Front matter (continued 13)
Reading edition
— Bon et loyal Anglais! fidèle serviteur! dit Athos.
— Quand je revins à moi, j'étais étendu à la même place. Je me traînai jusque dans la cour; le roi et son escorte étaient partis. Je mis une heure peut-être à venir de la cour ici; mais les forces me manquèrent, et je m'évanouis pour la seconde fois.
— Et à cette heure, comment vous sentez-vous?
— Bien mal, dit le blessé.
— Pouvons-nous quelque chose pour vous? demanda Athos.
— Aidez-moi à me mettre sur le lit; cela me soulagera, il me semble.
— Aurez-vous quelqu'un qui vous porte secours?
— Ma femme est à Durham, et va revenir d'un moment à l'autre. Mais vous-mêmes, n'avez-vous besoin de rien, ne désirez-vous rien?
— Nous étions venus dans l'intention de vous demander à manger.
— Hélas! ils ont tout pris, il ne reste pas un morceau de pain dans la maison.
— Vous entendez, d'Artagnan? dit Athos, il nous faut aller chercher notre dîner ailleurs.
— Cela m'est bien égal, maintenant, dit d'Artagnan; je n'ai plus faim.
— Ma foi, ni moi non plus, dit Porthos.
Et ils transportèrent l'homme sur son lit. On fit venir Grimaud, qui pansa sa blessure. Grimaud avait, au service des quatre amis, eu tant de fois l'occasion de faire de la charpie et des compresses, qu'il avait pris une certaine teinte de chirurgie.
Pendant ce temps, les fugitifs étaient revenus dans la première chambre et tenaient conseil.
— Maintenant, dit Aramis, nous savons à quoi nous en tenir: c'est bien le roi et son escorte qui sont passés par ici; il faut prendre du côté opposé. Est-ce votre avis, Athos?
Athos ne répondit pas, il réfléchissait.
— Oui, dit Porthos, prenons du côté opposé. Si nous suivons l'escorte, nous trouverons tout dévoré et nous finirons par mourir de faim; quel maudit pays que cette Angleterre! c'est la première fois que j'aurai manqué à dîner. Le dîner est mon meilleur repas, à moi.
— Que pensez-vous, d'Artagnan? dit Athos, êtes-vous de l'avis d'Aramis?
— Non point, dit d'Artagnan, je suis au contraire de l'avis tout opposé.
— Comment! vous voulez suivre l'escorte? dit Porthos effrayé.
— Non, mais faire route avec elle.
Les yeux d'Athos brillèrent de joie.
— Faire route avec l'escorte! s'écria Aramis.
— Laissez dire d'Artagnan, vous savez que c'est l'homme aux bons conseils, dit Athos.
— Sans doute, dit d'Artagnan, il faut aller où l'on ne nous cherchera pas. Or, on se gardera bien de nous chercher parmi les puritains; allons donc parmi les puritains.
— Bien, ami, bien! excellent conseil, dit Athos, j'allais le donner quand vous m'avez devancé.
— C'est donc aussi votre avis? demanda Aramis.
— Oui. On croira que nous voulons quitter l'Angleterre, on nous cherchera dans les ports; pendant ce temps nous arriverons à Londres avec le roi; une fois à Londres, nous sommes introuvables; au milieu d'un million d'hommes, il n'est pas difficile de se cacher; sans compter, continua Athos en jetant un regard à Aramis, les chances que nous offre ce voyage.
— Oui, dit Aramis, je comprends.
— Moi, je ne comprends pas, dit Porthos, mais n'importe; puisque cet avis est à la fois celui de d'Artagnan et d'Athos, ce doit être le meilleur.
— Mais, dit Aramis, ne paraîtrons-nous point suspects au colonel Harrison?
— Eh! mordioux! dit d'Artagnan, c'est justement sur lui que je compte; le colonel Harrison est de nos amis; nous l'avons vu deux fois chez le général Cromwell; il sait que nous lui avons été envoyés de France par mons Mazarini: il nous regardera comme des frères. D'ailleurs, n'est-ce pas le fils d'un boucher? Oui, n'est- ce pas? Eh bien! Porthos lui montrera comment on assomme un boeuf d'un coup de poing, et moi comment on renverse un taureau en le prenant par les cornes; cela captera sa confiance.
Athos sourit.
Vous êtes le meilleur compagnon que je connaisse, d'Artagnan, dit- il en tendant la main au Gascon, et je suis bien heureux de vous avoir retrouvé, mon cher fils.
C'était, comme on le sait, le nom qu'Athos donnait à d'Artagnan dans ses grandes effusions de coeur.
En ce moment Grimaud sortit de la chambre. Le blessé était pansé et se trouvait mieux.
Les quatre amis prirent congé de lui et lui demandèrent s'il n'avait pas quelque commission à leur donner pour son frère.
— Dites-lui, répondit le brave homme, qu'il fasse savoir au roi qu'ils ne m'ont pas tué tout à fait; si peu que je sois, je suis sûr que Sa Majesté me regrette et se reproche ma mort.
— Soyez tranquille, dit d'Artagnan, il le saura avant ce soir.
La petite troupe se remit en marche; il n'y avait point à se tromper de chemin; celui qu'il voulait suivre était visiblement tracé à travers la plaine.
Au bout de deux heures de marche silencieuse, d'Artagnan, qui tenait la tête, s'arrêta au tournant d'un chemin.
— Ah! ah! dit-il, voici nos gens.
En effet, une troupe considérable de cavaliers apparaissait à une demi-lieue de là environ.
— Mes chers amis, dit d'Artagnan, donnez vos épées à M. Mouston, qui vous les remettra en temps et lieu, et n'oubliez point que vous êtes nos prisonniers.
Puis on mit au trot les chevaux qui commençaient à se fatiguer, et l'on eut bientôt rejoint l'escorte.
Le roi, placé en tête, entouré d'une partie du régiment du colonel Harrison, cheminait impassible, toujours digne et avec une sorte de bonne volonté.
En apercevant Athos et Aramis, auxquels on ne lui avait pas même laissé le temps de dire adieu, et en lisant dans les regards de ces deux gentilshommes qu'il avait encore des amis à quelques pas de lui, quoiqu'il crût ces amis prisonniers, une rougeur de plaisir monta aux joues pâlies du roi.
D'Artagnan gagna la tête de la colonne, et, laissant ses amis sous la garde de Porthos, il alla droit à Harrison, qui le reconnut effectivement pour l'avoir vu chez Cromwell, et qui l'accueillit aussi poliment qu'un homme de cette condition et de ce caractère pouvait accueillir quelqu'un. Ce qu'avait prévu d'Artagnan arriva: le colonel n'avait et ne pouvait avoir aucun soupçon.
On s'arrêta: c'était à cette halte que devait dîner le roi. Seulement cette fois les précautions furent prises pour qu'il ne tentât pas de s'échapper. Dans la grande chambre de l'hôtellerie, une petite table fut placée pour lui, et une grande table pour les officiers.
— Dînez-vous avec moi? demanda Harrison à d'Artagnan.
— Diable! dit d'Artagnan, cela me ferait grand plaisir, mais j'ai mon compagnon, M. du Vallon, et mes deux prisonniers que je ne puis quitter et qui encombreraient votre table. Mais faisons mieux: faites dresser une table dans un coin, et envoyez-nous ce que bon vous semblera de la vôtre, car, sans cela, nous courrons grand risque de mourir de faim. Ce sera toujours dîner ensemble, puisque nous dînerons dans la même chambre.
— Soit, dit Harrison.
La chose fut arrangée comme le désirait d'Artagnan, et lorsqu'il revint près du colonel il trouva le roi déjà assis à sa petite table et servi par Parry, Harrison et ses officiers attablés en communauté, et dans un coin les places réservées pour lui et ses compagnons.
La table à laquelle étaient assis les officiers puritains était ronde, et, soit par hasard, soit grossier calcul, Harrison tournait le dos au roi.
Le roi vit entrer les quatre gentilshommes, mais il ne parut faire aucune attention à eux.
Ils allèrent s'asseoir à la table qui leur était réservée et se placèrent pour ne tourner le dos à personne. Ils avaient en face d'eux la table des officiers et celle du roi.
Harrison, pour faire honneur à ses hôtes, leur envoyait les meilleurs plats de sa table; malheureusement pour les quatre amis, le vin manquait. La chose paraissait complètement indifférente à Athos, mais d'Artagnan, Porthos et Aramis faisaient la grimace chaque fois qu'il leur fallait avaler la bière, cette boisson puritaine.
— Ma foi, colonel, dit d'Artagnan, nous vous sommes bien reconnaissants de votre gracieuse invitation, car, sans vous, nous courions le risque de nous passer de dîner, comme nous nous sommes passés de déjeuner; et voilà mon ami, M. du Vallon, qui partage ma reconnaissance, car il avait grand'faim.
— J'ai faim encore, dit Porthos en saluant le colonel Harrison.
— Et comment ce grave événement vous est-il donc arrivé, de vous passer de déjeuner? demanda le colonel en riant.
— Par une raison bien simple, colonel, dit d'Artagnan. J'avais hâte de vous rejoindre, et, pour arriver à ce résultat, j'avais pris la même route que vous, ce que n'aurait pas dû faire un vieux fourrier comme moi, qui doit savoir que là où a passé un bon et brave régiment comme le vôtre, il ne reste rien à glaner. Aussi, vous comprenez notre déception lorsqu'en arrivant à une jolie petite maison située à la lisière d'un bois, et qui, de loin, avec son toit rouge et ses contrevents verts, avait un petit air de fête qui faisait plaisir à voir, au lieu d'y trouver les poules que nous nous apprêtions à faire rôtir, et les jambons que nous comptions faire griller, nous ne vîmes qu'un pauvre diable baigné… Ah! mordioux! colonel, faites mon compliment à celui de vos officiers qui a donné ce coup-là, il était bien donné, si bien donné, qu'il a fait l'admiration de M. du Vallon, mon ami, qui les donne gentiment aussi, les coups.
— Oui, dit Harrison en riant et en s'adressant des yeux à un officier assis à sa table, quand Groslow se charge de cette besogne, il n'y a pas besoin de revenir après lui.
— Ah! c'est monsieur, dit d'Artagnan en saluant l'officier; je regrette que monsieur ne parle pas français, pour lui faire mon compliment.
— Je suis prêt à le recevoir et à vous le rendre, monsieur, dit l'officier en assez bon français, car j'ai habité trois ans Paris.
— Eh bien! monsieur, je m'empresse de vous dire, continua d'Artagnan, que le coup était si bien appliqué, que vous avez presque tué votre homme.
— Je croyais l'avoir tué tout à fait, dit Groslow.
— Non. Il ne s'en est pas fallu grand'chose, c'est vrai, mais il n'est pas mort.
Et en disant ces mots, d'Artagnan jeta un regard sur Parry, qui se tenait debout devant le roi, la pâleur de la mort au front, pour lui indiquer que cette nouvelle était à son adresse.
Quant au roi, il avait écouté toute cette conversation le coeur serré d'une indicible angoisse, car il ne savait pas où l'officier français en voulait venir et ces détails cruels, cachés sous une apparence insoucieuse, le révoltaient.
Aux derniers mots qu'il prononça seulement, il respira avec liberté.
— Ah diable! dit Groslow, je croyais avoir mieux réussi. S'il n'y avait pas si loin d'ici à la maison de ce misérable, je retournerais pour l'achever.
— Et vous feriez bien, si vous avez peur qu'il en revienne, dit d'Artagnan, car vous le savez, quand les blessures à la tête ne tuent pas sur le coup, au bout de huit jours elles sont guéries.
Et d'Artagnan lança un second regard à Parry, sur la figure duquel se répandit une telle expression de joie, que Charles lui tendit la main en souriant.
Parry s'inclina sur la main de son maître et la baisa avec respect.
— En vérité, d'Artagnan, dit Athos, vous êtes à la fois homme de parole et d'esprit. Mais que dites-vous du roi?
— Sa physionomie me revient tout à fait, dit d'Artagnan; il a l'air à la fois noble et bon.
— Oui, mais il se laisse prendre, dit Porthos, c'est un tort.
— J'ai bien envie de boire à la santé du roi, dit Athos.
— Alors, laissez-moi porter la santé, dit d'Artagnan.
— Faites, dit Aramis.
Porthos regardait d'Artagnan, tout étourdi des ressources que son esprit gascon fournissait incessamment à son camarade.
D'Artagnan prit son gobelet d'étain, l'emplit et se leva.
— Messieurs, dit-il à ses compagnons, buvons, s'il vous plaît, à celui qui préside le repas. À notre colonel, et qu'il sache que nous sommes bien à son service jusqu'à Londres et au-delà.
