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Vingt ans après

Front matter (continued 6)

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M. de Beaufort aurait arrangé les choses lui-même que, selon toute probabilité, il les eût faites moins à sa convenance que ne le faisait son gardien.

Enfin six heures sonnèrent; quoiqu'on ne dût se mettre à table qu'à sept heures, le dîner se trouvait prêt et servi. Sur un buffet était le pâté colossal aux armes du duc et paraissant cuit à point, autant qu'on en pouvait juger par la couleur dorée qui enluminait sa croûte.

Le reste du dîner était à l'avenant.

Tout le monde était impatient, les gardes d'aller boire, La Ramée de se mettre à table, et M. de Beaufort de se sauver.

Grimaud seul était impassible. On eût dit qu'Athos avait fait son éducation dans la prévision de cette grande circonstance.

Il y avait des moments où, en le regardant, le duc de Beaufort se demandait s'il ne faisait point un rêve, et si cette figure de marbre était bien réellement à son service et s'animerait au moment venu.

La Ramée renvoya les gardes en leur recommandant de boire à la santé du prince; puis, lorsqu'ils furent partis, il ferma les portes, mit les clefs dans sa poche, et montra la table au prince d'un air qui voulait dire:

— Quand Monseigneur voudra.

Le prince regarda Grimaud, Grimaud regarda la pendule: il était six heures un quart à peine, l'évasion était fixée à sept heures, il y avait donc trois quarts d'heure à attendre.

Le prince, pour gagner un quart d'heure, prétexta une lecture qui l'intéressait et demanda à finir son chapitre. La Ramée s'approcha, regarda par-dessus son épaule quel était ce livre qui avait sur le prince cette influence de l'empêcher de se mettre à table quand le dîner était servi.

C'étaient les Commentaires de César, que lui-même, contre les ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procurés trois jours auparavant.

La Ramée se promit bien de ne plus se mettre en contravention avec les règlements du donjon.

En attendant, il déboucha les bouteilles et alla flairer le pâté.

À six heures et demie, le duc se leva en disant avec gravité:

— Décidément, César était le plus grand homme de l'antiquité.

— Vous trouvez, Monseigneur, dit La Ramée.

— Oui.

— Eh bien! moi, reprit La Ramée, j'aime mieux Annibal.

— Et pourquoi cela, maître La Ramée? demanda le duc.

— Parce qu'il n'a pas laissé de Commentaires, dit La Ramée avec son gros sourire.

Le duc comprit l'allusion et se mit à table en faisant signe à La Ramée de se placer en face de lui.

L'exempt ne se le fit pas répéter deux fois.

Il n'y a pas de figure aussi expressive que celle d'un véritable gourmand qui se trouve en face d'une bonne table; aussi, en recevant son assiette de potage des mains de Grimaud, la figure de La Ramée présentait-elle le sentiment de la parfaite béatitude.

Le duc le regarda avec un sourire.

— Ventre-saint-gris! La Ramée, s'écria-t-il, savez-vous que si on me disait qu'il y a en ce moment en France un homme plus heureux que vous, je ne le croirais pas!

— Et vous auriez, ma foi, raison, Monseigneur, dit La Ramée. Quant à moi, j'avoue que lorsque j'ai faim, je ne connais pas de vue plus agréable qu'une table bien servie, et si vous ajoutez, continua La Ramée, que celui qui fait les honneurs de cette table est le petit-fils de Henri le Grand, alors vous comprendrez, Monseigneur, que l'honneur qu'on reçoit double le plaisir qu'on goûte.

Le prince s'inclina à son tour, et un imperceptible sourire parut sur le visage de Grimaud, qui se tenait derrière La Ramée.

— Mon cher La Ramée, dit le duc, il n'y a en vérité que vous pour tourner un compliment.

— Non, Monseigneur, dit La Ramée dans l'effusion de son âme; non, en vérité, je dis ce que je pense, il n'y a pas de compliment dans ce que je vous dis là.

— Alors, vous m'êtes attaché? demanda le prince.

— C'est-à-dire, reprit La Ramée, que je ne me consolerais pas si Votre Altesse sortait de Vincennes.

— Une drôle de manière de témoigner votre affliction. (Le prince voulait dire affection.)

— Mais, Monseigneur, dit La Ramée, que feriez-vous dehors? Quelque folie qui vous brouillerait avec la cour et vous ferait mettre à la Bastille au lieu d'être à Vincennes. M. de Chavigny n'est pas aimable, j'en conviens, continua La Ramée en savourant un verre de madère, mais M. du Tremblay, c'est bien pis.

— Vraiment! dit le duc, qui s'amusait du tour que prenait la conversation et qui de temps en temps regardait la pendule, dont l'aiguille marchait avec une lenteur désespérante.

— Que voulez-vous attendre du frère d'un capucin nourri à l'école du cardinal de Richelieu! Ah! Monseigneur, croyez-moi, c'est un grand bonheur que la reine, qui vous a toujours voulu du bien, à ce que j'ai entendu dire du moins, ait eu l'idée de vous envoyer ici, où il y a promenade, jeu de paume, bonne table, bon air.

— En vérité, dit le duc, à vous entendre, La Ramée, je suis donc bien ingrat d'avoir eu un instant l'idée de sortir d'ici?

— Oh! Monseigneur, c'est le comble de l'ingratitude, reprit La Ramée; mais Votre Altesse n'y a jamais songé sérieusement.

— Si fait, reprit le duc, et, je dois vous l'avouer, c'est peut- être une folie, je ne dis pas non, mais de temps en temps j'y songe encore.

— Toujours par un de vos quarante moyens, Monseigneur?

— Eh! mais, oui, reprit le duc.

— Monseigneur, dit La Ramée, puisque nous sommes aux épanchements, dites-moi un de ces quarante moyens inventés par Votre Altesse.

— Volontiers, dit le duc. Grimaud, donnez-moi le pâté.

— J'écoute, dit La Ramée en se renversant sur son fauteuil, en soulevant son verre et en clignant de l'oeil, pour regarder le soleil à travers le rubis liquide qu'il contenait.

Le duc jeta un regard sur la pendule. Dix minutes encore et elle allait sonner sept heures.

Grimaud apporta le pâté devant le prince, qui prit son couteau à lame d'argent pour enlever le couvercle; mais La Ramée, qui craignait qu'il n'arrivât malheur à cette belle pièce, passa au duc son couteau, qui avait une lame de fer.

— Merci, La Ramée, dit le duc en prenant le couteau.

— Eh bien Monseigneur, dit l'exempt, ce fameux moyen?

— Faut-il que je vous dise, reprit le duc, celui sur lequel je comptais le plus, celui que j'avais résolu d'employer le premier?

— Oui, celui-là, dit La Ramée.

— Eh bien! dit le duc, en creusant le pâté d'une main et en décrivant de l'autre un cercle avec son couteau, j'espérais d'abord avoir pour gardien un brave garçon comme vous, monsieur La Ramée.

— Bien! dit La Ramée; vous l'avez, Monseigneur. Après?

— Et je m'en félicite.

La Ramée salua.

— Je me disais, continua le prince, si une fois j'ai près de moi un bon garçon comme La Ramée, je tâcherai de lui faire recommander par quelque ami à moi, avec lequel il ignorera mes relations, un homme qui me soit dévoué, et avec lequel je puisse m'entendre pour préparer ma fuite.

— Allons! allons! dit La Ramée, pas mal imaginé.

— N'est-ce pas? reprit le prince; par exemple, le serviteur de quelque brave gentilhomme, ennemi lui-même du Mazarin, comme doit l'être tout gentilhomme.

— Chut! Monseigneur, dit La Ramée, ne parlons pas politique.

— Quand j'aurai cet homme près de moi, continua le duc, pour peu que cet homme soit adroit et ait su inspirer de la confiance à mon gardien, celui-ci se reposera sur lui, et alors j'aurai des nouvelles du dehors.

— Ah! oui, dit La Ramée, mais comment cela, des nouvelles du dehors?

— Oh! rien de plus facile, dit le duc de Beaufort, en jouant à la paume, par exemple.

— En jouant à la paume? demanda La Ramée, commençant à prêter la plus grande attention au récit du duc.

— Oui, tenez, j'envoie une balle dans le fossé, un homme est là qui la ramasse. La balle renferme une lettre; au lieu de renvoyer cette balle que je lui ai demandée du haut des remparts, il m'en envoie une autre. Cette autre balle contient une lettre. Ainsi, nous avons échangé nos idées, et personne n'y a rien vu.

— Diable! diable! dit La Ramée en se grattant l'oreille, vous faites bien de me dire cela, Monseigneur, je surveillerai les ramasseurs des balles.

Le duc sourit.

— Mais, continua La Ramée, tout cela, au bout du compte, n'est qu'un moyen de correspondre.

— C'est déjà beaucoup, ce me semble.

— Ce n'est pas assez.

— Je vous demande pardon. Par exemple, je dis à mes amis: «Trouvez-vous tel jour, à telle heure, de l'autre côté du fossé avec deux chevaux de main.»

— Eh bien! après? dit La Ramée avec une certaine inquiétude; à moins que ces chevaux n'aient des ailes pour monter sur le rempart et venir vous y chercher.

— Eh! mon Dieu, dit négligemment le prince, il ne s'agit pas que les chevaux aient des ailes pour monter sur les remparts, mais que j'aie, moi, un moyen d'en descendre.

— Lequel?

— Une échelle de corde.

— Oui, mais, dit La Ramée en essayant de rire, une échelle de corde ne s'envoie pas comme une lettre, dans une balle de paume.

— Non, mais elle s'envoie dans autre chose.

— Dans autre chose, dans autre chose! dans quoi?

— Dans un pâté, par exemple.

— Dans un pâté? dit La Ramée.

— Oui. Supposez une chose, reprit le duc; supposez, par exemple, que mon maître d'hôtel, Noirmont, ait traité du fonds de boutique du père Marteau…

— Eh bien? demanda La Ramée tout frissonnant.

— Eh bien! La Ramée, qui est un gourmand, voit ces pâtés, trouve qu'ils ont meilleure mine que ceux de ses prédécesseurs, vient m'offrir de m'en faire goûter. J'accepte, à la condition que La Ramée en goûtera avec moi. Pour être plus à l'aise, La Ramée écarte les gardes et ne conserve que Grimaud pour nous servir. Grimaud est l'homme qui m'a été donné par un ami, ce serviteur avec lequel je m'entends, prêt à me seconder en toutes choses. Le moment de ma fuite est marqué à sept heures. Eh bien! à sept heures moins quelques minutes…

— À sept heures moins quelques minutes?… reprit La Ramée, auquel la sueur commençait à perler sur le front.

— À sept heures moins quelques minutes, reprit le duc en joignant l'action aux paroles, j'enlève la croûte du pâté. J'y trouve deux poignards, une échelle de corde et un bâillon. Je mets un des poignards sur la poitrine de La Ramée et je lui dis: «Mon ami, j'en suis désolé, mais si tu fais un geste, si tu pousses un cri, tu es mort!»

Nous l'avons dit, en prononçant ces derniers mots, le duc avait joint l'action aux paroles. Le duc était debout près de lui et lui appuyait la pointe d'un poignard sur la poitrine avec un accent qui ne permettait pas à celui auquel il s'adressait de conserver de doute sur sa résolution.

Pendant ce temps Grimaud, toujours silencieux, tirait du pâté le second poignard, l'échelle de corde et la poire d'angoisse.

La Ramée suivait des yeux chacun de ces objets avec une terreur croissante.

— Oh! Monseigneur, s'écria-t-il en regardant le duc avec une expression de stupéfaction qui eût fait éclater de rire le prince dans un autre moment, vous n'aurez pas le coeur de me tuer!

— Non, si tu ne t'opposes pas à ma fuite.

— Mais, Monseigneur, si je vous laisse fuir, je suis un homme ruiné.

— Je te rembourserai le prix de ta charge.

— Et vous êtes bien décidé à quitter le château?

— Pardieu!

— Tout ce que je pourrais vous dire ne vous fera pas changer de résolution?

— Ce soir, je veux être libre.

— Et si je me défends, si j'appelle, si je crie?

— Foi de gentilhomme, je te tue.

En ce moment la pendule sonna.

— Sept heures, dit Grimaud, qui n'avait pas encore prononcé une parole.

— Sept heures, dit le duc, tu vois, je suis en retard.

La Ramée fit un mouvement comme pour l'acquit de sa conscience.

Le duc fronça le sourcil, et l'exempt sentit la pointe du poignard qui, après avoir traversé ses habits, s'apprêtait à lui traverser la poitrine.

— Bien, Monseigneur, dit-il, cela suffit. Je ne bougerai pas.

— Hâtons-nous, dit le duc.

— Monseigneur, une dernière grâce.

— Laquelle? Parle, dépêche-toi.

— Liez-moi bien, Monseigneur.

— Pourquoi cela, te lier?

— Pour qu'on ne croie pas que je suis votre complice.

— Les mains! dit Grimaud.

— Non pas par devant, par derrière donc, par derrière!

— Mais avec quoi? dit le duc.

