Front matter (continued 9)
Reading edition
L'inconnu mit son cheval au galop.
De Winter descendit à son hôtellerie et monta chez lui, se promettant de faire observer l'espion; mais comme il déposait ses gants et son chapeau sur une table, il vit dans une glace qui se trouvait devant lui une figure qui se dessinait sur le seuil de la chambre.
Il se retourna, Mordaunt était devant lui.
De Winter pâlit et resta debout et immobile; quant à Mordaunt, il se tenait sur la porte, froid, menaçant, et pareil à la statue du Commandeur.
Il y eut un instant de silence glacé entre ces deux hommes.
— Monsieur, dit de Winter, je croyais déjà vous avoir fait comprendre que cette persécution me fatiguait, retirez-vous donc ou je vais appeler pour vous faire chasser comme à Londres. Je ne suis pas votre oncle, je ne vous connais pas.
— Mon oncle, répliqua Mordaunt de sa voix rauque et railleuse, vous vous trompez; vous ne me ferez pas chasser cette fois comme vous l'avez fait à Londres, vous n'oserez. Quant à nier que je suis votre neveu, vous y songerez à deux fois, maintenant que j'ai appris bien des choses que j'ignorais il y a un an.
— Et que m'importe ce que vous avez appris! dit de Winter.
— Oh! il vous importe beaucoup, mon oncle, j'en suis sûr, et vous allez être de mon avis tout à l'heure, ajouta-t-il avec un sourire qui fit passer un frisson dans les veines de celui auquel il s'adressait. Quand je me suis présenté chez vous la première fois, à Londres, c'était pour vous demander ce qu'était devenu mon bien; quand je me suis présenté la seconde fois, c'était pour vous demander ce qui avait souillé mon nom. Cette fois je me présente devant vous pour vous faire une question bien autrement terrible que toutes ces questions, pour vous dire, comme Dieu dit au premier meurtrier: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère Abel?»
— Milord, qu'avez-vous fait de votre soeur, de votre soeur qui était ma mère?
De Winter recula sous le feu de ces yeux ardents.
— De votre mère? dit-il.
— Oui, de ma mère, milord, répondit le jeune homme en jetant la tête de haut en bas.
De Winter fit un effort violent sur lui-même, et, plongeant dans ses souvenirs pour y chercher une haine nouvelle, il s'écria:
— Cherchez ce qu'elle est devenue, malheureux, et demandez-le à l'enfer, peut-être que l'enfer vous répondra.
Le jeune homme s'avança alors dans la chambre jusqu'à ce qu'il se trouvât face à face avec lord de Winter, et croisant les bras:
— Je l'ai demandé au bourreau de Béthune, dit Mordaunt d'une voix sourde et le visage livide de douleur et de colère, et le bourreau de Béthune m'a répondu.
De Winter tomba sur une chaise comme si la foudre l'avait frappé, et tenta vainement de répondre.
— Oui, n'est-ce pas? continua le jeune homme, avec ce mot tout s'explique, avec cette clef l'abîme s'ouvre. Ma mère avait hérité de son mari, et vous avez assassiné ma mère! mon nom m'assurait le bien paternel, et vous m'avez dégradé de mon nom; puis, quand vous m'avez eu dégradé de mon nom, vous m'avez dépouillé de ma fortune. Je ne m'étonne plus maintenant que vous ne me reconnaissiez pas; je ne m'étonne plus que vous refusiez de me reconnaître. Il est malséant d'appeler son neveu, quand on est spoliateur, l'homme qu'on a fait pauvre; quand on est meurtrier, l'homme qu'on a fait orphelin!
Ces paroles produisirent l'effet contraire qu'en attendait Mordaunt: de Winter se rappela quel monstre était Milady; il se releva calme et grave, contenant par son regard sévère le regard exalté du jeune homme.
— Vous voulez pénétrer dans cet horrible secret, monsieur? dit de Winter. Eh bien, soit!… Sachez donc quelle était cette femme dont vous venez aujourd'hui me demander compte; cette femme avait, selon toute probabilité, empoisonné mon frère, et, pour hériter de moi, elle allait m'assassiner à mon tour; j'en ai la preuve. Que direz-vous à cela?
— Je dirai que c'était ma mère!
— Elle a fait poignarder, par un homme autrefois juste, bon et pur, le malheureux duc de Buckingham. Que direz-vous à ce crime, dont j'ai la preuve?
— C'était ma mère!
— Revenue en France, elle a empoisonné dans le couvent des Augustines de Béthune une jeune femme qu'aimait un de ses ennemis. Ce crime vous persuadera-t-il de la justice du châtiment? Ce crime, j'en ai la preuve!
— C'était ma mère! s'écria le jeune homme, qui avait donné à ces trois exclamations une force toujours progressive.
— Enfin, chargée de meurtres, de débauches, odieuse à tous, menaçante encore comme une panthère altérée de sang, elle a succombé sous les coups d'hommes qu'elle avait désespérés et qui jamais ne lui avaient causé le moindre dommage; elle a trouvé des juges que ses attentats hideux ont évoqués: et ce bourreau que vous avez vu, ce bourreau qui vous a tout raconté, prétendez-vous, ce bourreau, s'il vous a tout raconté, a dû vous dire qu'il avait tressailli de joie en vengeant sur elle la honte et le suicide de son frère. Fille pervertie, épouse adultère, soeur dénaturée, homicide, empoisonneuse, exécrable à tous les gens qui l'avaient connue, à toutes les nations qui l'avaient reçue dans leur sein, elle est morte maudite du ciel et de la terre; voilà ce qu'était cette femme.
Un sanglot plus fort que la volonté de Mordaunt lui déchira la gorge et fit remonter le sang à son visage livide; il crispa ses poings, et le visage ruisselant de sueur, les cheveux hérissés sur son front comme ceux d'Hamlet, il s'écria dévoré de fureur:
— Taisez-vous, monsieur! c'était ma mère! Ses désordres, je ne les connais pas; ses vices, je ne les connais pas; ses crimes, je ne les connais pas! Mais ce que je sais, c'est que j'avais une mère, c'est que cinq hommes, ligués contre une femme, l'ont tuée clandestinement, nuitamment, silencieusement, comme des lâches! Ce que je sais, c'est que vous en étiez, monsieur; c'est que vous en étiez, mon oncle, et que vous avez dit comme les autres, et plus haut que les autres: Il faut qu'elle meure! Donc, je vous en préviens, écoutez bien ces paroles et qu'elles se gravent dans votre mémoire de manière que vous ne les oubliez jamais: ce meurtre qui m'a tout ravi, ce meurtre qui m'a fait sans nom, ce meurtre qui m'a fait pauvre, ce meurtre qui m'a fait corrompu, méchant, implacable, j'en demanderai compte à vous d'abord, puis à ceux qui furent vos complices, quand je les connaîtrai.
La haine dans les yeux, l'écume à la bouche, le poing tendu, Mordaunt avait fait un pas de plus, un pas terrible et menaçant vers de Winter.
Celui-ci porta la main à son épée, et dit avec le sourire de l'homme qui depuis trente ans joue avec la mort:
— Voulez-vous m'assassiner, monsieur? alors je vous reconnaîtrai pour mon neveu, car vous êtes bien le fils de votre mère.
— Non, répliqua Mordaunt en forçant toutes les fibres de son visage, tous les muscles de son corps à reprendre leur place et à s'effacer; non, je ne vous tuerai pas, en ce moment du moins: car sans vous je ne découvrirais pas les autres. Mais quand je les connaîtrai, tremblez, monsieur; j'ai poignardé le bourreau de Béthune, je l'ai poignardé sans pitié, sans miséricorde, et c'était le moins coupable de vous tous.
À ces mots, le jeune homme sortit, et descendit l'escalier avec assez de calme pour n'être pas remarqué; puis sur le palier inférieur il passa devant Tony, penché sur la rampe et n'attendant qu'un cri de son maître pour monter près de lui.
Mais de Winter n'appela point: écrasé, défaillant, il resta debout et l'oreille tendue; puis seulement lorsqu'il eut entendu le pas du cheval qui s'éloignait, il tomba sur une chaise en disant:
— Mon Dieu! je vous remercie qu'il ne connaisse que moi.
XLIV. Paternité
Pendant que cette scène terrible se passait chez lord de Winter, Athos, assis près de la fenêtre de sa chambre, le coude appuyé sur une table, la tête inclinée sur sa main, écoutait des yeux et des oreilles à la fois Raoul qui lui racontait les aventures de son voyage et les détails de la bataille.
La belle et noble figure du gentilhomme exprimait un indicible bonheur au récit de ces premières émotions si fraîches et si pures; il aspirait les sons de cette voix juvénile qui se passionnait déjà aux beaux sentiments, comme on fait d'une musique harmonieuse. Il avait oublié ce qu'il y avait de sombre dans le passé, de nuageux dans l'avenir. On eût dit que le retour de cet enfant bien-aimé avait fait de ces craintes mêmes des espérances. Athos était heureux, heureux comme jamais il ne l'avait été.
— Et vous avez assisté et pris part à cette grande bataille, Bragelonne? disait l'ancien mousquetaire.
— Oui, monsieur.
— Et elle a été rude, dites-vous?
— M. le Prince a chargé onze fois en personne.
— C'est un grand homme de guerre, Bragelonne.
— C'est un héros, monsieur; je ne l'ai pas perdu de vue un instant. Oh! que c'est beau, monsieur, de s'appeler Condé… et de porter ainsi son nom!
— Calme et brillant, n'est-ce pas?
— Calme comme à une parade, brillant comme dans une fête. Lorsque nous abordâmes l'ennemi, c'était au pas; on nous avait défendu de tirer les premiers, et nous marchions aux Espagnols, qui se tenaient sur une hauteur, le mousqueton à la cuisse. Arrivé à trente pas d'eux, le prince se retourna vers les soldats: «Enfants, dit-il, vous allez avoir à souffrir une furieuse décharge; mais, après, soyez tranquilles, vous aurez bon marché de tous ces gens.» Il se faisait un tel silence, qu'amis et ennemis entendirent ces paroles. Puis levant son épée: «Sonnez, trompettes» dit-il.
— Bien, bien!… Dans l'occasion, vous feriez ainsi, Raoul, n'est-ce pas?
— S'en doute, monsieur, car j'ai trouvé cela bien beau et bien grand. Lorsque nous fûmes arrivés à vingt pas, nous vîmes tous ces mousquetons s'abaisser comme une ligne brillante; car le soleil resplendissait sur les canons.»Au pas, enfants, au pas, dit le prince, voici le moment.»
— Eûtes-vous peur, Raoul? demanda le comte.
— Oui, monsieur, répondit naïvement le jeune homme, je me sentis comme un grand froid au coeur, et au mot de: «Feu!» qui retentit en espagnol dans les rangs ennemis, je fermai les yeux et je pensai à vous.
— Bien vrai, Raoul? dit Athos en lui serrant la main.
— Oui, monsieur. Au même instant il se fit une telle détonation, qu'on eût dit que l'enfer s'ouvrait et ceux qui ne furent pas tués sentirent la chaleur de la flamme. Je rouvris les yeux, étonné de n'être pas mort, ou tout au moins blessé; le tiers de l'escadron était couché à terre, mutilé et sanglant. En ce moment je rencontrai l'oeil du prince; je ne pensai plus qu'à une chose, c'est qu'il me regardait. Je piquai des deux et je me trouvai au milieu des rangs ennemis.
— Et le prince fut content de vous?
— Il me le dit du moins, monsieur, lorsqu'il me chargea d'accompagner à Paris M. de Châtillon, qui est venu donner cette nouvelle à la reine et apporter les drapeaux pris. «Allez, me dit le prince, l'ennemi ne sera pas rallié de quinze jours. D'ici là je n'ai pas besoin de vous. Allez embrasser ceux que vous aimez et qui vous aiment, et dites à ma soeur de Longueville que je la remercie du cadeau qu'elle m'a fait en vous donnant à moi.» Et je suis venu, monsieur, ajouta Raoul en regardant le comte avec un sourire de profond amour, car j'ai pensé que vous seriez bien aise de me revoir.
Athos attira le jeune homme à lui et l'embrassa au front comme il eût fait à une jeune fille.
— Ainsi, dit-il, vous voilà lancé, Raoul; vous avez des ducs pour amis, un maréchal de France pour parrain, un prince du sang pour capitaine, et dans une même journée de retour vous avez été reçu par deux reines: c'est beau pour un novice.
