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Véritables mémoires de Cagliostro

LIVRE PREMIER L’ADOLESCENCE D’UN IMMORTEL (continued 2)

Reading edition

— Vous me présenterez à la signorina Lorenza ?

— Sans doute.

— Quand cela ?

— Demain, dès que vous le voudrez. L’Annonciade n’a pas la clôture sévère. On y loge les filles désobéissantes, lorsqu’elles ne sont plus d’âge à recevoir le fouet.

Qu’eût fait tout autre à ma place ? Je me composai le meilleur visage que je pus, pour ne pas avoir l’air trop ridicule, et je tendis la main à mon nouvel ami.

Deux heures après, il y avait quatre hommes parfaitement ivres dans l’hôtellerie de Pizzo.

L’abbé buvait comme un barigel, et le barigel comme un abbé ; Lorenzo leur tenait tête vaillamment ; quant à moi, j’avais vidé tant de gobelets à la santé de ma future conquête, que, si je n’avais pas été le comte de Cagliostro, j’aurais été gris comme un bourgeois. Quand je vis que nous étions sur le point de nous laisser glisser de nos chaises, je priai Lorenzo d’emprunter des habits de son sexe à un garçon de l’auberge, de peur de quelque méprise.

VIII Lorenza.

Il se passa une chose dont j’eus lieu d’être satisfait le jour même de notre arrivée à Rome, l’abbé Roméo, dont l’escapade était connue, fut prié par ses supérieurs de garder les arrêts dans une cellule des Célestins. J’en étais bien plus libre de faire ma cour à sa fiancée.

J’aurais voulu me vêtir galamment pour me présenter au parloir de l’Annonciade ; hélas ! mes bagages étaient restés à Naples et ne devaient arriver qu’au bout de quelques jours.

Je fis donc ma visite en simple équipage, mais si violemment parfumé que j’en avais mal à la tête. C’était la mode napolitaine, et les dames appréciaient fort ce raffinement.

Je vis apparaître la belle Lorenza en costume de pensionnaire ; sa vue me troubla tellement que j’en demeurai muet et ne pus que la saluer en balbutiant des paroles indistinctes. Elle n’était pas seulement belle, mais d’un attrait surnaturel et d’une séduction irrésistible. Ses traits fins et réguliers, purs comme ceux d’une madone, avaient une mobilité extrême, une expression saisissante. Il ne pouvait rien se passer dans son cœur qui ne fût visible sur son visage. C’était encore une enfant ; sa candeur transparaissait dans ses grands yeux clairs ; mais un gracieux embonpoint révélait ses dix-huit ans à tous les yeux. Svelte et superbe à la fois, elle avait l’ondulation du cygne et la démarche molle et caressante des chattes. Je ne dis rien, je ne m’emportai pas, mais je pensai : « C’en est fait. J’ai rencontré la femme qui fera le tourment ou les délices de mon existence tout entière. »

Cependant, son étourneau de frère la faisait rire de bon cœur, en lui racontant, avec une verve de Pasquino, l’histoire de notre voyage et mes entreprises amoureuses. La petite sœur avait su le complot des deux jeunes gens et ne s’y était pas opposée. Loin de lui en vouloir de sa gaieté, j’étais charmé qu’elle s’occupât de moi, même pour s’en moquer un peu. Mais elle cessa de rire, quand son frère lui parla du baiser qu’il m’avait promis ; elle rougit et me tendit son doigt à travers la grille, n’accordant à mes lèvres que le bout d’un petit ongle rose. Il en sortit une secousse inconnue qui m’alla jusqu’au fond du cœur.

