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Visages d'hier et d'aujourd'hui

JEAN MORÉAS

Reading edition

Jean Papadiamantopoulos, «que la noble Athène a nourri», les muses de l'Hymette nous l'avaient envoyé, pour qu'il secondât l'effort des muses françaises, au temps où furent un peu fatigués les poètes de notre Parnasse.

Il était de bonne maison grecque, fils de Diamant Papadiamantopoulos, magistrat et ami des lettres, volontiers poète et qui, peu de mois avant de mourir à quatre-vingt-quatorze ans, récitait encore des poèmes entiers de Gœthe; petit-fils de ce Papadiamantopoulos, primat de Patras, qui alla s'enfermer à Missolonghi et mourut noblement; arrière-petit-fils, par sa mère, de l'amiral Tombazis, l'un de ceux à qui les Grecs d'aujourd'hui rendent cet hommage:—«Sans eux, nous servirions encore le Turc!»

Mais, à l'époque où Jean Papadiamantopoulos était un adolescent d'Athènes, il n'y avait point à se signaler comme un héros. Jean Papadiamantopoulos fut élégant et cultiva les belles-lettres. A dix-huit ans, sa fine taille serrée dans une parfaite redingote, une large rose rouge à la boutonnière, il émerveillait ses compagnons d'âge. On admirait la pâleur quasi lunaire de son visage, ses yeux très noirs et pleins de rêve et son air, en somme, byronien.

Il était déjà poète, en français et en grec. Sous la signature de Néanthos, l'Almanach des familles publia l'une de ses œuvres, «la Fille du Nord»; et il paraît que cette fille du Nord était, dans la réalité quotidienne, une chanteuse allemande. Puis d'autres almanachs publièrent d'autres poèmes, qui déploraient la décadence de Bologne et qui chantaient, de façon lamartinienne et imprudente, le cimetière de Gênes. En outre, Jean Papadiamantopoulos traduisait, avec une prédilection singulière, des «scènes mexicaines» de Lucien Biard, de l'Hégésippe Moreau, de l'Arsène Houssaye, et voire «le Bon Dieu» de notre Béranger. Il éditait de petites revues, qui ne duraient pas longtemps.

La France l'attirait. Quand il eut seize ans, son père l'envoya passer le temps d'une convalescence à Patras. Il se fit avancer, par l'intendant de la propriété familiale, un millier de francs et, en tapinois, partit pour Paris. On dut le rappeler; et ce ne fut point commode.

A Paris, où il devint tout de go Jean Moréas, ses débuts datent de 1884. Les Syrtes parurent alors et, bientôt, les Cantilènes. Ces petits volumes firent du bruit et même causèrent du scandale, parce que divers critiques ne les trouvèrent pas clairs à leur gré. Il ne l'étaient pas extrêmement; ils l'étaient plus et mieux que ces messieurs ne le pensèrent. Alors, Jean Moréas publia, dans le Figaro, son manifeste. Ce fut le manifeste du symbolisme.

L'on n'est pas encore tout à fait revenu de l'étonnement, et même de l'irritation que suscita cette nouveauté littéraire. C'est un peu la faute des symbolistes. Ils commirent plus d'une erreur, dont la plus onéreuse fut de compter, parmi leurs camarades, quelques mystificateurs et des sots. Les meilleurs même agissaient avec impertinence et—fierté d'artistes excellents—s'amusaient de mettre dans l'embarras l'intelligence des multitudes. Mais leur principe était irréprochable: si l'on y songe, il n'est d'art véritable que symbolique, et l'art est déjà un symbole. En outre, ces poètes protestaient contre la médiocre littérature d'alors, laquelle était aux mains populacières des réalistes et aux mains débiles des parnassiens. La poésie parnassienne se mourait d'une sorte de lente consomption; le réalisme prenait tout, et avec quelle vulgarité!... Les symbolistes survinrent, préconisèrent et parfois réalisèrent un art plus profond, plus délicat et mieux conscient des authentiques devoirs de l'art.

Moréas, dans son manifeste, réclama pour la poésie l'expression des pures idées, et cette expression par le seul artifice possible, qui est l'image ou, en d'autres termes, le symbole. Pour passer à l'état littéraire, il faut que l'idée s'habille; et, son vêtement, c'est le symbole. Positivistes les uns et les autres, réalistes et parnassiens ne faisaient que décrire la réalité matérielle ou psychologique; et ils n'avaient qu'à la copier, directement, comme procède avec ses couleurs un peintre qui ne veut que reproduire le spectacle de la nature. Les poètes nouveaux, désireux d'évoquer les concepts, devaient recourir à d'autres prestiges. Ce fut la difficulté, ce fut aussi la glorieuse ambition de leur entreprise.