— Avec votre ceinture, Monseigneur, reprit La Ramée.

Le duc détacha sa ceinture et la donna à Grimaud, qui lia les mains de La Ramée de manière à le satisfaire.

— Les pieds, dit Grimaud.

La Ramée tendit les jambes, Grimaud prit une serviette, la déchira par bandes et ficela La Ramée.

— Maintenant mon épée, dit La Ramée; liez-moi donc la garde de mon épée.

Le duc arracha un des rubans de son haut-de-chausses, et accomplit le désir de son gardien.

— Maintenant, dit le pauvre La Ramée, la poire d'angoisse, je la demande; sans cela on me ferait mon procès parce que je n'ai pas crié. Enfoncez, Monseigneur, enfoncez.

Grimaud s'apprêta à remplir le désir de l'exempt, qui fit un mouvement en signe qu'il avait quelque chose à dire.

— Parle, dit le duc.

— Maintenant, Monseigneur, dit La Ramée, n'oubliez pas, s'il m'arrive malheur à cause de vous, que j'ai une femme et quatre enfants.

— Sois tranquille. Enfonce, Grimaud.

En une seconde La Ramée fut bâillonné et couché à terre, deux ou trois chaises furent renversées en signe de lutte. Grimaud prit dans les poches de l'exempt toutes les clefs qu'elles contenaient, ouvrit d'abord la porte de la chambre où ils se trouvaient, la referma à double tour quand ils furent sortis, puis tous deux prirent rapidement le chemin de la galerie qui conduisait au petit enclos. Les trois portes furent successivement ouvertes et fermées avec une promptitude qui faisait honneur à la dextérité de Grimaud. Enfin l'on arriva au jeu de paume. Il était parfaitement désert, pas de sentinelles, personne aux fenêtres.

Le duc courut au rempart et aperçut de l'autre côté des fossés trois cavaliers avec deux chevaux en main. Le duc échangea un signe avec eux, c'était bien pour lui qu'ils étaient là.

Pendant ce temps, Grimaud attachait le fil conducteur.

Ce n'était pas une échelle de corde, mais un peloton de soie, avec un bâton qui devait se passer entre les jambes et se dévider de lui-même par le poids de celui qui se tenait dessus à califourchon.

— Va, dit le duc.

— Le premier, Monseigneur? demanda Grimaud.

Sans doute, dit le duc; si on me rattrape, je ne risque que la prison; si on t'attrape, toi, tu es pendu.

— C'est juste, dit Grimaud.

Et aussitôt Grimaud, se mettant à cheval sur le bâton, commença sa périlleuse descente; le duc le suivit des yeux avec une terreur involontaire; il était déjà arrivé aux trois quarts de la muraille, lorsque tout à coup la corde cassa. Grimaud tomba précipité dans le fossé.

Le duc jeta un cri, mais Grimaud ne poussa pas une plainte; et cependant il devait être blessé grièvement, car il était resté étendu à l'endroit où il était tombé.

Aussitôt un des hommes qui attendaient se laissa glisser dans le fossé, attacha sous les épaules de Grimaud l'extrémité d'une corde, et les deux autres, qui en tenaient le bout opposé, tirèrent Grimaud à eux.

— Descendez, Monseigneur, dit l'homme qui était dans la fosse; il n'y a qu'une quinzaine de pieds de distance et le gazon est moelleux.

Le duc était déjà à l'oeuvre. Sa besogne à lui était plus difficile, car il n'avait plus de bâton pour se soutenir; il fallait qu'il descendît à la force des poignets, et cela d'une hauteur d'une cinquantaine de pieds. Mais, nous l'avons dit, le duc était adroit, vigoureux et plein de sang-froid; en moins de cinq minutes, il se trouva à l'extrémité de la corde; comme le lui avait dit le gentilhomme, il n'était plus qu'à quinze pieds de terre. Il lâcha l'appui qui le soutenait et tomba sur ses pieds sans se faire aucun mal.

Aussitôt il se mit à gravir le talus du fossé, au haut duquel il trouva Rochefort. Les deux autres gentilshommes lui étaient inconnus. Grimaud, évanoui, était attaché sur un cheval.

— Messieurs, dit le prince, je vous remercierai plus tard; mais à cette heure, il n'y a pas un instant à perdre, en route donc, en route! qui m'aime, me suive!

Et il s'élança sur son cheval, partit au grand galop, respirant à pleine poitrine, et criant avec une expression de joie impossible à rendre:

— Libre!… Libre!… Libre!…

XXVI. D'Artagnan arrive à propos

D'Artagnan toucha à Blois la somme que Mazarin, dans son désir de le revoir près de lui, s'était décidé à lui donner pour ses services futurs.

De Blois à Paris il y avait quatre journées pour un cavalier ordinaire. D'Artagnan arriva vers les quatre heures de l'après- midi du troisième jour à la barrière Saint-Denis. Autrefois il n'en eût mis que deux. Nous avons vu qu'Athos, parti trois heures après lui, était arrivé vingt-quatre heures auparavant.

Planchet avait perdu l'usage de ces promenades forcées; d'Artagnan lui reprocha sa mollesse.

— Eh! monsieur, quarante lieues en trois jours! je trouve cela fort joli pour un marchand de pralines.

— Es-tu réellement devenu marchand, Planchet, et comptes-tu sérieusement, maintenant que nous nous sommes retrouvés, végéter dans ta boutique?

— Heu! reprit Planchet, vous seul en vérité êtes fait pour l'existence active. Voyez M. Athos, qui dirait que c'est cet intrépide chercheur d'aventures que nous avons connu? Il vit maintenant en véritable gentilhomme fermier, en vrai seigneur campagnard. Tenez, monsieur, il n'y a en vérité de désirable qu'une existence tranquille.

— Hypocrite! dit d'Artagnan, que l'on voit bien que tu te rapproches de Paris, et qu'il y a à Paris une corde et une potence qui t'attendent!

En effet, comme ils en étaient là de leur conversation, les deux voyageurs arrivèrent à la barrière. Planchet baissait son feutre en songeant qu'il allait passer dans des rues où il était fort connu, et d'Artagnan relevait sa moustache en se rappelant Porthos qui devait l'attendre rue Tiquetonne. Il pensait aux moyens de lui faire oublier sa seigneurie de Bracieux et les cuisines homériques de Pierrefonds.

En tournant le coin de la rue Montmartre, il aperçut, à l'une des fenêtres de l'hôtel de la Chevrette, Porthos vêtu d'un splendide justaucorps bleu de ciel tout brodé d'argent, et bâillant à se démonter la mâchoire, de sorte que les passants contemplaient avec une certaine admiration respectueuse ce gentilhomme si beau et si riche, qui semblait si fort ennuyé de sa richesse et de sa grandeur.

À peine d'ailleurs, de leur côté, d'Artagnan et Planchet avaient- ils tourné l'angle de la rue, que Porthos les avait reconnus.

— Eh! d'Artagnan, s'écria-t-il, Dieu soit loué! c'est vous!

— Eh! bonjour, cher ami! répondit d'Artagnan.

Une petite foule de badauds se forma bientôt autour des chevaux que les valets de l'hôtel tenaient déjà par la bride, et des cavaliers qui causaient ainsi le nez en l'air; mais un froncement de sourcils de d'Artagnan et deux ou trois gestes mal intentionnés de Planchet et bien compris des assistants, dissipèrent la foule, qui commençait à devenir d'autant plus compacte qu'elle ignorait pourquoi elle était rassemblée.

Porthos était déjà descendu sur le seuil de l'hôtel.

— Ah! mon cher ami, dit-il, que mes chevaux sont mal ici.

— En vérité! dit d'Artagnan, j'en suis au désespoir pour ces nobles animaux.

— Et moi aussi, j'étais assez mal, dit Porthos, et n'était l'hôtesse continua-t-il en se balançant sur ses jambes avec son gros air content de lui-même, qui est assez avenante et qui entend la plaisanterie, j'aurais été chercher gîte ailleurs.

La belle Madeleine, qui s'était approchée pendant ce colloque, fit un pas en arrière et devint pâle comme la mort en entendant les paroles de Porthos, car elle crut que la scène du Suisse allait se renouveler; mais à sa grande stupéfaction d'Artagnan ne sourcilla point, et, au lieu de se fâcher, il dit en riant à Porthos:

— Oui, je comprends, cher ami, l'air de la rue Tiquetonne ne vaut pas celui de la vallée de Pierrefonds; mais, soyez tranquille, je vais vous en faire prendre un meilleur.

— Quand cela?

— Ma foi, bientôt, je l'espère.

— Ah! tant mieux!

À cette exclamation de Porthos succéda un gémissement bas et profond qui partait de l'angle d'une porte. D'Artagnan, qui venait de mettre pied à terre, vit alors se dessiner en relief sur le mur l'énorme ventre de Mousqueton, dont la bouche attristée laissait échapper de sourdes plaintes.

— Et vous aussi, mon pauvre monsieur Mouston, êtes déplacé dans ce chétif hôtel, n'est-ce pas? demanda d'Artagnan de ce ton railleur qui pouvait être aussi bien de la compassion que de la moquerie.

— Il trouve la cuisine détestable, répondit Porthos.

— Eh bien, mais, dit d'Artagnan, que ne la faisait-il lui-même comme à Chantilly?

— Ah! monsieur, je n'avais plus ici, comme là-bas, les étangs de M. le Prince, pour y pêcher ces belles carpes, et les forêts de Son Altesse pour y prendre au collet ces fines perdrix. Quant à la cave, je l'ai visitée en détail, et en vérité c'est bien peu de chose.

— Monsieur Mouston, dit d'Artagnan, en vérité je vous plaindrais, si je n'avais pour le moment quelque chose de bien autrement pressé à faire.

Alors, prenant Porthos à part:

— Mon cher du Vallon, continua-t-il, vous voilà tout habillé, et c'est heureux, car je vous mène de ce pas chez le cardinal.

— Bah! vraiment? dit Porthos en ouvrant de grands yeux ébahis.

— Oui, mon ami.

— Une présentation?

— Cela vous effraie?

— Non, mais cela m'émeut.

— Oh! soyez tranquille; vous n'avez plus affaire à l'autre cardinal, et celui-ci ne vous terrassera pas sous sa majesté.

— C'est égal, vous comprenez, d'Artagnan, la cour!

— Eh! mon ami, il n'y a plus de cour.

— La reine!

— J'allais dire: il n'y a plus de reine. La reine? rassurez-vous, nous ne la verrons pas.

— Et vous dites que nous allons de ce pas au Palais-Royal?

— De ce pas. Seulement, pour ne point faire de retard, je vous emprunterai un de vos chevaux.

— À votre aise: ils sont tous les quatre à votre service.

— Oh! je n'en ai besoin que d'un pour le moment.

— N'emmenons-nous pas nos valets?

— Oui, prenez Mousqueton, cela ne fera pas mal. Quant à Planchet, il a ses raisons pour ne pas venir à la cour.

— Et pourquoi cela?

— Heu! il est mal avec Son Éminence.

— Mouston, dit Porthos, sellez Vulcain et Bayard.

— Et moi, monsieur, prendrai-je Rustaud?

— Non, prenez un cheval de luxe, prenez Phébus ou Superbe, nous allons en cérémonie.

— Ah! dit Mousqueton respirant, il ne s'agit donc que de faire une visite?

— Eh! mon Dieu, oui, Mouston, pas d'autre chose. Seulement, à tout hasard, mettez des pistolets dans les fontes; vous trouverez à ma selle les miens tout chargés.

Mouston poussa un soupir, il comprenait peu ces visites de cérémonie qui se faisaient armé jusqu'aux dents.

— Au fait, dit Porthos en regardant s'éloigner complaisamment son ancien laquais, vous avez raison, d'Artagnan, Mouston suffira, Mouston a fort belle apparence.

D'Artagnan sourit.

Et vous, dit Porthos, ne vous habillez-vous point de frais?

— Non pas, je reste comme je suis.

— Mais vous êtes tout mouillé de sueur et de poussière, vos bottes sont fort crottées?

— Ce négligé de voyage témoignera de mon empressement à me rendre aux ordres du cardinal.

En ce moment Mousqueton revint avec les trois chevaux tout accommodés. D'Artagnan se remit en selle comme s'il se reposait depuis huit jours.

— Oh! dit-il à Planchet, ma longue épée…

— Moi, dit Porthos montrant une petite épée de parade à la garde toute dorée, j'ai mon épée de cour.

— Prenez votre rapière, mon ami.

— Et pourquoi?

— Je n'en sais rien, mais prenez toujours, croyez-moi.

— Ma rapière, Mouston, dit Porthos.

— Mais c'est tout un attirail de guerre, monsieur! dit celui-ci; nous allons donc faire campagne? Alors dites-le moi tout de suite, je prendrai mes précautions en conséquence.

— Avec nous, Mouston, vous le savez, reprit d'Artagnan, les précautions sont toujours bonnes à prendre. Ou vous n'avez pas grande mémoire, ou vous avez oublié que nous n'avons pas l'habitude de passer nos nuits en bals et en sérénades.

