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Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2

ÉTAT POLITIQUE DE LA SYRIE. (continued 5)

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L’on invoque un fait physique, et l’on dit: la chaleur abat nos forces; nous sommes plus indolents l’été que l’hiver: donc les habitants des pays chauds doivent être indolents. Supposons le fait; pourquoi, sous un même ciel, la classe des tyrans aura-t-elle plus d’énergie pour opprimer, que celle du peuple pour se défendre? Mais qui ne voit que nous raisonnons comme des habitants d’un pays où il y a plus de froid que de chaud? Si la thèse se soutenait en Égypte ou en Afrique, l’on y dirait: le froid gêne les mouvements, arrête la circulation. Le fait est que les sensations sont relatives à l’habitude, et que les corps prennent un tempérament analogue au climat où ils vivent, en sorte qu’ils ne sont affectés que par les extrêmes du terme ordinaire. Nous haïssons la sueur; l’Égyptien l’aime, et redoute de se voir sec. Ainsi, soit par les faits historiques, soit par les faits naturels, la proposition de Montesquieu, si importante au premier coup d’œil, se trouve à l’analyse un pur paradoxe, qui n’a dû son succès qu’à la nouveauté des esprits sur ces matières, lorsque l’Esprit des Lois parut, et à la flatterie indirecte qui en résulte pour les nations qui l’ont admis.

Pour établir quelque chose de précis dans la question de l’activité, il était un moyen plus prochain et plus sûr que ces raisonnements lointains et équivoques: c’était d’en considérer la nature même; d’en examiner l’origine et les mobiles dans l’homme. En procédant par cette méthode, l’on s’aperçoit que toute activité, soit de corps, soit d’esprit, prend sa source dans les besoins; que c’est en raison de leur étendue, de leurs développements, qu’elle-même s’étend et se développe: l’on en suit la gradation depuis les éléments les plus simples jusqu’à l’état le plus composé. C’est la faim, c’est la soif qui, dans l’homme encore sauvage, éveillent les premiers mouvements de l’ame et du corps; ce sont ces besoins qui le font courir, chercher, épier, user d’astuce ou de violence: toute son activité se mesure sur les moyens de pourvoir à sa subsistance. Sont-ils faciles; a-t-il sous sa main les fruits, le gibier, le poisson: il est moins actif, parce qu’en étendant le bras, il se rassasie, et que, rassasié, rien ne l’invite à se mouvoir, jusqu’à ce que l’expérience de diverses jouissances ait éveillé en lui les désirs qui deviennent des besoins nouveaux, de nouveaux mobiles d’activité. Les moyens sont-ils difficiles; le gibier est-il rare et agile, le poisson rusé, les fruits passagers: alors l’homme est forcé d’être plus actif; il faut que son corps et son esprit s’exercent à vaincre les difficultés qu’il rencontre à vivre; il faut qu’il devienne agile comme le gibier, rusé comme le poisson, et prévoyant pour conserver les fruits. Alors, pour étendre ses facultés naturelles, il s’agite, il pense, il médite; alors il imagine de courber un rameau d’arbre, pour en faire un arc; d’aiguiser un roseau, pour en faire une flèche; d’emmancher un bâton à une pierre tranchante, pour en faire une hache; alors il travaille à faire des filets, à abattre des arbres, à en creuser le tronc, pour en faire des pirogues. Déjà il a franchi les bornes des premiers besoins, déja l’expérience d’une foule de sensations lui a fait connaître des jouissances et des peines; et il prend un surcroît d’activité pour écarter les unes et multiplier les autres. Il a goûté le plaisir d’un ombrage contre les feux du soleil; il se fait une cabane: il a éprouvé qu’une peau le garantit du froid; il se fait un vêtement: il a bu l’eau-de-vie et fumé le tabac: il les a aimés; il veut en avoir encore; il ne le peut qu’avec des peaux de castor, des dents d’éléphant, de la poudre d’or, etc.; il redouble d’activité, et il parvient, à force d’industrie, jusqu’à vendre son semblable. Dans tous ces développements, comme dans la source première, l’on conviendra que l’activité a bien peu de rapport à la chaleur; seulement les hommes du nord passant pour avoir besoin de plus d’aliments que ceux du midi, l’on pourrait dire qu’ils doivent avoir plus d’activité; mais cette différence dans les besoins nécessaires a des bornes assez étroites. D’ailleurs, a-t-on bien constaté qu’un Eskimau ou un Samoyède aient réellement besoin pour vivre de plus de substance qu’un Bédouin ou qu’un ichthyophage de Perse? Les sauvages du Brésil et de la Guinée sont-ils moins voraces que ceux du Canada et de la Californie? Que l’on y prenne garde: la facilité d’avoir beaucoup d’aliments, est peut-être la première raison de la voracité; et cette facilité, surtout dans l’état sauvage, dépend moins du climat que de la nature du sol; c’est-à-dire, de sa richesse ou de sa pauvreté en pâturages, en forêts, en lacs, et par conséquent en poisson, en gibier, en fruits; circonstances qui se trouvent indifféremment sous toutes les zones.