Et comme, en disant ces paroles, d'Artagnan regardait Harrison, Harrison crut que le toast était pour lui, se leva et salua les quatre amis, qui, les yeux attachés sur le roi Charles, burent ensemble, tandis que Harrison, de son côté, vidait son verre sans aucune défiance.
Charles, à son tour, tendit son verre à Parry, qui y versa quelques gouttes de bière, car le roi était au régime de tout le monde; et le portant à ses lèvres, en regardant à son tour les quatre gentilshommes, il but avec un sourire plein de noblesse et de reconnaissance.
— Allons, messieurs, s'écria Harrison en reposant son verre et sans aucun égard pour l'illustre prisonnier qu'il conduisait, en route!
— Où couchons-nous, colonel?
— À Tirsk, répondit Harrison.
— Parry, dit le roi en se levant à son tour et en se retournant vers son valet, mon cheval. Je veux aller à Tirsk.
— Ma foi, dit d'Artagnan à Athos, votre roi m'a véritablement séduit et je suis tout à fait à son service.
— Si ce que vous me dites là est sincère, répondit Athos, il n'arrivera pas jusqu'à Londres.
— Comment cela?
— Oui, car avant ce moment nous l'aurons enlevé.
— Ah! pour cette fois, Athos, dit d'Artagnan, ma parole d'honneur, vous êtes fou.
— Avez-vous donc quelque projet arrêté? demanda Aramis.
— Eh! dit Porthos, la chose ne serait pas impossible si on avait un bon projet.
— Je n'en ai pas, dit Athos; mais d'Artagnan en trouvera un.
D'Artagnan haussa les épaules, et on se mit en route.
LXV. D'Artagnan trouve un projet
Athos connaissait d'Artagnan mieux peut-être que d'Artagnan ne se connaissait lui-même. Il savait que, dans un esprit aventureux comme l'était celui du Gascon, il s'agit de laisser tomber une pensée, comme dans une terre riche et vigoureuse il s'agit seulement de laisser tomber une graine.
Il avait donc laissé tranquillement son ami hausser les épaules, et il avait continué son chemin en lui parlant de Raoul, conversation qu'il avait, dans une autre circonstance, complètement laissée tomber, on se le rappelle.
À la nuit fermée on arriva à Tirsk. Les quatre amis parurent complètement étrangers et indifférents aux mesures de précaution que l'on prenait pour s'assurer de la personne du roi. Ils se retirèrent dans une maison particulière, et, comme ils avaient d'un moment à l'autre à craindre pour eux-mêmes, ils s'établirent dans une seule chambre en se ménageant une issue en cas d'attaque. Les valets furent distribués à des postes différents; Grimaud coucha sur une botte de paille en travers de la porte.
D'Artagnan était pensif, et semblait avoir momentanément perdu sa loquacité ordinaire. Il ne disait pas mot, sifflotant sans cesse, allant de son lit à la croisée. Porthos, qui ne voyait jamais rien que les choses extérieures, lui, parlait comme d'habitude. D'Artagnan répondait par monosyllabes. Athos et Aramis se regardaient en souriant.
La journée avait été fatigante, et cependant, à l'exception de Porthos, dont le sommeil était aussi inflexible que l'appétit, les amis dormirent mal.
Le lendemain matin, d'Artagnan fut le premier debout. Il était descendu aux écuries, il avait déjà visité les chevaux, il avait déjà donné tous les ordres nécessaires à la journée qu'Athos et Aramis n'étaient point levés, et que Porthos ronflait encore.
À huit heures du matin, on se mit en marche dans le même ordre que la veille. Seulement d'Artagnan laissa ses amis cheminer de leur côté, et alla renouer avec M. Groslow la connaissance entamée la veille.
Celui-ci, que ses éloges avaient doucement caressé au coeur, le reçut avec un gracieux sourire.
— En vérité, monsieur, lui dit d'Artagnan, je suis heureux de trouver quelqu'un avec qui parler ma pauvre langue.
M. du Vallon, mon ami, est d'un caractère fort mélancolique, de sorte qu'on ne saurait lui tirer quatre paroles par jour; quant à nos deux prisonniers, vous comprenez qu'ils sont peu en train de faire la conversation.
— Ce sont des royalistes enragés, dit Groslow.
— Raison de plus pour qu'ils nous boudent d'avoir pris le Stuart, à qui, je l'espère bien, vous allez faire un bel et bon procès.
— Dame! dit Groslow, nous le conduisons à Londres pour cela.
— Et vous ne le perdez pas de vue, je présume?
— Peste! je le crois bien! Vous le voyez, ajouta l'officier en riant, il a une escorte vraiment royale.
— Oui, le jour, il n'y a pas de danger qu'il vous échappe; mais la nuit…
— La nuit, les précautions redoublent.
— Et quel mode de surveillance employez-vous?
— Huit hommes demeurent constamment dans sa chambre.
— Diable! fit d'Artagnan, il est bien gardé. Mais, outre ces huit hommes, vous placez sans doute une garde dehors? On ne peut prendre trop de précaution contre un pareil prisonnier.
— Oh! non. Pensez donc: que voulez-vous que fassent deux hommes sans armes contre huit hommes armés?
— Comment, deux hommes?
— Oui, le roi et son valet de chambre.
— On a donc permis à son valet de chambre de ne pas le quitter?
— Oui, Stuart a demandé qu'on lui accordât cette grâce, et le colonel Harrison y a consenti. Sous prétexte qu'il est roi, il paraît qu'il ne peut pas s'habiller ni se déshabiller tout seul.
— En vérité, capitaine, dit d'Artagnan décidé à continuer à l'endroit de l'officier anglais le système laudatif qui lui avait si bien réussi, plus je vous écoute, plus je m'étonne de la manière facile et élégante avec laquelle vous parlez le français. Vous avez habité Paris trois ans, c'est bien; mais j'habiterais Londres toute ma vie que je n'arriverais pas, j'en suis sûr, au degré où vous en êtes. Que faisiez-vous donc à Paris?
— Mon père, qui est commerçant, m'avait placé chez son correspondant, qui, de son côté, avait envoyé son fils chez mon père; c'est l'habitude entre négociants de faire de pareils échanges.
— Et Paris vous a-t-il plu, monsieur?
— Oui, mais vous auriez grand besoin d'une révolution dans le genre de la nôtre; non pas contre votre roi, qui n'est qu'un enfant, mais contre ce ladre d'italien qui est l'amant de votre reine.
— Ah! je suis bien de votre avis, monsieur, et que ce serait bientôt fait, si nous avions seulement douze officiers comme vous, sans préjugés, vigilants, intraitables! Ah! nous viendrions bien vite à bout du Mazarin, et nous lui ferions un bon petit procès comme celui que vous allez faire à votre roi.
— Mais, dit l'officier, je croyais que vous étiez à son service, et que c'était lui qui vous avait envoyé au général Cromwell?
— C'est-à-dire que je suis au service du roi, et que, sachant qu'il devait envoyer quelqu'un en Angleterre, j'ai sollicité cette mission, tant était grand mon désir de connaître l'homme de génie qui commande à cette heure aux trois royaumes. Aussi, quand il nous a proposé, à M. du Vallon et à moi, de tirer l'épée en l'honneur de la vieille Angleterre, vous avez vu comme nous avons mordu à la proposition.
— Oui, je sais que vous avez chargé aux côtés de M. Mordaunt.
— À sa droite et à sa gauche, monsieur. Peste, encore un brave et excellent jeune homme que celui-là. Comme il vous a décousu monsieur son oncle! avez-vous vu?
— Le connaissez-vous? demanda l'officier.
— Beaucoup; je puis même dire que nous sommes fort liés: M. du Vallon et moi sommes venus avec lui de France.
— Il paraît même que vous l'avez fait attendre fort longtemps à Boulogne.
— Que voulez-vous, dit d'Artagnan, j'étais comme vous, j'avais un roi en garde.
— Ah! ah! dit Groslow, et quel roi?
— Le nôtre, pardieu! le petit king, Louis le quatorzième.
Et d'Artagnan ôta son chapeau. L'Anglais en fit autant par politesse.
— Et combien de temps l'avez-vous gardé?
— Trois nuits, et, par ma foi, je me rappellerai toujours ces trois nuits avec plaisir.
— Le jeune roi est donc bien aimable?
— Le roi! il dormait les poings fermés.
— Mais alors, que voulez-vous dire?
— Je veux dire que mes amis les officiers aux gardes et aux mousquetaires me venaient tenir compagnie, et que nous passions nos nuits à boire et à jouer.
— Ah! oui, dit l'Anglais avec un soupir, c'est vrai, vous êtes joyeux compagnons, vous autres Français.
— Ne jouez-vous donc pas aussi, quand vous êtes de garde?
— Jamais, dit l'Anglais.
— En ce cas vous devez fort vous ennuyer et je vous plains, dit d'Artagnan.
— Le fait est, reprit l'officier, que je vois arriver mon tour avec une certaine terreur. C'est fort long, une nuit tout entière à veiller.
— Oui, quand on veille seul ou avec des soldats stupides; mais quand on veille avec un joyeux partner, quand on fait rouler l'or et les dés sur une table, la nuit passe comme un rêve. N'aimez-vous donc pas le jeu?
— Au contraire.
— Le lansquenet, par exemple?
— J'en suis fou, je le jouais presque tous les soirs en France.
— Et depuis que vous êtes en Angleterre?
— Je n'ai pas tenu un cornet ni une carte.
— Je vous plains, dit d'Artagnan d'un air de compassion profonde.
— Écoutez, dit l'Anglais, faites une chose.
— Laquelle?
— Demain je suis de garde.
— Près du Stuart?
— Oui. Venez passer la nuit avec moi.
— Impossible.
— Impossible?
— De toute impossibilité.
— Comment cela?
— Chaque nuit je fais la partie de M. du Vallon. Quelquefois nous ne nous couchons pas… Ce matin, par exemple, au jour nous jouions encore.
— Eh bien?
— Eh bien! il s'ennuierait si je ne faisais pas sa partie.
— Il est beau joueur?
— Je lui ai vu perdre jusqu'à deux mille pistoles en riant aux larmes.
— Amenez-le alors.
— Comment voulez-vous? Et nos prisonniers?
— Ah diable! c'est vrai, dit l'officier. Mais faites-les garder par vos laquais.
— Oui, pour qu'ils se sauvent! dit d'Artagnan, je n'ai garde.
— Ce sont donc des hommes de condition, que vous y tenez tant?
Peste! l'un est un riche seigneur de la Touraine; l'autre est un chevalier de Malte de grande maison. Nous avons traité de leur rançon à chacun: deux mille livres sterling en arrivant en France. Nous ne voulons donc pas quitter un seul instant des hommes que nos laquais savent des millionnaires. Nous les avons bien un peu fouillés en les prenant et je vous avouerai même que c'est leur bourse que nous nous tiraillons chaque nuit, M. du Vallon et moi; mais ils peuvent nous avoir caché quelque pierre précieuse, quelque diamant de prix, de sorte que nous sommes comme les avares, qui ne quittent pas leur trésor; nous nous sommes constitués gardiens permanents de nos hommes, et quand je dors, M. du Vallon veille.
— Ah! ah! fit Groslow.
— Vous comprenez donc maintenant ce qui me force de refuser votre politesse, à laquelle au reste je suis d'autant plus sensible, que rien n'est plus ennuyeux que de jouer toujours avec la même personne; les chances se compensent éternellement, et au bout d'un mois on trouve qu'on ne s'est fait ni bien ni mal.
— Ah! dit Groslow avec un soupir, il y a quelque chose de plus ennuyeux encore, c'est de ne pas jouer du tout.
— Je comprends cela, dit d'Artagnan.
— Mais voyons, reprit l'Anglais, sont-ce des hommes dangereux que vos hommes?
— Sous quel rapport?
— Sont-ils capables de tenter un coup de main?
D'Artagnan éclata de rire.
— Jésus Dieu! s'écria-t-il; l'un des deux tremble la fièvre, ne pouvant pas se faire au charmant pays que vous habitez; l'autre est un chevalier de Malte, timide comme une jeune fille; et, pour plus grande sécurité, nous leur avons ôté jusqu'à leurs couteaux fermants et leurs ciseaux de poche.
— Eh bien, dit Groslow, amenez-les.
— Comment, vous voulez! dit d'Artagnan.
— Oui, j'ai huit hommes.
— Eh bien?
— Quatre les garderont, quatre garderont le roi.
— Au fait, dit d'Artagnan, la chose peut s'arranger ainsi, quoique ce soit un grand embarras que je vous donne.
— Bah! venez toujours; vous verrez comment j'arrangerai la chose.