Je ne cherchai pas à prolonger cette entrevue. Toutes les âmes vraiment sensibles me comprendront : il me tardait de quitter Lorenza, afin de me souvenir d’elle. Lorenzo me conduisit au cabaret, directement ; il fit apporter du vin de Poli à une piastre la bouteille, et me laissa rêver ou parler à mon gré, pendant qu’il se grisait au sien. Toutefois, quand je lui déclarai que le comte de Cagliostro était résolu à épouser Lorenza Feliciani, il me fit observer qu’il y avait de grandes difficultés à cela ; que ses parents ne me connaissaient point ; que Roméo tenait à sa maîtresse et avait pour protecteur un cardinal-prêtre ; que les cardinaux étaient habillés de rouge ; que le pape avait les clefs du Paradis…

— Lorenza aussi ! m’écriai-je.

Il affirma qu’elle aimait singulièrement son abbé, et qu’elle était fort têtue ; ajoutant que lui, Lorenzo, connaissait dans le Transtevere une très belle fille, remarquable par sa bienveillance envers les étrangers, et qui ferait bien mieux mon affaire que sa bégueule de sœur.

Je le remerciai de son offre obligeante, mais je répondis que je tuerais Roméo, au besoin ; que j’avais, pour me faire aimer des femmes, des moyens inconnus au vulgaire, et que j’allais de ce pas parler mariage aux parents, comptant bien être appuyé par mon futur beau-frère, à qui j’offrais cent ducats à valoir sur mon cadeau de noces. Le jeune homme fut ébranlé, notamment par les derniers mots de mon discours.

— Cent ducats ! fit-il, parlez-vous de cent ducats d’or ?

— Je parle des cent ducats que voici, dis-je en les plaçant sur la table.

Car j’ai toujours l’habitude de porter beaucoup d’argent sur moi, — pour peu que j’en aie.

— Oh !!! s’écria le jeune homme qui se leva tout étourdi, voilà ce que j’appelle des façons de gentilhomme. C’est moi qui vous embrasse aujourd’hui, fit-il en appuyant ses lèvres sur mes joues, mais j’espère bien que Lorenza en fera un jour tout autant.

Je n’attendis pas une heure pour me présenter chez les Feliciani, précédé par l’aimable Lorenzo. Sa recommandation produisit un grand effet, mais un effet, je dois le reconnaître, diamétralement opposé à celui que j’étais en droit d’en attendre. Je commençais à exposer ma requête, quand le passementier, espèce de Cassandre très irascible, à ce qu’il me parut, et la passementière, forte matrone romaine, belle comme une ruine bien conservée, saisirent, lui une lourde chaise, elle un grand plumeau à épousseter les galons, et tombèrent de concert sur leur garnement de fils, qu’ils accusaient — bien injustement — d’être un coureur de filles et un pilier de cabaret ; quant à moi, je ne devais pas valoir mieux que mon protecteur, et je crois que, dans la bagarre, je fus quelque peu épousseté par le plumeau et assommé par la chaise.

Dès que je me retrouvai dans la rue, je rendis fidèlement à Lorenzo tout ce que j’avais reçu de ses père et mère. Le misérable ne se piqua point d’honneur et garda mes ducats.

Cela me soulagea de le battre, mais l’état de mes affaires n’en devenait pas meilleur. Je vis clairement qu’il ne me restait qu’une ressource : être aimé de Lorenza au point de la pouvoir décider à fuir avec moi.

Je dressai mes batteries en conséquence. J’allai la voir tous les jours au parloir de l’Annonciade, où je ne tardai pas à avoir d’aimables alliées. J’arrivais, chargé de bonbons, de fleurs et de cadeaux mignons ; je les distribuais aux bonnes sœurs qui venaient nous écouter. Bientôt elles ne craignirent pas de m’appeler « l’amant de Lorenza » ; elles me promettaient leur appui auprès d’elle. Hélas ! l’ingrate riait de leurs conseils. J’essayais de la dominer par la volonté, comme j’avais fait autrefois avec la pauvre Fiorella, mais je trouvais dans ses beaux yeux de redoutables adversaires. Ils me frappaient d’œillades acérées comme des lames, et quand je croisais mes regards avec les siens, ces rencontres semblaient des duels. Je finissais par l’emporter, mais à quel prix ! Lorenza baissait à peine ses longues paupières, et moi, je me sentais profondément blessé. Ce qui achevait de me rendre tout à fait malheureux, c’est que presque tous nos entretiens roulaient sur Roméo et sur l’amour qu’elle lui gardait. Elle me forçait d’aller au cloître des Célestins et de lui rapporter des nouvelles de son amant. Telle est la faiblesse du véritable amour que j’obéissais. Je suis persuadé d’ailleurs que cette cruauté était inconsciente et qu’elle ne voulait pas me faire de mal.

