VI
Reading edition
Le voyage à Blois.—Une lettre de Victor Hugo au dessinateur Queyroy.—Deux poètes nommés chevaliers de la Légion d'honneur.—Les sables de la Miltière.—Le sacre de Charles X.
En avril 1825, le projet si longtemps caressé d'un voyage à Blois put enfin être mis à exécution.
Victor Hugo et sa femme, elle nourrissait Léopoldine, prirent la malle-poste et arrivèrent à Blois, au matin, par la rive gauche de la Loire[95].
Près de quarante ans plus tard, remerciant de son album, les Rues et Maisons du vieux Blois, le dessinateur Queyroy[96], Hugo vieilli adressait, de Guernesey, cette jolie lettre à l'artiste.
Ce n'est plus la prose un peu flottante et souvent impersonnelle des lettres au général. Si les cheveux du poète avaient blanchi, son verbe avait, depuis des années, pris son ampleur et adopté sa formule définitive.
Ce sont là de très belles pages, où magnifiquement, Victor Hugo évoque son arrivée à Blois, son père et son jardin; et, s'éveillant au bord du fleuve, la ville tout entière, désuète mais pleine de grâce, avec son château, ses vieilles maisons et tous ces souvenirs qui sont le passé.
Hauteville-House, 17 avril 1864.
Monsieur, je vous remercie. Vous venez de me faire revivre dans le passé. Le 17 avril 1825, il y a trente-neuf ans aujourd'hui même, (laissez-moi noter cette petite coïncidence intéressante pour moi), j'arrivais à Blois. C'était le matin. Je venais de Paris. J'avais passé la nuit en malle-poste, et que faire en malle-poste? J'avais fait la ballade des Deux Archers[97] puis, les derniers vers achevés, comme le jour ne paraissait pas encore, tout en regardant à la lueur de la lanterne passer à chaque instant des deux côtés de la voiture des troupes de bœufs de l'Orléanais descendant vers Paris, je m'étais endormi. La voix du conducteur me réveilla.—Voilà Blois! me cria-t-il. J'ouvris les yeux et je vis mille fenêtres à la fois, un entassement irrégulier et confus de maisons, des clochers, un château, et sur la colline un couronnement de grands arbres et une rangée de façades aiguës à pignons de pierre au bord de l'eau, toute une vieille ville en amphithéâtre capricieusement répandue, sur les saillies d'un plan incliné, et, à cela près que l'océan est plus large que la Loire et n'a pas de pont qui mène à l'autre rive, presque pareille à cette ville de Guernesey que j'habite aujourd'hui. Le soleil se levait sur Blois.
Un quart d'heure après, j'étais rue du Foix, nº 73. Je frappais à une petite porte donnant sur un jardin: un homme qui travaillait au jardin venait m'ouvrir. C'était mon père.
Le soir, mon père me mena sur le monticule qui dominait sa maison et où est l'arbre de Gaston[98]; je revis d'en haut la ville que j'avais vue d'en bas; l'aspect, autre, était, quoique sévère, plus charmant encore. La ville, le matin, m'avait semblé avoir le gracieux désordre et presque la surprise du réveil; le soir avait calmé les lignes. Bien qu'il fît encore jour, le soleil venant à peine de se coucher, il y avait un commencement de mélancolie; l'estompe du crépuscule émoussait les pointes des toits; de rares scintillements de chandelles remplaçaient l'éblouissante diffusion de l'aurore sur les vitres; les profils des choses subissaient la transformation mystérieuse du soir; les roideurs perdaient; les courbes gagnaient; il y avait plus de coudes et moins d'angles. Je regardais avec émotion, presque attendri par cette nature. Le ciel avait un vague souffle d'été.
La ville m'apparaissait non plus comme le matin, gaie et ravissante, pêle-mêle, mais harmonieuse; elle était coupée en compartiments d'une belle masse, se faisant équilibre; les plans reculaient, les étages se superposaient avec à-propos et tranquillité. La cathédrale, l'évêché, l'église noire de Saint-Nicolas[99], le château, autant citadelle que palais, les ravins mêlés à la ville, les montées et les descentes où les maisons tantôt grimpent, tantôt dégringolent, le pont avec son obélisque, la belle Loire serpentant, les bandes rectilignes de peupliers, à l'extrême horizon, Chambord indistinct avec sa futaie de tourelles, les forêts où s'enfonce l'antique voie dite «ponts romains»[100] marquant l'ancien lit de la Loire, tout cet ensemble était grand et doux. Et puis mon père aimait cette ville.