— Oh! je ne m'en inquiète pas, dit d'Artagnan; à un homme comme vous, je me livre les yeux fermés.
Cette dernière flatterie tira de l'officier un de ces petits rires de satisfaction qui font les gens amis de celui qui les provoque, car ils sont une évaporation de la vanité caressée.
— Mais, dit d'Artagnan, j'y pense, qui nous empêche de commencer ce soir?
— Quoi?
— Notre partie.
— Rien au monde, dit Groslow.
— En effet, venez ce soir chez nous, et demain nous irons vous rendre votre visite. Si quelque chose vous inquiète dans nos hommes, qui, comme vous le savez, sont des royalistes enragés, eh bien! il n'y aura rien de dit, et ce sera toujours une bonne nuit de passée.
— À merveille! Ce soir chez vous, demain chez Stuart, après- demain chez moi.
— Et les autres jours à Londres. Eh mordioux! dit d'Artagnan, vous voyez bien qu'on peut mener joyeuse vie partout.
— Oui, quand on rencontre des Français, et des Français comme vous, dit Groslow.
— Et comme M. du Vallon; vous verrez bien quel gaillard! un frondeur enragé, un homme qui a failli tuer Mazarin entre deux portes; on l'emploie parce qu'on en a peur.
— Oui, dit Groslow, il a une bonne figure, et sans que je le connaisse, il me revient tout à fait.
— Ce sera bien autre chose quand vous le connaîtrez. Eh! tenez, le voilà qui m'appelle. Pardon, nous sommes tellement liés qu'il ne peut se passer de moi. Vous m'excusez?
— Comment donc!
— À ce soir.
— Chez vous?
— Chez moi.
Les deux hommes échangèrent un salut, et d'Artagnan revint vers ses compagnons.
— Que diable pouviez-vous dire à ce bouledogue? dit Porthos.
— Mon cher ami, ne parlez point ainsi de M. Groslow, c'est un de mes amis intimes.
— Un de vos amis, dit Porthos, ce massacreur de paysans.
— Chut! mon cher Porthos. Eh bien! oui, M. Groslow est un peu vif, c'est vrai, mais au fond, je lui ai découvert deux bonnes qualités: il est bête et orgueilleux.
Porthos ouvrit de grands yeux stupéfaits, Athos et Aramis se regardèrent avec un sourire; ils connaissaient d'Artagnan et savaient qu'il ne faisait rien sans but.
— Mais, continua d'Artagnan, vous l'apprécierez vous-même.
— Comment cela?
— Je vous le présente ce soir, il vient jouer avec nous.
— Oh! oh! dit Porthos, dont les yeux s'allumèrent à ce mot, et il est riche?
— C'est le fils d'un des plus forts négociants de Londres.
— Et il connaît le lansquenet?
— Il l'adore.
— La bassette?
— C'est sa folie.
— Le biribi?
— Il y raffine.
— Bon, dit Porthos, nous passerons une agréable nuit.
— D'autant plus agréable qu'elle nous promettra une nuit meilleure.
— Comment cela?
— Oui, nous lui donnons à jouer ce soir; lui, donne à jouer demain.
— Où cela?
— Je vous le dirai. Maintenant ne nous occupons que d'une chose: c'est de recevoir dignement l'honneur que nous fait M. Groslow. Nous nous arrêtons ce soir à Derby: que Mousqueton prenne les devants, et s'il y a une bouteille de vin dans toute la ville, qu'il l'achète. Il n'y aura pas de mal non plus qu'il préparât un petit souper, auquel vous ne prendrez point part, vous, Athos, parce que vous avez la fièvre, et vous, Aramis, parce que vous êtes chevalier de Malte, et que les propos de soudards comme nous vous déplaisent et vous font rougir. Entendez-vous bien cela?
— Oui, dit Porthos; mais le diable m'emporte si je comprends.
— Porthos, mon ami, vous savez que je descends des prophètes par mon père, et des sibylles par ma mère, que je ne parle que par paraboles et par énigmes; que ceux qui ont des oreilles écoutent, et que ceux qui ont des yeux regardent, je n'en puis pas dire davantage pour le moment.
— Faites, mon ami, dit Athos, je suis sûr que ce que vous faites est bien fait.
— Et vous, Aramis, êtes-vous dans la même opinion?
— Tout à fait, mon cher d'Artagnan.
— À la bonne heure, dit d'Artagnan, voilà de vrais croyants, et il y a plaisir d'essayer des miracles pour eux; ce n'est pas comme cet incrédule de Porthos, qui veut toujours voir et toucher pour croire.
— Le fait est, dit Porthos d'un air fin, que je suis très incrédule.
D'Artagnan lui donna une claque sur l'épaule, et, comme on arrivait à la station du déjeuner, la conversation en resta là.
Vers les cinq heures du soir, comme la chose était convenue, on fit partir Mousqueton en avant. Mousqueton ne parlait pas anglais, mais, depuis qu'il était en Angleterre, il avait remarqué une chose, c'est que Grimaud, par l'habitude du geste, avait parfaitement remplacé la parole. Il s'était donc mis à étudier le geste avec Grimaud, et en quelques leçons, grâce à la supériorité du maître, il était arrivé à une certaine force. Blaisois l'accompagna.
Les quatre amis, en traversant la principale rue de Derby, aperçurent Blaisois debout sur le seuil d'une maison de belle apparence; c'est là que leur logement était préparé.
De toute la journée, ils ne s'étaient pas approchés du roi, de peur de donner des soupçons, et au lieu de dîner à la table du colonel Harrison, comme ils l'avaient fait la veille, ils avaient dîné entre eux.
À l'heure convenue, Groslow vint. D'Artagnan le reçut comme il eût reçu un ami de vingt ans. Porthos le toisa des pieds à la tête et sourit en reconnaissant que malgré le coup remarquable qu'il avait donné au frère de Parry, il n'était pas de sa force. Athos et Aramis firent ce qu'ils purent pour cacher le dégoût que leur inspirait cette nature brutale et grossière.
En somme, Groslow parut content de la réception.
Athos et Aramis se tinrent dans leur rôle. À minuit ils se retirèrent dans leur chambre, dont on laissa, sous prétexte de surveillance, la porte ouverte. En outre, d'Artagnan les y accompagna, laissant Porthos aux prises avec Groslow.
Porthos gagna cinquante pistoles à Groslow, et trouva, lorsqu'il se fut retiré, qu'il était d'une compagnie plus agréable qu'il ne l'avait cru d'abord.
Quant à Groslow, il se promit de réparer le lendemain sur d'Artagnan l'échec qu'il avait éprouvé avec Porthos, et quitta le Gascon en lui rappelant le rendez-vous du soir.
Nous disons du soir, car les joueurs se quittèrent à quatre heures du matin.
La journée se passa comme d'habitude; d'Artagnan allait du capitaine Groslow au colonel Harrison et du colonel Harrison à ses amis. Pour quelqu'un qui ne connaissait pas d'Artagnan, il paraissait être dans son assiette ordinaire; pour ses amis, c'est- à-dire pour Athos et Aramis, sa gaieté était de la fièvre.
— Que peut-il machiner? disait Aramis.
— Attendons, disait Athos.
Porthos ne disait rien, seulement il comptait l'une après l'autre, dans son gousset, avec un air de satisfaction qui se trahissait à l'extérieur, les cinquante pistoles qu'il avait gagnées à Groslow.
En arrivant le soir à Ryston, d'Artagnan rassembla ses amis. Sa figure avait perdu ce caractère de gaieté insoucieuse qu'il avait porté comme un masque toute la journée; Athos serra la main à Aramis.
— Le moment approche, dit-il.
— Oui, dit d'Artagnan qui avait entendu, oui, le moment approche: cette nuit, messieurs, nous sauvons le roi.
Athos tressaillit, ses yeux s'enflammèrent.
— D'Artagnan, dit-il, doutant après avoir espéré, ce n'est point une plaisanterie, n'est-ce pas? elle me ferait trop grand mal!
— Vous êtes étrange, Athos, dit d'Artagnan, de douter ainsi de moi. Où et quand m'avez-vous vu plaisanter avec le coeur d'un ami et la vie d'un roi? Je vous ai dit et je vous répète que cette nuit nous sauvons Charles Ier. Vous vous en êtes rapporté à moi de trouver un moyen, le moyen est trouvé.
Porthos regardait d'Artagnan avec un sentiment d'admiration profonde. Aramis souriait en homme qui espère.
Athos était pâle comme la mort et tremblait de tous ses membres.
— Parlez, dit Athos.
Porthos ouvrit ses gros yeux, Aramis se pendit pour ainsi dire aux lèvres de d'Artagnan.
— Nous sommes invités à passer la nuit chez M. Groslow, vous savez cela?
— Oui, répondit Porthos, il nous a fait promettre de lui donner sa revanche.
— Bien. Mais savez-vous où nous lui donnons sa revanche?
— Non.
— Chez le roi.
— Chez le roi! s'écria Athos.
— Oui, messieurs, chez le roi. M. Groslow est de garde ce soir près de Sa Majesté, et, pour se distraire dans sa faction, il nous invite à aller lui tenir compagnie.
— Tous quatre? demanda Athos.
— Pardieu! certainement, tous quatre; est-ce que nous quittons nos prisonniers!
— Ah! ah! fit Aramis.
— Voyons, dit Athos palpitant.
— Nous allons donc chez Groslow, nous avec nos épées, vous avec des poignards; à nous quatre nous nous rendons maîtres de ces huit imbéciles et de leur stupide commandant. Monsieur Porthos, qu'en dites-vous?
— Je dis que c'est facile, dit Porthos.
— Nous habillons le roi en Groslow; Mousqueton, Grimaud et Blaisois nous tiennent des chevaux tout sellés au détour de la première rue, nous sautons dessus, et avant le jour nous sommes à vingt lieues d'ici! est-ce tramé cela, Athos?
Athos posa ses deux mains sur les épaules de d'Artagnan et le regarda avec son calme et doux sourire.
— Je déclare, ami, dit-il, qu'il n'y a pas de créature sous le ciel qui vous égale en noblesse et en courage; pendant que nous vous croyions indifférent à nos douleurs que vous pouviez sans crime ne point partager, vous seul d'entre nous trouvez ce que nous cherchions vainement. Je te le répète donc, d'Artagnan, tu es le meilleur de nous, et je te bénis et je t'aime, mon cher fils.
— Dire que je n'ai point trouvé cela, dit Porthos en se frappant sur le front, c'est si simple!
— Mais, dit Aramis, si j'ai bien compris, nous tuerons tout, n'est-ce pas?
Athos frissonna et devint fort pâle.
— Mordioux! dit d'Artagnan, il le faudra bien. J'ai cherché longtemps s'il n'y avait pas moyen d'éluder la chose, mais j'avoue que je n'en ai pas pu trouver.
— Voyons, dit Aramis, il ne s'agit pas ici de marchander avec la situation; comment procédons-nous?
— J'ai fait un double plan, répondit d'Artagnan.
— Voyons le premier, dit Aramis.
— Si nous sommes tous les quatre réunis, à mon signal, et ce signal sera le mot enfin, vous plongez chacun un poignard dans le coeur du soldat qui est le plus proche de vous, nous en faisons autant de notre côté; voilà d'abord quatre hommes morts; la partie devient donc égale, puisque nous nous trouvons quatre contre cinq; ces cinq-là se rendent, et on les bâillonne, ou ils se défendent et on les tue; si par hasard notre amphitryon change d'avis et ne reçoit à sa partie que Porthos et moi, dame! il faudra prendre les grands moyens en frappant double; ce sera un peu plus long et un peu bruyant, mais vous vous tiendrez dehors avec des épées et vous accourrez au bruit.
— Mais si l'on vous frappait vous-mêmes? dit Athos.
— Impossible! dit d'Artagnan, ces buveurs de bière sont trop lourds et trop maladroits; d'ailleurs vous frapperez à la gorge, Porthos, cela tue aussi vite et empêche de crier ceux que l'on tue.
— Très bien! dit Porthos, ce sera un joli petit égorgement.
— Affreux! affreux! dit Athos.
— Bah! monsieur l'homme sensible, dit d'Artagnan, vous en feriez bien d'autres dans une bataille. D'ailleurs, ami, continua-t-il, si vous trouvez que la vie du roi ne vaille pas ce qu'elle doit coûter, rien n'est dit, et je vais prévenir M. Groslow que je suis malade.
— Non, dit Athos, j'ai tort, mon ami, et c'est vous qui avez raison, pardonnez-moi.
En ce moment la porte s'ouvrit et un soldat parut.
— M. le capitaine Groslow, dit-il en mauvais français, fait prévenir monsieur d'Artagnan et monsieur du Vallon qu'il les attend.
