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Visages d'hier et d'aujourd'hui

ÉDOUARD ROD

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Il était grand, un peu voûté, vêtu avec une extrême simplicité, et d'apparence noire, mélancolique, austère, presque sévère si l'on n'avait pas su comme il était gentil et doux. Les personnes qui ont connu Émile Zola disent que, pour le visage, Édouard Rod lui ressemblait. J'ai peine à le croire; et, même si les traits avaient quelque analogie, la physionomie n'était certainement pas la même:—ou bien alors, que serait-ce donc que la physionomie?...

Le visage d'Édouard Rod ne souriait pas facilement. Il était d'habitude grave. Quand on le rencontrait et quand on se mettait à causer avec lui, on avait l'impression qu'il fallait quelque temps avant qu'on l'eût appelé hors de son rêve continuel. Cela fait, il ne demandait pas mieux que de rire et il y apportait toute sa complaisance aimable. Même, il avait, en ces moments-là, volontiers une sorte de gaminerie, justement celle des consciences irréprochables et qui ont du loisir.

Je l'ai vu, pendant des années, constamment; et, pas une fois, je ne l'ai entendu plaisanter d'une façon qui pût être offensante ou seulement un peu pénible soit pour une personne, soit pour une idée. Il était bon; cela le dispensait d'avoir, comme on dit, de l'esprit. Et, pas une fois, je ne l'ai vu prêter la moindre attention à ces manigances dont plusieurs hommes de lettres composent leur existence littéraire. Il était ainsi naturellement; il vivait à l'écart de tout ce qui n'est pas la pensée, le rêve ou le sentiment.

Que son arrivée était amicale!... Il était content de vous voir: autrement, serait-il venu, lui ce sauvage, ce grand amoureux de la solitude et qui n'aurait eu besoin de personne au monde?... La méditation lui suffisait; et, s'il sortait de la bonne retraite qu'elle lui faisait, c'est que l'amitié l'y engageait, l'amitié qu'il aimait autant que l'idéologie.

Quand il était enfermé dans son cabinet de travail, on eût dit que rien ne l'en tirerait. Et, quand on causait avec lui, on eût dit que rien ne le séparerait de vous. Il se partageait ainsi, passionnément et avec une aménité naturelle, entre le labeur de son métier et les camarades de son intelligence.

Les souvenirs iraient leur train, si l'on voulait s'abandonner à eux...

Il était né, en 1857, à Nyon près de Genève. Et il aimait infiniment sa patrie, à cause de la neige et des cimes, à cause de la beauté d'une nature qui semble toute préparée pour les plus poétiques paraboles de la spiritualité; il l'aimait aussi comme sa patrie, en toute simplicité de cœur et de mémoire. Certes, il aimait la France, qu'il avait choisie pour son pays d'élection; mais, quand on lui offrit de renoncer à sa terre natale pour entrer à l'Académie, il ne put s'y résoudre.

Il était le compatriote de Jean-Jacques Rousseau et du subtil Amiel. Et il appartenait à cette lignée d'idéologues magnifiques et aventureux.

Pendant sept ans, il fut professeur à l'Université de Genève; et, s'il quitta l'enseignement, c'est afin d'enseigner encore. Toute sa vie, il garda le scrupule de qui a des doctrines à répandre. Cela se marquait par le soin qu'il mettait à distinguer de ses prédilections ses véritables certitudes. La qualité de son âme était évidente là.

Il savait l'extraordinaire puissance de propagation, et comme de contamination, qu'ont les idées: il la redoutait. Les batailles que se livrèrent en lui cette inquiétude et cet amour rendirent noble et pathétique sa vie intellectuelle.

Au milieu du chemin, l'un de ses romans, et non le plus beau, mais l'un des plus émouvants, en témoigne. Rod y étudie la question de la responsabilité qu'assume l'écrivain. Cet écrivain: quelque dramaturge à la mode, plein de gloire et qui premièrement n'est pas très effrayé des sophismes qu'il éparpille. Une jeune femme se tue; et l'on trouve, près du cadavre, les œuvres du dramaturge. Elle était férue de cette littérature troublante; cette littérature lui a tourné la tête. Alors, le dramaturge se sent responsable de cette mort. Ce n'est point un cas particulier que présentait Rod; et la jeune femme que des livres ont tuée, il la donnait comme le symbole de toutes les âmes en qui des poèmes, des comédies ou des romans ont tué quelque chose. Son dramaturge est ici l'homme de lettres qui a pris conscience de ce que les idées les plus séduisantes qu'on lance par le monde avec étourderie ont de périlleux, de mortel. Et il a voulu que cet homme de lettres fût, sans le vouloir, sans le savoir, une sorte d'assassin malheureux, pour qu'on vît le danger ridicule et formidable des mots.

Certains critiques ont regretté que son œuvre eût quelque chose de difficile et de tendu. L'écrivain qui songe à ses amples responsabilités n'a point les grâces badines de tel autre.

Édouard Rod vint à Paris, pour y demeurer, vers 1890. A cette époque-là, les circonstances le réclamaient.

D'abord, quand il avait commencé d'écrire, on put le considérer comme un réaliste. Il accepta même quelques-uns des procédés de l'école. Puis les procédés s'en allèrent, évidemment. Mais Rod resta un réaliste, à bien prendre ce mot: il avait besoin, ce rêveur, de l'appui qui prête la réalité.

Du reste, son réalisme se transforma bientôt; ou, plus exactement, il s'épanouit.