— Ah! monsieur, dit Raoul tout à coup, vous me rappelez une chose que j'oubliais, dans mon empressement à vous raconter mes exploits: c'est qu'il se trouvait chez Sa Majesté la reine d'Angleterre un gentilhomme qui, lorsque j'ai prononcé votre nom, a poussé un cri de surprise et de joie; il s'est dit de vos amis, m'a demandé votre adresse et va venir vous voir.
— Comment s'appelle-t-il?
— Je n'ai pas osé le lui demander, monsieur; mais quoiqu'il s'exprime élégamment, à son accent j'ai jugé qu'il était Anglais.
— Ah! fit Athos.
Et sa tête se pencha comme pour chercher un souvenir. Puis, lorsqu'il releva son front, ses yeux furent frappés de la présence d'un homme qui se tenait debout devant la porte entrouverte et le regardait d'un air attendri.
— Lord de Winter! s'écria le comte.
— Athos, mon ami!
Et les deux gentilshommes se tinrent un instant embrassés; puis Athos, lui prenant les deux mains, lui dit en le regardant:
— Qu'avez-vous, milord? vous paraissez aussi triste que je suis joyeux.
— Oui, cher ami, c'est vrai; et je dirai même plus, c'est que votre vue redouble ma crainte.
Et de Winter regarda autour de lui comme pour chercher la solitude. Raoul comprit que les deux amis avaient à causer, et sortit sans affectation.
— Voyons, maintenant que nous voilà seuls, dit Athos, parlons de vous.
— Pendant que nous voilà seuls, parlons de nous, répondit lord de Winter. Il est ici.
— Qui?
— Le fils de Milady.
Athos, encore une fois frappé par ce nom qui semblait le poursuivre comme un écho fatal, hésita un moment, fronça légèrement le sourcil, puis d'un ton calme:
— Je le sais, dit-il.
— Vous le savez?
— Oui. Grimaud l'a rencontré entre Béthune et Arras, et est revenu à franc étrier pour me prévenir de sa présence.
— Grimaud le connaissait donc?
— Non, mais il a assisté à son lit de mort un homme qui le connaissait.
— Le bourreau de Béthune! s'écria de Winter.
— Vous savez cela? dit Athos étonné.
— Il me quitte à l'instant, répondit de Winter, il m'a tout dit. Ah! mon ami, quelle horrible scène! que n'avons-nous étouffé l'enfant avec la mère!
Athos, comme toutes les nobles natures, ne rendait pas à autrui les impressions fâcheuses qu'il ressentait; mais, au contraire, il les absorbait toujours en lui-même et renvoyait en leur place des espérances et des consolations. On eût dit que ses douleurs personnelles sortaient de son âme transformées en joies pour les autres.
— Que craignez-vous? dit-il revenant par le raisonnement sur la terreur instinctive qu'il avait éprouvée d'abord, ne sommes-nous pas là pour nous défendre? Ce jeune homme s'est-il fait assassin de profession, meurtrier de sang-froid? Il a pu tuer le bourreau de Béthune dans un mouvement de rage, mais maintenant sa fureur est assouvie.
De Winter sourit tristement et secoua la tête.
— Vous ne connaissez donc plus ce sang? dit-il.
— Bah! dit Athos en essayant de sourire à son tour, il aura perdu de sa férocité à la deuxième génération. D'ailleurs, ami, la Providence nous a prévenus que nous nous mettions sur nos gardes. Nous ne pouvons rien autre chose qu'attendre. Attendons. Mais, comme je le disais d'abord, parlons de vous. Qui vous amène à Paris?
— Quelques affaires d'importance que vous connaîtrez plus tard. Mais qu'ai-je ouï dire chez Sa Majesté la reine d'Angleterre, M. d'Artagnan est à Mazarin! Pardonnez-moi ma franchise, mon ami, je ne hais ni ne blâme le cardinal, et vos opinions me seront toujours sacrées; seriez-vous par hasard à cet homme?
— M. d'Artagnan est au service, dit Athos, il est soldat, il obéit au pouvoir constitué. M. d'Artagnan n'est pas riche et a besoin pour vivre de son grade de lieutenant. Les millionnaires comme vous, milord, sont rares en France.
— Hélas! dit de Winter, je suis aujourd'hui aussi pauvre et plus pauvre que lui. Mais revenons à vous.
— Eh bien! vous voulez savoir si je suis mazarin? Non, mille fois non. Pardonnez-moi aussi ma franchise, milord.
De Winter se leva et serra Athos dans ses bras.
— Merci, comte, dit-il, merci de cette heureuse nouvelle. Vous me voyez heureux et rajeuni. Ah! vous n'êtes pas mazarin, vous! à la bonne heure! d'ailleurs, ce ne pouvait pas être. Mais, pardonnez encore, êtes-vous libre?
— Qu'entendez-vous par libre?
— Je vous demande si vous n'êtes point marié.
— Ah! pour cela, non, dit Athos en souriant.
— C'est que ce jeune homme, si beau, si élégant, si gracieux…
— C'est un enfant que j'élève et qui ne connaît pas même son père.
— Fort bien; vous êtes toujours le même, Athos, grand et généreux.
— Voyons, milord, que me demandez-vous?
— Vous avez encore pour amis MM. Porthos et Aramis?
— Et ajoutez d'Artagnan, milord. Nous sommes toujours quatre amis dévoués l'un à l'autre comme autrefois, mais lorsqu'il s'agit de servir le cardinal ou de le combattre, d'être mazarins ou frondeurs, nous ne sommes plus que deux.
— M. Aramis est avec d'Artagnan? demanda lord de Winter.
— Non, dit Athos, M. Aramis me fait l'honneur de partager mes convictions.
— Pouvez-vous me mettre en relation avec cet ami si charmant et si spirituel?
— Sans doute, dès que cela vous sera agréable.
— Est-il changé?
— Il s'est fait abbé, voilà tout.
— Vous m'effrayez. Son état a dû le faire renoncer alors aux grandes entreprises.
— Au contraire, dit Athos en souriant, il n'a jamais été si mousquetaire que depuis qu'il est abbé, et vous retrouverez un véritable Galaor. Voulez-vous que je l'envoie chercher par Raoul?
— Merci, comte, on pourrait ne pas le trouver à cette heure chez lui. Mais puisque vous croyez pouvoir répondre de lui…
— Comme de moi-même.
— Pouvez-vous vous engager à me l'amener demain à dix heures sur le pont du Louvre?
— Ah! ah! dit Athos en souriant, vous avez un duel?
— Oui, comte, et un beau duel, un duel dont vous serez, j'espère.
— Où irons-nous, milord?
— Chez Sa Majesté la reine d'Angleterre, qui m'a chargé de vous présenter à elle, comte.
— Sa Majesté me connaît donc?
— Je vous connais, moi.
— Énigme, dit Athos; mais n'importe, du moment où vous en avez le mot, je n'en demande pas davantage. Me ferez-vous l'honneur de souper avec moi, milord?
— Merci, comte, dit de Winter, la visite de ce jeune homme, je vous l'avoue, m'a ôté l'appétit et m'ôtera probablement le sommeil. Quelle entreprise vient-il accomplir à Paris? Ce n'est pas pour m'y rencontrer qu'il est venu, car il ignorait mon voyage. Ce jeune homme m'épouvante, comte; il y a en lui un avenir de sang.
— Que fait-il en Angleterre?
— C'est un des sectateurs les plus ardents d'Olivier Cromwell.
— Qui l'a donc rallié à cette cause? Sa mère et son père étaient catholiques, je crois?
— La haine qu'il a contre le roi.
— Contre le roi?
— Oui, le roi l'a déclaré bâtard, l'a dépouillé de ses biens, lui a défendu de porter le nom de Winter.
— Et comment s'appelle-t-il maintenant?
— Mordaunt.
— Puritain et déguisé en moine, voyageant seul sur les routes de France.
— En moine, dites-vous?
— Oui, ne le saviez-vous pas?
— Je ne sais rien que ce qu'il m'a dit.
— C'est ainsi et que par hasard, j'en demande pardon à Dieu si je blasphème, c'est ainsi qu'il a entendu la confession du bourreau de Béthune.
— Alors je devine tout: il vient envoyé par Cromwell.
— À qui?
— À Mazarin; et la reine avait deviné juste, nous avons été prévenus: tout s'explique pour moi maintenant. Adieu, comte, à demain.
— Mais la nuit est noire, dit Athos en voyant lord de Winter agité d'une inquiétude plus grande que celle qu'il voulait laisser paraître, et vous n'avez peut-être pas de laquais?
— J'ai Tony, un bon, mais naïf garçon.
— Holà! Olivain, Grimaud, Blaisois, qu'on prenne le mousqueton et qu'on appelle M. le vicomte.
Blaisois était ce grand garçon, moitié laquais, moitié paysan, que nous avons entrevu au château de Bragelonne, venant annoncer que le dîner était servi et qu'Athos avait baptisé du nom de sa province.
Cinq minutes après cet ordre donné, Raoul entra.
— Vicomte, dit-il, vous allez escorter milord jusqu'à son hôtellerie et ne le laisserez approcher par personne.
— Ah! comte, dit de Winter, pour qui donc me prenez-vous?
— Pour un étranger qui ne connaît point Paris, dit Athos, et à qui le vicomte montrera le chemin.
De Winter lui serra la main.
— Grimaud, dit Athos, mets-toi à la tête de la troupe, et gare au moine.
Grimaud tressaillit, puis il fit un signe de tête et attendit le départ en caressant avec une éloquence silencieuse la crosse de son mousqueton.
— À demain, comte, dit de Winter.
— Oui, milord.
La petite troupe s'achemina vers la rue Saint-Louis, Olivain tremblant comme Sosie à chaque reflet de lumière équivoque; Blaisois assez ferme parce qu'il ignorait qu'on courût un danger quelconque; Tony regardant à droite et à gauche, mais ne pouvant dire une parole, attendu qu'il ne parlait pas français.
De Winter et Raoul marchaient côte à côte et causaient ensemble.
Grimaud, qui, selon l'ordre d'Athos, avait précédé le cortège le flambeau d'une main et le mousqueton de l'autre, arriva devant l'hôtellerie de de Winter, frappa du poing à la porte, et, lorsqu'on fut venu ouvrir, salua milord sans rien dire.
Il en fut de même pour le retour; les yeux perçants de Grimaud ne virent rien de suspect qu'une espèce d'ombre embusquée au coin de la rue Guénégaud et du quai; il lui sembla qu'en passant il avait déjà remarqué ce guetteur de nuit qui attirait ses yeux. Il piqua vers lui; mais, avant qu'il pût l'atteindre, l'ombre avait disparu dans une ruelle où Grimaud ne pensa point qu'il était prudent de s'engager.
On rendit compte à Athos du succès de l'expédition; et comme il était dix heures du soir, chacun se retira dans son appartement.
Le lendemain, en ouvrant les yeux, ce fut le comte à son tour qui aperçut Raoul à son chevet. Le jeune homme était tout habillé et lisait un livre nouveau de M. Chapelain.
— Déjà levé, Raoul? dit le comte.
— Oui, monsieur, répondit le jeune homme avec une légère hésitation, j'ai mal dormi.
— Vous, Raoul! vous avez mal dormi? quelque chose vous préoccupait donc? demanda Athos.
— Monsieur, vous allez dire que j'ai bien grande hâte de vous quitter quand je viens d'arriver à peine, mais…
— Vous n'aviez donc que deux jours de congé, Raoul?
— Au contraire, monsieur, j'en ai dix, aussi n'est-ce point au camp que je désirerais aller.
Athos sourit.
— Où donc, dit-il, à moins que ce ne soit un secret, vicomte? Vous voilà presque un homme, puisque vous avez fait vos premières armes, et vous avez conquis le droit d'aller où vous voulez sans me le dire.
— Jamais, monsieur, dit Raoul, tant que j'aurai le bonheur de vous avoir pour protecteur, je ne croirai avoir le droit de m'affranchir d'une tutelle qui m'est si chère. J'aurais donc le désir d'aller passer un jour à Blois seulement. Vous me regardez et vous allez rire de moi?
— Non, au contraire, dit Athos en étouffant un soupir, non, je ne ris pas, vicomte. Vous avez envie de revoir Blois, mais c'est tout naturel!
— Ainsi, vous me le permettez? s'écria Raoul tout joyeux.
— Assurément, Raoul.
— Au fond du coeur, monsieur, vous n'êtes point fâché?
— Pas du tout. Pourquoi serais-je fâché de ce qui vous fait plaisir?
— Ah! monsieur, que vous êtes bon! s'écria le jeune homme faisant un mouvement pour sauter au cou d'Athos, mais le respect l'arrêta.