— Où cela?
— Où cela? demanda d'Artagnan.
— Dans la chambre du Nabuchodonosor anglais, répondit le soldat, puritain renforcé.
— C'est bien, répondit en excellent anglais Athos, à qui le rouge était monté au visage à cette insulte faite à la majesté royale, c'est bien; dites au capitaine Groslow que nous y allons.
Puis le puritain sortit; l'ordre avait été donné aux laquais de seller huit chevaux, et d'aller attendre, sans se séparer les uns des autres ni sans mettre pied à terre, au coin d'une rue située à vingt pas à peu près de la maison où était logé le roi.
LXVI. La partie de lansquenet
En effet, il était neuf heures du soir; les postes avaient été relevés à huit, et depuis une heure la garde du capitaine Groslow avait commencé.
D'Artagnan et Porthos armés de leurs épées, et Athos et Aramis ayant chacun un poignard caché dans la poitrine, s'avancèrent vers la maison qui ce soir-là servait de prison à Charles Stuart. Ces deux derniers suivaient leurs vainqueurs, humbles et désarmés en apparence, comme des captifs.
— Ma foi, dit Groslow en les apercevant, je ne comptais presque plus sur vous.
D'Artagnan s'approcha de celui-ci et lui dit tout bas:
— En effet, nous avons hésité un instant, M. du Vallon et moi.
— Et pourquoi? demanda Groslow.
D'Artagnan lui montra de l'oeil Athos et Aramis.
— Ah! ah! dit Groslow, à cause des opinions? peu importe. Au contraire, ajouta-t-il en riant; s'ils veulent voir leur Stuart, ils le verront.
— Passons-nous la nuit dans la chambre du roi? demanda d'Artagnan.
— Non, mais dans la chambre voisine; et comme la porte restera ouverte, c'est exactement comme si nous demeurions dans sa chambre même. Vous êtes-vous munis d'argent? Je vous déclare que je compte jouer ce soir un jeu d'enfer.
— Entendez-vous? dit d'Artagnan en faisant sonner l'or dans ses poches.
— Very good! dit Groslow, et il ouvrit la porte de la chambre. C'est pour vous montrer le chemin, messieurs, dit-il.
Et il entra le premier.
D'Artagnan se retourna vers ses amis. Porthos était insoucieux comme s'il s'agissait d'une partie ordinaire; Athos était pâle, mais résolu; Aramis essuyait avec un mouchoir son front mouillé d'une légère sueur.
Les huit gardes étaient à leur poste: quatre étaient dans la chambre du roi, deux à la porte de communication, deux à la porte par laquelle entraient les quatre amis. À la vue des épées nues, Athos sourit; ce n'était donc plus une boucherie, mais un combat.
À partir de ce moment toute sa bonne humeur parut revenue.
Charles, que l'on apercevait à travers une porte ouverte, était sur son lit tout habillé: seulement une couverture de laine était rejetée sur lui.
À son chevet, Parry était assis lisant à voix basse, et cependant assez haute pour que Charles, qui l'écoutait les yeux fermés, l'entendît, un chapitre dans une Bible catholique.
Une chandelle de suif grossier, placée sur une table noire, éclairait le visage résigné du roi et le visage infiniment moins calme de son fidèle serviteur.
De temps en temps Parry s'interrompait, croyant que le roi dormait visiblement; mais alors le roi rouvrait les yeux et lui disait en souriant:
— Continue, mon bon Parry, j'écoute.
Groslow s'avança jusqu'au seuil de la chambre du roi, remit avec affectation sur sa tête le chapeau qu'il avait tenu à la main pour recevoir ses hôtes, regarda un instant avec mépris ce tableau simple et touchant d'un vieux serviteur lisant la Bible à son roi prisonnier, s'assura que chaque homme était bien au poste qu'il lui avait assigné, et, se retournant vers d'Artagnan, il regarda triomphalement le Français comme pour mendier un éloge sur sa tactique.
— À merveille, dit le Gascon; cap de Diou! vous ferez un général un peu distingué.
— Et croyez-vous, demanda Groslow, que ce sera tant que je serai de garde près de lui que le Stuart se sauvera?
— Non, certes, répondit d'Artagnan. À moins qu'il ne lui pleuve des amis du ciel.
Le visage de Groslow s'épanouit.
Comme Charles Stuart avait gardé pendant cette scène ses yeux constamment fermés, on ne peut dire s'il s'était aperçu ou non de l'insolence du capitaine puritain. Mais malgré lui, dès qu'il entendit le timbre accentué de la voix de d'Artagnan, ses paupières se rouvrirent.
Parry, de son côté, tressaillit et interrompit la lecture.
— À quoi songes-tu donc de t'interrompre? dit le roi, continue, mon bon Parry; à moins que tu ne sois fatigué, toutefois.
— Non, sire, dit le valet de chambre.
Et il reprit sa lecture.
Une table était préparée dans la première chambre, et sur cette table, couverte d'un tapis, étaient deux chandelles allumées, des cartes, deux cornets et des dés.
— Messieurs, dit Groslow, asseyez-vous, je vous prie, moi, en face du Stuart, que j'aime tant à voir, surtout où il est; vous, monsieur d'Artagnan, en face de moi.
Athos rougit de colère, d'Artagnan le regarda en fronçant le sourcil.
— C'est cela, dit d'Artagnan; vous, monsieur le comte de La Fère, à la droite de monsieur Groslow; vous, monsieur le chevalier d'Herblay, à sa gauche; vous, du Vallon, près de moi. Vous pariez pour moi, et ces messieurs pour monsieur Groslow.
D'Artagnan les avait ainsi: Porthos à sa gauche, et il lui parlait du genou; Athos et Aramis en face de lui, et il les tenait sous son regard.
Aux noms du comte de La Fère et du chevalier d'Herblay, Charles rouvrit les yeux, et malgré lui, relevant sa noble tête, embrassa d'un regard tous les acteurs de cette scène.
En ce moment Parry tourna quelques feuillets de sa Bible et lut tout haut ce verset de Jérémie:
«Dieu dit: Écoutez les paroles des prophètes, mes serviteurs, que je vous ai envoyés avec grand soin, et que j'ai conduits vers vous.»
Les quatre amis échangèrent un regard. Les paroles que venait de dire Parry leur indiquaient que leur présence était attribuée par le roi à son véritable motif.
Les yeux de d'Artagnan pétillèrent de joie.
— Vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais en fonds? dit d'Artagnan en mettant une vingtaine de pistoles sur la table.
— Oui, dit Groslow.
— Eh bien, reprit d'Artagnan, à mon tour je vous dis. Tenez bien votre trésor, mon cher monsieur Groslow, car je vous réponds que nous ne sortirons d'ici qu'en vous l'enlevant.
— Ce ne sera pas sans que je le défende, dit Groslow.
— Tant mieux, dit d'Artagnan. Bataille, mon cher capitaine, bataille! Vous savez ou vous ne savez pas que c'est ce que nous demandons.
— Ah! oui, je sais bien, dit Groslow en éclatant de son gros rire, vous ne cherchez que plaies et bosses, vous autres Français.
En effet, Charles avait tout entendu, tout compris. Une légère rougeur monta à son visage. Les soldats qui le gardaient le virent donc peu à peu étendre ses membres fatigués, et, sous prétexte d'une excessive chaleur, provoquée par un poêle chauffé à blanc, rejeter peu à peu la couverture écossaise sous laquelle, nous l'avons dit, il était couché tout vêtu.
Athos et Aramis tressaillirent de joie en voyant que le roi était couché habillé.
La partie commença. Ce soir-là la veine avait tourné et était pour Groslow, il tenait tout et gagnait toujours. Une centaine de pistoles passa ainsi d'un côté de la table à l'autre. Groslow était d'une gaieté folle.
Porthos, qui avait reperdu les cinquante pistoles qu'il avait gagnées la veille, et en outre une trentaine de pistoles à lui, était fort maussade et interrogeait d'Artagnan du genou, comme pour lui demander s'il n'était pas bientôt temps de passer à un autre jeu; de leur côté, Athos et Aramis le regardaient d'un oeil scrutateur, mais d'Artagnan restait impassible.
Dix heures sonnèrent. On entendit la ronde qui passait.
— Combien faites-vous de rondes comme celle-là? dit d'Artagnan en tirant de nouvelles pistoles de sa poche.
— Cinq, dit Groslow, une toutes les deux heures.
— Bien, dit d'Artagnan, c'est prudent.
Et à son tour, il lança un coup d'oeil à Athos et à Aramis. On entendit les pas de la patrouille qui s'éloignait.
D'Artagnan répondit pour la première fois au coup de genou de Porthos par un coup de genou pareil.
Cependant, attirés par cet attrait du jeu et par la vue de l'or, si puissante chez tous les hommes, les soldats, dont la consigne était de rester dans la chambre du roi, s'étaient peu à peu rapprochés de la porte, et là, en se haussant sur la pointe du pied, ils regardaient par-dessus l'épaule de d'Artagnan et de Porthos; ceux de la porte s'étaient rapprochés aussi, secondant de cette façon les désirs des quatre amis, qui aimaient mieux les avoir sous la main que d'être obligés de courir à eux aux quatre coins de la chambre. Les deux sentinelles de la porte avaient toujours l'épée nue, seulement elles s'appuyaient sur la pointe, et regardaient les joueurs.
Athos semblait se calmer à mesure que le moment approchait; ses deux mains blanches et aristocratiques jouaient avec des louis, qu'il tordait et redressait avec autant de facilité que si l'or eût été de l'étain; moins maître de lui, Aramis fouillait continuellement sa poitrine; impatient de perdre toujours, Porthos jouait du genou à tout rompre.
D'Artagnan se retourna, regardant machinalement en arrière, et vit entre deux soldats Parry debout, et Charles appuyé sur son coude, joignant les mains et paraissant adresser à Dieu une fervente prière. D'Artagnan comprit que le moment était venu, que chacun était à son poste et qu'on n'attendait plus que le mot: «Enfin!» qui, on se le rappelle, devait servir de signal.
Il lança un coup d'oeil préparatoire à Athos et à Aramis, et tous deux reculèrent légèrement leur chaise pour avoir la liberté du mouvement.
Il donna un second coup de genou à Porthos, et celui-ci se leva comme pour se dégourdir les jambes; seulement en se levant il s'assura que son épée pouvait sortir facilement du fourreau.
— Sacrebleu! dit d'Artagnan, encore vingt pistoles de perdues! En vérité, capitaine Groslow, vous avez trop de bonheur, cela ne peut durer.
Et il tira vingt autres pistoles de sa poche.
— Un dernier coup, capitaine. Ces vingt pistoles sur un coup, sur un seul, sur le dernier.
— Va pour vingt pistoles, dit Groslow.
Et il retourna deux cartes comme c'est l'habitude, un roi pour d'Artagnan, un as pour lui.
— Un roi, dit d'Artagnan, c'est de bon augure. Maître Groslow, ajouta-t-il, prenez garde au roi.
Et, malgré sa puissance sur lui-même, il y avait dans la voix de d'Artagnan une vibration étrange qui fit tressaillir son partner.
Groslow commença à retourner les cartes les unes après les autres. S'il retournait un as d'abord, il avait gagné; s'il retournait un roi, il avait perdu.
Il retourna un roi.
— Enfin! dit d'Artagnan.
À ce mot, Athos et Aramis se levèrent, Porthos recula d'un pas.
Poignards et épées allaient briller, mais soudain la porte s'ouvrit, et Harrison parut sur le seuil, accompagné d'un homme enveloppé dans un manteau.
Derrière cet homme, on voyait briller les mousquets de cinq ou six soldats.
Groslow se leva vivement, honteux d'être surpris au milieu du vin, des cartes et des dés. Mais Harrison ne fit point attention à lui, et, entrant dans la chambre du roi suivi de son compagnon:
— Charles Stuart, dit-il, l'ordre arrive de vous conduire à Londres sans s'arrêter ni jour ni nuit. Apprêtez-vous donc à partir à l'instant même.
— Et de quelle part cet ordre est-il donné? demanda le roi, de la part du général Olivier Cromwell?
— Oui, dit Harrison, et voici monsieur Mordaunt qui l'apporte à l'instant même et qui a charge de le faire exécuter.
— Mordaunt! murmurèrent les quatre amis en échangeant un regard.
D'Artagnan rafla sur la table tout l'argent que lui et Porthos avaient perdu et l'engouffra dans sa vaste poche; Athos et Aramis se rangèrent derrière lui. À ce mouvement Mordaunt se retourna, les reconnut et poussa une exclamation de joie sauvage.
— Je crois que nous sommes pris, dit tout bas d'Artagnan à ses amis.
