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Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2

ÉTAT POLITIQUE DE LA SYRIE. (continued 4)

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Du faîte de tant de grandeur, quel regard un sultan abaissera-t-il vers le reste des humains? Que lui paraîtra cette terre qu’il possède, qu’il distribue, sinon un domaine dont il est l’absolu maître? Que lui paraîtront ces peuples qu’il a conquis, sinon des esclaves dévoués à le servir? Que lui paraîtront ces soldats qu’il commande, sinon des valets avec lesquels il maintient ses esclaves dans l’obéissance? Et telle est réellement la définition du gouvernement turk. L’on peut comparer l’empire à une habitation de nos îles à sucre, où une foule d’esclaves travaillent pour le luxe d’un grand propriétaire, sous l’inspection de quelques serviteurs qui en profitent. Il n’y a d’autre différence, sinon que le domaine du sultan étant trop vaste pour une seule régie, il a fallu le diviser en sous-habitations, avec des sous-régies sur le plan de la première. Telles sont les provinces sous le gouvernement des pachas. Ces provinces se trouvant encore trop vastes, les pachas y ont pratiqué d’autres divisions; et de là cette hiérarchie de préposés qui, de grade en grade, atteignent aux derniers détails. Dans cette série d’emplois, l’objet de la commission étant toujours le même, les moyens d’exécution ne changent pas de nature. Ainsi le pouvoir étant, dans le premier moteur, absolu et arbitraire, il se transmet arbitraire et absolu à tous ses agents. Chacun d’eux est l’image de son commettant. C’est toujours le sultan qui commande sous les noms divers de pacha, de motsallam, de quâïemmaqam, d’aga; et il n’y a pas jusqu’au délibache qui ne le représente. Il faut entendre avec quel orgueil le dernier de ces soldats donnant des ordres dans un village, prononce: C’est la volonté du sultan; c’est le bon plaisir du sultan. La raison de cet orgueil est simple: c’est que, devenant porteur de la parole, et ministre de l’ordre du sultan, il devient le sultan même. Que l’on juge des effets d’un tel régime, quand l’expérience de tous les temps a prouvé que la modération est la plus difficile des vertus; quand, dans les hommes même qui en sont les apôtres, elle n’est souvent qu’en théorie; que l’on juge des abus d’un pouvoir illimité dans des grands qui ne connaissent ni la souffrance ni la pitié, dans des parvenus avides de jouir, fiers de commander, et dans des subalternes avides de parvenir: que l’on juge si des écrivains spéculatifs ont eu raison d’avancer que le despotisme en Turkie n’est pas un si grand mal que l’on pense, parce que, résidant dans la personne du souverain, il ne doit peser que sur les grands qui l’entourent! Sans doute, comme disent les Turks, le sabre du sultan ne descend pas jusqu’à la poussière; mais ce sabre, il le dépose dans les mains de son vizir, qui le remet au pacha, d’où il passe au motsallam, à l’aga et jusqu’au dernier délibache; en sorte qu’il se trouve à la portée de tout le monde, et frappe jusqu’aux plus viles têtes. Ce qui fait l’erreur de ces raisonnements est l’état du peuple de Constantinople; pour qui le sultan se donne des soins qu’en effet on ne prend pas ailleurs; mais ces soins qu’il rend à sa sûreté personnelle, n’existent pas pour le reste de l’empire: l’on peut dire même qu’ils ont de fâcheux effets; car si Constantinople manque de vivres, l’on affame dix provinces pour lui en fournir. Cependant, est-ce par la capitale que l’empire existe, ou par les provinces? C’est donc dans les provinces qu’il faut étudier l’action du despotisme; et en Turkie, comme partout ailleurs, cette étude convainc que le pouvoir arbitraire dans le souverain, est funeste à l’état, parce que du souverain il se transmet nécessairement à ses préposés, et que dans cette transmission il devient d’autant plus abusif qu’il descend davantage; puisqu’il est vrai que le plus dur des tyrans est l’esclave qui devient maître. Examinons les abus de ce régime dans la Syrie.

En chaque gouvernement, le pacha étant l’image du sultan, il est comme lui despote absolu; il réunit tous les pouvoirs en sa personne: il est chef et du militaire, et des finances, et de la police, et de la justice criminelle. Il a droit de vie et de mort; il peut faire à son gré la paix et la guerre; en un mot, il peut tout. Le but principal de tant d’autorité, est de percevoir le tribut, c’est-à-dire, de faire passer le revenu au grand propriétaire, à ce maître qui a conquis et qui possède la terre par le droit de son épouvantable lance. Ce devoir rempli, l’on n’en exige pas d’autre; l’on ne s’inquiète pas même de quelle manière l’agent pourvoit à le remplir: les moyens sont à sa discrétion; et telle est la nature des choses, qu’il ne peut être délicat sur le choix; car premièrement il ne peut s’avancer, ni même se maintenir, qu’autant qu’il fournit des fonds: en second lieu, il ne doit sa place qu’à la faveur du vizir ou de telle autre personne en crédit; et cette faveur ne s’obtient et ne s’entretient que par une enchère sur d’autres concurrents. Il faut donc retirer de l’argent, et pour acquitter le tribut et remplir les avances, et pour soutenir sa dignité, et pour s’assurer des ressources. Aussi le premier soin d’un pacha qui arrive à son poste est-il d’aviser aux moyens d’avoir de l’argent; et les plus prompts sont toujours les meilleurs. Celui qu’établit l’usage pour la perception du miri et des douanes est de constituer pour l’année courante un ou plusieurs fermiers principaux, lesquels, afin de faciliter leur régie, la subdivisent en sous-fermes, qui de grade en grade descendent jusqu’aux plus petits villages. Le pacha donne ces emplois par enchère, parce qu’il veut en retirer le plus d’argent qu’il est possible: de leur côté, les fermiers qui ne les prennent que pour gagner, mettent tout en œuvre pour augmenter leur recette. De là, dans ces agents, une avidité toujours voisine de la mauvaise foi; de là des vexations où ils se portent d’autant plus aisément, qu’elles sont toujours soutenues par l’autorité; de là, au sein du peuple, une faction d’hommes intéressés à multiplier ses charges. Le pacha peut s’applaudir de pénétrer aux sources les plus profondes de l’aisance, par la rapacité clairvoyante des subalternes. Mais qu’en arrive-t-il? Le peuple, gêné dans la jouissance des fruits de son travail, restreint son activité dans les bornes des premiers besoins; le laboureur ne sème que pour vivre; l’artisan ne travaille que pour nourrir sa famille; s’il a quelque superflu, il le cache soigneusement: ainsi le pouvoir arbitraire du sultan transmis au pacha et à tous ses subdélégués, en donnant un libre essor à leurs passions, est devenu le mobile d’une tyrannie répandue dans toutes les classes; et les effets en ont été de diminuer par une action réciproque l’agriculture, les arts, le commerce, la population, en un mot, tout ce qui constitue la puissance de l’état, c’est-à-dire, la puissance même du sultan.

Ce pouvoir n’a pas de moindres abus dans l’état militaire. Toujours pressé par ce besoin d’argent d’où dépendent sa sûreté, sa tranquillité, le pacha a retranché tout ce qu’il a pu des frais habituels de la guerre. Il a diminué les troupes, il a pris des soldats au rabais, il a fermé les yeux sur leurs désordres; la discipline s’est perdue. Si maintenant il survenait une guerre étrangère; si, comme il est arrivé en 1772, les Russes reparaissaient en Syrie, qui défendrait la province du sultan?

Il arrive quelquefois que les pachas, sultans dans leur province, ont entre eux des haines personnelles; pour les satisfaire, ils se prévalent de leur pouvoir, et ils se font mutuellement des guerres sourdes ou déclarées, dont les effets ruineux tombent toujours sur les sujets du sultan.

Enfin il arrive encore que ces pachas sont tentés de s’approprier ce pouvoir dont ils sont dépositaires. La Porte, qui a prévu ce cas, tâche d’y obvier par plusieurs moyens; elle partage les commandements, et tient des officiers particuliers dans les châteaux des capitales, telles qu’Alep, Damas, Tripoli, etc.; mais s’il survenait un ennemi étranger, que produirait ce partage? Elle envoie tous les trois mois des capidjis qui tiennent les pachas en alarmes, par les ordres secrets dont ils sont porteurs; mais souvent les pachas, aussi rusés, se débarrassent de ces surveillants incommodes; enfin, elle change fréquemment les pachas de résidence, afin qu’ils n’aient pas le temps de s’affectionner un pays; mais comme toutes les conséquences d’un ordre vicieux sont abusives, il est arrivé que les pachas, incertains du lendemain, traitent leur province comme un lieu de passage, et n’y font aucune amélioration dont leur successeur puisse profiter: au contraire, ils se hâtent d’en épuiser les produits, et de recueillir en un jour, s’il est possible, les fruits de plusieurs années. Il est vrai que de temps en temps ces concussions sont punies par le cordon; et c’est ici une des pratiques de la Porte qui décèlent le mieux l’esprit de son gouvernement. Lorsqu’un pacha a dévasté une province, lorsqu’à force de tyrannie, les clameurs sont parvenues jusqu’à Constantinople, malheur à lui s’il manque de protecteur, s’il retient son argent! A l’un des termes de l’année, un capidji arrive, montrant le fermân de prorogation, quelquefois même apportant une seconde, une troisième queue, ou telle autre faveur nouvelle; mais pendant que le pacha en fait célébrer la fête, il paraît un ordre pour sa déposition, puis un autre pour son exil, et souvent un kat-chérif pour sa tête. Le motif en est toujours d’avoir vexé les sujets du sultan; mais la Porte, en s’emparant du trésor du concussionnaire, et n’en rendant jamais rien au peuple qu’il a pillé, donne à penser qu’elle n’improuve pas un pillage dont elle profite. Aussi ne cesse-t-on de voir dans l’empire des gouverneurs concussionnaires et rebelles: si nul d’entre eux n’a réussi à se faire un état indépendant et stable, c’est bien moins par la sagesse des mesures du divan, et par la vigilance des capidjis, que par l’ignorance des pachas dans l’art de régner. L’on a oublié dans l’Asie ces moyens moraux qui, maniés par des législateurs habiles, ont souvent élevé de grandes puissances sur des bases d’abord très-faibles. Les pachas ne connaissent que l’argent; une expérience répétée n’a pu leur faire sentir que ce moyen, loin d’être le gage de leur sûreté, devenait le motif de leur perte: ils ont la manie d’amasser des trésors, comme si l’on achetait des amis! Asàd, pacha de Damas, laissa huit millions, et fut trahi par son mamlouk, et étouffé dans le bain. On a vu quel fut le sort d’Ybrahim Sabbâr avec ses vingt millions. Djezzâr prend la même route, et n’ira pas à une autre fin. Personne ne s’est avisé de susciter cet amour du bien public, qui, dans la Grèce et l’Italie; même dans la Hollande et la Suisse, a fait lutter avec succès de petits peuples contre de grands empires. Émirs et pachas, tous imitent le sultan; tous regardent leur pays comme un domaine; et leurs sujets comme des domestiques. Leurs sujets, à leur tour, ne voient en eux que des maîtres; et puisque tous se ressemblent, peu importe lequel servir. De là, dans ces états, l’usage des troupes étrangères, de préférence aux troupes nationales. Les commandants se défient de leur peuple, parce qu’ils sentent ne pas mériter son attachement. Leur but n’est pas de gouverner leur pays, mais de le maîtriser: par un juste retour, leur pays s’embarrasse peu qu’on les attaque; et les mercenaires qu’ils soudoient, fidèles à leur esprit, les vendent à l’ennemi pour profiter de leur dépouille. Dâher avait nourri dix ans le Barbaresque qui le tua. C’est un fait digne de remarque que la plupart des états de l’Asie et de l’Afrique, surtout depuis Mahomet, ont été gouvernés par ces principes, et qu’il n’y a pas eu de pays où l’on ait vu tant de troubles dans les états, tant de révolutions dans les empires. N’en doit-on pas conclure que la puissance arbitraire dans le souverain n’est pas moins funeste à l’état militaire qu’à la régie des finances? Achevons d’examiner ses effets en Syrie sur le régime civil.