Un continuel souci moral s'y manifesta. Et ce ne fut pas une intrusion. Car Rod ne crut jamais que fussent étrangères l'une à l'autre l'éthique et la réalité. En d'autres termes, il crut passionnément que les idées morales étaient aussi concrètes que les faits de l'expérience, et qu'enfin la réalité contenait virtuellement les doctrines. Et il interrogeait la réalité, pour que les doctrines y apparussent.

Peut-être s'est-il trompé là-dessus; mais il garda de tout son cœur cette confiance. Si les doctrines, nées de son rêve, se posaient sur la réalité, il ne sut pas que la réalité n'y était pour rien; ou il ne voulut pas le croire. L'illusion était digne de lui.

Ses premiers romans sont la description de ce qu'il observait avec de bons yeux attentifs. En même temps, il écrivait de subtils et profonds essais de critique, de psychologie et de philosophie. Sa pensée suivait deux courants parallèles. Et puis les deux courants se joignirent heureusement: et l'on eut alors la somme harmonieuse de sa double étude.

La Vie privée et la Seconde vie de Michel Teissier, au confluent de son double effort intellectuel, furent en leur temps les livres que l'inquiète jeunesse lut comme un évangile nouveau ou renouvelé. Ces années-là, Rod apparut comme l'un des directeurs de conscience que souhaitait une époque alarmée.

Et Rod en était effaré. Je me le rappelle entouré d'hommages, fort triste et soucieux. Tandis qu'on le complimentait avec des paroles quasi religieuses, il ne désirait que de s'écarter et d'aller ailleurs songer encore: il se demandait si son évangile était bon, décidément, lorsque divers éloges lui donnaient à penser qu'on l'entendait tout de travers. Il y avait en lui de l'apôtre; mais, cet apôtre, maints scrupules le martyrisaient.

L'époque eut, assez rapidement, d'autres caprices: on la vit tourner ailleurs sa frivolité. Mais on ne vit pas Rod se déprendre de ses tourments; je crois qu'il fut assez content, et comme délivré, de n'avoir plus charge d'âmes: et il continua d'interroger avec angoisse la réalité pleine d'idées.

Toutes les questions que pose l'heure présente, il les a posées dans ses romans, qui ne sont pas des romans à thèses, non, mais des romans à idées. Ces questions, il ne prétendait pas les résoudre; mais il en indiquait au moins les différentes solutions morales. Et il laissait à chacun de choisir.

Car il était, et ardemment, individualiste. Il l'était assez pour n'entreprendre point sur l'individualité de personne. Et, moraliste, il évita ainsi d'être un dogmatiste imprudent. Pour cela, il était aussi l'indulgence même, pourvu qu'on eût choisi entre des solutions de qualité morale. Il préférait certaines idées; mais il les aimait toutes: seule lui échappait et l'eût choqué la futilité.

Il a écrit: «Le dernier mot de la sagesse est un précepte négatif: il ne faut jamais penser à soi. C'est tout le secret de la vie.» Cette moralité de Mademoiselle Annette pourrait bien être la suprême conclusion à laquelle fût, en fin de compte, arrivé ce grand coureur d'idéologies. Mlle Annette vit «comme si elle n'existait que pour servir au bonheur du prochain». Premièrement, elle était fiancée; soudain son père fit faillite: et alors le fiancé se retira, comme il était venu. La pauvre fille reçut cet avertissement de la destinée et comprit qu'elle ne devait pas s'occuper d'une personne si peu chanceuse: elle. Et elle ne s'avisa plus de compter sur aucune aubaine en ce monde; mais, renonçant à elle-même, elle travailla pour les autres. Elle «réparait les injustices du sort, raccommodait les destinées en mauvais état, neutralisait les dégâts que font la sottise et la méchanceté»; elle devint, pour son entourage, une sorte de quotidienne et familière providence, pleine de douceur et de bonté.

Le secret de la vie est de ne jamais penser à soi,—précepte sublime et qui enferme une contradiction poignante: s'il nous faut renoncer à nous, c'est que l'individualité humaine ne constitue pas un tout réel et suffisant; mais alors nous allons cependant veiller à d'autres individualités, et les favoriser, et les traiter comme si chacune d'elles constituait à nos yeux un tout réel et suffisant. Nous sacrifierons un égoïsme, le nôtre, à divers égoïsmes, les égoïsmes d'autrui, parce que si les autres égoïsmes refusaient notre bienfait, abandonnaient eux aussi la joie que nous leur passons, la joie, de proche en proche, s'en irait jusqu'à se perdre. Il n'en resterait absolument rien, si la joie ne s'arrêtait nulle part. Il ne resterait, à la fin de ce grand gaspillage, nul résultat: il resterait seulement la pratique multipliée d'une vertu. Le moraliste désespéré ne demande pas davantage.

Enveloppé dans son large manteau à pèlerine, un chapeau mou sur la tête, Rod avait l'air d'un prêtre. Et il était de pensée religieuse.

Quand on lui disait qu'il cédait à une ferveur mystique en bâtissant ses beaux systèmes, il objectait:

—Mais non, je pars de la réalité!...

Il la voyait plus pensive peut-être qu'elle ne l'est. C'était sa confiance; et enfin, si ce fut son illusion, il n'en est pas de plus noble.

Durant les deux dernières années de sa vie, Édouard Rod parut, de jour en jour, plus triste. Il avait senti «l'ombre s'étendre sur la montagne». Pourtant, je ne crois pas qu'il ait deviné sa mort prochaine... Mais, à vrai dire, qu'en sait-on? Il parlait peu de lui.

Et il est mort au pays du soleil et de la gaieté, cet ami du silence et des grands paysages où les nuages passent, chassés par le vent comme des kyrielles d'idées, cet ami de la solitude mélancolique. Il est entré dans le définitif silence et dans le repos que ne trouvait point ici-bas son âme tourmentée.

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