ÉTAT POLITIQUE DE LA SYRIE. (continued 2)
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Le premier qui se présente en venant de Tripoli le long de la côte, est la ville de Béryte, que les Arabes prononcent comme les anciens Grecs, Baîrout[21]. Son local est une plaine qui du pied du Liban s’avance en pointe dans la mer, environ deux lieues hors la ligne commune du rivage: l’angle rentrant qui en résulte au nord, forme une assez grande rade, où débouche la rivière de Nahr-el-Salib, dite aussi Nahr-Baîrout. Cette rivière en hiver a des débordements qui ont forcé d’y construire un pont assez considérable; mais il est tellement ruiné, que l’on n’y peut plus passer: le fond de la rade est un roc qui coupe les câbles des ancres, et rend cette station peu sûre. De là, en allant à l’ouest vers la pointe, l’on trouve, après une heure de chemin, la ville de Baîrout. Jusqu’à ces derniers temps elle avait appartenu aux Druzes; mais Djezzâr a jugé à propos de la leur retirer, et d’y mettre une garnison turke. Elle n’en continue pas moins d’être l’entrepôt des Maronites et des Druzes: c’est par là qu’ils font sortir leurs cotons et leurs soies, destinées presque toutes pour le Kaire. Ils reçoivent en retour du riz, du tabac, du café et de l’argent, qu’ils échangent encore contre les blés de Beqâà et du Hauran: ce commerce entretient une population assez active, d’environ six mille ames. Le dialecte des habitants est renommé avec raison pour être le plus mauvais de tous; il réunit à lui seul les douze défauts d’élocution dont parlent les grammairiens arabes. Le port de Baîrout, formé comme tous ceux de la côte par une jetée, est comme eux comblé de sables et de ruines; la ville est enceinte d’un mur dont la pierre molle et sablonneuse cède au boulet de canon sans éclater; ce qui contraria beaucoup les Russes quand ils l’attaquèrent. D’ailleurs, ce mur et ses vieilles tours sont sans défense. Il s’y joint deux autres inconvénients qui condamnent Baîrout à n’être jamais qu’une mauvaise place; car d’une part elle est dominée par un cordon de collines qui courent à son sud-est, et de l’autre elle manque d’eau dans son intérieur. Les femmes sont obligées de l’aller puiser à un demi-quart de lieue, à une source où elle n’est pas trop bonne. Djezzâr a entrepris de construire une fontaine publique, comme il a fait à Acre; mais le canal que j’ai vu creuser sera de peu de durée. Les fouilles que l’on a faites en d’autres circonstances pour former des citernes, ont fait découvrir des ruines souterraines, d’après lesquelles il paraît que la ville moderne est bâtie sur l’ancienne. Lataqîé, Antioche, Tripoli, Saide, et la plupart des villes de la côte sont dans le même cas, par l’effet des tremblements de terre qui les ont renversées à diverses époques. On trouve aussi hors des murs à l’ouest, des décombres et quelques fûts de colonnes, qui indiquent que Baîrout a été autrefois beaucoup plus grande qu’aujourd’hui. La plaine qui forme son territoire est toute plantée en mûriers blancs, qui, au contraire de ceux de Tripoli, sont jeunes et vivaces, parce que sous la régie druze on les renouvelait impunément. Aussi la soie qu’ils fournissent est d’une très-belle qualité: c’est un coup d’œil vraiment agréable, lorsqu’on vient des montagnes, d’apercevoir, de leurs sommets ou de leurs pentes, le riche tapis de verdure que déploie au fond lointain de la vallée cette forêt d’arbres utiles: dans l’été, le séjour de Baîrout est incommode par sa chaleur et son eau tiède; cependant il n’est pas malsain: on dit qu’il le fut autrefois, mais qu’il cessa de l’être depuis que l’émir Fakr-el-dîn eut planté un bois de sapins qui subsiste encore à une lieue de la ville; les religieux de Mahr-Hanna, qui ne sont pas des physiciens à systèmes, citent la même observation pour divers couvents; ils assurent même que depuis que les sommets se sont couverts de sapins, les eaux de diverses sources sont devenues plus abondantes et plus saines: ce qui est d’accord avec d’autres faits déja connus.
Le pays des Druzes offre peu de lieux intéressants. Le plus remarquable est Dair-el Qamar ou Maison de la Lune, qui est la capitale et la résidence des émirs. Ce n’est point une cité, mais simplement un gros bourg mal bâti et fort sale. Il est assis sur le revers d’une montagne, au pied de laquelle coule une des branches de l’ancien fleuve Tamyras, aujourd’hui ruisseau de Dâmour. Sa population est formée de Grecs catholiques et schismatiques, de Maronites et de Druzes, au nombre de quinze à dix-huit cents ames. Le séraï ou palais du prince, n’est qu’une grande et mauvaise maison qui menace ruine.
Je citerai encore Zahlé, village au pied des montagnes, sur la vallée de Beqâà: depuis vingt ans ce lieu est devenu le centre des relations de Balbek, de Damas et de Baîrout, avec l’intérieur des montagnes. L’on prétend même qu’il s’y fabrique de la fausse monnaie; mais les ouvriers qui contrefont les piastres turkes, n’ont pu imiter la gravure plus fine des dahlers d’Allemagne.
J’oubliais d’observer que le pays des Druzes est divisé en qàtas ou sections, qui ont chacune un caractère principal qui les distingue. Le Matné qui est au nord, est le plus rocailleux et le plus riche en fer. Le Garb qui vient ensuite, a les plus beaux sapins. Le Sâhel, ou pays plat, qui est la lisière maritime, est riche en mûriers, et en vignes. Le Choûf, où se trouve Dair-el-Qamar, est le plus rempli d’oqqâls, et produit les plus belles soies. Le Tefâh, ou district des pommes, qui est au midi, abonde en ce genre de fruits. Le Chaqîf a les meilleurs tabacs; enfin l’on donne le nom de Djourd à toute la région la plus élevée et la plus froide des montagnes: c’est là que les pasteurs retirent dans l’été leurs troupeaux.
J’ai dit que les Druzes avaient accueilli chez eux des chrétiens grecs et maronites, et leur avaient concédé des terrains pour y bâtir des couvents. Les Grecs catholiques, usant de cette permission, en ont fondé douze depuis 70 ans. Le chef-lieu est Mar-hanna: ce monastère est situé en face du village de Chouair, sur une pente escarpée, au pied de laquelle coule en hiver un torrent qui va au Nahr-el-Kelb. La maison, bâtie au milieu de rochers et de blocs écroulés, n’est rien moins que magnifique. C’est un dortoir à deux rangs de petites cellules, sur lesquelles règne une terrasse solidement voûtée: l’on y compte 40 religieux. Son principal mérite est une imprimerie arabe, la seule qui ait réussi dans l’empire turk. Il y a environ 50 ans qu’elle est établie: le lecteur ne trouvera peut-être pas mauvais d’en apprendre en peu de mots l’histoire.
Dans les premières années de ce siècle, les jésuites, profitant de la considération que leur donnait la protection de la France, déployaient dans leur maison d’Alep le zèle d’instruction qu’ils ont porté partout. Ils avaient fondé dans cette ville une école où ils s’efforçaient d’élever les enfants des chrétiens dans la connaissance de la religion romaine, et dans la discussion des hérésies: ce dernier article est toujours le point capital des missionnaires; il en résulte une manie de controverse qui met sans cesse aux prises les partisans des différents rites de l’Orient. Les Latins d’Alep, excités par les jésuites, ne tardèrent pas de recommencer, comme autrefois, à argumenter contre les Grecs; mais comme la logique exige une connaissance méthodique de la langue, et que les chrétiens, exclus des écoles musulmanes, ne savaient que l’arabe vulgaire, ils ne pouvaient satisfaire par écrit leur goût de controverse. Pour y parvenir, les Latins résolurent de s’initier dans le scientifique de l’arabe. L’orgueil des docteurs musulmans répugnait à en ouvrir les sources à des infidèles; mais leur avarice fut encore plus forte que leurs scrupules; et moyennant quelques bourses, la science si vantée de la grammaire et du nahou fut introduite chez les chrétiens. Le sujet qui se distingua le plus par les progrès qu’il y fit, fut un nommé Abd-allah-zâker; il y joignit un zèle particulier à promulguer ses connaissances et ses opinions. On ne peut déterminer les suites qu’eût pu avoir cet esprit de prosélytisme dans Alep; mais un accident ordinaire en Turkie vint en déranger la marche. Les schismatiques, blessés des attaques d’Abd-allah, sollicitèrent sa perte à Constantinople. Le patriarche, excité par ses prêtres, le représenta au vizir comme un homme dangereux: le vizir, qui connaissait les usages, feignit d’abord de ne rien croire; mais le patriarche ayant appuyé ses raisons de quelques bourses, le vizir lui délivra un kat-chérîf, ou noble-seing du sultan, qui, selon la coutume, portait ordre de couper la tête à Abd-allah. Heureusement il fut prévenu assez à temps pour s’échapper; et il se sauva dans le Liban où sa vie était en sûreté; mais en quittant son pays, il ne perdit pas ses idées de réforme, et il résolut plus que jamais de répandre ses opinions. Il ne le pouvait plus que par des écrits: la voie des manuscrits lui parut insuffisante. Il connaissait les avantages de l’imprimerie: il eut le courage de former le triple projet d’écrire, de fondre et d’imprimer; et il parvint à l’exécuter par son esprit, sa fortune, et son talent de graveur, qu’il avait déja exercé dans la profession de joaillier. Il avait besoin d’un associé, et il eut le bonheur d’en trouver un qui partagea ses desseins: son frère, qui était supérieur à Mar-hanna, le détermina à choisir cette résidence; et dès lors, libre de tout autre soin, il se livra tout entier à l’exécution de son projet. Son zèle et son activité eurent tant de succès, que dès 1733 il fit paraître les Psaumes de David en un volume. Ses caractères furent trouvés si corrects et si beaux, que ses ennemis mêmes achetèrent son livre: depuis ce temps on en a renouvelé dix fois l’impression; l’on a fondu de nouveaux caractères, mais l’on n’a rien fait de supérieur aux siens. Ils imitent parfaitement l’écriture à la main; ils en observent les pleins et les déliés, et n’ont point l’air maigre et décousu des caractères arabes d’Europe. Il passa ainsi 20 années à imprimer divers ouvrages, qui furent la plupart des traductions de nos livres dévots. Ce n’est pas qu’il sût aucune de nos langues; mais les jésuites avaient déja traduit plusieurs livres; et comme leur arabe était tout-à-fait mauvais, il refondit leurs traductions, et leur substitua sa version, qui est un modèle de pureté et d’élégance. Sous sa plume, la langue a pris une marche soutenue, un style nombreux, clair et précis dont on ne l’eût pas crue capable, et qui indique que si jamais elle est maniée par un peuple savant, elle sera l’une des plus heureuses et des plus propres à tous les genres. Après la mort d’Abd-allah, arrivée vers 1755, son élève lui succéda; à celui-ci ont succédé des religieux de la maison même; ils ont continué d’imprimer et de fondre; mais l’établissement est languissant et menace de finir. Les livres se vendent peu, à l’exception des Psaumes, dont les chrétiens ont fait le livre classique de leurs enfants, et qu’il faut, par cette raison, renouveler sans cesse. Les frais sont considérables, attendu que le papier vient d’Europe, et que la main-d’œuvre est très-lente. Un peu d’art remédierait au premier de ces inconvénients; mais le second est radical. Les caractères arabes exigeant d’être liés entre eux, il faut, pour les bien joindre et les aligner, des soins d’un détail immense. En outre, la liaison des lettres variant de l’une à l’autre, selon qu’elles sont au commencement, au milieu ou à la fin d’un mot, il a fallu fondre beaucoup de lettres doubles; par-là les casses trop multipliées ne se trouvent plus rassemblées sous la main du compositeur; il est obligé de courir le long d’une table de dix-huit pieds de long, et de chercher ses lettres dans près de neuf cents cassetins: de là, une perte de temps qui ne permettra jamais aux imprimeries arabes d’atteindre à la perfection des nôtres. Quant au peu de débit des livres, il ne faut l’imputer qu’au mauvais choix que l’on en a fait; au lieu de traduire des ouvrages d’une utilité pratique, et qui fussent propres à éveiller le goût des arts chez tous les Arabes sans distinction, l’on n’a traduit que des livres mystiques exclusivement propres aux chrétiens, et qui, par leur morale misanthropique, ne sont faits que pour fomenter le dégoût de toute science et même de la vie. Le lecteur en pourra juger par le catalogue ci-joint.