A titre d’image du sultan, le pacha est chef de toute la police de son gouvernement; et sous ce titre, il faut comprendre aussi la justice criminelle. Il a le droit le plus absolu de vie et de mort; il l’exerce sans formalité, sans appel. Partout où il rencontre un délit, il fait saisir le coupable; et les bourreaux qui l’accompagnent l’étranglent ou lui coupent la tête sur-le-champ; quelquefois il ne dédaigne pas de remplir leur office. Trois jours avant mon arrivée à Sour, Djezzâr avait éventré un maçon d’un coup de hache. Souvent le pacha rôde déguisé; et malheur à quiconque est surpris en faute! Comme il ne peut remplir cet emploi dans tous les lieux, il commet à sa place un officier que l’on appelle l’ouâli; cet ouâli remplit les fonctions de nos officiers de guet; comme eux, il rôde la nuit et le jour; il veille aux séditions, il arrête les voleurs; comme le pacha, il juge et condamne sans appel: le coupable baisse le cou; le bourreau frappe, la tête tombe, et l’on emporte le corps dans un sac de cuir. Cet officier a une foule d’espions qui sont presque tous des filous, au moyen desquels il sait tout ce qui se passe. D’après cela, il n’est pas étonnant que des villes comme le Kaire, Alep et Damas, soient plus sûres que Gênes, Rome et Naples; mais par combien d’abus cette sûreté est-elle achetée! et à combien d’innocents la partialité de l’ouâli et de ses agents ne doit-elle pas coûter la vie!

L’ouâli exerce aussi la police des marchands, c’est-à-dire qu’il veille sur les poids et mesures; et sur cet article, la sévérité est extrême: pour le moindre faux poids sur le pain, sur la viande, sur le debs ou les sucreries, l’on donne 500 coups de bâton, et quelquefois l’on punit de mort. Les exemples en sont fréquents dans les grandes villes. Cependant il n’est pas de pays où l’on vende plus à faux poids: les marchands en sont quittes pour veiller au passage de l’ouâli et du mohteseb[65]. Sitôt qu’ils paraissent à cheval, tout s’esquive et se cache; on produit un autre poids: souvent les débitants font des traités avec les valets qui marchent devant les deux officiers; et moyennant une rétribution, ils sont sûrs même de l’impunité.

Du reste, les fonctions de l’ouâli n’atteignent point à ces objets utiles ou agréables qui font le mérite de la police parmi nous. Ils n’ont aucun soin ni de la propreté, ni de la salubrité des villes: elles ne sont, en Syrie comme en Égypte, ni pavées, ni balayées, ni arrosées; les rues sont étroites, tortueuses, et presque toujours embarrassées de décombres. On est surtout choqué d’y voir une foule de chiens hideux qui n’appartiennent à personne. Ils forment une espèce de république indépendante qui vit des aumônes du public. Ils sont cantonnés par familles et par quartiers; et si quelqu’un d’entre eux sort de ses limites, il s’ensuit des combats qui importunent les passants. Les Turks, qui versent le sang des hommes si aisément, ne les tuent point; seulement ils évitent leur attouchement comme immonde. Ils prétendent qu’ils font la sûreté nocturne des villes; mais l’ouâli et les portes dont chaque rue est fermée, la font encore mieux: ils ajoutent qu’ils mangent les charognes; et en cela ils sont aidés d’une foule de chacals cachés dans les jardins et parmi les décombres et les tombeaux. Il ne faut d’ailleurs chercher dans les villes turkes, ni promenades, ni plantations. Dans un tel pays, la vie ne paraîtra sans doute ni sûre ni agréable; mais c’est encore l’effet du pouvoir absolu du sultan.

CHAPITRE X.

De l’administration de la justice.

L’ADMINISTRATION de la justice contentieuse est le seul article que les sultans aient soustrait au pouvoir exclusif des pachas, soit parce qu’ils ont senti l’énormité des abus qui en résulteraient, soit parce qu’ils ont connu qu’elle exigeait un temps et des connaissances que leurs lieutenants n’auraient pas; ils y ont préposé d’autres officiers qui, par une sage disposition, sont indépendants du pacha; mais comme leur juridiction est fondée sur les mêmes principes que le gouvernement, elle a les mêmes inconvénients.

Tous les magistrats de l’empire appelés qâdis, c’est-à-dire, juges, dépendent d’un chef principal qui réside à Constantinople. Le titre de sa dignité est celui de qâdi-el-askar[66], ou juge de l’armée; ce qui indique, ainsi que je l’ai déja dit, que le pouvoir est absolument militaire, et réside entièrement dans l’armée et dans son chef. Ce grand qâdi nomme les juges des villes capitales, telles qu’Alep, Damas, Jérusalem, etc. Ces juges, à leur tour, en nomment d’autres dans les lieux de leurs dépendances. Mais quel est le titre pour être nommé? Toujours l’argent. Tous ces emplois, comme ceux du gouvernement, sont livrés à l’enchère, et sont également affermés pour un an. Qu’arrive-t-il de là? Que les fermiers se hâtent de recouvrer leurs avances, d’obtenir l’intérêt de leur argent, et d’en retirer même un bénéfice. Or, quel peut être l’effet de ces dispositions dans des hommes qui ont en main la balance où les citoyens viennent déposer leurs biens?

Le lieu où ces juges rendent leurs arrêts, s’appelle le mahkamé, ou lieu du jugement: quelquefois c’est leur propre maison; jamais ce n’est un lieu qui réponde à l’idée de l’emploi sacré qui s’y exerce. Dans un appartement nu et en dégât, le qâdi s’assied sur une natte ou sur un mauvais tapis. A ses côtés sont des scribes et quelques domestiques. La porte est ouverte à tout le monde: les parties comparaissent; et là, sans interprètes, sans avocats, sans procureurs, chacun plaide lui-même sa cause: assis sur les talons, les plaideurs énoncent les faits, discutent, répondent, contestent, argumentent tour à tour; quelquefois les débats sont violents; mais les cris des scribes et le bâton du qâdi rétablissent l’ordre et le silence. Fumant gravement sa pipe, et roulant du bout des doigts la pointe de sa barbe, ce juge écoute, interroge, et finit par prononcer un arrêt sans appel, qui n’a que deux mois tout au plus de délai: les parties, toujours peu contentes, se retirent cependant avec respect, et paient un salaire évalué le dixième du fonds, sans réclamer contre la décision, parce qu’elle est toujours motivée sur l’infaillible Qôran.

Cette simplicité de la justice, qui ne consume point en frais provisoires, accessoires, ni subséquents, cette proximité du tribunal souverain qui n’éloigne point le plaideur de son domicile, sont, il faut l’avouer, deux avantages inestimables; mais il faut convenir aussi qu’ils sont trop compensés par d’autres abus. En vain quelques écrivains, pour rendre plus saillants les vices de nos usages, ont vanté l’administration de la justice chez les Turks; ces éloges, fondés sur une simple connaissance de théorie, ne sont point justifiés par l’examen de la pratique. L’expérience journalière constate qu’il n’est point de pays où la justice soit plus corrompue qu’en Égypte, en Syrie, et sans doute dans le reste de la Turkie[67]. La vénalité n’est nulle part plus hardie, plus impudente: on peut marchander son procès avec le qâdi, comme l’on marchanderait une denrée. Dans la foule, il se trouve des exemples d’équité, de sagacité; mais ils sont rares, par cela même qu’ils sont cités. La corruption est habituelle, générale; et comment ne le serait-elle pas, quand l’intégrité peut devenir onéreuse, et l’improbité lucrative; quand chaque qâdi, arbitre en dernier ressort, ne craint ni révision, ni châtiment; quand enfin le défaut de lois claires et précises offre aux passions mille moyens d’éviter la honte d’une injustice évidente, en ouvrant les sentiers tortueux des interprétations et des commentaires? Tel est l’état de la jurisprudence chez les Turks, qu’il n’existe aucun code public et notoire, où les particuliers puissent apprendre quels sont leurs droits respectifs. La plupart des jugements sont fondés sur des coutumes non écrites, ou sur des décisions de docteurs, souvent contradictoires. Les recueils de ces décisions sont les seuls livres où les juges puissent acquérir quelques notions de leur emploi; et ils n’y trouvent que des cas particuliers, plus propres à confondre leurs idées qu’à les éclaircir. Le droit romain sur beaucoup d’articles a servi de base aux prononcés des docteurs musulmans; mais la grande et inépuisable source à laquelle ils recourent, est le livre très-pur, le dépôt de toute connaissance, le code de toute législation, le Qôran du prophète.

CHAPITRE XI.

De l’influence de la religion.

SI la religion se proposait chez les Turks le but qu’elle devrait avoir chez tous les peuples; si elle prêchait aux grands la modération dans l’usage du pouvoir, au vulgaire la tolérance dans la diversité des opinions, il serait encore douteux qu’elle pût tempérer les vices dont nous venons de parler, puisque l’expérience de tous les hommes prouve que la morale n’influe sur les actions qu’autant qu’elle est secondée par les lois civiles; mais il s’en faut beaucoup que l’esprit de l’islamisme soit propre à remédier aux abus du gouvernement; l’on peut dire, au contraire, qu’il en est la source originelle. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner le livre qui en est le dépôt. En vain les musulmans avancent-ils que le Qôran contient les germes et même le développement de toutes les connaissances de la législation, de la politique, de la jurisprudence: le préjugé de l’éducation, ou la partialité de quelque intérêt secret, peuvent seuls dicter ou admettre un pareil jugement. Quiconque lira le Qôran, sera forcé d’avouer qu’il ne présente aucune notion ni des devoirs des hommes en société, ni de la formation du corps politique, ni des principes de l’art de gouverner, rien en un mot de ce qui constitue un code législatif. Les seules lois qu’on y trouve se réduisent à quatre ou cinq ordonnances relatives à la polygamie, au divorce, à l’esclavage, à la succession des proches parents; et ces ordonnances, qui ne font point un code de jurisprudence, y sont tellement contradictoires, que les docteurs disputent encore pour les concilier. Le reste n’est qu’un tissu vague de phrases vides de sens; une déclamation emphatique d’attributs de Dieu qui n’apprennent rien à personne; une allégation de contes puérils, de fables ridicules; en total, une composition si plate et si fastidieuse, qu’il n’y a personne capable d’en soutenir la lecture jusqu’au bout, malgré l’élégance de la traduction de Savary. Que si, à travers le désordre d’un délire perpétuel, il perce un esprit général, un sens résumé, c’est celui d’un fanatisme ardent et opiniâtre. L’oreille retentit des mots d’impies, d’incrédules, d’ennemis de Dieu et du prophète, de rebelles à Dieu et au prophète, de dévouement à Dieu et au prophète. Le ciel se présente ouvert à qui combat dans leur cause; les houris y tendent les bras aux martyrs; l’imagination s’embrase; et le prosélyte dit à Mahomet: Oui, tu es l’envoyé de Dieu; ta parole est la sienne; il est infaillible; tu ne peux faillir ni me tromper: marche, je te suis! Voilà l’esprit du Qôran; il s’annonce dès la première ligne. Il n’y a point de doute en ce livre; il guide sans erreur ceux qui croient sans douter, qui croient ce qu’ils ne voient pas. Quelle en est la conséquence, sinon d’établir le despotisme le plus absolu dans celui qui commande, par le dévouement le plus aveugle dans celui qui obéit? Et tel fut le but de Mahomet: il ne voulait pas éclairer, mais régner; il ne cherchait pas des disciples, mais des sujets. Or, dans des sujets, l’on ne demande pas du raisonnement, mais de l’obéissance. C’est pour y amener plus facilement qu’il reporta tout à Dieu. En se faisant son ministre, il écarta le soupçon d’un intérêt personnel; il évita d’alarmer cette vanité ombrageuse que portent tous les hommes; il feignit d’obéir, pour qu’on lui obéit à lui-même; il ne se fit que le premier des serviteurs, sûr que chacun tâcherait d’être le second pour commander à tous les autres. Il amorça par des promesses; il entraîna par des menaces: il a fait plus; comme il y a toujours des opposants à toute nouveauté, en les effrayant par ses anathèmes, il leur a ménagé l’espoir du pardon: de là vient en quelques endroits l’énoncé d’une sorte de tolérance; mais cette tolérance est si dure, qu’elle doit ramener tôt ou tard au dévouement absolu; en sorte que l’esprit fondamental du Qôran revient toujours au pouvoir le plus arbitraire dans l’envoyé de Dieu, et par une conséquence naturelle, dans ceux qui doivent lui succéder. Or, par quels préceptes l’usage de ce pouvoir est-il éclairé? Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est son prophète: priez cinq fois par jour en vous tournant vers la Mekke. Ne mangez point pendant le jour dans tout le mois de Ramadan. Faites le pèlerinage de la Kiabé, et donnez l’aumône à la veuve et à l’orphelin. Voilà la source profonde d’où doivent découler toutes les sciences, toutes les connaissances politiques et morales. Les Solon, les Numa, les Lycurgue, tous les législateurs de l’antiquité, ont vainement fatigué leur génie à éclaircir les rapports des hommes en société, à fixer les obligations et les droits de chaque classe, de chaque individu: Mahomet, plus habile ou plus profond, résout tout en cinq phrases. Il faut le dire: de tous les hommes qui ont osé donner des lois aux peuples, nul n’a été plus ignorant que Mahomet; de toutes les compositions absurdes de l’esprit humain, nulle n’est plus misérable que son livre. Ce qui se passe en Asie depuis douze cents ans, peut en faire la preuve; car si l’on voulait passer d’un sujet particulier à des considérations générales, il serait aisé de démontrer que les troubles des états, et l’ignorance des peuples dans cette partie du monde, sont des effets plus ou moins immédiats du Qôran et de sa morale: mais il faut nous borner au pays qui nous occupe, et, revenant à la Syrie, exposer au lecteur l’état de ses habitants relativement à la religion.