— Pas encore, dit Porthos.
— Colonel! colonel! dit Mordaunt, faites entourer cette chambre, vous êtes trahis. Ces quatre Français se sont sauvés de Newcastle et veulent sans doute enlever le roi. Qu'on les arrête.
— Oh! jeune homme, dit d'Artagnan en tirant son épée, voici un ordre plus facile à dire qu'à exécuter.
Puis, décrivant autour de lui un moulinet terrible:
— En retraite, amis, cria-t-il, en retraite!
En même temps il s'élança vers la porte, renversa deux des soldats qui la gardaient avant qu'ils eussent eu le temps d'armer leurs mousquets; Athos et Aramis le suivirent; Porthos fit l'arrière- garde, et avant que soldats, officiers, colonel, eussent eu le temps de se reconnaître, ils étaient tous quatre dans la rue.
— Feu! cria Mordaunt, feu sur eux!
Deux ou trois coups de mousquet partirent effectivement, mais n'eurent d'autre effet que de montrer les quatre fugitifs tournant sains et saufs l'angle de la rue.
Les chevaux étaient à l'endroit désigné; les valets n'eurent qu'à jeter la bride à leurs maîtres, qui se trouvèrent en selle avec la légèreté de cavaliers consommés.
— En avant! dit d'Artagnan, de l'éperon, ferme!
Ils coururent ainsi suivant d'Artagnan et reprenant la route qu'ils avaient déjà faite dans la journée, c'est-à-dire se dirigeant vers l'Écosse. Le bourg n'avait ni portes ni murailles, ils en sortirent donc sans difficulté.
À cinquante pas de la dernière maison, d'Artagnan s'arrêta.
— Halte! dit-il.
— Comment, halte? s'écria Porthos. Ventre à terre, vous voulez dire?
— Pas du tout, répondit d'Artagnan. Cette fois-ci on va nous poursuivre, laissons-les sortir du bourg et courir après nous sur la route Écosse; et quand nous les aurons vus passer au galop, suivons la route opposée.
À quelques pas de là passait un ruisseau, un pont était jeté sur le ruisseau; d'Artagnan conduisit son cheval sous l'arche de ce pont; ses amis le suivirent.
Ils n'y étaient pas depuis dix minutes qu'ils entendirent approcher le galop rapide d'une troupe de cavaliers. Cinq minutes après, cette troupe passait sur leur tête, bien loin de se douter que ceux qu'ils cherchaient n'étaient séparés d'eux que par l'épaisseur de la voûte du pont.
LXVII. Londres
Lorsque le bruit des chevaux se fut perdu dans le lointain, d'Artagnan regagna le bord de la rivière, et se mit à arpenter la plaine en s'orientant autant que possible sur Londres. Ses trois amis le suivirent en silence, jusqu'à ce qu'à l'aide d'un large demi-cercle ils eussent laissé la ville loin derrière eux.
— Pour cette fois, dit d'Artagnan lorsqu'il se crut enfin assez loin du point de départ pour passer du galop au trot, je crois bien que décidément tout est perdu, et que ce que nous avons de mieux à faire est de gagner la France. Que dites-vous de la proposition, Athos? ne la trouvez-vous point raisonnable?
— Oui, cher ami, répondit Athos; mais vous avez prononcé l'autre jour une parole plus que raisonnable, une parole noble et généreuse, vous avez dit: «Nous mourrons ici!» Je vous rappellerai votre parole.
— Oh! dit Porthos, la mort n'est rien, et ce n'est pas la mort qui doit nous inquiéter, puisque nous ne savons pas ce que c'est; mais c'est l'idée d'une défaite qui me tourmente. À la façon dont les choses tournent, je vois qu'il nous faudra livrer bataille à Londres, aux provinces, à toute l'Angleterre, et en vérité nous ne pouvons à la fin manquer d'être battus.
— Nous devons assister à cette grande tragédie jusqu'à la fin, dit Athos; quel qu'il soit, ne quittons l'Angleterre qu'après le dénouement. Pensez-vous comme moi, Aramis?
— En tout point, mon cher comte; puis je vous avoue que je ne serais pas fâché de retrouver le Mordaunt; il me semble que nous avons un compte à régler avec lui, et que ce n'est pas notre habitude de quitter les pays sans payer ces sortes de dettes.
— Ah! ceci est autre chose, dit d'Artagnan, et voilà une raison qui me paraît plausible. J'avoue, quant à moi, que, pour retrouver le Mordaunt en question, je resterai s'il le faut un an à Londres. Seulement logeons-nous chez un homme sûr et de façon à n'éveiller aucun soupçon, car à cette heure, M. Cromwell doit nous faire chercher, et autant que j'en ai pu juger, il ne plaisante pas, M. Cromwell. Athos, connaissez-vous dans toute la ville une auberge où l'on trouve des draps blancs, du rosbif raisonnablement cuit et du vin qui ne soit pas fait avec du houblon ou du genièvre?
— Je crois que j'ai votre affaire, dit Athos. De Winter nous a conduits chez un homme qu'il disait être un ancien Espagnol naturalisé Anglais de par les guinées de ses nouveaux compatriotes. Qu'en dites-vous Aramis?
— Mais le projet de nous arrêter chez el señor Perez me paraît des plus raisonnables, je l'adopte donc pour mon compte. Nous invoquerons le souvenir de ce pauvre de Winter, pour lequel il paraissait avoir une grande vénération; nous lui dirons que nous venons en amateurs pour voir ce qui se passe; nous dépenserons chez lui chacun une guinée par jour, et je crois que, moyennant toutes ces précautions, nous pourrons demeurer assez tranquilles.
— Vous en oubliez une, Aramis, et une précaution assez importante même.
— Laquelle?
— Celle de changer d'habits.
— Bah! dit Porthos, pourquoi faire, changer d'habits? nous sommes si bien à notre aise dans ceux-ci!
— Pour ne pas être reconnus, dit d'Artagnan. Nos habits ont une coupe et presque une couleur uniforme qui dénonce leur Frenchman à la première vue. Or, je ne tiens pas assez à la coupe de mon pourpoint ou à la couleur de mes chausses pour risquer, par amour pour elles, d'être pendu à Tyburn ou d'aller faire un tour aux Indes. Je vais m'acheter un habit marron. J'ai remarqué que tous ces imbéciles de puritains raffolaient de cette couleur.
— Mais retrouverez-vous votre homme? dit Aramis.
— Oh! certainement, il demeurait Green-Hall street_, Bedford's Tavern;_ d'ailleurs j'irais dans la cité les yeux fermés.
— Je voudrais déjà y être, dit d'Artagnan, et mon avis serait d'arriver à Londres avant le jour, dussions-nous crever nos chevaux.
— Allons donc, dit Athos, car si je ne me trompe pas dans mes calculs, nous ne devons guère en être éloignés que de huit ou dix lieues.
Les amis pressèrent leurs chevaux, et effectivement ils arrivèrent vers les cinq heures du matin. À la porte par laquelle ils se présentèrent, un poste les arrêta; mais Athos répondit en excellent anglais qu'ils étaient envoyés par le colonel Harrison pour prévenir son collègue, M. Pride, de l'arrivée prochaine du roi. Cette réponse amena quelques questions sur la prise du roi, et Athos donna des détails si précis et si positifs, que si les gardiens des portes avaient quelques soupçons, ces soupçons s'évanouirent complètement. Le passage fut donc livré aux quatre amis avec toutes sortes de congratulations puritaines.
Athos avait dit vrai; il alla droit à Bedford's Tavern et se fit reconnaître de l'hôte, qui fut si fort enchanté de le voir revenir en si nombreuse et si belle compagnie, qu'il fit préparer à l'instant même ses plus belles chambres.
Quoiqu'il ne fît pas jour encore, nos quatre voyageurs, en arrivant à Londres, avaient trouvé toute la ville en rumeur. Le bruit que le roi, ramené par le colonel Harrison, s'acheminait vers la capitale, s'était répandu dès la veille, et beaucoup ne s'étaient point couchés de peur que le Stuart, comme ils l'appelaient, n'arrivât dans la nuit et qu'ils ne manquassent son entrée.
Le projet de changement d'habits avait été adopté à l'unanimité, on se le rappelle, moins la légère opposition de Porthos. On s'occupa donc de le mettre à exécution. L'hôte se fit apporter des vêtements de toute sorte comme s'il voulait remonter sa garde- robe. Athos prit un habit noir qui lui donnait l'air d'un honnête bourgeois; Aramis, qui ne voulait pas quitter l'épée, choisit un habit foncé de coupe militaire; Porthos fut séduit par un pourpoint rouge et par des chausses vertes; d'Artagnan, dont la couleur était arrêtée d'avance, n'eut qu'à s'occuper de la nuance, et, sous l'habit marron qu'il convoitait, représenta assez exactement un marchand de sucre retiré.
Quant à Grimaud et à Mousqueton, qui ne portaient pas de livrée, ils se trouvèrent tout déguisés; Grimaud, d'ailleurs, offrait le type calme, sec et raide de l'Anglais circonspect; Mousqueton, celui de l'Anglais ventru, bouffi et flâneur.
— Maintenant, dit d'Artagnan, passons au principal; coupons-nous les cheveux afin de n'être point insultés par la populace. N'étant plus gentilshommes par l'épée, soyons puritains par la coiffure. C'est, vous le savez, le point important qui sépare le covenantaire du cavalier.
Sur ce point important, d'Artagnan trouva Aramis fort insoumis; il voulait à toute force garder sa chevelure, qu'il avait fort belle et dont il prenait le plus grand soin, et il fallut qu'Athos, à qui toutes ces questions étaient indifférentes, lui donnât l'exemple. Porthos livra sans difficulté son chef à Mousqueton, qui tailla à pleins ciseaux dans l'épaisse et rude chevelure. D'Artagnan se découpa lui-même une tête de fantaisie qui ne ressemblait pas mal à une médaille du temps de François Ier ou de Charles IX.
— Nous sommes affreux, dit Athos.
— Et il me semble que nous puons le puritain à faire frémir, dit Aramis.
— J'ai froid à la tête, dit Porthos.
— Et moi, je me sens envie de prêcher, dit d'Artagnan.
— Maintenant, dit Athos, que nous ne nous reconnaissons pas nous- mêmes et que nous n'avons point par conséquent la crainte que les autres nous reconnaissent, allons voir entrer le roi; s'il a marché toute la nuit, il ne doit pas être loin de Londres.
En effet, les quatre amis n'étaient pas mêlés depuis deux heures à la foule que de grands cris et un grand mouvement annoncèrent que Charles arrivait. On avait envoyé un carrosse au-devant de lui, et de loin le gigantesque Porthos, qui dépassait de la tête toutes les têtes, annonça qu'il voyait venir le carrosse royal. D'Artagnan se dressa sur la pointe des pieds, tandis qu'Athos et Aramis écoutaient pour tâcher de se rendre compte eux-mêmes de l'opinion générale. Le carrosse passa, et d'Artagnan reconnut Harrison à une portière et Mordaunt à l'autre. Quant au peuple, dont Athos et Aramis étudiaient les impressions, il lançait force imprécations contre Charles.
Athos rentra désespéré.
— Mon cher, lui dit d'Artagnan, vous vous entêtez inutilement, et je vous proteste, moi, que la position est mauvaise. Pour mon compte je ne m'y attache qu'à cause de vous et par un certain intérêt d'artiste en politique à la mousquetaire; je trouve qu'il serait très plaisant d'arracher leur proie à tous ces hurleurs et de se moquer d'eux. J'y songerai.
Dès le lendemain, en se mettant à sa fenêtre qui donnait sur les quartiers les plus populeux de la Cité, Athos entendit crier le bill du parlement qui traduisait à la barre l'ex-roi Charles Ier, coupable présumé de trahison et d'abus de pouvoir.
D'Artagnan était près de lui. Aramis consultait une carte, Porthos était absorbé dans les dernières délices d'un succulent déjeuner.
— Le parlement! s'écria Athos, il n'est pas possible que le parlement ait rendu un pareil bill.
— Écoutez, dit d'Artagnan, je comprends peu l'anglais; mais, comme l'anglais n'est que du français mal prononcé, voici ce que j'entends: Parliament's bill; ce qui veut dire bill du parlement, ou Dieu me damne, comme ils disent ici.
En ce moment l'hôte entrait; Athos lui fit signe de venir.
— Le parlement a rendu ce bill? lui demanda Athos en anglais.
— Oui milord, le parlement pur.
— Comment, le parlement pur! il y a donc deux parlements?