En y réfléchissant, il paraît que cette nature du sol a réellement une influence sur l’activité; il paraît que dans l’état social, comme dans l’état sauvage, un pays où les moyens de subsister seront un peu difficiles, aura des habitants plus actifs, plus industrieux; que dans celui, au contraire, où la nature prodiguera tout, le peuple sera inactif, indolent: et ceci s’accorde bien avec les faits généraux de l’histoire, où la plupart des peuples conquérants sont des peuples pauvres, sortis de pays stériles, ou difficiles à cultiver, pendant que les peuples conquis sont les habitants des contrées fertiles et opulentes. Il est même remarquable que ces peuples pauvres, établis chez les peuples riches, perdent en peu de temps leur énergie, et passent à la mollesse: tels furent ces Perses de Cyrus, descendus de l’Élymaïde dans les prairies de l’Euphrate; tels les Macédoniens d’Alexandre, transportés des monts Rhodope dans les champs de l’Asie; tels les Tartares de Djenkiz-Kan établis dans la Chine et le Bengale; et les Arabes de Mahomet, dans l’Égypte et l’Espagne. De là l’on pourrait établir que ce n’est point comme habitants de pays chauds, mais comme habitants de pays riches, que les peuples ont du penchant à l’inertie; et ce fait s’accorde bien encore avec ce qui se passe au sein des sociétés, où nous voyons que ce sont les classes riches qui ont ordinairement le moins d’activité; mais comme cette satiété et cette pauvreté n’ont pas lieu pour tous les individus d’un peuple, il faut reconnaître des raisons plus générales et plus efficaces que la nature du sol: ce sont ces institutions sociales, que l’on appelle Gouvernement et Religion. Voilà les vrais régulateurs de l’activité ou de l’inertie des particuliers et des nations; ce sont eux qui, selon qu’ils étendent ou qu’ils bornent la carrière des besoins naturels ou superflus, étendent ou resserrent l’activité de tous les hommes. C’est parce que leur influence agit malgré la différence des terrains et des climats, que Tyr, Carthage, Alexandrie ont eu la même industrie que Londres, Paris, Amsterdam; que les Flibustiers et les Malais ont eu l’inquiétude et le caractère des Normands; que les paysans russes et polonais ont l’apathie et l’insouciance des Indous et des Nègres. C’est parce que leur nature varie et change comme les passions des hommes qui les règlent, que leur influence change et varie dans des époques très-voisines: voilà pourquoi les Romains de Scipion ne sont point ceux de Tibère; que les Grecs d’Aristide et de Thémistocle ne sont pas ceux de Constantin. Consultons dans notre propre cœur les mobiles généraux du cœur humain: n’éprouvons-nous pas que notre activité est bien moins relative aux agents physiques, qu’aux circonstances de l’état social où nous nous trouvons? Des besoins nécessaires ou superflus amènent-ils en nous des désirs: aussitôt notre corps et notre esprit prennent une vie nouvelle; la passion nous donne une activité ardente comme nos désirs, et soutenue comme notre espoir. Cet espoir vient-il à manquer: le désir se fane, l’activité languit, et le découragement nous mène à l’apathie et à l’indolence. Par-là s’explique pourquoi notre activité varie comme nos conditions, comme nos situations dans la société, comme nos âges dans la vie; pourquoi tel homme qui fut actif dans sa jeunesse, devient indolent sur le retour; pourquoi il y a plus d’activité dans les capitales et dans les villes de commerce, que dans les villes sans commerce et dans les campagnes. Pour éveiller l’activité, il faut d’abord des objets aux désirs; pour la soutenir, il faut un espoir d’arriver à la jouissance. Si ces deux circonstances manquent, il n’y a d’activité ni dans le particulier, ni dans la nation; et tel est le cas des Orientaux en général, et particulièrement de ceux dont nous traitons. Qui pourrait les engager à se mouvoir, si nul mouvement ne leur offre l’espoir de jouir de la peine qu’il a coûtée? Comment ne seraient-ils pas indolents dans les habitudes les plus simples, si leurs institutions sociales leur en font une espèce de nécessité? Aussi le meilleur observateur de l’antiquité, en faisant sur les Asiatiques de son temps la même remarque, en a allégué la même raison. «Quant à la mollesse et à l’indolence des Asiatiques, dit-il dans un passage digne d’être cité[78], s’ils sont moins belliqueux, s’ils ont des mœurs plus douces que les Européens, sans doute la nature de leur climat plus tempéré que le nôtre, y contribue beaucoup;... mais il faut y ajouter aussi la forme de leurs gouvernements, tous despotiques, et soumis à la volonté arbitraire des rois. Or, les hommes qui ne jouissent point de leurs droits naturels, mais dont les affections sont dirigées par des maîtres; ces hommes ne peuvent avoir la passion hardie des combats; ils ne voient point dans la guerre une balance assez égale de risques et d’avantages: obligés de quitter leurs amis, leur patrie, leurs familles, de supporter de dures fatigues, et la mort même; quel est le salaire de tant de sacrifices? la mort et les dangers: leurs maîtres seuls jouissent du butin et des dépouilles qu’ils ont payés de leur sang. Que s’ils combattaient dans leur propre cause, et que le prix de la victoire leur fût personnel, comme la honte de la défaite, ils ne manqueraient pas de courage: et la preuve en existe dans ceux des Grecs et des Barbares qui, dans ces contrées, vivent sous leurs propres lois, et sont libres; car ceux-là sont plus courageux qu’aucune autre espèce d’hommes.»

