I
Reading edition
La Jeunesse et les débuts.—Mme Hugo.—Le général Hugo.—Premiers succès académiques.—Le Conservateur littéraire.—Les Odes et Poésies diverses.—La seconde femme du Général: Marie-Catherine Thomas y Saëtoni, veuve Anaclet d'Almeg.
La Bibliothèque de Blois, assez pauvre en manuscrits, a la bonne fortune de posséder une quarantaine de lettres autographes de Victor Hugo à son père, le général Hugo.
Elles ont trouvé place par extraits dans le tome premier de la Correspondance de Victor Hugo[1] et ont fourni à M. Louis Belton, avocat à Blois, matière à une fort attachante étude: Victor Hugo et son Père, le général Hugo à Blois[2].
Embrassant une période de quatre ans,—la première est du 4 juillet 1822 et la dernière du 4 novembre 1826,—ces lettres offrent le très vif intérêt d'avoir été écrites par le poète de vingt à vingt-quatre ans, à la veille et au lendemain de son mariage. Ainsi, assistons-nous aux joies initiales et aux premiers chagrins du ménage, ce pendant que paraît et s'épuise la première édition des Odes et Poésies diverses et que des cendres du Conservateur littéraire ne tardera pas à éclore la Muse française.
L'Histoire du Romantisme de Gautier—et enthousiasma-t-elle nos quinze ans, appareillant nos curiosités en partance vers les floraisons inconnues et magiques de Baudelaire!—ne parle pour ainsi dire que de la seconde période déjà du Romantisme: Petrus Borel, le lycanthrope, farouche et énigmatique, Jehan du Seigneur, Augustus Mac-Keat, Philothée O'Neddy, chacun a sa façon de porter le gilet rouge. Cette correspondance, au contraire, nous ramène aux temps héroïques de la nouvelle école.
Ces dates de 1822 et de 1823 évoquent non point ces satellites qui lors de la représentation d'Hernani commençaient à graviter, «grandiloques et bousingots», autour de l'astre fulgurant qu'était Hugo, mais les ouvriers de la première heure, anciens collaborateurs du Conservateur littéraire, créateurs de la Muse de demain.
Alfred de Vigny, tôt maître de son instrument, atteint déjà à la sereine magnificence de ses poèmes. Plus tard, un froid pourra se produire entre Hugo et lui, mais à ce moment, leur affection semble sincère et étroite; le chantre d'Eloa sera le témoin de Victor, lors de son mariage et sa «tour d'ivoire» n'est point tellement éloignée de la terre, qu'il ne soit des fondateurs du nouveau recueil.
Le souci de son exclusive réputation et l'ennui de participer aux frais de la publication semblent en avoir éloigné Lamartine, dont les Méditations venaient de consacrer le nom. Il ne devait pas tarder, d'ailleurs, à y être bientôt malmené.
Hugo et Lamartine semblent, en vérité, s'observer plutôt que s'aimer. Le Cygne de Saint-Point se préoccupait, avant tout, de lui-même, puis, sa nature paraissait répugner à la collectivité d'un effort, ce par quoi se traduit toute école littéraire ou artistique. Malgré son singulier éclectisme, on peut dire que la Muse française ne fut jamais la sienne.
Mais à côté de la mer de Sorrente et de son «flot hexamètre», eût spécifié Corbière, que de talents se dessinaient et donnaient alors des espérances de succès et de gloire: Guiraud, Gaspard de Pons, camarade de Vigny à la Garde royale, Adolphe de Saint-Valry, moins euphoniquement Souillard dans la vie privée et châtelain à Montfort-l'Amaury, le toulousain Jules de Rességuier et tant d'autres, injustes oubliés de la grande critique, dont les murmures de l'Anio n'ont pas empêché l'implacable Léthé de submerger les noms.
Elles sont contemporaines de cette génération et la rappellent, ces lettres. Souvent, elles complètent, et rectifient parfois, les souvenirs de jeunesse dictés par Olympio à sa femme, dans Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie[3].
Le grand homme aimait trop la légende pour n'en point créer autour de lui quelques-unes, surtout lorsqu'elles faisaient bien et prêtaient à antithèse. D'où le père bonapartiste et la mère vendéenne.
La gloire claironnante du fils a pu faire négliger assez communément celle, assez restreinte, du père, le «héros au sourire si doux[4]», et ses Mémoires: il ne messied point de le mieux connaître[5].
Dans son autobiographie, les souvenirs d'enfance et de jeunesse de Victor Hugo débordent d'affection et de reconnaissance,—c'était justice,—pour sa mère, cette Sophie Trébuchet, épousée, en 1796, par le général, alors simple capitaine et qui devait être si parfaite et si indulgente pour ses enfants, lorsqu'une aventurière corse, plus tard épousée, aurait fait abandonner à leur père le domicile conjugal et la vie commune.
La silhouette du général apparaît, au contraire, au second plan seulement, comme effacée, et ne prend corps qu'au moment où elle prête matière à une antithèse connue et souvent répétée.