Le peuple de Syrie est en général, comme je l’ai dit, musulman ou chrétien: cette différence dans le culte a les effets les plus fâcheux dans l’état civil; se traitant mutuellement d’infidèles, de rebelles, d’impies, les partisans de Jésus-Christ et ceux de Mahomet ont les uns pour les autres une aversion qui entretient une sorte de guerre perpétuelle. L’on sent à quels excès les préjugés de l’éducation doivent porter le vulgaire toujours grossier: le gouvernement, loin d’intervenir comme médiateur dans ces troubles, les fomente par sa partialité. Fidèle à l’esprit du Qôran, il traite les chrétiens avec une dureté qui se varie sous mille formes. L’on parle quelquefois de la tolérance des Turks; voici à quel prix elle s’achète.

Toute démonstration publique de culte est interdite aux chrétiens, hors du Kesraouân où l’on n’a pu l’empêcher: ils ne peuvent bâtir de nouvelles églises; et si les anciennes se ruinent, ils ne peuvent les réparer que par des permissions qu’il faut payer chèrement. Un chrétien ne peut frapper un musulman sans risquer sa vie; et si le musulman tue un chrétien, il en est quitte pour une rançon. Les chrétiens ne peuvent monter à cheval dans les villes; il leur est défendu de porter des pantoufles jaunes, des châles blancs, et toute couleur verte. Le rouge pour la chaussure, le bleu pour l’habillement, sont celles qui leur sont assignées. La Porte vient de renouveler ses ordonnances pour qu’ils rétablissent l’ancienne forme de leur turban: il doit être d’une grosse mousseline bleue, avec une seule lisière blanche: s’ils voyagent, on les arrête en mille endroits pour payer des rafars[68] ou péages, dont les musulmans sont exempts: en justice le serment de deux chrétiens n’est compté que pour un; et telle est la partialité des qâdis, qu’il est presque impossible qu’un chrétien gagne un procès; enfin, ils sont les seuls à supporter la capitation dite karadj, dont le billet porte ces mots remarquables: djazz-el-râs, c’est-à-dire (rachat) du coupement de la tête, par où l’on voit clairement à quel titre ils sont tolérés et gouvernés.

Ces distinctions, si propres à entretenir les haines et les divisions, passent chez le peuple et se retrouvent dans tous les usages de la vie. Le dernier des musulmans n’accepte d’un chrétien ni ne lui rend le salut de salâm-alai-k[69], salut sur toi, à cause de l’affinité du mot salam avec eslâm (islamisme), nom propre de la religion, et avec moslem (musulman), nom de l’homme qui la professe: le salut usité est seulement bon matin, ou bon soir: heureux s’il n’est point accompagné d’un djaour, kafer, kelb, c’est-à-dire, impie, apostat, chien, qui sont les épithètes familières avec les chrétiens. Les Musulmans affectent même, pour les narguer, d’exercer devant eux les pratiques de leur culte; à midi, à trois heures, au coucher du soleil, lorsque du haut des minarets les crieurs annoncent la prière, on les voit se montrer à la porte de leurs maisons, et là, après avoir fait l’ablution, ils étendent gravement un tapis ou une natte, et se tournant vers la Mekke, ils croisent les bras sur la poitrine, les étendent vers les genoux, et commencent neuf prostrations, le front en terre, en récitant la préface du Qôran. Souvent dans la conversation ils s’interrompent par la profession de foi: Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est son prophète. Sans cesse ils parlent de leur religion, et se traitent de seuls fidèles à Dieu. Pour les démentir, les chrétiens affectent à leur tour une grande dévotion; et de là cette ostentation de piété qui fait un des caractères extérieurs des Orientaux; mais le cœur n’y perd rien, et les chrétiens gardent de tous ces outrages un ressentiment qui n’attend que l’occasion d’éclater. On en a vu des effets du temps de Dâher, lorsque, fiers de la protection de son ministre, ils prirent en divers lieux l’ascendant sur les Musulmans. Les excès qu’ils commirent en ces circonstances sont un avis dont doit profiter toute puissance européenne qui pourrait posséder des pays où il se trouverait des Grecs et des Musulmans.

CHAPITRE XII.

De la propriété et des conditions.

LES sultans s’étant arrogé, à titre de conquête, la propriété de toutes les terres en Syrie, il n’existe pour les habitants aucun droit de propriété foncière, ni même mobilière; ils ne possèdent qu’en usufruit. Si un père meurt, sa succession appartient au sultan ou à son fermier, et les enfants ne recueillent l’héritage qu’en payant un rachat toujours considérable. De là, pour les possessions en fonds de terre, une insouciance funeste à l’agriculture. Dans les villes, la possession des maisons a quelque chose de moins incertain et de moins onéreux; mais partout l’on préfère les biens en argent, comme étant plus faciles à dérober aux rapines du despote. Dans les pays abonnés, comme ceux des Druzes, des Maronites, de Hasbêya, etc., il existe une propriété réelle, fondée sur des coutumes que les petits princes n’osent violer: aussi les habitants sont-ils tellement attachés à leurs fonds, que l’on n’y voit presque jamais d’aliénation de terre. Il est néanmoins, sous la régie des Turks, un moyen de s’assurer une perpétuité d’usufruit: c’est de faire ce que l’on appelle un ouaqf, c’est-à-dire, une attribution ou fondation d’un bien à une mosquée. Dès lors le propriétaire devient le concierge inamovible de son fonds, sous la condition d’une redevance, et sous la protection des gens de loi; mais cet acte a l’inconvénient que souvent, au lieu de protéger, les gens de loi dévorent: alors auprès de qui réclamer, puisqu’ils sont distributeurs de la justice? Par cette raison, ces gens de loi sont presque les seuls à posséder des biens fonciers; et l’on ne voit point dans les pays turks cette foule de petits propriétaires, qui fait la force et la richesse des pays abonnés.

Ce que j’ai dit des conditions en Égypte convient également à la Syrie: elles s’y réduisent à quatre ou cinq, qui sont les cultivateurs ou paysans, les artisans, les marchands, les gens de guerre et les gens de justice et de loi. Ces diverses classes elles-mêmes peuvent se résumer en deux principales: le peuple, qui comprend les paysans, les artisans, les marchands; et le gouvernement, composé des gens de guerre et des gens de loi et de justice. Dans les principes de la religion, c’est en ce dernier ordre que devrait résider le pouvoir; mais depuis que les kalifes ont été dépossédés par leurs lieutenants, il s’est formé une distinction de puissance spirituelle et de puissance temporelle, qui n’a laissé aux interprètes de la loi qu’une autorité: telle est celle du grand mofti[70] qui, chez les Turks, représente le kalife. Le vrai pouvoir est aux mains du sultan, qui représente le lieutenant ou le général de l’armée. Cependant, ce respect d’opinion qu’a le peuple pour les puissances détrônées, conserve encore aux gens de loi un crédit dont ils usent presque toujours pour former un parti d’opposition; le sultan le redoute dans Constantinople, et les pachas n’osent le contrarier trop ouvertement dans leurs provinces. Dans chaque ville, ce parti est présidé par un mofti qui relève de celui de Constantinople; son emploi est héréditaire et non vénal; et c’est la raison qui a conservé dans ce corps plus d’énergie que dans les autres. A raison de leurs priviléges, les familles qui le composent ressemblent assez bien à notre noblesse, quoique son vrai type soit le corps militaire. Elles représentent aussi notre magistrature, notre clergé, et même notre bourgeoisie, puisqu’elles sont les seules à vivre de leurs rentes. D’elles aux paysans, aux artisans et aux marchands, la chute est brusque: cependant, comme l’état de ces trois classes est le vrai thermomètre de la police et de la puissance d’un empire, je vais rassembler les faits les plus propres à en donner de justes notions.

CHAPITRE XIII.

État des paysans et de l’agriculture.

DANS le Syrie et même dans tout l’empire turk, les paysans sont, comme les autres habitants, censés esclaves du sultan; mais ce terme n’emporte que notre sens de sujets. Quoique maître des biens et de la vie, le sultan ne vend point les hommes; il ne les lie point à un lieu fixe. S’il donne un apanage à quelque grand, l’on ne dit point, comme en Pologne et en Russie, qu’il donne 500 paysans, 1000 paysans: en un mot, les paysans sont opprimés par la tyrannie du gouvernement, mais non dégradés par le servage de la féodalité.