Ils brisèrent l'ancienne métrique et, avec les sons et les rythmes qu'ils inventaient, ils cherchèrent une musique imprévue, toute fraîche, encore expressive.

Quant à la langue, Moréas voulait qu'on l'enrichît; et voici ce qu'il demandait: «La bonne et luxuriante et fringante langue française d'avant les Vaugelas et les Boileau-Despréaux, la langue de François Rabelais et de Philippe de Commines, de Villon, de Rutebeuf et de tant d'autres écrivains libres et dardant le terme acut du langage, tels des toxotes de Thrace leurs flèches sinueuses.»

Évidemment!... Mais ce fut aussi le péril; et qu'arrive-t-il, mon Dieu, quand on laisse les écrivains maîtres du vocabulaire, quand on les engage à multiplier les mots?... Ils n'y sont que trop portés. Et, la langue des symbolistes,—hélas!... Lui, Moréas, avait, pour éviter les trop folles folies, son goût délicat. Mais d'autres!...

Moréas s'en aperçut. Et, en 1889, formulant à nouveau ses théories, avec la même ardeur que naguère, il ajoute pourtant ce conseil effaré: «Répudions seulement l'Inintelligible, ce charlatan!...»

Il y a, dans les Cantilènes et dans les Syrtes, de ravissants poèmes; et qui ne se rappelle, au moins, l'un d'eux, où passent, parmi des senteurs d'orange, des pèlerins à froc blond, des dames en robes de brocatelle, qu'on reconnaît, à leurs gestes dolents et jolis, pour de défuntes années et des rêves d'autrefois?

A cette époque où préludait le symbolisme, Jean Moréas était, au quartier Latin, un beau garçon de trente ans, noir et moustachu, portant sous un épais sourcil le monocle, s'habillant bien, coiffé du chapeau de soie et parlant haut, avec un accent de là-bas, qui scandait les mots, martelait hardiment les syllabes et, dans les cafés de la rive gauche, donnait de l'autorité à de vives, rudes, très éloquentes et orgueilleuses professions de foi.

On le rencontrait, et Verlaine, celui-ci beaucoup plus âgé, mal vêtu, en outre, bohème imperturbable, qui, pour le visage, ressemblait à Socrate et, pour le reste, à Diogène. En tel contraste, il furent, Verlaine et Moréas, les maîtres d'une ardente et incertaine jeunesse, éperdue au milieu de doctrines calamiteuses, et qui cherchait une esthétique.

Moréas ne resta pas symboliste très longtemps, et, à vrai dire, il le fut dans ses manifestes plus que dans ses poèmes. Son œuvre n'abonde pas en idées pures parées d'images. Je crois aussi qu'il fut choqué de l'usage que ses disciples, imprudents, firent du symbole.

Bref, en 1891, publiant le Pèlerin passionné, il désavouait les Cantilènes; et il déclarait mort le symbolisme, «école poétique éphémère et qui fut légitime», il préconisait «ce renouement de la tradition, qui est le but de l'École romane».

Il abandonne le symbole et il s'attache désormais à la réforme de la langue; il mérite le nom de «poète grammairien», que Maurice Barrès lui décerne.

Son projet, le voici. Les derniers classiques avaient anémié le vocabulaire. Les romantiques l'enrichirent, mais d'une façon bien hasardeuse; ils manquèrent d'une connaissance approfondie des traditions de la langue. Il faut faire ce qu'ils n'ont pas fait; il faut mettre la langue française en pleine possession de ses propres richesses, qu'elle néglige.

Cela est à noter, comme le caractère et comme l'originalité intéressante du vœu qu'énonça et pour lequel travaillait assidûment Jean Moréas. Tandis qu'autour de lui les poètes inventaient des mots, tandis qu'ils se laissaient aller à cette déplorable initiative et oubliaient qu'un mot tout neuf ne vaut rien, lui ne voulait augmenter le vocabulaire actuel que des ressources du vocabulaire ancien; et les autres furent des révolutionnaires: lui, recourait à la tradition et, avec ferveur, la sauvegardait.

Il étudia l'ancien français. Dans la tumultueuse Revue indépendante, il publia une très fine adaptation d'Aucassin et Nicolette. Plus tard, il traduisit, avec un délicieux talent d'érudit, l'Histoire de Jean de Paris, roi de France. Parmi les romanistes, il mérita l'estime difficile du maître incomparable Gaston Paris.