— Hélas! c'est vrai, dit Mousqueton en s'armant de pied en cap, mais je l'avais oublié.

Ils partirent d'un trait assez rapide et arrivèrent au Palais- Cardinal vers les sept heures un quart. Il y avait foule dans les rues, car c'était le jour de la Pentecôte, et cette foule regardait passer avec étonnement ces deux cavaliers, dont l'un était si frais qu'il semblait sortir d'une boîte, et l'autre si poudreux qu'on eût dit qu'il quittait un champ de bataille.

Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, et comme le roman de Don Quichotte était alors dans toute sa vogue, quelques- uns disaient que c'était Sancho qui, après avoir perdu un maître, en avait trouvé deux.

En arrivant à l'antichambre, d'Artagnan se trouva en pays de connaissance. C'étaient des mousquetaires de sa compagnie qui justement étaient de garde. Il fit appeler l'huissier et montra la lettre du cardinal qui lui enjoignait de revenir sans perdre une seconde. L'huissier s'inclina et entra chez Son Éminence.

D'Artagnan se tourna vers Porthos, et crut remarquer qu'il était agité d'un léger tremblement. Il sourit, et s'approchant de son oreille, il lui dit:

— Bon courage, mon brave ami! ne soyez pas intimidé; croyez-moi, l'oeil de l'aigle est fermé, et nous n'avons plus affaire qu'au simple vautour. Tenez-vous raide comme au jour du bastion Saint- Gervais, et ne saluez pas trop bas cet Italien, cela lui donnerait une pauvre idée de vous.

— Bien, bien, répondit Porthos.

L'huissier reparut.

— Entrez, messieurs dit-il, Son Éminence vous attend.

En effet, Mazarin était assis dans son cabinet, travaillant à raturer le plus de noms possible sur une liste de pensions et de bénéfices. Il vit du coin de l'oeil entrer d'Artagnan et Porthos et quoique son regard eût pétillé de joie à l'annonce de l'huissier, il ne parut pas s'émouvoir.

— Ah! c'est vous, monsieur le lieutenant? dit-il, vous avez fait diligence, c'est bien; soyez le bienvenu.

— Merci, Monseigneur. Me voilà aux ordres de Votre Éminence, ainsi que M. du Vallon, celui de mes anciens amis, celui qui déguisait sa noblesse sous le nom de Porthos.

Porthos salua le cardinal.

— Un cavalier magnifique, dit Mazarin.

Porthos tourna la tête à droite et à gauche, et fit des mouvements d'épaule pleins de dignité.

— La meilleure épée du royaume, Monseigneur, dit d'Artagnan, et bien des gens le savent qui ne le disent pas et qui ne peuvent pas le dire.

Porthos salua d'Artagnan.

Mazarin aimait presque autant les beaux soldats que Frédéric de Prusse les aima plus tard. Il se mit à admirer les mains nerveuses, les vastes épaules et l'oeil fixe de Porthos. Il lui sembla qu'il avait devant lui le salut de son ministère et du royaume, taillé en chair et en os. Cela lui rappela que l'ancienne association des mousquetaires était formée de quatre personnes.

— Et vos deux autres amis? demanda Mazarin.

Porthos ouvrait la bouche, croyant que c'était l'occasion de placer un mot à son tour. D'Artagnan lui fit un signe du coin de l'oeil.

— Nos autres amis sont empêchés en ce moment, ils nous rejoindront plus tard.

Mazarin toussa légèrement.

— Et monsieur, plus libre qu'eux, reprendra volontiers du service? demanda Mazarin.

— Oui, Monseigneur, et cela par un dévouement, car M. de Bracieux est riche.

— Riche? dit Mazarin, à qui ce seul mot avait toujours le privilège d'inspirer une grande considération.

— Cinquante mille livres de rente, dit Porthos.

C'était la première parole qu'il avait prononcée.

— Par pur dévouement, reprit Mazarin avec son fin sourire, par pur dévouement alors?

— Monseigneur ne croit peut-être pas beaucoup à ce mot-là? demanda d'Artagnan.

— Et vous, monsieur le Gascon? dit Mazarin en appuyant ses deux coudes sur son bureau et son menton dans ses deux mains.

— Moi, dit d'Artagnan, je crois au dévouement comme à un nom de baptême, par exemple, qui doit être naturellement suivi d'un nom de terre. On est d'un naturel plus ou moins dévoué, certainement; mais il faut toujours qu'au bout d'un dévouement il y ait quelque chose.

— Et votre ami, par exemple, quelle chose désirerait-il avoir au bout de son dévouement?

— Eh bien! Monseigneur, mon ami a trois terres magnifiques: celle du Vallon, à Corbeil; celle de Bracieux, dans le Soissonnais, et celle de Pierrefonds dans le Valois; or, Monseigneur, il désirerait que l'une de ses trois terres fût érigée en baronnie.

— N'est-ce que cela? dit Mazarin, dont les yeux pétillèrent de joie en voyant qu'il pouvait récompenser le dévouement de Porthos sans bourse délier; n'est-ce que cela? la chose pourra s'arranger.

— Je serai baron! s'écria Porthos en faisant un pas en avant.

— Je vous l'avais dit, reprit d'Artagnan en l'arrêtant de la main, et Monseigneur vous le répète.

— Et vous, monsieur d'Artagnan, que désirez-vous?

Monseigneur, dit d'Artagnan, il y aura vingt ans au mois de septembre prochain que M. le cardinal de Richelieu m'a fait lieutenant.

— Oui, et vous voudriez que le cardinal Mazarin vous fît capitaine.

D'Artagnan salua.

— Eh bien! tout cela n'est pas chose impossible. On verra, messieurs, on verra. Maintenant, monsieur du Vallon, dit Mazarin, quel service préférez-vous? celui de la ville? celui de la campagne?

Porthos ouvrit la bouche pour répondre.

— Monseigneur, dit d'Artagnan, M. du Vallon est comme moi, il aime le service extraordinaire, c'est-à-dire des entreprises qui sont réputées comme folles et impossibles.

Cette gasconnade ne déplut pas à Mazarin, qui se mit à rêver.

— Cependant, je vous avoue que je vous avais fait venir pour vous donner un poste sédentaire. J'ai certaines inquiétudes. Eh bien! qu'est-ce que cela? dit Mazarin.

En effet, un grand bruit se faisait entendre dans l'antichambre, et presque en même temps la porte du cabinet s'ouvrit; un homme couvert de poussière se précipita dans la chambre en criant:

— Monsieur le cardinal? où est monsieur le cardinal?

Mazarin crut qu'on voulait l'assassiner, et se recula en faisant rouler son fauteuil. D'Artagnan et Porthos firent un mouvement qui les plaça entre le nouveau venu et le cardinal.

— Eh! monsieur, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc, que vous entrez ici comme dans les halles?

— Monseigneur, dit l'officier à qui s'adressait ce reproche, deux mots, je voudrais vous parler vite et en secret. Je suis M. de Poins, officier aux gardes, en service au donjon de Vincennes.

L'officier était si pâle et si défait, que Mazarin, persuadé qu'il était porteur d'une nouvelle d'importance, fit signe à d'Artagnan et à Porthos de faire place au messager.

D'Artagnan et Porthos se retirèrent dans un coin du cabinet.

— Parlez, monsieur, parlez vite, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc?

— Il y a, Monseigneur, dit le messager, que M. de Beaufort vient de s'évader du château de Vincennes.

Mazarin poussa un cri et devint à son tour plus pâle que celui qui lui annonçait cette nouvelle; il retomba sur son fauteuil presque anéanti.

— Évadé! dit-il, M. de Beaufort évadé?

— Monseigneur, je l'ai vu fuir du haut de la terrasse.

— Et vous n'avez pas tiré dessus?

— Il était hors de portée.

— Mais M. de Chavigny, que faisait-il donc?

— Il était absent.

— Mais La Ramée?

— On l'a trouvé garrotté dans la chambre du prisonnier, un bâillon dans la bouche et un poignard près de lui.

— Mais cet homme qu'il s'était adjoint?

— Il était complice du duc et s'est évadé avec lui.

Mazarin poussa un gémissement.

— Monseigneur, dit d'Artagnan faisant un pas vers le cardinal.

— Quoi? dit Mazarin.

— Il me semble que Votre Éminence perd un temps précieux.

— Comment cela?

— Si Votre Éminence ordonnait qu'on courût après le prisonnier, peut-être le rejoindrait-on encore. La France est grande, et la plus proche frontière est à soixante lieues.

— Et qui courrait après lui? s'écria Mazarin.

— Moi, pardieu!

— Et vous l'arrêteriez?

— Pourquoi pas?

— Vous arrêteriez le duc de Beaufort, armé, en campagne?

— Si Monseigneur m'ordonnait d'arrêter le diable, je l'empoignerais par les cornes et je le lui amènerais.

— Moi aussi, dit Porthos.

— Vous aussi? dit Mazarin en regardant ces deux hommes avec étonnement. Mais le duc ne se rendra pas sans un combat acharné.

— Eh bien! dit d'Artagnan dont les yeux s'enflammaient, bataille! il y a longtemps que nous ne nous sommes battus, n'est-ce pas, Porthos?

— Bataille! dit Porthos.

— Et vous croyez le rattraper?

— Oui, si nous sommes mieux montés que lui.

— Alors, prenez ce que vous trouverez de gardes ici et courez.

— Vous l'ordonnez, Monseigneur.

— Je le signe, dit Mazarin en prenant un papier et en écrivant quelques lignes.

— Ajoutez, Monseigneur, que nous pourrons prendre tous les chevaux que nous rencontrerons sur notre route.

— Oui, oui, dit Mazarin, service du roi! Prenez et courez!

— Bon, Monseigneur.

— Monsieur du Vallon, dit Mazarin, votre baronnie est en croupe du duc de Beaufort; il ne s'agit que de le rattraper. Quant à vous, mon cher monsieur d'Artagnan, je ne vous promets rien, mais si vous le ramenez, mort ou vif, vous demanderez ce que vous voudrez.

— À cheval, Porthos! dit d'Artagnan en prenant la main de son ami.

— Me voici, répondit Porthos avec son sublime sang-froid.

Et ils descendirent le grand escalier, prenant avec eux les gardes qu'ils rencontraient sur leur route en criant: «À cheval! à cheval!»

Une dizaine d'hommes se trouvèrent réunis.

D'Artagnan et Porthos sautèrent l'un sur Vulcain, l'autre sur Bayard, Mousqueton enfourcha Phébus.

— Suivez-moi! cria d'Artagnan.

— En route, dit Porthos.

Et ils enfoncèrent l'éperon dans les flancs de leurs nobles coursiers, qui partirent par la rue Saint-Honoré comme une tempête furieuse.

— Eh bien! monsieur le baron! je vous avais promis de l'exercice, vous voyez que je vous tiens parole.

— Oui, mon capitaine, répondit Porthos.

Ils se retournèrent, Mousqueton, plus suant que son cheval, se tenait à la distance obligée. Derrière Mousqueton galopaient les dix gardes.

Les bourgeois ébahis sortaient sur le seuil de leur porte, et les chiens effarouchés suivaient les cavaliers en aboyant.

Au coin du cimetière Saint-Jean, d'Artagnan renversa un homme; mais c'était un trop petit événement pour arrêter des gens si pressés. La troupe galopante continua donc son chemin comme si les chevaux eussent eu des ailes.

Hélas! Il n'y a pas de petits événements dans ce monde, et nous verrons que celui-ci pensa perdre la monarchie!

XXVII. La grande route

Ils coururent ainsi pendant toute la longueur du faubourg Saint- Antoine et la route de Vincennes; bientôt ils se trouvèrent hors de la ville, bientôt dans la forêt, bientôt en vue du village.

Les chevaux semblaient s'animer de plus en plus à chaque pas, et leurs naseaux commençaient à rougir comme des fournaises ardentes. D'Artagnan, les éperons dans le ventre de son cheval, devançait Porthos de deux pieds au plus. Mousqueton suivait à deux longueurs. Les gardes venaient distancés selon la valeur de leurs montures.

Du haut d'une éminence d'Artagnan vit un groupe de personnes arrêtées de l'autre côté du fossé, en face de la partie du donjon qui regarde Saint-Maur. Il comprit que c'était par là que le prisonnier avait fui, et que c'était de ce côté qu'il aurait des renseignements. En cinq minutes il était arrivé à ce but, où le rejoignirent successivement les gardes.

Tous les gens qui composaient ce groupe étaient fort occupés; ils regardaient la corde encore pendante à la meurtrière et rompue à vingt pieds du sol. Leurs yeux mesuraient la hauteur, et ils échangeaient force conjectures. Sur le haut du rempart allaient et venaient des sentinelles à l'air effaré.

Un poste de soldats, commandé par un sergent, éloignait les bourgeois de l'endroit où le duc était monté à cheval.

D'Artagnan piqua droit au sergent.

— Mon officier, dit le sergent, on ne s'arrête pas ici.

— Cette consigne n'est pas pour moi, dit d'Artagnan. A-t-on poursuivi les fuyards?

