rencontrer de nouveau, lorsque sur une nuit si délicieuse se lève une aurore si terrible!
25. Là, on voyait se réunir en hâte la cavalerie; les chevaux, les escadrons formés en rangs de bataille, et les chars de guerre retentissans se précipitent avec impétuosité vers le lieu du combat. Le canon, comme un lourd et profond tonnerre, hâte ses détonnations dans le lointain; et dans la ville le tambour d'alarme réveille le soldat avant l'étoile du matin, tandis que les citoyens, frappés de terreur, se rassemblent silencieux, ou se disent tout bas, les lèvres pâles: «Les ennemis! ils arrivent! ils arrivent!»
26. L'appel du Caméron fait retentir ses sauvages accords, le chant de guerre de Lochiel, qu'entendirent souvent les collines d'Albyn, et souvent aussi les Saxons ennemis:—Que les airs de ce chant sont sauvages et éclatans au milieu des ténèbres de la nuit! mais comme le souffle qui fait résonner leur cornemuse, ce chant remplit les montagnards d'une native et belliqueuse audace qui leur rappelle le souvenir encore vivant des années qui ne sont plus, et fait retentir aux oreilles de chaque homme de clan les exploits des Évan4 et des Donald5!
27. Les Ardennes6 balancent sur leurs têtes leurs rameaux verdoyans, couverts de la rosée des larmes de la nature qui semblent exprimer leurs plaintes (comme si la nature inanimée devait aussi gémir) sur ces braves qui vont au combat et qui, hélas! ne reviendront plus. Avant l'arrivée du soir, ils seront foulés aux pieds, comme le gazon qui se flétrit sous leur marche, mais qui les couvrira bientôt d'une verdure nouvelle, quand cette masse, enflammée d'une valeur impétueuse, se précipitant sur l'ennemi avec les plus brillantes espérances, sera abattue et glacée par le froid de la mort.
28. La veille encore, ils étaient pleins de vie et de jeunesse, ils s'enorgueillissaient de leur bonheur dans un cercle de beautés; minuit apporte, au bruit du canon, le signal du combat; le matin ils se rangent en ordre de bataille;—le jour les voit dans la pompe majestueuse et menaçante du combat; mais des nuages qui portaient la foudre se forment sur eux; ces nuages se déchirent; la terre est jonchée de cadavres que les leurs vont bientôt recouvrir.... Le cavalier et son cheval, l'ami, l'ennemi, sont mêlés dans la même tombe sanglante!
29. Leur gloire a été célébrée par des lyres plus illustres que la mienne; cependant il en est un parmi cette foule de braves, que je voudrais célébrer; en partie pour les liens du sang qui l'unissaient à ma famille; en partie pour quelques offenses dont je me rendis coupable, envers son père, en partie parce que les noms illustres consacrent les chants, et le sien fut le nom du plus brave des braves. Quand les traits de la mort, pleuvant sur notre armée, éclaircirent d'une manière si terrible ses rangs épais; au lieu où la tempête de la guerre exerça son plus horrible ravage, ils n'atteignirent pas un cœur plus noble que le tien, jeune et valeureux Howard!
30. Il y a eu pour toi des cœurs brisés et des larmes répandues; les miennes, si je pouvais en verser, seraient inutiles. Mais quand je fus sous l'arbre au vert feuillage, sous lequel tu cessas de vivre; quand je vis autour de moi la vaste plaine renaître avec ses fruits et ses fertiles promesses, que le printems ramenait avec tout son cortége joyeux; je détournai les regards de ce spectacle enchanteur, pour penser à ceux qu'il ne charmera plus7.
31. Je pensai à toi et à ces milliers de braves qui ont laissé chacun dans le cœur de leurs parens et de leurs amis un vide effrayant; malheureux auxquels ce serait un bienfait d'enseigner l'oubli. La trompette de l'archange, et non celle de la gloire, devra seule réveiller ceux qu'ils pleurent; quoique le bruit de la gloire puisse pour un instant adoucir leurs douleurs, il ne peut éteindre la fièvre de leurs inutiles regrets, et le nom, ainsi honoré, ne fait que les rendre plus vifs et plus amers.
32. Ils gémissent, mais enfin ils reprennent leur sourire; et en souriant, ils gémissent encore: l'arbre se sèche long-tems avant de tomber; le navire dont les mâts sont brisés, vogue encore, quoique ses voiles soient déchirées; le toit d'une maison s'écroule, mais ses débris se consument lentement sur les voûtes qui résistent; une tour ruinée subsiste encore, quand ses créneaux ont été abattus par les vents; les fers survivent au captif qu'ils enchaînèrent; le jour continue de luire malgré les orages qui obscurcissent le soleil; ainsi le cœur peut être brisé, et cependant continuer de vivre dans cet état d'angoisse.
33. Comme un miroir brisé qui se multiplie dans chaque fragment, et répète un millier de fois l'image, d'une qu'elle était; et plus on brise le miroir, plus l'image se reproduit: ainsi plus le cœur est brisé, plus se multiplieront ses souvenirs amers; vivant comme en débris, calme, glacé, presque sans vie, tourmenté par des angoisses et des nuits sans sommeil, il se flétrit avant l'âge, sans manifester ses douleurs, car de pareilles choses sont indicibles.
34. Il y a une véritable vie dans notre désespoir, une vitalité de poison,—racine vivace qui nourrit ces branches desséchées et privées de vie, car ce ne serait rien si l'on pouvait mourir; mais la vie féconde elle-même le fruit le plus odieux du chagrin, semblable aux pommes des bords de la mer Morte8, qui sont toutes cendres au goût: si l'homme pouvait compter les jours de son existence par le bonheur, et s'il comparait le peu d'heures fortunées aux années de sa vie,—dites, voudrait-il la porter à soixante ans?
35. Le Psalmiste compta les années de l'homme; elles sont assez nombreuses; et si ton histoire est digne de croire, ô fatal Waterloo! toi qui abrégeas tant de vies si fugitives; elles sont même trop nombreuses! Des millions d'hommes parlent de toi, et les lèvres tremblantes de leurs enfans répéteront leurs paroles, et diront:—«C'est à Waterloo que les nations coalisées tirèrent l'épée, nos compatriotes combattirent dans ce jour mémorable!» Voilà tout ce qui ne sera pas entraîné par le tems dans le gouffre de l'oubli.
36. C'est là que tomba le plus grand, non le plus méchant des hommes, dont l'esprit formé de tous les contraires se fixait un instant sur les plus grandes choses, et descendait avec la même aptitude aux petits objets de détail; mortel extrême en tout! si tu avais su tenir un juste milieu, ton trône serait encore le tien, ou il ne l'aurait jamais été, car l'audace fit ton élévation et ta chute: tu cherches encore à reprendre ton attitude impériale, à ébranler de nouveau le monde, et à le foudroyer par tes tonnerres.