Catalogue des livres imprimés au couvent de Mar-hanna-el-Chouir, dans la montagne des Druzes.
1. [22] Balance du temps, ou Différence du Temps et de l’Éternité, par le père Nieremberg, jésuite.
2. Vanité du monde, par Didaco Stella, jésuite.
3. Guide du Pécheur, par Louis de Grenade, jésuite.
4. Guide du Prêtre.
5. Guide du Chrétien.
6. Aliment de l’Ame.
7. Contemplation de la Semaine Sainte.
8. Doctrine Chrétienne.
9. Explication des sept Psaumes de la Pénitence.
10. Les Psaumes de David, traduits du grec.
11. Les Prophéties.
12. L’Évangile et les Épîtres.
13. Les Heures Chrétiennes, à quoi il faut joindre la Perfection Chrétienne de Rodriguez, et la Règle des Moines, imprimés tous les deux à Rome.
En manuscrits, ce couvent possède:
1. [23] Imitation de Jésus-Christ.
2. Jardin des Moines, ou la Vie des Saints Pères du Désert.
3. Théologie Morale, de Buzembaum.
4. Les Sermons de Segneri.
5. Théologie de saint Thomas, en 4 vol. in-fol., dont la transcription a coûté 1250 liv.
6. Sermons de saint Jean Chrysostôme.
7. Principes des Lois de Claude Virtieu.
8. *Dispute Théologique du moine George.
9. Logique traduite de l’italien, par un Maronite.
10. La lumière des Cœurs (Juifs), de Paul de Smyrne, juif converti.
11. *Demandes et Recherches sur la Grammaire et le Nahou, par l’évêque Germain, Maronite.
12. *Poésies du même, sur des sujets pieux.
13. *Poésies du Curé Nicolas, frère d’Abd-allah-Zâkèr.
14. Abrégé du Dictionnaire appelé l’Océan de la Langue arabe.
Tous ces ouvrages sont de la main des Chrétiens; ceux qui sont marqués d’étoiles sont de composition arabe; les suivants sont de la composition des Musulmans.
1. [24] Le Qôran, ou la Lecture de Mahomet.
2. L’Océan de la Langue arabe, traduit par Golius.
3. Les Mille Distiques d’Ebn-el-Malek, sur la Grammaire.
4. Explication des Mille Distiques.
5. Grammaire Adjeroumié.
6. Rhétorique de Taftazâni.
7. Séances, ou Histoires plaisantes de Hariri.
8. Poésies d’Omar Ebn-el-Fârdi, dans le genre érotique.
9. Science de la Langue arabe; petit livre dans le genre des Synonymes français de Girard.
10. Médecine d’Ebn-Sina (Avicenne).
11. Les Simples et les Drogues, traduit de Dioscoride par Ebn-el-Bitar.
12. Dispute des Médecins.
13. Fragmens Théologiques sur les sectes du monde.
14. Un livret de Contes (de peu de valeur). J’en ai l’extrait.
15. Histoire des Juifs, par Josèphe, traduction très-incorrecte.
Enfin, un petit livre d’astronomie dans les principes de Ptolomée, et quelques autres de nulle valeur.
Voilà en quoi consiste toute la bibliothèque du couvent de Mar-hanna, et l’on peut en prendre une idée de la littérature de toute la Syrie, puisque cette bibliothèque est, avec celle de Djezzâr, la seule qui y existe. Parmi les livres originaux, il n’y en a pas un seul qui, pour le fonds, mérite d’être traduit. Les séances même de Hariri n’ont d’intérêt qu’à raison du style; et il n’y a dans tout l’ordre qu’un seul religieux qui les entende: les autres ne sont pas mieux compris de la plupart des moines. Le régime de cette maison, et les mœurs des moines qui l’habitent, offrent quelques singularités qui méritent que j’en fasse mention.
La règle de leur ordre est celle de saint Basile, qui est pour les Orientaux ce que saint Benoît est pour les Occidentaux; seulement ils y ont fait quelques modifications relatives à leur position; la cour de Rome a sanctionné le code qu’ils en ont dressé il y a 30 ans. Ils peuvent prononcer les vœux dès l’âge de 16 ans, selon l’attention qu’ont eue tous les législateurs monastiques de captiver l’esprit de leurs prosélytes dès le plus jeune âge, pour le plier à leur institut; ces vœux sont, comme partout, ceux de pauvreté, d’obéissance, de dévouement et de chasteté; mais il faut avouer qu’ils sont plus strictement observés dans ce pays que dans le nôtre; en tout, la condition des moines d’Orient est bien plus dure que celle des moines d’Europe. On en pourra juger par le tableau de leur vie domestique. Chaque jour, ils ont 7 heures de prières à l’église, et personne n’en est dispensé. Ils se lèvent à 4 heures du matin, se couchent à 9 du soir, et ne font que deux repas, savoir, à 9 et à 5. Ils font perpétuellement maigre, et se permettent à peine la viande dans les plus grandes maladies; ils ont, comme les autres Grecs, trois grands carêmes par an, une foule de jeûnes, pendant lesquels ils ne mangent ni œufs, ni lait, ni beurre, ni même de fromage. Presque toute l’année ils vivent de lentilles à l’huile, de fèves, de riz au beurre, de lait caillé, d’olives et d’un peu de poisson salé. Leur pain est une petite galette grossière et mal levée, dure le second jour, et que l’on ne renouvelle qu’une fois par semaine. Avec cette nourriture, ils se prétendent moins sujets aux maladies que les paysans; mais il faut remarquer qu’ils portent tous des cautères au bras, et que plusieurs sont attaqués d’hernies, dues, je crois, à l’abus de l’huile. Chacun a pour logement une étroite cellule, et pour tout meuble une natte, un matelas, une couverture, et point de draps; ils n’en ont pas besoin, puisqu’ils dorment vêtus. Leur vêtement est une grosse chemise de coton rayée de bleu, un caleçon, une camisole, et une robe de bure brune si roide et si épaisse, qu’elle se tient debout sans faire un pli. Contre l’usage du pays, ils portent des cheveux de huit pouces de long; et au lieu de capuchon, un cylindre de feutre de dix pouces de hauteur, tel que celui des cavaliers turks. Enfin chacun d’eux, à l’exception du supérieur, du dépensier et du vicaire, exerce un métier d’un genre nécessaire ou utile à la maison; l’un est tisserand, et fabrique les étoffes; l’autre est tailleur, et coud les habits; celui-ci est cordonnier, et fait les souliers; celui-là est maçon, et dirige les constructions. Deux sont chargés de la cuisine, quatre travaillent à l’imprimerie, quatre à la reliure; et tous aident à la boulangerie, le jour que l’on fait le pain. La dépense de 40 à 45 bouches qui composent le couvent, n’excède pas chaque année la somme de 12 bourses, c’est-à-dire, 15,000 liv.; encore sur cette somme prend-on les frais de l’hospitalité de tous les passants, ce qui forme un article considérable. Il est vrai que la plupart de ces passants laissent des dons ou aumônes, qui font une partie du revenu de la maison; l’autre partie provient de la culture des terres. Ils en ont pris à rente une assez grande étendue, dont ils paient 400 piastres de redevance à deux émirs. Ces terres ont été défrichées par les premiers religieux; mais aujourd’hui, ils ont jugé à propos d’en remettre la culture à des paysans qui leur paient la moitié de tous les produits. Ces produits sont des soies blanches et jaunes que l’on vend à Baîrout; quelques grains et des vins[25] qui, faute de débit, sont offerts en présent aux bienfaiteurs, ou consommés dans la maison. Ci-devant les religieux s’abstenaient d’en boire; mais, par une marche commune à toutes les sociétés, ils se sont déja relâchés de leur austérité première; ils commencent aussi à se tolérer la pipe et le café, malgré les réclamations des anciens, jaloux en tout pays de perpétuer les habitudes de leur jeunesse.
Le même régime a lieu pour toutes les maisons de l’ordre, qui, comme je l’ai dit, sont au nombre de 12. On porte à 150 sujets la totalité des religieux; il faut y ajouter 5 couvents de femmes qui en dépendent. Les premiers supérieurs qui les fondèrent, crurent avoir fait une bonne opération; mais aujourd’hui l’ordre s’en repent, parce que des religieuses en pays turk sont une chose dangereuse, et qu’en outre elles dépensent plus qu’elles ne rendent. L’on n’ose cependant les abolir, parce qu’elles tiennent aux plus riches maisons d’Alep, de Damas et du Kaire, qui se débarrassent de leurs filles dans ces couvents, moyennant une dot. C’est d’ailleurs pour un marchand un motif de verser des aumônes considérables. Plusieurs donnent chaque année cent pistoles, et même cent louis et mille écus, sans demander d’autre intérêt que des prières à Dieu, pour qu’il détourne d’eux le regard dévorant des pachas. Mais comme d’autre part ils le provoquent par le luxe fastueux de leurs habits et de leurs meubles, ces dons ne les empêchent point d’être rançonnés. Récemment l’un d’eux osa bâtir à Damas une maison de plus de 120,000 livres. Le pacha qui la vit, fit dire au maître qu’il était curieux de la visiter, et d’y prendre une tasse de café. Or, comme le pacha eût pu s’y plaire et y rester, il fallut, pour se débarrasser de sa politesse, lui faire un cadeau de 10,000 écus.
Après Mar-hanna, le couvent le plus remarquable est Dair-Mokallés, ou couvent de Saint-Sauveur. Il est situé à trois heures de chemin au nord-est de Saide. Les religieux avaient amassé dans ces derniers temps une assez grande quantité de livres arabes imprimés et manuscrits; mais il y a environ 8 ans que Djezzâr ayant porté la guerre dans ce canton, ses soldats pillèrent la maison et dispersèrent tous les livres.
En revenant à la côte, on doit remarquer d’abord Saîda, rejeton dégénéré de l’ancienne Sidon[26]. Cette ville, ci-devant résidence du pacha, est, comme toutes les villes turkes, mal bâtie, malpropre, et pleine de décombres modernes. Elle occupe, le long de la mer, un terrain d’environ 600 pas de long sur 150 de large. Dans la partie du sud, le terrain qui s’élève un peu, a reçu un fort construit par Degnîzlé. De là l’on domine la mer, la ville et la campagne; mais une volée de canon renverserait tout cet ouvrage, qui n’est qu’une grosse tour à un étage, déja à demi ruinée. A l’autre extrémité de la ville, c’est-à-dire au nord-ouest, est le château. Il est bâti dans la mer même, à 80 pas du continent, auquel il tient par des arches. A l’ouest de ce château, est un écueil de 15 pieds d’élévation au-dessus de la mer, et d’environ 200 pas de long. L’espace compris entre cet écueil et le château, sert de rade aux vaisseaux; mais ils n’y sont pas en sûreté contre le gros temps. Le rivage qui règne le long de la ville, est occupé par un bassin enclos d’un môle ruiné. C’était jadis le port; mais le sable l’a rempli au point qu’il n’y a que son embouchure près le château, qui reçoive des bateaux. C’est Fakr el Din, émir des Druzes, qui a commencé la ruine de tous ces petits ports, depuis Baîrout jusqu’à Acre, parce que craignant les vaisseaux turks, il y fit couler à fond des bateaux et des pierres. Le bassin de Saide, s’il était vidé, pourrait tenir 20 à 25 petits bâtiments. Du côté de la mer, la ville est absolument sans muraille; du côté de la terre, celle qui l’enceint n’est qu’un mur de prison. Toute l’artillerie réunie ne monte pas à six canons, qui n’ont ni affûts ni canonnier. A peine compte-t-on 100 hommes de garnison. L’eau vient de la rivière d’Aoula, par des canaux découverts où les femmes vont la puiser. Ces canaux servent aussi à abreuver des jardins d’un sol médiocre, où l’on cultive des mûriers et des limoniers.
Saide est une ville assez commerçante, parce qu’elle est le principal entrepôt de Damas et du pays intérieur. Les Français, les seuls Européens que l’on y trouve, y ont un consul et 5 ou 6 maisons de commerce. Leurs retraits consistent en soie, et surtout en cotons bruts ou filés. Le travail de ce coton est la principale branche d’industrie des habitants, dont le nombre peut se monter à cinq mille ames.