J’étais un esclave si soumis à ses caprices, une âme tellement sienne, un adorateur à tel point prosterné, que mes hommages ne lui étaient pas importuns ; elle ne voulait pas m’aimer, mais c’était sans courroux qu’elle me laissait l’aimer. Même je la surprenais quelquefois me regardant avec tendresse. Un jour, elle essaya de me faire le tableau du bonheur qu’elle rêvait ; j’avais une place dans ce groupe, et quand Roméo serait son mari, je serais son frère. Essayez donc de discuter ces choses avec une innocente dont on est séparé par une grille d’un pouce d’épaisseur !

Les choses en étaient là, lorsque l’assemblée ecclésiastique rendit une sentence qui dégageait mon rival de ses vœux ; il était fort protégé, je l’ai dit, par un cardinal-prêtre qui avait eu pour pénitente, autrefois, la mère de Roméo. Le jeune homme recouvra sur l’heure la liberté. Sa première visite fut pour la boutique des passementiers, qui n’avaient plus rien à objecter à son mariage ; la seconde pour le parloir de l’Annonciade. L’entrevue des deux amants (j’y assistais, hélas !) fut amoureuse et touchante, — trop amoureuse même. J’eus lieu d’être reconnaissant à la grille contre laquelle j’avais tant pesté.

— Adieu ! m’écriai-je tout à coup.

— Adieu ? pourquoi ? demanda Lorenza.

— Hélas ! vous savez bien que je vous aime, et Roméo ne doit pas l’ignorer. Épargnez-moi le plus cruel des supplices ; vous allez être heureux ; laissez-moi partir.

— Non, dit-elle, vous ne partirez pas. Après Roméo, vous êtes l’homme que j’aime le mieux au monde ; je serais à vous, si je ne pouvais être à lui. Vous resterez, ou je ne vous aimerai plus !

En lui disant « adieu », avais-je espéré qu’elle me retiendrait ? C’est possible. L’amour le plus sincère ne répugne pas à ces petites ruses. Quoi qu’il en fût, je promis de ne point partir ; mais loin de me résigner à mon malheur, je sentis redoubler mon amour pour Lorenza et ma haine pour Roméo.

A peine avions-nous quitté l’Annonciade que je dis à mon rival :

— Allons nous couper la gorge dans quelque coin.

— Non, dit-il.

— Est-ce que vous ne savez pas tirer l’épée ?

— Où l’aurais-je appris, seigneur comte ? J’étais, hier, un pauvre prêtre ; voyez, je n’ai pas encore quitté ma soutane.

— Tout le monde peut appuyer le doigt sur la gâchette d’un pistolet et envoyer une balle dans la tête de quelqu’un.

— Il y a une sorte de duel qui convient aux natures douces.

— Laquelle ?

— On prépare deux pilules de même apparence, l’une de miel pur, l’autre de miel imbibé d’aqua-tofana ; les deux adversaires avalent chacun une des pilules, et cela termine leur différend.

Roméo éclata de rire.

— Vous tenez donc bien à vous débarrasser de moi ?

— Oui, monsieur l’abbé !

— Mais moi, seigneur comte, je n’ai aucun motif de me débarrasser de vous, puisque Lorenza m’aime et que je vais l’épouser.