Lorsque le sultan Sélim eut conquis la Syrie, pour rendre plus aisée la perception du revenu, il établit un seul impôt territorial, qui est celui que l’on appelle miri. Il paraît, malgré son caractère farouche, que ce sultan sentit l’importance de ménager le cultivateur; car le miri, comparé à l’étendue des terrains, se trouve dans une proportion infiniment modérée: elle l’est d’autant plus, qu’au temps où il fut réglé, la Syrie était plus peuplée qu’aujourd’hui, et peut-être aussi commerçante, puisque le cap de Bonne-Espérance n’étant pas encore bien fréquenté, elle se trouvait sur la route de l’Inde la plus pratiquée. Pour maintenir l’ordre dans la perception, Sélim fit dresser un deftar ou registre, dans lequel le contingent de chaque village fut exprimé. Enfin, il donna au miri un état invariable, et tel que l’on ne pût l’augmenter ni le diminuer. Modéré comme il était, il ne devait jamais obérer le peuple; mais par les abus inhérents à la constitution, les pachas et leurs agents ont trouvé le secret de le rendre ruineux. N’osant violer la loi établie par le sultan sur l’invariabilité de l’impôt, ils ont introduit une foule de charges qui, sans en avoir le nom, en ont tous les effets. Ainsi, étant les maîtres de la majeure partie des terres, ils ne les concèdent qu’à des conditions onéreuses; ils exigent la moitié et les deux tiers de la récolte; ils accaparent les semences et les bestiaux, en sorte que les cultivateurs sont forcés de les acheter au-dessus de leur valeur. La récolte faite, il chicanent sur les pertes, sur les prétendus vols; et comme ils ont la force en main, ils enlèvent ce qu’ils veulent. Si l’année manque, ils n’en exigent pas moins leurs avances, et ils font vendre, pour se rembourser, tout ce que possède le paysan. Heureusement que sa personne est libre, et que les Turks ignorent l’art d’emprisonner pour dettes l’homme qui n’a plus rien. A ces vexations habituelles se joignent mille avanies accidentelles: tantôt l’on rançonne le village entier pour un délit vrai ou imaginaire; tantôt on introduit une corvée d’un genre nouveau. L’on exige un présent à l’avénement de chaque gouverneur; l’on établit une contribution d’herbe pour ses chevaux, d’orge et de paille pour ses cavaliers: il faut en outre donner l’étape à tous les gens de guerre qui passent ou qui apportent des ordres, et les gouverneurs ont soin de multiplier ces commissions, qui deviennent pour eux une économie, et pour les paysans une source de ruine. Les villages tremblent à chaque laouend qui paraît: c’est un vrai brigand sous le nom de soldat; il arrive en conquérant, il commande en maître: Chiens, canaille, du pain, du café, du tabac; je veux de l’orge, je veux de la viande. S’il voit de la volaille; il la tue; et lorsqu’il part, joignant l’insulte à la tyrannie, il demande ce que l’on appelle keré-el-dars, c’est-à-dire, le louage de sa dent molaire. En vain les paysans crient à l’injustice: le sabre impose silence. La réclamation est lointaine et difficile; elle pourrait devenir dangereuse. Qu’arrive-t-il de toutes ces déprédations? Les moins aisés du village se ruinent, ne peuvent plus payer le miri, deviennent à charge aux autres, ou fuient dans les villes: comme le miri est inaltérable et doit toujours s’acquitter en entier, leur portion se reverse sur le reste des habitants; et le fardeau, qui d’abord était léger, s’appesantit. S’il arrive deux années de disette ou de sécheresse, le village entier est ruiné et se déserte; mais sa quotité se reporte sur les voisins. La même marche a lieu pour le karadj des chrétiens: la somme en ayant été fixée d’après un premier dénombrement, il faut toujours qu’elle se retrouve la même, quoique le nombre des têtes soit diminué. De là, il est arrivé que cette capitation a été portée, de trois, de cinq et de onze piastres où elle était d’abord, à trente-cinq et quarante; ce qui obère absolument les contribuables, et les force de s’expatrier. C’est surtout dans les pays d’apanage et dans ceux qui sont ouverts aux Arabes, que ces fardeaux sont écrasants. Dans les premiers, le titulaire, avide d’augmenter son revenu, donne toute liberté à son fermier d’augmenter les charges, et l’avidité de ces subalternes ne demeure pas en arrière; ce sont eux qui, raffinant sur les moyens de pressurer, ont imaginé d’établir des droits sur les denrées du marché, sur les entrées, sur les transports, et de taxer jusqu’à la charge d’un âne. L’on observe que ces exactions ont fait des progrès rapides, surtout depuis 40 années, et l’on date de cette époque la dégradation des campagnes, la dépopulation des habitants, et la diminution du numéraire, porté à Constantinople. A l’égard des Bedouins, s’ils sont en guerre, ils pillent à titre d’ennemis; s’ils sont en paix, ils dévorent à titre d’hôtes: aussi dit-on en proverbe: Évite le Bedouin comme ami ou comme ennemi. Les moins malheureux des paysans, sont ceux des pays abonnés, tels que le pays des Druzes, le Kesraouân, Nablous, etc. Cependant, là même encore il règne des abus; il en est un entre autres que l’on doit regarder comme le plus grand fléau des campagnes en Syrie: c’est l’usure portée à l’excès le plus criant. Quand les paysans ont besoin d’avances pour acheter des semences, des bestiaux, etc., ils ne trouvent d’argent qu’en vendant en tout ou en partie leur récolte future au prix le plus vil. Le danger de faire paraître de l’argent, resserre la main de quiconque en possède; s’il s’en dessaisit, ce n’est que dans l’espoir d’un gain rapide et exorbitant: l’intérêt le plus modique est de douze pour cent; le plus ordinaire est de vingt, et souvent il monte à trente.

Par toutes ces causes, l’on conçoit combien la condition des paysans doit être misérable. Partout ils sont réduits au petit pain plat d’orge ou de doura, aux ognons, aux lentilles et à l’eau. Leurs organes se connaissent si peu en mets, qu’ils regardent de l’huile forte et de la graisse rance, comme un manger délicieux. Pour ne rien perdre du grain, ils y laissent toutes les graines étrangères, même l’ivraie[71], qui donne des vertiges et des éblouissements pendant plusieurs heures, ainsi qu’il m’est arrivé de l’éprouver. Dans les montagnes du Liban et de Nâblous, lorsqu’il y a disette, ils recueillent les glands de chêne, et après les avoir fait bouillir ou cuire sous la cendre, ils les mangent. Le fait m’en a été certifié chez les Druzes par des personnes même qui en ont usé. Ainsi l’on doit disculper les poètes du reproche de l’hyperbole; mais il n’en sera que plus difficile de croire que l’âge d’or fût l’âge de l’abondance.

Par une conséquence naturelle de cette misère, l’art de la culture est dans un état déplorable; faute d’aisance, le laboureur manque d’instruments, ou n’en a que de mauvais; la charrue n’est souvent qu’une branche d’arbre coupée sous une bifurcation, et conduite sans roues. On laboure avec des ânes, des vaches, et rarement avec des bœufs; ils annoncent trop d’aisance; aussi la viande de cet animal est-elle très-rare en Syrie et en Égypte; et elle y est toujours maigre et mauvaise, comme toutes les viandes des pays chauds. Dans les cantons ouverts aux Arabes, tels que la Palestine, il faut semer le fusil à la main. A peine le blé jaunit-il, qu’on le coupe, pour le cacher dans les matmoures ou caveaux souterrains. On en retire le moins que l’on peut pour les semences, parce que l’on ne sème qu’autant qu’il faut pour vivre; en un mot, l’on borne toute l’industrie à satisfaire les premiers besoins. Or, pour avoir un peu de pain, des ognons, une mauvaise chemise bleue, et un pagne de laine, il ne faut pas la porter bien loin. Le paysan vit donc dans la détresse; mais du moins il n’enrichit pas ses tyrans; et l’avarice du despotisme se trouve punie par son propre crime.

CHAPITRE XIV.

Des artisans, des marchands et du commerce.

LA classe qui fait valoir les denrées en les mettant en œuvre ou en circulation, n’est pas si maltraitée que celle qui les procrée: la raison en est que les biens des artisans et des marchands, consistant en effets mobiliers, sont moins soumis aux regards du gouvernement que ceux des paysans; en outre, les artisans et les marchands, rassemblés dans les villes, échappent plus aisément, par leur foule, à la rapacité de ceux qui commandent. C’est là une des causes principales de la population des villes dans la Syrie, et même dans toute la Turkie: tandis qu’en d’autres pays les villes sont en quelque sorte le regorgement des campagnes, là elles ne sont que l’effet de leur désertion. Les paysans chassés de leurs villages, viennent y chercher un refuge; et ils y trouvent la tranquillité, et même l’aisance. Les pachas veillent avec d’autant plus de soins à ce dernier article, que leur sûreté personnelle en dépend; car, outre les effets immédiats d’une sédition qui pourrait leur être funeste, la Porte ne leur pardonnerait pas d’exposer son repos pour le pain du peuple. Ils ont donc soin de tenir les vivres à bon marché dans les lieux considérables, et surtout dans celui de leur résidence: s’il y a disette, c’est toujours là qu’elle se fait le moins sentir. En pareil cas ils prohibent toute sorte de grains, ils obligent, sous peine de mort, quiconque en possède de le vendre au prix qu’ils y mettent; et si le pays en manque absolument, ils en envoient chercher au dehors, comme il arriva à Damas en novembre 1784. Le pacha mit des gardes sur toutes les routes, permit aux Arabes de piller tout chargement qui sortirait du pays, et envoya ordre dans le Hauran de vider toutes les matmoures; en sorte que, pendant que les paysans mouraient de faim dans les villages, le peuple de Damas ne payait le pain que deux paras (deux sous et demi) la livre de France, et croyait le payer très-cher; mais comme dans la machine politique nul ressort n’est indépendant, l’on n’a point porté des atteintes funestes à la culture, sans que les arts et le commerce s’en soient ressentis. Quelques détails sur cette partie vont faire juger si le gouvernement s’en occupe plus que des autres.