A 6 lieues au sud de Saide, en suivant le rivage, l’on arrive par un chemin de plaine très-coulant, au village de Sour. Nous avons peine à reconnaître dans ce nom celui de Tyr, que nous tenons des Latins; mais si l’on se rappelle que l’y fut jadis ou; si l’on observe que les Latins ont substitué le t au thêta des Grecs, et que ce thêta avait le son sifflant du th anglais dans think[27], l’on sera moins étonné de l’altération. Elle n’a point eu lieu chez les Orientaux, qui, de tout temps, ont appelé Tsour et Sour le lieu dont nous parlons.
Le nom de Tyr tient à tant d’idées et de faits intéressants pour quiconque a lu l’histoire, que je crois faire une chose agréable à tout lecteur, en traçant un tableau fidèle des lieux qui furent jadis le théâtre d’un commerce et d’une navigation immenses, le berceau des arts et des sciences, et la patrie du peuple le plus industrieux peut-être et le plus actif qui ait jamais existé.
Le local actuel de Sour est une presqu’île qui saille du rivage en mer en forme de marteau à tête ovale. Cette tête est un fond de roc recouvert d’une terre brune cultivable, qui forme une petite plaine d’environ 800 pas de long sur 400 de large. L’isthme qui joint cette plaine au continent, est un pur sable de mer. Cette différence de sol rend très-sensible l’ancien état d’île qu’avait la tête de marteau avant qu’Alexandre la joignît au rivage par une jetée. La mer, en recouvrant de sable cette jetée, l’a élargie par des atterrissements successifs, et en a formé l’isthme actuel. Le village de Sour est assis sur la jonction de cet isthme à l’ancienne île, dont il ne couvre pas plus du tiers. La pointe que le terrain présente au nord, est occupée par un bassin qui fut un port creusé de main d’homme. Il est tellement comblé de sable, que les petits enfants le traversent sans se mouiller les reins. L’ouverture, qui est à la pointe même, est défendue par deux tours correspondantes, où jadis l’on attachait une chaîne de 50 à 60 pieds pour fermer entièrement le port. De ces tours part une ligne de murs qui, après avoir protégé le bassin du côté de la mer, enfermait l’île entière; mais aujourd’hui l’on n’en suit la trace que par les fondations qui bordent le rivage, excepté dans le voisinage du port, où les Motouâlis firent, il y a 20 ans, quelques réparations, déja en ruines. Plus loin en mer, au nord-ouest de la pointe, à la distance d’environ 300 pas, est une ligne de roches à fleur d’eau. L’espace qui les sépare du rivage du continent en face, forme une espèce de rade où les vaisseaux mouillent avec plus de sûreté qu’à Saide, sans cependant être hors de danger; car le vent du nord-ouest les bat fortement, et le fond fatigue les câbles. En rentrant dans l’île, l’on observe que le village en laisse libre la partie qui donne sur la pleine mer, c’est-à-dire à l’ouest. Cet espace sert de jardin aux habitants; mais telle est leur inertie, que l’on y trouve plus de ronces que de légumes. La partie du sud est sablonneuse et plus couverte de décombres. Toute la population du village consiste en 50 à 60 pauvres familles, qui vivent obscurément de quelques cultures de grain, et d’un peu de pêche. Les maisons qu’elles occupent ne sont plus, comme au temps de Strabon, des édifices à 3 et 4 étages, mais de chétives huttes prêtes à s’écrouler. Ci-devant elles étaient sans défense du côté de terre; mais les Motouâlis, qui s’en emparèrent en 1766, les fermèrent d’un mur de 20 pieds de haut qui subsiste encore. L’édifice le plus remarquable est une masure qui se trouve à l’angle du sud-est. Ce fut une église chrétienne, bâtie probablement par les Croisés; il n’en reste que la partie du chœur: tout auprès, parmi des monceaux de pierres, sont couchées deux belles colonnes à triple fût de granit rouge, d’une espèce inconnue en Syrie. Djezzâr, qui a dépouillé tous ces cantons pour orner sa mosquée d’Acre, a voulu les enlever; mais ses ingénieurs n’ont pas même pu les remuer.
En sortant du village sur l’isthme, on trouve à cent pas de la porte une tour ruinée, dans laquelle est un puits où les femmes viennent chercher l’eau: ce puits a quinze ou seize pieds de profondeur; mais l’eau n’en a pas plus de deux ou trois; l’on n’en boit pas de meilleure sur toute la côte. Par un phénomène dont on ignore la raison, elle se trouble en septembre, et elle devient, pendant quelques jours, pleine d’une argile rougeâtre. C’est l’occasion d’une grande fête pour les habitants; ils viennent alors en troupe à ce puits, et ils y versent un seau d’eau de mer qui, selon eux, a la vertu de rendre la limpidité à l’eau de la source. Si l’on continue de marcher sur l’isthme, vers le continent, l’on rencontre, de distance en distance, des ruines d’arcades qui conduisent en ligne droite à un monticule, le seul qu’il y ait dans la plaine. Ce monticule n’est point factice comme ceux du désert; c’est un rocher naturel d’environ 150 pas de circuit sur 40 à 50 pieds d’élévation; l’on n’y trouve qu’une maison en ruines et le tombeau d’un chaik ou santon[28], remarquable par le dôme blanc qui le couvre. La distance de ce rocher à Sour est d’un quart d’heure de marche au pas du cheval. A mesure que l’on s’en rapproche, les arcades dont j’ai parlé deviennent plus fréquentes et plus basses; elles finissent par former une ligne continue, qui du pied du rocher tourne tout à coup par un angle droit au midi, et marche obliquement par la campagne vers la mer; on en suit la file pendant une grande heure de marche au pas du cheval. C’est dans cette route que l’on reconnaît, au canal qui règne sur les arches, cette construction pour un aqueduc. Ce canal a environ trois pieds de large sur deux et demi de profondeur; il est formé d’un ciment plus dur que les pierres mêmes; enfin l’on arrive à des puits où il aboutit, ou plutôt d’où il tire son origine. Ces puits sont ceux que quelques voyageurs ont appelés puits de Salomon; mais dans le pays, on ne les connaît que sous le nom de Ras-el-àên, c’est-à-dire, tête de la source. L’on en compte un principal, deux moindres, et plusieurs petits; tous forment un massif de maçonnerie qui n’est point en pierre taillée ou brute, mais en ciment mêlé de cailloux de mer. Du côté du sud, ce massif saille de terre d’environ 18 pieds, et de 15 du côté du nord. De ce même côté s’offre une pente assez large et assez douce, pour que des chariots puissent monter jusqu’au haut. Quand on y est monté, l’on trouve un spectacle bien étonnant; car au lieu d’être basse ou à niveau de terre, l’eau se présente au niveau des bords de l’esplanade, c’est-à-dire que sa colonne qui remplit le puits est élevée de 15 pieds plus haut que le sol. En outre, cette eau n’est point calme; mais elle ressemble à un torrent qui bouillonne, et elle se répand à flots par des canaux pratiqués à la surface du puits. Telle est son abondance, qu’elle peut faire marcher trois moulins qui sont auprès, et qu’elle forme un petit ruisseau dès avant la mer, qui en est distante de 400 pas. La bouche du puits principal est un octogone, dont chaque côté a 23 pieds 3 pouces de long, ce qui suppose 61 pieds au diamètre. L’on prétend que ce puits n’a point de fond; mais le voyageur Laroque assure que de son temps on le trouva à 36 brasses. Il est remarquable que le mouvement de l’eau à la surface a rongé les parois intérieures du puits, au point que le bord ne porte plus sur rien, et qu’il forme une demi-voûte suspendue sur l’eau. Parmi les canaux qui en partent, il en est un principal qui se joint à celui des arches dont j’ai parlé. Au moyen de ces arches, l’eau se portait jadis d’abord au rocher, puis du rocher par l’isthme, à la tour où l’on puise l’eau. Du reste, la campagne est une plaine d’environ deux lieues de large, ceinte d’une chaîne de montagnes assez hautes, qui règnent depuis la Qâsmié jusqu’au cap Blanc. Le sol est une terre grasse et noirâtre, où l’on cultive avec succès le peu de blé et de coton que l’on y sème.
Tel est le local de Tyr, sur lequel il se présente quelques observations relatives à l’état de l’ancienne ville. On sait que jusqu’au temps où Nabukodonosor en fit le siége, Tyr fut située dans le continent; l’on en désigne l’emplacement à palæ-Tyrus, c’est-à-dire, auprès des puits; mais dans ce cas, pourquoi cet aqueduc conduit-il à tant de frais[29] des puits au rocher? Dira-t-on qu’il fut construit après que les Tyriens eurent passé l’île? Mais dès avant Salmanasar, c’est-à-dire 136 ans avant Nabukodonosor, leurs annales en font mention comme existant déja. «Du temps d’Eululæus, roi de Tyr, dit l’historien Ménandre, cité par Josèphe[30], Salmanasar, roi d’Assyrie, ayant porté la guerre en Phénicie, plusieurs villes se soumirent à ses armes; les Tyriens lui résistèrent; mais bientôt abandonnés par Sidon, Acre et palæ-Tyrus, qui dépendaient d’eux, ils furent réduits à leurs forces. Cependant ils continuèrent de se défendre; et Salmanasar, rappelé à Ninive, laissa des corps-de-garde près des ruisseaux et de l’aqueduc pour en interdire l’eau. Cette gêne dura cinq ans, pendant lesquels les Tyriens s’abreuvèrent au moyen des puits qu’ils creusèrent.»
Si palæ-Tyrus fut un lieu dépendant de Tyr, Tyr était donc ailleurs; elle n’était point dans l’île, puisque les habitants n’y passèrent qu’après Nabukodonosor. Elle était donc au rocher, qui en a dû être le siége primitif. Le nom de cette ville en fait preuve; car tsour en phénicien signifie rocher et le lieu fort. C’est là que s’établit cette colonie de Sidoniens, chassés du leur patrie deux cent quarante ans avant le temple de Salomon. Ils choisirent cette position, parce qu’ils y trouvèrent l’avantage d’un lieu propre à la défense, et celui d’une rade très-voisine qui, sous la protection de l’île, pouvait couvrir beaucoup de vaisseaux. La population de cette colonie s’étant accrue par le laps des temps et par le commerce, les Tyriens eurent besoin de plus d’eau, et ils construisirent l’aqueduc. L’activité qu’on leur voit déployer au temps de Salomon engageait à l’attribuer à ce siècle. Dans tous les cas, il est très-ancien, puisque l’eau de l’aqueduc a eu le temps de former par ses filtrations des stalactites considérables. Plusieurs tombant des flancs du canal, ou de l’intérieur des voûtes, ont obstrué des arches entières. Pour s’assurer de l’aqueduc, l’on dut établir aux puits un corps-de-garde qui devint palæ-Tyrus. Doit-on supposer la source factice, et formée par un canal souterrain tiré des montagnes? Mais alors, pourquoi ne l’avoir pas amenée au rocher même? Il est plus simple de la croire naturelle, et de penser que l’on a profité d’un de ces accidens de rivières souterraines dont la Syrie offre plusieurs exemples. L’idée d’emprisonner cette eau pour la faire remonter et gagner du niveau est digne des Phéniciens. Les choses en étaient à ce point, quand le roi de Babylone, vainqueur de Jérusalem, vint pour anéantir la seule ville qui bravât sa puissance. Les Tyriens lui résistèrent pendant 13 ans; mais au bout de ce terme, las de leurs efforts, ils prirent le parti de mettre la mer entre eux et leur ennemi, et ils passèrent dans l’île qu’ils avaient en face, à la distance d’un quart de lieue. Jusqu’alors cette île n’avait dû porter que peu d’habitations, vu la disette d’eau[31]. La nécessité fit surmonter cet inconvénient; l’on tâcha d’y obvier par des citernes, dont on trouve encore des restes en forme de caves voûtées, pavées et murées avec le plus grand soin[32]. Alexandre parut, et, pour satisfaire son barbare orgueil, Tyr fut ruinée; mais bientôt rétablie, ses nouveaux habitants profitèrent de la jetée par laquelle les Macédoniens s’étaient avancés jusqu’à l’île, et ils amenèrent l’aqueduc jusqu’à la tour où l’on puise encore l’eau. Maintenant que les arcades ont manqué, comment l’y trouve-t-on encore? La raison en doit être, que l’on avait ménagé dans leurs fondements des conduits secrets qui continuent toujours de l’amener des puits. La preuve que l’eau de la tour vient de Ras-el-àên est qu’à cette source elle se trouble en octobre comme à la tour; qu’alors elle a la même couleur, et en tout temps le même goût. Ces conduits doivent être nombreux; car il est arrivé plusieurs voies d’eau près de la tour, sans que son puits ait cessé d’en fournir.