— Oui, mon officier; malheureusement ils sont bien montés.

— Et combien sont-ils?

— Quatre valides, et un cinquième qu'ils ont emporté blessé.

— Quatre! dit d'Artagnan en regardant Porthos; entends-tu, baron? ils ne sont que quatre!

Un joyeux sourire illumina la figure de Porthos.

— Et combien d'avance ont-ils?

— Deux heures un quart, mon officier.

— Deux heures un quart, ce n'est rien, nous sommes bien montés, n'est-ce pas, Porthos?

Porthos poussa un soupir; il pensa à ce qui attendait ses pauvres chevaux.

— Fort bien, dit d'Artagnan, et maintenant de quel côté sont-ils partis?

— Quant à ceci, mon officier, défense de le dire.

D'Artagnan tira de sa poche un papier.

— Ordre du roi, dit-il.

— Parlez au gouverneur alors.

— Et où est le gouverneur?

— À la campagne.

La colère monta au visage de d'Artagnan, son front se plissa, ses tempes se colorèrent.

— Ah! misérable! dit-il au sergent, je crois que tu te moques de moi. Attends!

Il déplia le papier, le présenta d'une main au sergent et de l'autre prit dans ses fontes un pistolet qu'il arma.

— Ordre du roi, te dis-je. Lis et réponds, ou je te fais sauter la cervelle! quelle route ont-ils prise?

Le sergent vit que d'Artagnan parlait sérieusement.

— Route du Vendômois, répondit-il.

— Et par quelle porte sont-ils sortis?

— Par la porte de Saint-Maur.

— Si tu me trompes, misérable, dit d'Artagnan, tu seras pendu demain!

— Et vous, si vous les rejoignez, vous ne reviendrez pas me faire pendre, murmura le sergent.

D'Artagnan haussa les épaules, fit un signe à son escorte et piqua.

— Par ici, messieurs, par ici! cria-t-il en se dirigeant vers la porte du parc indiquée.

Mais maintenant que le duc s'était sauvé, le concierge avait jugé à propos de fermer la porte à double tour. Il fallut le forcer de l'ouvrir comme on avait forcé le sergent, et cela fit perdre encore dix minutes.

Le dernier obstacle franchi, la troupe reprit sa course avec la même vélocité.

Mais tous les chevaux ne continuèrent pas avec la même ardeur; quelques-uns ne purent soutenir longtemps cette course effrénée; trois s'arrêtèrent après une heure de marche; un tomba.

D'Artagnan, qui ne tournait pas la tête, ne s'en aperçut même pas. Porthos le lui dit avec son air tranquille.

— Pourvu que nous arrivions à deux, dit d'Artagnan, c'est tout ce qu'il faut, puisqu'ils ne sont que quatre.

— C'est vrai, dit Porthos.

Et il mit les éperons dans le ventre de son cheval.

Au bout de deux heures, les chevaux avaient fait douze lieues sans s'arrêter; leurs jambes commençaient à trembler et l'écume qu'ils soufflaient mouchetait les pourpoints des cavaliers, tandis que la sueur pénétrait sous leurs hauts-de-chausses.

— Reposons-nous un instant pour faire souffler ces malheureuses bêtes, dit Porthos.

— Tuons-les, au contraire, tuons-les! dit d'Artagnan, et arrivons. Je vois des traces fraîches, il n'y a pas plus d'un quart d'heure qu'ils sont passés ici.

Effectivement, le revers de la route était labouré par les pieds des chevaux. On voyait les traces aux derniers rayons du jour.

Ils repartirent; mais après deux lieues, le cheval de Mousqueton s'abattit.

— Bon! dit Porthos, voilà Phébus flambé!

— Le cardinal vous le paiera mille pistoles.

— Oh! dit Porthos, je suis au-dessus de cela.

— Repartons donc, et au galop!

— Oui, si nous pouvons.

En effet, le cheval de d'Artagnan refusa d'aller plus loin, il ne respirait plus; un dernier coup d'éperon, au lieu de le faire avancer, le fit tomber.

— Ah! diable! dit Porthos, voilà Vulcain fourbu!

— Mordieu! s'écria d'Artagnan en saisissant ses cheveux à pleine poignée, il faut donc s'arrêter! Donnez-moi votre cheval, Porthos. Eh bien! mais, que diable faites-vous?

— Eh! pardieu! je tombe, dit Porthos, ou plutôt c'est Bayard qui s'abat.

D'Artagnan voulut le faire relever pendant que Porthos se tirait comme il pouvait des étriers, mais il s'aperçut que le sang lui sortait par les naseaux.

— Et de trois! dit-il. Maintenant tout est fini!

En ce moment un hennissement se fit entendre.

— Chut! dit d'Artagnan.

— Qu'y a-t-il?

— J'entends un cheval.

— C'est celui de quelqu'un de nos compagnons qui nous rejoint.

— Non, dit d'Artagnan, c'est en avant.

— Alors, c'est autre chose, dit Porthos.

Et il écouta à son tour en tendant l'oreille du côté qu'avait indiqué d'Artagnan.

— Monsieur, dit Mousqueton, qui, après avoir abandonné son cheval sur la grande route, venait de rejoindre son maître à pied; monsieur, Phébus n'a pu résister, et…

— Silence donc! dit Porthos.

En effet, en ce moment un second hennissement passait emporté par la brise de la nuit.

— C'est à cinq cents pas d'ici, en avant de nous, dit d'Artagnan.

— En effet, monsieur, dit Mousqueton, et à cinq cents pas de nous il y a une petite maison de chasse.

— Mousqueton, tes pistolets, dit d'Artagnan.

— Je les ai à la main, monsieur.

— Porthos, prenez les vôtres dans vos fontes.

— Je les tiens.

— Bien! dit d'Artagnan en s'emparant à son tour des siens; maintenant vous comprenez, Porthos?

— Pas trop.

— Nous courons pour le service du roi.

— Eh bien?

— Pour le service du roi nous requérons ces chevaux.

— C'est cela, dit Porthos.

— Alors, pas un mot et à l'oeuvre!

Tous trois s'avancèrent dans la nuit, silencieux comme des fantômes. À un détour de la route, ils virent briller une lumière au milieu des arbres.

— Voilà la maison, dit d'Artagnan tout bas. Laissez-moi faire, Porthos, et faites comme je ferai.

Ils se glissèrent d'arbre en arbre, et arrivèrent jusqu'à vingt pas de la maison sans avoir été vus. Parvenus à cette distance, ils aperçurent, à la faveur dune lanterne suspendue sous un hangar, quatre chevaux d'une belle mine. Un valet les pansait. Près deux étaient les selles et les brides.

D'Artagnan s'approcha vivement, faisant signe à ses deux compagnons de se tenir quelques pas en arrière.

— J'achète ces chevaux, dit-il au valet.

Celui-ci se retourna étonné, mais sans rien dire.

— N'as-tu pas entendu, drôle? reprit d'Artagnan.

— Si fait, dit celui-ci.

— Pourquoi ne réponds-tu pas?

— Parce que ces chevaux ne sont pas à vendre.

— Je les prends alors, dit d'Artagnan.

Et il mit la main sur celui qui était à sa portée. Ses deux compagnons apparurent au même moment et en firent autant.

— Mais, messieurs! s'écria le laquais, ils viennent de faire une traite de six lieues, et il y a à peine une demi-heure qu'ils sont dessellés.

— Une demi-heure de repos suffit, dit d'Artagnan, et ils n'en seront que mieux en haleine.

Le palefrenier appela à son aide. Une espèce d'intendant sortit juste au moment où d'Artagnan et ses compagnons mettaient la selle sur le dos des chevaux.

L'intendant voulut faire la grosse voix.

— Mon cher ami, dit d'Artagnan, si vous dites un mot je vous brûle la cervelle.

Et il lui montra le canon d'un pistolet qu'il remit aussitôt sous son bras pour continuer sa besogne.

— Mais, monsieur, dit l'intendant, savez-vous que ces chevaux appartiennent à M. de Montbazon?

— Tant mieux, dit d'Artagnan, ce doivent être de bonnes bêtes.

— Monsieur, dit l'intendant en reculant pas à pas et en essayant de regagner la porte, je vous préviens que je vais appeler mes gens.

— Et moi les miens, dit d'Artagnan. Je suis lieutenant aux mousquetaires du roi, j'ai dix gardes qui me suivent, et, tenez, les entendez-vous galoper? Nous allons voir.

On n'entendait rien, mais l'intendant eut peur d'entendre.

— Y êtes-vous, Porthos? dit d'Artagnan.

— J'ai fini.

— Et vous, Mouston?

— Moi aussi.

— Alors en selle, et partons.

Tous trois s'élancèrent sur leurs chevaux.

— À moi! dit l'intendant, à moi, les laquais et les carabines!

— En route! dit d'Artagnan, il va y avoir de la mousquetade.

Et tous trois partirent comme le vent.

— À moi! hurla l'intendant, tandis que le palefrenier courait vers le bâtiment voisin.

— Prenez garde de tuer vos chevaux! cria d'Artagnan en éclatant de rire.

— Feu! répondit l'intendant.

Une lueur pareille à celle d'un éclair illumina le chemin; puis en même temps que la détonation, les trois cavaliers entendirent siffler les balles, qui se perdirent dans l'air.

— Ils tirent comme des laquais, dit Porthos. On tirait mieux que cela du temps de M. de Richelieu. Vous rappelez-vous la route de Crèvecoeur, Mousqueton?

— Ah! monsieur, la fesse droite m'en fait encore mal.

— Êtes-vous sûr que nous sommes sur la piste, d'Artagnan? demanda Porthos.

— Pardieu! n'avez-vous donc pas entendu?

— Quoi?

— Que ces chevaux appartiennent à M. de Montbazon.

— Eh bien?

— Eh bien! M. de Montbazon est le mari de madame de Montbazon.

— Après?

— Et madame de Montbazon est la maîtresse de M. de Beaufort.

— Ah! je comprends, dit Porthos. Elle avait disposé des relais.

— Justement.

— Et nous courons après le duc avec les chevaux qu'il vient de quitter.

— Mon cher Porthos, vous êtes vraiment d'une intelligence supérieure, dit d'Artagnan de son air moitié figue, moitié raisin.

— Peuh! fit Porthos, voilà comme je suis, moi!

On courut ainsi une heure, les chevaux étaient blancs d'écume et le sang leur coulait du ventre.

— Hein! qu'ai-je vu là-bas? dit d'Artagnan.

— Vous êtes bien heureux si vous y voyez quelque chose par une pareille nuit, dit Porthos.

— Des étincelles.

— Moi aussi, dit Mousqueton, je les ai vues.

— Ah! ah! les aurions-nous rejoints?

— Bon! un cheval mort! dit d'Artagnan en ramenant sa monture d'un écart qu'elle venait de faire, il paraît qu'eux aussi sont au bout de leur haleine.

— Il semble qu'on entend le bruit d'une troupe de cavaliers, dit Porthos penché sur la crinière de son cheval.

— Impossible.

— Ils sont nombreux.

— Alors, c'est autre chose.

— Encore un cheval! dit Porthos.

— Mort?

— Non, expirant.

— Sellé ou dessellé?

— Sellé.

— Ce sont eux, alors.

— Courage! nous les tenons.

— Mais s'ils sont nombreux, dit Mousqueton, ce n'est pas nous qui les tenons, ce sont eux qui nous tiennent.

— Bah! dit d'Artagnan, ils nous croiront plus forts qu'eux, puisque nous les poursuivons; alors ils prendront peur et se disperseront.

— C'est sûr, dit Porthos.

— Ah! voyez-vous, s'écria d'Artagnan.

— Oui, encore des étincelles; cette fois je les ai vues à mon tour, dit Porthos.

— En avant, en avant! dit d'Artagnan de sa voix stridente et dans cinq minutes nous allons rire.

Et ils s'élancèrent de nouveau. Les chevaux, furieux de douleur et d'émulation, volaient sur la route sombre, au milieu de laquelle on commençait d'apercevoir une masse plus compacte et plus obscure que le reste de l'horizon.

XXVIII. Rencontre

On courut dix minutes encore ainsi.

Soudain, deux points noirs se détachèrent de la masse, avancèrent, grossirent, et, à mesure qu'ils grossissaient, prirent la forme de deux cavaliers.

— Oh! oh! dit d'Artagnan, on vient à nous.

— Tant pis pour ceux qui viennent, dit Porthos.

— Qui va là? cria une voix rauque.

Les trois cavaliers lancés ne s'arrêtèrent ni ne répondirent, seulement on entendit le bruit des épées qui sortaient du fourreau et le cliquetis des chiens de pistolet qu'armaient les deux fantômes noirs.

— Bride aux dents! dit d'Artagnan.

Porthos comprit, et d'Artagnan et lui tirèrent chacun de la main gauche un pistolet de leurs fontes et l'armèrent à leur tour.

— Qui va là? s'écria-t-on une seconde fois. Pas un pas de plus ou vous êtes morts!