Le commerce en Syrie, considéré dans la manière dont il se pratique, est encore dans cet état d’enfance qui caractérise les siècles barbares et les pays non policés. Sur toute la côte, il n’y a pas un seul port capable de recevoir un bâtiment de 400 tonneaux, et les rades ne sont pas même assurées par des forts; les corsaires maltais profitaient autrefois de cette négligence pour faire des prises jusqu’à terre; mais comme les habitants rendaient les négociants européens responsables des accidents, la France a obtenu de l’ordre de Malte que ces corsaires n’approcheraient plus jusqu’à la vue de terre; en sorte que les naturels peuvent faire tranquillement leur cabotage, qui est assez vivace depuis Lataqîé jusqu’à Yâfa. Dans l’intérieur, il n’y a ni grandes routes ni canaux, pas même de ponts sur la plupart des rivières et des torrents, quelque nécessaires qu’ils fussent pendant l’hiver. Il n’y a de ville à ville ni poste ni messagerie. Le seul courrier qui existe est le Tartare qui vient de Constantinople à Damas par Alep. Ce courrier n’a de relais que dans les grandes villes, à de très-grandes distances; mais il peut démonter en cas de besoin tout cavalier qu’il rencontre. Il mène, selon l’usage des Tartares, un second cheval en main, et souvent il a un compagnon, de peur d’accident. De ville en ville les relations s’exécutent par des voituriers qui n’ont jamais de départ fixe. La raison en est qu’ils ne peuvent se mettre en chemin que par troupes ou caravanes; personne ne voyage seul, vu le peu de sûreté habituelle des routes. Il faut attendre que plusieurs voyageurs veuillent aller au même endroit, ou profiter du passage de quelque grand qui se fait protecteur, et souvent oppresseur de la caravane. Ces précautions sont surtout nécessaires dans les pays ouverts aux Arabes, tels que la Palestine et toute la frontière du désert, et même sur la route d’Alep à Skandaroun, à raison des brigands kourdes. Dans les montagnes et sur la côte entre Lataqîé et le Carmel, l’on voyage avec plus de sûreté; mais les chemins dans les montagnes sont très-pénibles, parce que les habitants, loin de les adoucir, les rendent scabreux, afin, disent-ils, d’ôter aux Turks l’envie d’y amener leur cavalerie. Il est remarquable que dans toute la Syrie, l’on ne voit pas un chariot ni une charrette; ce qui vient sans doute de la crainte de les voir prendre par les gens du gouvernement, et de faire d’un seul coup une grosse perte. Tous les transports se font à dos de mulets, d’ânes ou de chameaux; ces animaux y sont tous excellents. Les deux premiers sont plus employés dans les montagnes, et rien n’égale leur adresse à grimper et glisser sur des talus de roc vif. Le chameau est plus usité dans les plaines, parce qu’il consomme moins et porte davantage. Sa charge ordinaire est d’environ 750 livres de France. Sa nourriture est de tout ce que l’on veut lui donner, paille, broussailles, noyaux de dattes pilés, fèves, orge, etc. Avec une livre d’aliments, et autant d’eau par jour, on peut le mener des semaines entières. Dans le trajet du Caire à Suez, qui est de 40 à 46 heures (y compris les repos), ils ne mangent ni ne boivent; mais ces diètes répétées les épuisent comme tous les animaux: alors ils ont une haleine cadavéreuse. Leur marche ordinaire est très-lente, puisqu’ils ne font que 17 à 1800 toises à l’heure: il est inutile de les presser, ils n’en vont pas plus vite; ils peuvent, avec des pauses, marcher 15 et 18 heures par jour. Il n’y a d’auberges en aucun lieu; mais les villes et la plupart des villages ont un grand bâtiment appelé khan, ou kervan-seraï, qui sert d’asile à tous les voyageurs. Ces hospices, toujours placés hors l’enceinte des villes, sont composés de quatre ailes régnant autour d’une cour carrée qui sert de parc. Les logements sont des cellules où l’on ne trouve que les quatre murs, de la poussière, et quelquefois des scorpions. Le gardien de ce khan est chargé de donner la clef et une natte: le voyageur à dû se fournir du reste; ainsi il doit porter avec lui son lit, sa batterie de cuisine, et même ses provisions; car souvent l’on ne trouve pas de pain dans les villages. En conséquence les Orientaux donnent à leur attirail la plus grande simplicité et la forme la plus portative. Celui d’un homme qui ne veut manquer de rien, consiste en un tapis, un matelas, une couverture, deux casseroles avec leurs couvercles, entrant les uns dans les autres; plus, deux plats, deux assiettes et une cafetière, le tout de cuivre bien étamé; plus, une petite boîte de bois pour le sel et le poivre; six tasses à café sans anses, emboîtées dans un cuir; une table ronde en cuir, que l’on pend à la selle du cheval; de petites outres ou sacs de cuir pour l’huile, le beurre fondu, l’eau et l’eau-de-vie, si c’est un chrétien; enfin une pipe, un briquet, une tasse de coco, du riz, des raisins secs, des dattes, du fromage de Cypre, et surtout du café en grain, avec la poêlette pour le rôtir, et le mortier de bois pour le piler. Je cite ces détails parce qu’ils prouvent que les Orientaux sont plus avancés que nous dans l’art de se passer de beaucoup de choses, et cet art n’est pas sans mérite. Nos négociants européens ne s’accommodent pas de tant de simplicité; aussi leurs voyages sont-ils très-dispendieux, et par cette raison très-rares; mais les naturels, même les plus riches, ne font pas difficulté de passer une partie de leur vie de cette manière sur les routes de Bagdâd, de Basra, du Kaire, et même de Constantinople. Les voyages sont leur éducation, leur science, et dire d’un homme qu’il est négociant, c’est dire qu’il est voyageur. Ils y trouvent l’avantage de puiser leurs marchandises aux premières sources, de les avoir à meilleur marché, de veiller à leur sûreté en les escortant, de parer aux accidents qui peuvent arriver, et d’obtenir quelques graces sur les péages qui sont multipliés; enfin, ils apprennent à connaître les poids et les mesures, dont l’extrême diversité rend leur art très-compliqué. Chaque ville a son poids qui, avec un même nom, diffère en valeur de celui d’une autre. Le rotl d’Alep pèse environ six livres de Paris; celui de Damas, cinq un quart; celui de Saide, moins de cinq; celui de Ramlé, près de sept. Le seul derhem, c’est-à-dire, la dragme, qui est le premier élément de ces mesures, est le même partout. Les mesures longues varient moins: l’on n’en connaît que deux, la coudée égyptienne (drâà Masri), et la coudée de Constantinople (drâà Stambouli). Les monnaies sont encore plus fixes, et l’on peut parcourir tout l’empire, depuis Kotchim jusqu’à Asouan, sans changer d’espèces. La plus simple de ces monnaies est le para, appelé aussi medin, fadda, qata, mesrié; il est de la grandeur d’une pièce de six sous, et ne vaut que cinq de nos liards. Après le para, viennent successivement les pièces de cinq, de dix et de vingt paras; puis la zolata ou izlote, qui en vaut trente; la piastre, dite qerch asadi, ou piastre au lion, qui vaut 40 paras, ou 50 sous de France; c’est la plus usitée dans le commerce: enfin l’aboukelb, ou piastre au chien, qui vaut 60 paras. Toutes ces monnaies sont d’argent tellement allié de cuivre, que l’aboukelb a la grandeur d’un écu de six livres, quoiqu’il ne vaille que 3 livres 15 sous. Elles ne portent point d’effigie, selon la défense du Prophète, mais seulement le chiffre du sultan d’un côté, et de l’autre ces mots: Sultan des deux continents Kâbân[72] (c’est-à-dire Seigneur), des deux mers, le Sultan, fils du Sultan N, frappé à Stamboul (Constantinople), ou à Masr (le Kaire), qui sont les deux seules villes où l’on batte monnaie. Les pièces d’or sont le sequin, dit dahab, c’est-à-dire, pièce d’or; et encore zahr-mahaboub, ou fleur bien-aimée: il vaut trois piastres de 40 paras, ou sept livres dix sous; le demi-sequin ne vaut que 60 paras. Il y a encore un sequin dit fondouqli, qui en vaut 170, mais il est très-rare. Outre ces monnaies, qui sont celles de l’empire, il y a aussi quelques espèces d’Europe qui n’ont pas moins de cours; ce sont en argent les dahlers d’Allemagne, et en or les sequins de Venise. Les dahlers valent en Syrie 90 à 92 paras, et les sequins 205 à 208. Ces deux espèces gagnent huit à dix paras de plus en Égypte. Les sequins de Venise sont très-recherchés pour la finesse de leur titre, et pour faire des parures aux femmes. La façon de ces parures n’exige pas beaucoup d’art; il s’agit tout simplement de percer la pièce d’or, pour l’attacher à une chaîne également d’or qui règne en rivière sur la poitrine. Plus cette chaîne a de sequins, plus il y a de pareilles chaînes, plus une femme est censée parée. C’est le luxe favori et l’émulation générale: il n’y a pas jusqu’aux paysannes qui, faute d’or, portent des piastres ou de moindres pièces; mais les femmes d’un certain rang dédaignent l’argent; elles ne veulent que des sequins de Venise, ou de grandes pièces d’Espagne et des cruzades: telle d’entre elles en porte deux et trois cents, tant en rivière qu’en rouleau couché sur le front, au bord du bonnet: c’est un vrai fardeau; mais elles ne croient pas payer trop cher le plaisir d’étaler ce trésor au bain public, devant une foule de rivales, dont la jalousie même est une jouissance. L’effet de ce luxe sur le commerce, est d’en retirer des sommes considérables, dont le fonds reste mort; en outre, lorsqu’il rentre en circulation quelques-unes de ces pièces, comme elles ont perdu de leur poids en les perçant, il faut les peser. Cet usage de peser la monnaie est habituel et général en Syrie, en Égypte et dans toute la Turkie. L’on n’y refuse aucune pièce, quelque dégradée qu’elle soit; le marchand tire son trébuchet et l’estime: c’est comme au temps d’Abraham, lorsqu’il acheta son sépulcre. Dans les paiements considérables, l’on fait venir un agent de change, qui compte des milliers de paras, rejette beaucoup de pièces fausses, et pèse tous les sequins ensemble ou l’un après l’autre.

Presque tout le commerce de Syrie est entre les mains des Francs, des Grecs et des Arméniens. Ci-devant il était dans celles des Juifs: les Musulmans s’en mêlent peu, non qu’ils en soient détournés par esprit de religion, ou par nonchalance, comme l’ont cru quelques politiques, mais parce qu’ils y trouvent des obstacles suscités par le gouvernement; fidèle à son esprit, la Porte, au lieu de donner à ses sujets une préférence marquée, a trouvé plus lucratif de vendre à des étrangers leurs droits et leur industrie. Quelques états d’Europe, en traitant avec elle, ont obtenu que leurs marchandises ne paieraient de douane que trois pour cent, tandis que celles des sujets turks paient de rigueur dix, ou de grace sept pour cent; en outre, la douane, une fois acquittée dans un port, n’est plus exigible dans un autre pour des Francs, et elle l’est pour les sujets. Enfin les Francs ayant trouvé commode d’employer comme agents les chrétiens latins, ils ont obtenu de les faire participer à leurs priviléges, et ils les ont soustraits au pouvoir des pachas, et à la justice turke. On ne peut les dépouiller, et si l’on a un procès de commerce avec eux, il faut venir le plaider devant le consul européen. Avec tant de désavantage, est-il étonnant que les musulmans cèdent le commerce à leurs rivaux? Ces agents des Francs sont connus en Levant sous le nom de drogmans barataires, c’est-à-dire, d’interprètes[73] privilégiés. Le barat ou privilége est une patente dont le sultan fait présent aux ambassadeurs résidants à la Porte. Ci-devant ces ambassadeurs en faisaient présent à leur tour à des sujets choisis dans chaque comptoir; mais depuis 20 ans, on leur a fait comprendre qu’il était plus lucratif de les vendre. Le prix actuel est de cinq à six mille livres; chaque ambassadeur en a 50, qui se renouvellent à la mort de chaque titulaire, ce qui forme un casuel assez considérable.

La nation d’Europe qui fait le plus grand commerce en Syrie, est la française. Ses importations consistent en cinq articles principaux, qui sont, 1º les draps de Languedoc; 2º les cochenilles qui se tirent de Cadix; 3º les indigos; 4º les sucres; et 5º les cafés des Antilles, qui ont pris faveur chez les Turks, et qui servent à mélanger ceux d’Arabie, plus estimés, mais trop chers. A ces objets, il faut ajouter des quincailleries, des fers fondus, du plomb en lames, de l’étain, quelques galons de Lyon, quelques savons, etc.

Les retours consistent presque entièrement en cotons, soit filés, soit en laine, soit ouvrés en toiles assez grossières; en quelques soies de Tripoli, les autres sont prohibées; en noix de galle, en cuivre et en laines qui viennent du dehors de la Syrie. Les comptoirs ou échelles[74] des Français sont au nombre de sept, savoir: Alep, Skandaroun, Lataqîé, Tripoli, Saide, Acre et Ramlé. La somme de leurs importations se monte à 6,000,000..... savoir:

Pour Alep et Skandaroun,3,000,000

Pour Saide et Acre,2,000,000

Pour Tripoli et Lataqîé,400,000

Et pour Ramlé,600,000

Total. 6,000,000

Tout ce commerce s’exploite presque uniquement par la ville de Marseille. Ce n’est pas qu’il ne soit permis à nos autres ports de la Méditerranée et même de l’Océan, d’expédier des vaisseaux en Levant; mais l’obligation où ils sont à leur retour de relâcher au lazaret de Marseille pour y faire quarantaine, en leur rendant cette permission onéreuse, la rend inutile. La province de Languedoc, où se fabriquent les draps qui font la base de notre exportation, a de tout temps sollicité l’avantage d’avoir aussi un lazaret pour traiter directement avec la Turkie; mais le gouvernement s’y est toujours refusé, par la crainte d’ouvrir plusieurs portes à un fléau aussi terrible que la peste. Il refuse également aux étrangers, et même aux naturels de Turkie, de débarquer leurs marchandises à Marseille, à moins de payer un droit de vingt pour cent. Cette exclusion avait été levée en 1777, d’après plusieurs motifs raisonnés, dont l’ordonnance rendait compte; mais les négociants de Marseille ont tellement réclamé, que les choses sont remises sur l’ancien pied depuis le mois d’avril 1785. C’est à la France à discuter ses intérêts à cet égard. Considéré par rapport à l’empire turk, l’on peut assurer que son commerce avec l’Europe et l’Inde lui est plutôt nuisible qu’avantageux. En effet, les objets que cet état exporte étant tous des matières brutes et non ouvrées, il se prive de tous les avantages qu’il aurait à les faire travailler par ses propres sujets. En second lieu, les marchandises qui viennent de l’Europe et de l’Inde étant des objets de pur luxe, elles n’augmentent les jouissances que de la classe des riches, des gens du gouvernement, et ne servent peut-être qu’à rendre plus dure la condition du peuple et des cultivateurs. Sous un gouvernement qui ne respecte point les propriétés, le désir de multiplier les jouissances doit irriter la cupidité et redoubler les vexations. Pour avoir plus de draps, de fourrures, de galons, de sucre, de châles et d’indiennes, il faut plus d’argent, plus de coton, plus de soies, plus d’extorsions. Il a pu en résulter un avantage instantané aux états qui ont fourni les objets de ce luxe; mais la surabondance du présent n’a-t-elle pas été prise sur l’aisance de l’avenir? Et peut-on espérer de faire long-temps un commerce riche avec un pays qui se ruine?

CHAPITRE XV.

Des arts, des sciences, et de l’ignorance.

