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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03

DE CHILLON.

Paulin Paris translation

1. Mes cheveux sont gris, mais ce n'est point l'effet des années; ils n'ont pas blanchi dans une seule nuit, comme ceux de quelques hommes, frappés par de soudaines terreurs2; mes membres sont courbés, non par le travail, mais rouillés et engourdis par un vil repos, car ils ont été la proie d'un cachot, et j'ai eu le sort de ceux à qui la terre et l'air sont refusés—comme un fruit défendu. Mais c'est pour la foi de mon père que j'ai subi les fers et courtisé la mort. Ce père reçut le martyre sur un chevalet, parce qu'il ne voulut pas abandonner ses croyances; ses enfans et ses parens, par la même cause, ont trouvé leur demeure dans l'obscurité de la mort. Nous étions sept; maintenant nous ne sommes plus qu'un: six étaient jeunes, et le septième était avancé en âge; ils sont morts comme ils avaient vécu, fiers de la furieuse persécution dont ils étaient l'objet: l'un expira dans le feu, et deux sur le champ de bataille; leur croyance a été scellée avec leur sang; mourant, comme leur père était mort, pour le Dieu que reniaient leurs ennemis. Trois furent jetés dans un cachot; de ces trois je suis le seul et dernier débris.

2. Il y a sept piliers de forme gothique dans les vieux et profonds cachots de Chillon; il y a sept colonnes épaisses et grisâtres, à peine éclairées par un rayon lourd et emprisonné du jour, par un rayon qui s'est égaré de sa route, et qui est venu tomber à travers les crevasses et les ouvertures de cette voûte épaisse, rampant sur le pavé humide comme la flamme météorique d'un marais. Il y a un anneau à chaque pilier, et à chaque anneau il y a une chaîne; cette chaîne est un fer qui ronge, qui dévore; car ses empreintes sont restées sur mes membres, comme des morsures qui ne s'effaceront pas avant que j'en aie fini avec ce nouveau jour, trop pénible pour mes yeux qui n'ont pas vu se lever le soleil depuis tant d'années,—je ne puis compter leur nombre; je l'oubliai le jour où mon dernier frère s'affaissa, et mourut en me laissant vivant à ses côtés.

3. Nous fûmes enchaînés chacun à une colonne de pierre; nous étions trois,—cependant chacun de nous était seul; nous ne pouvions nous mouvoir pour faire un seul pas, ou pour nous voir l'un l'autre. Une pâle et livide lumière nous rendait étrangers à nos regards. Ainsi nous étions réunis,—quoique séparés, les fers aux mains; mais l'angoisse dans le cœur. C'était pour nous une consolation dans la privation des purs élémens de la terre, d'entendre les paroles l'un de l'autre, et les encouragemens que nous nous adressions, soit par quelque nouvelle espérance, soit en récitant une vieille légende, ou en murmurant un chant héroïque; mais ces choses n'eurent bientôt pour nous plus d'attraits! Nos voix prirent un accent sinistre, comme un écho des sombres voûtes des cachots, un son aigre,—non plein et libre comme il était auparavant: c'était peut-être une illusion,—mais, pour moi, ces sons de voix ne semblaient plus être les nôtres.

4. J'étais le plus âgé des trois; et soutenir et consoler mes frères était un devoir pour moi:—je fis tout ce que je pus;—et chacun de nous en agissait de même. Le plus jeune, que mon père chérissait le plus, parce qu'il avait les traits de notre mère, avec des yeux bleus comme le ciel, attristait fortement mon ame. Et vraiment ne devait-elle pas être affligée de voir un si jeune homme dans une telle prisonA? car il était beau comme le jour (quand le jour était beau pour moi, ainsi que pour les jeunes aigles, libres sous les cieux), comme un des jours polaires, enfans du soleil, parés de neiges, qui ne voient son coucher qu'après la lumière d'un été, d'un long été sans sommeil. Ce jeune homme était aussi brillant et aussi pur; et dans sa gaîté d'esprit naturelle, il n'avait de larmes que pour les peines des autres; alors elles coulaient de ses yeux comme les torrens des montagnes, à moins qu'il ne pût soulager les maux qu'il souffrait de voir ici bas.

5. L'autre avait une ame aussi pure, mais il était né pour combattre avec son espèce. Fortement constitué et d'une trempe à faire la guerre au monde entier, il eût succombé avec joie au premier rang d'une armée en bataille;—mais il n'était point formé pour languir dans les fers. Son esprit indigné se flétrissait à leur retentissement. Je vis son courage décliner en silence, et peut-être le mien déclinait aussi insensiblement; cependant je m'efforçai de ranimer ces restes d'une famille si chère. Il était un chasseur des montagnes, et il avait souvent poursuivi le loup et le daim. Ce cachot était pour lui un gouffre; et ses pieds enchaînés, la suprême torture.