— Bah! répondit Porthos presque étranglé par la poussière et mâchant sa bride comme son cheval mâchait son mors, bah! nous en avons vu bien d'autres!

À ces mots les deux ombres barrèrent le chemin, et l'on vit, à la clarté des étoiles, reluire les canons des pistolets abaissés.

— Arrière! cria d'Artagnan, ou c'est vous qui êtes morts!

Deux coups de pistolet répondirent à cette menace, mais les deux assaillants venaient avec une telle rapidité qu'au même instant ils furent sur leurs adversaires. Un troisième coup de pistolet retentit, tiré à bout portant par d'Artagnan, et son ennemi tomba. Quant à Porthos il heurta le sien avec tant de violence que, quoique son épée eût été détournée, il l'envoya du choc rouler à dix pas de son cheval.

— Achève, Mousqueton, achève! dit Porthos.

Et il s'élança en avant aux côtés de son ami, qui avait déjà repris sa poursuite.

— Eh bien? dit Porthos.

— Je lui ai cassé la tête, dit d'Artagnan; et vous?

— Je l'ai renversé seulement; mais tenez…

On entendit un coup de carabine: c'était Mousqueton qui, en passant, exécutait l'ordre de son maître.

— Sus! sus! dit d'Artagnan; cela va bien et nous avons la première manche!

— Ah! ah! dit Porthos, voilà d'autres joueurs.

En effet, deux autres cavaliers apparaissaient détachés du groupe principal, et s'avançaient rapidement pour barrer de nouveau la route.

Cette fois, d'Artagnan n'attendit pas même qu'on lui adressât la parole.

— Place! cria-t-il le premier, place!

— Que voulez-vous? dit une voix.

— Le duc! hurlèrent à la fois Porthos et d'Artagnan.

Un éclat de rire répondit, mais il s'acheva dans un gémissement; d'Artagnan avait percé le rieur de part en part avec son épée.

En même temps deux détonations ne faisaient qu'un seul coup: c'étaient Porthos et son adversaire qui tiraient l'un sur l'autre.

D'Artagnan se retourna et vit Porthos près de lui.

— Bravo! Porthos, dit-il, vous l'avez tué, ce me semble?

— Je crois que je n'ai touché que le cheval, dit Porthos.

— Que voulez-vous, mon cher? on ne fait pas mouche à tous coups, et il ne faut pas se plaindre quand on met dans la carte. Hé! parbleu! qu'a donc mon cheval?

— Votre cheval a qu'il s'abat, dit Porthos en arrêtant le sien.

En effet, le cheval de d'Artagnan butait et tombait sur les genoux, puis il poussa un râle et se coucha.

Il avait reçu dans le poitrail la balle du premier adversaire de d'Artagnan.

D'Artagnan poussa un juron à faire éclater le ciel.

— Monsieur veut-il un cheval? dit Mousqueton.

— Pardieu! si j'en veux un, cria d'Artagnan.

— Voici, dit Mousqueton.

— Comment diable as-tu deux chevaux de main? dit d'Artagnan en sautant sur l'un d'eux.

— Leurs maîtres sont morts: j'ai pensé qu'ils pouvaient nous être utiles, et je les ai pris.

Pendant ce temps Porthos avait rechargé son pistolet.

— Alerte! dit d'Artagnan, en voilà deux autres.

— Ah çà, mais! il y en aura donc jusqu'à demain! dit Porthos.

En effet, deux autres cavaliers s'avançaient rapidement.

— Eh! monsieur, dit Mousqueton, celui que vous avez renversé se relève.

— Pourquoi n'en as-tu pas fait autant que du premier?

— J'étais embarrassé, monsieur, je tenais les chevaux.

Un coup de feu partit, Mousqueton jeta un cri de douleur.

— Ah! monsieur, cria-t-il, dans l'autre! juste dans l'autre! Ce coup-là fera le pendant de celui de la route d'Amiens.

Porthos se retourna comme un lion, fondit sur le cavalier démonté, qui essaya de tirer son épée, mais avant qu'elle fût hors du fourreau, Porthos, du pommeau de la sienne, lui avait porté un si terrible coup sur la tête qu'il était tombé comme un boeuf sous la masse du boucher.

Mousqueton, tout en gémissant, s'était laissé glisser le long de son cheval, la blessure qu'il avait reçue ne lui permettait pas de rester en selle.

En apercevant les cavaliers, d'Artagnan s'était arrêté et avait rechargé son pistolet; de plus, son nouveau cheval avait une carabine à l'arçon de la selle.

— Me voilà! dit Porthos, attendons-nous ou chargeons-nous?

— Chargeons, dit d'Artagnan.

— Chargeons, dit Porthos.

Ils enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux.

Les cavaliers n'étaient plus qu'à vingt pas d'eux.

— De par le roi! cria d'Artagnan, laissez-nous passer.

— Le roi n'a rien à faire ici! répliqua une voix sombre et vibrante qui semblait sortir d'une nuée, car le cavalier arrivait enveloppé d'un tourbillon de poussière.

— C'est bien, nous verrons si le roi ne passe pas partout, reprit d'Artagnan.

— Voyez, dit la même voix.

Deux coups de pistolet partirent presque en même temps, un tiré par d'Artagnan, l'autre par l'adversaire de Porthos. La balle de d'Artagnan enleva le chapeau de son ennemi; la balle de l'adversaire de Porthos traversa la gorge de son cheval, qui tomba raide en poussant un gémissement.

— Pour la dernière fois, où allez-vous? dit la même voix.

— Au diable! répondit d'Artagnan.

— Bon! soyez tranquille alors, vous arriverez.

D'Artagnan vit s'abaisser vers lui le canon d'un mousquet; il n'avait pas le temps de fouiller à ses fontes; il se souvint d'un conseil que lui avait donné autrefois Athos. Il fit cabrer son cheval.

La balle frappa l'animal en plein ventre. D'Artagnan sentit qu'il manquait sous lui, et avec son agilité merveilleuse se jeta de côté.

— Ah çà, mais! dit la même voix vibrante et railleuse, c'est une boucherie de chevaux et non un combat d'hommes que nous faisons là. À l'épée! monsieur, à l'épée!

Et il sauta à bas de son cheval.

— À l'épée, soit, dit d'Artagnan, c'est mon affaire.

En deux bonds d'Artagnan fut contre son adversaire, dont il sentit le fer sur le sien. D'Artagnan, avec son adresse ordinaire, avait engagé l'épée en tierce, sa garde favorite.

Pendant ce temps, Porthos, agenouillé derrière son cheval, qui trépignait dans les convulsions de l'agonie, tenait un pistolet dans chaque main.

Cependant le combat était commencé entre d'Artagnan et son adversaire. D'Artagnan l'avait attaqué rudement, selon sa coutume; mais cette fois il avait rencontré un jeu et un poignet qui le firent réfléchir. Deux fois ramené en quatre, d'Artagnan fit un pas en arrière; son adversaire ne bougea point; d'Artagnan revint et engagea de nouveau l'épée en tierce.

Deux ou trois coups furent portés de part et d'autre sans résultat, les étincelles jaillissaient par gerbes des épées.

Enfin, d'Artagnan pensa que c'était le moment d'utiliser sa feinte favorite; il l'amena fort habilement, l'exécuta avec la rapidité de l'éclair, et porta le coup avec une vigueur qu'il croyait irrésistible.

Le coup fut paré.

— Mordious! s'écria-t-il avec son accent gascon.

À cette exclamation, son adversaire bondit en arrière, et, penchant sa tête découverte, il s'efforça de distinguer à travers les ténèbres le visage de d'Artagnan.

Quant à d'Artagnan, craignant une feinte, il se tenait sur la défensive.

— Prenez garde, dit Porthos à son adversaire, j'ai encore mes deux pistolets chargés.

— Raison de plus pour que vous tiriez le premier, répondit celui- ci.

Porthos tira: un éclair illumina le champ de bataille.

À cette lueur, les deux autres combattants jetèrent chacun un cri.

— Athos! dit d'Artagnan.

— D'Artagnan! dit Athos.

Athos leva son épée, d'Artagnan baissa la sienne.

— Aramis! cria Athos, ne tirez pas.

— Ah! ah! c'est vous, Aramis? dit Porthos.

Et il jeta son pistolet.

Aramis repoussa le sien dans ses fontes et remit son épée au fourreau.

— Mon fils! dit Athos en tendant la main à d'Artagnan.

C'était le nom qu'il lui donnait autrefois dans ses moments de tendresse.

— Athos, dit d'Artagnan en se tordant les mains, vous le défendez donc? Et moi qui avais juré de le ramener mort ou vif! Ah! je suis déshonoré.

— Tuez-moi, dit Athos en découvrant sa poitrine, si votre honneur a besoin de ma mort.

— Oh! malheur à moi! malheur à moi! s'écriait d'Artagnan, il n'y avait qu'un homme au monde qui pouvait m'arrêter, et il faut que la fatalité mette cet homme sur mon chemin! Ah! que dirai-je au cardinal?

— Vous lui direz, monsieur, répondit une voix qui dominait le champ de bataille, qu'il avait envoyé contre moi les deux seuls hommes capables de renverser quatre hommes, de lutter corps à corps sans désavantage contre le comte de La Fère et le chevalier d'Herblay, et de ne se rendre qu'à cinquante hommes.

— Le prince! dirent en même temps Athos et Aramis en faisant un mouvement pour démasquer le duc de Beaufort, tandis que d'Artagnan et Porthos faisaient de leur côté un pas en arrière.

— Cinquante cavaliers! murmurèrent d'Artagnan et Porthos.

— Regardez autour de vous, messieurs, si vous en doutez, dit le duc.

D'Artagnan et Porthos regardèrent autour d'eux; ils étaient en effet entièrement enveloppés par une troupe d'hommes à cheval.

— Au bruit de votre combat, dit le duc, j'ai cru que vous étiez vingt hommes, et je suis revenu avec tous ceux qui m'entouraient, las de toujours fuir, et désireux de tirer un peu l'épée à mon tour, vous n'étiez que deux.

— Oui, Monseigneur, dit Athos, mais vous l'avez dit, deux qui en valent vingt.

— Allons, messieurs, vos épées, dit le duc.

— Nos épées! dit d'Artagnan relevant la tête et revenant à lui, nos épées! jamais!

— Jamais! dit Porthos.

Quelques hommes firent un mouvement.

— Un instant, Monseigneur, dit Athos, deux mots.

Et il s'approcha du prince, qui se pencha vers lui et auquel il dit quelques paroles tout bas.

— Comme vous voudrez, comte, dit le prince. Je suis trop votre obligé pour vous refuser votre première demande. Écartez-vous, messieurs, dit-il aux hommes de son escorte. Messieurs d'Artagnan et du Vallon, vous êtes libres.

L'ordre fut aussitôt exécuté, et d'Artagnan et Porthos se trouvèrent former le centre d'un vaste cercle.

— Maintenant, d'Herblay, dit Athos, descendez de cheval et venez.

Aramis mit pied à terre et s'approcha de Porthos, tandis qu'Athos s'approchait de d'Artagnan. Tous quatre alors se trouvèrent réunis.

— Amis, dit Athos, regrettez-vous encore de n'avoir pas versé notre sang?

— Non, dit d'Artagnan, je regrette de nous voir les uns contre les autres, nous qui avions toujours été si bien unis, je regrette de nous rencontrer dans deux camps opposés. Ah! rien ne nous réussira plus.

— Oh! mon Dieu! non, c'est fini, dit Porthos.

— Eh bien! soyez des nôtres alors, dit Aramis.

— Silence, d'Herblay, dit Athos, on ne fait point de ces propositions-là à des hommes comme ces messieurs. S'ils sont entrés dans le parti de Mazarin, c'est que leur conscience les a poussés de ce côté, comme la nôtre nous a poussés du côté des princes.

— En attendant, nous voilà ennemis, dit Porthos; sang-bleu! qui aurait jamais cru cela?

D'Artagnan ne dit rien, mais poussa un soupir.

Athos les regarda et prit leurs mains dans les siennes.

— Messieurs, dit-il, cette affaire est grave, et mon coeur souffre comme si vous l'aviez percé d'outre en outre. Oui, nous sommes séparés, voilà la grande, voilà la triste vérité, mais nous ne nous sommes pas déclaré la guerre encore; peut-être avons-nous des conditions à faire, un entretien suprême est indispensable.

— Quant à moi, je le réclame, dit Aramis.

— Je l'accepte, dit d'Artagnan avec fierté.

Porthos inclina la tête en signe d'assentiment.

— Prenons donc un lieu de rendez-vous, continua Athos, à la portée de nous tous, et dans une dernière entrevue réglons définitivement notre position réciproque et la conduite que nous devons tenir les uns vis-à-vis des autres.

— Bien! dirent les trois autres.

— Vous êtes donc de mon avis? demanda Athos.

— Entièrement.

— Eh bien! le lieu?

— La place Royale vous convient-elle? demanda d'Artagnan.

— À Paris?

— Oui.

Athos et Aramis se regardèrent, Aramis fit un signe de tête approbatif.

— La place Royale, soit! dit Athos.