— Mon ami, interrompit d'Artagnan, comme je n'entends pas l'anglais, mais que nous entendons tous l'espagnol, faites-nous le plaisir de nous entretenir dans cette langue, qui est la vôtre, et que, par conséquent, vous devez parler avec plaisir quand vous en retrouvez l'occasion.
— Ah! parfait, dit Aramis.
Quant à Porthos, nous l'avons dit, toute son attention était concentrée sur un os de côtelette qu'il était occupé à dépouiller de son enveloppe charnue.
— Vous demandiez donc? dit l'hôte en espagnol.
— Je demandais, reprit Athos dans la même langue, s'il y avait deux parlements, un pur et un impur.
— Oh! que c'est bizarre! dit Porthos en levant lentement la tête et en regardant ses amis d'un air étonné, je comprends donc maintenant l'anglais? j'entends ce que vous dites.
— C'est que nous parlons espagnol, cher ami, dit Athos avec son sang-froid ordinaire.
— Ah! diable! dit Porthos, j'en suis fâché, cela m'aurait fait une langue de plus.
— Quand je dis le parlement pur, señor, reprit l'hôte, je parle de celui que M. le colonel Pride a épuré.
— Ah! vraiment, dit d'Artagnan, ces gens-ci sont bien ingénieux; il faudra qu'en revenant en France je donne ce moyen à M. de Mazarin et à M. le coadjuteur. L'un épurera au nom de la cour, l'autre au nom du peuple, de sorte qu'il n'y aura plus de parlement du tout.
— Qu'est-ce que le colonel Pride? demanda Aramis, et de quelle façon s'y est-il pris pour épurer le parlement?
— Le colonel Pride, dit l'espagnol, est un ancien charretier, homme de beaucoup d'esprit, qui avait remarqué une chose en conduisant sa charrette: c'est que lorsqu'une pierre se trouvait sur sa route, il était plus court d'enlever la pierre que d'essayer de faire passer la roue par-dessus. Or, sur deux cent cinquante et un membres dont se composait le parlement, cent quatre-vingt-onze le gênaient et auraient pu faire verser sa charrette politique. Il les a pris comme autrefois il prenait les pierres, et les a jetés hors de là Chambre.
— Joli! dit d'Artagnan, qui, homme d'esprit surtout, estimait fort l'esprit partout où il le rencontrait.
— Et tous ces expulsés étaient stuartistes? demanda Athos.
— Sans aucun doute, señor, et vous comprenez qu'ils eussent sauvé le roi.
— Pardieu! dit majestueusement Porthos, ils faisaient majorité.
— Et vous pensez, dit Aramis, qu'il consentira à paraître devant un tel tribunal?
— Il le faudra bien, répondit l'espagnol; s'il essayait d'un refus, le peuple l'y contraindrait.
— Merci, maître Perez, dit Athos; maintenant je suis suffisamment renseigné.
— Commencez-vous à croire enfin que c'est une cause perdue, Athos, dit d'Artagnan, et qu'avec les Harrison, les Joyce, les Pride et les Cromwell, nous ne serons jamais à la hauteur?
— Le roi sera délivré au tribunal, dit Athos; le silence même de ses partisans indique un complot.
D'Artagnan haussa les épaules.
— Mais, dit Aramis, s'ils osent condamner leur roi, ils le condamneront à l'exil ou à la prison, voilà tout.
D'Artagnan siffla d'un petit air d'incrédulité.
— Nous le verrons bien, dit Athos; car nous irons aux séances, je le présume.
— Vous n'aurez pas longtemps à attendre, dit l'hôte, car elles commencent demain.
— Ah çà! répondit Athos, la procédure était donc instruite avant que le roi eût été pris?
— Sans doute, dit d'Artagnan, on l'a commencée du jour où il a été acheté.
— Vous savez, dit Aramis, que c'est notre ami Mordaunt qui a fait, sinon le marché, du moins les premières ouvertures de cette petite affaire.
— Vous savez, dit d'Artagnan, que partout où il me tombe sous la main, je le tue, M. Mordaunt.
— Fi donc! dit Athos, un pareil misérable!
— Mais c'est justement parce que c'est un misérable que je le tue, reprit d'Artagnan. Ah! cher ami, je fais assez vos volontés pour que vous soyez indulgent aux miennes; d'ailleurs, cette fois, que cela vous plaise ou non, je vous déclare que ce Mordaunt ne sera tué que par moi.
— Et par moi, dit Porthos.
— Et par moi, dit Aramis.
Touchante unanimité, s'écria d'Artagnan, et qui convient bien à de bons bourgeois que nous sommes. Allons faire un tour par la ville; ce Mordaunt lui-même ne nous reconnaîtrait point à quatre pas avec le brouillard qu'il fait.
Allons boire un peu de brouillard.
— Oui, dit Porthos, cela nous changera de la bière.
Et les quatre amis sortirent en effet pour prendre, comme on le dit vulgairement, l'air du pays.
LXVIII. Le procès
Le lendemain une garde nombreuse conduisait Charles Ier devant la haute cour qui devait le juger.
La foule envahissait les rues et les maisons voisines du palais; aussi, dès les premiers pas que firent les quatre amis, ils furent arrêtés par l'obstacle presque infranchissable de ce mur vivant; quelques hommes du peuple, robustes et hargneux, repoussèrent même Aramis si rudement, que Porthos leva son poing formidable et le laissa retomber sur la face farineuse d'un boulanger, laquelle changea immédiatement de couleur et se couvrit de sang, écachée qu'elle était comme une grappe de raisins mûrs. La chose fit grande rumeur; trois hommes voulurent s'élancer sur Porthos; mais Athos en écarta un, d'Artagnan l'autre, et Porthos jeta le troisième par-dessus sa tête. Quelques Anglais amateurs de pugilat apprécièrent la façon rapide et facile avec laquelle avait été exécutée cette manoeuvre, et battirent des mains. Peu s'en fallut alors qu'au lieu d'être assommés, comme ils commençaient à le craindre, Porthos et ses amis ne fussent portés en triomphe; mais nos quatre voyageurs, qui craignaient tout ce qui pouvait les mettre en lumière, parvinrent à se soustraire à l'ovation. Cependant ils gagnèrent une chose à cette démonstration herculéenne, c'est que la foule s'ouvrit devant eux et qu'ils parvinrent au résultat qui un instant auparavant leur avait paru impossible, c'est-à-dire à aborder le palais.
Tout Londres se pressait aux portes des tribunes; aussi, lorsque les quatre amis réussirent à pénétrer dans une d'elles, trouvèrent-ils les trois premiers bancs occupés. Ce n'était que demi-mal pour des gens qui désiraient ne pas être reconnus; ils prirent donc leurs places, fort satisfaits d'en être arrivés là, à l'exception de Porthos, qui désirait montrer son pourpoint rouge et ses chausses vertes, et qui regrettait de ne pas être au premier rang.
Les bancs étaient disposés en amphithéâtre, et de leur place les quatre amis dominaient toute l'assemblée. Le hasard avait fait justement qu'ils étaient entrés dans la tribune du milieu et qu'ils se trouvaient juste en face du fauteuil préparé pour Charles Ier.
Vers onze heures du matin le roi parut sur le seuil de la salle. Il entra environné de gardes, mais couvert et l'air calme, et promena de tous côtés un regard plein d'assurance, comme s'il venait présider une assemblée de sujets soumis, et non répondre aux accusations d'une cour rebelle.
Les juges, fiers d'avoir un roi à humilier, se préparaient visiblement à user de ce droit qu'ils s'étaient arrogé. En conséquence, un huissier vint dire à Charles Ier que l'usage était que l'accusé se découvrît devant lui.
Charles, sans répondre un seul mot, enfonça son feutre sur sa tête, qu'il tourna d'un autre côté; puis, lorsque l'huissier se fut éloigné, il s'assit sur le fauteuil préparé en face du président, fouettant sa botte avec un petit jonc qu'il portait à la main.
Parry, qui l'accompagnait, se tint debout derrière lui.
D'Artagnan, au lieu de regarder tout ce cérémonial, regardait Athos, dont le visage reflétait toutes les émotions que le roi, à force de puissance sur lui-même, parvenait à chasser du sien. Cette agitation d'Athos, l'homme froid et calme, l'effraya.
— J'espère bien, lui dit-il en se penchant à son oreille, que vous allez prendre exemple de Sa Majesté et ne pas vous faire sottement tuer dans cette cage?
— Soyez tranquille, dit Athos.
— Ah! ah! continua d'Artagnan, il paraît que l'on craint quelque chose, car voici les postes qui se doublent; nous n'avions que des pertuisanes, voici des mousquets. Il y en a maintenant pour tout le monde: les pertuisanes regardent les auditeurs du parquet, les mousquets sont à notre intention.
— Trente, quarante, cinquante, soixante-dix hommes, dit Porthos en comptant les nouveaux venus.
— Eh! dit Aramis, vous oubliez l'officier, Porthos, il vaut cependant, ce me semble, bien la peine d'être compté.
— Oui-da! dit d'Artagnan.
Et il devint pâle de colère, car il avait reconnu Mordaunt qui, l'épée nue, conduisait les mousquetaires derrière le roi, c'est-à- dire en face des tribunes.
— Nous aurait-il reconnus? continua d'Artagnan; c'est que, dans ce cas, je battrais très promptement en retraite. Je ne me soucie aucunement qu'on m'impose un genre de mort, et désire fort mourir à mon choix. Or, je ne choisis pas d'être fusillé dans une boîte.
— Non, dit Aramis, il ne nous a pas vus. Il ne voit que le roi. Mordieu! avec quels yeux il le regarde, l'insolent! Est-ce qu'il haïrait Sa Majesté autant qu'il nous hait nous-mêmes?
— Pardieu! dit Athos, nous ne lui avons enlevé que sa mère, nous, et le roi l'a dépouillé de son nom et de sa fortune.
— C'est juste, dit Aramis; mais, silence! voici le président qui parle au roi.
En effet, le président Bradshaw interpellait l'auguste accusé.
— Stuart, lui dit-il, écoutez l'appel nominal de vos juges, et adressez au tribunal les observations que vous aurez à faire.
Le roi, comme si ces paroles ne s'adressaient point à lui, tourna la tête d'un autre côté.
Le président attendit, et comme aucune réponse ne vint, il se fit un instant de silence.
Sur cent soixante-trois membres désignés, soixante-treize seulement pouvaient répondre car les autres, effrayés de la complicité d'un pareil acte, s'étaient abstenus.
— Je procède à l'appel, dit Bradshaw sans paraître remarquer l'absence des trois cinquièmes de l'assemblée.
Et il commença à nommer les uns après les autres les membres présents et absents. Les présents répondaient d'une voix forte ou faible, selon qu'ils avaient ou non le courage de leur opinion. Un court silence suivait le nom des absents, répétés deux fois.
Le nom du colonel Fairfax vint à son tour, et fut suivi d'un de ces silences courts mais solennels qui dénonçaient l'absence des membres qui n'avaient pas voulu personnellement prendre part à ce jugement.
— Le colonel Fairfax? répéta Bradshaw.
— Fairfax? répondit une voix moqueuse, qu'à son timbre argentin on reconnut pour une voix de femme, il a trop d'esprit pour être ici.
Un immense éclat de rire accueillit ces paroles prononcées avec cette audace que les femmes puisent dans leur propre faiblesse, faiblesse qui les soustrait à toute vengeance.
— C'est une voix de femme, s'écria Aramis. Ah! par ma foi, je donnerais beaucoup pour qu'elle fût jeune et jolie.
Et il monta sur le gradin pour tâcher de voir dans la tribune d'où la voix était partie.
— Sur mon âme, dit Aramis, elle est charmante! regardez donc, d'Artagnan, tout le monde la regarde, et malgré le regard de Bradshaw, elle n'a point pâli.
— C'est lady Fairfax elle-même, dit d'Artagnan; vous la rappelez- vous, Porthos? nous l'avons vue avec son mari chez le général Cromwell.
Au bout d'un instant le calme troublé par cet étrange épisode se rétablit, et l'appel continua.
— Ces drôles vont lever la séance, quand ils s'apercevront qu'ils ne sont pas en nombre suffisant, dit le comte de La Fère.
— Vous ne les connaissez pas, Athos; remarquez donc le sourire de Mordaunt, voyez comme il regarde le roi. Ce regard est-il celui d'un homme qui craint que sa victime lui échappe? Non, non, c'est le sourire de la haine satisfaite, de la vengeance sûre de s'assouvir. Ah! basilic maudit, ce sera un heureux jour pour moi que celui où je croiserai avec toi autre chose que le regard!
— Le roi est véritablement beau, dit Porthos; et puis voyez, tout prisonnier qu'il est, comme il est vêtu avec soin.
La plume de son chapeau vaut au moins cinquante pistoles, regardez-la donc, Aramis.