Je dus convenir intérieurement que cette réponse ne manquait pas de logique.

— Et si, après votre mariage, je fais la cour à Lorenza ? lui dis-je.

— Je vous fermerai ma porte et préviendrai la police.

Ce diable d’homme avait réponse à tout. Ma foi, je lui pris le bras en disant : « Vous avez raison », et nous parlâmes d’autre chose. Je le conduisis chez un fripier, afin qu’il échangeât sa robe contre un costume de cavalier. J’avais un air tout fait insouciant, l’air de ne plus songer à Lorenza. J’assurai à Roméo que tel habit lui seyait bien, mais que tel autre lui convenait mieux. « J’en ai eu un presque semblable d’étoffe, de couleur et de forme, et il m’a fait bon usage. » Vraiment, nous avions les façons, non pas de deux rivaux, mais de deux tendres amis. Il me dit : « C’était donc par jeu que vous parliez de nous couper la gorge ? Allons, tant mieux, je vois que vous êtes un aimable compagnon. »

Lorenza quitta le couvent, et l’on fixa le jour de la cérémonie nuptiale. Pour ne pas appeler l’attention du public sur une affaire dont on s’occupait depuis trop longtemps, le cardinal-prêtre, qui devait bénir les épousailles, décida que le mariage aurait lieu sans apparat, à l’église de Saint-Sauveur-des-Champs, dans une petite chapelle de la Vierge. Il fut résolu, en outre, que le fiancé, en dépit de l’usage établi, ne donnerait, la veille des noces, aucune sérénade à sa fiancée. Cela déplut fort à Roméo qui, après Lorenza et le vin de Poli, n’aimait rien tant que la musique. Mais le passementier, la passementière et leur fille elle-même s’opposèrent à toute symphonie.

Cependant Lorenza n’avait que le temps de préparer sa toilette ; ses amies venaient l’aider à coudre sa belle robe blanche. Nous étions fort assidus, Roméo et moi, — car il m’avait réconcilié avec les parents, — à ces aimables réunions que nous fournissions de gâteaux et de citrons doux. Nous coquetions avec les jolies ouvrières, nous précipitant pour ramasser leurs ciseaux, leur fil et leur dé. Lorenza, que le trousseau intéressait personnellement, veillait quelquefois fort tard après le départ de ses compagnes, et nous permettait de lui tenir compagnie ; les parents allaient se coucher.

Un soir que la belle fille était seule, cousant sous l’abat-jour de sa lampe, elle vit entrer Roméo à peu près gris et tout à fait chancelant. Il avait l’heureux défaut d’être ivrogne. Il s’assit derrière elle pour dissimuler son état d’ébriété, et lui raconta qu’il venait de souper avec son frère et moi dans un cabaret où l’on nous avait servi un vin détestable. Cette boisson, qui nous avait renversés tous les trois sous la table, était assurément falsifiée ; il en avait la tête malade et la langue pâteuse. En effet, sa voix était embarrassée. Il paraissait fort animé et jurait comme un beau diable. Lorenza le gronda doucement et essaya de le calmer, car il était en proie à une fâcheuse exaltation. Loin de s’amender et de reconnaître ses torts, le malotru se monta la tête de plus en plus, fit une allusion impie aux noces de Cana, et se prit à cajoler sa fiancée avec une telle vivacité qu’elle lui ordonna de sortir. En dépit de cet ordre, il l’enlaça de ses bras, la maintint impudemment, et l’embrassa de façon à lui faire perdre la parole. On sait quelles forces les femmes puisent dans la colère. Une minute après l’amant épouvanté fuyait devant sa maîtresse, qui lui lançait à la tête tout ce qui se trouvait sous sa main ; et il n’évita d’être assommé qu’en se sauvant à toutes jambes. Le lendemain, Lorenza me raconta cette histoire. On pense que mon indignation fut grande.