37. Tu es le conquérant et le captif de la terre! Tu la fais encore tremblerA, et ton nom terrible ne fit jamais tant de bruit dans l'esprit des hommes qu'aujourd'hui que tu n'es plus rien, sinon le jouet de la renommée, qui autrefois te caressait comme son enfant chéri. Elle était ta vassale, et devint l'adulatrice de ta cruelle ambition, jusqu'à ce que tu te fus fait dieu dans toi-mêmeB. Tu ne parus pas moins aux nations étonnées et stupéfaites, qui te crurent, pour un tems, tout ce qu'il te plut de leur faire croire.
38. Oh! tu fus toujours au-dessus ou au-dessous de l'homme,—dans la grandeur comme dans l'infortune; battant les nations, fuyant du champ de bataille; tantôt faisant du cou des rois ton marchepied, tantôt plus empressé de céder que le dernier de tes soldats; tu sus renverser, régir, relever un empire, mais tu ne sus pas gouverner tes petites passions. Instruit profondément dans l'art de connaître les hommes, tu ne sus point te connaître toi-même, ni modérer tes passions de guerre, ni apprendre que ce destin, trop souvent tenté, abandonne l'étoile la plus élevée et la plus brillanteA.
39. Cependant ton ame a supporté les revers de la fortune avec cette philosophie naturelle et innée qui, soit sagesse, indifférence froide ou orgueil profond, est un fiel amer pour un ennemi. Quand toutes les haines acharnées de tes ennemis t'environnaient menaçantes pour te surveiller et te railler dans ton abaissement, tu n'as fait que sourire avec un front calme et résigné à tout.—Quand la fortune abandonna son enfant favori et dépouillé, il ne courba point sa tête sous le poids des malheurs amoncelés sur elle.
40. Plus sage qu'aux jours de ta grandeur, lorsque l'ambition t'emportait jusqu'à montrer ce juste et habituel dédain qui méprise les hommes et leurs pensées. Il était sage de l'éprouver, mais non de le porter toujours sur ta lèvre et ton front, de rejeter avec mépris les instrumens de ta haute fortune, qui se sont tournés contre toi-même, et ont précipité ta chute.—Toutefois ce monde ne mérite guère d'être gagné ou perdu; tu l'as éprouvé toi-même ainsi que tous ceux qui ont choisi une destinée pareille.
41. Si, semblable à une tour élevée sur un rocher escarpé, tu t'étais soutenu seul, ou si tu étais tombé seul, ton mépris pour l'homme aurait pu t'aider à braver le choc des orages; mais les pensées des hommes t'avaient aplani la route du trône. Leur admiration était la plus redoutable de tes armes; la gloire du fils de Philippe était la tienne; alors (à moins de te dépouiller précédemment de la pourpre), il ne te fallait pas, comme le stoïque Diogène, te moquer des hommes; la terre serait une caverne trop vaste pour des cyniques portant le sceptre9.
42. Mais pour les ames actives, le repos est un enfer, et c'est là que se sont trouvés tes germes de mort. Il est un feu et un mouvement de l'ame qui ne peuvent habiter dans leur prison étroite du corps, mais qui aspirent au-delà des limites convenables du désir. Une fois embrasées de ce feu à jamais inextinguible, ces ames implorent vivement les chances périlleuses et hautes, et rien ne les fatigue que le repos; c'est une fièvre qui consume, fatale à celui qui en est atteint, et à tous ceux qui l'ont éprouvée.
43. Elle fait les insensés qui rendent les hommes insensés par leur contagion; conquérans et rois, fondateurs de sectes et de systèmes, auxquels ajoutez les sophistes, les poètes, les hommes d'état, tous êtres inquiets, qui ébranlent trop fortement les ressorts cachés de l'ame, et qui deviennent même les jouets de ceux qu'ils ont rendus insensés. Ils sont enviés, et cependant qu'ils sont indignes de l'être! Que de douleurs secrètes les aiguillonnent! Un cœur semblable, laissé à découvert, serait un enseignement qui ferait passer aux hommes l'envie ambitieuse de briller ou de gouverner.
44. Leur souffle n'est qu'agitation, et leur vie une tempête qui les emporte jusqu'à ce qu'ils retombent enfin sur eux-mêmes; et cependant ils sont tellement nourris et fanatisés de cette lutte continuelle, orageuse, que, s'ils survivent aux périls passés, leurs jours s'éteignent dans un paisible crépuscule. Ils se sentent vaincus par le chagrin, et ils meurent de langueur et d'ennui, comme une flamme sans aliment qui s'éteint en jetant encore de vacillantes et menaçantes lueurs, ou comme une épée qui se ronge elle-même dans le fourreau, et se rouille sans gloire.
45. Celui qui gravit les cimes des montagnes, trouvera que les pins les plus élevés sont enveloppés de nuages et de neige; celui qui surpasse ou subjugue les hommes, doit s'attendre à la haine de ceux qu'il laisse en bas. Quoique le soleil de la gloire brille au-dessus de sa tête, et qu'au loin, à ses pieds, la terre et l'océan se développent, autour de lui sont des rochers de glace, des tempêtes menaçantes grondent sourdement sur sa tête nue; telle est la récompense des travaux qui conduisent à ces sommités.
46. Fuyons-les à jamais! le monde de la véritable sagesse ne se trouve que dans ses propres créations ou dans les tiennes, maternelle nature! car qui est aussi riche que toi en productions variées, comme sur les bords du Rhin majestueux? C'est là qu'Harold contemple un spectacle divin, un assemblage de toutes les beautés: des ruisseaux et des vallons, les fruits, le vert feuillage, des rochers, des bois, des champs de blés, des montagnes, des vignes, et des châteaux abandonnés, exhalant de sombres adieux du haut de leurs créneaux entourés de verdure, où la ruine a fait sa demeure.
47. Ils restent là debout, comme un esprit altier, miné par le malheur, mais qui refuse de s'abaisser devant la foule vulgaire. Ils ne sont habités que par les vents qui sifflent à travers les fentes des murs écroulés, et ils n'ont qu'une sombre communication avec les nuages. Il fut un jour où ils eurent la jeunesse et l'orgueil en partage; les bannières flottaient sur leurs tours, et les batailles s'engageaient à leur pied. Mais ceux qui combattirent reposent dans un sanglant linceul, et leurs bannières flottantes sont réduites en poussière. Ces vieilles tours crénelées ne soutiendront plus d'assauts.