Voilà précisément la définition des Orientaux de nos jours; et ce que le philosophe grec a dit des peuples particuliers qui méconnaissaient la puissance du grand roi et de ses satrapes, convient exactement à ce que nous avons vu des Druzes, des Maronites, des Kourdes, des Arabes de Dâher et des Bedouins. Il faut le reconnaître; le moral des peuples, comme celui des particuliers, dépend surtout de l’état social dans lequel ils vivent: puisqu’il est vrai que nos actions sont dirigées par les lois civiles et religieuses, puisque nos habitudes ne sont que la répétition de ces actions, puisque notre caractère n’est que la disposition à agir de telle manière en telle circonstance; il s’ensuit évidemment que tout dépend du gouvernement et de la religion: dans tous les faits dont j’ai voulu me rendre compte, j’ai toujours vu cette double cause revenir plus ou moins immédiate: l’analyse de quelques-uns pourra en faire la démonstration.

J’ai dit que les Orientaux en général ont l’extérieur grave et flegmatique, le maintien posé et presque nonchalant, le visage sérieux, même triste et mélancolique. Si le climat ou le sol en étaient la cause radicale, l’effet serait le même dans tous les sujets; et cela n’est pas: sous cette nuance générale, il est mille nuances particulières de classes et d’individus, relatives à l’action du gouvernement, laquelle est diverse pour ces individus et pour ces classes. Ainsi, l’on observe que les paysans sujets des Turks sont plus sombres que ceux des pays tributaires; que les habitants des campagnes sont moins gais que ceux des villes; que ceux de la côte le sont plus que ceux de l’intérieur; que dans une même ville la classe des gens de loi est plus grave que celle des gens de guerre, et celle-là plus que le peuple. L’on observe même que dans les grandes villes le peuple a beaucoup de cet air dissipé et sans souci qu’il a chez nous. Pourquoi cela? c’est que là, comme ici, endurci à la souffrance par l’habitude, affranchi de la réflexion par l’ignorance, le peuple vit dans une sorte de sécurité: il n’a rien à perdre: il ne craint pas qu’on le dépouille. Le marchand, au contraire, vit dans les alarmes perpétuelles, et de ne pas acquérir davantage, et de perdre ce qu’il a. Il tremble de fixer les regards d’un gouvernement rapace, pour qui un air de satisfaction serait l’enseigne de l’aisance, et le signal d’une avanie. La même crainte règne dans les villages, où chaque paysan redoute d’exciter l’envie de ses égaux, et la cupidité de l’aga et des gens de guerre. Dans un tel pays, où l’on est sans cesse surveillé par une autorité spoliatrice, l’on doit porter un visage sérieux, par la même raison que l’on porte des habits percés, et que l’on mange en public des olives et du fromage. Cette même raison, quoique moins active pour les gens de loi, n’est cependant pas sans effet; mais la morgue de leur éducation et le pédantisme de leur morale, les dispensent de toute autre.