Athos lui ouvrit ses bras.
— Ainsi je puis partir tout de suite?
— Quand vous voudrez, Raoul.
Raoul fit trois pas pour sortir.
— Monsieur, dit-il, j'ai pensé à une chose, c'est que c'est à madame la duchesse de Chevreuse, si bonne pour moi, que j'ai dû mon introduction près de M. le Prince.
— Et que vous lui devez un remerciement, n'est-ce pas, Raoul?
— Mais il me semble, monsieur; cependant c'est à vous de décider.
— Passez par l'hôtel de Luynes, Raoul, et faites demander si madame la duchesse peut vous recevoir. Je vois avec plaisir que vous n'oubliez pas les convenances. Vous prendrez Grimaud et Olivain.
— Tous deux, monsieur? demanda Raoul avec étonnement.
Raoul salua et sortit.
En lui regardant fermer la porte et en l'écoutant appeler de sa voix joyeuse et vibrante Grimaud et Olivain, Athos soupira.
— C'est bien vite me quitter, pensa-t-il en secouant la tête; mais il obéit à la loi commune. La nature est ainsi faite, elle regarde en avant. Décidément il aime cette enfant; mais m'aimera- t-il moins pour en aimer d'autres?
Et Athos s'avoua qu'il ne s'attendait point à ce prompt départ; mais Raoul était si heureux que tout s'effaça dans l'esprit d'Athos devant cette considération.
À dix heures tout était prêt pour le départ. Comme Athos regardait Raoul monter à cheval, un laquais le vint saluer de la part de madame de Chevreuse. Il était chargé de dire au comte de La Fère qu'elle avait appris le retour de son jeune protégé, ainsi que la conduite qu'il avait tenue à la bataille et qu'elle serait fort aise de lui faire ses félicitations.
— Dites à madame la duchesse, répondit Athos, que M. le vicomte montait à cheval pour se rendre à l'hôtel de Luynes.
Puis, après avoir fait de nouvelles recommandations à Grimaud, Athos fit de la main signe à Raoul qu'il pouvait partir.
Au reste, en y réfléchissant, Athos songeait qu'il n'y avait point de mal peut-être à ce que Raoul s'éloignât de Paris en ce moment.
XLV. Encore une reine qui demande secours
Athos avait envoyé prévenir Aramis dès le matin et avait donné sa lettre à Blaisois, seul serviteur qui lui fût resté. Blaisois trouva Bazin revêtant sa robe de bedeau; il était ce jour-là de service à Notre-Dame.
Athos avait recommandé à Blaisois de tâcher de parler à Aramis lui-même. Blaisois, grand et naïf garçon, qui ne connaissait que sa consigne, avait donc demandé l'abbé d'Herblay, et, malgré les assurances de Bazin qu'il n'était pas chez lui, il avait insisté de telle façon que Bazin s'était mis fort en colère. Blaisois, voyant Bazin en costume d'église, s'était peu inquiété de ses dénégations et avait voulu passer outre, croyant celui auquel il avait affaire doué de toutes les vertus de son habit, c'est-à-dire de la patience et de la charité chrétiennes.
Mais Bazin, toujours valet de mousquetaire lorsque le sang montait à ses gros yeux, saisit un manche à balai et rossa Blaisois en lui disant:
— Vous avez insulté Église; mon ami, vous avez insulté Église.
En ce moment et à ce bruit inaccoutumé, Aramis était apparu entr'ouvrant avec précaution la porte de sa chambre à coucher. Alors Bazin avait posé respectueusement son balai sur un des deux bouts, comme il avait vu à Notre-Dame le suisse faire de sa hallebarde; et, Blaisois, avec un regard de reproche adressé au cerbère, avait tiré sa lettre de sa poche et l'avait présentée à Aramis.
— Du comte de La Fère? dit Aramis, c'est bien.
Puis il était rentré sans même demander la cause de tout ce bruit.
Blaisois revint tristement à l'hôtel du Grand-Roi-Charlemagne. Athos lui demanda des nouvelles de sa commission. Blaisois raconta son aventure.
— Imbécile! dit Athos en riant, tu n'as donc pas annoncé que tu venais de ma part?
— Non, monsieur.
— Et qu'a dit Bazin quand il a su que vous étiez à moi?
— Ah! monsieur, il m'a fait toute sorte d'excuses et m'a forcé à boire deux verres d'un très bon vin muscat, dans lequel il m'a fait tremper trois ou quatre biscuits excellents; mais c'est égal, il est brutal en diable. Un bedeau! fi donc!
— Bon, pensa Athos, du moment où Aramis a reçu ma lettre, si empêché qu'il soit, Aramis viendra.
À dix heures, Athos, avec son exactitude habituelle, se trouvait sur le pont du Louvre. Il y rencontra lord de Winter, qui arrivait à l'instant même.
Ils attendirent dix minutes à peu près.
Milord de Winter commençait à craindre qu'Aramis ne vînt pas.
— Patience, dit Athos, qui tenait ses yeux fixés dans la direction de la rue du Bac, patience, voici un abbé qui donne une gourmade à un homme et qui salue une femme, ce doit être Aramis.
C'était lui en effet: un jeune bourgeois qui bayait aux corneilles s'était trouvé sur son chemin, et d'un coup de poing Aramis, qu'il avait éclaboussé, l'avait envoyé à dix pas. En même temps une de ses pénitentes avait passé; et comme elle était jeune et jolie, Aramis l'avait saluée de son plus gracieux sourire. En un instant Aramis fut près d'eux.
Ce furent, comme on le comprend bien, de grandes embrassades entre lui et lord de Winter.
— Où allons-nous? dit Aramis; est-ce qu'on se bat par là, sacrebleu? Je n'ai pas d'épée ce matin, et il faut que je repasse chez moi pour en prendre une.
— Non, dit de Winter, nous allons faire visite à Sa Majesté la reine d'Angleterre.
— Ah! fort bien, dit Aramis; et dans quel but cette visite? continua-t-il en se penchant à l'oreille d'Athos.
— Ma foi, je n'en sais rien; quelque témoignage qu'on réclame de nous, peut-être?
— Ne serait-ce point pour cette maudite affaire? dit Aramis. Dans ce cas je ne me soucierais pas trop d'y aller, car ce serait pour empocher quelque semonce; et depuis que j'en donne aux autres, je n'aime pas à en recevoir.
— Si cela était ainsi, dit Athos, nous ne serions pas conduits à Sa Majesté par lord de Winter, car il en aurait sa part: il était des nôtres.
— Ah! oui, c'est vrai. Allons donc.
Arrivés au Louvre, lord de Winter passa le premier; au reste, un seul concierge tenait la porte. À la lumière du jour, Athos, Aramis et l'Anglais lui-même purent remarquer le dénûment affreux de l'habitation qu'une avare charité concédait à la malheureuse reine. De grandes salles toutes dépouillées de meubles, des murs dégradés sur lesquels reposaient par places d'anciennes moulures d'or qui avaient résisté à l'abandon, des fenêtres qui ne fermaient plus et qui manquaient de vitres; pas de tapis, pas de gardes, pas de valets; voilà ce qui frappa tout d'abord les yeux d'Athos, et ce qu'il fit silencieusement remarquer à son compagnon en le poussant du coude et en lui montrant cette misère des yeux.
— Mazarin est mieux logé, dit Aramis.
— Mazarin est presque roi, dit Athos, et Madame Henriette n'est presque plus reine.
— Si vous daigniez avoir de l'esprit, Athos, dit Aramis, je crois véritablement que vous en auriez plus que n'en avait ce pauvre M. de Voiture.
Athos sourit.
La reine paraissait attendre avec impatience car, au premier mouvement qu'elle entendit dans la salle qui précédait sa chambre, elle vint elle-même sur le seuil pour y recevoir les courtisans de son infortune.
— Entrez et soyez les bienvenus, messieurs, dit-elle.
Les gentilshommes entrèrent et demeurèrent d'abord debout; mais sur un geste de la reine qui leur faisait signe de s'asseoir, Athos donna l'exemple de l'obéissance. Il était grave et calme; mais Aramis était furieux: cette détresse royale l'avait exaspéré, ses yeux étudiaient chaque nouvelle trace de misère qu'il apercevait.
— Vous examinez mon luxe? dit Madame Henriette avec un triste regard jeté autour d'elle.
— Madame, dit Aramis, j'en demande pardon à Votre Majesté, mais je ne saurais cacher mon indignation de voir qu'à la cour de France on traite ainsi la fille de Henri IV.
— Monsieur n'est point cavalier? dit la reine à lord de Winter.
— Monsieur est l'abbé d'Herblay, répondit celui-ci.
Aramis rougit.
— Madame, dit-il, je suis abbé, il est vrai, mais c'est contre mon gré; jamais je n'eus de vocation pour le petit collet: ma soutane ne tient qu'à un bouton, et je suis toujours prêt à redevenir mousquetaire. Ce matin, ignorant que j'aurais l'honneur de voir Votre Majesté, je me suis affublé de ces habits, mais je n'en suis pas moins l'homme que Votre Majesté trouvera le plus dévoué à son service, quelque chose qu'elle veuille ordonner.
— Monsieur le chevalier d'Herblay, reprit de Winter, est l'un de ces vaillants mousquetaires de Sa Majesté le roi Louis XIII dont je vous ai parlé, Madame… Puis, se retournant vers Athos: Quant à monsieur, continua-t-il, c'est ce noble comte de La Fère dont la haute réputation est si bien connue de Votre Majesté.
— Messieurs, dit la reine, j'avais autour de moi, il y a quelques années, des gentilshommes, des trésors, des armées; à un signe de ma main tout cela s'employait pour mon service. Aujourd'hui, regardez autour de moi, cela vous surprendra sans doute; mais pour accomplir un dessein qui doit me sauver la vie, je n'ai que lord de Winter, un ami de vingt ans, et vous, messieurs, que je vois pour la première fois, et que je ne connais que comme mes compatriotes.
— C'est assez, Madame, dit Athos en saluant profondément, si la vie de trois hommes peut racheter la vôtre.
— Merci, messieurs. Mais écoutez-moi, poursuivit-elle, je suis non seulement la plus misérable des reines, mais la plus malheureuse des mères, la plus désespérée des épouses: mes enfants, deux du moins, le duc d'York et la princesse Charlotte, sont loin de moi, exposés aux coups des ambitieux et des ennemis; le roi mon mari traîne en Angleterre une existence si douloureuse, que c'est peu dire en vous affirmant qu'il cherche la mort comme une chose désirable. Tenez, messieurs, voici la lettre qu'il me fit tenir par milord de Winter. Lisez.
Athos et Aramis s'excusèrent.
Lisez, dit la reine.
Athos lut à haute voix la lettre que nous connaissons, et dans laquelle le roi Charles demandait si l'hospitalité lui serait accordée en France.
— Eh bien? demanda Athos lorsqu'il eut fini cette lecture.
— Eh bien! dit la reine, il a refusé.
Les deux amis échangèrent un sourire de mépris.
— Et maintenant, Madame, que faut-il faire? dit Athos.
— Avez-vous quelque compassion pour tant de malheur? dit la reine émue.
— J'ai eu l'honneur de demander à Votre Majesté ce qu'elle désirait que M. d'Herblay et moi fissions pour son service; nous sommes prêts.
— Ah! monsieur, vous êtes en effet un noble coeur! s'écria la reine avec une explosion de voix reconnaissante, tandis que lord de Winter la regardait en ayant l'air de lui dire: Ne vous avais- je pas répondu d'eux?
— Mais vous, monsieur? demanda la reine à Aramis.
— Moi, Madame, répondit celui-ci, partout où va M. le comte, fût- ce à la mort, je le suis sans demander pourquoi; mais quand il s'agit du service de Votre Majesté, ajouta-t-il en regardant la reine avec toute la grâce de sa jeunesse, alors je précède M. le comte.
— Eh bien! messieurs, dit la reine, puisqu'il en est ainsi, puisque vous voulez bien vous dévouer au service d'une pauvre princesse que le monde entier abandonne, voici ce qu'il s'agit de faire pour moi. Le roi est seul avec quelques gentilshommes qu'il craint de perdre chaque jour, au milieu d'Écossais dont il se défie, quoiqu'il soit Écossais lui-même. Depuis que lord de Winter l'a quitté, je ne vis plus, messieurs. Eh bien! je demande beaucoup trop peut-être, car je n'ai aucun titre pour demander; passez en Angleterre, joignez le roi, soyez ses amis, soyez ses gardiens, marchez à ses côtés dans la bataille, marchez près de lui dans l'intérieur de sa maison, où des embûches se pressent chaque jour, bien plus périlleuses que tous les risques de la guerre; et en échange de ce sacrifice que vous me ferez, messieurs, je vous promets, non de vous récompenser, je crois que ce mot vous blesserait, mais de vous aimer comme une soeur et de vous préférer à tout ce qui ne sera pas mon époux et mes enfants, je le jure devant Dieu!