Les enfants semblent avoir pris depuis longtemps parti contre leur père, insoucieux, d'ailleurs, de la pension qu'il leur devrait servir, et entre Victor et le général, cela a tout l'air d'une réconciliation.
Ils ne se connaissaient pas ou si peu.
Les lettres de Victor Hugo conservées à la Bibliothèque de Blois, sur ce point comme sur d'autres, remettent singulièrement les choses au point. L'éloignement entre le père et ses fils était plutôt matériel et ceux-ci de savoir fort bien lui réclamer leurs mois de pension, quand ils se faisaient trop attendre.
Elles ne sont postérieures que de dix-huit mois à la mort de Mme Hugo, ce déchirant chagrin pour Abel, Eugène et Victor, et d'un an à peine au second mariage qu'alla perpétrer, presque en cachette, le général dans l'Indre et, cependant, elles sont empreintes d'une attention respectueuse et continue du fils vis-à-vis du père. Elles ne sont même pas exemptes d'une certaine tendresse. On la désirerait sans doute plus simple et moins apprêtée, mais n'y avait-il pas entre eux le souvenir de leur mère et la présence de «l'Intruse», cette veuve Anaclet d'Almet, comtesse de Salcano, auquel le vieux brave n'avait pas craint d'associer sa vie.
Quant aux choses de l'esprit, loin de les haïr, le général les aimait fort, et, dans sa retraite anticipée, avait conservé pour elles un goût très prononcé[6].
Les craintes qu'inspirait deux ans plus tôt la collaboration d'Eugène et de Victor au Conservateur littéraire,—n'allaient-ils point négliger par trop leurs études de droit[7]?—semblent évanouies. Il ne leur tient pas rigueur d'avoir préféré l'incertaine fortune des lettres à l'avenir réputé sûr de Polytechnique, ce rêve de tous les parents de province et même de Paris.
Les débuts de Victor étaient, au reste, assez glorieux pour le rassurer sur ce point. Nul besoin d'employer vis-à-vis de lui le verbe comminatoire.
Les délassements intellectuels n'étaient point étrangers à l'ancien défenseur de Thionville: il les aimait.
Une seule chose aurait pu l'inquiéter peut-être: la détresse morale d'Eugène..., il ne pouvait la soupçonner.
Le pauvre garçon était déjà bizarre, avant que d'être fou.
La politique ne semblait point davantage devoir les séparer. Si le général Hugo devait de la reconnaissance au roi Joseph, il n'avait jamais eu beaucoup à se louer de Napoléon. Maréchal de camp des armées du roi d'Espagne depuis le 20 août 1809, à peine si, à sa rentrée en France, en juillet 1813, l'Empereur lui avait reconnu le grade de major dans l'armée française. Comme tel, il avait été appelé, le 9 janvier suivant, à défendre Thionville contre les troupes alliées.
L'on sait ce que cette défense de quatre-vingt-huit jours—il la devait renouveler en 1815—comporta d'héroïsme et d'intelligence. Le général en a écrit le Journal, et, tout en le mettant en demi-solde, Louis XVIII, loin de lui tenir rigueur, lui avait auparavant accordé la croix de chevalier de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis (1er novembre 1814) et le grade de maréchal de camp des armées françaises (21 novembre 1814), pour prendre rang à la date de sa rentrée en France, 11 septembre 1813.
Quelques mois plus tard, le général était ainsi qu'un de ses frères, le colonel Louis-Joseph, promu par la même ordonnance, au grade d'officier de la Légion d'honneur[8].
Sauf un commandement actif, il n'avait donc pas à en vouloir trop aux Bourbons, et son bonapartisme, pour le moins douteux[9], n'avait point à s'offusquer du royalisme ardent, alors si bien porté, dont témoignaient ses fils et dont ils firent montre dans le Conservateur littéraire[10].
De ses trois fils, Victor était, comme on le sait, le plus jeune, Abel étant né à Paris le 15 novembre 1798 et Eugène à Nancy, le 29 fructidor an VIII (16 septembre 1800).
Après avoir fait partie des pages du roi Joseph, ancien officier d'état-major à quinze ans! Abel était venu retrouver ses frères. Ils avaient mis leurs jeux, puis leurs travaux en commun. Si en 1822 Victor Hugo connaissait déjà la gloire, par deux mentions à l'Académie française[11] et par le lis et l'amarante d'or de l'Académie des Jeux Floraux, qui, le 28 août 1820, l'avait nommé maître ès jeux floraux[12], sans parler des Odes et Poésies diverses qui venaient de paraître[13]. Abel et Eugène avaient glané, eux aussi, quelques lauriers académiques: Abel devait être couronné, en décembre 1822, par la Société d'Émulation de Cambrai, pour son Ode sur la bataille de Denain[14] et Eugène avait déjà obtenu, en 1818 et en 1819, un souci réservé et une mention des Jeux Floraux, pour une Ode sur la mort du duc d'Enghien[15] et une autre sur celle de S. A. R. Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé.