A l’égard de la nonchalance, il n’est pas étonnant que le peuple des villes et des campagnes, fatigué de son travail, ait du penchant au repos. Mais il est remarquable que lorsque ce peuple se met en action, il s’y porte avec une vivacité et une passion presque inconnues dans nos climats. Cette observation a lieu surtout dans les ports et les villes de commerce. Un Européen ne peut s’empêcher d’admirer avec quelle activité les matelots, bras et jambes nus, manient les rames, tendent les voiles, et font toute la manœuvre; avec quelle ardeur les portefaix déchargent un bateau, et transportent les couffes[79] les plus pesantes. Toujours chantant, et répondant par versets à l’un d’eux qui commande, ils exécutent tous leurs mouvements en cadence, et doublent leurs forces en les réunissant par la mesure. L’on a dit à ce sujet que les peuples des pays chauds avaient un penchant naturel à la musique; mais en quoi consiste cette analogie du climat au chant? Ne serait-il pas plus raisonnable de dire que les pays chauds que nous connaissons, ayant été policés long-temps avant nos froids climats, le peuple y a conservé quelques souvenirs des beaux arts qui y ont jadis régné? Nos négociants reprochent souvent à ce peuple, et surtout à celui des campagnes, de ne pas travailler aussi souvent, ni aussi long-temps qu’il le pourrait. Mais pourquoi travaillerait-il au delà de ses besoins, puisque le superflu de son travail ne lui rendrait aucun surcroît de jouissances? A bien des égards, l’homme du peuple ressemble au sauvage; quand il a dépensé ses forces à acquérir sa subsistance, il se repose: ce n’est qu’en lui rendant cette subsistance moins pénible, et en l’excitant par l’appât de jouissances présentes, que l’on parvient à lui donner une activité soutenue; et nous avons vu que l’esprit du gouvernement turk est l’inverse de cet esprit. Quant à la vie sédentaire, quel motif aurait-on de s’agiter dans un pays où la police n’a jamais songé à établir ni promenades ni plantations; où il n’y a ni sûreté hors des villes, ni agrément dans leur enceinte; où tout enfin invite à se renfermer chez soi? Est-il étonnant qu’un pareil ordre de choses ait produit des habitudes sédentaires? et ces habitudes ne doivent-elles pas à leur tour devenir des causes d’inaction?

La comparaison de notre état civil et domestique, à celui des Orientaux, présente encore plusieurs raisons de ce flegme, qui est leur caractère général. Chez nous, l’une des sources de la gaieté, est la table et l’usage du vin; chez les Orientaux, ce double plaisir est presque inconnu. La bonne chère attirerait une avanie, et le vin une punition corporelle, vu le zèle de la police à faire exécuter les préceptes du Qôran. Ce n’est pas même sans peine que les musulmans tolèrent dans les chrétiens l’usage d’une liqueur qu’ils leur envient; aussi cet usage n’est-il habituel et familier que dans le Kesraouân et le pays des Druzes; et là les repas ont une gaieté que l’eau-de-vie ne procure point dans les villes mêmes d’Alep et de Damas.

Une seconde source de gaieté, parmi nous, est la communication libre des deux sexes, qui a lieu surtout en France. L’effet en est que, par un espoir plus ou moins vague, les hommes, recherchant la bienveillance des femmes, prennent les formes qui peuvent la procurer. Or, tel est l’esprit ou telle est l’éducation des femmes, qu’à leurs yeux le premier mérite est de les amuser; et certainement, de tous les moyens d’y réussir, le premier est l’enjouement et la gaieté. C’est ainsi que nous avons contracté une habitude de badinage, de complaisance et de frivolité, qui est devenue le caractère distinctif de notre nation en Europe. Dans l’Asie, au contraire, les femmes sont rigoureusement séquestrées de la société des hommes. Toujours renfermées dans leur maison, elles ne communiquent qu’avec leur mari, leur père, leur frère, et tout au plus leur cousin germain; soigneusement voilées dans les rues, à peine osent-elles parler à un homme, même pour affaires. Tous doivent leur être étrangers: il serait indécent de les fixer, et l’on doit les laisser passer à l’écart, comme si elles étaient une chose contagieuse. C’est presque l’idée des Orientaux, qui ont un sentiment général de mépris pour ce sexe. Quelle en est la cause, pourra-t-on demander? celle de tout, la législation et le gouvernement. En effet, ce Mahomet, si passionné pour les femmes, ne leur a cependant pas fait l’honneur de les traiter dans son Qôran comme une portion de l’espèce humaine; il ne fait mention d’elles ni pour les pratiques de la religion, ni pour les récompenses de l’autre vie; et c’est une espèce de problème chez les musulmans, si les femmes ont une ame. Le gouvernement fait plus encore contre elles; car il les prive de toute propriété foncière, et il les dépouille tellement de toute liberté personnelle, qu’elles dépendent toute leur vie ou d’un mari, ou d’un père, ou d’un parent; dans cet esclavage, ne pouvant disposer de rien, l’on conçoit qu’il est assez inutile de solliciter leur bienveillance, et par conséquent d’avoir ce ton de gaieté qui les captive. Ce gouvernement, cette législation paraissent eux-mêmes la cause de la séquestration des femmes: et peut-être, sans la facilité du divorce, sans la crainte de se voir enlever sa fille ou sa femme par un homme puissant, serait-on moins jaloux d’en dérober la vue à tous les regards.