Et la reine leva lentement et solennellement les yeux au ciel.
— Madame, dit Athos, quand faut-il partir?
— Vous consentez donc? s'écria la reine avec joie.
— Oui, Madame. Seulement Votre Majesté va trop loin, ce me semble, en s'engageant à nous combler d'une amitié si fort au- dessus de nos mérites. Nous servons Dieu, Madame, en servant un prince si malheureux et une reine si vertueuse. Madame, nous sommes à vous corps et âme.
— Ah! messieurs, dit la reine attendrie jusqu'aux larmes, voici le premier instant de joie et d'espoir que j'ai éprouvé depuis cinq ans. Oui, vous servez Dieu, et comme mon pouvoir sera trop borné pour reconnaître un pareil sacrifice, c'est lui qui vous récompensera, lui qui lit dans mon coeur tout ce que j'ai de reconnaissance envers lui et envers vous. Sauvez mon époux, sauvez le roi; et bien que vous ne soyez pas sensibles au prix qui peut vous revenir sur la terre pour cette belle action, laissez-moi l'espoir que je vous reverrai pour vous remercier moi-même. En attendant, je reste. Avez-vous quelque recommandation à me faire? Je suis dès à présent votre amie; et puisque vous faites mes affaires, je dois m'occuper des vôtres.
— Madame, dit Athos, je n'ai rien à demander à Votre Majesté que ses prières.
— Et moi, dit Aramis, je suis seul au monde et n'ai que Votre Majesté à servir.
La reine leur tendit sa main, qu'ils baisèrent, et elle dit tout bas à de Winter:
— Si vous manquez d'argent, milord, n'hésitez pas un instant, brisez les joyaux que je vous ai donnés, détachez-en les diamants et vendez-les à un juif: vous en tirerez cinquante à soixante mille livres; dépensez-les s'il est nécessaire, mais que ces gentilshommes soient traités comme ils le méritent, c'est-à-dire en rois.
La reine avait préparé deux lettres: une écrite par elle, une écrite par la princesse Henriette sa fille. Toutes deux étaient adressées au roi Charles. Elle en donna une à Athos et une à Aramis, afin que si le hasard les séparait, ils pussent se faire reconnaître au roi; puis ils se retirèrent.
Au bas de l'escalier, de Winter s'arrêta:
— Allez de votre côté et moi du mien, messieurs, dit-il, afin que nous n'éveillions point les soupçons, et ce soir, à neuf heures, trouvons-nous à la porte Saint-Denis. Nous irons avec mes chevaux tant qu'ils pourront aller, puis ensuite nous prendrons la poste. Encore une fois merci, mes chers amis, merci en mon nom, merci au nom de la reine.
Les trois gentilshommes se serrèrent la main; le comte de Winter prit la rue Saint-Honoré, et Athos et Aramis demeurèrent ensemble.
— Eh bien! dit Aramis quand ils furent seuls, que dites-vous de cette affaire, mon cher comte?
— Mauvaise, répondit Athos, très mauvaise.
— Mais vous l'avez accueillie avec enthousiasme?
— Comme j'accueillerai toujours la défense d'un grand principe, mon cher d'Herblay. Les rois ne peuvent être forts que par la noblesse, mais la noblesse ne peut être grande que par les rois. Soutenons donc les monarchies, c'est nous soutenir nous-mêmes.
— Nous allons nous faire assassiner là-bas, dit Aramis. Je hais les Anglais, ils sont grossiers comme tous les gens qui boivent de la bière.
— Valait-il donc mieux rester ici, dit Athos, et nous en aller faire un tour à la Bastille ou au donjon de Vincennes, comme ayant favorisé l'évasion de M. de Beaufort? Ah! ma foi, Aramis, croyez- moi, il n'y a point de regret à avoir. Nous évitons la prison et nous agissons en héros, le choix est facile.
— C'est vrai; mais, en toute chose, mon cher, il faut en revenir à cette première question, fort sotte, je le sais, mais fort nécessaire: Avez-vous de l'argent?
— Quelque chose comme une centaine de pistoles, que mon fermier m'avait envoyées la veille de mon départ de Bragelonne; mais là- dessus je dois en laisser une cinquantaine à Raoul: il faut qu'un jeune gentilhomme vive dignement. Je n'ai donc que cinquante pistoles à peu près: et vous?
— Moi, je suis sûr qu'en retournant toutes mes poches et en ouvrant tous mes tiroirs je ne trouverai pas dix louis chez moi. Heureusement que lord de Winter est riche.
— Lord de Winter est momentanément ruiné, car c'est Cromwell qui touche ses revenus.
— Voilà où le baron Porthos serait bon, dit Aramis.
— Voilà où je regrette d'Artagnan, dit Athos.
— Quelle bourse ronde!
— Quelle fière épée!
— Débauchons-les.
— Ce secret n'est pas le nôtre, Aramis; croyez-moi donc, ne mettons personne dans notre confidence. Puis, en faisant une pareille démarche, nous paraîtrions douter de nous-mêmes. Regrettons à part nous, mais ne parlons pas.
— Vous avez raison. Que ferez-vous d'ici à ce soir? Moi je suis forcé de remettre deux choses.
— Est-ce choses qui puissent se remettre?
— Dame! il le faudra bien.
— Et quelles étaient-elles?
— D'abord un coup d'épée au coadjuteur, que j'ai rencontré hier soir chez madame de Rambouillet, et que j'ai trouvé monté sur un singulier ton à mon égard.
— Fi donc! une querelle entre prêtres! un duel entre alliés!
— Que voulez-vous, mon cher! il est ferrailleur, et moi aussi; il court les ruelles, et moi aussi; sa soutane lui pèse, et j'ai, je crois, assez de la mienne; je crois parfois qu'il est Aramis et que je suis le coadjuteur, tant nous avons d'analogie l'un avec l'autre. Cette espèce de Sosie m'ennuie et me fait ombre; d'ailleurs, c'est un brouillon qui perdra notre parti. Je suis convaincu que si je lui donnais un soufflet, comme j'ai fait ce matin à ce petit bourgeois qui m'avait éclaboussé, cela changerait la face des affaires.
— Et moi, mon cher Aramis, répondit tranquillement Athos, je crois que cela ne changerait que la face de M. de Retz. Ainsi, croyez-moi, laissons les choses comme elles sont: d'ailleurs, vous ne vous appartenez plus ni l'un ni l'autre: vous êtes à la reine d'Angleterre et lui à la Fronde; donc, si la seconde chose que vous regrettez de ne pouvoir accomplir n'est pas plus importante que la première…
— Oh! celle-là était fort importante.
— Alors faites-la tout de suite.
— Malheureusement je ne suis pas libre de la faire à l'heure que je veux. C'était au soir, tout à fait au soir.
— Je comprends, dit Athos en souriant, à minuit?
— À peu près.
— Que voulez-vous, mon cher, ce sont choses qui se remettent, que ces choses-là, et vous la remettrez, ayant surtout une pareille excuse à donner à votre retour…
— Oui, si je reviens.
— Si vous ne revenez pas, que vous importe? Soyez donc un peu raisonnable. Voyons, Aramis, vous n'avez plus vingt ans, mon cher ami.
— À mon grand regret, mordieu! Ah! si je les avais!
— Oui, dit Athos, je crois que vous feriez de bonnes folies! Mais il faut que nous nous quittions: j'ai, moi, une ou deux visites à faire et une lettre à écrire; revenez donc me prendre à huit heures, ou plutôt voulez-vous que je vous attende à souper à sept?
— Fort bien; j'ai, moi, dit Aramis, vingt visites à faire et autant de lettres à écrire.
Et sur ce ils se quittèrent. Athos alla faire une visite à madame de Vendôme, déposa son nom chez madame de Chevreuse, et écrivit à d'Artagnan la lettre suivante:
«Cher ami, je pars avec Aramis pour une affaire d'importance. Je voudrais vous faire mes adieux, mais le temps me manque. N'oubliez pas que je vous écris pour vous répéter combien je vous aime.
«Raoul est allé à Blois, et il ignore mon départ; veillez sur lui en mon absence du mieux qu'il vous sera possible, et si par hasard vous n'avez pas de mes nouvelles d'ici à trois mois, dites-lui qu'il ouvre un paquet cacheté à son adresse, qu'il trouvera à Blois dans ma cassette de bronze, dont je vous envoie la clef.
«Embrassez Porthos pour Aramis et pour moi. Au revoir, peut-être adieu.»
Et il fit porter la lettre par Blaisois.
À l'heure convenue, Aramis arriva: il était en cavalier et avait au côté cette ancienne épée qu'il avait tirée si souvent et qu'il était plus que jamais prêt à tirer.
— Ah çà! dit-il, je crois que décidément nous avons tort de partir ainsi, sans laisser un petit mot d'adieu à Porthos et à d'Artagnan.
— C'est chose faite, cher ami, dit Athos, et j'y ai pourvu; je les ai embrassés tous deux pour vous et pour moi.
— Vous êtes un homme admirable, mon cher comte, dit Aramis, et vous pensez à tout.
— Eh bien! avez-vous pris votre parti de ce voyage?
— Tout à fait; et maintenant que j'y ai réfléchi, je suis aise de quitter Paris en ce moment.
— Et moi aussi, répondit Athos; seulement je regrette de ne pas avoir embrassé d'Artagnan, mais le démon est si fin qu'il eût deviné nos projets.
À la fin du souper, Blaisois rentra.
— Monsieur, voilà la réponse de M. d'Artagnan.
— Mais je ne t'ai pas dit qu'il y eût réponse, imbécile! dit Athos.
— Aussi étais-je parti sans l'attendre, mais il m'a fait rappeler et il m'a donné ceci.
Et il présenta un petit sac de peau tout arrondi et tout sonnant.
Athos l'ouvrit et commença par en tirer un petit billet conçu en ces termes:
«Mon cher comte,
«Quand on voyage, et surtout pour trois mois, on n'a jamais assez d'argent; or, je me rappelle nos temps de détresse, et je vous envoie la moitié de ma bourse: c'est de l'argent que je suis parvenu à faire suer au Mazarin. N'en faites donc pas un trop mauvais usage, je vous en supplie.
«Quant à ce qui est de ne plus vous revoir, je n'en crois pas un mot; quand on a votre coeur et votre épée, on passe-partout.
«Au revoir donc, et pas adieu.
«Il va sans dire que du jour où j'ai vu Raoul je l'ai aimé comme mon enfant; cependant croyez que je demande bien sincèrement à Dieu de ne pas devenir son père, quoique je fusse fier d'un fils comme lui.
«VOTRE D'ARTAGNAN.»
«P.-S. — Bien entendu que les cinquante louis que je vous envoie sont à vous comme à Aramis, à Aramis comme à vous.»
Athos sourit, et son beau regard se voila d'une larme. D'Artagnan, qu'il avait toujours tendrement aimé, l'aimait donc toujours, tout mazarin qu'il était.
— Voilà, ma foi, les cinquante louis, dit Aramis en versant la bourse sur une table, tous à l'effigie du roi Louis XIII. Eh bien, que faites-vous de cet argent, comte, le gardez-vous ou le renvoyez-vous?
— Je le garde, Aramis, et je n'en aurais pas besoin que je le garderais encore. Ce qui est offert de grand coeur doit être accepté de grand coeur. Prenez-en vingt-cinq, Aramis, et donnez- moi les vingt-cinq autres.
— À la bonne heure, je suis heureux de voir que vous êtes de mon avis. Là, maintenant, partons-nous?
— Quand vous voudrez; mais n'avez-vous donc point de laquais?
— Non, cet imbécile de Bazin a eu la sottise de se faire bedeau, comme vous savez, de sorte qu'il ne peut pas quitter Notre-Dame.
— C'est bien, vous Prendrez Blaisois, dont je ne saurais que faire, puisque j'ai déjà Grimaud.
— Volontiers, dit Aramis.
En ce moment, Grimaud parut sur le seuil.
— Prêts, dit-il avec son laconisme ordinaire.
— Partons donc, dit Athos.
En effet, les chevaux attendaient tout sellés. Les deux laquais en firent autant.
Au coin du quai ils rencontrèrent Bazin qui accourait tout essoufflé.