6. Le lac Léman baigne les murs de Chillon. Ses vagues épaisses y sont profondes de mille pieds; c'est ce qu'a fait connaître la sonde jetée du haut des blanches murailles de Chillon3, autour desquelles les vagues viennent se briser. Les murailles et les flots y forment une double prison,—et comme un tombeau vivant. Au-dessous du niveau de la surface du lac est creusé le cachot où nous étions détenus. Nous entendions nuit et jour le bruissement de ses vagues qui venaient frapper au-dessus de nos têtes. Et quand les vents d'hiver étaient soulevés et se jouaient avec délices dans l'immensité libre des cieux, j'ai senti l'écume des vagues qui se brisait à travers les barreaux. Alors le rocher paraissait ébranlé de leur choc; mais je sentais sans frayeur cet ébranlement, parce que j'aurais souri de voir la mort venant me délivrer de mes chaînes.

7. J'ai dit que mon frère puîné languissait; j'ai dit que son grand cœur était abattu. Il se dégoûta de cette vie de ténèbres et refusa sa nourriture, non pas à cause qu'elle était grossière, car nous étions accoutumés à la vie des chasseurs, et cela nous inquiétait peu. Le lait, que nous recevions autrefois de la chèvre des montagnes, était changé en une eau croupie des fossés; notre pain ressemblait à celui que les larmes des captifs ont mouillé pendant des milliers d'années, depuis que l'homme enferma pour la première fois ses semblables comme des brutes dans une prison de fer, Mais que nous faisaient ces privations? Elles n'avaient point abattu le cœur, ou les forces de mon frère. Son ame était tellement formée, qu'elle se serait rongée et engourdie dans un palais, si on lui avait refusé l'air libre, et la faculté de parcourir les pentes escarpées des montagnes. Mais pourquoi différer la vérité?—Il mourut. Je le vis expirer, et je ne pus soutenir sa tête, ni presser sa main mourante—ou glacée, quoique je fisse mille efforts pour m'approcher de lui, mais ils furent vains; je ne pus rompre ni dégager mes fers.—Il mourut.—Les geôliers lui ôtèrent ses chaînes et creusèrent pour lui une étroite fosse dans la froide terre de notre cachot. Je leur demandai comme une grâce d'enterrer son corps dans un endroit où la lumière du jour pût briller sur sa poussière.—C'était une folle pensée; mais je m'imaginai que même après sa mort l'ame née libre de mon frère ne pourrait reposer dans une telle prison. J'aurais pu m'épargner mon inutile prière.—Ils sourirent froidement—et l'enterrèrent là. Une terre aride et sans gazon recouvrait celui que nous avions tant aimé! Sa chaîne vide resta suspendue sur ses restes, monument digne d'un tel meurtre!

8. Mais lui, le favori et la fleur de notre famille, le plus chéri depuis sa naissance, qui portait dans ses beaux traits l'image de notre mère; l'enfant bien-aimé de toute sa famille; la plus chère pensée de son père martyr, mon dernier souci, pour lequel je cherchais à soutenir ma vie, afin de rendre la sienne moins malheureuse, et peut-être libre un jour; lui, aussi, qui avait conservé jusque-là un esprit naturel ou inspiré,—lui aussi fut frappé, et de jour en jour je le vis se flétrir et s'éteindre. O Dieu! c'est une chose effrayante de voir l'ame humaine déployer ses ailes sous quelque forme, de quelque mode que ce soit.—Je l'ai vue s'échapper par des flots de sang; je l'ai vue sur l'Océan irrité se débattre avec un mouvement puissant et convulsif; j'ai vu le lit effrayant du crime à l'agonie, délirant de ses terreurs: mais c'étaient là des scènes d'effroi;—L'agonie de mon frère n'eut rien de commun avec elles;—elle fut lente et sans remords. Il s'éteignit si calme, et si doucement, avec une langueur et une résignation si tranquilles, si pures, et sans verser de larmes, quoique plein de tendresse et de regret pour ceux qu'il laissait après lui! Avec tout cela cependant, il conserva une joue dont le coloris était comme une moquerie de la tombe, et dont les teintes disparurent doucement comme le rayon d'un arc-en-ciel;—ses yeux étaient si brillans qu'ils donnaient presque de la clarté au cachot. Pas un murmure,—pas une plainte sur sa mort prématurée;—quelques souvenirs de jours plus heureux, quelques espérances pour relever mon courage abattu, car j'étais absorbé dans un douloureux silence,—perdu dans cette dernière perte, la plus cruelle de toutes. Alors il voulut étouffer les soupirs de la nature affaiblie et défaillante; ces soupirs à peine exprimés devinrent de plus en plus rares. Je prêtai l'oreille; mais je ne pus rien entendre.—J'appelai, car j'étais délirant de terreur; je savais qu'il n'y avait plus d'espérance pour lui; mais mon effroi ne pouvait être maîtrisé. J'appelai, et je crus entendre un son.—Je brisai ma chaîne dans un violent transport, et me précipitai vers lui;—je ne le trouvai plus, je me débattais seul dans ce cachot ténébreux; je vivais seul,—seul je respirais encore l'air maudit de l'humide prison; le dernier,—le seul, le plus cher des anneaux de la chaîne qui me séparait de l'éternité, qui m'attachait encore à ma famille près de s'éteindre, était brisé dans ce lieu fatal! Un sur la terre, un dans la terre...; mes frères,—mes deux frères avaient cessé de vivre: je pris cette main qui reposait si tranquille, hélas! la mienne était déjà aussi froide!—Je n'avais pas la force de m'éloigner, mais je sentis que je vivais encore:—sentiment de délire quand nous apprenons que ce que nous aimions tant n'est plus! ne sera plus, jamais!—Je ne sais pourquoi je ne pus mourir,—je n'avais plus d'espérances terrestres.—Mais la foi me défendait de me donner une mort volontaire.