48. Au pied de ces tours et dans leur enceinte, régnait un pouvoir qui n'avait de lois que ses passions. Dans leur domination orgueilleuse, tous ces brigands-seigneurs soutenaient par des rapines leurs manoirs crénelés, en n'écoutant que leur bon plaisir, et non moins fiers que des héros plus puissans et d'une plus ancienne renommée. Qu'a-t-il manqué à ces hommes sans lois10, pour être des conquérans? Rien qu'une page d'histoire achetée, qui les eût appelés des héros? Des domaines plus vastes, une tombe ornée d'un trophée? Leurs espérances ne furent pas moins ambitieuses; leurs ames ne furent pas moins actives et braves.
49. Dans les querelles et les guerres féodales de ces puissans barons, que de hauts faits, que de prouesses l'histoire a laissés périr dans l'oubli! L'amour aussi, qui blasonna leurs boucliers d'emblèmes ingénieux, inventés par une orgueilleuse tendresse; l'amour sut se glisser sous les cottes de mailles de leurs cœurs d'airain; mais leur flamme était encore sauvage, et faisait naître de sanglantes discordes, accompagnées des désolations et des ravages. Plus d'une tour prise d'assaut, pour quelque contestation d'amour, vit le Rhin ensanglanté couler au pied de ses murs en débris!
50. Mais toi, fleuve majestueux et fécond! dont les vagues sont un bienfait pour les bords qu'elles arrosent; ils conserveraient toujours leur beauté ravissante, si l'homme ne touchait point à tes brillantes créations, et ne détruisait point leurs belles promesses avec la faux tranchante des guerres cruelles;—alors, en voyant les vallées qu'arrosent tes ondes fertiles, on croirait la terre couverte des plus riches dons des cieux; et, pour qu'elle me paraisse un nouvel Élysée, que manque-t-il à tes flots?—d'être ceux du Léthé.
51. Des batailles sans nombre ont ravagé tes bords; mais ces batailles et la moitié de leur renommée sont tombées dans l'oubli; le carnage y a entassé des rangs épais de cadavres; leurs tombes ont disparu, et que sont devenus leurs ossemens? Tes flots lavèrent le sang de la veille, et il ne resta aucune souillure, et les rayons du soleil réfléchirent dans tes flots limpides leur mobile clarté; mais quelque purifians qu'ils soient, tes flots rouleraient en vain sur les rêves souillés et sombres du souvenir.
52. Ainsi pensait intérieurement Harold en suivant les bords du fleuve; cependant il n'était point insensible à tout ce qui réveillait les chants joyeux des oiseaux dans des vallons dont les charmes auraient pu même faire chérir l'exil. Quoique son front portât les lignes austères du chagrin, et une tranquille sévérité qui avait pris la place de sentimens beaucoup plus violens, mais moins graves; l'expression de la joie n'était pas toujours absente de son visage; mais parmi de semblables scènes, elle n'y laissait qu'une trace passagère.
53. Tout amour ne l'avait pas abandonné, quoique ses jours de passions se fussent consumés eux-mêmes. C'est en vain que nous voulons répondre par un froid regard au charme d'un sourire. Le cœur, emporté, retourne avec amour aux douces émotions, quoique les dégoûts l'aient sevré de toutes les jouissances terrestres: c'est ce qu'Harold éprouva; car il conservait un doux souvenir, une tendre confiance pour un cœur passionné, auquel le sien eût désiré s'unir dans ses heures de tendresse et de mélancolie.
54. Il avait appris (je ne sais pourquoi, car ce sentiment paraîtra étrange dans un cœur tel que le sien) à aimer les regards innocens de l'enfance, même au berceau. Il importe peu de connaître ce qui avait pu subjuguer, pour la changer ainsi, une ame si pénétrée de mépris pour l'homme! Mais il en était ainsi; et quoique, dans la solitude, les affections épuisées puissent difficilement renaître, celle-ci se ralluma dans Harold quand toutes les autres avaient cessé de jeter quelque éclat.
55. Il y avait aussi, comme on l'a déjà vu, un tendre cœur uni au sien par des liens plus forts que ceux des autels; et, quoique illégitime, cet amour était pur, éloigné de tout déguisement; il avait été témoin de mortelles inimitiés, sans en être affaibli; le péril des yeux des femmes, péril le plus redouté, n'avait fait que le fortifier davantage. Harold lui était resté fidèle; et, d'un rivage étranger, il adressa à ce cœur chéri ces vœux d'absence:
I.
Le rocher fortifié de Drachenfels11 domine avec orgueil le Rhin large et sinueux, dont les eaux majestueuses se déroulent entre des bords couverts de pampres; les collines sont décorées d'arbres en fleurs, et les champs des prémices de la moisson et des vendanges. Ils sont couronnés par des villes dispersées, dont les blanches murailles brillent au loin: tout se réunit pour former un tableau que je contemplerais avec un double transport si tu étais avec moi!
II.
De jeunes paysans aux yeux bleus, et dont les mains offrent des fleurs nouvelles, s'avancent en souriant dans ce paradis de la pensée. Sur les collines, de nombreuses tours féodales élèvent, à travers le feuillage, leurs murs couverts de lierre; plus d'un rocher à la pente rapide, plus d'une noble arcade, tombant orgueilleusement en ruine, regarde par dessus ces vallées de berceaux de pampres; mais il me manque un bonheur sur ces bords du Rhin: c'est de pouvoir serrer ta douce main dans la mienne!
III.
Je t'envoie les lis que l'on m'a donnés. Quoique je sache que bien long-tems avant que ta main les touche ils seront déjà flétris, ne les rejette pas cependant, car je les ai reçus avec transport, en pensant qu'ils pourraient rencontrer tes yeux et guider ton ame vers la mienne, quand tu les verras se faner près de toi, et que tu sauras qu'ils furent cueillis sur les bords du Rhin, et offerts par mon cœur au tien.
IV.
Le fleuve écume et roule avec majesté, en répandant sur ses bords un charme ravissant; il découvre sans cesse, dans ses mille détours, quelque beauté plus fraîche et plus variée. L'ame la plus altière aimerait à borner ici ses désirs, et à y couler une vie pleine de délices. Je ne pourrais trouver sur la terre un lieu aussi cher à la nature et à mon cœur, si tes yeux chéris, en suivant les miens, rendaient encore plus délicieuses ces rives du Rhin!
56. Il est, près de Coblentz, une petite et simple pyramide qui couronne le sommet d'un tertre verdoyant: sous sa base reposent les cendres d'un héros, notre ennemi;—mais n'en rendons pas moins hommage à Marceau! Sur sa tombe prématurée les rudes soldats répandirent d'abondantes larmes, déplorant et enviant la destinée de celui qui mourut pour la France, et combattit pour conquérir et défendre ses droits.