— Ah! monsieur, dit Bazin, Dieu merci! j'arrive à temps.
— Qu'y a-t-il?
— M. Porthos sort de la maison et a laissé ceci pour vous, en disant que la chose était fort pressée et devait vous être remise avant votre départ.
— Bon, dit Aramis en prenant une bourse que lui tendait Bazin, qu'est ceci?
— Attendez, monsieur l'abbé, il y a une lettre.
— Tu sais que je t'ai déjà dit que si tu m'appelais autrement que chevalier, je te briserais les os. Voyons la lettre.
— Comment allez-vous lire? demanda Athos, il fait noir comme dans un four.
— Attendez, dit Bazin.
Bazin battit le briquet et alluma une bougie roulée avec laquelle il allumait ses cierges. À la lueur de cette bougie, Aramis lut:
«Mon cher d'Herblay,
«J'apprends par d'Artagnan, qui m'embrasse de votre part et de celle du comte de La Fère, que vous partez pour une expédition qui durera peut-être deux ou trois mois; comme je sais que vous n'aimez pas demander à vos amis, moi je vous offre: voici deux cents pistoles dont vous pouvez disposer et que vous me rendrez quand l'occasion s'en présentera. Ne craignez pas de me gêner: si j'ai besoin d'argent, j'en ferai venir de l'un de mes châteaux; rien qu'à Bracieux j'ai vingt mille livres en or. Aussi, si je ne vous envoie pas plus, c'est que je crains que vous n'acceptiez pas une somme trop forte.
«Je m'adresse à vous parce que vous savez que le comte de La Fère m'impose toujours un peu malgré moi, quoique je l'aime de tout mon coeur; mais il est bien entendu que ce que j'offre à vous, je l'offre en même temps à lui.
«Je suis, comme vous n'en doutez pas, j'espère, votre bien dévoué.
«DU VALLON DE BRACIEUX DE PIERREFONDS.»
— Eh bien! dit Aramis, que dites-vous de cela?
— Je dis, mon cher d'Herblay, que c'est presque un sacrilège de douter de la Providence quand on a de tels amis.
— Ainsi donc?
— Ainsi donc nous partageons les pistoles de Porthos comme nous avons partagé les louis de d'Artagnan.
Le partage fait à la lueur du rat-de-cave de Bazin, les deux amis se remirent en route.
Un quart d'heure après, ils étaient à la porte Saint-Denis où de Winter les attendait.
XLVI. Où il est prouvé que le premier mouvement est toujours le bon
Les trois gentilshommes prirent la route de Picardie, cette route si connue d'eux, et qui rappelait à Athos et à Aramis quelques-uns des souvenirs les plus pittoresques de leur jeunesse.
— Si Mousqueton était avec nous, dit Athos en arrivant à l'endroit où ils avaient eu dispute avec des paveurs, comme il frémirait en passant ici; vous rappelez-vous, Aramis? c'est ici que lui arriva cette fameuse balle.
— Ma foi, je le lui permettrais, dit Aramis, car moi je me sens frissonner à ce souvenir; tenez, voici au-delà de cet arbre un petit endroit où j'ai bien cru que j'étais mort.
On continua le chemin. Bientôt ce fut à Grimaud à redescendre dans sa mémoire. Arrivés en face de l'auberge où son maître et lui avaient fait autrefois une si énorme ripaille, il s'approcha d'Athos, et, lui montrant le soupirail de la cave, il lui dit:
— Saucissons!
Athos se mit à rire, et cette folie de son jeune âge lui parut aussi amusante que si quelqu'un la lui eût racontée comme d'un autre.
Enfin, après deux jours et une nuit de marche, ils arrivèrent vers le soir, par un temps magnifique, à Boulogne, ville alors presque déserte, bâtie entièrement sur la hauteur; ce qu'on appelle la basse ville n'existait pas. Boulogne était une position formidable.
En arrivant aux portes de la ville:
— Messieurs, dit de Winter, faisons ici comme à Paris: séparons- nous pour éviter les soupçons; j'ai une auberge peu fréquentée, mais dont le patron m'est entièrement dévoué. Je vais y aller, car des lettres doivent m'y attendre; vous, allez à la première hôtellerie de la ville, à l'Épée du Grand Henri, par exemple; rafraîchissez-vous, et dans deux heures trouvez-vous sur la jetée, notre barque doit nous y attendre.
La chose fut arrêtée ainsi. Lord de Winter continua son chemin le long des boulevards extérieurs pour entrer par une autre porte, tandis que les deux amis entrèrent par celle devant laquelle ils se trouvaient; au bout de deux cents pas ils rencontrèrent l'hôtel indiqué.
On fit rafraîchir les chevaux, mais sans les desseller; les laquais soupèrent, car il commençait à se faire tard, et les deux maîtres, fort impatients de s'embarquer, leur donnèrent rendez- vous sur la jetée, avec ordre de n'échanger aucune parole avec qui que ce fût. On comprend bien que cette recommandation ne regardait que Blaisois; pour Grimaud, il y avait longtemps qu'elle était devenue inutile.
Athos et Aramis descendirent vers le port.
Par leurs habits couverts de poussière, par certain air dégagé qui fait toujours reconnaître un homme habitué aux voyages, les deux amis excitèrent l'attention de quelques promeneurs.
Ils en virent un surtout à qui leur arrivée avait produit une certaine impression. Cet homme, qu'ils avaient remarqué les premiers, par les mêmes causes qui les avaient fait, eux, remarquer des autres, allait et venait tristement sur la jetée. Dès qu'il les vit, il ne cessa de les regarder à son tour et parut brûler d'envie de leur adresser la parole.
Cet homme était jeune et pâle; il avait les yeux d'un bleu si incertain, qu'ils paraissaient s'irriter comme ceux du tigre, selon les couleurs qu'ils reflétaient; sa démarche, malgré la lenteur et l'incertitude de ses détours, était raide et hardie; il était vêtu de noir et portait une longue épée avec assez de grâce.
Arrivés sur la jetée, Athos et Aramis s'arrêtèrent à regarder un petit bateau amarré à un pieu et tout équipé comme s'il attendait.
— C'est sans doute le nôtre, dit Athos.
— Oui, répondit Aramis, et le sloop qui appareille là-bas a bien l'air d'être celui qui doit nous conduire à notre destination; maintenant, continua-t-il, pourvu que de Winter ne se fasse pas attendre. Ce n'est point amusant de demeurer ici: il n'y passe pas une seule femme.
— Chut! dit Athos: on nous écoutait.
En effet, le promeneur, qui, pendant l'examen des deux amis, avait passé et repassé plusieurs fois derrière eux, s'était arrêté au nom de Winter; mais comme sa figure n'avait exprimé aucune émotion en entendant ce nom, ce pouvait être aussi bien le hasard qui l'avait fait s'arrêter.
— Messieurs, dit le jeune homme en saluant avec beaucoup d'aisance et de politesse, pardonnez à ma curiosité, mais je vois que vous venez de Paris, ou du moins que vous êtes étrangers à Boulogne.
— Nous venons de Paris, oui, monsieur, répondit Athos avec la même courtoisie, qu'y a-t-il pour votre service?
— Monsieur, dit le jeune homme, seriez-vous assez bon pour me dire s'il est vrai que monsieur le cardinal Mazarin ne soit plus ministre?
— Voilà une question étrange, dit Aramis.
— Il l'est et ne l'est pas, répondit Athos; c'est-à-dire que la moitié de la France le chasse, et qu'à force d'intrigues et de promesses, il se fait maintenir par l'autre moitié: cela peut durer ainsi fort longtemps, comme vous voyez.
— Enfin, monsieur, dit l'étranger, il n'est pas en fuite ni en prison?
— Non, monsieur, pas pour le moment du moins.
— Messieurs, agréez mes remerciements pour votre complaisance, dit le jeune homme en s'éloignant.
— Que dites-vous de ce questionneur? dit Aramis.
— Je dis que c'est un provincial qui s'ennuie ou un espion qui s'informe.
— Et vous lui avez répondu ainsi?
— Rien ne m'autorisait à lui répondre autrement. Il était poli avec moi, je l'ai été avec lui.
— Mais cependant si c'est un espion…
— Que voulez-vous que fasse un espion? nous ne sommes plus au temps du cardinal de Richelieu, qui, sur un simple soupçon, faisait fermer les ports.
— N'importe, vous avez eu tort de lui répondre comme vous avez fait, dit Aramis, en suivant des yeux le jeune homme qui disparaissait derrière les dunes.
— Et vous, dit Athos, vous oubliez que vous avez commis une bien autre imprudence, c'était celle de prononcer le nom de lord de Winter. Oubliez-vous que c'est à ce nom que le jeune homme s'est arrêté?
— Raison de plus, quand il vous a parlé, de l'inviter à passer son chemin.
— Une querelle, dit Athos.
— Et depuis quand une querelle vous fait-elle peur?
— Une querelle me fait toujours peur lorsqu'on m'attend quelque part et que cette querelle peut m'empêcher d'arriver. D'ailleurs, voulez-vous que je vous avoue une chose? moi aussi je suis curieux de voir ce jeune homme de près.
— Et pourquoi cela?
— Aramis, vous allez vous moquer de moi; Aramis, vous allez dire que je répète toujours la même chose; vous allez m'appeler le plus peureux des visionnaires.
— Après?
— À qui trouvez-vous que cet homme ressemble?
— En laid ou en beau? demanda en riant Aramis.
— En laid, et autant qu'un homme peut ressembler à une femme.
— Ah! pardieu! s'écria Aramis, vous m'y faites penser. Non, certes, vous n'êtes pas visionnaire, mon cher ami, et, à présent que je réfléchis, oui, vous avez ma foi raison: cette bouche fine et rentrée, ces yeux qui semblent toujours aux ordres de l'esprit et jamais à ceux du coeur. C'est quelque bâtard de Milady.
— Vous riez, Aramis!
— Par habitude, voilà tout; car, je vous le jure, je n'aimerais pas plus que vous à rencontrer ce serpenteau sur mon chemin.
— Ah! voici de Winter qui vient, dit Athos.
— Bon, il ne manquerait plus qu'une chose, dit Aramis, c'est que ce fussent maintenant nos laquais qui se fissent attendre.
— Non, dit Athos, je les aperçois, ils viennent à vingt pas derrière milord. Je reconnais Grimaud à sa tête raide et à ses longues jambes. Tony porte nos carabines.
— Alors nous allons nous embarquer de nuit? demanda Aramis en jetant un coup d'oeil sur l'occident, où le soleil ne laissait plus qu'un nuage d'or qui semblait s'éteindre peu à peu en se trempant dans la mer.
— C'est probable, dit Athos.
— Diable! reprit Aramis, j'aime peu la mer le jour, mais encore moins la nuit; le bruit des flots, le bruit des vents, le mouvement affreux du bâtiment, j'avoue que je préférerais le couvent de Noisy.
Athos sourit de son sourire triste, car il écoutait ce que lui disait son ami tout en pensant évidemment à autre chose, et s'achemina vers de Winter.
Aramis le suivit.
— Qu'a donc notre ami? dit Aramis, il ressemble aux damnés de Dante, à qui Satan a disloqué le cou et qui regardent leurs talons. Que diable a-t-il donc à regarder ainsi derrière lui?
En les apercevant à son tour, de Winter doubla le pas et vint à eux avec une rapidité surprenante.
— Qu'avez-vous donc, milord, dit Athos, et qui vous essouffle ainsi?
— Rien, dit de Winter, rien. Cependant, en passant près des dunes, il m'a semblé…
Et il se retourna de nouveau.
Athos regarda Aramis.
— Mais partons, continua de Winter, partons, le bateau doit nous attendre, et voici notre sloop à l'ancre, le voyez-vous d'ici? Je voudrais déjà être dessus.
Et il se retourna encore.
— Ah çà! dit Aramis, vous oubliez donc quelque chose?
— Non, c'est une préoccupation.
— Il l'a vu, dit tout bas Athos à Aramis.
On était arrivé à l'escalier qui conduisait à la barque. De Winter fit descendre les premiers les laquais qui portaient les armes, les crocheteurs qui portaient les malles, et commença à descendre après eux.
En ce moment, Athos aperçut un homme qui suivait le bord de la mer parallèle à la jetée, et qui hâtant sa marche comme pour assister de l'autre côté du port, séparé de vingt pas à peine, à leur embarquement.
Il crut, au milieu de l'ombre qui commençait à descendre, reconnaître le jeune homme qui les avait questionnés.
— Oh! oh! se dit-il, serait-ce décidément un espion et voudrait- il s'opposer à notre embarquement?