9. J'ignore ce qui m'arriva ensuite;—je ne l'ai jamais su.—La première chose fut la perte de la sensation de la lumière, de l'air, et ensuite de l'obscurité même. Je n'avais point de pensée, point de sentiment, point d'émotion;—j'étais comme une pierre parmi les pierres du cachot, et j'avais à peine la conscience de mon existence; j'étais comme un rocher de glace au milieu du brouillard; car tout était confus, noir, gris;—ce n'était pas la nuit,—ce n'était pas le jour; ce n'était pas même la lumière accoutumée du cachot si odieux à ma vue appesantie, mais un vide étouffant l'espace, une fixité—sans place, où il n'y avait ni astre,—ni terre,—ni tems,—ni contrainte,—ni changement,—ni vertu,—ni crime,—mais le silence! et un souffle imperceptible qui n'appartenait ni à la vie ni à la mort; un océan d'oisiveté stagnante, ténébreux, immense, silencieux et immobile!

10. Un rayon de lumière frappe mon esprit; c'était le chant joyeux d'un oiseau; il l'interrompait, puis le recommençait de nouveau; c'était le chant le plus doux que l'oreille eût jamais entendu, et la mienne en était reconnaissante, et mes yeux se portèrent de côté et d'autre avec une agréable surprise; ils ne s'aperçurent pas pour un moment que j'étais toujours le compagnon abandonné de la misère. Mes sens, par degrés confus, reçurent leurs impressions habituelles; je vis les murs et le pavé du cachot qui m'entouraient étroitement comme auparavant; je vis la lueur du soleil se glissant encore par les mêmes ouvertures; mais à travers ces crevasses s'était perché l'oiseau mélodieux, aussi vif, aussi confiant, et plus apprivoisé que s'il eût été sur un arbre; oiseau charmant aux ailes d'azur, au chant qui disait mille choses au cœur, et semblait les dire toutes pour moi! Je n'en avais jamais vu de son espèce, je ne verrai peut-être jamais son pareil: il semblait, comme moi, privé d'un compagnon; mais il n'était pas la moitié si désolé. Il était venu pour m'aimer lorsque personne ne vivait plus pour m'aimer ainsi, et ses chants de joie au bord de mon cachot m'avaient rappelé au sentiment et à la pensée. Je ne sais s'il était libre depuis peu, et s'il avait brisé les barreaux de sa prison pour venir se percher sur les miens; mais je connaissais trop bien les douleurs de la captivité, aimable oiseau! pour que j'aie pu désirer te ravir ta liberté; je ne sais si c'était un oiseau du paradis, venu pour me visiter; car,—que le ciel me pardonne cette pensée! elle me fit pleurer et sourire; j'imaginais quelquefois que ce pouvait être l'ame de mon frère descendue près de moi; mais enfin l'oiseau s'envola; alors c'était un être mortel,—me disais-je, car autrement il ne se serait pas ainsi envolé, et il ne m'eût pas laissé doublement seul;—seul comme le cadavre dans son linceul;—et seul,—comme un nuage solitaire, un nuage isolé dans un jour de soleil, tandis que tout le reste du ciel est serein; un brouillard dans l'atmosphère, qui ne devrait pas se montrer quand les cieux sont bleus, et que la terre est riante.