Vous me la rendez aujourd'hui.
Grâce à vous, je suis à Blois. Vos vingt eaux-fortes montrent la ville intime, non la ville des palais et des églises, mais la ville des maisons. Avec vous, on est dans la rue; avec vous on entre dans la masure; et telle de ces bâtisses décrépites, comme les logis en bois sculpté de la rue Saint-Lubin[101], comme l'hôtel Denis Dupont[102], avec sa lanterne d'escalier à baies obliques suivant le mouvement de la vis de Saint-Gilles, comme la maison de la rue Haute, comme l'arcade surbaissée de la rue Pierre-de-Blois étale toute la fantaisie gothique, ou toutes les grâces de la Renaissance, augmentées de la poésie du délabrement. Être une masure, cela n'empêche pas d'être un bijou. Une vieille femme qui a du cœur et de l'esprit, rien n'est plus charmant. Beaucoup des exquises maisons dessinées par vous sont cette vieille femme-là. On fait avec bonheur leur connaissance. On les revoit avec joie, quand on est, comme moi, leur vieil ami. Que de choses elles ont à vous dire, et quel délicieux rabâchage du passé! Par exemple, regardez cette fine et délicate maison de la rue des Orfèvres, il semble que ce soit un tête-à-tête. On est en bonne fortune avec toute cette élégance. Vous nous faites tout reconnaître, tant vos eaux-fortes sont des portraits. C'est la fidélité photographique, avec la liberté du grand art. Votre rue Chemonton est un chef-d'œuvre. J'ai monté, en même temps que ces bons paysans de Sologne peints par vous, les grands degrés du château. La maison à statuettes de la rue Pierre-de-Blois est comparable à la précieuse maison des musiciens de Woymouth. Je retrouve tout.
Voici la Tour-d'Argent[103], voici le haut pignon sombre, coin des rues des Violettes et de Saint-Lubin, voici l'hôtel de Guise, voici l'hôtel de Cheverny[104], voici l'hôtel Sardini[105] avec ses voûtes en anses de panier, voici l'hôtel d'Alluye[106] avec ses galantes arcades du temps de Charles VIII, voici les degrés de Saint-Louis qui mènent à la cathédrale, voici la rue du Sermon, et au fond la silhouette presque romane de Saint-Nicolas; voici la jolie tourelle à pans coupés dite Oratoire[107] de la reine Anne. C'est derrière cette tourelle qu'était le jardin où Louis XII, goutteux, se promenait sur son petit mulet.
Ce Louis XII a, comme Henri IV, des côtés aimables. Il fit beaucoup de sottises, mais c'était un roi-bonhomme. Il jetait au Rhône les procédures commencées contre les Vaudois. Il était digne d'avoir pour fille cette vaillante huguenote astrologue, Renée de Bretagne, si intrépide devant la Saint-Barthélémy et si fière à Montargis. Jeune, il avait passé trois ans à la tour de Bourges, et il avait tâté de la cage de fer. Cela qui aurait rendu un autre méchant, le fit débonnaire.
Il entra à Gênes, vainqueur, avec une ruche d'abeilles dorée sur sa cotte d'armes et cette devise: Non utitur aculeo. A Aignadel, à un courtisan qui disait: Vous vous exposez, sire, il répondait: Mettez-vous derrière moi. C'est lui aussi qui disait: Bon roi, roi avare. J'aime mieux être ridicule aux courtisans que lourd au peuple. Il disait: La plus laide bête à voir passer, c'est un procureur portant ses sacs. Il haïssait les juges désireux de condamner et faisant effort pour agrandir la faute et envelopper l'accusé. Ils sont, disait-il, comme les savetiers qui allongent le cuir en tirant dessus avec leurs dents. Il mourut de trop aimer sa femme, comme plus tard François II doucement tués l'un et l'autre par une Marie. Cette noce fut courte. Le 1er janvier 1515, après quatre-vingt-trois jours ou plutôt quatre-vingt-trois nuits de mariage, Louis XII expira, et comme c'était le jour de l'an, il dit à sa femme: Mignonne, je vous donne ma mort pour vos étrennes. Elle accepta de moitié avec le duc de Brandon.