— Voulez-vous que j’aille le tuer ? m’écriai-je.

— Non, répondit-elle.

— Et elle ajouta, avec la suprême indulgence de l’amour :

— Il se repentira peut-être.

En ce moment Roméo entra. Pendant que Lorenza, les joues couvertes d’une sainte rougeur, restait muette, j’accablai mon indigne rival des plus justes reproches.

Il feignit de ne rien comprendre a ce que je disais. Une telle effronterie était bien pour donner à penser à la pauvre Lorenza. Il jura avec les serments les plus affreux, des serments à faire choir la malédiction du ciel sur la maison, qu’il n’avait aucun souvenir de cette affaire, et qu’il avait passé la nuit, en compagnie de Lorenzo et de moi, sous la table d’un cabaret ou l’on nous avait empoisonnés. Ce fut en vain que sa maîtresse lui raconta les circonstances de sa visite ; il nia tout comme un forcené, comme le père du mensonge ! et en appela à mon témoignage.

— Que sais-je, répondis-je, puisque je dormais ? Mais il est facile de te disculper. Nous nous sommes réveillés ce matin l’un auprès de l’autre ; les gens de l’auberge peuvent dire si tu es sorti pendant la nuit.

Roméo applaudit à cette idée bien naturelle qui pouvait être pour lui une planche de salut. Il envoya chercher par un petit garçon la donzelle qui nous avait servis, et celle-ci arriva toute courante, fort curieuse de savoir ce qu’on lui voulait.

— Viens ici, Maria, dit Roméo, et réponds-moi comme il faut. Il y a deux carlins pour toi, si tu ne mens pas. Tu me connais, je suppose ?

— Oui, seigneur.

— Que s’est-il passé hier dans ton auberge ?

— Par la madone ! vous le savez aussi bien que moi.

— Dis-le tout de même.

— Eh bien, vous avez soupé, avec le petit Lorenzo et le seigneur comte. Vous avez bu des saladiers de Marsala au citron, et Dieu sait que vous en avez pris votre compte ! Après quoi, vous avez glissé de votre chaise pour vous endormir à terre.

— C’est tout ?

— Vous savez bien que non. Au bout d’une demi-heure, vous vous êtes éveillé, et vous êtes parti tout doucement.

— Moi ?

— Oui, vous ! Même que vous m’avez trouvée dans le corridor et que vous m’avez embrassée ; même que…

La grosse fille s’arrêta, hésitante.

— Tu oses prétendre que je suis sorti ?

— Il ne fallait donc pas le dire ? demanda-t-elle, en jetant un coup d’œil sur Lorenza. Ah ! dame ! vous auriez dû me prévenir.

— Il y a de quoi en devenir fou ! hurla Roméo. Tu jures sur ton salut éternel que tu m’as reconnu, affreuse coquine ?

— Santo Padre ! dit la fille, vous commencez à m’ennuyer. Oui, certes, vous êtes sorti, et vous n’êtes rentré qu’une heure après, en désordre, comme un homme qui vient de faire un mauvais coup.

— C’est assez, dit Lorenza en se levant ; n’ajoutez pas à vos fautes, Roméo, par cette mauvaise foi insigne. Je vais pleurer dans ma chambre et ne vous reverrai jamais.

La servante sortit sans réclamer ses carlins. Roméo la regarda s’éloigner, et essaya de s’arracher les cheveux.

— Comprends-tu quelque chose à ce qui se passe ? me dit-il, comme s’il eût voulu me dévorer.

— Hélas ! répondis-je, je crois le deviner. Tu es somnambule, sans doute, mon pauvre ami ; tu fais en songe mille folies et ne gardes pas la conscience de tes actes.