57. Courte, brave et glorieuse fut sa jeune carrière;—deux armées, ses amis et ses ennemis pleurèrent à ses funérailles. Que l'étranger s'arrête avec recueillement près de sa tombe, et y prie pour le brillant repos de son ame valeureuse; car il fut le défenseur de la Liberté, et un de ceux, en petit nombre, qui n'outrepassèrent pas le mandat de châtier qu'elle donne à ceux qui tirent son épée; Marceau avait conservé la blancheur de son ame; c'est pourquoi les hommes ont pleuré sur lui12.
58. Voici Ehrenbreitstein13 avec ses murs écroulés et noircis par l'explosion de la mine. De sa hauteur menaçante cette forteresse en ruine montre encore ce qu'elle était jadis, quand les bombes et les boulets rebondissaient sur elle sans pouvoir l'ébranler. Tour de victoire! tu vis tes assaillans repoussés s'enfuir dans la plaine. Mais la paix a détruit ce que la guerre n'avait jamais pu ébranler; et elle a livré aux orages de l'été ces voûtes orgueilleuses sur lesquelles, pendant de longues années, une grêle de bombes et de boulets était tombée en vain.
59. Adieu, à toi, beau Rhin! Avec quelles délices l'étranger s'arrête sur tes rives! C'est dans des lieux comme ceux que tu arroses, que des ames unies, ou la contemplation solitaire, aimeraient à s'égarer. Ah! si d'insatiables vautours cessaient de ronger des cœurs tourmentés de remords, c'est ici que la nature, ni trop sombre, ni trop gaie, sauvage sans rudesse, imposante, mais non redoutable, serait aux autres contrées de la terre ce que l'automne est à l'année.
60. Adieu donc encore une fois! vain adieu! Il n'en est point pour des lieux comme ceux que tes ondes arrosent. L'ame reste empreinte de toutes tes couleurs; et si malgré eux les yeux se résignent à cesser de te contempler, Rhin séduisant! c'est avec un dernier regard de reconnaissance et d'admiration. Des lieux d'un charme plus puissant peuvent se rencontrer, on en peut voir de plus éblouissans; mais aucun ne réunit dans un site si enchanteur le brillant, le beau, le doux,—les gloires des anciens jours,
61. Le grand plein de simplicité, la fleur abondante d'une récolte prochaine, le vif éclat des blanches cités, le torrent qui tombe des rochers, la profondeur obscure des précipices, la féconde verdure des forêts, les châteaux gothiques apparaissant çà et là, des rochers sauvages taillés en forme de tours comme pour se moquer de l'art des hommes; et, au milieu de toutes ces beautés, des habitans dont les visages expriment autant de bonheur que la scène qui les entoure. Ces dons fertiles de la nature embellissent éternellement tes bords, quoiqu'ils entendent autour d'eux la chute des empires.
62. Mais ils ont disparu. Au-dessus de moi sont les Alpes, palais de la nature, dont les vastes remparts élèvent leurs crêtes neigeuses jusque dans les nuages, et ont fait à l'Éternité un trône de montagnes de glace et de froidure sublime, ou se forme l'avalanche,—cette foudre de neige! Tout ce qui agrandit l'ame et la frappe de terreur est réuni autour de ces sommets, comme pour montrer comment la terre peut s'approcher du ciel, et laisser l'homme orgueilleux dans son chétif abaissement.
63. Mais, avant d'oser gravir ces hauteurs sans égales, il est un lieu qui ne doit pas être oublié,—Morat! le champ d'orgueil et de patriotisme! où l'homme peut contempler les horribles trophées du carnage sans rougir pour ceux qui sont restés vainqueurs dans cette plaine. C'est ici que la Bourgogne abandonna ses soldats à la faim des vautours; monceau d'ossemens qui a traversé les âges, étant eux-mêmes leur monument;—privés de sépulture, ils errent maintenant sur les bords du Styx, où chaque ombre errante pousse des cris de douleur14.
64. Tandis que Waterloo le dispute au carnage de Cannes, les noms réunis de Morat et Marathon passeront à la postérité. Ces deux victoires sans tache sont couronnées d'une véritable gloire. Elles furent remportées par une troupe de citoyens, de frères, d'hommes fiers de leurs droits, sans aucune ambition personnelle; tous défenseurs non salariés d'une cause qui n'était point celle des rois, dont le vice et la corruption sont les mobiles. Ils ne condamnèrent aucune nation à déplorer le blasphème de ces lois, qui, par une disposition draconienne, proclament divins les droits des monarques.
65. Près d'un mur solitaire, une colonne plus solitaire encore, s'élève, entourée de lierre, et présente l'aspect des anciens jours. C'est le dernier débris du ravage des ans. On dirait, à la voir, un malheureux que la terreur aurait pétrifié, mais qui conserve encore dans ses regards sombres et égarés un sentiment de vie. Elle est là debout, excitant l'étonnement sur sa durée; tandis que, œuvre contemporaine de la main de l'homme, l'orgueilleuse Avanticum15, nivelée par le tems, a couvert de débris ses anciens domaines.
66. C'est ici,—oh! doux et sacré soit à jamais ce nom!—c'est ici que Julia, l'héroïne du dévouement filial, avait consacré sa jeunesse au ciel. Son cœur, ayant rempli les devoirs les plus saints après ceux qu'exige la Divinité, se brisa sur la tombe d'un père. La justice avait juré de repousser toutes larmes, et celles de Julia imploraient la vie de celui qui lui avait donné la sienne: mais le juge fut fidèle à la justice. Alors elle mourut après celui qu'elle n'avait pu sauver. Leur tombe fut simple et sans ornement; et leur urne ne contient qu'une ame, un cœur et une même poussière16.
67. Ce sont là des actions dont le souvenir ne devrait jamais s'effacer, et des noms qui ne peuvent périr, quoique la terre oublie ses empires et leur décadence, les oppresseurs et les opprimés, leur naissance et leur mort. La haute, la sublime majesté de la vertu devrait survivre, et survivra à ses malheurs; et, du sein de son immortalité, elle brillera aux rayons du soleil comme cette neige des Alpes17, impérissable et pure, au-dessus de toutes les choses d'ici-bas.
68. Le lac Léman m'attire avec sa surface de cristal, miroir paisible où les étoiles et les montagnes contemplent la tranquillité de leur aspect, la profondeur transparente de leurs sommités et leurs diverses couleurs. Il y a encore ici trop de l'homme, pour considérer avec un esprit dispos tout ce que j'aperçois de grand; mais bientôt la solitude me rappellera des pensées oubliées, et qui ne me sont pas moins chères qu'autrefois, avant qu'en me mêlant au troupeau des hommes, j'eusse fait partie de leur bercail.