LES arts et les métiers en Syrie donnent lieu à plusieurs considérations. 1º Leurs espèces sont infiniment moins nombreuses que parmi nous; à peine en peut-on compter plus d’une vingtaine, même en y comprenant ceux de première nécessité. D’abord la religion de Mahomet ayant proscrit toute image et toute figure, il n’existe ni peinture, ni sculpture, ni gravure, ni cette foule de métiers qui en dépendent. Les chrétiens sont les seuls qui, pour l’usage de leurs églises, achètent quelques tableaux faits à Constantinople par des Grecs qui, pour le goût, sont de vrais Turks. En second lieu, une foule de nos métiers se trouvent supprimés par le petit nombre de meubles usités chez les Orientaux. Tout l’inventaire d’une riche maison consiste en tapis de pied, en nattes, en coussins, en matelas, quelques petits draps de coton, des plateaux de cuivre ou de bois qui servent de table; quelques casseroles, un mortier, une meule portative, quelques porcelaines, et quelques assiettes de cuivre étamé. Tout notre attirail de tapisseries, de bois de lits, de chaises, de fauteuils, de glaces, de secrétaires, de commodes, d’armoires; tout notre buffet avec son argenterie et son service de table; en un mot, toute notre menuiserie et ébénisterie y sont des choses ignorées, en sorte que rien n’est si facile que le délogement d’un ménage turk. Pocoke a pensé que la raison de ces usages venait de la vie errante qui fut la première de ces peuples; mais depuis le temps qu’ils se sont rendus sédentaires, ils en ont dû oublier l’esprit; et l’on doit plutôt en rapporter la cause au gouvernement, qui ramène tout au strict nécessaire. Les vêtements ne sont pas plus compliqués, quoiqu’ils soient bien plus dispendieux. On ne connaît ni chapeaux, ni perruques, ni frisures, ni boutons, ni boucles, ni cols, ni dentelles, ni tout ce détail dont nous sommes assiégés: des chemises de coton ou de soie, qui même chez les pachas ne se comptent pas par douzaines, et qui n’ont ni manchettes, ni poignets, ni collet plissé; une énorme culotte qui sert aussi de bas, un mouchoir à la tête, un autre à la ceinture, avec les trois grandes enveloppes de drap et d’indienne dont j’ai parlé au sujet des Mamlouks: voilà toute la toilette des Orientaux. Les seuls arts de luxe sont l’orfévrerie, bornée aux bijoux des femmes, aux soucoupes à café découpées en dentelles, et aux ornements des harnais et des pipes; enfin les fabriques des étoffes de soie d’Alep et de Damas. Du reste, lorsqu’on parcourt les rues de ces villes, l’on ne voit qu’une répétition de batteurs de coton à l’arc, de débitants d’étoffes et de merceries, de barbiers pour raser la tête, d’étameurs, de serruriers-maréchaux, de selliers, et surtout de vendeurs de petits pains, de quincailleries, de graines, de dattes, de sucreries, et très-peu de bouchers, toujours mal fournis. Il y a aussi dans ces capitales quelques mauvais arquebusiers qui ne font que raccommoder les armes; aucun ne sait fondre un canon de pistolet: quant à la poudre, le besoin fréquent de s’en servir, a donné à la plupart des paysans l’industrie de la faire, et il n’y a aucune fabrique publique.

Dans les villages, les habitants, bornés au plus étroit nécessaire, n’ont que les arts de premier besoin; chacun tâche de se suffire, afin de ne point partager ce qu’il a. Chaque famille se fabrique la grosse toile de coton dont elle s’habille. Chaque maison a son moulin portatif, avec lequel la femme broye l’orge ou le doura qui doivent nourrir. La farine de ces moulins est grossière; les petits pains ronds et plats qu’on en fait sont mal levés et mal cuits; mais ils font vivre, et c’est tout ce qu’on demande. J’ai déja dit combien les instruments de labourage étaient simples et peu coûteux. Dans les montagnes on ne taille point la vigne; l’on n’ente les arbres dans aucun endroit; tout enfin retrace la simplicité des premiers temps, qui peut-être, comme aujourd’hui, n’était que la grossièreté de la misère. Quand on demande les raisons de ce défaut d’industrie, l’on trouve partout pour réponse: C’est assez bon, cela suffit; à quoi servirait-il d’en faire davantage? Sans doute, puisqu’on n’en doit pas profiter.

2º La manière d’exercer les arts dans ces contrées, offre cette considération intéressante, qu’elle retrace presqu’en tout les procédés des siècles anciens: par exemple, les étoffes que l’on fabrique à Alep, ne sont pas de l’invention des Arabes; ils les tiennent des Grecs, qui eux-mêmes sans doute les imitèrent des anciens Orientaux. Les teintures dont ils usent, doivent remonter jusqu’aux Tyriens: elles ont une perfection qui n’est point indigne de ce peuple; mais les ouvriers, jaloux de leurs procédés, en font des mystères impénétrables. La manière dont les anciens bardaient les harnais de leurs chevaux, pour les garantir des coups de sabre, a dû être la même que l’on emploie encore à Alep et à Damas pour les têtières des brides[75]. Les écailles d’argent dont le cuir est recouvert, tiennent sans clous, et sont tellement emboîtées, que sans ôter la souplesse au cuir, il ne reste aucun interstice au tranchant. Le ciment dont ils usent doit être celui des Grecs et des Romains. Pour le bien composer, ils observent de n’employer la chaux que bouillante: ils y mêlent un tiers de sable, et un autre tiers de cendre et de brique pilée: avec ce composé, ils font des puits, des citernes et des voûtes imperméables. J’en ai vu en Palestine une espèce singulière qui mérite d’être citée. Cette voûte est formée de cylindres de briques de 8 à 10 pouces de longueur. Ces cylindres sont creux, et peuvent avoir deux pouces de diamètre à l’intérieur. Leur forme est légèrement conique. Le bout le plus large est fermé, l’autre est ouvert. Pour construire la voûte, on les range les uns à côté des autres, mettant le bout fermé en dehors: on les joint avec du plâtre de Jérusalem ou de Nâblous, et quatre ouvriers achèvent la voûte d’une chambre en un jour. Les premières pluies ont coutume de la pénétrer; mais on passe sur le dôme une couche à l’huile, et la voûte devient imperméable. L’on ferme les bouches de l’intérieur avec une couche de plâtre, et l’on a un toit durable et très-léger. Dans toute la Syrie, l’on fait avec ces cylindres les bordures des terrasses, afin d’empêcher les femmes qui s’y tiennent pour laver et sécher le linge, d’être vues. L’on a commencé depuis peu d’en faire usage à Paris; mais en Orient la pratique en est fort ancienne. La manière d’exploiter le fer dans le Liban doit l’être également, vu sa grande simplicité: c’est la méthode employée dans les Pyrénées, et connue sous le nom de fonte catalane; la forge consiste en une espèce de cheminée pratiquée au flanc d’un terrain à pic. L’on remplit de bois le tuyau; l’on y met le feu, et l’on souffle par la bouche d’en bas: l’on verse le minéral par le haut; le métal tombe au fond en masset, que l’on retire par cette même bouche, qui sert à allumer. Il n’y a pas jusqu’à leurs industrieuses serrures de bois à coulisse, qui ne remontent jusqu’au temps de Salomon, qui les désigne dans son cantique. L’on n’en peut pas dire autant de la musique. Elle ne paraît pas antérieure au siècle des kalifes, sous lesquels les Arabes s’y livrèrent avec tant de passion, que tous leurs savants d’alors ajoutent le titre de musicien à ceux de médecin, de géomètre et d’astronome; cependant, comme les principes en furent empruntés des Grecs, elle pourrait fournir des observations curieuses aux personnes versées en cette partie. Il est très-rare d’en trouver de tels en Orient. Le Kaire est peut-être le seul de l’Égypte et de la Syrie où il y ait des chaiks qui connaissent les principes de l’art. Ils ont des recueils d’airs qui ne sont pas notés à notre manière, mais écrits avec des caractères dont tous les noms sont persans. Toute leur musique est vocale; ils ne connaissent ni n’estiment l’exécution des instruments, et ils ont raison; car les leurs, sans en excepter la flûte, sont détestables. Ils ne connaissent non plus d’accompagnement que l’unisson et la basse-continue du monocorde. Ils aiment le chant à voix forcée dans les tons hauts, et il faut des poitrines comme les leurs pour en supporter l’effort pendant un quart d’heure. Leurs airs, pour le caractère et pour l’exécution, ne ressemblent à rien de ce qui est connu en Europe, si ce n’est les séguidillas des Espagnols. Ils ont des roulades plus travaillées que celles des Italiens mêmes, des dégradations et des inflexions de tons telles qu’il est extrêmement difficile à des gosiers européens de les imiter. Leur expression est accompagnée de soupirs et de gestes qui peignent la passion avec une force que nous n’oserions nous permettre. On peut dire qu’ils excellent dans le genre mélancolique. A voir un Arabe la tête penchée, la main près de l’oreille en forme de conque; à voir ses sourcils froncés, ses yeux languissants; à entendre ses intonations plaintives, ses tenues prolongées, ses soupirs sanglotants, il est presque impossible de retenir ses larmes, et des larmes qui, comme ils disent, ne sont pas amères: il faut bien qu’elles aient des charmes, puisque de tous les chants celui qui les provoque est celui qu’ils préfèrent, comme de tous les talents celui qu’ils préfèrent est celui du chant.

Il s’en faut de beaucoup que la danse, qui chez nous marche de front avec la musique, tienne le même rang dans l’opinion des peuples arabes: chez eux cet art est flétri d’une espèce de honte; un homme ne saurait s’y livrer sans déshonneur[76], et l’exercice n’en est toléré que parmi les femmes. Ce jugement nous paraîtra sévère, mais avant de le condamner il convient de savoir qu’en Orient la danse n’est point une imitation de la guerre, comme chez les Grecs, ou une combinaison d’attitudes et de mouvements agréables, comme chez nous; mais une représentation licencieuse de ce que l’amour a de plus hardi. C’est ce genre de danse qui, porté de Carthage à Rome, y annonça le déclin des mœurs républicaines; et qui depuis, renouvelé dans l’Espagne par les Arabes, s’y perpétue encore sous le nom de fandango. Malgré la liberté de nos mœurs, il serait difficile, sans blesser l’oreille, d’en faire une peinture exacte; c’est assez de dire que la danseuse, les bras étendus, d’un air passionné, chantant et s’accompagnant des castagnettes qu’elle tient aux doigts, exécute, sans changer de place, des mouvements de corps que la passion même a soin de voiler de l’ombre de la nuit. Telle est leur hardiesse, qu’il n’y a que des femmes prostituées qui osent danser en public. Celles qui en font profession s’appellent Raouâzi, et celles qui y excellent prennent le titre d’Almé, ou de savantes dans l’art. Les plus célèbres sont celles du Kaire. Un voyageur récent en a fait un tableau séduisant; mais j’avoue que les modèles ne m’ont point causé ce prestige. Avec leur linge jaune, leur peau fumée, leur sein abandonné et pendant, avec leurs paupières noircies, leurs lèvres bleues et leurs mains teintes de henné, les Almé ne m’ont rappelé que les bacchantes des Porcherons; et si l’on observe que chez les peuples, même policés, cette classe de femmes conserve tant de grossièreté, l’on ne croira point que, chez un peuple où les arts les plus simples sont dans la barbarie, elle porte de la délicatesse dans celui qui en exige davantage.

L’analogie qui existe des arts aux sciences, doit faire pressentir que celles-ci sont encore plus négligées: disons mieux; elles sont entièrement inconnues. La barbarie est complète dans la Syrie comme dans l’Égypte; et l’équilibre qui a coutume d’exister dans un même empire, doit étendre ce jugement à toute la Turkie. En vain quelques personnes ont récemment réclamé contre cette assertion; en vain l’on a parlé de colléges, de lieux d’éducation, et de livres; ces mots en Turkie ne représentent pas les mêmes idées que chez nous. Les siècles des kalifes sont passés pour les Arabes, et ils sont à naître pour les Turks. Ces deux nations n’ont présentement ni géomètres, ni astronomes, ni musiciens, ni médecins; à peine trouve-t-on un homme qui sache saigner avec la flamme[77]: quand il a ordonné le cautère, appliqué le feu, ou prescrit une recette banale, sa science est épuisée: aussi les valets des Européens sont-ils consultés comme des Esculapes. Et où se formeraient des médecins, puisqu’il n’y a aucun établissement de ce genre, et que l’anatomie répugne aux préjugés de la religion? L’astronomie aurait plus d’attrait pour eux: mais par astronomie ils entendent l’art de lire les décrets du sort dans les mouvements des astres, et non la science profonde de soumettre ces mouvements au calcul. Les moines de Mar-hanna qui ont des livres, et qui entretiennent des relations avec Rome, ne sont pas à cet égard moins ignorants que les autres. Jamais, avant mon séjour, ils n’avaient ouï dire que la terre tournât autour du soleil, et peu s’en fallut que cette opinion n’y causât du scandale: car les zélés, trouvant que cela contrariait la sainte Bible, voulurent me traiter en hérétique: heureusement que le vicaire-général eut le bon esprit de douter et de dire: Sans en croire aveuglément les Francs, il ne faut pas les démentir; car tout ce qu’ils nous apportent de leurs arts est si fort au-dessus des nôtres, qu’ils peuvent apercevoir des choses qui sont au-dessus de nos idées. J’en fus quitte pour ne point prendre la rotation sur mon compte, et pour la restituer à nos savants, qui passent sûrement chez les moines pour des visionnaires.