L'autre fantôme qui domine Blois est aussi haïssable que Louis XII est sympathique. C'est ce Gaston, Bourbon coupé de Médicis. Florentin du XVIe siècle, lâche, perfide spirituel, disant de l'arrestation de Longueville, de Conti et de Condé: Beau coup de filet, prendre à la fois un renard, un singe et un lion! Curieux artiste, collectionneur, épris de médailles, de filigranes et de bonbonnières, passant sa matinée à admirer le couvercle d'une boîte en ivoire, pendant qu'on coupait la tête à quelqu'un de ses amis, trahi par lui[108].
Toutes ces figures, et Henri III, et le duc de Guise, et d'autres, y compris ce Pierre-de-Blois[109], qui a pour gloire d'avoir prononcé le premier le mot transsubstantiation, je les ai revues, Monsieur, dans la confuse évocation de l'histoire, en feuilletant votre précieux recueil. Votre fontaine de Louis XII m'a arrêté longtemps. Vous l'avez reproduite comme je l'ai vue, toute vieille, toute jeune, charmante. C'est une de vos meilleurs planches. Je crois bien que la Rouennerie en gros, constatée par vous, vis-à-vis l'hôtel d'Amboise, était déjà là de mon temps[110]. Vous avez un talent vrai et fin, le coup d'œil qui saisit, le style la touche ferme, agile et forte, beaucoup de naïveté, et ce don rare de la lumière dans l'ombre. Ce qui me frappe et me charme dans vos eaux-fortes, c'est le grand jour, la gaieté, l'aspect souriant, cette joie du commencement qui est toute la grâce du matin. Des planches sont baignées d'aurore. C'est bien là Blois, mon Blois à moi, ma ville lumineuse. Car la première impression de l'arrivée m'est restée. Blois est pour moi radieux. Je ne vois Blois que dans le soleil levant. Ce sont là des effets de jeunesse et de patrie.
Je me suis laissé aller à causer longuement avec vous Monsieur, parce que vous m'avez fait plaisir. Vous m'avez pris par mon faible, vous avez touché le coin sacré des souvenirs. J'ai quelquefois de la tristesse amère, vous m'avez donné de la tristesse douce. Être doucement triste, c'est là le plaisir. Je vous en suis reconnaissant. Je suis heureux qu'elle soit bien conservée, si peu défaite, et si pareille encore à ce que je l'ai vue il y a quarante ans, cette ville à laquelle m'attache cet invisible écheveau des fils de l'âme, impossible à rompre, ce Blois qui m'a vu adolescent, ce Blois où les rues me connaissent, où une maison m'a aimé, et où je viens de me promener en votre compagnie, cherchant les cheveux blancs de mon père et trouvant les miens.
Je vous serre la main, Monsieur.
Victor Hugo.
Publiée d'abord dans la Gazette des Beaux-Arts[111], la Presse et la France Centrale[112], souvent reproduite depuis, cette lettre fixe au 17 avril 1825 l'arrivée de Victor Hugo à Blois.
Le commissionnaire essoufflé remettant au poète «la grande lettre cachetée de rouge qui venait d'arriver chez lui et que son beau-père lui envoyait en toute hâte» de Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie risque donc fort d'appartenir à la légende.
C'est dommage, car nous y perdons cette jolie scène.
A Blois, le général était à la descente de la voiture. Victor Hugo, sachant le plaisir qu'il ferait à son père, lui tendit aussitôt son brevet et lui dit:
—Tiens, ceci est pour toi.
Le général, charmé en effet, garda le brevet et, en échange détacha de sa boutonnière son ruban rouge[113] qu'il mit à celle de son fils[114].
Le 29 avril seulement, le Moniteur annonçait la distinction dont Lamartine et Victor Hugo venaient d'être l'objet:
«Le Roi vient de nommer MM. Alphonse de Lamartine et Victor Hugo, chevaliers de la Légion d'honneur[115].»
Le 12 mai suivant, le nouveau chevalier n'avait encore ni croix, ni papiers[116].
Ce Roi qui, par ordonnance spéciale, venait de décorer deux poètes, n'était plus Louis XVIII, mort le 16 septembre 1824, à 4 heures du matin, mais le comte d'Artois, devenu Charles X.