L'appel achevé, le président donna ordre de passer à la lecture de l'acte d'accusation.
Athos, pâlit: il était trompé encore une fois dans son attente. Quoique les juges fussent en nombre insuffisant, le procès allait s'instruire, le roi était donc condamné d'avance.
— Je vous l'avais dit, Athos, fit d'Artagnan en haussant les épaules. Mais vous doutez toujours. Maintenant prenez votre courage à deux mains et écoutez, sans vous faire trop de mauvais sang, je vous prie, les petites horreurs que ce monsieur en noir va dire de son roi avec licence et privilège.
En effet, jamais plus brutale accusation, jamais injures plus basses, jamais plus sanglant réquisitoire n'avaient encore flétri la majesté royale. Jusque-là on s'était contenté d'assassiner les rois, mais ce n'était du moins qu'à leurs cadavres qu'on avait prodigué l'insulte.
Charles Ier écoutait le discours de l'accusateur avec une attention toute particulière, laissant passer les injures, retenant les griefs, et, quand la haine débordait par trop, quand l'accusateur se faisait bourreau par avance, il répondait par un sourire de mépris. C'était, après tout, une oeuvre capitale et terrible que celle où ce malheureux roi retrouvait toutes ses imprudences changées en guet-apens, ses erreurs transformées en crimes.
D'Artagnan, qui laissait couler ce torrent d'injures avec tout le dédain qu'elles méritaient, arrêta cependant son esprit judicieux sur quelques-unes des inculpations de l'accusateur.
— Le fait est, dit-il, que si l'on punit pour imprudence et légèreté, ce pauvre roi mérite punition; mais il me semble que celle qu'il subit en ce moment est assez cruelle.
— En tout cas, répondit Aramis, la punition ne saurait atteindre le roi, mais ses ministres, puisque la première loi de la constitution est: Le roi ne peut faillir.
Pour moi, pensait Porthos en regardant Mordaunt et ne s'occupant que de lui, si ce n'était troubler la majesté de la situation, je sauterais de la tribune en bas, je tomberais en trois bonds sur M. Mordaunt, que j'étranglerais; je le prendrais par les pieds et j'en assommerais tous ces mauvais mousquetaires qui parodient les mousquetaires de France. Pendant ce temps-là, d'Artagnan, qui est plein d'esprit et d'à-propos, trouverait peut-être un moyen de sauver le roi. Il faudra que je lui en parle.
Quant à Athos, le feu au visage, les poings crispés, les lèvres ensanglantées par ses propres morsures, il écumait sur son banc, furieux de cette éternelle insulte parlementaire et de cette longue patience royale, et ce bras inflexible, ce coeur inébranlable s'étaient changés en une main tremblante et un corps frissonnant.
À ce moment l'accusateur terminait son office par ces mots:
«La présente accusation est portée par nous au nom du peuple anglais.»
Il y eut à ces paroles un murmure dans les tribunes, et une autre voix, non pas une voix de femme, mais une voix d'homme, mâle et furieuse, tonna derrière d'Artagnan.
— Tu mens! s'écria cette voix, et les neuf dixièmes du peuple anglais ont horreur de ce que tu dis!
Cette voix était celle d'Athos, qui, hors de lui, debout, le bras étendu, interpellait ainsi l'accusateur public.
À cette apostrophe, roi, juges, spectateurs, tout le monde tourna les yeux vers la tribune où étaient les quatre amis. Mordaunt fit comme les autres et reconnut le gentilhomme autour duquel s'étaient levés les trois autres Français, pâles et menaçants. Ses yeux flamboyèrent de joie, il venait de retrouver ceux à la recherche et à la mort desquels il avait voué sa vie. Un mouvement furieux appela près de lui vingt de ses mousquetaires, et montrant du doigt la tribune où étaient ses ennemis:
— Feu sur cette tribune! dit-il.
Mais alors, rapides comme la pensée, d'Artagnan saisissant Athos par le milieu du corps, Porthos emportant Aramis, sautèrent à bas des gradins, s'élancèrent dans les corridors, descendirent rapidement les escaliers et se perdirent dans la foule; tandis qu'à l'intérieur de la salle les mousquets abaissés menaçaient trois mille spectateurs, dont les cris de miséricorde et les bruyantes terreurs arrêtèrent l'élan déjà donné au carnage.
Charles avait aussi reconnu les quatre Français; il mit une main sur son coeur pour en comprimer les battements, l'autre sur ses yeux pour ne pas voir égorger ses fidèles amis.
Mordaunt, pâle et tremblant de rage, se précipita hors de la salle, l'épée nue à la main, avec dix hallebardiers, fouillant la foule, interrogeant, haletant, puis il revint sans avoir rien trouvé.
Le trouble était inexprimable. Plus d'une demi-heure se passa sans que personne pût se faire entendre. Les juges croyaient chaque tribune prête à tonner. Les tribunes voyaient les mousquets dirigés sur elles, et, partagées entre la crainte et la curiosité, demeuraient tumultueuses et agitées.
Enfin le calme se rétablit.
— Qu'avez-vous à dire pour votre défense? demanda Bradshaw au roi.
Alors, du ton d'un juge et non de celui d'un accusé, la tête toujours couverte, se levant, non point par humilité, mais par domination:
— Avant de m'interroger, dit Charles, répondez-moi. J'étais libre à Newcastle, j'y avais conclu un traité avec les deux chambres. Au lieu d'accomplir de votre part ce traité que j'accomplissais de la mienne, vous m'avez acheté aux Écossais, pas cher, je le sais, et cela fait honneur à l'économie de votre gouvernement. Mais pour m'avoir payé le prix d'un esclave, espérez-vous que j'aie cessé d'être votre roi? Non pas. Vous répondre serait l'oublier. Je ne vous répondrai donc que lorsque vous m'aurez justifié de vos droits à m'interroger. Vous répondre serait vous reconnaître pour mes juges, et je ne vous reconnais que pour mes bourreaux.
Et au milieu d'un silence de mort, Charles, calme, hautain et toujours couvert, se rassit sur son fauteuil.
— Que ne sont-ils là, les Français! murmura Charles avec orgueil et en tournant les yeux vers la tribune où ils étaient apparus un instant, ils verraient que leur ami, vivant, est digne d'être défendu; mort, d'être pleuré.
Mais il eut beau sonder les profondeurs de la foule, et demander en quelque sorte à Dieu ces douces et consolantes présences, il ne vit rien que des physionomies hébétées et craintives; il se sentit aux prises avec la haine et la férocité.
— Eh bien, dit le président voyant Charles décidé à se taire invinciblement, soit, nous vous jugerons malgré votre silence; vous êtes accusé de trahison, d'abus de pouvoir et d'assassinat. Les témoins feront foi. Allez, et une prochaine séance accomplira ce que vous vous refusez à faire dans celle-ci.
Charles se leva, et se retournant vers Parry, qu'il voyait pâle et les tempes mouillées de sueur:
— Eh bien! mon cher Parry, lui dit-il, qu'as-tu donc et qui peut t'agiter ainsi?
— Oh! sire, dit Parry les larmes aux yeux et d'une voix suppliante, sire, en sortant de la salle, ne regardez pas à votre gauche.
— Pourquoi cela, Parry?
— Ne regardez pas, je vous en supplie, mon roi!
— Mais qu'y a-t-il? parle donc, dit Charles en essayant de voir à travers la haie de gardes qui se tenaient derrière lui.
— Il y a; mais vous ne regarderez point, sire, n'est-ce pas? Il y a que, sur une table, ils ont fait apporter la hache avec laquelle on exécute les criminels. Cette vue est hideuse; ne regardez pas, sire, je vous en supplie.
— Les sots! dit Charles, me croient-ils donc un lâche comme eux? Tu fais bien de m'avoir prévenu; merci, Parry.
Et comme le moment était venu de se retirer, le roi sortit suivant ses gardes.
À gauche de la porte, en effet, brillait d'un reflet sinistre, celui du tapis rouge sur lequel elle était déposée, la hache blanche, au long manche poli par la main de l'exécuteur.
Arrivé en face d'elle, Charles s'arrêta; et se tournant avec un sourire:
— Ah! ah! dit-il en riant, la hache! Épouvantail ingénieux et bien digne de ceux qui ne savent pas ce que c'est qu'un gentilhomme; tu ne me fais pas peur, hache du bourreau, ajouta-t- il en la fouettant du jonc mince et flexible qu'il tenait à la main, et je te frappe, en attendant patiemment et chrétiennement que tu me le rendes.
Et haussant les épaules avec un royal dédain, il continua sa route, laissant stupéfaits ceux qui s'étaient pressés en foule autour de cette table pour voir quelle figure ferait le roi en voyant cette hache qui devait séparer sa tête de son corps.
— En vérité, Parry, continua le roi en s'éloignant, tous ces gens-là me prennent, Dieu me pardonne! pour un marchand de coton des Indes, et non pour un gentilhomme accoutumé à voir briller le fer; pensent-ils donc que je ne vaux pas bien un boucher!
Comme il disait ces mots, il arriva à la porte. Une longue file de peuple était accourue, qui, n'ayant pu trouver place dans les tribunes, voulait au moins jouir de la fin du spectacle dont la plus intéressante partie lui était échappée. Cette multitude innombrable, dont les rangs étaient semés de physionomies menaçantes, arracha un léger soupir au roi.
— Que de gens, pensa-t-il, et pas un ami dévoué!
Et comme il disait ces paroles de doute et de découragement en lui-même, une voix répondant à ces paroles dit près de lui:
— Salut à la majesté tombée!
Le roi se retourna vivement, les larmes aux yeux et au coeur.
C'était un vieux soldat de ses gardes qui n'avait pas voulu voir passer devant lui son roi captif sans lui rendre ce dernier hommage.
Mais au même instant le malheureux fut presque assommé à coups de pommeau d'épée.
Parmi les assommeurs, le roi reconnut le capitaine Groslow.
— Hélas! dit Charles, voici un bien grand châtiment pour une bien petite faute.
Puis, le coeur serré, il continua son chemin, mais il n'avait pas fait cent pas, qu'un furieux, se penchant entre deux soldats de la haie, cracha au visage du roi, comme jadis un Juif infâme et maudit avait craché au visage de Jésus le Nazaréen.
De grands éclats de rire et de sombres murmures retentirent tout ensemble: la foule s'écarta, se rapprocha, ondula comme une mer tempétueuse, et il sembla au roi qu'il voyait reluire au milieu de la vague vivante les yeux étincelants d'Athos.
Charles s'essuya le visage et dit avec un triste sourire:
— Le malheureux! pour une demi-couronne il en ferait autant à son père.
Le roi ne s'était pas trompé; il avait vu en effet Athos et ses amis, qui, mêlés de nouveau dans les groupes, escortaient d'un dernier regard le roi martyr.
Quand le soldat salua Charles, le coeur d'Athos se fondit de joie; et lorsque ce malheureux revint à lui, il put trouver dans sa poche dix guinées qu'y avait glissées le gentilhomme français. Mais quand le lâche insulteur cracha au visage du roi prisonnier, Athos porta la main à son poignard.
Mais d'Artagnan arrêta cette main, et d'une voix rauque:
— Attends! dit-il.
Jamais d'Artagnan n'avait tutoyé ni Athos ni le comte de La Fère.
Athos s'arrêta.
D'Artagnan s'appuya sur Athos, fit signe à Porthos et à Aramis de ne pas s'éloigner, et vint se placer derrière l'homme aux bras nus, qui riait encore de son infâme plaisanterie et que félicitaient quelques autres furieux.
Cet homme s'achemina vers la Cité. D'Artagnan, toujours appuyé sur Athos, le suivit en faisant signe à Porthos et à Aramis de les suivre eux-mêmes.
L'homme aux bras nus, qui semblait un garçon boucher, descendit avec deux compagnons par une petite rue rapide et isolée qui donnait sur la rivière.
D'Artagnan avait quitté le bras d'Athos et marchait derrière l'insulteur.
Arrivés près de l'eau, ces trois hommes s'aperçurent qu'ils étaient suivis, s'arrêtèrent, et, regardant insolemment les Français, échangèrent quelques lazzi entre eux.
— Je ne sais pas l'anglais, Athos, dit d'Artagnan, mais vous le savez, vous, et vous m'allez servir d'interprète.
Et à ces mots, doublant le pas, ils dépassèrent les trois hommes. Mais se retournant tout à coup, d'Artagnan marcha droit au garçon boucher, qui s'arrêta, et le touchant à la poitrine du bout de son index:
— Répétez-lui ceci, Athos, dit-il à son ami: «Tu as été lâche, tu as insulté un homme sans défense, tu as souillé la face de ton roi, tu vas mourir!…»
Athos, pâle comme un spectre et que d'Artagnan tenait par le poignet, traduisit ces étranges paroles à l'homme, qui, voyant ces préparatifs sinistres et l'oeil terrible de d'Artagnan, voulut se mettre en défense. Aramis, à ce mouvement, porta la main à son épée.