On doit donc faire une grande différence des Arabes de nos jours à ceux d’El-Mâmoun, et d’Aroun-el-Rachid; encore faut-il avouer que l’on se fait de ceux-ci des idées exagérées. Leur empire fut trop passager pour qu’ils pussent faire de grands progrès dans les sciences. Ce que nous voyons arriver de nos jours à quelques états de l’Europe, prouve qu’il leur faut des siècles pour se naturaliser. Aussi, dans ce que nous connaissons de livres des Arabes, ne les trouvons-nous que les traducteurs ou les échos des Grecs. La seule science qui leur soit propre, la seule qu’ils cultivent encore est celle de leur langue: et par étude de la langue, il ne faut pas entendre cet esprit philosophique qui, dans les mots, cherche l’histoire des idées pour perfectionner l’art de les peindre. Chez les Musulmans l’étude de l’arabe n’a pour objet que ses rapports à la religion: ils sont étroits, attendu que le Qôran est la parole immédiate de Dieu: or, comme cette parole ne conserve l’identité de sa nature, qu’autant qu’on la prononce comme Dieu et son prophète, c’est une affaire capitale d’apprendre non-seulement la valeur des mots employés, mais encore les accents, les inflexions, les pauses, les soupirs, les tenues, enfin tous les détails les plus minutieux de la prosodie et de la lecture. Il faut avoir entendu leur déclamation dans les mosquées, pour se faire une idée de sa complication. Quant aux principes de la langue, ceux de la grammaire seulement occupent pendant plusieurs années. Vient ensuite le Nahou, partie de la grammaire que l’on peut définir une science de terminaisons étrangères à l’arabe vulgaire, lesquelles se surajoutent aux mots, et varient selon les nombres, les cas, les genres et les personnes. Lorsque l’on sait cela, l’on est déja compté parmi les savants. Il faut ensuite étudier l’éloquence; et cela veut des années, parce que les maîtres, mystérieux comme des brames, ne découvrent que peu à peu les secrets de leur art. Enfin, l’on arrive aux études de la loi et au Faqah, ou science par excellence, qui est la théologie. Or, si l’on observe que la base perpétuelle de ces études est le Qôran; que l’on doit méditer à fond ses sens mystiques et allégoriques, lire tous les commentaires, toutes les paraphrases de son texte (et il y en a deux cents volumes sur le premier verset); si l’on observe qu’il faut discuter des milliers de cas de conscience ridicules: par exemple, s’il est permis d’employer de l’eau impure à détremper du mortier; si un homme qui a un cautère n’est pas dans le cas d’une femme souillée; qu’enfin l’on débat longuement si l’ame du prophète ne fut pas sacrée avant celle d’Adam; s’il ne donna pas des conseils à Dieu dans la création, et quels furent ces conseils; l’on conviendra que l’on peut passer la vie entière à beaucoup apprendre et à ne rien savoir.

Quant à l’instruction du vulgaire, comme les gens de loi n’exercent point les fonctions de nos curés et de nos prêtres, qu’ils ne prêchent, ne catéchisent, ni ne confessent, l’on peut dire qu’il n’existe aucune instruction; toute l’éducation des enfants se borne à aller chez des maîtres particuliers qui leur apprennent à lire dans le Qôran, s’ils sont musulmans, ou dans les psaumes, s’ils sont chrétiens, et un peu à écrire et à compter de mémoire: cela dure jusqu’à l’adolescence, que chacun se hâte de prendre un métier pour se marier et gagner de quoi vivre. La contagion de l’ignorance s’étend jusque sur les enfants des Francs; et il est d’axiome à Marseille qu’un Levantin doit être un jeune homme dissipé, paresseux, sans émulation, et qui ne saura autre chose que parler plusieurs langues, quoique cette règle ait ses exceptions comme toute autre.

En recherchant les causes de l’ignorance générale des Orientaux, je ne dirai point avec un voyageur récent, qu’elle vient des difficultés de la langue et de l’écriture: sans doute la difficulté des dialectes, l’entortillage des caractères, le vice même de la constitution de l’alphabet, multiplient les difficultés de l’instruction; mais l’habitude les surmonte, et les Arabes parviennent à lire et à écrire aussi facilement que nous. La vraie cause est la difficulté des moyens de s’instruire, parmi lesquels il faut compter en premier lieu la rareté des livres. Chez nous rien de si vulgaire que ce secours, rien de si répandu dans toutes les classes que la lecture. En Orient, au contraire, rien de plus rare. Dans toute la Syrie, l’on ne connaît que deux collections de livres, celle de Mar-hanna, dont j’ai parlé, et celle de Djezzâr à Acre. L’on a vu combien la première est faible, et pour la quantité, et pour la qualité. Je ne parlerai pas de la seconde comme témoin oculaire; mais deux personnes qui l’ont vue, m’ont rapporté qu’elle ne contenait pas plus de 300 volumes, et cependant ce sont les dépouilles de toute la Syrie, et, entre autres, du couvent de Saint-Sauveur, près de Saide, et du chaik Kaïri, mofti de Ramlé. A Alep, la maison de Bitar est la seule qui possède des livres d’astronomie, que personne n’entend. A Damas, les gens de loi ne font aucun cas de leur propre science. Le Kaire seul est riche en livres. Il y en a une collection très-ancienne à la mosquée d’el-azhar, et il en circule journellement une assez grande quantité; mais il est défendu aux chrétiens d’y toucher. Cependant il y a 12 ans que les religieux de Mar-hanna voulant s’en procurer, y envoyèrent un des leurs pour en acheter. Le hasard voulut qu’il fît la connaissance d’un effendi qui le prit en affection, et qui, désirant de lui des leçons d’astrologie, dans laquelle il le croyait savant, se prêta à lui communiquer des livres: dans un espace de six mois, ce religieux m’a dit en avoir manié plus de 200; et lorsque je lui demandai sur quelles matières, il me répondit sur la grammaire, sur le Nahou, sur l’éloquence, et sur les interprétations du Qôran; du reste, infiniment peu d’histoires et même de contes: il n’a pas vu deux exemplaires des mille et une nuits. D’après cet exposé l’on est toujours fondé à dire que non-seulement il y a disette de bons livres en Orient, mais même que les livres en général y sont très-rares. La raison en est évidente: dans ces pays tout livre est écrit à la main: or, ce moyen est lent, pénible, dispendieux; le travail de plusieurs mois ne produit qu’un seul exemplaire; il doit être sans rature, et mille accidents peuvent le détruire. Il est donc impossible que les livres se multiplient, et par conséquent que les connaissances se propagent; aussi est-ce en comparant cet état de choses à ce qui se passe chez nous, que l’on sent mieux tous les avantages de l’imprimerie: on s’aperçoit même, en y réfléchissant, qu’elle seule est peut-être le vrai mobile des révolutions qui depuis trois siècles sont arrivées dans le système moral de l’Europe. C’est elle qui, rendant les livres très-communs, a répandu une somme plus égale de connaissances dans toutes les classes: c’est elle qui, répandant promptement les idées et les découvertes, a causé le développement plus rapide des arts et des sciences: par elle, tous ceux qui s’en occupent sont devenus un corps toujours assemblé, qui poursuit sans relâche la série des mêmes travaux: par elle, tout écrivain est devenu un orateur public, qui a parlé non-seulement à sa ville, mais à sa nation, à l’Europe entière. Si dans ce nouveau genre de comices il a perdu l’avantage de la déclamation et du geste pour remuer les passions, il l’a compensé par celui d’avoir un auditoire mieux composé, de raisonner avec plus de sang-froid, de faire une impression moins vive peut-être, mais plus durable. Aussi n’est-ce que depuis cette époque que l’on a vu des hommes isolés produire, par la seule puissance de leurs écrits, des révolutions morales sur des nations entières, et se former un empire d’opinion qui en a imposé à l’empire même de la puissance armée.

Un autre effet très-remarquable de l’imprimerie, est celui qu’elle a eu dans le genre de l’histoire: en donnant aux faits une grande et prompte publicité, l’on a mieux constaté leur certitude. Au contraire, dans l’état des livres écrits à la main, le recueil que composait un homme n’ayant d’abord qu’un exemplaire, il ne pouvait être vu et critiqué que par un petit nombre de lecteurs; et ces lecteurs sont d’autant plus suspects, qu’ils étaient au choix de l’auteur. S’il permettait d’en tirer des copies, elles ne se multipliaient et ne se répandaient que très-lentement. Pendant ce temps les témoins mouraient, les réclamations périssaient, les contradictions naissaient, et le champ restait libre à l’erreur, aux passions, au mensonge: voilà la cause de ces faits monstrueux dont fourmillent les histoires de l’antiquité, et même celles de l’Asie moderne. Si parmi ces histoires il en est qui portent des caractères frappants de vraisemblance, ce sont celles dont les écrivains ont été témoins des faits qu’ils racontent, ou des hommes publics qui ont écrit à la face d’un peuple éclairé qui pouvait les contredire. Tel est César, acteur principal de ses mémoires; tel Xénophon, général des dix mille, dont il raconte la savante retraite; tel Polybe, ami et compagnon d’armes de Scipion, vainqueur de Carthage; tels encore Salluste et Tacite, consuls; Thucydides, chef d’armée; Hérodote même, sénateur et libérateur d’Halicarnasse. Lorsqu’au contraire l’histoire n’est qu’une citation de faits anciens rapportés sur tradition, lorsque ces faits ne sont recueillis que par de simples particuliers, ce n’est plus ni le même genre, ni le même caractère; quelle différence n’y a-t-il pas des écrivains précédents aux Tite-Live, aux Quinte-Curce, aux Diodore de Sicile! Heureusement encore les pays où ils écrivirent étaient policés, et la lumière publique put les guider dans des faits peu reculés. Mais quand les nations étaient dans l’anarchie, ou sous le despotisme qui règne aujourd’hui dans l’Orient, les écrivains imbus de l’ignorance et de la crédulité qui accompagnent cet état, purent déposer hardiment leurs erreurs et leurs préjugés dans l’histoire; et l’on peut observer que c’est dans les productions de pareils siècles que l’on trouve tous les monstres d’invraisemblance; tandis que dans les temps policés, et sous les écrivains originaux, les annales ne présentent qu’un ordre de faits semblables à ce qui se passe sous nos yeux.

Cette influence de l’imprimerie est si efficace, que le seul établissement de Mar-hanna, tout imparfait qu’il est, a déja produit chez les chrétiens une différence sensible. L’art de lire, d’écrire, et même une sorte d’instruction, sont plus communs aujourd’hui parmi eux qu’il y a 30 ans. Malheureusement ils ont débuté par un genre qui, en Europe, a retardé les progrès des esprits et suscité mille désordres. En effet, les Bibles et les livres de religion ayant été les premiers livres répandus par l’imprimerie, toute l’attention se tourna sur les matières théologiques, et il en résulta une fermentation qui fut la source des schismes de l’Angleterre et de l’Allemagne, et des troubles politiques de notre France. Si, au lieu de traduire leur Buzembaum, et les misanthropiques rêveries de Nieremberg et de Didaco Stella, les jésuites eussent promulgué des livres d’une morale pratique, d’une utilité sociale, adaptée à l’état du Kesraouân et des Druzes, leur travail eût pu avoir pour ces pays, et même pour toute la Syrie, des conséquences politiques qui en eussent changé tout le système. Aujourd’hui tout est perdu, ou du moins bien reculé: la première ferveur s’est consumée sur des objets inutiles. D’ailleurs, les religieux manquent de moyens; et si Djezzar s’en avise, il détruira leur imprimerie; il y sera porté par le fanatisme des gens de loi, qui, sans bien connaître ce qu’ils ont à redouter de l’imprimerie, ont cependant de l’aversion pour elle; comme si la sottise avait un instinct naturel pour deviner ce qui peut lui nuire.