La puissance de Tyr sur la Méditerranée et dans l’Occident est assez connue; Carthage, Utique, Cadix, en sont des monuments célèbres. L’on sait que cette ville étendait sa navigation jusque dans l’Océan, et la portait au nord par delà l’Angleterre, et au sud par delà les Canaries. Ses relations à l’Orient, quoique moins connues, n’étaient pas moins considérables; les îles de Tyrus et Aradus (aujourd’hui Barhain), dans le golfe Persique, les villes de Faran et Phœnicum Oppidum, sur la mer Rouge, déja ruinées au temps des Grecs, prouvent que les Tyriens fréquentèrent dès long-temps les parages de l’Arabie et de la mer de l’Inde; mais il existe un fragment historique qui contient à ce sujet des détails d’autant plus précieux, qu’ils offrent dans des siècles reculés un tableau de mouvements analogues à ce qui se passe encore de nos jours. Je vais citer les paroles de l’écrivain, avec leur enthousiasme prophétique, en rectifiant des applications qui jusqu’ici ont été mal saisies.
«Ville superbe, qui reposes au bord des mers! Tyr! qui dis: Mon empire s’étend au sein de l’Océan; écoute l’oracle prononcé contre toi! Tu portes ton commerce dans des îles (lointaines) chez les habitants de côtes (inconnues). Sous ta main les sapins de Sanir[33] deviennent des vaisseaux; les cèdres du Liban, des mâts; les peupliers de Bisan, des rames. Tes matelots s’asseyent sur le buis de Chypre[34] orné d’une marqueterie d’ivoire. Tes voiles et tes pavillons sont tissus du beau lin de l’Égypte; tes vêtements sont teints de l’hyacinthe et de la pourpre de l’Hellas[35] (l’Archipel). Sidon et Arouad t’envoient leurs rameurs; Djabal (Djebilé), ses habiles constructeurs: tes géomètres et tes sages guident eux-mêmes tes proues. Tous les vaisseaux de la mer sont employés à ton commerce. Tu tiens à ta solde le Perse, le Lydien, l’Égyptien; tes murailles sont parées de leurs boucliers et de leurs cuirasses. Les enfants d’Arouad bordent tes parapets; et tes tours, gardées par les Djimedéens (peuple phénicien), brillent de l’éclat de leurs carquois. Tous les pays s’empressent de négocier avec toi. Tarse envoie à tes marchés de l’argent, du fer, de l’étain, du plomb. L’Yonie[36], le pays des Mosques et de Teblis[37], t’approvisionnent d’esclaves et de vases d’airain. L’Arménie t’envoie des mules, des chevaux, des cavaliers. L’Arabe de Dedan (entre Alep et Damas) voiture tes marchandises. Des îles nombreuses échangent avec toi l’ivoire et l’ébène. L’Araméen (les Syriens)[38] t’apporte le rubis, la pourpre, les étoffes piquées, le lin, le corail et le jaspe. Les enfants d’Israël et de Juda te vendent le froment, le baume, la myrrhe, le raisiné, la résine, l’huile; et Damas, le vin de Halboun (peut-être Halab, où il reste encore des vignes) et des laines fines. Les Arabes d’Oman offrent à tes marchands le fer poli, la cannelle, le roseau aromatique; et l’Arabe de Dedan des tapis pour s’asseoir. Les habitants du désert et les Kedar payent de leurs chevreaux et de leurs agneaux tes riches marchandises. Les Arabes de Saba et Ramé (dans l’Yémen) t’enrichissent par le commerce des aromates, des pierres précieuses et de l’or[39]. Les habitants de Haran, de Kalané (en Mésopotamie) et d’Adana (près de Tarse), facteurs de l’Arabe de Cheba (près de Dedan), de l’Assyrien et du Kaldéen, commercent aussi avec toi, et te vendent des châles, des manteaux artistement brodés, de l’argent, des mâtures, des cordages et des cédres; enfin les vaisseaux (vantés) de Tarse sont à tes gages. O Tyr, fière de tant de gloire et de richesses! bientôt les flots de la mer s’élèveront contre toi, et la tempête te précipitera au fond des eaux. Alors s’engloutiront avec toi tes richesses; avec toi périront en un jour ton commerce, tes négociants, tes correspondants, tes matelots, tes pilotes, tes artistes, tes soldats et le peuple immense qui remplit tes murailles. Tes rameurs déserteront tes vaisseaux; tes pilotes s’assiéront sur le rivage, l’œil morne contre terre. Les peuples que tu enrichissais, les rois que tu rassasiais, consternés de ta ruine, jetteront des cris de désespoir. Dans leur deuil, ils couperont leurs chevelures; ils jetteront la cendre sur leur front dénudé; ils se rouleront dans la poussière, et ils diront: Qui jamais égala Tyr, cette reine de la mer?»—Les révolutions du sort, ou plutôt la barbarie des Grecs du Bas-Empire et des Musulmans, ont accompli cet oracle. Au lieu de cette ancienne circulation si active et si vaste, Sour, réduit à l’état d’un misérable village, n’a plus pour tout commerce qu’une exportation de quelques sacs de grains et de coton en laine, et pour tout négociant qu’un facteur grec au service des Français de Saide, qui gagne à peine de quoi soutenir sa famille.—A neuf lieues au sud de Sour, est la ville d’Acre, en arabe Akka, connue dans les temps les plus reculés sous le nom d’Aco, et postérieurement sous celui de Ptolémaïs. Elle occupe l’angle nord d’une baie, qui s’étend, par un demi cercle de trois lieues, jusqu’à la pointe du Carmel. Depuis l’expulsion des Croisés, elle était restée presque déserte; mais de nos jours les travaux de Dâher l’ont ressuscitée; ceux que Djezzâr y a fait exécuter depuis dix ans la rendent aujourd’hui l’une des premières villes de la côte. On vante la mosquée de ce pacha comme un chef-d’œuvre de goût. Son bazar, ou marché couvert, ne le cède point à ceux d’Alep même; et sa fontaine publique surpasse en élégance celles de Damas. Ce dernier ouvrage est aussi le plus utile; car jusqu’alors Acre n’avait pour toute ressource qu’un assez mauvais puits; mais l’eau est restée, comme auparavant, de médiocre qualité. L’on doit savoir d’autant plus de gré au pacha de ces travaux, que lui-même en a été l’ingénieur et l’architecte: il fait ses plans, il trace ses dessins et conduit les ouvrages. Le port d’Acre est un des mieux situés de la côte, en ce qu’il est couvert du vent de nord et nord-ouest par la ville même; mais il est comblé depuis Fakr-el-Dîn. Djezzâr s’est contenté de pratiquer un abord pour les bateaux. La fortification, quoique plus soignée qu’aucune autre, n’est cependant d’aucune valeur; il n’y a que quelques mauvaises tours basses près du port qui aient des canons; encore ces pièces de fer rouillé sont-elles si mauvaises, qu’il en crève toujours quelques-unes à chaque fois qu’on les tire. L’enceinte du côté de la campagne n’est qu’un mur de jardin sans fossés.
Cette campagne est une plaine nue, plus profonde et moins large que celle de Sour; elle est entourée de petites montagnes qui s’étendent en tournant du cap Blanc au Carmel. Les ondulations du terrain y causent des bas-fonds où les pluies d’hiver forment des lagunes dangereuses en été par leurs vapeurs infectes. Du reste, le sol est fécond, et l’on y cultive avec le plus grand succès le blé et le coton. Ces denrées sont la base du commerce d’Acre, qui de jour en jour devient plus florissant. Dans ces derniers temps, le pacha, par un abus ordinaire en Turkie, l’avait tout concentré dans ses mains; l’on ne pouvait vendre de coton qu’à lui: l’on n’en pouvait acheter que de lui: les négociants européens ont eu beau réclamer les capitulations du sultan, Djezzâr a répondu qu’il était sultan dans son pays, et il a continué son monopole. Ces négociants sont surtout les Français, qui ont à Acre six comptoirs présidés par un consul: récemment il est survenu un agent impérial, et depuis un an un agent russe.
La partie de la baie d’Acre où les vaisseaux mouillent avec le plus de sûreté, est au nord du mont Carmel, au pied du village de Haifa (vulgo Caiffe). Le fond tient bien l’ancre et ne coupe pas les câbles; mais le lieu est ouvert au vent de nord-ouest, qui est violent sur toute cette côte. Le Carmel, qui domine au sud, est un pic écrasé et rocailleux, d’environ 350 toises d’élévation. On y trouve, parmi les broussailles, des oliviers et des vignes sauvages, qui prouvent que jadis l’industrie s’était portée jusque sur cet ingrat terrain; sur le sommet est une chapelle dédiée au prophète Élie, d’où la vue s’étend au loin sur la mer et sur la terre. Au midi, le pays offre une chaîne de montagnes raboteuses, couronnées de chênes et de sapins, où se retirent des sangliers et des onces. En tournant vers l’est, on aperçoit à six lieues le local de Nasra ou Nazareth, célèbre dans l’histoire du christianisme: c’est un village médiocre, peuplé d’un tiers de musulmans, et de deux tiers de Grecs catholiques. Les PP. de Terre-Sainte, dépendants du grand couvent de Jérusalem, y ont un hospice et une église. Ils sont ordinairement les fermiers du pays. Du temps de Dâher, ils étaient obligés de faire à ce chaik un cadeau de mille piastres à chaque femme qu’il épousait, et il avait soin de se marier presque toutes les semaines.
A environ deux lieues au sud-est de Nasra est le mont Tabor, d’où l’on a l’une des plus riches perspectives de la Syrie. Cette montagne est un cône tronqué de quatre à cinq cents toises de hauteur. Le sommet a deux tiers de lieue de circuit. Jadis il portait une citadelle; mais à peine en reste-t-il quelques pierres. De là l’on découvre au sud une suite de vallées et de montagnes qui s’étendent jusqu’à Jérusalem. A l’est, l’on voit comme sous ses pieds la vallée du Jourdain et le lac de Tabarîé, qui semble encaissé dans un cratère de volcan. Au delà, la vue se perd vers les plaines du Hauran; puis tournant au nord, elle revient, par les montagnes de Hasbêya et de la Qâsmié, se reposer sur les fertiles plaines de la Galilée, sans pouvoir atteindre à la mer.
La rive orientale du lac de Tabarîé n’a de remarquable que la ville dont elle porte le nom, et la fontaine d’eaux chaudes minérales qui en est voisine. Cette fontaine est située dans la campagne, à un quart de lieue de Tabarîé. Faute de soin, il s’y est entassé une boue noire, qui est un véritable éthiops martial. Les personnes attaquées de douleurs rhumatismales trouvent des soulagements et même la guérison dans les bains de cette boue. Quant à la ville, ce n’est qu’un monceau de décombres, habité tout au plus par 100 familles. A sept lieues au nord de Tabarîé, sur la croupe d’une montagne, est la ville ou le village de Safad, berceau de la puissance de Dâher. A cette époque, il était devenu le siége d’une école arabe, où les docteurs motouâlis formaient des élèves dans la science de la grammaire, et l’interprétation allégorique du Qôran. Les juifs, qui croient que le messie doit établir le siége de son empire à Safad, avaient aussi pris ce lieu en affection, et s’y étaient rassemblés au nombre de 50 à 60 familles; mais le tremblement de 1759 a tout détruit; et Safad, regardé de mauvais œil par les Turks, n’est plus qu’un village presque abandonné. En remontant de Safad au nord, l’on suit une chaîne de hautes montagnes qui, sous le nom de Djebal-el-Chaîk, fournissent d’abord les sources du Jourdain, puis une foule de ruisseaux dont s’arrose la plaine de Damas. Le local élevé d’où partent ces ruisseaux compose un petit pays que l’on appelle Hasbêya. En ce moment il est gouverné par un émir, parent et rival de l’émir Yousef; il en paie à Djezzâr une ferme de 60 bourses. Le sol est montueux, et ressemble beaucoup au bas Liban; le prolongement de ces montagnes le long de la vallée de Beqâà est ce que les anciens appellent Antiliban, à raison de ce qu’il est parallèle au Liban des Druzes et des Maronites. La vallée de Beqâà, qui en forme la séparation, est l’ancienne Cœle-Syrie, ou Syrie-Creuse proprement dite. Sa disposition en encaissement profond, en y rassemblant les eaux des montagnes, en a fait de tout temps un des plus fertiles cantons de la Syrie; mais aussi en y concentrant les rayons du soleil, elle y produit en été une chaleur qui ne le cède pas même à l’Égypte. L’air néanmoins n’y est pas malsain, et sans doute parce qu’il est sans cesse renouvelé par le vent du nord, et que les eaux sont vives et non stagnantes. L’on y dort impunément sur les terrasses. Avant le tremblement de 1759, tout ce pays était couvert de villages et de cultures aux mains des Motouâlis; mais les ravages que causa ce phénomène, et ceux que les guerres des Turks y ont fait succéder, ont presque tout détruit. Le seul lieu qui mérite l’attention, est la ville de Balbek.