Mais comme, dans le cas où l'étranger aurait eu ce projet, il était déjà un peu tard pour qu'il fût mis à exécution, Athos, à son tour, descendit l'escalier, mais sans perdre de vue le jeune homme. Celui-ci, pour couper court, avait paru sur une écluse.
— Il nous en veut assurément, dit Athos, mais embarquons-nous toujours, et, une fois en pleine mer, qu'il y vienne.
Et Athos sauta dans la barque, qui se détacha aussitôt du rivage et qui commença de s'éloigner sous l'effort de quatre vigoureux rameurs.
Mais le jeune homme se mit à suivre ou plutôt à devancer la barque. Elle devait passer entre la pointe de la jetée, dominée par le fanal qui venait de s'allumer, et un rocher qui surplombait. On le vit de loin gravir le rocher de manière à dominer la barque lorsqu'elle passerait.
— Ah çà! dit Aramis à Athos, ce jeune homme est décidément un espion.
— Quel est ce jeune homme? demanda de Winter en se retournant.
— Mais celui qui nous a suivis, qui nous a parlé et qui nous a attendus là-bas: voyez.
De Winter se retourna et suivit la direction du doigt d'Aramis. Le phare inondait de clarté le petit détroit où l'on allait passer et le rocher où se tenait debout le jeune homme, qui attendait la tête nue et les bras croisés.
— C'est lui! s'écria lord de Winter en saisissant le bras d'Athos, c'est lui; j'avais bien cru le reconnaître et je ne m'étais pas trompé.
— Qui, lui? demanda Aramis.
— Le fils de Milady, répondit Athos.
— Le moine! s'écria Grimaud.
Le jeune homme entendit ces paroles; on eût dit qu'il allait se précipiter, tant il se tenait à l'extrémité du rocher, penché sur la mer.
— Oui, c'est moi, mon oncle; moi, le fils de Milady; moi, le moine; moi, le secrétaire et l'ami de Cromwell, et je vous connais, vous et vos compagnons.
Il y avait dans cette barque trois hommes qui étaient braves, certes, et desquels nul homme n'eût osé contester le courage; eh bien, à cette voix, à cet accent, à ce geste, ils sentirent le frisson de la terreur courir dans leurs veines.
Quant à Grimaud, ses cheveux étaient hérissés sur sa tête, et la sueur lui coulait du front.
— Ah! dit Aramis, c'est là le neveu, c'est le moine, c'est là le fils de Milady, comme il le dit lui-même?
— Hélas! oui, murmura de Winter.
— Alors, attendez! dit Aramis.
Et il prit, avec le sang-froid terrible qu'il avait dans les suprêmes occasions, un des deux mousquets que tenait Tony, l'arma et coucha en joue cet homme qui se tenait debout sur ce rocher comme l'ange des malédictions.
— Feu! cria Grimaud hors de lui.
Athos se jeta sur le canon de la carabine et arrêta le coup qui allait partir.
— Que le diable vous emporte! s'écria Aramis, je le tenais si bien au bout de mon mousquet; je lui eusse mis la balle en pleine poitrine.
— C'est bien assez d'avoir tué la mère, dit sourdement Athos.
— La mère était une scélérate, qui nous avait tous frappés en nous ou dans ceux qui nous étaient chers.
— Oui, mais le fils ne nous a rien fait, lui.
Grimaud, qui s'était soulevé pour voir l'effet du coup, retomba découragé en frappant des mains.
Le jeune homme éclata de rire.
— Ah! c'est bien vous, dit-il, c'est bien vous, et je vous connais maintenant.
Son rire strident et ses paroles menaçantes passèrent au-dessus de la barque, emportés par la brise et allèrent se perdre dans les profondeurs de l'horizon.
Aramis frémit.
— Du calme, dit Athos. Que diable! ne sommes-nous donc plus des hommes?
— Si fait, dit Aramis; mais celui-là est un démon. Et, tenez, demandez à l'oncle si j'avais tort de le débarrasser de son cher neveu.
De Winter ne répondit que par un soupir.
— Tout était fini, continua Aramis. Ah! j'ai bien peur, Athos, que vous ne m'ayez fait faire une folie avec votre sagesse.
Athos prit la main de de Winter, et, essayant de détourner la conversation:
— Quand aborderons-nous en Angleterre? demanda-t-il au gentilhomme.
Mais celui-ci n'entendit point ces paroles et ne répondit pas.
— Tenez, Athos, dit Aramis, peut-être serait-il encore temps. Voyez, il est toujours à la même place.
Athos se retourna avec effort, la vue de ce jeune homme lui était évidemment pénible.
En effet, il était toujours debout sur son rocher, le phare faisant autour de lui comme une auréole de lumière.
— Mais que fait-il à Boulogne? demanda Athos, qui, étant la raison même, cherchait en tout la cause, peu soucieux de l'effet.
— Il me suivait, il me suivait, dit de Winter, qui, cette fois, avait entendu la voix d'Athos; car la voix d'Athos correspondait à ses pensées.
— Pour vous suivre, mon ami, dit Athos, il aurait fallu qu'il sût notre départ; et, d'ailleurs, selon toute probabilité, au contraire, il nous avait précédés.
— Alors je n'y comprends rien! dit l'Anglais en secouant la tête comme un homme qui pense qu'il est inutile d'essayer de lutter contre une force surnaturelle.
— Décidément, Aramis, dit Athos, je crois que j'ai eu tort de ne pas vous laisser faire.
— Taisez-vous, répondit Aramis; vous me feriez pleurer si je pouvais.
Grimaud poussa un grognement sourd qui ressemblait à un rugissement.
En ce moment, une voix les héla du sloop. Le pilote, qui était assis au gouvernail, répondit, et la barque aborda le bâtiment.
En un instant, hommes, valets et bagages furent à bord. Le patron n'attendait que les passagers pour partir; et, à peine eurent-ils le pied sur le pont que l'on mit le cap vers Hastings où on devait débarquer.
En ce moment les trois amis, malgré eux, jetèrent un dernier regard vers le rocher, où se détachait visible encore l'ombre menaçante qui les poursuivait.
Puis une voix arriva jusqu'à eux, qui leur envoyait cette dernière menace:
— Au revoir, messieurs, en Angleterre!
XLVII. Le Te Deum de la victoire de Lens
Tout ce mouvement que Madame Henriette avait remarqué et dont elle avait cherché vainement le motif était occasionné par la victoire de Lens, dont M. le Prince avait fait messager M. le duc de Châtillon, qui y avait eu une noble part; il était, en outre, chargé de suspendre aux voûtes de Notre-Dame vingt-deux drapeaux, pris tant aux Lorrains qu'aux Espagnols.
Cette nouvelle était décisive: elle tranchait le procès entamé avec le parlement en faveur de la cour. Tous les impôts enregistrés sommairement, et auxquels le parlement faisait opposition, étaient toujours motivés sur la nécessité de soutenir l'honneur de la France et sur l'espérance hasardeuse de battre l'ennemi. Or, comme depuis Nordlingen on n'avait éprouvé que des revers, le parlement avait beau jeu pour interpeller M. de Mazarin sur les victoires toujours promises et toujours ajournées; mais cette fois on en était enfin venu aux mains, il y avait eu triomphe et triomphe complet: aussi tout le monde avait-il compris qu'il y avait double victoire pour la cour, victoire à l'extérieur, victoire à l'intérieur, si bien qu'il n'y avait pas jusqu'au jeune roi, qui, en apprenant cette nouvelle, ne se fût écrié:
— Ah! messieurs du parlement, nous allons voir ce que vous allez dire.
Sur quoi la reine avait pressé sur son coeur l'enfant royal, dont les sentiments hautains et indomptés s'harmonisaient si bien avec les siens. Un conseil eut lieu le même soir, auquel avaient été appelés le maréchal de La Meilleraie et M. de Villeroy, parce qu'ils étaient mazarins; Chavigny et Séguier, parce qu'ils haïssaient le parlement, et Guitaut et Comminges, parce qu'ils étaient dévoués à la reine.
Rien ne transpira de ce qui avait été décidé dans ce conseil. On sut seulement que le dimanche suivant il y aurait un Te Deum chanté à Notre-Dame en l'honneur de la victoire de Lens.
Le dimanche suivant, les Parisiens s'éveillèrent donc dans l'allégresse: c'était une grande affaire, à cette époque, qu'un Te Deum. On n'avait pas encore fait abus de ce genre de cérémonie, et elle produisait son effet. Le soleil, qui, de son côté, semblait prendre part à la fête, s'était levé radieux et dorait les sombres tours de la métropole, déjà remplie d'une immense quantité de peuple; les rues les plus obscures de la Cité avaient pris un air de fête, et tout le long des quais on voyait de longues files de bourgeois, d'artisans, de femmes et d'enfants se rendant à Notre-Dame, semblables à un fleuve qui remonterait vers sa source.
Les boutiques étaient désertes, les maisons fermées; chacun avait voulu voir le jeune roi avec sa mère et le fameux cardinal de Mazarin, que l'on haïssait tant que personne ne voulait se priver de sa présence.
La plus grande liberté, au reste, régnait parmi ce peuple immense; toutes les opinions s'exprimaient ouvertement et sonnaient, pour ainsi dire, l'émeute, comme les mille cloches de toutes les églises de Paris sonnaient le Te Deum. La police de la ville était faite par la ville elle-même, rien de menaçant ne venait troubler le concert de la haine générale et glacer les paroles dans ces bouches médisantes.
Cependant, dès huit heures du matin, le régiment des gardes de la reine, commandé par Guitaut, et en second par Comminges, son neveu, était venu, tambours et trompettes en tête, s'échelonner depuis le Palais-Royal jusqu'à Notre-Dame, manoeuvre que les Parisiens avaient vue avec tranquillité, toujours curieux qu'ils sont de musique militaire et d'uniformes éclatants.
Friquet était endimanché, et sous prétexte d'une fluxion qu'il s'était momentanément procurée en introduisant un nombre infini de noyaux de cerise dans un des côtés de sa bouche, il avait obtenu de Bazin son supérieur un congé pour toute la journée.
Bazin avait commencé par refuser, car Bazin était de mauvaise humeur, d'abord du départ d'Aramis, qui était parti sans lui dire où il allait, ensuite de servir une messe dite en faveur d'une victoire qui n'était pas selon ses opinions, Bazin était frondeur, on se le rappelle; et s'il y avait eu moyen que, dans une pareille solennité, le bedeau s'absentât comme un simple enfant de choeur, Bazin eût certainement adressé à l'archevêque la même demande que celle qu'on venait de lui faire. Il avait donc commencé par refuser, comme nous avons dit, tout congé; mais en la présence même de Bazin la fluxion de Friquet avait tellement augmenté de volume, que pour l'honneur du corps des enfants de choeur, qui aurait été compromis par une pareille difformité, il avait fini par céder en grommelant. À la porte de l'église, Friquet avait craché sa fluxion et envoyé du côté de Bazin un de ces gestes qui assurent au gamin de Paris sa supériorité sur les autres gamins de l'univers; et, quant à son hôtellerie, il s'en était naturellement débarrassé en disant qu'il servait la messe à Notre-Dame.
Friquet était donc libre, et, ainsi que nous l'avons vu, avait revêtu sa plus somptueuse toilette; il avait surtout, comme ornement remarquable de sa personne, un de ces bonnets indescriptibles qui tiennent le milieu entre la barrette du moyen âge et le chapeau du temps de Louis XIII. Sa mère lui avait fabriqué ce curieux couvre-chef, et, soit caprice, soit manque d'étoffe uniforme, s'était montrée en le fabriquant peu soucieuse d'assortir les couleurs; de sorte que le chef-d'oeuvre de la chapellerie du dix-septième siècle était jaune et vert d'un côté, blanc et rouge de l'autre. Mais Friquet, qui avait toujours aimé la variété dans les tons, n'en était que plus fier et plus triomphant.
En sortant de chez Bazin, Friquet était parti tout courant pour le Palais-Royal; il y arriva au moment où en sortait le régiment des gardes, et, comme il ne venait pas pour autre chose que pour jouir de sa vue et profiter de sa musique, il prit place en tête, battant le tambour avec deux ardoises, et passant de cet exercice à celui de la trompette, qu'il contrefaisait naturellement avec la bouche d'une façon qui lui avait plus d'une fois valu les éloges des amateurs de l'harmonie imitative.