69. Pour le fuir, il n'est pas nécessaire de haïr le genre humain. Chacun n'est pas propre à s'agiter avec lui et à partager ses travaux. Ce n'est pas montrer de la misanthropie que de contenir son ame dans ses émotions intimes, de crainte qu'elle ne se perde dans la foule ardente, où nous devenons la proie de notre propre contagion, jusqu'à ce que trop tard et trop long-tems nous venions à déplorer et à combattre cet état de misère dans lequel nous passons d'un malheur dans un autre malheur, au milieu d'un monde ennemi, où personne n'est exempt de faiblesse.
70. Là, dans un moment, nous pouvons plonger nos années dans un fatal regret, et, dans la dégradation de notre ame, changer tout notre sang en larmes, ou teindre l'avenir des sombres couleurs de la nuit. La course de la vie devient une fuite sans espérance pour ceux qui marchent dans l'obscurité. Sur la mer, le plus hardi nocher vogue toujours, mais il se dirige où un port connu l'invite; tandis que, sur l'océan de l'éternité, il est des voyageurs égarés dont la barque erre çà et là, et ne pourra jamais reposer à l'ancre.
71. N'est-il pas plus sage alors de rester solitaire, et d'aimer la terre seulement pour ses charmes terrestres? Aux bords des flots azurés du Rhône rapide18, auprès du lac qui nourrit ses ondes, comme une mère prodigue ses soins à un enfant beau, mais indocile, apaisant ses cris par ses caresses aussitôt qu'il s'éveille,—n'est-il pas plus sage de passer ainsi nos vies, que de nous joindre à la foule bruyante, pour être condamnés à être oppresseurs ou opprimés?
72. Je ne vis plus en moi-même, mais je deviens une partie de tout ce qui m'entoure; et les hautes montagnes sont pour moi une sympathie; mais le bruit des cités m'est une torture. Je ne puis rien voir de si odieux dans la nature, que d'être un anneau involontaire de la chaîne des êtres, classé parmi les créatures, quand mon ame peut prendre son essor et se mêler avec les cieux, la cime des monts, la plaine mobile de l'Océan et les étoiles du firmament!
73. C'est absorbé dans de telles pensées que je trouve une vie réelle. Je contemple le désert populeux que j'ai quitté, comme un lieu d'agonie et de combat, où je fus, pour quelque péché sans doute, jeté en proie au malheur, pour agir et souffrir, mais enfin pour remonter en haut avec des ailes nouvelles. Je les sens déjà qui s'agitent, quoique jeunes, et cependant vigoureuses et fortes, comme la tempête avec laquelle elles doivent lutter avec délices, en dédaignant les froids liens d'argile qui entourent ici-bas notre être.
74. Et lorsqu'un jour l'ame sera entièrement affranchie de tout ce qu'elle hait dans sa forme dégradée, n'ayant conservé de sa vie charnelle que ce qu'il en reste de purifié au papillon dépouillé de ses formes grossières;—quand les élémens se réuniront aux élémens pareils, et que la poussière sera poussière; ne verrai-je pas dans leur essence, mais avec moins d'éblouissemens, tout ce que j'aperçois maintenant comme à travers l'avenir: la pensée incorporelle, le génie de chaque lieu, dont, maintenant même, je partage parfois la destinée immortelle?
75. Les montagnes, les vagues, les cieux ne sont-ils pas une partie de mon ame; comme moi d'eux? L'amour que je ressens pour eux, n'est-ce pas une passion profonde et pure de mon cœur? ne mépriserais-je pas tous les objets si je les comparais à ces créations puissantes? et ne braverais-je pas toutes les souffrances plutôt que de repousser de tels sentimens, pour la dure et mondaine indifférence de ces hommes dont les yeux sont incessamment tournés vers la terre, et dont les pensées n'osent jamais s'élever à un généreux enthousiasme?
76. Mais je m'écarte de mon sujet; je retourne à ce qui le concerne immédiatement, et j'invite ceux qui trouvent du charme à contempler une urne à venir méditer sur une dont la poussière fut jadis toute de flamme. Celui dont elle contient la cendre naquit dans la contrée dont je respire pour un instant l'air pur,—comme un hôte passager. C'est d'ici que ses désirs prirent leur vol vers la gloire; ambition insensée! à laquelle, pour en jouir, il sacrifia tout son repos.
77. C'est ici que le sauvage Rousseau, ce sophiste qui se torturait lui-même, l'apôtre de la douleur, qui jeta des enchantemens sur les passions, et fit parler le malheur avec une éloquence irrésistible, commença sa vie de trouble et de misères. Il sut rendre cependant le délire admirable, et jeter sur des actions et des pensées coupables un coloris céleste d'élocution, qui éblouit les yeux comme les rayons du soleil, et leur fait répandre des larmes abondantes et sympathiques.
78. Son amour était l'essence de la passion;—comme un arbre embrasé par la foudre, il fut consumé par une flamme éthérée; car d'être ainsi embrasé, et d'aimer, n'étaient qu'un pour lui. Mais son amour n'avait point pour objet une femme vivante, ni une ombre chérie qui nous apparaît dans nos songes, mais une beauté idéale qui revêtit pour lui des formes mortelles; et cet amour se répandit à grands flots dans ses pages brûlantes, quelque extraordinaire que cela nous paraisse.
79. Ce fut cet amour qui se réalisa dans Julie, ce fut lui qui la doua de tout ce que la passion a d'impétueux et de tendre. C'est lui encore qui lui rendait si cher ce mémorable baiser que ses lèvres brûlantes allaient prendre chaque matin sur les lèvres d'une femme qui ne l'accordait qu'avec un sentiment d'amitié; mais ce doux baiser portait dans son cœur et dans son imagination la flamme dévorante de l'amour. Il fut peut-être plus heureux dans cet absorbant soupir, que ne le sont les ames vulgaires dans la possession de tout ce qu'elles désirent19.
80. Sa vie fut une longue guerre avec des ennemis, qu'il se créait lui-même, ou des amis par lui-même repoussés; car son ame était devenue le sanctuaire du soupçon, et choisissait pour son propre et cruel sacrifice l'ami contre lequel il se déchaînait avec une étrange et aveugle furie. Mais il était en délire;—qui pourrait l'affirmer? Il y a des phénomènes que la science ne peut jamais expliquer. Mais il était égaré par la détresse et le malheur; égarement le pire de tous, puisqu'il porte une apparence de raisonnement.
81. Alors il était inspiré; et de sa bouche éloquente sortirent, comme jadis de celle de la pythonisse, ces oracles qui embrasèrent la terre, et dont l'incendie ne se ralentit que lorsque des royaumes eurent cessé d'être. N'a-t-elle pas été telle, la destinée de la France? Avant lui, cette nation était courbée depuis long-tems sous le joug d'une ancienne tyrannie. Tremblante et soumise, elle se plia à ce joug humiliant, jusqu'au jour où la voix de Rousseau et celles d'autres écrivainsA firent naître ces redoutables colères qui suivent de longs ressentimens.