Balbek, célèbre chez les Grecs et les Latins sous le nom d’Hêlios-polis, ou ville du soleil, est située au pied de l’Antiliban, précisément à la dernière ondulation de la montagne dans la plaine. En arrivant par le midi, l’on ne découvre la ville qu’à la distance d’une lieue et demie, derrière un rideau d’arbres dont elle couronne la verdure par un cordon blanchâtre de dômes et de minarets. Au bout d’une heure de marche, l’on arrive à ces arbres qui sont de très-beaux noyers; et bientôt, traversant des jardins mal cultivés, par des sentiers tortueux, l’on se trouve conduit au pied de la ville. Là se présente en face un mur ruiné, flanqué de tours carrées, qui monte à droite sur la pente, et trace l’enceinte de l’ancienne ville. Ce mur, qui n’a que 10 à 12 pieds de hauteur, laisse voir dans l’intérieur des terrains vides et des décombres qui sont partout l’apanage des villes turkes; mais ce qui attire toute l’attention sur la gauche est un grand édifice, qui, par sa haute muraille et ses riches colonnes, s’annonce pour un de ces temples que l’antiquité a laissés à notre admiration. Ce monument, qui est un des plus beaux et des mieux conservés de l’Asie, mérite une description particulière.
Pour le détailler avec ordre, il faut se supposer descendre de l’intérieur de la ville; après avoir traversé les décombres et les huttes dont elle est pleine, l’on arrive à un terrain vide qui fut une place[40]; là, en face, s’offre à l’ouest une grande masure AA, formée de deux pavillons ornés de pilastres, joints à leur angle du fond par un mur de 160 pieds de longueur: cette façade domine le sol par une espèce de terrasse, au bord de laquelle on distingue avec peine les bases de 12 colonnes, qui jadis régnaient d’un pavillon à l’autre, et formaient le portique. Le portail est obstrué de pierres entassées; mais si l’on en surmonte l’obstacle, l’on pénètre dans un terrain vide, qui est une cour hexagone B, de 180 pieds de diamètre. Cette cour est semée de fûts de colonnes brisées, de chapiteaux mutilés, de débris de pilastres, d’entablements, de corniches, etc.; tout autour règne un cordon d’édifices ruinés CC, qui présentent à l’œil tous les ornements de la plus riche architecture. Au bout de cette cour, toujours en face à l’ouest, est une issue D, qui jadis fut une porte par où l’on aperçoit une plus vaste perspective de ruines, dont la magnificence sollicite la curiosité. Pour en jouir, il faut monter une pente, qui fut l’escalier de cette issue, et l’on se trouve à l’entrée d’une cour carrée E beaucoup plus spacieuse que la première[41]. C’est de la D qu’est pris le point de vue de la gravure que j’ai jointe: le premier coup d’œil se porte naturellement au bout de cette cour, où six énormes colonnes F, saillant majestueusement sur l’horizon, forment un tableau vraiment pittoresque. Un objet non moins intéressant est une autre file de colonnes qui règne à gauche, et s’annonce pour le péristyle d’un temple G; mais avant d’y passer, l’on ne peut sur les lieux refuser des regards attentifs aux édifices H qui enferment cette cour à droite et à gauche. Ils font une espèce de galerie distribuée par chambres hhhhh, dont on compte sept sur chacune des grandes ailes; savoir, deux en demi-cercle, et cinq en carré long. Le fond de ces chambres conserve des frontons de niches i et de tabernacles l, dont les soutiens sont détruits. Du côté de la cour elles étaient ouvertes, et n’offraient que quatre et six colonnes m toutes détruites. Il n’est pas facile d’imaginer l’usage de ces appartements; mais l’on n’en admire pas moins la beauté de leurs pilastres n, et la richesse de la frise de l’entablement O. L’on ne peut non plus s’empêcher de remarquer l’effet singulier qui résulte du mélange des guirlandes, des feuillures des chapiteaux, et des touffes d’herbes sauvages qui pendent de toutes parts. En traversant la cour dans sa longueur, l’on trouve au milieu une petite esplanade carrée i, où fut un pavillon dont il ne reste que les fondements. Enfin, l’on arrive au pied des six colonnes F: c’est alors que l’on conçoit toute la hardiesse de leur élévation, et la richesse de leur taille. Leur fût a 21 pieds 8 pouces de circonférence, sur 58 de longueur; en sorte que la hauteur totale, y compris l’entablement O, est de 71 à 72 pieds. L’on s’étonne d’abord de voir cette superbe ruine ainsi solide et sans accompagnements; mais en examinant le terrain avec attention, l’on reconnaît toute une suite de bases qui tracent un carré long FF de 268 pieds sur 146 de large: l’on en conclut que ce fut là le péristyle d’un grand temple, objet premier et principal de toute cette construction. Il présentait à la grande cour, c’est-à-dire à l’orient, une face de 10 colonnes sur 19 de flanc (total 54). Son terrain était un carré long de plain-pied avec cette cour, mais plus étroit qu’elle; en sorte qu’il ne restait autour de la colonnade qu’une terrasse de 27 pieds de large: l’esplanade qui en résulte domine la campagne du côté de l’ouest, par un mur L, escarpé d’environ 30 pieds: à mesure que l’on se rapproche de la ville, l’escarpement diminue; en sorte que le sol des pavillons se trouve de niveau avec la dernière pente de la montagne: d’où il résulte que tout le terrain des cours a été rapporté. Tel fut le premier état de cet édifice; mais par la suite on a comblé le flanc du midi du grand temple, pour en bâtir un plus petit, qui est celui dont le péristyle et la cage subsistent encore. Ce temple G, situé plus bas que l’autre de quelques pieds, présente un flanc de treize colonnes, sur huit de front (total 38). Elles sont également d’ordre corinthien; leur fût a 15 pieds 8 pouces de circonférence sur 44 de hauteur. L’édifice qu’elles environnent est un carré long, dont la face d’entrée, tournée à l’orient, se trouve hors de la ligne de l’aile gauche de la grande cour. L’on n’y peut arriver qu’à travers des troncs de colonnes, des amas de pierres, et même un mauvais mur dont on l’a masquée. Lorsque l’on a surmonté ces obstacles, on se trouve à la porte, et de là les yeux peuvent parcourir une enceinte g qui fut la demeure d’un dieu; mais au lieu du spectacle imposant d’un peuple prosterné, et d’une foule de prêtres offrant des sacrifices, le ciel ouvert par la chute de la voûte ne laisse voir qu’un chaos de décombres entassés sur la terre, et souillés de poussière et d’herbes sauvages. Les murs, jadis couverts de toutes les richesses de l’ordre corinthien, n’offrent plus que des frontons de niches et de tabernacles, dont presque tous les soutiens sont tombés. Entre ces niches, règnent des pilastres cannelés, dont le chapiteau supporte un entablement plein de brèches; ce qui en reste conserve une riche frise de guirlandes, soutenues d’espace en espace par des têtes de satyre, de cheval, de taureau, etc. Sur cet entablement, s’élevait jadis la voûte, dont la portée avait 57 pieds de large, sur 110 de longueur. Le mur qui la soutenait en a 31 d’élévation, sans aucune fenêtre. L’on ne peut se faire une idée des ornements de cette voûte que par l’inspection des débris répandus à terre; mais elle ne pouvait être plus riche que celle de la galerie du péristyle: les grandes parties qui en subsistent offrent des encadrements à losange, où sont représentées en relief les scènes de Jupiter assis sur son aigle, de Léda caressée par le cygne, de Diane portant l’arc et le croissant, et divers bustes qui paraissent être des figures d’empereurs et d’impératrices. Il serait trop long de rapporter tous les détails de cet étonnant édifice. Les amateurs des arts les trouveront consignés avec la plus grande vérité dans l’ouvrage publié en 1757, à Londres, sous le titre de Ruines de Balbek[42]. Cet ouvrage, rédigé par M. Robert Wood, est dû surtout aux soins et à la magnificence du chevalier Dawkins, qui visita, en 1751, Balbek et Palmyre. On ne peut rien ajouter à la fidélité de la description de ces voyageurs; mais depuis leur passage, il est arrivé quelques changements: par exemple, ils ont trouvé neuf grandes colonnes debout, et en 1784 je n’en ai trouvé que six F. Ils en comptèrent 29 au petit temple; il n’en reste plus que 20: c’est le tremblement de 1759 qui en a causé la chute; il a aussi tellement ébranlé les murs du petit temple, que la pierre de la soffite[43] de la porte a glissé entre les deux qui l’avoisinent, et est descendue de huit pouces; en sorte que le corps de l’oiseau sculpté sur cette pierre, se trouve suspendu, détaché de ses ailes et de deux guirlandes qui, de son bec, aboutissent à deux génies. La nature n’a pas été ici le seul agent de destruction; les Turks y ont beaucoup contribué pour les colonnes. Leur motif est de s’emparer des axes de fer qui servent à joindre les deux ou trois pièces dont chaque fût est composé. Ces axes remplissent si bien leur objet, que plusieurs colonnes ne se sont pas déjointes dans leur chute: une entre autres, comme l’observe M. Wood, a enfoncé une pierre du mur du temple, plutôt que de se disloquer. Rien de si parfait que la coupe de ces pierres; elles ne sont jointes par aucun ciment, et cependant la lame d’un couteau n’entre pas dans leurs interstices. Après tant de siècles de construction, elles ont, pour la plupart, conservé la couleur blanche qu’elles avaient d’abord. Ce qui étonnera davantage, c’est l’énormité de quelques-unes dans tout le mur qui forme l’escarpement. A l’ouest L, la seconde assise est formée de pierres qui ont depuis 28 jusqu’à 35 pieds de longueur, sur environ 9 de hauteur. Par-dessus cette assise, à l’angle du nord-ouest, il y a trois pierres qui à elles seules occupent un espace de 175 pieds ½; à savoir, la première, 58 pieds 7 pouces; la deuxième, 58 pieds 11 pouces, et la troisième 58 pieds juste, sur une épaisseur commune de 12 pieds. La nature de ces pierres est un granit blanc à grandes facettes luisantes comme le gypse; sa carrière règne sous toute la ville et dans la montagne adjacente: elle est ouverte en plusieurs lieux, et entre autres sur la droite en arrivant à la ville. Il y est resté une pierre taillée sur trois faces, qui a 69 pieds 2 pouces de long, sur 12 pieds 10 pouces de large, et 13 pieds 3 pouces d’épaisseur. Comment les anciens ont-ils manié de telles masses? C’est sans doute un problème de mécanique curieux à résoudre. Les habitants de Balbek l’expliquent commodément, en supposant que cet édifice a été construit par les Djénoûn ou Génies[44], sous les ordres du roi Salomon; ils ajoutent que le motif de tant de travaux fut de cacher dans les souterrains d’immenses trésors qui y sont encore; plusieurs d’entre eux, dans le dessein de s’en saisir, sont descendus dans les voûtes qui règnent sous tout l’édifice; mais l’inutilité de leurs recherches, et les avanies que les commandants en ont pris occasion de leur faire, les en ont dégoûtés; ils croient les Européens plus heureux; et l’on tenterait vainement de les dissuader de l’idée où ils sont que nous avons l’art magique de rompre les talismans. Que peuvent les raisonnements contre l’ignorance et l’habitude? Il ne serait pas moins ridicule de vouloir leur démontrer que Salomon n’a point connu l’ordre corinthien, usité seulement sous les empereurs de Rome; mais leur tradition au sujet de ce prince donne lieu à trois remarques importantes.
La première est que toute tradition sur la haute antiquité est aussi nulle chez les Orientaux que chez les Européens. Parmi eux, comme parmi nous, les faits de cent ans, quand ils ne sont pas écrits, sont altérés, dénaturés, oubliés: attendre d’eux des éclaircissements sur ce qui s’est passé au temps de David ou d’Alexandre, c’est comme si on demandait aux paysans de Flandre des nouvelles de Clovis ou de Charlemagne.