Cet état des femmes, chez les Orientaux, cause dans leurs mœurs divers contrastes avec les nôtres. Leur délicatesse sur cet article est telle que jamais ils n’en parlent, et qu’il serait très-indécent de leur demander des nouvelles des femmes de leur maison. Il faut être avancé dans leur familiarité, pour traiter avec eux de cette matière; et alors ce qu’ils entendent de nos usages les confond d’étonnement. Ils ne peuvent concevoir comment chez nous les femmes vont le visage découvert, eux pour qui un voile levé est l’enseigne d’une prostituée, ou le signal d’une bonne fortune; ils n’imaginent pas comment on peut les voir, leur parler, les toucher, sans émotion, et être en tête-à-tête sans se porter aux dernières extrémités. Cet étonnement nous indique l’opinion qu’ils ont des leurs; et l’on en peut d’abord conclure qu’ils ignorent absolument l’amour, tel que nous l’entendons: le besoin qui en fait la base, est chez eux dépouillé des accessoires qui en font le charme; la privation y est sans sacrifice, la victoire sans combat, la jouissance sans délicatesse; il passent sans intervalle, du tourment à la satiété. Les amants y sont des prisonniers toujours d’accord pour tromper leurs gardes, toujours prompts à saisir l’occasion, parce qu’elle est rapide et rare: discrets comme des conjurés, ils cachent leur bonheur comme un crime, parce qu’il en a les conséquences. Le poignard, le poison, le pistolet sont toujours à côté de l’indiscrétion: son extrême importance pour les femmes les rend elles-mêmes ardentes à la punir; et souvent pour se venger elles deviennent plus cruelles que leurs maris et leurs frères. Cette sévérité entretient des mœurs assez chastes dans les campagnes; mais dans les grandes villes, où l’intrigue a plus de ressources, il ne règne pas moins de débauche que parmi nous, avec cette différence qu’elle est plus obscure. Alep, Damas et surtout le Kaire, ne le cèdent point en ce genre à nos capitales de province. Les jeunes filles y sont retenues comme partout, parce qu’un accident découvert leur coûterait la vie; mais les femmes mariées y prennent d’autant plus de liberté, qu’elles ont été plus long-temps contraintes, et qu’elles ont souvent de justes raisons de se venger de leurs maîtres. En effet, à raison de la polygamie, permise par le Qôran, la plupart des Turks s’énervent de bonne heure, et rien n’est plus commun que d’entendre des hommes de 30 ans se plaindre d’impuissance; c’est la maladie pour laquelle ils consultent davantage les Européens, en leur demandant du màdjoun, c’est-à-dire, des pilules aphrodisiaques. Le chagrin qu’elle leur cause est d’autant plus amer, que la stérilité est un opprobre chez les Orientaux: ils ont encore, pour la fécondité, toute l’estime des temps anciens; et le plus heureux souhait que l’on puisse faire à une jeune fille, c’est qu’elle ait promptement un époux, et qu’elle lui donne beaucoup d’enfants. Ce préjugé leur fait prématurer les mariages, au point qu’il n’est pas rare de voir unir des filles de neuf ou dix ans à des garçons de 12 ou 13; il est vrai que la crainte du libertinage et des suites fâcheuses qu’il attire de la part de la police turke, y contribue aussi. Cette prématurité doit encore être comptée parmi les causes de l’impuissance. L’ignorance des Turks se refuse à le croire, et ils sont si déraisonnables sur cet article, qu’ils méconnaissent les bornes de la nature, dans les temps mêmes où leur santé est dérangée. C’est encore un des effets du Qôran, où le Prophète a pris la peine d’insérer un précepte sur ce genre de devoir. D’après ce fait, Montesquieu a eu raison de dire que la polygamie était une cause de dépopulation en Turkie; mais elle n’est qu’une des moindres, attendu qu’il n’y a guère que les riches qui se permettent plusieurs femmes: le peuple, et surtout celui des campagnes, se contente d’une seule; et l’on trouve quelquefois dans les hautes classes des gens assez sages pour imiter son exemple, et convenir que c’est assez.