— Non, pas de fer, pas de fer! dit d'Artagnan, le fer est pour les gentilshommes.
Et, saisissant le boucher à la gorge:
— Porthos, dit d'Artagnan, assommez-moi ce misérable d'un seul coup de poing.
Porthos leva son bras terrible, le fit siffler en l'air comme la branche d'une fronde, et la masse pesante s'abattit avec un bruit sourd sur le crâne du lâche, qu'elle brisa.
L'homme tomba comme tombe un boeuf sous le marteau.
Ses compagnons voulurent crier, voulurent fuir, mais la voix manqua à leur bouche, et leurs jambes tremblantes se dérobèrent sous eux.
— Dites-leur encore ceci, Athos, continua d'Artagnan: «Ainsi mourront tous ceux qui oublient qu'un homme enchaîné est une tête sacrée, qu'un roi captif est deux fois le représentant du Seigneur.»
Athos répéta les paroles de d'Artagnan.
Les deux hommes, muets et les cheveux hérissés, regardèrent le corps de leur compagnon qui nageait dans des flots de sang noir; puis, retrouvant à la fois la voix et les forces, ils s'enfuirent avec un cri et en joignant les mains.
— Justice est faite! dit Porthos en s'essuyant le front.
— Et maintenant, dit d'Artagnan à Athos, ne doutez point de moi et tenez-vous tranquille, je me charge de tout ce qui regarde le roi.
LXIX. White-Hall
Le parlement condamna Charles Stuart à mort, comme il était facile de le prévoir. Les jugements politiques sont toujours de vaines formalités, car les mêmes passions qui font accuser font condamner aussi. Telle est la terrible logique des révolutions.
Quoique nos amis s'attendissent à cette condamnation, elle les remplit de douleur. D'Artagnan, dont l'esprit n'avait jamais plus de ressources que dans les moments extrêmes, jura de nouveau qu'il tenterait tout au monde pour empêcher le dénouement de la sanglante tragédie. Mais par quels moyens? C'est ce qu'il n'entrevoyait que vaguement encore. Tout dépendrait de la nature des circonstances. En attendant qu'un plan complet pût être arrêté, il fallait à tout prix, pour gagner du temps, mettre obstacle à ce que l'exécution eût lieu le lendemain ainsi que les juges en avaient décidé. Le seul moyen, c'était de faire disparaître le bourreau de Londres.
Le bourreau disparu, la sentence ne pouvait être exécutée. Sans doute on enverrait chercher celui de la ville la plus voisine de Londres, mais cela faisait gagner au moins un jour, et un jour en pareil cas, c'est le salut peut-être! D'Artagnan se chargea de cette tâche plus que difficile.
Une chose non moins essentielle, c'était de prévenir Charles Stuart qu'on allait tenter de le sauver, afin qu'il secondât autant que possible ses défenseurs, ou que du moins il ne fit rien qui pût contrarier leurs efforts. Aramis se chargea de ce soin périlleux. Charles Stuart avait demandé qu'il fût permis à l'évêque Juxon de le visiter dans sa prison de White-Hall. Mordaunt était venu chez l'évêque ce soir-là même pour lui faire connaître le désir religieux exprimé par le roi, ainsi que l'autorisation de Cromwell. Aramis résolut d'obtenir de l'évêque, soit par la terreur, soit par la persuasion, qu'il le laissât pénétrer à sa place et revêtu de ses insignes sacerdotaux, dans le palais de White-Hall.
Enfin, Athos se chargea de préparer, à tout événement, les moyens de quitter l'Angleterre en cas d'insuccès comme en cas de réussite.
La nuit étant venue, on se donna rendez-vous à l'hôtel à onze heures, et chacun se mit en route pour exécuter sa dangereuse mission.
Le palais de White-Hall était gardé par trois régiments de cavalerie et surtout par les inquiétudes incessantes de Cromwell, qui allait, venait, envoyait ses généraux ou ses agents.
Seul et dans sa chambre habituelle, éclairée par la lueur de deux bougies, le monarque condamné à mort regardait tristement le luxe de sa grandeur passée, comme on voit à la dernière heure l'image de la vie plus brillante et plus suave que jamais.
Parry n'avait point quitté son maître, et depuis sa condamnation n'avait point cessé de pleurer.
Charles Stuart, accoudé sur une table, regardait un médaillon sur lequel étaient, près l'un de l'autre, les portraits de sa femme et de sa fille. Il attendait d'abord Juxon; puis après Juxon, le martyre.
Quelquefois sa pensée s'arrêtait sur ces braves gentilshommes français qui déjà lui paraissaient éloignés de cent lieues, fabuleux, chimériques, et pareils à ces figures que l'on voit en rêve et qui disparaissent au réveil.
C'est qu'en effet parfois Charles se demandait si tout ce qui venait de lui arriver n'était pas un rêve ou tout au moins le délire de la fièvre.
À cette pensée, il se levait, faisait quelques pas comme pour sortir de sa torpeur, allait jusqu'à la fenêtre; mais aussitôt au- dessous de la fenêtre il voyait reluire les mousquets des gardes. Alors il était forcé de s'avouer qu'il était bien réveillé et que son rêve sanglant était bien réel.
Charles revenait silencieux à son fauteuil, s'accoudait de nouveau à la table, laissait retomber sa tête sur sa main, et songeait.
— Hélas! disait-il en lui-même, si j'avais au moins pour confesseur une de ces lumières de l'Église dont l'âme a sondé tous les mystères de la vie, toutes les petitesses de la grandeur, peut-être sa voix étoufferait-elle la voix qui se lamente dans mon âme! Mais j'aurai un prêtre à l'esprit vulgaire, dont j'ai brisé, par mon malheur, la carrière et la fortune. Il me parlera de Dieu et de la mort comme il en a parlé à d'autres mourants, sans comprendre que ce mourant royal laisse un trône à l'usurpateur quand ses enfants n'ont plus de pain.
Puis, approchant le portrait de ses lèvres, il murmurait tour à tour et l'un après l'autre le nom de chacun de ses enfants.
Il faisait, comme nous l'avons dit, une nuit brumeuse et sombre. L'heure sonnait lentement à l'horloge de l'église voisine. Les pâles clartés des deux bougies semaient dans cette grande et haute chambre des fantômes éclairés d'étranges reflets. Ces fantômes c'étaient les aïeux du roi Charles qui se détachaient de leurs cadres d'or; ces reflets c'étaient les dernières lueurs bleuâtres et miroitantes d'un feu de charbon qui s'éteignait.
Une immense tristesse s'empara de Charles. Il ensevelit son front entre ses deux mains, songea au monde si beau lorsqu'on le quitte ou plutôt lorsqu'il nous quitte, aux caresses des enfants si suaves et si douces, surtout quand on est séparé de ses enfants pour ne plus les revoir; puis à sa femme, noble et courageuse créature qui l'avait soutenu jusqu'au dernier moment. Il tira de sa poitrine la croix de diamants et la plaque de la Jarretière qu'elle lui avait envoyées par ces généreux Français, et les baisa; puis, songeant qu'elle ne reverrait ces objets que lorsqu'il serait couché froid et mutilé dans une tombe, il sentit passer en lui un de ces frissons glacés que la mort nous jette comme son premier manteau.
Alors dans cette chambre qui lui rappelait tant de souvenirs royaux, où avaient passé tant de courtisans et tant de flatteries, seul avec un serviteur désolé dont l'âme faible ne pouvait soutenir son âme, le roi laissa tomber son courage au niveau de cette faiblesse, de ces ténèbres, de ce froid d'hiver; et, le dira-t-on, ce roi qui mourut si grand, si sublime, avec le sourire de la résignation sur les lèvres, essuya dans l'ombre une larme qui était tombée sur la table et qui tremblait sur le tapis brodé d'or.
Soudain on entendit des pas dans les corridors, la porte s'ouvrit, des torches emplirent la chambre d'une lumière fumeuse, et un ecclésiastique, revêtu des habits épiscopaux, entra suivi de deux gardes auxquels Charles fit de la main un geste impérieux.
Ces deux gardes se retirèrent; la chambre rentra dans son obscurité.
— Juxon! s'écria Charles, Juxon! Merci, mon dernier ami, vous arrivez à propos.
L'évêque jeta un regard oblique et inquiet sur cet homme qui sanglotait dans l'angle du foyer.
— Allons, Parry, dit le roi, ne pleure plus, voici Dieu qui vient à nous.
— Si c'est Parry, dit l'évêque, je n'ai plus rien à craindre; mais, sire, permettez-moi de saluer Votre Majesté et de lui dire qui je suis et pour quelle chose je viens.
À cette vue, à cette voix, Charles allait s'écrier sans doute, mais Aramis mit un doigt sur ses lèvres, et salua profondément le roi d'Angleterre.
— Le chevalier, murmura Charles.
— Oui, sire, interrompit Aramis en élevant la voix, oui, l'évêque Juxon, fidèle chevalier du Christ, et qui se rend aux voeux de Votre Majesté.
Charles joignit les mains; il avait reconnu d'Herblay, il restait stupéfait, anéanti, devant ces hommes qui, étrangers, sans aucun mobile qu'un devoir imposé par leur propre conscience, luttaient ainsi contre la volonté d'un peuple et contre la destinée d'un roi.
— Vous, dit-il, vous! comment êtes-vous parvenu jusqu'ici? Mon Dieu, s'ils vous reconnaissaient, vous seriez perdu.
Parry était debout, toute sa personne exprimait le sentiment d'une naïve et profonde admiration.
— Ne songez pas à moi, sire, dit Aramis en recommandant toujours du geste le silence au roi, ne songez qu'à vous; vos amis veillent, vous le voyez; ce que nous ferons, je ne sais pas encore; mais quatre hommes déterminés peuvent faire beaucoup. En attendant, ne fermez pas l'oeil de la nuit, ne vous étonnez de rien et attendez-vous à tout.
Charles secoua la tête.
— Ami, dit-il, savez-vous que vous n'avez pas de temps à perdre et que si vous voulez agir, il faut vous presser? Savez-vous que c'est demain à dix heures que je dois mourir?
— Sire, quelque chose se passera d'ici là qui rendra l'exécution impossible.
Le roi regarda Aramis avec étonnement.
En ce moment même il se fit, au-dessous de la fenêtre du roi, un bruit étrange et comme ferait celui d'une charrette de bois qu'on décharge.
— Entendez-vous? dit le roi.
Ce bruit fut suivi d'un cri de douleur.
— J'écoute, dit Aramis, mais je ne comprends pas quel est ce bruit, et surtout ce cri.
— Ce cri, j'ignore qui a pu le pousser, dit le roi, mais ce bruit, je vais vous en rendre compte. Savez-vous que je dois être exécuté en dehors de cette fenêtre? ajouta Charles en étendant la main vers la place sombre et déserte, peuplée seulement de soldats et de sentinelles.
— Oui, sire, dit Aramis, je le sais.
— Eh bien! ces bois qu'on apporte sont les poutres et les charpentes avec lesquelles on va construire mon échafaud. Quelque ouvrier se sera blessé en les déchargeant.
Aramis frissonna malgré lui.
— Vous voyez bien, dit Charles, qu'il est inutile que vous vous obstiniez davantage; je suis condamné, laissez-moi subir mon sort.
— Sire, dit Aramis en reprenant sa tranquillité un instant troublée, ils peuvent bien dresser un échafaud, mais ils ne pourront pas trouver un exécuteur.
— Que voulez-vous dire? demanda le roi.
— Je veux dire qu'à cette heure, sire, le bourreau est enlevé ou séduit; demain, l'échafaud sera prêt, mais le bourreau manquera, on remettra alors l'exécution à après-demain.
— Eh bien? dit le roi.
— Eh bien? dit Aramis, demain dans la nuit nous vous enlevons.
— Comment cela? s'écria le roi, dont le visage s'illumina malgré lui d'un éclair de joie.
— Oh! monsieur, murmura Parry les mains jointes, soyez bénis, vous et les vôtres.
— Comment cela? répéta le roi; il faut que je le sache, afin que je vous seconde s'il en est besoin.
— Je n'en sais rien, sire, dit Aramis; mais le plus adroit, le plus brave, le plus dévoué de nous quatre m'a dit en me quittant: «Chevalier, dites au roi que demain à dix heures du soir nous l'enlevons.» Puisqu'il l'a dit, il le fera.