Cet amusement dura de la barrière des Sergents jusqu'à la place Notre-Dame; et Friquet y prit un véritable plaisir; mais lorsque le régiment s'arrêta et que les compagnies, en se développant, pénétrèrent jusqu'au coeur de la Cité, se posant à l'extrémité de la rue Saint-Christophe, près de la rue Cocatrix, où demeurait Broussel, alors Friquet, se rappelant qu'il n'avait pas déjeuné, chercha de quel côté il pourrait tourner ses pas pour accomplir cet acte important de la journée, et après avoir mûrement réfléchi, décida que ce serait le conseiller Broussel qui ferait les frais de son repas.
En conséquence il prit son élan, arriva tout essoufflé devant la porte du conseiller et heurta rudement.
Sa mère, la vieille servante de Broussel, vint ouvrir.
— Que viens-tu faire ici, garnement, dit-elle, et pourquoi n'es- tu pas à Notre-Dame?
— J'y étais, mère Nanette, dit Friquet, mais j'ai vu qu'il s'y passait des choses dont maître Broussel devait être averti, et avec la permission de M. Bazin, vous savez bien, mère Nanette, M. Bazin le bedeau? je suis venu pour parler à M. Broussel.
— Et que veux-tu lui dire, magot, à M. Broussel?
— Je veux lui parler à lui-même.
— Cela ne se peut pas, il travaille.
— Alors j'attendrai, dit Friquet, que cela arrangeait d'autant mieux qu'il trouverait bien moyen d'utiliser le temps.
Et il monta rapidement l'escalier, que dame Nanette monta plus lentement derrière lui.
— Mais enfin, dit-elle, que lui veux-tu, à M. Broussel?
— Je veux lui dire, répondit Friquet en criant de toutes ses forces, qu'il y a le régiment des gardes tout entier qui vient de ce côté-ci. Or, comme j'ai entendu dire partout qu'il y avait à la cour de mauvaises dispositions contre lui, je viens le prévenir afin qu'il se tienne sur ses gardes.
Broussel entendit le cri du jeune drôle, et, charmé de son excès de zèle, descendit au premier étage; car il travaillait en effet dans son cabinet au second.
— Eh! dit-il, mon ami, que nous importe le régiment des gardes, et n'es-tu pas fou de faire un pareil esclandre? Ne sais-tu pas que c'est l'usage d'agir comme ces messieurs le font, et que c'est l'habitude de ce régiment de se mettre en haie sur le passage du roi?
Friquet contrefit l'étonné, et tournant son bonnet neuf entre ses doigts:
— Ce n'est pas étonnant que vous le sachiez, dit-il, vous, monsieur Broussel, qui savez tout; mais moi, en vérité du bon Dieu, je ne le savais pas, et j'ai cru vous donner un bon avis. Il ne faut pas m'en vouloir pour cela, monsieur Broussel.
— Au contraire, mon garçon, au contraire, et ton zèle me plaît. Dame Nanette, voyez donc un peu à ces abricots que madame de Longueville nous a envoyés hier de Noisy; et donnez-en donc une demi-douzaine à votre fils avec un croûton de pain tendre.
— Ah! merci, monsieur Broussel, dit Friquet; merci, j'aime justement beaucoup les abricots.
Broussel alors passa chez sa femme et demanda son déjeuner. Il était neuf heures et demie. Le conseiller se mit à la fenêtre. La rue était complètement déserte, mais au loin on entendait, comme le bruit d'une marée qui monte, l'immense mugissement des ondes populaires qui grossissaient déjà autour de Notre-Dame.
Ce bruit redoubla lorsque d'Artagnan vint avec une compagnie de mousquetaires se poser aux portes de Notre-Dame pour faire faire le service de l'église. Il avait dit à Porthos de profiter de l'occasion pour voir la cérémonie, et Porthos, en grande tenue, monta sur son plus beau cheval, faisant le mousquetaire honoraire, comme jadis si souvent d'Artagnan l'avait fait. Le sergent de cette compagnie, vieux soldat des guerres d'Espagne, avait reconnu Porthos, son ancien compagnon, et bientôt il avait mis au courant chacun de ceux qui servaient sous ses ordres des hauts faits de ce géant, l'honneur des anciens mousquetaires de Tréville. Porthos non seulement avait été bien accueilli dans la compagnie mais encore il y était regardé avec admiration.
À dix heures, le canon du Louvre annonça la sortie du roi. Un mouvement pareil à celui des arbres dont un vent d'orage courbe et tourmente les cimes courut dans la multitude, qui s'agita derrière les mousquets immobiles des gardes. Enfin le roi parut avec la reine dans un carrosse tout doré. Dix autres carrosses suivaient, renfermant les dames d'honneur, les officiers de la maison royale et toute la cour.
— Vive le roi! cria-t-on de toutes parts.
Le jeune roi mit gravement la tête à la portière, fit une petite mine assez reconnaissante, et salua même légèrement, ce qui fit redoubler les cris de la multitude.
Le cortège s'avança lentement et mit près d'une demi-heure pour franchir l'intervalle qui sépare le Louvre de la place Notre-Dame. Arrivé là, il se rendit peu à peu sous la voûte immense de la sombre métropole, et le service divin commença.
Au moment où la cour prenait place, un carrosse aux armes de Comminges quitta la file des carrosses de la cour, et vint lentement se placer au bout de la rue Saint-Christophe, entièrement déserte. Arrivé là, quatre gardes et un exempt qui l'escortaient montèrent dans la lourde machine et en fermèrent les mantelets; puis à travers un jour prudemment ménagé, l'exempt se mit à guetter le long de la rue Cocatrix, comme s'il attendait l'arrivée de quelqu'un.
Tout le monde était occupé de la cérémonie, de sorte que ni le carrosse ni les précautions dont s'entouraient ceux qui étaient dedans ne furent remarqués. Friquet, dont l'oeil toujours au guet eût pu seul les pénétrer, s'en était allé savourer ses abricots sur l'entablement d'une maison du parvis Notre-Dame. De là il voyait le roi, la reine et M. de Mazarin et entendait la messe comme s'il l'avait servie.
Vers la fin de l'office, la reine, voyant que Comminges attendait debout auprès d'elle une confirmation de l'ordre qu'elle lui avait déjà donné avant de quitter le Louvre, dit à demi-voix:
— Allez Comminges, et que Dieu vous assiste!
Comminges partit aussitôt, sortit de l'église, et entra dans la rue Saint-Christophe.
Friquet, qui vit ce bel officier marcher suivi de deux gardes, s'amusa à le suivre, et cela avec d'autant plus d'allégresse que la cérémonie finissait à l'instant même et que le roi remontait dans son carrosse.
À peine l'exempt vit-il apparaître Comminges au bout de la rue Cocatrix, qu'il dit un mot au cocher, lequel mit aussitôt sa machine en mouvement et la conduisit devant la porte de Broussel.
Comminges frappait à cette porte en même temps que la voiture s'y arrêtait.
Friquet attendait derrière Comminges que cette porte fût ouverte.
— Que fais-tu là, drôle? demanda Comminges.
— J'attends pour entrer chez maître Broussel, monsieur l'officier! dit Friquet de ce ton câlin que sait si bien prendre dans l'occasion le gamin de Paris.
— C'est donc bien là qu'il demeure? demanda Comminges.
— Oui, monsieur.
— Et quel étage occupe-t-il?
— Toute la maison, dit Friquet; la maison est à lui.
— Mais où se tient-il ordinairement?
— Pour travailler, il se tient au second, mais pour prendre ses repas, il descend au premier; dans ce moment il doit dîner, car il est midi.
— Bien, dit Comminges.
En ce moment on ouvrit. L'officier interrogea le laquais, et apprit que maître Broussel était chez lui, et dînait effectivement. Comminges monta derrière le laquais, et Friquet monta derrière Comminges.
Broussel était assis à table avec sa famille, ayant devant lui sa femme, à ses côtés ses deux filles, et au bout de la table son fils, Louvières, que nous avons vu déjà apparaître lors de l'accident arrivé au conseiller, accident dont au reste il était parfaitement remis. Le bonhomme, revenu en pleine santé, goûtait donc les beaux fruits que lui avait envoyés madame de Longueville.
Comminges, qui avait arrêté le bras du laquais au moment où celui- ci allait ouvrir la porte pour l'annoncer, ouvrit la porte lui- même et se trouva en face de ce tableau de famille.
À la vue de l'officier, Broussel se sentit quelque peu ému; mais, voyant qu'il saluait poliment, il se leva et salua aussi.
Cependant, malgré cette politesse réciproque, l'inquiétude se peignit sur le visage des femmes; Louvières devint fort pâle et attendait impatiemment que l'officier s'expliquât.
— Monsieur, dit Comminges, je suis porteur d'un ordre du roi.
— Fort bien, monsieur, répondit Broussel. Quel est cet ordre?
Et il tendit la main.
— J'ai commission de me saisir de votre personne, monsieur, dit Comminges, toujours sur le même ton, avec la même politesse, et si vous voulez bien m'en croire, vous vous épargnerez la peine de lire cette longue lettre et vous me suivrez.
La foudre tombée au milieu de ces bonnes gens si paisiblement assemblés n'eût pas produit un effet plus terrible. Broussel recula tout tremblant. C'était une terrible chose à cette époque que d'être emprisonné par l'inimitié du roi. Louvières fit un mouvement pour sauter sur son épée, qui était sur une chaise dans l'angle de la salle; mais un coup d'oeil du bonhomme Broussel, qui au milieu de tout cela ne perdait pas la tête, contint ce mouvement désespéré. Madame Broussel, séparée de son mari par la largeur de la table, fondait en larmes, les deux jeunes filles tenaient leur père embrassé.
— Allons, monsieur, dit Comminges, hâtons-nous, il faut obéir au roi.
— Monsieur, dit Broussel, je suis en mauvaise santé et ne puis me rendre prisonnier en cet état; je demande du temps.
— C'est impossible, répondit Comminges, l'ordre est formel et doit être exécuté à l'instant même.
— Impossible! dit Louvières; monsieur, prenez garde de nous pousser au désespoir.
— Impossible! dit une voix criarde au fond de la chambre.
Comminges se retourna et vit dame Nanette son balai à la main et dont les yeux brillaient de tous les feux de la colère.
— Ma bonne Nanette, tenez-vous tranquille, dit Broussel, je vous en prie.
— Moi, me tenir tranquille quand on arrête mon maître, le soutien, le libérateur, le père du pauvre peuple! Ah bien oui! vous me connaissez encore… Voulez-vous vous en aller! dit-elle à Comminges.
Comminges sourit.
— Voyons, monsieur, dit-il en se retournant vers Broussel, faites-moi taire cette femme et suivez-moi.
— Me faire taire, moi! moi! dit Nanette; ah bien oui! il en faudrait encore un autre que vous, mon bel oiseau du roi! Vous allez voir.
Et dame Nanette s'élança vers la fenêtre, l'ouvrit, et d'une voix si perçante qu'on put l'entendre du parvis Notre-Dame:
— Au secours! cria-t-elle, on arrête mon maître! on arrête le conseiller Broussel! au secours!
— Monsieur, dit Comminges, déclarez-vous tout de suite: obéirez- vous ou comptez-vous faire rébellion au roi?
— J'obéis, j'obéis, monsieur, s'écria Broussel essayant de se dégager de l'étreinte de ses deux filles et de contenir du regard son fils toujours prêt à lui échapper.
— En ce cas, dit Comminges, imposez silence à cette vieille.
— Ah! vieille! dit Nanette.
Et elle se mit à crier de plus belle en se cramponnant aux barres de la fenêtre:
— Au secours! au secours! pour maître Broussel, qu'on arrête parce qu'il a défendu le peuple; au secours!
Comminges saisit la servante à bras-le-corps, et voulut l'arracher de son poste; mais au même instant une autre voix, sortant d'une espèce d'entresol, hurla d'un ton de fausset:
— Au meurtre! au feu! à l'assassin! On tue M. Broussel! on égorge M. Broussel!
C'était la voix de Friquet. Dame Nanette, se sentant soutenue, reprit alors avec plus de force et fit chorus.
Déjà des têtes curieuses apparaissaient aux fenêtres. Le peuple, attiré au bout de la rue, accourait, des hommes, puis des groupes, puis une foule: on entendait les cris; on voyait un carrosse, mais on ne comprenait pas. Friquet sauta de l'entresol sur l'impériale de la voiture.
— Ils veulent arrêter M. Broussel! cria-t-il; il y a des gardes dans le carrosse, et l'officier est là-haut.
La foule se mit à gronder et s'approcha des chevaux. Les deux gardes qui étaient restés dans l'allée montèrent au secours de Comminges; ceux qui étaient dans le carrosse ouvrirent les portières et croisèrent la pique.