Ce que ces personnes racontent de la vie domestique des maris qui ont plusieurs femmes, n’est pas propre à faire envier leur sort, ni à donner une haute idée de cette partie de la législation de Mahomet. Leur maison est le théâtre d’une guerre civile continue. Sans cesse ce sont des querelles de femme à femme, des plaintes des femmes au mari. Les quatre épouses en titre se plaignent qu’on leur préfère les esclaves, et les esclaves qu’on les livre à la jalousie de leurs maîtresses. Si une femme obtient un bijou, une complaisance, une permission d’aller au bain, toutes en veulent autant, et font ligue pour la cause commune. Pour établir la paix, le polygame est obligé de commander en despote, et de ce moment il ne trouve plus que les sentiments des esclaves, l’apparence de l’attachement et la réalité de la haine. En vain chacune de ces femmes lui proteste qu’elle l’aime plus que les autres; en vain elles s’empressent, lorsqu’il rentre, de lui présenter sa pipe, ses pantoufles, de lui préparer son dîner, de lui servir son café; en vain, pendant qu’il repose mollement étendu sur son tapis, elles chassent les mouches qui l’importunent; tous ces soins, toutes ces caresses n’ont pour but que de faire ajouter à la somme de leurs bijoux et de leurs meubles, afin que, s’il les répudie, elles puissent tenter un autre époux, ou trouver une ressource dans ces objets qui sont leur seule propriété: ce sont de vraies courtisanes, qui ne songent qu’à dépouiller leur amant avant qu’il les quitte; et cet amant, dès long-temps privé de désirs, obsédé de complaisances, accablé de tout l’ennui de la satiété, ne jouit pas, comme l’on pourrait croire, d’un sort digne d’envie. C’est de ce concours de circonstances que naît le mépris des Turks pour les femmes, et l’on voit qu’il est leur propre ouvrage. Comment en effet auraient-elles cet amour exclusif qui fait leur mérite, quand on leur donne l’exemple du partage? Comment auraient-elles cette pudeur qui fait leur vertu, quand elles voient chaque jour des scènes outrageantes de débauches? Comment, en un mot, auraient-elles un moral estimable, quand on ne prend aucun soin de leur éducation? Les Grecs ont du moins retiré cet avantage de la religion, que, ne pouvant avoir qu’une femme à la fois, ils sont moins éloignés de la paix domestique, sans peut-être en jouir davantage.

Il est remarquable qu’à raison de cette différence dans le culte, il existe entre les chrétiens et les musulmans de la Syrie, et même de toute la Turkie, une différence de caractère aussi grande que s’ils étaient deux peuples vivant sous deux climats. Les voyageurs, et mieux encore nos négociants qui pratiquent habituellement les uns et les autres, s’accordent à témoigner que les chrétiens grecs sont en général fourbes, méchants, menteurs, vils dans l’abaissement, insolents dans la fortune, enfin d’un caractère léger et très-mobile: les musulmans au contraire, quoique fiers jusqu’à la morgue, ont cependant une sorte de bonté, d’humanité, de justice, et surtout une grande fermeté dans les revers, et un caractère décidé sur lequel on peut compter. Ce contraste a droit d’étonner dans des hommes qui vivent sous un même ciel; mais la différence des préjugés de leur éducation et de l’action du gouvernement sous lequel ils vivent, en rend une raison satisfaisante. En effet les Grecs, traités par les Turks avec la hauteur et le mépris que l’on a pour des esclaves, ont dû finir par prendre le caractère de leur position: ils ont dû devenir fourbes, pour échapper par la ruse à la violence; menteurs et vils adulateurs, parce que l’homme faible est obligé de caresser l’homme fort; dissimulés et méchants, parce que celui qui ne peut se venger ouvertement, concentre sa haine; lâches et traîtres, parce que celui qui ne peut attaquer de front, frappe par derrière; enfin, insolents dans la fortune, parce que ceux qui parviennent par des bassesses, ont à rendre tous les mépris qu’ils ont reçus. Je faisais un jour à un religieux sensé l’observation, que de tous les chrétiens qui, dans ces derniers temps, se sont trouvés aux postes élevés, pas un seul ne s’est montré digne de sa fortune. Ybrahim était bassement avare; Sâd-el-Kouri, irrésolu et pusillanime; son fils Randour, insolent et borné; Kezq, lâche et fripon: Nos chrétiens, me répondit-il mot pour mot, n’ont pas la main propre au gouvernement, parce qu’elle n’est exercée dans leur jeunesse qu’à battre du coton. Ils ressemblent à ceux qui marchent pour la première fois sur les terrasses, leur élévation leur donne l’étourdissement; comme ils craignent de retourner aux olives et au fromage, ils se hâtent de faire leurs provisions. Les Turks, au contraire, sont accoutumés à régner; ce sont des maîtres habitués à leur fortune, et ils en usent comme n’en devant jamais changer. L’on ne doit pas d’ailleurs perdre de vue que les musulmans sont élevés dans le préjugé du fatalisme, et qu’ils sont fermement persuadés que tout est prédestiné. De là, une sécurité qui tempère et le désir et la crainte; de là une résignation armée contre le bien et contre le mal, une apathie, qui ferme également accès aux regrets et à la prévoyance. Que le musulman essuie une grande perte; qu’il soit dépouillé, ruiné, il dit tranquillement: C’était écrit, et avec ce mot il passe sans murmurer de l’opulence à la misère: qu’il soit au lit de la mort, rien n’altère sa sécurité; il fait son ablution, sa prière; il a confiance en Dieu et au Prophète; il dit avec calme à son fils: Tourne-moi la tête vers la Mekke, et il meurt en paix. Les Grecs, au contraire, persuadés que Dieu est exorable, que l’on change ses décrets par des vœux, des jeûnes, des pèlerinages, vivent sans cesse dans le désir d’obtenir, dans la crainte de perdre, dans le remords d’avoir omis. Leur cœur est ouvert à toutes les passions, et ils n’en évitent l’effet qu’autant que les circonstances où ils vivent et l’exemple des musulmans, affaiblissent les préjugés de leur enfance. Ajoutons, par une remarque commune aux deux religions, que les habitants de l’intérieur des terres ont plus de simplicité, plus de générosité, en un mot, un meilleur moral que ceux des villes de la côte; sans doute parce que ces derniers, se livrant au commerce, contractent par leur genre de vie un esprit mercantile, naturellement ennemi des vertus, qui ont pour base la modération et le désintéressement.