— Et quand cela?

— Demain soir, si vous voulez.

— Serez-vous de retour?

— Oui.

— À quelle heure?

— À dix heures de la nuit, cela vous convient-il?

— À merveille.

— De là, dit Athos, sortira la paix ou la guerre, mais notre honneur du moins, amis, sera sauf.

— Hélas! murmura d'Artagnan, notre honneur de soldat est perdu, à nous.

— D'Artagnan, dit gravement Athos, je vous jure que vous me faites mal de penser à ceci quand je ne pense, moi, qu'à une chose, c'est que nous avons croisé l'épée l'un contre l'autre. Oui, continua-t-il en secouant douloureusement la tête, oui, vous l'avez dit; le malheur est sur nous; venez, Aramis.

— Et nous, Porthos, dit d'Artagnan, retournons porter notre honte au cardinal.

— Et dites-lui surtout, cria une voix, que je ne suis pas trop vieux pour être un homme d'action.

D'Artagnan reconnut la voix de Rochefort.

— Puis-je quelque chose pour vous, messieurs? dit le prince.

— Rendre témoignage que nous avons fait ce que nous avons pu, Monseigneur.

— Soyez tranquille, cela sera fait. Adieu, messieurs, dans quelque temps nous nous reverrons, je l'espère, sous Paris, et même dans Paris peut-être, et alors vous pourrez prendre votre revanche.

À ces mots, le duc salua de la main, remit son cheval au galop et disparut suivi de son escorte, dont la vue alla se perdre dans l'obscurité et le bruit dans l'espace.

D'Artagnan et Porthos se trouvèrent seuls sur la grande route avec un homme qui tenait deux chevaux de main.

Ils crurent que c'était Mousqueton et s'approchèrent.

— Que vois-je! s'écria d'Artagnan, c'est toi, Grimaud?

— Grimaud! dit Porthos.

Grimaud fit signe aux deux amis qu'ils ne se trompaient pas.

— Et à qui les chevaux? demanda d'Artagnan.

— Qui nous les donne? demanda Porthos.

— M. le comte de La Fère.

— Athos, Athos, murmura d'Artagnan, vous pensez à tout et vous êtes vraiment un gentilhomme.

— À la bonne heure! dit Porthos, j'avais peur d'être obligé de faire l'étape à pied.

Et il se mit en selle. D'Artagnan y était déjà.

— Eh bien! où vas-tu donc, Grimaud? demanda d'Artagnan; tu quittes ton maître?

— Oui, dit Grimaud, je vais rejoindre le vicomte de Bragelonne à l'armée de Flandre.

Ils firent alors silencieusement quelques pas sur le grand chemin en venant vers Paris, mais tout à coup ils entendirent des plaintes qui semblaient sortir d'un fossé.

— Qu'est-ce que cela? demanda d'Artagnan.

— Cela, dit Porthos, c'est Mousqueton.

— Eh! oui, monsieur, c'est moi, dit une voix plaintive, tandis qu'une espèce d'ombre se dressait sur le revers de la route.

Porthos courut à son intendant, auquel il était réellement attaché.

— Serais-tu blessé dangereusement, mon cher Mouston? dit-il.

— Mouston! reprit Grimaud en ouvrant des yeux ébahis.

— Non, monsieur, je ne crois pas; mais je suis blessé d'une manière fort gênante.

— Alors, tu ne peux pas monter à cheval?

— Ah! monsieur, que me proposez-vous là!

— Peux-tu aller à pied?

— Je tâcherai, jusqu'à la première maison.

— Comment faire? dit d'Artagnan, il faut cependant que nous revenions à Paris.

— Je me charge de Mousqueton, dit Grimaud.

— Merci, mon bon Grimaud! dit Porthos.

Grimaud mit pied à terre et alla donner le bras à son ancien ami, qui l'accueillit les larmes aux yeux, sans que Grimaud pût positivement savoir si ces larmes venaient du plaisir de le revoir ou de la douleur que lui causait blessure.

Quant à d'Artagnan et à Porthos, ils continuèrent silencieusement leur route vers Paris.

Trois heures après, ils furent dépassés par une espèce de courrier couvert de poussière: c'était un homme envoyé par le duc et qui portait au cardinal une lettre dans laquelle, comme l'avait promis le prince, il rendait témoignage de ce qu'avaient fait Porthos et d'Artagnan.

Mazarin avait passé une fort mauvaise nuit lorsqu'il reçut cette lettre, dans laquelle le prince lui annonçait lui-même qu'il était en liberté et qu'il allait lui faire une guerre mortelle.

Le cardinal la lut deux ou trois fois, puis la pliant et la mettant dans sa poche:

— Ce qui me console, dit-il, puisque d'Artagnan l'a manqué, c'est qu'au moins en courant après lui il a écrasé Broussel. Décidément le Gascon est un homme précieux, et il me sert jusque dans ses maladresses.

Le cardinal faisait allusion à cet homme qu'avait renversé d'Artagnan au coin du cimetière Saint-Jean à Paris, et qui n'était autre que le conseiller Broussel.

XXIX. Le bonhomme Broussel

Mais malheureusement pour le cardinal Mazarin, qui était en ce moment-là en veine de guignon, le bonhomme Broussel n'était pas écrasé.

En effet, il traversait tranquillement la rue Saint-Honoré quand le cheval emporté de d'Artagnan l'atteignit à l'épaule et le renversa dans la boue. Comme nous l'avons dit, d'Artagnan n'avait pas fait attention à un si petit événement. D'ailleurs d'Artagnan partageait la profonde et dédaigneuse indifférence que la noblesse, et surtout la noblesse militaire, professait à cette époque pour la bourgeoisie. Il était donc resté insensible au malheur arrivé au petit homme noir, bien qu'il fût cause de ce malheur, et avant même que le pauvre Broussel eût eu le temps de jeter un cri, toute la tempête de ces coureurs armés était passée. Alors seulement le blessé put être entendu et relevé.

On accourut, on vit cet homme gémissant, on lui demanda son nom, son adresse, son titre, et aussitôt qu'il eut dit qu'il se nommait Broussel, qu'il était conseiller au Parlement et qu'il demeurait rue Saint-Landry, un cri s'éleva dans cette foule, cri terrible et menaçant, et qui fit autant de peur au blessé que l'ouragan qui venait de lui passer sur le corps.

— Broussel! s'écriait-on, Broussel, notre père! celui qui défend nos droits contre le Mazarin! Broussel, l'ami du peuple, tué, foulé aux pieds par ces scélérats de cardinalistes! Au secours! aux armes! à mort!

En un moment la foule devint immense; on arrêta un carrosse pour y mettre le petit conseiller; mais un homme du peuple ayant fait observer que, dans l'état où était le blessé, le mouvement de la voiture pouvait empirer son mal, des fanatiques proposèrent de le porter à bras, proposition qui fut accueillie avec enthousiasme et acceptée à l'unanimité. Sitôt dit, sitôt fait. Le peuple le souleva, menaçant et doux à la fois, et l'emporta, pareil à ce géant des contes fantastiques qui gronde tout en caressant et en berçant un nain entre ses bras.

Broussel se doutait bien déjà de cet attachement des Parisiens pour sa personne; il n'avait pas semé l'opposition pendant trois ans sans un secret espoir de recueillir un jour la popularité. Cette démonstration, qui arrivait à point, lui fit donc plaisir et l'enorgueillit, car elle lui donnait la mesure de son pouvoir; mais d'un autre côté, ce triomphe était troublé par certaines inquiétudes. Outre les contusions qui le faisaient fort souffrir, il craignait à chaque coin de rue de voir déboucher quelque escadron de gardes et de mousquetaires, pour charger cette multitude, et alors que deviendrait le triomphateur dans cette bagarre?

Il avait sans cesse devant les yeux ce tourbillon d'hommes, cet orage au pied de fer qui d'un souffle l'avait culbuté. Aussi répétait-il d'une voix éteinte:

— Hâtons-nous, mes enfants, car en vérité je souffre beaucoup.

Et à chacune de ces plaintes c'était autour de lui une recrudescence de gémissements et un redoublement de malédictions.

On arriva, non sans peine, à la maison de Broussel. La foule qui bien avant lui avait déjà envahi la rue avait attiré aux croisées et sur les seuils des portes tout le quartier. À la fenêtre d'une maison à laquelle donnait entrée une porte étroite, on voyait se démêler une vieille servante qui criait de toutes ses forces, et une femme, déjà âgée aussi, qui pleurait. Ces deux personnes, avec une inquiétude visible quoique exprimée de façon différente, interrogeaient le peuple, lequel leur envoyait pour toute réponse des cris confus et inintelligibles.

Mais lorsque le conseiller, porté par huit hommes, apparut tout pâle et regardant d'un oeil mourant son logis, sa femme et sa servante, la bonne dame Broussel s'évanouit, et la servante, levant les bras au ciel, se précipita dans l'escalier pour aller au-devant de son maître en criant: «O mon Dieu! mon Dieu! si Friquet était là, au moins, pour aller chercher un chirurgien!»

Friquet était là. Où n'est pas le gamin de Paris?

Friquet avait naturellement profité du jour de la Pentecôte pour demander son congé au maître de la taverne, congé qui ne pouvait lui être refusé, vu que son engagement portait qu'il serait libre pendant les quatre grandes fêtes de l'année.

Friquet était à la tête du cortège. L'idée lui était bien venue d'aller chercher un chirurgien, mais il trouvait plus amusant en somme de crier à tue-tête: «Ils ont tué M. Broussel! M. Broussel le père du peuple! Vive M. Broussel!» que de s'en aller tout seul par des rues détournées dire tout simplement à un homme noir: «Venez, monsieur le chirurgien, le conseiller Broussel a besoin de vous.»

Malheureusement pour Friquet, qui jouait un rôle d'importance dans le cortège, il eut l'imprudence de s'accrocher aux grilles de la fenêtre du rez-de-chaussée, afin de dominer la foule. Cette ambition le perdit; sa mère l'aperçut et l'envoya chercher le médecin.

Puis elle prit le bonhomme dans ses bras et voulut le porter jusqu'au premier; mais au bas de l'escalier le conseiller se remit sur ses jambes et déclara qu'il se sentait assez fort pour monter seul. Il priait en outre Gervaise, c'était le nom de sa servante, de tâcher d'obtenir du peuple qu'il se retirât, mais Gervaise ne l'écoutait pas.

— Oh! mon pauvre maître! mon cher maître, s'écriait-elle. — Oui, ma bonne, oui, Gervaise, murmurait Broussel pour la calmer, tranquillise-toi, ce ne sera rien. — Que je me tranquillise, quand vous êtes broyé, écrasé, moulu! — Mais non, mais non, disait Broussel; ce n'est rien ou presque rien. — Rien, et vous êtes couvert de boue! Rien, et vous avez du sang, vos cheveux! Ah! mon Dieu, mon Dieu, mon pauvre maître! — Chut donc! disait Broussel, chut! — Du sang, mon Dieu, du sang! criait Gervaise. — Un médecin! un chirurgien! un docteur, hurlait la foule; le conseiller Broussel se meurt! Ce sont les Mazarin qui l'ont tué!

— Mon Dieu, disait Broussel, se désespérant, les malheureux vont faire brûler la maison! — Mettez-vous à votre fenêtre et montrez- vous, notre maître. — Je m'en garderai bien, peste! disait Broussel; c'est bon pour un roi de se montrer. Dis-leur que je suis mieux, Gervaise; dis-leur que je vais me mettre, non pas à la fenêtre, mais au lit, et qu'ils se retirent. — Mais pourquoi donc voulez-vous qu'ils se retirent? Mais cela vous fait honneur, qu'ils soient là. — Oh! mais ne vois-tu pas, disait Broussel désespéré, qu'ils me, feront pendre! Allons! voilà ma femme qui se trouve mal!

— Broussel! Broussel! criait la foule; vive Broussel! Un chirurgien pour Broussel!

Ils firent tant de bruit que ce qu'avait prévu Broussel arriva. Un peloton de gardes balaya avec la crosse des mousquets cette multitude, assez inoffensive du reste; mais aux premiers cris de «La garde! les soldats!» Broussel, qui tremblait qu'on ne le prît pour l'instigateur de ce tumulte, se fourra tout habillé dans son lit.

Grâce à cette balayade, la vieille Gervaise, sur l'ordre trois fois réitéré de Broussel, parvint à fermer la porte de la rue. Mais à peine la porte fut-elle fermée et Gervaise remontée près de son maître, que l'on heurta fortement à cette porte.

Mme Broussel, revenue à elle, déchaussait son mari par le pied de son lit, tout en tremblant comme une feuille.

— Regardez qui frappe, dit Broussel, et n'ouvrez qu'à bon escient, Gervaise.

Gervaise regarda.

— C'est M. le président Blancmesnil, dit-elle.

— Alors, dit Broussel, il n'y a pas d'inconvénient, ouvrez.