Non content d'accorder à Victor Hugo l'étoile au centre de laquelle un Henri IV barbu avait remplacé le masque consulaire, le Roi l'invitait à son sacre.
Cette «marque d'honneur» était bien due au chantre, alors si fidèle, des Bourbons. Il y fut très sensible, et les lettres qu'il écrivit alors de Blois témoignent du plaisir qu'il en ressentit.
La Correspondance de Victor Hugo nous en fournit le texte. Il complète heureusement celui dont la bibliothèque de Blois conserve les originaux.
Dès le 27 avril, aussitôt ces importantes nouvelles reçues, Victor écrit à Soulié, au bon Soulié, non pas l'auteur du Lion Amoureux, mais Augustin Soulié, le rédacteur à la Quotidienne[117].
Le poète ne cache ni sa joie, ni sa reconnaissance pour ses protecteurs.
A Monsieur J.-B. Soulié, hôtel de Hollande, rue Neuve-des-Bons-Enfants, à Paris. Blois, 27 avril 1825, matin.
Savez-vous, mon bon Soulié, que les grâces royales pleuvent sur moi, au moment où je viens à Blois me faire hermite? Le Roi me nomme chevalier de la Légion d'honneur, et me fait l'insigne honneur de m'inviter à son sacre. Vous allez vous réjouir, vous qui m'aimez, et je vous assure que le plaisir que cette nouvelle vous fera augmente beaucoup ma propre satisfaction. Il y a entre nous une telle fraternité de sentiments et d'opinions, qu'il me semble que ma croix est la vôtre, comme la vôtre serait la mienne.
Ce qui accroît beaucoup le prix de cette croix à mes yeux, c'est que je l'obtiens avec Lamartine, par ordonnance spéciale qui ne nomme que nous deux, attendu, a dit le Roi, qu'il s'agit de réparer une omission. Ces deux décorations ne comptent pas dans le nombre donné au sacre.
Ce qui ajoute aussi un grand charme à mon voyage de Reims, c'est l'espérance de le faire avec notre Charles Nodier[118], auquel j'ai écrit hier, pour qu'il s'arrange de manière à m'avoir pour compagnon. Je dois ajouter à tout ceci que M. de La Rochefoucauld a été charmant, dans cette circonstance, pour Lamartine et moi. Il est impossible de s'effacer plus complètement pour laisser au Roi toute la reconnaissance, de mettre plus de grâce et de délicatesse dans ses rapports avec nous. C'est à lui que nous devons nos croix et c'est lui qui nous remercie. Je dois cette justice haute et entière à un homme qui ne l'obtient pas toujours[119].
Je vais donc vous revoir, cher ami, et il me faut cette espérance pour apporter quelque adoucissement au chagrin de quitter mon Adèle pour la première fois. Dites tout cela à ceux de nos bons amis auxquels je n'aurai pas le temps d'écrire.
Votre canif est beau et excellent; votre dessin est d'une bizarrerie charmante. Merci mille fois, et merci surtout de votre franche et tendre amitié.
Personne ne vous aime plus que moi.
Victor[120].
Le lendemain c'est le tour d'Alfred de Vigny, «Vigny qu'on avait oublié dans cette cérémonie malgré ses titres de noblesse et les autres»[121], et, à la satisfaction du jeune légionnaire se mêlent de jolies notes sur Blois.
A Monsieur le comte Alfred de Vigny, rue Richepanse, Paris. Blois, 28 avril 1825.
Il ne faut pas, cher Alfred, que vous appreniez d'un autre que moi les faveurs inattendues qui sont venues me chercher dans la retraite de mon père. Le Roi me donne la croix et m'invite à son sacre. Réjouissez-vous, vous qui m'aimez, de cette nouvelle; car je repasserai à Paris en allant à Reims, et je vous embrasserai.
Je compte faire le voyage avec notre Nodier, auquel je viens d'écrire. Vous nous manquerez.
Tous les honneurs, du reste, portent leur épine avec eux. Ce voyage me force à quitter pour quinze éternels jours cette Adèle que j'aime comme vous aimez votre Lydia[122], et il me semble que cette première séparation va me couper en deux.
Vous me plaindrez, mon ami, car vous aimez comme moi.