La deuxième est que, dans toute la Syrie, les Mahométans, comme les Juifs et les Chrétiens, attribuent tous les grands ouvrages à Salomon; non que la mémoire s’en soit perpétuée sur les lieux, mais parce qu’ils font des applications des passages de l’ancien Testament: c’est, avec l’Évangile, la source de presque toutes les traditions, parce que ce sont les seuls livres historiques qui soient lus et connus; mais comme les interprètes sont très-ignorants, leurs applications manquent presque toujours de vérité: c’est ainsi qu’ils sont en erreur, quand ils disent que Balbek est la domus saltûs Libani de Salomon; et ils choquent également la vraisemblance, quand ils attribuent à ce roi les puits de Tyr et les édifices de Palmyre.
Enfin, une troisième remarque est que la croyance aux trésors cachés s’est accréditée et se soutient par des découvertes qui se font effectivement de temps à autre. Il n’y a pas dix ans que l’on trouva à Hébron un petit coffre plein de médailles d’or et d’argent, avec un livre d’ancien arabe, traitant de la médecine. Dans le pays des Druzes, un particulier découvrit aussi, il y a quelque temps, une jarre où il trouva des monnaies d’or faites en croissant; mais comme les commandants s’attribuent ces découvertes, et que, sous pretexte de les faire restituer, ils ruinent ceux qui les ont faites, les propriétaires s’efforcent d’en dérober la connaissance: ils fondent en secret les monnaies anciennes, où même ils les recachent par ce même esprit de crainte qui les fit enfouir dans les temps anciens, et qui indique la même tyrannie.
D’après la magnificence extraordinaire du temple de Balbek, on s’étonnera avec raison que les écrivains grecs et latins en aient si peu parlé. Wood, qui les a compulsés à ce sujet, n’en a trouvé de mention que dans un fragment de Jean d’Antioche, qui attribue la construction de cet édifice à l’empereur Antonin-le-Pieux. Les inscriptions qui subsistent sont conformes à cette opinion, et elle explique très-bien pourquoi l’ordre employé est le corinthien, puisque cet ordre ne fut bien usité que dans le troisième âge de Rome; mais l’on ne doit pas alléguer, pour la confirmer encore, l’oiseau sculpté sur la soffite: si son bec crochu, si ses grandes serres et le caducée qu’elles tiennent doivent le faire regarder comme un aigle, l’aigrette de sa tête, semblable à celle de certains pigeons, prouve qu’il n’est point l’aigle romain: d’ailleurs il se retrouve le même au temple de Palmyre, et par cette raison il s’annonce pour un aigle oriental, consacré au soleil, qui fut la divinité de ces deux temples. Son culte existait à Balbek dès la plus haute antiquité. Sa statue, semblable à celle d’Osiris, y avait été transportée d’Héliopolis d’Égypte. On l’y adorait avec des cérémonies que Macrobe décrit dans son livre curieux des Saturnales[45]. Wood suppose, avec raison, que ce fut de ce culte que vint le nom de Balbek, qui signifie en syriaque ville de Bal, c’est-à-dire du soleil. Les Grecs, en disant Héliopolis, n’ont fait, comme en bien d’autres cas, qu’une traduction littérale de l’oriental. On ignore l’état que put avoir cette ville dans la haute antiquité; mais il est à présumer que sa position sur la route de Tyr à Palmyre lui donna quelque part au commerce de ces opulentes métropoles. Sous les Romains, au temps d’Auguste, elle est citée comme tenant garnison; et il reste sur le mur de la porte du midi, à droite en entrant, une inscription qui en fait preuve; car on y lit en lettres grecques: Kenturia prima. 140 ans après cette époque, Antonin y bâtit le temple actuel à la place de l’ancien, qui sans doute tombait en ruines; mais le christianisme ayant pris l’ascendant sous Constantin, le temple moderne fut négligé, puis converti en église, dont il reste un mur qui masquait le sanctuaire de l’idole. Il subsista ainsi jusqu’à l’invasion des Arabes: il est probable qu’ils envièrent aux chrétiens une si belle possession. L’église moins fréquentée se dégrada: les guerres survinrent; on en fit un lieu de défense; l’on bâtit sur le mur de l’enceinte, sur les pavillons et aux angles, des créneaux qui existent encore; et de ce moment, le temple, exposé au sort de la guerre, tomba rapidement en ruines.
L’état de la ville n’est pas moins déplorable; le mauvais gouvernement des émirs de la maison de Harfouche lui avait déja porté des atteintes funestes; le tremblement de 1759 acheva de la ruiner. Les guerres de l’émir Yousef et de Djezzâr ont encore aggravé sa situation; de 5000 habitants que l’on y comptait en 1751, il n’en reste pas 1200, tous pauvres, sans industrie, sans commerce, et sans autres cultures que quelques cotons, quelques maïs et des pastèques. Dans toute cette partie, le sol est maigre, et continue d’être tel, soit en remontant au nord, soit en descendant au sud-est vers Damas.
CHAPITRE VI.
Du pachalic de Damas.
LE pachalic de Damas, quatrième et dernier de la Syrie, en occupe presque toute la partie orientale. Il s’étend au nord, depuis Marra, sur la route d’Alep, jusqu’à Habroun, dans le sud-est de la Palestine: la ligne de ses limites à l’ouest suit les montagnes des Ansârîé, celles de l’Antiliban, le cours supérieur du Jourdain; puis traversant ce fleuve au pays de Bisân, elle enveloppe Nâblous, Jérusalem, Habroun, et passe à l’orient dans le désert, où elle s’avance plus ou moins, selon que le pays est cultivable; mais en général elle s’y éloigne peu des dernières montagnes, à l’exception du canton de Tadmour ou Palmyre, vers lequel elle prend un prolongement de cinq journées.
Dans cette vaste étendue de pays, le sol et les produits sont variés; les plaines du Hauran, et celles des bords de l’Oronte sont les plus fertiles; elles rendent du froment, de l’orge, du doura, du sésame et du coton. Le pays de Damas et le haut Beqâà, sont d’un sol graveleux et maigre, plus propre aux fruits et au tabac qu’aux autres denrées. Toutes les montagnes sont attribuées aux oliviers, aux mûriers, aux fruits, et en plusieurs lieux aux vignes, dont les Grecs font du vin, et les Musulmans des raisins secs.
Le pacha jouit de tous les droits de sa place; ils sont plus considérables que ceux d’aucune autre; car outre la ferme générale et le commandement absolu, il est encore conducteur de la caravane sacrée de la Mekke, sous le nom très-respecté d’émir-Hadj[46]. Les Musulmans attachent une si grande importance à cette conduite, que la personne d’un pacha qui s’en acquitte bien devient inviolable même pour le sultan; il n’est plus permis de verser son sang. Mais le divan sait tout concilier; et quand un tel homme encourt sa disgrace, il satisfait tout à la fois au littéral de la loi et à sa vengeance, en le faisant piler dans un mortier, ou étouffer dans un sac, ainsi qu’il y en a eu plusieurs exemples.
Le tribut du pacha au sultan n’est que de quarante-cinq bourses (cinquante-six mille deux cent cinquante livres); mais il est chargé de tous les frais du Hadj. On les évalue à six mille bourses, ou sept millions cinq cent mille livres. Ils consistent en provisions de blé, d’orge, de riz, etc., et en louage de chameaux qu’il faut fournir aux troupes d’escorte, et à beaucoup de pèlerins. En outre, l’on doit payer dix-huit cents bourses aux tribus arabes qui sont sur la route, pour obtenir un libre passage. Le pacha se rembourse sur le miri ou impôt des terres, soit qu’il le perçoive lui-même, soit qu’il le sous-afferme, comme il arrive en plusieurs lieux. Il ne jouit pas des douanes; elles sont régies par le deftardâr ou maître des registres, pour être employées à la solde des janissaires et des gardes des châteaux qui sont sur la route de la Mekke. Le pacha hérite en outre de tous les pèlerins qui meurent en route; et cet article n’est pas sans importance, car l’on a observé que c’étaient toujours les plus riches. Enfin, il a son industrie, qui consiste à prêter à intérêt de l’argent aux marchands et aux laboureurs, et à en prendre à qui bon lui semble, à titre de balse ou d’avanie.
Son état militaire consiste en six ou sept cents janissaires, moins mal tenus et plus insolens qu’ailleurs; en autant de Barbaresques nus et pillards comme partout, et en huit à neuf cents délibaches ou cavaliers. Ces troupes, qui passent en Syrie pour un corps d’armée considérable, lui sont nécessaires, non-seulement pour l’escorte de la caravane, et pour réprimer les Arabes, mais encore contre ses propres sujets, pour la perception du miri. Chaque année, trois mois avant le départ du Hadj, il fait ce qu’on appelle la tournée; c’est-à-dire qu’escorté de ses troupes, il parcourt son vaste gouvernement, en faisant contribuer les villes et les villages. La liquidation se passe rarement sans troubles; le peuple ignorant, excité par des chefs factieux, ou provoqué par l’injustice du pacha, se révolte souvent, et paie sa dette à coups de fusil; les habitants de Nâblous, de Bethlem et de Habroun, se sont fait en ce genre une réputation qui leur vaut des franchises particulières; mais aussi, lorsque l’occasion se présente, on leur fait payer au décuple les intérêts et les dommages. Le pachalic de Damas, par sa situation, est plus exposé qu’aucun autre aux incursions des Arabes-Bedouins: cependant on observe qu’il est le moins ruiné de la Syrie. La raison qu’on en donne est qu’au lieu d’en changer fréquemment les pachas, comme elle fait ailleurs, la Porte le donne ordinairement à vie: dans ce siècle, on l’a vu occupé pendant cinquante ans par une riche famille de Damas, appelée El-Adm, dont un père et trois frères se sont succédés. Asàd, le dernier d’entre eux, dont nous avons parlé dans l’histoire de Dâher, l’a tenu quinze ans, pendant lesquels il a fait un bien infini. Il avait établi assez de discipline parmi ses soldats, pour que les paysans fussent à l’abri de leurs pillages. Sa passion était, comme à tous les gens en place de la Turkie, d’entasser de l’argent: mais il ne le laissait point oisif dans ses caisses; et par une modération inouïe dans ce pays, il n’en retirait qu’un intérêt de six pour cent[47]. On cite de lui un trait qui donnera une idée de son caractère: s’étant un jour trouvé dans un besoin d’argent, les délateurs qui environnent les pachas lui conseillèrent d’imposer une avanie sur les chrétiens et sur les fabricants d’étoffes. Combien croyez-vous que cela puisse me rendre? dit Asàd: Cinquante à soixante bourses, lui répondirent-ils. Mais, répliqua-t-il, ce sont des gens peu riches; comment feront-ils cette somme? Seigneur, ils vendront les joyaux de leurs femmes, et puis ce sont des chiens.—Je veux éprouver, reprit le pacha, si je serai plus habile avaniste que vous. Dans le jour même il envoie ordre au mofti de venir le trouver secrètement et de nuit: le mofti arrivé, Asàd lui déclare «qu’il a appris que depuis long-temps il mène dans sa maison une vie très-irrégulière; que lui, chef de la loi, boit du vin et mange du porc, contre les préceptes du livre très-pur; qu’il a résolu d’en faire part au mofti de Stamboul (Constantinople), mais qu’il a voulu l’en prévenir, afin qu’il n’eût point à lui reprocher de perfidie.» Le mofti, effrayé de cette menace, le conjure de s’en désister; et comme chez les Turks on traite ouvertement les affaires, il lui promet un présent de mille piastres. Le pacha rejette l’offre; le mofti double et triple la somme; enfin ils s’accordent pour six mille piastres, avec engagement réciproque de garder un profond silence. Le lendemain Asàd fait appeler le qâdi, lui tient des propos semblables, lui dit qu’il est informé d’abus criants dans sa gestion; qu’il a connaissance de telle affaire, qui ne va pas moins qu’à lui faire couper la tête. Le qâdi confondu, implore sa clémence, négocie comme le mofti, s’accommode pour une somme pareille, et se retire fort content d’échapper à ce prix. Après le qâdi vint l’ouâli, puis le naqîb, l’aga des janissaires, le mohteseb, et enfin les plus riches marchands turks et chrétiens. Chacun d’eux, pris pour les délits de son état, et surtout pour l’article des femmes, s’empressa d’en acheter le pardon par une contribution. Lorsque la somme totale fut rassemblée, le pacha se retrouvant avec ses familiers, leur dit: Avez-vous entendu dire dans Damas qu’Asàd ait jeté une avanie? Non, seigneur.—Comment se fait-il donc que j’aie trouvé près de deux cents bourses que voici? Les délateurs de se récrier, d’admirer, de demander quel moyen il avait pris. J’ai tondu les beliers, répondit-il, plutôt que d’écorcher les agneaux et les chèvres. Après quinze années de règne, cet homme fut enlevé au peuple de Damas par les suites d’une intrigue dont on raconte ainsi l’histoire: vers 1755, un eunuque noir du sérail allant en pèlerinage à la Mekke, prit l’hospitalité chez Asàd; mais peu content de l’accueil simple qu’il en reçut, il ne voulut point repasser par Damas, et il prit sa route par Gaze. Hosein pacha, qui commandait alors en cette ville, mit du faste à bien traiter l’eunuque. Celui-ci, de retour à Constantinople, n’oublia pas ses deux hôtes: pour satisfaire à la fois sa reconnaissance et son ressentiment, il résolut de perdre Asàd, et d’élever Hosein à sa place. Ses intrigues eurent tant de succès, que dès 1756, Jérusalem fut détachée de Damas, et donnée à Hosein à titre de pachalic. L’année suivante il obtint Damas même: Asàd déposé se retira dans le désert, avec les gens de sa maison, pour éviter une plus grande disgrace. Le temps de la caravane arriva: Hosein la conduisit, selon le droit de sa place; mais au retour, ayant pris querelle avec les Arabes pour un paiement qu’il refusait, ils l’attaquèrent en force, battirent son escorte, et pillèrent complètement la caravane en 1757. A la nouvelle de ce désastre, ce fut dans l’empire une désolation comme à la perte d’une grande bataille; les familles de vingt mille pèlerins morts de soif, de faim, ou tués par les Arabes; les parents de nombre de femmes faites esclaves; les marchands intéressés à la cargaison dissipée, demandèrent vengeance de la lâcheté de l’émir Hadj, et du sacrilége des Bedouins. La Porte alarmée proscrivit d’abord la tête de Hosein; mais il se cacha si bien, que l’on ne put le surprendre: du sein de sa retraite, travaillant de concert avec l’eunuque, son protecteur, il entreprit de se disculper; et il y parvint au bout de trois mois, en produisant à la Porte une lettre, vraie ou fausse, d’Asàd, par laquelle il parut que ce pacha avait excité les Arabes à le venger de Hosein. Alors la proscription se tourna contre Asàd, et l’on n’attendit plus que l’occasion de la mettre en exécution.