— Eh bien! dit le président en entrant, que vous ont-ils donc fait, mon cher Broussel? J'entends dire que vous avez failli être assassiné? — Le fait est que, selon toute probabilité, quelque chose a été tramé contre ma vie, répondit Broussel avec une fermeté qui parut stoïque. — Mon pauvre ami! Oui, ils ont voulu commencer par vous; mais notre tour viendra à chacun, et ne pouvant nous vaincre en masse, ils chercheront à nous détruire les uns après les autres. — Si j'en réchappe, dit Broussel, je veux les écraser à leur tour sous le poids de ma parole. — Vous en reviendrez, dit Blancmesnil, et pour leur faire payer cher cette agression.

Mme Broussel pleurait à chaudes larmes; Gervaise se désespérait.

— Qu'y a-t-il donc? s'écria un beau jeune homme aux formes robustes en se précipitant dans la chambre. Mon père blessé? — Vous voyez une victime de la tyrannie, dit Blancmesnil en vrai Spartiate. — Oh! dit le jeune homme en se retournant vers la porte, malheur à ceux qui vous ont touché, mon père! — Jacques, dit le conseiller en le relevant, allez plutôt chercher un médecin, mon ami. — J'entends les cris du peuple, dit la vieille; c'est sans doute Friquet qui en amène un; mais non, c'est un carrosse.

Blancmesnil regarda par la fenêtre. — Le coadjuteur! dit-il.

— M. le coadjuteur! répéta Broussel. Eh! mon Dieu, attendez donc que j'aille au-devant de lui!

Et le conseiller, oubliant sa blessure, allait s'élancer à la rencontre de M. de Retz, si Blancmesnil ne l'eût arrêté.

— Eh bien! mon cher Broussel, dit le coadjuteur en entrant, qu'y a-t-il donc? On parle de guet-apens, d'assassinat? Bonjour, monsieur Blancmesnil. J'ai pris en passant mon médecin, et je vous l'amène. — Ah! monsieur, dit Broussel, que de grâces je vous dois! Il est vrai que j'ai été cruellement renversé et foulé aux pieds par les mousquetaires du roi. — Dites du cardinal, reprit le coadjuteur, dites du Mazarin. Mais nous lui ferons payer tout cela, soyez tranquille. N'est-ce pas, monsieur de Blancmesnil?

Blancmesnil s'inclinait lorsque la porte s'ouvrit tout à coup, poussée par un coureur. Un laquais à grande livrée le suivait, qui annonça à haute voix:

— M. le duc de Longueville.

— Quoi! s'écria Broussel, M. le duc ici? quel honneur à moi! Ah! monseigneur! — Je viens gémir, monsieur, dit le duc, sur le sort de notre brave défenseur. Êtes-vous donc blessé, mon cher conseiller? — Si je l'étais votre visite me guérirait, monseigneur. — Vous souffrez, cependant? — Beaucoup, dit Broussel. — J'ai amené mon médecin, dit le duc, permettez-vous qu'il entre? — Comment donc! dit Broussel.

Le duc fit signe à son laquais qui introduisit un homme noir.

— J'avais eu la même idée que vous, mon prince, dit le coadjuteur.

Les deux médecins se regardèrent. — Ah! c'est vous, monsieur le coadjuteur? dit le duc. Les amis du peuple se rencontrent sur leur véritable terrain. — Ce bruit m'avait effrayé et je suis accouru, mais je crois que le plus pressé serait que les médecins visitassent notre brave conseiller. — Devant vous, messieurs? dit Broussel tout intimidé. — Pourquoi pas, mon cher? Nous avons hâte, je vous le jure, de savoir ce qu'il en est. — Eh! mon Dieu, dit Mme Broussel, qu'est-ce encore que ce nouveau tumulte? — On dirait des applaudissements, dit Blancmesnil en courant à la fenêtre. — Quoi? s'écria Broussel pâlissant, qu'y a-t-il encore? — La livrée de M. le prince de Conti! s'écria Blancmesnil. M. le prince de Conti lui-même!

Le coadjuteur et M. de Longueville avaient une énorme envie de rire. Les médecins allaient lever la couverture de Broussel. Broussel les arrêta. En ce moment le prince de Conti entra.

— Ah! messieurs, dit-il en voyant le coadjuteur, vous m'avez prévenu! Mais il ne faut pas m'en vouloir, mon cher monsieur Broussel. Quand j'ai appris votre accident, j'ai cru que vous manqueriez peut-être de médecin, et j'ai passé pour prendre le mien. Comment allez-vous, et qu'est-ce que cet assassinat dont on parle?

Broussel voulut parler, mais les paroles lui manquèrent; il était écrasé sous le poids des honneurs qui lui arrivaient.

— Eh bien! mon cher docteur, voyez, dit le prince de Conti à un homme noir qui l'accompagnait. — Messieurs, dit un des médecins, c'est alors une consultation. — C'est ce que vous voudrez, dit le prince, mais rassurez-moi vite sur l'état de ce cher conseiller.

Les trois médecins s'approchèrent du lit. Broussel tirait la couverture à lui de toutes ses forces; mais malgré sa résistance il fut dépouillé et examiné.

Il n'avait qu'une contusion au bras et l'autre à la cuisse.

Les trois médecins se regardèrent, ne comprenant pas qu'on eût réuni trois des hommes les plus savants de la faculté de Paris pour une pareille misère.

— Eh bien? dit le coadjuteur. — Eh bien? dit le duc. — Eh bien? dit le prince.

— Nous espérons que l'accident n'aura pas de suite, dit l'un des trois médecins. Nous allons nous retirer dans la chambre voisine pour faire l'ordonnance.

— Broussel! des nouvelles de Broussel! criait le peuple. Comment va Broussel?

Le coadjuteur courut à la fenêtre. À sa vue le peuple fit silence.

— Mes amis, dit-il, rassurez-vous, M. Broussel est hors de danger. Cependant sa blessure est sérieuse et le repos est nécessaire.

Les cris Vive Broussel! Vive le coadjuteur! retentirent aussitôt dans la rue.

M. de Longueville fut jaloux et alla à son tour à la fenêtre.

— Vive M. de Longueville! cria-t-on aussitôt.

— Mes amis, dit le duc en saluant de la main, retirez-vous en paix, et ne donnez pas la joie du désordre à nos ennemis.

— Bien! monsieur le duc, dit Broussel de son lit; voilà qui est parlé en bon Français. — Oui, messieurs les Parisiens, dit le prince de Conti allant à son tour à la fenêtre pour avoir sa part des applaudissements; oui, M. Broussel vous en prie. D'ailleurs il a besoin de repos, et le bruit pourrait l'incommoder.

— Vive M. le prince de Conti! cria la foule. Le prince salua.

Tous trois prirent alors congé du conseiller, et la foule qu'ils avaient renvoyée au nom de Broussel leur fit escorte. Ils étaient sur les quais que Broussel de son lit saluait encore.

La vieille servante, stupéfaite, regardait son maître avec admiration. Le conseiller avait grandi d'un pied à ses yeux.

— Voilà ce que c'est que de servir son pays selon sa conscience, dit Broussel avec satisfaction.

Les médecins sortirent après une heure de délibération et ordonnèrent de bassiner les contusions avec de l'eau et du sel.

Ce fut toute la journée une procession de carrosses. Toute la Fronde se fit inscrire chez Broussel.

— Quel beau triomphe, mon père! dit le jeune homme, qui, ne comprenant pas le véritable motif qui poussait tous ces gens-là chez son père, prenait au sérieux cette démonstration des grands, des princes et de leurs amis. — Hélas! mon cher Jacques, dit Broussel, j'ai bien peur de payer ce triomphe-là un peu cher, et je m'abuse fort, ou M. Mazarin, à cette heure, est en train de me faire la carte des chagrins que je lui cause.

Friquet rentra à minuit, il n'avait pas pu trouver de médecin.

XXX. Quatre anciens amis s'apprêtent à se revoir

— Eh bien! dit Porthos, assis dans la cour de l'hôtel de La Chevrette, à d'Artagnan, qui, la figure allongée et maussade, rentrait du Palais-Cardinal; eh bien! il vous a mal reçu, mon brave d'Artagnan?

— Ma foi, oui! Décidément, c'est une laide bête que cet homme! Que mangez-vous là, Porthos?

— Eh! vous voyez, je trempe un biscuit dans un verre de vin d'Espagne. Faites-en autant.

— Vous avez raison. Gimblou, un verre!

Le garçon apostrophé par ce nom harmonieux apporta le verre demandé, et d'Artagnan s'assit près de son ami.

— Comment cela s'est-il passé?

— Dame! vous comprenez, il n'y avait pas deux moyens de dire la chose. Je suis entré, il m'a regardé de travers; j'ai haussé les épaules, et je lui ai dit:

«— Eh bien! Monseigneur, nous n'avons pas été les plus forts.

«— Oui, je sais tout cela; mais racontez-moi les détails.

«Vous comprenez, Porthos, je ne pouvais pas raconter les détails sans nommer nos amis, et les nommer, c'était les perdre.

— Pardieu!

— Monseigneur, ai-je dit, ils étaient cinquante et nous étions deux.

«— Oui, mais cela n'empêche pas, a-t-il répondu, qu'il y a eu des coups de pistolet échangés, à ce que j'ai entendu dire.

«— Le fait est que de part et d'autre, il y a eu quelques charges de poudre de brûlées.

«— Et les épées ont vu le jour? a-t-il ajouté.

«—C'est-à-dire la nuit, Monseigneur, ai-je répondu.

«— Ah çà! a continué le cardinal, je vous croyais Gascon, mon cher?

«— Je ne suis Gascon que quand je réussis, Monseigneur.

«La réponse lui a plu, car il s'est mis à rire.

«— Cela m'apprendra, a-t-il dit, à faire donner de meilleurs chevaux à mes gardes; car s'ils eussent pu vous suivre, et qu'ils eussent fait chacun autant que vous et votre ami, vous eussiez tenu votre parole et me l'eussiez ramené mort ou vif.

— Eh bien! mais il me semble que ce n'est pas mal, cela, reprit Porthos.

— Eh! mon Dieu, non, mon cher, mais c'est la manière dont c'est dit. C'est incroyable, interrompit d'Artagnan, combien ces biscuits tiennent de vin! Ce sont de véritables éponges! Gimblou, une autre bouteille.

La bouteille fut apportée avec une promptitude qui prouvait le degré de considération dont d'Artagnan jouissait dans l'établissement. Il continua:

— Aussi je me retirais, lorsqu'il m'a rappelé.

«— Vous avez eu trois chevaux tant tués que fourbus? m'a-t-il demandé.

«— Oui, Monseigneur.

«— Combien valaient-ils?

— Mais, dit Porthos, c'est un assez bon mouvement, cela, il me semble.

— Mille pistoles, ai-je répondu.

— Mille pistoles! dit Porthos; oh! oh! c'est beaucoup, et s'il se connaît en chevaux, il a dû marchander.

— Il en avait, ma foi, bien envie, le pleutre, car il a fait un soubresaut terrible et m'a regardé. Je l'ai regardé aussi; alors il a compris, et mettant la main dans une armoire, il en a tiré des billets sur la banque de Lyon.

— Pour mille pistoles?

— Pour mille pistoles! tout juste, le ladre! pas pour une de plus.

— Et vous les avez?

— Les voici.

— Ma foi! je trouve que c'est agir convenablement, dit Porthos.

— Convenablement! avec des gens qui non seulement viennent de risquer leur peau, mais encore de lui rendre un grand service?

— Un grand service, et lequel? demanda Porthos.

— Dame! il paraît que je lui ai écrasé un conseiller au parlement.

— Comment! ce petit homme noir que vous avez renversé au coin du cimetière Saint-Jean.

— Justement, mon cher. Eh bien! il le gênait. Malheureusement, je ne l'ai pas écrasé à plat. Il paraît qu'il en reviendra et qu'il le gênera encore.

— Tiens! dit Porthos, et moi qui ai dérangé mon cheval qui allait donner en plein dessus! Ce sera pour une autre fois.

— Il aurait dû me payer le conseiller, le cuistre!

— Dame! dit Porthos, s'il n'était pas écrasé tout à fait…

— Ah! M. de Richelieu eût dit: «Cinq cents écus pour le conseiller!» Enfin n'en parlons plus. Combien vous coûtaient vos bêtes, Porthos?

— Ah! mon ami, si le pauvre Mousqueton était là, il vous dirait la chose à livre, sou et denier.

— N'importe! dites toujours, à dix écus près.

— Mais Vulcain et Bayard me coûtaient chacun deux cents pistoles à peu près, et en mettant Phébus à cent cinquante, je crois que nous approcherons du compte.

— Alors, il reste donc quatre cent cinquante pistoles, dit d'Artagnan assez satisfait.

— Oui, dit Porthos, mais il y a les harnais.

— C'est pardieu vrai. À combien les harnais?

— Mais en mettant cent pistoles pour les trois…

— Va pour cent pistoles, dit d'Artagnan. Il reste alors trois cent cinquante pistoles.

Porthos inclina la tête en signe d'adhésion.

— Donnons les cinquante pistoles à l'hôtesse pour notre dépense, dit d'Artagnan, et partageons les trois cents autres.