D’après ce que j’ai exposé des habitudes des Orientaux, l’on ne sera plus étonné que leur caractère se ressente de la monotonie de leur vie privée et de leur état civil. Dans les villes même les plus actives, telles qu’Alep, Damas et le Kaire, tous les amusements se réduisent à aller au bain ou à se rassembler dans des cafés qui n’ont que le nom des nôtres: là, dans une grande pièce enfumée, assis sur des nattes en lambeaux, les gens aisés passent des journées entières à fumer la pipe, causant d’affaires par phrases rares et courtes, et souvent ne disant rien. Quelquefois, pour ranimer cette assemblée silencieuse, il se présente un chanteur ou des danseuses, ou un de ces conteurs d’histoires, que l’on appelle Nachid, qui, pour obtenir quelques paras, récite un conte, ou déclame des vers de quelque ancien poète. Rien n’égale l’attention avec laquelle on écoute cet orateur; grands et petits, tous ont une passion extrême pour les narrations; le peuple même s’y livre dans son loisir: un voyageur qui arrive d’Europe n’est pas médiocrement surpris de voir les matelots se rassembler pendant le calme sur le tillac, et passer deux ou trois heures à entendre l’un d’eux déclamer un récit que l’oreille la moins exercée reconnaît pour la poésie au mètre très-marqué, à la rime suivie ou mêlée des distiques. Ce n’est pas le seul article sur lequel le peuple d’Orient l’emporte en délicatesse sur le nôtre. La populace même des villes, quoique criailleuse, n’est jamais aussi brutale que chez nous; et elle a le grand mérite d’être absolument exempte de cette crapule d’ivrognerie, qui infecte jusqu’à nos campagnes; c’est peut-être le seul avantage réel qu’ait produit la législation de Mahomet: joignons-y néanmoins la prohibition des jeux de hasard pour lesquels les Orientaux, par cette raison, n’ont aucun goût; celui des échecs est le seul dont ils fassent cas, et il n’est pas rare d’y trouver des joueurs habiles.

De tous les genres de spectacle, le seul qu’ils connaissent, mais qui n’est familier qu’au Kaire, est celui des baladins qui font des tours de force, comme nos danseurs de corde, et des tours d’adresse, comme nos escamoteurs. L’on en voit qui mangent des cailloux, soufflent des flammes, se percent le bras ou le nez sans se faire de mal, et qui dévorent des serpents. Le peuple, à qui ils cachent soigneusement leurs procédés secrets, a une sorte de vénération pour eux, et il appelle d’un nom qui signifie tout ce qui étonne, comme monstre, prodige et miracle, ces tours de gibecière dont l’usage paraît très-ancien dans ces contrées. Ce penchant à l’admiration, cette facilité de croire aux faits et aux récits les plus extraordinaires, est un attribut remarquable de l’esprit des Orientaux. Ils admettent sans répugner, sans douter, tout ce que l’on veut leur conter de plus surprenant. A les entendre, il se passe encore aujourd’hui dans le monde autant de prodiges qu’au temps des génies et des afrittes; la raison en est que, ne connaissant point le cours ordinaire des faits moraux et physiques, ils ne savent où assigner les bornes du probable et de l’impossible. D’ailleurs leur jugement, plié dès le bas âge à croire les contes extravagants du Qôran, se trouve dénué des balances de l’analogie pour peser les vraisemblances. Ainsi leur crédulité tient à leur ignorance, au vice de leur éducation, et se reporte encore au gouvernement. Ils ont pu devoir à cette crédulité une partie de l’imagination gigantesque que l’on vante dans leurs romans; mais il serait à désirer que cette source fût tarie: il leur resterait encore assez de moyens de briller. En général, les Orientaux ont la conception facile, l’élocution aisée, les passions ardentes et soutenues, le sens droit dans les choses qu’ils connaissent. Ils ont un goût particulier pour la morale, et leurs proverbes prouvent qu’ils savent réunir la finesse de l’observation et la profondeur de la pensée, au piquant de l’expression. Leur commerce a quelque chose de froid au premier abord; mais par l’habitude il devient doux et attachant: telle est l’idée qu’ils laissent d’eux, que la plupart des voyageurs et des négociants, qui les ont fréquentés, s’accordent à trouver à leur peuple un caractère plus humain, plus généreux, une simplicité plus noble, plus polie, et quelque chose de plus fin et de plus ouvert dans l’esprit et les manières, qu’au peuple même de notre pays; comme si, ayant été policés long-temps avant nous, les Asiatiques conservaient encore les traces de leur première éducation.