82. Ces colères, une fois déchaînées, s'élevèrent un terrible monument avec les débris des vieilles opinions qui datent de l'origine des tems. Elles déchirèrent le voile, et la terre put voir tout ce qu'il dérobait aux regards. Mais elles détruisirent en même tems le bon et le mauvais, ne laissant que des ruines, avec lesquelles on vit bientôt se relever, sur les mêmes fondemens, des donjons et des trônes qui ramenèrent la même tyrannie qu'auparavant, parce que l'ambition ne pensait qu'à ses propres succès.
83. Mais ces choses ne peuvent désormais être endurées! Les hommes ont senti leur force et l'ont fait sentir. Ils auraient pu en user plus sagement, mais, entraînés par leur vigueur nouvelle, ils se sont attaqués avec violence. La pitié avait cessé d'exercer son empire; mais ces hommes, qui avaient été élevés dans les ténèbres de l'oppression, ne s'étaient point, comme les aigles, nourris de l'air libre des cieux: pourquoi donc s'étonner si quelquefois ils se trompèrent de proie?
84. Quelles profondes blessures se sont jamais fermées sans laisser de cicatrices? Ce sont celles du cœur, qui saignent le plus long-tems, et dont les traces sont les plus difficiles à effacer. Les hommes pleins d'espérances, et qui, dans leur défaite, les ont vues s'évanouir, gardent le silence, mais ne sont point soumis. Le ressentiment, contenu dans son repos, retient son souffle, jusqu'à l'heure d'expiation. Personne ne doit désespérer; il est venu, il vient, et il viendra,—le jour qui donne le pouvoir de punir, ou de pardonner:—l'une de ces facultés sera lente à s'exercer.
85. Limpide Léman! le contraste de ta surface tranquille, avec le monde si agité où j'ai passé mes jours, m'avertit de renoncer aux ondes troublées de la terre, pour une source plus pure. Cette voile paisible qui m'entraîne, est comme une aile silencieuse qui m'arrache aux bruits et aux distractions de la vie. J'aimais autrefois le mugissement de l'Océan soulevé, mais tes doux murmures sont pour moi comme la tendre voix d'une sœur qui me reprocherait d'avoir trop aimé à être ému par de sombres et orageuses délices.
86. C'est l'heure de l'arrivée silencieuse de la nuit, et entre tes bords et les montagnes tout est déjà sombre, mêlé et confus; cependant on aperçoit encore distinctement les objets, excepté le noir Jura, dont les hauteurs se montrent comme d'effrayans précipices. En approchant plus près, une brise vivifiante souffle du rivage, et apporte les parfums de fleurs fraîchement écloses. On entend les gouttes d'eau qui tombent de la rame suspendue, ou les bruits du grillon qui chante ses adieux à la nuit.
87. C'est un joyeux insecte du soir, qui fait de sa vie une enfance, et chante pendant toute sa durée. Par intervalle, un oiseau fait entendre sa voix dans un bosquet, puis se tait aussitôt. Il semble qu'un léger murmure parcourt la colline. Mais c'est une illusion, car la rosée des étoiles distille silencieusement ses larmes d'amour, qui tombent d'elles-mêmes sans bruit, jusqu'à ce qu'elles aient imprégné le sein de la nature de l'esprit de leurs couleurs.
88. O étoiles! vous qui êtes la poésie du ciel! si nous essayons de lire dans vos pages brillantes le destin des hommes et des empires,—nous sommes pardonnables, dans nos aspirations à nous agrandir, de vouloir élever nos destinées au-dessus de leur sphère mortelle, pour nous unir plus étroitement à vous; car vous êtes une beauté et un mystère, et vous faites naître dans nous un tel amour et un tel respect, que la fortune, la gloire, la puissance et la vie ont pris elles-mêmes une étoile pour emblème.
89. Le ciel et la terre sont plongés dans le calme, mais non dans le sommeil; ils cessent de respirer comme lorsque nous sommes frappés par de trop vives émotions; et ils sont silencieux, comme lorsque nous sommes absorbés dans des pensées trop profondes.—Le ciel et la terre sont plongés dans le calme: depuis la haute armée des étoiles jusqu'au lac assoupi et aux montagnes qui l'environnent, tout est concentré dans une vie intense, où pas même un rayon lumineux, un souffle d'air, une feuille ne se trouvent perdus, mais où ils ont une part de l'existence et le sentiment de la création et de la conservation des mondes.
90. C'est alors que se réveille le sentiment de l'infini que nous éprouvons dans la solitude, où nous sommes le moins seuls. Ce sentiment pénètre et purifie tout notre être; il est un accord, l'ame et la source d'une mélodie qui nous révèle l'harmonie éternelle, et, comme la ceinture de la fabuleuse Cythérée, répand un charme de beauté sur tous les objets. Il désarmerait le spectre de la mort, si son arme fatale avait quelque chose de substantiel.
91. Ce n'était pas en vain que les premiers Persans choisirent les hauteurs et le sommet des montagnes dominatrices pour en faire leurs autels20, afin de pouvoir prier dans un temple sans murs et digne de celui en l'honneur de qui les monumens élevés par la main des hommes sont si chétifs! Viens, et compare ces colonnes et ces demeures d'idoles grecques ou gothiques avec ces temples majestueux de la nature, l'air, la terre et les mers; et tu cesseras de renfermer ta prière dans de si étroites demeures!
92. Le ciel a changé d'aspect! et quel changement! O nuit21! tempête et obscurité, vous êtes étonnamment puissantes! cependant vous êtes belles dans votre force; comme l'éclat de l'œil noir d'une femme! Dans le lointain, le tonnerre étincelant bondit de pic en pic, et fait retentir les crêtes fumantes des rochers, de ses lourds mugissemens! Ce n'est pas un nuage isolé qui lance la foudre, mais chaque montagne a trouvé une voix, et, à travers son voile ténébreux, le Jura répond aux bruyantes Alpes, qui semblent lui jeter d'orgueilleux défis.
93. Partout règne la sombre nuit: nuit des plus glorieuses! tu ne fus pas donnée au sommeil! Laisse-moi partager tes sauvages et imposantes délices, et faire partie de la tempête et de toi! Comme le lac, mer phosphorique, étincelle dans l'ombre! Comme la pluie tombe par torrens sur la terre! mais tout rentre dans une profonde nuit,—et soudain la voix retentissante des montagnes ébranle de nouveau les airs par de gigantesques transports, comme si elles se réjouissaient de la naissance d'un prochain tremblement de terre.