11. Une espèce de changement arriva dans ma destinée; mes geôliers prirent compassion de moi: je ne sais ce qui les avait faits ainsi; car ils étaient accoutumés aux soupirs de la douleur; mais ils étaient changés.—Ma chaîne brisée avec ses anneaux dispersés ne me fut pas imposée de nouveau; et j'eus la liberté de parcourir ma prison dans tous les sens; j'en usai largement, mais j'évitais, dans ma marche, de fouler les tombes de mes frères qui n'étaient couvertes que d'un peu de terre sans végétation; car si je me figurais que d'un pas inattentif je profanais leur couche tranquille, ma respiration s'arrêtait et devenait difficile, et mon cœur brisé tombait en défaillance.

12. Je creusai des marches dans la muraille; ce n'était point avec l'intention de m'échapper, car j'avais enseveli tout ce qui m'était cher, tout ce qui m'avait aimé sous une forme humaine, et la terre entière n'eût été dès-lors qu'une prison plus vaste pour moi. Je n'avais ni enfant,—ni père,—ni parent, ni compagnon de ma misère. La pensée de cet abandon, de cet isolement, me consolait; car cette même pensée avait égaré ma raison; mais j'étais curieux de monter aux barreaux de ma fenêtre, et d'attacher encore une fois le regard d'un œil aimant sur les hauteurs des montagnes.

13. Je les vis:—elles étaient les mêmes; elles n'avaient pas changé comme moi dans leurs aspects. Je vis leurs mille années de neige sur leurs sommets, leur grand lac à leur pied, et le Rhône bleu qui fuyait rapide. J'entendis les torrens tomber, se briser sur les rochers creusés par leurs eaux, et sur les buissons déchirés; je vis la ville éloignée aux blanches murailles, et des voiles plus blanches glisser sur les eaux du lac. Il y avait aussi là une petite île4, qui me souriait en face, la seule que je pusse voir; petite île couverte de verdure, et qui ne me paraissait guère plus grande que le pavé de ma prison; mais il y avait dans cette île trois arbres élevés, et elle était agitée par la brise des montagnes, et les eaux jouaient autour d'elle, et sur sa surface croissaient de jeunes fleurs de couleurs et de parfums les plus agréables. Les poissons nageaient près des murs du château, et ils semblaient joyeux de leurs ébats. L'aigle volait sur l'aile de l'ouragan, et son vol ne m'avait jamais paru si élevé. De nouvelles larmes remplirent mes yeux; je me sentis troublé,—et j'aurais désiré volontiers que je n'eusse pas abandonné ma chaîne. Lorsque je descendis des barreaux, l'obscurité de ma sombre demeure tomba sur moi comme un poids accablant. Ce fut comme un tombeau nouvellement creusé, qui se ferme sur la personne que nous avions cherché à arracher à la mort, et cependant mes yeux, trop fatigués de leur dernière contemplation, avaient besoin d'un tel repos.

14. Les mois, les années, les jours pouvaient s'écouler; je n'en tenais nul compte,—je n'en gardais pas de souvenirs. Je n'avais plus d'espérance d'ouvrir encore mes yeux au grand jour, et d'éclaircir leur voile affreux. Enfin des hommes vinrent pour me rendre libre; je ne leur demandai pas pourquoi, ni où ils devaient me conduire: j'étais devenu, à la longue, indifférent à être enchaîné, ou à être libre. J'avais appris à aimer le désespoir. Ainsi quand ces hommes apparurent pour me délivrer, et que tous mes liens furent enlevés, ces murs sombres et lourds étaient devenus pour moi comme un ermitage,—qui m'appartenait tout entier! J'éprouvai presque autant de regrets à m'en séparer que si l'on m'eût arraché d'un second toit paternel. J'avais formé des liens d'amitié avec des araignées, et je les suivais dans leur obscur voyage; j'avais vu la souris jouer au clair de lune; pourquoi n'aurais-je pas été sensible à leur perte? Nous étions tous habitans du même lieu, et moi, le roi de toutes les races, j'avais le pouvoir de les tuer.—Cependant, chose étrange à dire! nous étions accoutumés à vivre en paix.—Mes chaînes et moi étions devenus amis, tant une longue communauté de rapports influe sur les êtres, et fait de nous ce que nous sommes!—Je recouvrai même ma liberté avec un soupir.

Notes in this chapter

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