Je suis ici, en attendant mon nouveau départ, dans la plus délicieuse ville qu'on puisse voir. Les rues et les maisons sont noires et laides, mais tout cela est jeté pour le plaisir des yeux sur les deux rives de cette belle Loire; d'un côté un amphithéâtre de jardins et de ruines, de l'autre une plaine inondée de verdure. A chaque pas un souvenir.
La maison de mon père est en pierres de taille blanches, avec des contrevents verts comme ceux que rêvait J.-J. Rousseau; elle est entre deux jardins charmants, au pied d'un coteau, entre l'arbre de Gaston et les clochers de Saint-Nicolas. L'un de ces clochers n'a point été achevé et tombe en ruine[123]. Le temps le démolit avant que l'homme l'ait bâti.
Voilà tout ce que je vais quitter pour quinze jours, et mon vieux et excellent père et ma bien-aimée femme par-dessus tout. Mais je vous reverrai un instant, et il y a tant de consolations dans la vue d'un ami.
Adieu, cher Alfred, mille hommages à votre chère Lydia. Avez-vous terminé votre formidable Enfer[124]? C'est une page de Dante, c'est un tableau de Michel-Ange, le triple génie.
Embrassez bien pour moi Émile[125], Soumet, Jules[126], Guiraud[127] et d'Hendicourt et tous nos amis, auxquels j'écrirai dès que j'aurai quelque loisir.
Je suis encore ici pour trois semaines. Vous m'écrirez vite, n'est-ce pas?
Mille respects de ma part à Madame votre mère[128].
Rues et maisons noires et laides, «tout cela est jeté pour le plaisir des yeux». Voilà, pour les Blaisois, s'il en était besoin, de quoi faire pardonner au poète les deux vers du comte de Gassé.
Regardez.—Tout est laid, tout est vieux, tout est mal. Ces clochers même ont l'air gauche et provincial[129].
Au reste, Victor Hugo a suffisamment magnifié Blois, voire les clochers de Saint-Nicolas, pour que cette boutade ne puisse inspirer qu'un sourire et rien plus.
De Blois, il écrivit encore au baron d'Eckstein[130], pour lui recommander le Résumé de L'Histoire de Russie, du pauvre Alphonse Rabbe; puis, le 7 mai, à la veille d'en partir, ce fut cette lettre, jolie et intéressante, à Adolphe de Saint-Valry[131], son ami d'enfance:
A Adolphe de Saint-Valry. Blois, 7 mai 1825.
Oui, mon ami, de cette ville historique et pittoresque, je tournerai bien souvent mes regards vers Paris et Montfort, et le château de Blois ne me fera point oublier Saint-Laurent. J'ai passé là en août 1821, des moments bien doux et votre excellente mère m'y a fait presque oublier pendant huit jours l'admirable mère que je venais de perdre.
Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez. Je suis charmé que le bon Jules Lefèvre vous doive la vente de son Clocher de Saint-Marc. C'est un homme d'un vrai talent, et il ne manque à ce talent qu'un succès.
Rien de tout cela ne vous manque à vous, mon cher ami, et vous avez tort de désespérer de vous-même; il faut que votre poème se vende, et il se vendra. Entre le talent et le public, le traité est bientôt fait.
On me dit ici que l'on dit là-bas que j'ai fait abjuration de mes hérésies littéraires, comme notre grand poète Soumet. Démentez le fait bien haut partout où vous serez, vous me rendrez service.
J'ai visité hier Chambord. Vous ne pouvez vous figurer comme c'est singulièrement beau. Toutes les magies, toutes les poésies, toutes les folies mêmes sont représentées dans l'admirable bizarrerie de ce palais de fées et de chevaliers. J'ai gravé mon nom sur le faîte de la plus haute tourelle[132]; j'ai emporté un peu de pierre et de mousse de ce sommet, et un morceau de châssis de la croisée sur laquelle François Ier a inscrit les deux vers:
Souvent femme varie Bien fol est qui s'y fie
Ces deux reliques me sont précieuses.
Adieu, mon ami, vous savez que le roi m'invite à son sacre. Je serai à Paris vers le 29, et je vous embrasserai.
L'amitié d'un homme comme vous est douce et inappréciable.
Victor[133].
Le lendemain ou le surlendemain, le général emmenait ses hôtes passer quelques jours à la Miltière, la propriété qu'il possédait en Sologne[134], d'où, après avoir écrit de façon plaisante à son jeune beau-frère, Paul Foucher[135], le 9 ou le 10 mai, il adressait, le 12, cette lettre plus sérieuse à son beau-père.