A Blois, où il s'était retiré, le général Hugo, créé par Joseph comte de Siguenza[16]—titre qu'il ne devait porter que plus tard—en souvenir et en récompense des défaites qu'il avait infligées à l'Empecinado, s'était d'abord installé au château de Saint-Lazare, maison bourgeoise luxueuse pour l'époque, située hors la ville et aujourd'hui transformée en annexe de l'Asile d'aliénés, qu'il avait acheté 36.000 francs[17].
Un second mariage n'avait point tardé à suivre, comme il a été dit, la mort de Sophie Trébuchet. Moins de trois mois après, le 6 septembre 1821, à 6 heures du soir, il épousait devant l'officier de l'état civil de la commune de Chabris (Indre), le marquis de Béthune-Sully, une veuve d'origine corse: Marie-Catherine Thomas y Saëtoni, veuve Anaclet d'Almeg.
L'acte de mariage est peu connu[18] et n'est point dénué d'intérêt. Il fixe deux dates, et, à l'orthographe près, fournit les noms exacts de l'aventurière que le général Hugo allait épouser à Chabris[19]:
Nº 10 Hugo Joseph-Léopold-Sigisbert et Marie-Catherine Tomat Isaétony Du 6 Septembre 1821
Aujourd'hui six septembre mil huit cent vingt-un, à six heures du soir, par devant Nous, Louis, marquis de Béthune Sully, chevalier de l'ordre Royal de la Légion d'honneur, maire et officier de l'état-civil de la commune de Chabris, canton de Saint-Christophe, arrondissement d'Issoudun (Indre), sont comparus M. Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, ancien officier général, domicilié à Nancy[20], département de la Meurthe, né à Nancy le quinze novembre mil sept cent soixante-treize, fils majeur de feu Joseph Hugo, vivant propriétaire, décédé à Nancy, le quinze messidor, an sept et de feue Marguerite Michaud, décédée aussi à Nancy le vingt-trois février mil huit cent quatorze.
D'une part,
Et Dame Marie-Catherine Tomat Isaétony, domiciliée à Chabris[21], Comtesse de Salcano, née à Cervione, le cinq novembre mil sept cent quatre-vingt-quatre, veuve de Anaclet d'Almay, vivant propriétaire, décédé à la Havane, le quinze août mil huit cent dix-sept, fille majeure de feu Nicolas de Ligny Tomat, décédé en Corse le premier novembre mil huit cent trois et feue Lina Isaétony de Compolor, décédée à Cervione le quinze décembre mil sept cent quatre-vingt-cinq,
D'autre part,
Lesquels nous ont requis de procéder à la célébration du mariage projeté entre eux et dont les publications ont été faites dans cette commune les dimanches vingt-deux et vingt-neuf juillet dernier et dans la ville de Nancy, les dimanches vingt-deux et vingt-neuf juillet aussi dernier, d'après qu'il résulte du certificat de Monsieur l'adjoint dudit Nancy, en date du dix-huit août dernier, signé Morville, adjoint.
Aucune opposition audit mariage ne nous ayant été signifiée, vu aussi la permission de mariage accordée par le Ministre Secrétaire d'État au département de la Guerre, en date du vingt-huit août dernier, faisant droit à leur réquisition, après leur avoir donné lecture de toutes les pièces ci-dessus mentionnées, ainsi que du chapitre six du code civil: Du Mariage; nous avons demandé au futur époux et à la future épouse s'ils veulent se prendre pour mary et femme; chacun d'eux nous ayant répondu séparément et affirmativement, nous avons déclaré: Au nom de la loi, que Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo et Marie-Catherine Tomat Isaétony sont unis par le mariage, dont acte fait à la mairie de Chabris, les jour, mois et an que dessus, en présence des sieurs Jacques Rousseau, chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, âgé de quarante-six ans[22], de Jacob Schiésingeyer, cocher de M. le marquis de Béthune Sully, âgé de trente-quatre ans; de Chantreau Maurice, homme d'affaires de M. de Béthune, âgé de quarante-huit ans, et de Nicolas Kallenborenne, tailleur d'habits, âgé de trente-cinq ans, tous demeurant commune de Chabris et ont, lesdits comparants et témoins, signés avec Nous, après lecture faite.
Le Général Hugo Veuve Dalmay Rousseau, Jacob Schiésingeyer, Chantreau, Kallenborenne, Le Marquis de Béthune Sully.
L'on connaît par Edmond Biré, le singulier faire-part que le général adressa en cette occasion à ses connaissances:
M.
Monsieur le général Léopold Hugo a l'honneur de vous faire part qu'il vient de faire légaliser, par devant M. l'officier public de Chabris (Indre), les liens purement religieux qui l'unissaient à Madame veuve d'Almé, comtesse de Salcano.
Saint-Lazare, près Blois[23].
La religion a parfois bon dos... Victor, cependant, se contenta d'ignorer ainsi que ses frères, la seconde femme du général «la femme pour laquelle il a quitté sa famille[24]» jusqu'au jour où les soins donnés à son frère Eugène et à son petit Léopold amenèrent entre le beau-fils et la belle-mère un rapprochement passager.