94. Voici l'endroit où le Rhône rapide s'ouvre un passage entre deux hauts rochers qui apparaissent comme deux amans que la haine a séparés, et entre lesquels il survient de si profonds abîmes qu'il leur devient impossible de se réunir désormais, quoique leurs cœurs soient brisés par cette funeste séparation. L'amour, qui a ainsi séparé leurs ames, et qui fut la vraie source de l'inimitié profonde par laquelle la fleur de leur jeunesse a été flétrie, s'est enfui loin d'eux;—mais il leur a laissé un siècle de tristes années;—et les chagrins d'une guerre intérieure.
95. C'est là, sur ces rochers traversés par le Rhône impétueux, qu'éclate la plus furieuse des tempêtes; car il en est une quantité qui mugissent dans le sombre espace. On les voit, comme dans une joûte, se lancer de main en main leurs traits de flamme. La plus brillante de la troupe dirige sur ces monts escarpés ses feux angulaires; comme si elle comprenait qu'aux lieux où la désolation a exercé ses ravages, ses flèches brûlantes peuvent impunément tout dévorer.
96. Cieux, montagnes, fleuve, vents, lac, éclairs! vous tous! nuit, orages, tonnerres! j'ai une ame pour vous comprendre!... Le lointain roulement de vos voix expirantes est l'écho de ce qui veille toujours en moi.—Mais où est, ô tempêtes, le but de vos courses vagabondes? Ressemblez-vous à celles qui naissent dans le cœur de l'homme? ou trouvez-vous enfin, comme les aigles, quelque asile élevé?
97. Si je pouvais donner un corps à ce qu'il y a en moi de plus intime,—si je pouvais trouver une expression matérielle à mes pensées qui débordent, et jeter ainsi ame, cœur, intelligence, passions, sentimens de toutes sortes; tout ce que j'ai cherché, et tout ce que je cherche encore, tout ce que je souffre, tout ce que je sais, tout ce que j'éprouve sans mourir,—dans un seul mot, et ce mot serait-il la Foudre, je le prononcerais! Mais je vis et je meurs sans avoir été compris, avec une pensée sans voix, qui reste ensevelie dans mon sein, comme une épée dans le fourreau.
98. L'aurore a reparu à l'Orient, l'aurore humide de rosée, qui répand partout ses parfums, et fait éclore les fleurs. Son sourire chasse les nuages avec un aimable dédain, et verse la vie à pleines mains, comme si la terre ne renfermait aucune tombe.—Le jour la remplace: nous pouvons reprendre le cours de notre existence; et c'est ce que je fais encore sur tes rivages, beau Léman! Je puis trouver un aliment à la méditation, et ne pas te quitter sans m'être arrêté long-tems près de toi.
99. Clarens! aimable Clarens, berceau du profond amour! ton air est le souffle jeune et passionné de la pensée; tes arbres fructifient par l'amour; les neiges qui couronnent tes glaciers ont emprunté ses couleurs; et le soleil couchant les voit teintes de couleurs de rose22, où ses rayons se reposent tendrement. Les rochers, leurs crêtes éternelles parlent ici de l'amour qui chercha parmi eux un refuge contre les chocs du monde qui agitent l'ame et la remplissent de douces espérances, pour s'en moquer ensuite.
100. O Clarens! tes sentiers sont foulés par des pieds célestes, par les pas de l'immortel amour. Ici son trône a pour marche-pieds des montagnes, où ce dieu est une vie et une lumière vivifiante.—Il ne se montre pas seulement sur ces sommets majestueux, ni dans les grottes et les forêts: son œil étincelle sur la fleur, et son souffle l'agite; ce souffle si doux de l'été, dont le tendre pouvoir surpasse celui des tempêtes dans leurs momens de plus grande désolation.
101. Tous les objets sont ici pleins de sa puissance; depuis les noirs sapins qui sont son ombrage sur les hauteurs, et le mugissement profond des torrens auquel il prête une oreille attentive jusqu'aux vignes qui s'étendent vers le rivage, où les eaux inclinées le reçoivent avec respect, et l'adorent en baisant ses pieds avec de doux murmures. Les bosquets, les berceaux de verdure, de vieux arbres aux troncs blanchis, mais dont le feuillage est encore plein de sève et de vigueur, jeunes comme le plaisir, lui offrent partout où il s'égare une solitude populeuse:
102. Solitude peuplée d'abeilles et d'oiseaux, de formes les plus belles, et de couleurs les plus variées; qui le célèbrent par des chants plus doux que le langage des hommes. Êtres innocens, ils déploient leurs ailes joyeuses sans crainte, et avec toute la vivacité d'une vie de bonheur. Le bruit des sources jaillissantes, la chute des hautes cascades, le mouvement des branches agitées, le bouton des fleurs qui fait naître la pensée la plus délicieuse de la beauté, tout est confondu et semble réuni dans une grande fin par l'amour lui-même.
103. Celui qui n'a pas encore aimé pourrait apprendre ici la science de l'amour, et faire un esprit de son cœur; celui qui connaît ses tendres mystères aimera davantage, car c'est ici le sanctuaire de l'amour, où les vaines misères des hommes et les persécutions du monde l'ont forcé de chercher un asile; car il est dans sa nature de croître ou de mourir. Il ne peut subsister dans le calme, mais il décroît ou s'élève à un bonheur sans limites; qui peut, dans son éternité, le disputer aux félicités immortelles.
104. Ce n'était pas en vain que Rousseau choisit ce séjour pour le peupler de ses affections. Il reconnut que c'était celui que l'amour devait destiner aux êtres purifiés de l'imagination. C'était le lieu où l'amour délia pour la première fois la ceinture de sa Psyché, et celui qu'il avait consacré par un tendre souvenir. Solitude imposante, profonde, qui a une voix, des sens et des soupirs de tendresse. Ici le Rhône s'est préparé lui-même sa couche, et les Alpes se sont élevé un trône.
105. Lausanne! Ferney! vous avez été habités par des hommes qui ont rendu vos noms célèbres23! Ces mortels cherchèrent et trouvèrent, par de dangereux chemins, une renommée immortelle. Ils furent de gigantesques esprits dont le but redoutable était, comme les Titans, d'attaquer le ciel par des doutes hardis et des pensées audacieuses qui eussent appelé la foudre sur elles, si, en voyant les investigations impies des hommes, le ciel daignait faire plus que de sourire.