Mais il est temps de terminer ces réflexions; je n’en ajoute plus qu’une qui m’est personnelle. Après avoir vécu pendant près de trois ans dans l’Égypte et la Syrie, après m’être habitué au spectacle de la dévastation et de la barbarie, lorsque je suis rentré en France, la vue de mon pays a presque produit sur moi l’effet d’une terre étrangère: je n’ai pu me défendre d’un sentiment de surprise, quand, traversant nos provinces de la Méditerranée à l’Océan, au lieu de ces campagnes ravagées et des vastes déserts auxquels j’étais accoutumé, je me suis vu transporté comme dans un immense jardin, où les champs cultivés, les villes peuplées, les maisons de plaisance ne cessent de se succéder pendant une route de vingt journées. En comparant nos constructions riches et solides aux masures de briques et de terre que je quittais; l’aspect opulent et soigné de nos villes, à l’aspect de ruine et d’abandon des villes turkes; l’état d’abondance, de paix, et tout l’appareil de puissance de notre empire, à l’état de trouble, de misère et de faiblesse de l’empire turk, je me suis senti conduit de l’admiration à l’attendrissement, et de l’attendrissement à la méditation. «Pourquoi,» me suis-je dit, «entre des terrains semblables de si grands contrastes? Pourquoi tant de vie et d’activité ici, et là tant d’inertie et d’abandon? Pourquoi tant de différence entre des hommes de la même espèce?» Puis, réfléchissant que les contrées que j’ai vues si dévastées, si barbares, ont été jadis florissantes et peuplées, j’ai passé, comme malgré moi, à une seconde comparaison. «Si jadis,» me suis-je dit, «les états de l’Asie jouirent de cette splendeur, qui pourra garantir que ceux de l’Europe ne subissent un jour le même revers?» Cette réflexion m’a paru affligeante; mais elle est peut-être encore plus utile. En effet, supposons qu’au temps où l’Égypte et la Syrie subsistaient dans leur gloire, l’on eût tracé aux peuples et aux gouvernements le tableau de leur situation présente; supposons qu’on leur eût dit: «Voilà l’humiliation où les conséquences de telles lois, de tel régime, abaisseront votre fortune;» n’est-il pas probable que ces gouvernements eussent pris soin d’éviter les routes qui devaient les conduire à une chute si funeste? Ce qu’ils n’ont pas fait, nous le pouvons faire: leur exemple peut nous servir de leçon. Tel est le mérite de l’histoire, que par le souvenir des faits passés elle anticipe aux temps présents les fruits coûteux de l’expérience. Les voyages en ce sens atteignent au but de l’histoire, et ils y marchent avec plus d’avantage; car traitant d’objets présents, l’observateur peut mieux que l’écrivain posthume saisir l’ensemble des faits, démêler leurs rapports, se rendre compte des causes, en un mot, analyser le jeu compliqué de toute la machine politique. En exposant, avec l’état du pays, les circonstances d’administration qui l’accompagnent, le récit du voyageur devient une indication des mobiles de grandeur ou de décadence, un moyen d’apprécier le terme actuel de tout empire. Sous ce point de vue la Turkie est un pays très-instructif: ce que j’en ai exposé démontre assez combien l’abus de l’autorité, en provoquant la misère des particuliers, devient ruineux à la puissance d’un état; et ce que l’on en peut prévoir ne tardera pas de prouver que la ruine d’une nation rejaillit tôt ou tard sur ceux qui la causent, et que l’imprudence ou le crime de ceux qui gouvernent tire son châtiment du malheur même de ceux qui sont gouvernés.

AVIS DE L’ÉDITEUR.

M. DE VOLNEY a cru devoir joindre ici l’extrait d’un Mémoire de la Chambre de commerce de Marseille, dressé par ordre du ministre, et présenté en 1786. Il lui a semblé que cette pièce authentique confirmerait par ses coïncidences, ou redresserait par ses variantes, les récits de l’auteur, et par l’un et l’autre moyen remplirait également bien le seul but qu’il se soit proposé, l’instruction du lecteur, fondée en utilité et en vérité.

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