Cependant le pachalic restait vacant: Hosein flétri n’y pouvait reparaître. La Porte désirait de réparer son affront, et de rétablir la sûreté du pèlerinage: elle jeta les yeux sur un homme singulier, dont les mœurs et l’histoire méritent que j’en dise deux mots. Cet homme, appelé Abd-Allah-el-Satadji, était né près de Bagdad, dans une condition obscure. S’étant mis de bonne heure à la solde du pacha, il avait passé les premières années de sa vie dans les camps, à la guerre, et avait fait en qualité de simple cavalier toutes les campagnes de Perse, contre Chah-Thamas-Koulikan. La bravoure et l’intelligence qu’il y montra, l’élevèrent de grade en grade jusqu’au pachalic de Bagdad même. Revêtu de cet éminent emploi, il s’y comporta avec tant de fermeté et de prudence, qu’il rétablit dans le pays la paix étrangère et domestique. La vie simple et militaire qu’il continua de mener, ne lui faisant pas éprouver de grands besoins d’argent, il n’en amassa point; mais les grands officiers du sérail de Constantinople, à qui cette modération ne rendait rien, trouvèrent mauvais le désintéressement d’Abd-Allah, et ils n’attendirent qu’un prétexte pour le déplacer: ils le trouvèrent dans la retenue qu’Abd-Allah fit d’une somme de 100,000 livres, provenant de la succession d’un marchand. A peine le pacha l’eut-il touchée qu’on en exigea le paiement; en vain représenta-t-il qu’il en avait payé de vieilles soldes de troupes; en vain demanda-t-il du délai, le vizir ne l’en pressa que plus vivement; et sur un second refus, il dépêcha un eunuque noir, muni en secret d’un kat-chérif, pour lui couper la tête. L’eunuque, arrivé aux environs de Bagdad, feignit d’être un malade qui voyageait pour sa santé: en cette qualité, il fit saluer le pacha, et par forme de politesse, il le pria de lui permettre une visite. Abd-Allah, qui connaissait l’esprit turk, se méfia de tant d’honnêteté, et soupçonna quelque raison secrète. Son trésorier, non moins versé dans les usages, et très-attaché à sa personne, le confirma dans ses soupçons; pour acquérir des certitudes, il lui proposa de visiter le paquet de l’eunuque, pendant qu’il serait chez le pacha avec sa suite. Abd-Allah approuva l’expédient. A l’heure indiquée, le trésorier va dans la tente de l’eunuque, et il y fait une recherche si exacte, qu’il découvre le kat-chérif caché dans le revers d’une pelisse: aussitôt il vole vers le pacha, le fait avertir de passer un instant dans une pièce voisine, et lui remet la découverte[48]. Abd-Allah, muni du fatal écrit, le cache dans son sein, et rentre dans l’appartement; puis reprenant d’un air tranquille la conversation avec l’eunuque: «Plus j’y pense, dit-il, seigneur aga, plus je m’étonne de votre voyage en ce pays. Bagdad est si loin de Stamboul; notre air est si peu vanté, que j’ai peine à croire que vous ne veniez nous demander que de la santé. Il est vrai, reprit l’aga, que je suis aussi chargé de vous demander en passant quelque à-compte des 100,000 livres. Passe encore, reprit le pacha; mais tenez, ajouta-t-il d’un air décidé, avouez que vous venez aussi pour ma tête. Écoutez; vous me connaissez de réputation; vous savez ce que vaut ma parole; je vous la donne: si vous me faites un aveu sincère, je vous relâcherai sans vous faire le moindre mal.» Alors l’eunuque commençant une longue défense, protesta qu’il venait sans noires intentions. Par ma tête! dit Abd-Allah, avouez-moi la vérité. L’eunuque continua sa défense.—Par vôtre tête. Il nia encore. Prenez-y garde. Par celle du sultan. Il persista encore.—Allons, dit Abd-Allah, c’en est fait, tu as prononcé ton arrêt; et tirant le kat-chérif: Reconnais-tu ce papier? «Voilà comme vous vous gouvernez là-bas: oui, vous êtes une troupe de scélérats qui vous jouez de la vie de quiconque vous déplaît, et qui vous livrez de la main à la main le sang des serviteurs du sultan. Il faut des têtes au vizir: il en aura une; qu’on la coupe à ce chien, et qu’on l’envoie à Constantinople.» Sur-le-champ l’ordre fut exécuté; et la suite de l’aga congédiée partit avec sa tête. Après ce coup, Abd-Allah eût pu profiter de la faveur du pays pour se révolter: il préféra de passer chez les Kourdes. Ce fut là que vint le trouver l’amnistie du sultan, et l’ordre de passer au pachalic de Damas. Il s’ennuyait dans son exil; il n’avait plus d’argent; il accepta la commission, et partit avec 100 hommes qui suivirent sa fortune. En arrivant aux frontières de son gouvernement, il apprit qu’Asàd était campé dans un lieu voisin; il en avait entendu parler comme du plus grand homme de la Syrie; il désirait de le voir. Il se déguisa; et suivi de six cavaliers, il se rendit à son camp, et demanda à lui parler: on l’introduisit, selon l’usage de ces camps, sans beaucoup de cérémonies. Après le salut, Asàd lui demande où il va, et d’où il vient; Abd-Allah répond qu’ils sont six à sept cavaliers kourdes qui cherchent du service; qu’ils savent que Satadji vient à Damas; qu’ils vont le trouver; mais qu’ayant appris en passant, que lui Asàd était campé dans le voisinage, il sont venus lui demander une ration. Volontiers, dit Asàd; mais connaissez-vous Satadji?—Oui.—Quel homme est-ce? Aime-t-il l’argent?—Non. Satadji ne s’embarrasse ni d’argent, ni de pelisses, ni de châles, ni de perles, ni de femmes; il n’aime que les bonnes armes de fer; les bons chevaux et la guerre. Il chérit la justice, protège la veuve et l’orphelin, lit le Qôran, vit de beurre et de laitage.—Est-il âgé? dit Asàd.—Moins qu’il ne paraît: la fatigue l’a prématuré: il est couvert de blessures, il a reçu un coup de sabre qui le fait boiter de la jambe gauche; un autre lui fait porter le cou sur l’épaule droite. Tenez, dit-il en se levant debout, depuis les pieds jusqu’à la tête c’est mon portrait. A ce mot, Asàd pâlit et se crut perdu; mais Abd-Allah se rasseyant, lui dit: Frère, rassure-toi; je ne suis pas un messager de l’antre des voleurs: je ne viens point pour te trahir: au contraire, si je puis t’être bon à quelque chose, emploie-moi, car nous sommes tous deux au même rang chez nos maîtres; ils m’ont rappelé, parce qu’ils veulent châtier les Bedouins. Quand ils auront satisfait leur vengeance de ce côté, ils en reviendront à ma tête. Dieu est grand: il en arrivera ce qu’il a décrété.
Abd-Allah se rendit dans ces sentiments à Damas; il y rétablit le bon ordre, il réprima les vexations des gens de guerre, et conduisit la caravane le sabre à la main, sans payer une piastre aux Arabes: pendant son administration, qui dura deux ans, le pays jouit de la plus parfaite tranquillité. On dormait les portes ouvertes, disent encore les habitants de Damas. Lui-même, souvent déguisé en mendiant, voyait par ses yeux; les traits de justice qui lui échappaient quelquefois sous ce déguisement, avaient établi une circonspection salutaire: on aime encore aujourd’hui à en citer quelques-uns. Par exemple, on rapporte qu’étant à Jérusalem dans sa tournée, il avait défendu à ses soldats de rien prendre, ni de commander sans salaire. Un jour qu’il rôdait déguisé en pauvre, tenant un petit plat de lentilles à la main, un soldat qui portait un fagot, l’obligea de s’en charger; après quelque résistance, il le mit sur son dos, et commença de marcher devant le délibache, qui le pressait en jurant. Un autre soldat reconnut le pacha, et fit signe à son camarade. Celui-ci de fuir et de s’échapper par des rues de traverse. Après quelques pas, Abd-Allah n’entendant plus son homme, se retourna, et fâché d’avoir manqué son coup, il ne put s’empêcher de jeter son faix à terre, en disant: Le coquin, il est si mauvais sujet qu’il a emporté mon salaire et mon plat de lentilles. Mais il ne le porta pas loin; car peu de jours après, le pacha le surprit à voler dans un jardin les légumes d’une pauvre femme qu’il maltraitait, et sur-le-champ il lui fit couper la tête.
Quant à lui, il ne put éviter le sort qu’il avait prévu: après avoir échappé plus d’une fois à des assassins apostés, il fut empoisonné par son neveu. Il s’en aperçut avant de mourir, et l’ayant fait appeler: Malheureux! lui dit-il, les scélérats t’ont séduit; tu m’as empoisonné pour profiter de ma dépouille: je pourrais avant de mourir tromper ton espoir et punir ton ingratitude; mais je connais les Turks; ils se chargeront de ma vengeance. En effet, à peine Satadji fut-il mort, qu’un capidji montra un ordre d’étrangler le neveu; ce qui fut exécuté. Toute l’histoire des Turks prouve qu’ils aiment la trahison, mais qu’ils punissent toujours les traîtres. Depuis Abd-Allah, le pachalic de Damas a passé successivement à Seliq, à Osman, à Mohammed, et à Darouich, fils d’Osman, qui l’occupait en 1784. Cet homme, qui n’a pas les talents de son père, en a retenu le caractère tyrannique; en voici un trait digne d’être cité: Au mois de novembre 1784, un village de chrétiens grecs, près de Damas, qui avait acquitté le miri, fut sommé de le payer une seconde fois. Les chaiks réclamant le registre qui constatait l’acquit, s’y refusèrent. Une des nuits suivantes, un parti de soldats assaillit le village, et tua trente-une personnes. Des malheureux paysans consternés portèrent les têtes à Damas, et implorèrent la justice du pacha. Après les avoir entendus, Darouich leur dit de déposer ces têtes dans l’église grecque, en attendant qu’il fît des recherches. Trois jours se passèrent; les têtes se corrompirent; on voulut les enterrer; mais pour cet effet, il fallait une permission du pacha, et on ne l’obtint qu’au prix de 40 bourses (50,000 livres).