106. L'un était tout de feu et de mobilité, enfant le plus capricieux dans ses désirs, mais doué de l'esprit le plus vif et le plus varié;—gai, grave, sage ou hardi,—tout à la fois historien, poète et philosophe; il se multipliait au milieu des hommes, comme le Protée de leurs talens; mais le trait le plus caractéristique de son génie était le ridicule, qui, comme un vent impétueux, renversa tout ce qu'il atteignit,—tantôt pour terrasser la sottise, tantôt pour ébranler un trône.
107. L'autre, profond et calme, épuisant la pensée, et associant la sagesse à ses années studieuses, fit son asile de la méditation, s'enrichit de la science, et donna à ses armes offensives une forme plus sévère, sapant une croyance solennelle par un solennel mépris. Il fut maître passé dans l'art de l'ironie, et ses sarcasmes excitaient dans ses ennemis une colère qui naissait surtout de la peur; ils le condamnèrent aux feux de l'enfer, argument éloquent qui répond si bien à tous les doutes.
108. Cependant, que la paix soit avec leurs cendres,—car, s'ils l'ont méritée, ils subissent leur peine; ce n'est pas à nous à les juger,—encore moins à les condamner. L'heure viendra où de pareils mystères seront connus de tous.—L'espérance et la terreur sommeillent sur le même oreiller,—dans la poussière de la tombe, qui, nous en sommes sûrs, doit toujours rester poussière. Toutefois si, selon notre croyance, elle se ranime un jour, ce sera pour recevoir un pardon ou pour souffrir les peines qui seront méritées.
109. Mais qu'il me soit permis d'abandonner les œuvres de l'homme, pour contempler celles de son créateur répandues autour de moi, et de suspendre des chants que je nourris de mes rêveries, de crainte qu'ils ne semblent se prolonger sans fin. Les nuages qui planent au-dessus de moi se dirigent vers les blanches cimes des Alpes. Je veux les atteindre, et contempler tout ce qu'il me sera permis de découvrir, à mesure que je parviendrai à ces hautes régions, où la terre appelle à ses embrassemens les puissances de l'air.
110. Italie! ô Italie! à ton aspect, l'éclat des siècles passés vient frapper l'ame comme un éclair: depuis le jour où le fier Carthaginois fut sur le point de te conquérir, jusqu'à la dernière auréole de tes chefs et de tes sages qui illustrent tes immortelles annales, tu fus le trône et le tombeau d'empires; maintenant encore tu es la patrie où les esprits que tourmente la soif de la science vont se désaltérer à grands traits dans cette source éternelle qui coule de la colline impériale de Rome.
111. C'est ainsi que j'ai prolongé des chants continués sous de tristes auspices.—Sentir que nous ne sommes plus ce que nous avons été, et ce qu'il nous paraît que nous aurions dû être;—exciter le cœur contre lui-même, cacher à tous les yeux avec une fière prudence son amour ou sa haine,—ses passions ou ses sentimens, ses projets, ses chagrins ou ses contentemens;—être le tyran de sa propre pensée; c'est une rude tâche pour l'ame.—Pas de plaintes,—j'ai appris ces choses.
112. Quant à ces vers dont j'ai fait un chant, il se peut qu'ils soient une innocente ruse,—le coloris des scènes qui ont passé devant mes regards; et que j'aurais voulu saisir au passage, pour tromper un instant mon cœur ou celui des autres. La renommée est la soif de la jeunesse,—mais je ne suis pas si jeune pour regarder le sourire ou le dédain des hommes comme une perte ou une récompense glorieuse. J'ai toujours été, et je suis encore seul,—objet de souvenir ou d'oubli.
113. Je n'ai pas aimé le monde, et le monde ne m'a pas aimé: je n'ai point mendié ses suffrages, ni plié un genou patient devant ses idoles,—je n'ai point forcé mes lèvres aux sourires,—ni fait grand bruit pour le culte d'un écho. Dans leur foule, je n'ai pas paru aux hommes un de leurs semblables. J'étais parmi eux, mais non l'un d'eux; enveloppé dans le voile de mes pensées, qui n'étaient pas leurs pensées, je serais encore tel, si je n'avais corrigé mon ame, qui s'est ainsi domptée elle-même.
114. Je n'ai pas aimé le monde, et le monde ne m'a pas aimé,—mais séparons-nous bons ennemisA. Je veux bien croire, malgré mon expérience contraire; qu'il peut y avoir des mots qui soient des choses,—des espérances qui ne soient pas décevantes; des vertus charitables qui ne tendent pas de piéges à la fragilité; je voudrais aussi croire que quelques cœurs compatissent sincèrement aux malheurs des autres24; que deux ou un sont au moins ce qu'ils semblent être,—que la bonté n'est pas simplement un mot, ni le bonheur un songe.
115. O ma fille! ce chant a commencé avec ton nom;—ô ma fille! c'est avec ton nom qu'il doit finir.—Je ne te vois point,—je ne t'entends point,—mais personne ne peut être aussi ravi en toi. Tu es l'amie vers laquelle s'étendent les ombres de mes années à venir. Quand même tu ne me reverrais jamais, ma voix se fera entendre dans tes visions futures, et pénétrera jusqu'à ton cœur,—lorsque le mien sera glacé.—Tu entendras même des accens sortir de la tombe de ton père.
116. Aider au développement de ta jeune intelligence,—épier l'aurore de tes joies d'enfant,—rester près de toi pour te voir grandir, et acquérir la connaissance d'objets qui, pour toi, sont des merveilles!—Te bercer légèrement sur mes genoux heureux, et imprimer sur ta douce joue un baiser de père,—ce bonheur, sans doute, ne m'était point réservé; cependant il était dans ma nature:—tel que je suis, je ne sais ce qui est en moi: il me semble pourtant qu'il y a quelque chose de semblable à ce délicieux sentiment.
117. Oui, quand même on t'apprendrait la haine comme un devoir; je sais que tu m'aimeras. Vainement mon nom te serait-il défendu, comme un mot de sinistre augure,—une espérance brisée: vainement la tombe se serait fermée entre nous,—rien ne serait changé; je sais que tu m'aimeras. Quand même on aurait le dessein d'extraire mon sang de tes veines, et que l'on y réussirait,—tout serait vain,—tu m'aimerais encore, car tu y tiendrais plus qu'à la vie.
118. Tu es l'enfant de l'amour,—quoique née dans des heures d'amertume et nourrie dans des angoisses. Ce furent là les élémens de la vie de ton père;—les tiens ne sont pas moins funestes que ceux qui ont présidé à ta naissance,—mais la flamme de ta vie sera plus tempérée, et tes espérances seront plus heureuses et plus hautes. Que les sommeils de ton berceau soient doux et paisibles! Du sein des mers que je vais parcourir, et du sommet des montagnes où j'erre maintenant, je voudrais appeler sur toi autant de bénédicitions que, dans ma douleur, il me semble que tu aurais pu en attirer sur moi!