A notre littérature du moyen âge et de la renaissance, il emprunta—des légendes, oui,—mais surtout des mots et des tours de phrases. Et il écrivit: «Ce sont les grâces et mignardises de cet âge verdissant, lesquelles, rehaussées de la vigueur syntaxique du seizième siècle, nous constitueront, par l'ordre et la liaison inéluctable des choses, une langue digne de vêtir les plus nobles chimères de la pensée créatrice.» Tel fut le programme savant et industrieux de l'École romane.

Moréas fut sensible savamment au subtil génie de Thibaut de Champagne, «le grand Thibaut, mon maître»; et bientôt il devint, par la grâce un peu maniérée, l'insigne habileté, le frère de ces poètes, «honneur de la docte Provence, Jaufred que fine amour a point, et ce Guillaume Cabesteint qui aima Sorismonde». Surtout, il s'apparente à Ronsard et à du Bellay. Son allégresse de promoteur enthousiaste et de rénovateur rappelle celle qu'il y a dans la Défense et illustration de la langue française. Comme du Bellay ses troupes, il encourage les siennes. Sur un ton martial, il anime ses lieutenants, Du Plessys, La Tailhède, rimeurs illustres. A Du Plessys, il indique les ennemis qu'il faut combattre, ces pédants qui vantent «la Minerve tudesque et l'Anglais de gravité l'hoir». Mais Du Plessys, habile à mener les muses grecques vers les rives de la Seine et du Loir, au son de ses romanes chansons, ne craindra pas ces hostilités vaines et «saura mourir ainsi qu'il sait vivre». A La Tailhède, il ne dissimule pas qu'il sied de lutter contre «le rustre, l'immonde ignorant». Ils ne transigeront pas; et ils continueront à cultiver, en dépit des uns et des autres, cet art qui est si bien appris

A couvrir de beauté la misère du monde!...

Et Jean Moréas écrivit son chef-d'œuvre, ce petit poème qu'il a décerné à l'exquise Ériphyle, infortunée et menue créature qu'Énée rencontre aux enfers, non loin de Phèdre et de Procris. Pour une parure qu'on lui proposait, elle céda aux instances du jeune Polynice et elle dévoila, étourdiment, la cachette où Amphiaraüs, son mari, se dissimulait. Celui-ci dut aller combattre devant Thèbes; et il fut tué. Le fils d'Amphiaraüs, pour venger son père, tua Ériphyle... Ce fantôme passe dans l'œuvre du «Mantouan fameux». Il est, dans le poème de Moréas, délicieux, chargé de son antique tristesse et de sa grâce inaltérable.

Essence pareille au vent léger, J'erre Depuis que la vie a quitté Mon corps. Mais, les souillures et les maux du corps, La mort ne les efface.

Et elle se remémore son aventure. Ah! ce n'est pas la ceinture dorée, qui l'a vaincue, mais Cypris. Et son époux, fils d'Oïclée, sans doute fut un héros...

Mais sa barbe était, à son menton, Chenue et dure. Et l'autre, quand il vint, il était Dans sa jeunesse tendre! O jeunesse, tes bras Sont comme lierre autour des chênes!

Avec un enfantillage émouvant, elle narre son amour ancien, la petite amoureuse défunte, dont frémit encore l'ombre au rappel des ivresses passées. De quelle pitié grave et charmée l'accompagne, à travers les ombrages souterrains, le poète qui, se faisant, après Virgile et Dante, évocateur des mânes, se trouble à la vue de cette petite Ériphyle et de ses compagnes «qui sont mortes d'aimer»! Il s'est inspiré de Virgile et de Dante; mais, moins austère que ses maîtres, plus compatissant, il laisse au puéril fantôme sa coquetterie et sa légèreté. Et le poème est admirable, à cause de la majesté de la mort, qui se joint à cette grâce fragile.

Ainsi triompha merveilleusement l'art excellent de l'École romane.

Puis, encore une fois, Jean Moréas changea d'esthétique. Comme il avait abandonné l'inquiétant symbolisme pour une poésie qui recourait aux origines de notre littérature, il abandonna l'École romane, il abandonna Thibaut de Champagne et du Bellay pour une poésie qui délibérément se fait la contemporaine d'Henri IV. Il devint classique ou, mieux, préclassique. Et le poète, le grand poète des Stances, est docile aux disciplines de Malherbe.