Depuis un an (en 1785), Djezzâr profitant du crédit que son argent lui donne à la Porte, a dépossédé Darouich, et commande aujourd’hui à Damas; il aspire, dit-on, à y joindre Alep. Il semblerait que le divan dût lui refuser cet agrandissement qui le rendrait maître de toute la Syrie; mais outre que les affaires des Russes ne laissent pas le divan libre dans ses opérations, il s’inquiète peu des révoltes de ses préposés: une expérience constante lui a appris qu’ils retombent toujours dans ses filets. Djezzâr n’est pas propre à faire exception; car quoiqu’il ne manque pas de talents, et surtout de ruse[49], ce n’est pas un esprit capable d’imaginer ou d’exécuter un grand plan de révolution. La route qu’il suit est celle de tous ses prédécesseurs: il ne s’occupe du bien public qu’autant qu’il rentre dans ses intérêts particuliers. La mosquée qu’il a bâtie à Acre, est un monument de pure vanité, qui a consommé sans aucun fruit 3,000,000 de France: son bazar est plus utile sans doute; mais avant de songer au marché où se vendent les denrées, il eût fallu songer à la terre qui les produit: à une portée de fusil d’Acre, l’agriculture est languissante. La plupart de ses dépenses sont pour ses jardins, pour ses bains, pour ses femmes blanches: il en possédait dix-huit en 1784: et ces femmes sont d’une luxe dévorant. Maintenant que la satiété et l’âge surviennent, il prend la manie d’entasser de l’argent: cette avarice aliène ses soldats, et sa dureté lui fait des ennemis jusque dans sa maison. Déja deux de ses pages ont tenté de l’assassiner: il a eu le bonheur d’échapper à leurs pistolets; mais la fortune se lassera: il lui arrivera, comme à tant d’autres, d’être quelque jour surpris, et il n’aura recueilli de tant de soins à thésauriser, que d’avoir excité la cupidité de la Porte et la haine du peuple. Venons aux lieux remarquables de ce pachalic.
D’abord se présente la ville même de Damas, capitale et résidence des pachas. Les Arabes l’appellent el-châm, selon leur usage de donner le nom d’un pays à sa capitale. L’ancien nom oriental de Demechq n’est connu que des géographes. Cette ville est située dans une vaste plaine ouverte au midi et à l’est, du côté du désert, et serrée à l’ouest et au nord par des montagnes qui bornent d’assez près la vue. En récompense, il vient de ces montagnes une quantité de ruisseaux qui font du territoire de Damas, le lieu le mieux arrosé et le plus délicieux de la Syrie. Les Arabes n’en parlent qu’avec enthousiasme; et ils ne cessent de vanter la verdure et la fraîcheur des vergers, l’abondance et la variété des fruits, la quantité des courants d’eaux vives, et la limpidité des jets d’eau et des sources. C’est aussi le seul lieu où il y ait des maisons de plaisance isolées et en rase campagne: les naturels doivent mettre d’autant plus de prix à tous ces avantages, qu’ils sont plus rares dans les contrées environnantes. Du reste, le sol maigre, graveleux et rougeâtre, est peu propre aux grains; mais cette qualité tourne au profit des fruits, dont les sucs sont plus savoureux. Nulle ville ne compte autant de canaux et de fontaines. Chaque maison a la sienne. Toutes ces eaux sont fournies par trois ruisseaux, ou par trois branches d’une même rivière qui, après avoir fertilisé des jardins pendant trois lieues de cours, va se rendre au sud-est dans un bas-fond du désert, où elle forme un marais appelé Behairat el Mardj, c’est-à-dire lac du Pré.
Avec une telle situation l’on ne saurait disputer à Damas d’être une des plus agréables villes de la Turkie; mais il lui reste quelque chose à désirer pour la salubrité. On se plaint avec raison que les eaux blanchâtres de la Barrâdé sont froides et dures; on observe que les Damasquins sont sujets aux obstructions; que le blanc de leur peau est plutôt un blanc de convalescence que de santé; enfin, que l’abus des fruits, et surtout des abricots, y produit tous les étés et les automnes des fièvres intermittentes et des dyssenteries.
L’étendue de Damas consiste beaucoup plus en longueur qu’en largeur. Niebuhr, qui en a levé le plan géométrique, lui donne trois mille deux cent cinquante toises, c’est-à-dire, un peu moins d’une lieue et demie de circuit. En jugeant sur cette mesure par comparaison avec Alep, je suppose que Damas contient 40,000 habitans. La majeure partie est composée d’Arabes et de Turks; on estime que le nombre des chrétiens passe 15,000, dont les deux tiers sont schismatiques. Les Turks ne parlent point du peuple de Damas sans observer qu’il est le plus méchant de l’empire; l’Arabe, en jouant sur les mots, en a fait ce proverbe: Châmî, choûmî; Damasquin, méchant; on dit au contraire du peuple d’Alep, Halabi, tchelebi; Alepin, petit-maître. Par une distinction fondée sur le culte, on ajoute que les chrétiens y sont plus vils et plus fourbes qu’ailleurs; sans doute parce que les Musulmans y sont plus fanatiques et plus insolens; ils ont le même caractère que les habitans du Kaire; comme eux, ils détestent les Francs. L’on ne peut aller à Damas vêtu à l’européenne; nos négociants n’ont pu y former d’établissements; l’on n’y trouve que deux missionnaires capucins, et un médecin non avoué.
Cette intolérance des Damasquins est surtout entretenue par leur liaison avec la Mekke. Leur ville, disent-ils, est une ville sainte en qualité de porte de la Kiâbé; en effet, c’est à Damas que se rassemblent tous les pèlerins du nord de l’Asie, comme au Kaire ceux de l’Afrique. Chaque année le nombre s’en élève depuis 30 jusqu’à 50,000; plusieurs s’y rendent quatre à cinq mois d’avance; la plupart n’arrivent qu’à la fin du Ramadan. Alors Damas ressemble à une foire immense; l’on ne voit qu’étrangers de toutes les parties de la Turkie, et même de la Perse; tout est plein de chameaux, de chevaux, de mulets et de marchandises. Après quelques jours de préparatifs, toute cette foule se met confusément en marche, et faisant route par la frontière du désert, elle arrive en quarante jours à la Mekke, pour la fête du Bairâm. Comme cette caravane traverse le pays de plusieurs tribus arabes indépendantes, il a fallu faire des traités avec les Bedouins, leur accorder des droits de passage, et les prendre pour guides. Souvent il y a des disputes entre les chaiks à ce sujet; le pacha en profite pour améliorer son marché. Ordinairement la préférence est dévolue à la tribu de Sardié, qui campe au sud de Damas, le long du Hauran; le pacha envoie au chaik une masse d’armes, une tente et une pelisse, pour lui signifier qu’il le prend pour chef de conduite. De ce moment, ce chaik est chargé de fournir des chameaux à un prix convenu; il les tire de sa tribu et de celles de ses alliés, moyennant un louage également convenu; on ne lui répond d’aucun dommage, et toute perte par accident est pour son compte. Année commune, il périt dix mille chameaux; ce qui fait un objet de consommation très-avantageux aux Arabes.
Il ne faut pas croire que le motif de tant de frais et de fatigues soit uniquement la dévotion. L’intérêt pécuniaire y a une part encore plus considérable. La caravane est le moyen d’exploiter une branche de commerce très-lucrative. Presque tous les pèlerins en font un objet de spéculations. En partant de chez eux, ils se chargent de marchandises qu’ils vendent sur la route; l’or qui en provient, joint à celui dont ils se sont munis chez eux, est transporté à la Mekke, et là s’échange contre les mousselines et les indiennes du Malabar et du Bengale, les châles de Kachemire, l’aloès de Tunkin, les diamants de Golconde, les perles de Bahrain, quelque peu de poivre, et beaucoup de café d’Yémen. Quelquefois les Arabes du désert trompent l’espoir du marchand, en pillant les traîneurs, en enlevant des portions de caravane. Mais ordinairement les pèlerins reviennent à bon port; et alors leurs profits sont considérables. Dans tous les cas ils se paient par la vénération qui est attachée au titre de Hadji (pèlerin), et par le plaisir de vanter à leurs compatriotes les merveilles de la Kiâbé et du mont Arafât, de parler avec emphase de la prodigieuse foule des pèlerins et de la quantité des victimes, le jour du Bairâm; des fatigues qu’ils ont essuyées, des figures extraordinaires des Bedouins, et du désert sans eau, et du tombeau du prophète à Médine, qui n’est ni suspendu par un aimant, ni l’objet principal du pèlerinage. Ces récits faits au loin, produisent leur effet ordinaire, c’est-à-dire, qu’ils excitent l’admiration et l’enthousiasme des auditeurs, quoique de l’aveu des pèlerins sincères, il n’y ait rien de plus misérable que ce voyage; aussi cette admiration passagère n’a pas empêché d’établir un proverbe peu honorable pour ces pieux voyageurs: Défie-toi de ton voisin, dit l’Arabe, s’il a fait un Hadj; mais s’il en a fait deux, hâte-toi de déloger; et en effet, l’expérience a prouvé que la plupart des dévots de la Mekke ont une insolence et une mauvaise foi particulière, comme s’ils voulaient se venger d’avoir été dupes, en se faisant fripons.
Au moyen de cette caravane, Damas est le centre d’une circulation très-étendue. Par Alep, elle communique à l’Arménie, à l’Anatolie, au Diarbekr, et même à la Perse. Elle envoie au Kaire des caravanes qui, suivant une route fréquentée dès le temps des patriarches, marchent par Djesr-Yaqoub, Tabarié, Nâblous et Gaze. Elle reçoit des marchandises de Constantinople et d’Europe par Saide et Baîrout. Ce qui se consomme dans son enceinte est acquitté avec les étoffes de soie et de coton qui s’y fabriquent en quantité et avec assez d’art; avec les fruits secs de son territoire, et les pâtes sucrées de rose, d’abricot, de pêche, etc., dont la Turkie consomme pour près d’un million: le reste, traité par échanges, verse en passant un argent considérable, soit par les droits de douane, soit par le salaire que les marchands s’attribuent pour leur entremise. L’existence de ce commerce dans ces cantons, est de la plus haute antiquité. Il y a suivi diverses routes, selon les circonstances des gouvernements et des lieux; partout il a constamment produit sur ses pas une opulence dont les traces ont survécu à sa propre destruction. Le pachalic dont nous traitons, offre un monument en ce genre trop remarquable pour être passé sous silence. Je veux parler de Palmyre, si connue dans le troisième âge de Rome par le rôle brillant qu’elle joua dans les démêlés des Parthes et des Romains, par la fortune d’Odénat et de Zénobie, par leur chute et par sa propre ruine sous Aurélien. Depuis cette époque, son nom avait laissé un beau souvenir dans l’histoire; mais ce n’était qu’un souvenir; et faute de connaître en détail les titres de sa grandeur, l’on n’en avait que des idées confuses; à peine même les soupçonnait-on en Europe, lorsque sur la fin du siècle dernier, des négociants anglais d’Alep, las d’entendre les Bedouins parler des ruines immenses qui se trouvaient dans le désert, résolurent d’éclaircir les récits prodigieux qu’on leur en faisait. Une première tentative, en 1678, ne fut pas heureuse; les Arabes les dépouillèrent complétement, et ils furent obligés de revenir sans avoir rempli leur objet. Ils reprirent courage en 1691, et parvinrent enfin à voir les monuments indiqués. Leur relation, publiée dans les Transactions philosophiques, trouva beaucoup d’incrédules et de réclamateurs: on ne pouvait ni concevoir, ni se persuader comment, dans un lieu si écarté de la terre habitable, il avait pu subsister une ville aussi magnifique que leurs dessins l’attestaient. Mais depuis que le chevalier Dâkins (Dawkins), anglais, a publié, en 1753, les plans détaillés qu’il en avait lui-même pris sur les lieux en 1751, il n’y a plus eu lieu de douter, et il a fallu reconnaître que l’antiquité n’a rien laissé, ni dans la Grèce, ni dans l’Italie, qui soit comparable à la magnificence des ruines de Palmyre.