Il ne s'agit pas dans celle-ci de baccalauréat ou des jeux du soleil à travers le lierre tapissant «une salle de verdure attenante à la Miltière».
Le sacre approche, Victor n'a reçu encore ni sa croix de la Légion d'honneur, ni les papiers la concernant. Il craint «de ne pouvoir porter la décoration au sacre, ce qui serait inconvenant». Il prie son beau-père de vouloir bien passer à la chancellerie pour stimuler un peu l'apathie des bureaux.
Puis, ce sont les 350 francs demandés à Reims pour une chambre,—la province est sans pitié quand elle a occasion d'écorcher quelques Parisiens,—et si ce n'est tout à fait le chapitre des chapeaux, c'est tout au moins celui du tailleur et du chapelier. Du protocole presque.
La Miltière, 12 mai 1825. Mon cher papa,
Le messager envoyé par mon père à Blois est de retour. Il nous rapporte l'aimable lettre de maman à son Adèle, que nous avons lue en famille et une lettre fort cordiale de Victor Foucher[136], qui nous fait aussi beaucoup de plaisir. Nous nous attendions également à recevoir la croix de la Légion d'honneur et les papiers, etc., que vous nous avez annoncés pour le commencement de cette semaine. Notre espérance est frustrée de ce côté, et mon père désirerait que vous eussiez la bonté de passer encore une fois à la Légion, pour presser cet envoi. Car ma place est retenue pour le 19 au matin, et si nous ne recevions pas tout cela au moins le 18, je courrais grand risque de ne pouvoir porter la décoration au sacre, ce qui serait inconvenant.
Je sens, mon excellent père, combien je vous donne de peines, et je suis pénétré d'une vive reconnaissance de toutes vos bontés. La lettre de maman Foucher est bonne comme elle: elle est remplie de détails qui nous intéressent. Nous sommes enchantés des progrès de Juju[137] autant que de Didine[138]; quand nous serons de retour à Paris ces deux enfants seront l'objet de nos curiosités réciproques, et nous aurons de longs récits à nous faire.
Voudriez-vous encore ajouter à tous vos soins paternels celui de payer nos contributions dont le papier a été remis à maman. Nous vous rembourserons cette petite somme.
Maman nous apprend que la chambre à Reims est louée 350 francs et qu'on cherche une quatrième personne. Est-ce pour la voiture ou pour le logement? Vous me disiez dans votre dernière que Beauchêne s'occupait de la fabrication de mon habit. Comment a-t-il eu ma mesure? Il faudra sans doute les culottes, bas, souliers à boucles, épée d'acier, chapeau à galon d'acier et plumes. En quel métal doivent être les boucles de la culotte et des souliers? Faudra-t-il les jabots et les manchettes?
Parlez de nous à la bonne Mme Deschamps. M. Deschamps[139] m'a écrit une charmante lettre. Veuillez l'en remercier en attendant que je le fasse moi-même.
Paul a dû recevoir aujourd'hui une lettre de moi, la première que j'ai écrite de la Miltière. Celle-ci est la seconde. Je vais écrire la troisième à Charles Nodier.
Adieu, mon cher et bon père; papa et son excellente femme, mon Adèle et sa petite Didine aux joues fermes, vous embrassent ainsi que maman Foucher, et je me joins à eux de cœur. Vous ne sauriez croire comme on parle de vous en Sologne à l'heure qu'il est.
Votre fils tendrement dévoué, Victor.
Mon portier a-t-il reçu quelque lettre depuis notre départ? J'en reçois une bien paternelle de M. de la Rivière[140].
Écrivez toujours à Blois[141].
Victor Hugo a raconté assez sommairement son séjour à Reims et ses impressions au cours de la cérémonie du sacre, à laquelle il fait assister Lamartine[142], dont M. Edmond Biré a, depuis, établi l'absence à ce gala où le carton peint semble avoir été un trop fréquent accessoire[143].
Il convient d'être plus bref encore. Ce fut pour Victor l'occasion, et elle était excellente, d'écrire l'Ode sur le Sacre[144].
Il aimait le sujet. Les Bourbons l'avaient jusqu'ici heureusement inspiré. Louis XVIII ne s'était point montré ingrat. Charles X ne le fut point davantage.