La rareté des livres et la disette des moyens d’instruction sont donc, ainsi que je viens de le dire, les causes de l’ignorance des Orientaux; mais on ne doit les regarder que comme des causes accessoires: la source radicale est encore le gouvernement, qui non-seulement ne veille point à répandre les connaissances, mais qui fait tout ce qui convient pour les étouffer. Sous l’administration des Turks, nul espoir de considération ou de fortune par les arts, les sciences ou les belles-lettres: on aurait le talent des géomètres, des astronomes, des ingénieurs les plus distingués de l’Europe, que l’on ne languirait pas moins dans l’obscurité, ou que l’on gémirait peut-être sous la persécution. Or, si la science, qui par elle-même coûte déja tant de peine à acquérir, ne doit encore amener que des regrets de l’avoir acquise, il vaut mieux ne jamais la posséder. Ainsi les Orientaux sont ignorants et doivent l’être, par le même principe qui les rend pauvres, et parce qu’ils disent pour la science comme pour les arts: A quoi nous servira de faire davantage?

CHAPITRE XVI.

Des habitudes et du caractère des habitants de la Syrie.

DE tous les sujets d’observation que peut présenter un pays, le plus important, sans contredit, est le moral des hommes qui l’habitent; mais il faut avouer aussi qu’il est le plus difficile: car il ne s’agit pas d’un stérile examen de faits; le but est de saisir leurs rapports et leurs causes, de démêler les ressorts découverts ou secrets, éloignés ou prochains, qui, dans les hommes, produisent ces habitudes d’actions que l’on appelle mœurs, et cette disposition constante d’esprit que l’on nomme caractère: or, pour une telle étude, il faut communiquer avec les hommes que l’on veut approfondir, il faut épouser leurs situations, afin de sentir quels agents influent sur eux, quelles affections en résultent; il faut vivre dans leur pays, apprendre leur langue, pratiquer leurs coutumes; et ces conditions manquent souvent aux voyageurs; lorsqu’ils les ont remplies, il leur reste à surmonter les difficultés de la chose elle-même; et elles sont nombreuses: car non-seulement il faut combattre les préjugés que l’on rencontre; il faut encore vaincre ceux que l’on porte: le cœur est partial, l’habitude puissante, les faits insidieux, et l’illusion facile. L’observateur doit donc être circonspect sans devenir pusillanime; et le lecteur obligé de voir par des yeux intermédiaires, doit surveiller à la fois la raison de son guide et sa propre raison.

Lorsqu’un Européen arrive en Syrie, et même en général en Orient, ce qui le frappe le plus dans l’intérieur des habitants, est l’opposition presque totale de leurs manières aux nôtres: l’on dirait qu’un dessein prémédité s’est plu à établir une foule de contrastes entre les hommes de l’Asie et ceux de l’Europe. Nous portons des vêtements courts et serrés; ils les portent longs et amples. Nous laissons croître les cheveux, et nous rasons la barbe; ils laissent croître la barbe et rasent les cheveux. Chez nous, se découvrir la tête est une marque de respect; chez eux, une tête nue est un signe de folie. Nous saluons inclinés; ils saluent droits. Nous passons la vie debout, eux assis. Ils s’asseyent et mangent à terre; nous nous tenons élevés sur des siéges. Enfin, jusque dans les choses du langage, ils écrivent à contre-sens de nous, et la plupart de nos noms masculins sont féminins chez eux. Pour la foule des voyageurs ces contrastes ne sont que bizarres; mais pour des philosophes, il pourrait être intéressant de rechercher d’où est venue cette diversité d’habitudes dans des hommes qui ont les mêmes besoins, et dans des peuples qui paraissent avoir une origine commune.

Un caractère également remarquable, est l’extérieur religieux qui règne et sur les visages, et dans les propos, et dans les gestes des habitants de la Turkie; l’on ne voit dans les rues que mains armées de chapelets; l’on n’entend qu’exclamations emphatiques de yâ Allâh! ô Dieu! Allâh akbar! Dieu très-grand! Allâh tàâlâ, Dieu très-haut! à chaque instant, l’oreille est frappée d’un profond soupir, ou d’une éructation bruyante que suit la citation d’une des 99 épithètes de Dieu, telles que yâ râni! source de richesse! yâ sobhân! ô très-louable! yâ mastour! ô impénétrable! Si l’on vend du pain dans les rues, ce n’est point le pain que l’on crie; c’est Allâh kerim, Dieu est libéral. Si l’on vend de l’eau, c’est Allâh djaouad, Dieu est généreux: ainsi des autres denrées. Si l’on se salue, c’est Dieu te conserve; si l’on remercie, c’est Dieu te protége: en un mot c’est Dieu en tout et partout. Ces hommes sont donc bien dévots, dira le lecteur? Oui, sans en être meilleurs.—Pourquoi cela? C’est que, ainsi que je l’ai dit, ce zèle, à raison de la diversité des cultes, n’est qu’un esprit de jalousie, de contradiction: c’est que, pour les chrétiens, une profession de foi est une bravade, un acte d’indépendance; et pour les musulmans un acte de pouvoir et de supériorité. Aussi cette dévotion née de l’orgueil, et accompagnée d’une profonde ignorance, n’est qu’une superstition fanatique qui devient la cause de mille désordres.

Il est encore dans l’intérieur des Orientaux un caractère qui fixe l’attention d’un observateur; c’est leur air grave et flegmatique dans tout ce qu’ils font et dans tout ce qu’ils disent: au lieu de ce visage ouvert et gai que chez nous l’on porte ou l’on affecte, ils ont un visage sérieux, austère ou mélancolique; rarement ils rient; et l’enjouement de nos Français leur paraît un accès de délire: s’ils parlent, c’est sans empressement, sans geste, sans passion; ils écoutent sans interrompre; ils gardent le silence des journées entières, et ils ne se piquent point d’entretenir la conversation; s’ils marchent, c’est posément et pour affaires; et ils ne conçoivent rien à notre turbulence et à nos promenades en long et en large; toujours assis, ils passent des journées entières rêvant, les jambes croisées, la pipe à la bouche, presque sans changer d’attitude: on dirait que le mouvement leur est pénible, et que, semblables aux Indiens, ils regardent l’inaction comme un des éléments du bonheur.

Cette observation qui se répète sur la plupart de leurs habitudes, étendue à d’autres pays, est devenue de nos jours le motif d’un jugement très-grave sur le caractère des Orientaux, et de plusieurs autres peuples. Un écrivain célèbre, considérant ce que les Grecs et les Romains ont dit de la mollesse asiatique, et ce que les voyageurs rapportent de l’indolence des Indiens, a pensé que cette indolence était le caractère essentiel des hommes de ces contrées; recherchant ensuite la cause commune de ce fait général, et trouvant que tous ces peuples habitaient ce que nous appelons pays chauds, il a pensé que la chaleur était la cause de cette indolence; et prenant le fait pour principe, il a posé en axiome que les habitants des pays chauds devaient être indolents, inertes de corps, et par analogie, inertes d’esprit et de caractère. Il ne s’est pas borné là: remarquant que chez ces peuples le gouvernement le plus habituel était le despotisme, et regardant le despotisme comme l’effet de la nonchalance d’un peuple, il en a conclu que le despotisme était le gouvernement de ces pays, aussi naturel, aussi nécessaire que leur propre climat. Il semblerait que la dureté, ou, pour mieux dire, la barbarie de cette conséquence, eût dû mettre les esprits en garde contre l’erreur de ces principes: cependant elle a fait une fortune brillante en France, et même dans toute l’Europe; et l’opinion de l’auteur de l’Esprit des Lois est devenue, pour le grand nombre des esprits, une autorité contre laquelle il est téméraire de se révolter. Ce n’est pas ici le lieu de faire un traité en forme, pour en démontrer toute l’erreur; d’ailleurs il existe déja dans l’ouvrage d’un philosophe dont le nom marche de pair pour le moins avec celui de Montesquieu. Mais afin d’élever quelques doutes dans l’esprit de ceux qui ont admis cette opinion sans prendre le temps d’y réfléchir, je vais exposer quelques objections qui découlent naturellement du sujet.

On a fondé l’axiome de l’indolence des Orientaux et des Méridionaux en général, sur l’opinion que les Grecs et les Romains nous ont transmise de la mollesse asiatique; mais quels sont les faits sur lesquels ils fondèrent cette opinion? L’ont-ils établie sur des faits fixes et déterminés, ou sur des idées vagues et générales, comme nous le pratiquons nous-mêmes? Ont-ils eu des notions plus précises de ces pays dans leurs temps, que nous dans le nôtre; et pouvons-nous asseoir sur leur rapport un jugement difficile à établir sur notre propre examen? Admettons les faits tels que l’histoire les donne: étaient-ce des peuples indolents que ces Assyriens qui, pendant 500 ans, troublèrent l’Asie par leur ambition et leurs guerres; que ces Mèdes qui rejetèrent leur joug et les dépossédèrent; que ces Perses de Cyrus, qui, dans un espace de 30 ans, conquirent depuis l’Indus jusqu’à la Méditerranée? Étaient-ce des peuples sans activité, que ces Phéniciens qui, pendant tant de siècles, embrassèrent le commerce de tout l’ancien monde; que ces Palmyréniens, dont nous ayons vu de si imposants monuments d’industrie; que ces Carduques de Xénophon, qui bravaient la puissance du grand roi, au sein de son empire; que ces Parthes qui furent les rivaux indomptables de Rome; enfin, que ces Juifs mêmes qui, bornés à un petit état, ne cessèrent de lutter pendant 1000 ans contre des empires puissants? Si les hommes de ces nations furent des hommes inertes, qu’est-ce que l’activité? S’ils furent actifs, où est l’influence du climat? Pourquoi dans les mêmes contrées où se développa jadis tant d’énergie, règne-t-il aujourd’hui une inertie si profonde? Pourquoi ces Grecs modernes si avilis sur les ruines de Sparte, d’Athènes, dans les champs de Marathon et des Thermopyles? Dira-t-on que les climats sont changés? Où en sont les preuves? et supposons-le: ils ont donc changé par bonds et par cascades, par chutes et par retours; le climat des Perses changea donc de Cyrus à Xerxès; le climat d’Athènes changea donc d’Aristide à Démétrius de Phalère; celui de Rome, de Scipion à Sylla, et de Sylla à Tibère? Le climat des Portugais a donc changé depuis Albukerque, et celui des Turks, depuis Soliman? Si l’indolence est propre aux zones méridionales, pourquoi a-t-on vu Carthage en Afrique, Rome en Italie, les Flibustiers à Saint-Domingue? Pourquoi trouvons-nous les Malais dans l’Inde, et les Bedouins dans l’Arabie? Pourquoi dans un même temps, sous un même ciel, Sybaris près de Crotone, Capoue près de Rome, Sardes près de Milet? Pourquoi sous nos yeux, dans notre Europe, des états du Nord aussi languissants que ceux du Midi? Pourquoi dans notre propre empire, des provinces du midi plus active que celles du nord? Si, avec des circonstances contraires, on a les mêmes faits; si, avec des faits divers, on a les mêmes circonstances; qu’est-ce que ces prétendus principes? qu’est-ce que, cette influence? Qu’entend-on même par activité? N’en accorde-t-on qu’aux peuples belliqueux? et Sparte sans guerre est-elle inerte? Que veut-on dire par pays chauds? Où pose-t-on les limites du froid, du tempéré? Que Montesquieu le déclare, afin que l’on sache désormais par quelle température l’on pourra déterminer l’énergie d’une nation, et à quel degré du thermomètre l’on reconnaîtra son aptitude à la liberté ou à l’esclavage?

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