Il renonce au vers libre et aux capricieuses combinaisons rythmiques. Alexandrins, décasyllabes et octosyllabes; strophes très simples: presque toujours quatre vers, deux couples d'un alexandrin et d'un vers plus court,—voilà toute sa prosodie, maintenant. La césure est à sa place; elle se fait sentir avec justesse, mais sans excès, n'étant ni brusque ni faible. Chaque vers constitue un ensemble, pour le sens et pour l'harmonie, et, avec les autres, compose l'unité de la strophe. La rime est correcte, sans pauvreté non plus que sans excessive richesse: elle est munie de la consonne d'appui, dans les polysyllabes; la masculine alterne avec la féminine régulièrement.

Ainsi, ce grand réformateur de jadis a renoncé aux «nouvelletés» qui le divertissaient; il a renoncé même aux libertés de la verdissante renaissance, aux dérivations grecques et latines, à la recherche d'un ample vocabulaire. Il est classique.

Eh! bien, il a lui-même signalé les divers changements de son esthétique en ce quatrain des Stances:

Tantôt semblable à l'onde et tantôt monstre ou tel L'infatigable feu, ce vieux pasteur étrange (Ainsi que nous l'apprend un ouvrage immortel) Se muait. Comme lui, plus qu'à mon tour, je change

En fait, ses changements ne sont pas une simple fantaisie, un jeu; mais il suivait spontanément une sorte d'impérieuse logique, celle qui mène à la tradition négligée et splendide un sincère et un véritable novateur. Si, au temps de l'École romane, nous le voyons chercher curieusement la tradition la plus ancienne, un peu plus tard, poète des Stances, il va, en pleine conscience de ses volontés, à la tradition la plus complète, disons encore la plus parfaite. Le chemin qu'il a fait est le meilleur et le plus intelligent.

On lui objectera que, de cette manière, il n'est pas beaucoup de son époque. Certes!... Mais aussi, la poésie n'était pas de son époque: et il l'a senti de telle sorte que, dans toute son œuvre, on n'aperçoit aucun effort d'actualité. Son œuvre est, bel et bien, réactionnaire, puisqu'il l'a dédiée et consacrée à la tradition française, en des jours où l'on méconnut, et voire détesta, cette tradition de nos lettres nationales.

C'est un grand exemple et c'est une leçon profitable que vint nous donner ce nourrisson des muses helléniques. Il ne la donna pas tout de go et il ne réalisa pas tout de suite son idéal. Nous avons assisté à ses tentatives; elles sont édifiantes: ses étapes sont justement celles par où passeront les plus loyaux et purs artistes d'un siècle qui n'est pas celui de l'art le plus sain, le plus beau ni le plus fier, d'un siècle qui n'est pas celui de l'art.

Les Stances sont graves et mélancoliques, hautaines, charmantes et comme voilées de deuil. Elles font une ample, solennelle et forte musique, pareille à celle du plain-chant, dépourvue des fades gentillesses auxquelles nos contemporains ont l'air de s'amuser davantage. Elles sont une plainte digne des muses qui ne sont plus jeunes, muses savantes, qui se réfugient dans leurs bosquets d'autrefois, loin des foules frivoles, et qui, sages, ayant à leur dam compris la vanité de chercher du nouveau parmi le tumulte des barbares, chantent selon le mode éprouvé, sur les lyres anciennes, le grand et l'immortel chagrin de leur exil.

Dans une lumière de printemps et telle qu'il n'y en a pas de plus jolie et claire aux bords heureux de l'Ilissos ou du Céphise, Jean Moréas fut conduit au cimetière. Ses amis et la troupe nombreuse de ses admirateurs allèrent le chercher à Saint-Mandé, dans la maison de santé où il est mort après des jours d'étrange et fière sérénité. Dans le jardin tout plein de soleil, en l'attendant, ses intimes racontaient comment, deux semaines durant, près de succomber, il s'entretenait avec eux, doucement, de sa perpétuelle et inlassable passion, la littérature. Il ne songeait qu'à elle, récitait des poèmes de Ronsard, de Malherbe et de lui; et il semblait un sage de la Grèce ancienne qui, sans résister contre le destin, ne rêve plus que d'embellir aussi les heures funèbres et de les enchanter.

Au cimetière, une fumée, soudain, s'éleva. Et nous nous récitions à nous-même les stances:

Compagne de l'éther, indolente fumée, Je te ressemble un peu: Ta vie est d'un instant, la mienne est consumée, Mais nous sortons du feu. L'homme, pour subsister, en recueillant la cendre, Qu'il use ses genoux! Sans plus nous soucier et sans jamais descendre, Évanouissons-nous!

La légère fumée se dissipa dans la clarté d'un soleil digne de l'Attique lumineux.

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