— Les voyez-vous? criait Friquet. Les voyez-vous? les voilà.
Le cocher se retourna et envoya à Friquet un coup de fouet qui le fit hurler de douleur.
— Ah! cocher du diable! s'écria Friquet, tu t'en mêles? attends!
Et il regagna son entresol, d'où il accabla le cocher de tous les projectiles qu'il put trouver.
Malgré la démonstration hostile des gardes, et peut-être même à cause de cette démonstration, la foule se mit à gronder et s'approcher des chevaux. Les gardes firent reculer les plus mutins à grands coups de pique.
Cependant le tumulte allait toujours croissant; la rue ne pouvait plus contenir les spectateurs qui affluaient de toutes parts; la presse envahissait l'espace que formaient encore entre eux et le carrosse les redoutables piques des gardes. Les soldats, repoussés comme par des murailles vivantes, allaient être écrasés contre les moyeux des roues et les panneaux de la voiture. Les cris: «Au nom du roi!» vingt fois répétés par l'exempt, ne pouvaient rien contre cette redoutable multitude, et semblaient l'exaspérer encore, quand, à ces cris: «Au nom du roi!», un cavalier accourut, et, voyant des uniformes fort maltraités, s'élança dans la mêlée l'épée à la main et apporta un secours inespéré aux gardes.
Ce cavalier était un jeune homme de quinze à seize ans à peine, que la colère rendait pâle. Il mit pied à terre comme les autres gardes, s'adossa au timon de la voiture, se fit un rempart de son cheval, tira de ses fontes les pistolets, qu'il passa à sa ceinture et commença à espadonner en homme à qui le maniement de l'épée est chose familière.
Pendant dix minutes, à lui seul le jeune homme soutint l'effort de toute la foule.
Alors on vit paraître Comminges poussant Broussel devant lui.
— Rompons le carrosse! criait le peuple.
— Au secours! criait la vieille.
— Au meurtre! criait Friquet en continuant de faire pleuvoir sur les gardes tout ce qui se trouvait sous sa main.
— Au nom du roi! criait Comminges.
— Le premier qui avance est mort! cria Raoul qui, se voyant pressé, fit sentir la pointe de son épée à une espèce de géant qui était prêt à l'écraser, et qui, se sentant blessé, recula en hurlant.
Car c'était Raoul qui, revenant de Blois, selon qu'il l'avait promis au comte de La Fère, après cinq jours d'absence, avait voulu jouir du coup d'oeil de la cérémonie, et avait pris par les rues qui le conduiraient plus directement à Notre-Dame. Arrivé aux environs de la rue Cocatrix, il s'était trouvé entraîné par le flot du populaire, et à ce mot: «Au nom du roi!» il s'était rappelé le mot d'Athos: «Servez le roi» et il était accouru combattre pour le roi, dont on maltraitait les gardes.
Comminges jeta pour ainsi dire Broussel dans le carrosse et s'élança derrière lui. En ce moment un coup d'arquebuse retentit, une balle traversa du haut en bas le chapeau de Comminges et cassa le bras d'un garde. Comminges releva la tête et vit, au milieu de la fumée, la figure menaçante de Louvières qui apparaissait à la fenêtre du second étage.
— C'est bien, monsieur, dit Comminges, vous entendrez parler de moi.
— Et vous aussi, monsieur, dit Louvières, et nous verrons lequel parlera plus haut.
Friquet et Nanette hurlaient toujours; les cris, le bruit du coup, l'odeur de la poudre toujours si enivrante, faisaient leur effet.
— À mort l'officier! à mort! hurla la foule.
Et il se fit un grand mouvement.
— Un pas de plus, cria Comminges en abattant les mantelets pour qu'on pût bien voir dans la voiture et en appuyant son épée sur la poitrine de Broussel, un pas de plus, et je tue le prisonnier; j'ai ordre de l'amener mort ou vif, je l'amènerai mort, voilà tout.
Un cri terrible retentit: la femme et les filles de Broussel tendaient au peuple des mains suppliantes.
Le peuple comprit que cet officier si pâle, mais qui paraissait si résolu, ferait comme il disait: on continua de menacer, mais on s'écarta.
Comminges fit monter avec lui dans la voiture le garde blessé, et ordonna aux autres de fermer la portière.
— Touche au palais, dit-il au cocher plus mort que vif.
Celui-ci fouetta ses animaux, qui ouvrirent un large chemin dans la foule; mais en arrivant au quai, il fallut s'arrêter. Le carrosse versa, les chevaux étaient portés, étouffés, broyés par la foule, Raoul, à pied, car il n'avait pas eu le temps de remonter à cheval, las de distribuer des coups de plat d'épée, comme les gardes las de distribuer des coups de plat de lame, commençait à recourir à la pointe. Mais ce terrible et dernier recours ne faisait qu'exaspérer la multitude. On commençait de temps en temps à voir reluire aussi au milieu de la foule le canon d'un mousquet ou la lame d'une rapière; quelques coups de feu retentissaient, tirés en l'air sans doute, mais dont l'écho ne faisait pas moins vibrer les coeurs; les projectiles continuaient de pleuvoir des fenêtres. On entendait des voix que l'on n'entend que les jours d'émeute; on voyait des visages qu'on ne voit que les jours sanglants. Les cris: «À mort! à mort les gardes! à la Seine l'officier!» dominaient tout ce bruit, si immense qu'il fût. Raoul, son chapeau broyé, le visage sanglant, sentait que non seulement ses forces, mais encore sa raison, commençaient à l'abandonner; ses yeux nageaient dans un brouillard rougeâtre, et à travers ce brouillard il voyait cent bras menaçants s'étendre sur lui, prêts à le saisir quand il tomberait. Comminges s'arrachait les cheveux de rage dans le carrosse renversé. Les gardes ne pouvaient porter secours à personne, occupés qu'ils étaient chacun à se défendre personnellement. Tout était fini: carrosse, chevaux, gardes, satellites et prisonnier peut-être, tout allait être dispersé par lambeaux, quand tout à coup une voix bien connue de Raoul retentit, quand soudain une large épée brilla en l'air; au même instant la foule s'ouvrit, trouée, renversée, écrasée: un officier de mousquetaires, frappant et taillant de droite et de gauche, courut à Raoul et le prit dans ses bras au moment où il allait tomber.
— Sangdieu! cria l'officier, l'ont-ils donc assassiné? En ce cas, malheur à eux!
Et il se retourna si effrayant de vigueur, de colère et de menace, que les plus enragés rebelles se ruèrent les uns sur les autres pour s'enfuir et que quelques-uns roulèrent jusque dans la Seine.
— Monsieur d'Artagnan, murmura Raoul.
— Oui, sangdieu! en personne, et heureusement pour vous, à ce qu'il paraît, mon jeune ami. Voyons! ici, vous autres, s'écria-t- il en se redressant sur ses étriers et élevant son épée, appelant de la voix et du geste les mousquetaires qui n'avaient pu le suivre tant sa course avait été rapide. Voyons, balayez-moi tout cela! Aux mousquets! Portez armes! Apprêtez armes! En joue…
À cet ordre les montagnes du populaire s'affaissèrent si subitement, que d'Artagnan ne put retenir un éclat de rire homérique.
— Merci, d'Artagnan, dit Comminges, montrant la moitié de son corps par la portière du carrosse renversé; merci, mon jeune gentilhomme! Votre nom? que je le dise à la reine.
Raoul allait répondre, lorsque d'Artagnan se pencha à son oreille:
— Taisez-vous, dit-il, et laissez-moi répondre.
Puis, se retournant vers Comminges:
— Ne perdez pas votre temps, Comminges, dit-il, sortez du carrosse si vous pouvez, et faites-en avancer un autre.
— Mais lequel?
— Pardieu, le premier venu qui passera sur le Pont-Neuf, ceux qui le montent seront trop heureux, je l'espère, de prêter leur carrosse pour le service du roi.
— Mais, dit Comminges, je ne sais.
— Allez donc, ou, dans cinq minutes, tous les manants vont revenir avec des épées et des mousquets. Vous serez tué et votre prisonnier délivré. Allez. Et, tenez, voici justement un carrosse qui vient là-bas.
Puis se penchant de nouveau vers Raoul:
— Surtout ne dites pas votre nom, lui souffla-t-il.
Le jeune homme le regardait d'un air étonné.
— C'est bien, j'y cours, dit Comminges, et s'ils reviennent faites feu.
— Non pas, non pas, répondit d'Artagnan, que personne ne bouge, au contraire: un coup de feu tiré en ce moment serait payé trop cher demain.
Comminges prit ses quatre gardes et autant de mousquetaires et courut au carrosse. Il en fit descendre les gens qui s'y trouvaient et le ramena près du carrosse versé.
Mais lorsqu'il fallut transporter Broussel du char brisé dans l'autre, le peuple, qui aperçut celui qu'il appelait son libérateur, poussa des hurlements inimaginables et se rua de nouveau vers le carrosse.
— Partez, dit d'Artagnan. Voici dix mousquetaires pour vous accompagner, j'en garde vingt pour contenir le peuple; partez et ne perdez pas une minute. Dix hommes pour monsieur de Comminges!
Dix hommes se séparèrent de la troupe, entourèrent le nouveau carrosse et partirent au galop.
Au départ du carrosse les cris redoublèrent; plus de dix mille hommes se pressaient sur le quai, encombrant le Pont-Neuf et les rues adjacentes.
Quelques coups de feu partirent. Un mousquetaire fut blessé.
— En avant, cria d'Artagnan poussé à bout et mordant sa moustache.
Et il fit avec ses vingt hommes une charge sur tout ce peuple, qui se renversa épouvanté. Un seul homme demeura à sa place l'arquebuse à la main.
— Ah! dit cet homme, c'est toi qui déjà as voulu l'assassiner! attends!
Et il abaissa son arquebuse sur d'Artagnan, qui arrivait sur lui au triple galop.
D'Artagnan se pencha sur le cou de son cheval, le jeune homme fit feu; la balle coupa la plume de son chapeau.
Le cheval emporté heurta l'imprudent qui, à lui seul, essayait d'arrêter une tempête, et l'envoya tomber contre la muraille.
D'Artagnan arrêta son cheval tout court, et tandis que ses mousquetaires continuaient de charger, il revint l'épée haute sur celui qu'il avait renversé.
— Ah! monsieur, cria Raoul, qui reconnaissait le jeune homme pour l'avoir vu rue Cocatrix, monsieur, épargnez-le, c'est son fils.
D'Artagnan retint son bras prêt à frapper.
— Ah! vous êtes son fils, dit-il; c'est autre chose.
— Monsieur, je me rends! dit Louvières tendant à l'officier son arquebuse déchargée.
— Eh non! ne vous rendez pas, mordieu! filez au contraire, et promptement; si je vous prends, vous serez pendu.
Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois, il passa sous le cou du cheval et disparut au coin de la rue Guénégaud.
— Ma foi, dit d'Artagnan à Raoul, il était temps que vous m'arrêtiez la main, c'était un homme mort, et, ma foi, quand j'aurais su qui il était, j'eusse eu regret de l'avoir tué.
— Ah! monsieur, dit Raoul, permettez qu'après vous avoir remercié pour ce pauvre garçon, je vous remercie pour moi; moi aussi, monsieur, j'allais mourir quand vous êtes arrivé.
— Attendez, attendez, jeune homme, et ne vous fatiguez pas à parler.
Puis tirant d'une de ses fontes un flacon plein de vin d'Espagne:
— Buvez deux gorgées de ceci, dit-il.
Raoul but et voulut renouveler ses remerciements.
— Cher, dit d'Artagnan, nous parlerons de cela plus tard.
Puis, voyant que les mousquetaires avaient balayé le quai depuis le Pont-Neuf jusqu'au quai Saint-Michel et qu'ils revenaient, il leva son épée pour qu'ils doublassent le pas.
Les mousquetaires arrivèrent au trot; en même temps, de l'autre côté du quai, arrivaient les dix hommes d'escorte que d'Artagnan avait donnés à Comminges.
— Holà! dit d'Artagnan s'adressant à ceux-ci, est-il arrivé quelque chose de nouveau?
— Eh, monsieur, dit le sergent, leur carrosse s'est encore brisé une fois; c'est une véritable malédiction.
D'Artagnan haussa les épaules.
— Ce sont des maladroits, dit-il; quand on choisit un carrosse, il faut qu'il soit solide: le carrosse avec lequel on arrête un Broussel doit pouvoir porter dix mille hommes.
— Qu'ordonnez-vous, mon lieutenant?