— Partageons, dit Porthos.

— Piètre affaire! murmura d'Artagnan en serrant ses billets.

— Heu! dit Porthos, c'est toujours cela. Mais dites donc?

— Quoi?

— N'a-t-il en aucune façon parlé de moi?

— Ah! si fait! s'écria d'Artagnan, qui craignait de décourager son ami en lui disant que le cardinal n'avait pas soufflé un mot de lui; si fait! il a dit…

— Il a dit? reprit Porthos.

— Attendez, je tiens à me rappeler ses propres paroles;

il a dit: «Quant à votre ami, annoncez-lui qu'il peut dormir sur ses deux oreilles.»

— Bon, dit Porthos; cela signifie clair comme le jour qu'il compte toujours me faire baron.

En ce moment neuf heures sonnèrent à l'église voisine. D'Artagnan tressaillit.

— Ah! c'est vrai, dit Porthos, voilà neuf heures qui sonnent, et c'est à dix, vous vous le rappelez, que nous avons rendez-vous à la place Royale.

— Ah! tenez, Porthos, taisez-vous! s'écria d'Artagnan avec un mouvement d'impatience, ne me rappelez pas ce souvenir, c'est cela qui m'a rendu maussade depuis hier. Je n'irai pas.

— Et pourquoi? demanda Porthos.

— Parce que ce m'est une chose douloureuse que de revoir ces deux hommes qui ont fait échouer notre entreprise.

— Cependant, reprit Porthos, ni l'un ni l'autre n'ont eu l'avantage. J'avais encore un pistolet chargé, et vous étiez en face l'un de l'autre, l'épée à la main.

— Oui, dit d'Artagnan; mais, si ce rendez-vous cache quelque chose…

— Oh! dit Porthos, vous ne le croyez pas, d'Artagnan.

C'était vrai. D'Artagnan ne croyait pas Athos capable d'employer la ruse, mais il cherchait un prétexte de ne point aller à ce rendez-vous.

— Il faut y aller, continua le superbe seigneur de Bracieux; ils croiraient que nous avons eu peur. Eh! cher ami, nous avons bien affronté cinquante ennemis sur la grande route; nous affronterons bien deux amis sur la place Royale.

— Oui, oui, dit d'Artagnan, je le sais; mais ils ont pris le parti des princes sans nous en prévenir; mais Athos et Aramis ont joué avec moi un jeu qui m'alarme. Nous avons découvert la vérité hier. À quoi sert-il d'aller apprendre aujourd'hui autre chose?

— Vous vous défiez donc réellement? dit Porthos.

— D'Aramis, oui, depuis qu'il est devenu abbé. Vous ne pouvez pas vous figurer, mon cher, ce qu'il est devenu. Il nous voit sur le chemin qui doit le conduire à son évêché, et ne serait pas fâché de nous supprimer peut-être.

— Ah! de la part d'Aramis, c'est autre chose, dit Porthos, et cela ne m'étonnerait pas.

— M. de Beaufort peut essayer de nous faire saisir à son tour.

— Bah! puisqu'il nous tenait et qu'il nous a lâchés. D'ailleurs, mettons-nous sur nos gardes, armons-nous et emmenons Planchet avec sa carabine.

— Planchet est frondeur, dit d'Artagnan.

— Au diable les guerres civiles! dit Porthos; on ne peut plus compter ni sur ses amis, ni sur ses laquais. Ah! si le pauvre Mousqueton était là! En voilà un qui ne me quittera jamais.

— Oui, tant que vous serez riche. Eh! mon cher, ce ne sont pas les guerres civiles qui nous désunissent; c'est que nous n'avons plus vingt ans chacun, c'est que les loyaux élans de la jeunesse ont disparu pour faire place au murmure des intérêts, au souffle des ambitions, aux conseils de l'égoïsme. Oui, vous avez raison, allons-y, Porthos, mais allons-y bien armés. Si nous n'y allons pas, ils diraient que nous avons peur.

— Holà! Planchet! dit d'Artagnan.

Planchet apparut.

— Faites seller les chevaux, et prenez votre carabine.

— Mais, monsieur, contre qui allons-nous d'abord!

— Nous n'allons contre personne, dit d'Artagnan; c'est une simple mesure de précaution dans le cas où nous serions attaqués.

— Vous savez, monsieur, qu'on a voulu tuer ce bon conseiller Broussel, le père du peuple?

— Ah! vraiment? dit d'Artagnan.

— Oui, mais il a été bien vengé, car il a été reporté chez lui dans les bras du peuple. Depuis hier sa maison ne désemplit pas. Il a reçu la visite du coadjuteur, de M. de Longueville et du prince de Conti. Madame de Chevreuse et madame de Vendôme se sont fait inscrire chez lui, et quand il voudra maintenant…

— Eh bien! quand il voudra?

Planchet se mit à chantonner:

Un vent de Fronde S'est levé ce matin; Je crois qu'il gronde Contre le Mazarin. Un vent de Fronde S'est levé ce matin.

— Cela ne m'étonne plus, dit tout bas d'Artagnan à Porthos, que le Mazarin eût préféré de beaucoup que j'eusse écrasé tout à fait son conseiller.

— Vous comprenez donc, monsieur, reprit Planchet, que si c'était pour quelque entreprise pareille à celle qu'on a tramée contre M. Broussel, que vous me priez de prendre ma carabine…

— Non, sois tranquille; mais de qui tiens-tu tous ces détails?

— Oh! de bonne source, monsieur. Je les tiens de Friquet.

— De Friquet? dit d'Artagnan. Je connais ce nom-là.

— C'est le fils de la servante de M. Broussel, un gaillard qui, je vous en réponds, dans une émeute ne donnerait pas sa part aux chiens.

— N'est-il pas enfant de choeur à Notre-Dame! demanda d'Artagnan.

— Oui, c'est cela; Bazin le protège.

— Ah! ah! je sais, dit d'Artagnan. Et garçon de comptoir au cabaret de la rue de la Calandre?

— Justement.

— Que vous fait ce marmot? dit Porthos.

— Heu! dit d'Artagnan, il m'a déjà donné de bons renseignements, et dans l'occasion il pourrait m'en donner encore.

— À vous qui avez failli écraser son maître?

— Et qui le lui dira?

— C'est juste.

À ce même moment, Athos et Aramis entraient dans Paris par le faubourg Saint-Antoine. Ils s'étaient rafraîchis en route et se hâtaient pour ne pas manquer au rendez-vous. Bazin seul les suivait. Grimaud, on se le rappelle, était resté pour soigner Mousqueton, et devait rejoindre directement le jeune vicomte de Bragelonne, qui se rendait à l'armée de Flandre.

— Maintenant, dit Athos, il nous faut entrer dans quelque auberge pour prendre l'habit de ville, déposer nos pistolets et nos rapières, et désarmer notre valet.

— Oh, point du tout, cher comte, et en ceci, vous me permettrez, non seulement de n'être point de votre avis, mais encore d'essayer de vous ramener au mien.

— Et pourquoi cela?

— Parce que c'est à un rendez-vous de guerre que nous allons.

— Que voulez-vous dire, Aramis?

— Que la place Royale est la suite de la grande route du Vendômois, et pas autre chose.

— Comment! nos amis…

— Sont devenus nos plus dangereux ennemis, Athos; croyez-moi, défions-nous, et surtout défiez-vous.

— Oh! mon cher d'Herblay!

— Qui vous dit que d'Artagnan n'a pas rejeté sa défaite sur nous et n'a pas prévenu le cardinal? Qui vous dit que le cardinal ne profitera pas de ce rendez-vous pour nous faire saisir?

— Eh quoi! Aramis, vous pensez que d'Artagnan, que Porthos prêteraient les mains à une pareille infamie?

— Entre amis, mon cher Athos, vous avez raison, ce serait une infamie; mais entre ennemis, c'est une ruse.

Athos croisa les bras et laissa tomber sa belle tête sur sa poitrine.

— Que voulez-vous, Athos! dit Aramis, les hommes sont ainsi faits, et n'ont pas toujours vingt ans. Nous avons cruellement blessé, vous le savez, cet amour-propre qui dirige aveuglément les actions de d'Artagnan. Il a été vaincu. Ne l'avez-vous pas entendu se désespérer sur la route? Quant à Porthos, sa baronnie dépendait peut-être de la réussite de cette affaire. Eh bien! il nous a rencontrés sur son chemin, et ne sera pas encore baron de cette fois-ci. Qui vous dit que cette fameuse baronnie ne tient pas à notre entrevue de ce soir? Prenons nos précautions, Athos.

— Mais s'ils allaient venir sans armes, eux? Quelle honte pour nous, Aramis!

— Oh! soyez tranquille, mon cher, je vous réponds qu'il n'en sera pas ainsi. D'ailleurs, nous avons une excuse, nous, nous arrivons de voyage et nous sommes rebelles!

— Une excuse à nous! Il nous faut prévoir le cas où nous aurions besoin dune excuse vis-à-vis de d'Artagnan, vis-à-vis de Porthos! Oh! Aramis, Aramis continua Athos en secouant tristement la tête, sur mon âme, vous me rendez le plus malheureux des hommes. Vous désenchantez un coeur qui n'était pas entièrement mort à l'amitié! Tenez, Aramis, j'aimerais presque autant, je vous le jure, qu'on me l'arrachât de la poitrine. Allez-y comme vous voudrez, Aramis. Quant à moi, j'irai désarmé.

— Non pas, car je ne vous laisserai pas aller ainsi. Ce n'est plus un homme, ce n'est plus Athos, ce n'est plus même le comte de La Fère que vous trahirez par cette faiblesse; c'est un parti tout entier auquel vous appartenez et qui compte sur vous.

— Qu'il soit fait comme vous dites, répondit tristement Athos.

Et ils continuèrent leur chemin.

À peine arrivaient-ils par la rue du Pas-de-la-Mule, aux grilles de la place déserte, qu'ils aperçurent sous l'arcade, au débouché de la rue Sainte-Catherine, trois cavaliers.

C'étaient d'Artagnan et Porthos marchant enveloppés de leurs manteaux que relevaient les épées. Derrière eux venait Planchet, le mousquet à la cuisse.

Athos et Aramis descendirent de cheval en apercevant d'Artagnan et Porthos.

Ceux-ci en firent autant. D'Artagnan remarqua que les trois chevaux, au lieu d'être tenus par Bazin, étaient attachés aux anneaux des arcades. Il ordonna à Planchet de faire comme faisait Bazin.

Alors ils s'avancèrent, deux contre deux, suivis des valets, à la rencontre les uns des autres, et se saluèrent poliment.

— Où vous plaît-il que nous causions, messieurs? dit Athos, qui s'aperçut que plusieurs personnes s'arrêtaient et les regardaient, comme s'il s'agissait d'un de ces fameux duels, encore vivants dans la mémoire des Parisiens, et surtout de ceux qui habitaient la place Royale.

— La grille est fermée, dit Aramis, mais si ces messieurs aiment le frais sous les arbres et une solitude inviolable, je prendrai la clef à l'hôtel de Rohan, et nous serons à merveille.

D'Artagnan plongea son regard dans l'obscurité de la place, et Porthos hasarda sa tête entre deux barreaux pour sonder les ténèbres.

— Si vous préférez un autre endroit, messieurs, dit Athos de sa voix noble et persuasive, choisissez vous-mêmes.

— Cette place, si M. d'Herblay peut s'en procurer la clef, sera, je le crois, le meilleur terrain possible.

Aramis s'écarta aussitôt, en prévenant Athos de ne pas rester seul ainsi à portée de d'Artagnan et de Porthos; mais celui auquel il donnait ce conseil ne fit que sourire dédaigneusement, et fit un pas vers ses anciens amis qui demeurèrent tous deux à leur place.

Aramis avait effectivement été frapper à l'hôtel de Rohan, il parut bientôt avec un homme qui disait:

— Vous me le jurez, monsieur?

— Tenez, dit Aramis en lui donnant un louis.

— Ah! vous ne voulez pas jurer, mon gentilhomme! disait le concierge en secouant la tête.

— Eh! peut-on jurer de rien, dit Aramis. Je vous affirme seulement qu'à cette heure ces messieurs sont nos amis.

— Oui, certes, dirent froidement Athos, d'Artagnan et Porthos.

D'Artagnan avait entendu le colloque et avait compris.

— Vous voyez? dit-il à Porthos.

— Qu'est-ce que je vois?

— Qu'il n'a pas voulu jurer.

— Jurer, quoi?

— Cet homme voulait qu'Aramis lui jurât que nous n'allions pas sur la place Royale pour nous battre.

— Et Aramis n'a pas voulu jurer?

— Non.

— Attention, alors.

Athos ne perdait pas de vue les deux discoureurs. Aramis ouvrit la porte et s'effaça pour que d'Artagnan et Porthos pussent entrer. En entrant, d'Artagnan engagea la poignée de son épée dans la grille et fut forcé d'écarter son manteau. En écartant son manteau il découvrit la crosse luisante de ses pistolets, sur lesquels se refléta un rayon de la lune.

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