— C’est vrai ! tu as raison, s’écria-t-il en bondissant ; je suis somnambule, en effet. On m’a raconté que, tout enfant, je me levais la nuit pour aller voler les pommes du verger. C’est un mal de famille ; ma défunte mère — qui pourtant était une sainte — faisait, pendant son sommeil, mille choses inattendues, à ce que m’a dit le cardinal. Mais, en ce cas, Lorenza ne peut m’en vouloir. On n’est pas responsable de ce qu’on accomplit en état de somnambulisme. Joseph, il faut qu’elle me pardonne, et je veux lui parler sur-le-champ.

— Non, elle est irritée ; elle ne voudrait pas t’entendre. Laisse-moi faire. Va m’attendre chez toi. Je lui expliquerai ton infirmité, et je vous réconcilierai.

Il s’en alla, l’excellent jeune homme. Lorenza, qui s’était enfermée dans sa chambre, consentit à m’ouvrir sa porte après quelques difficultés. Elle s’assit dans un grand fauteuil, ses beaux yeux humides de larmes. Je me mis à ses pieds et lui baisai les mains. Je lui dis que Roméo n’était pas coupable, et que, moi, j’étais amoureux ; que ce n’était pas la faute de ce garçon s’il était somnambule, et qu’elle était belle comme Vénus ; que c’était contre son gré que son amant se relevait pour courir la nuit, et que j’étais prêt à mourir pour elle. Je la regardai tant et si bien, en plaidant la cause de mon malheureux rival, qu’elle me donna un baiser.

— Tu as un cœur d’or, me dit-elle, — car on se tutoie à Rome quand on est vraiment ému, — tu défends ton rival, et tu m’adores. Je crois que c’est toi que j’aime, mais c’est lui que je dois épouser, pour le monde, pour le cardinal, pour le bruit qu’on a fait, et parce que j’en ai fait serment à la Madone. Un serment, c’est sacré. Toi, je t’aimerai comme on chérit un tendre ami, je te ferai mille caresses, mon Joseph ! Et, puisque tu le veux, je lui pardonne. Seulement, qu’il soit sage à l’avenir, sinon j’entrerai au couvent et j’épouserai Dieu.

— Et moi ? dis-je piteusement.

— Dieu ou toi, fit-elle en souriant.

Oh ! ces premières amours impossibles à déraciner ! Je m’en allai désolé, car j’avais peut-être espéré que Lorenza, malgré mon éloquence, ou justement à cause d’elle, ne pardonnerait pas à Roméo. Hélas ! la réconciliation fut complète ; et le mariage était sur le point de s’accomplir.

La veille du jour que je voyais arriver avec désespoir, Roméo vint me rendre visite, fort inquiet.

— Comte, me dit-il, quelques heures seulement me séparent de mon bonheur. Mais j’ai peur de faire des sottises cette nuit.

— Bon ! tu es fou, lui dis-je.

— Je me sens les nerfs tendus, et je me défie de ce maudit somnambulisme qui a déjà failli me brouiller avec Lorenza. Si je couchais chez toi ?

— Non, j’ai un rendez-vous.

— Que me conseilles-tu ?

— A ta place, répondis-je, je me ferais attacher dans mon lit.

— Méchant railleur ! Accompagne-moi au moins chez moi.

Je l’accompagnai. Quoiqu’il fût encore de bonne heure, il se coucha sans retard.

— J’ai sommeil, dit-il, et tu rendras témoignage que tu m’as laissé entre deux draps.

— Tache de ne pas rêver, répondis-je.

Cependant, le quartier de la Trinité dormait depuis quelques heures, quand la place des Pèlerins se remplit de gens à discrète allure. C’était une troupe de musiciens, portant des violons, des flûtes et des mandolines. Lorenza fut bercée par une musique douce. Bien qu’il eût été convenu que son avant-noce ne serait fêtée par aucune sérénade, elle n’eut point de courroux, et même elle sourit de la désobéissance de son amant. Il ne lui déplaisait pas que le nom de Lorenza fût célébré par les chanteurs. Mais les voisins se mirent aux fenêtres, car on est mélomane dans notre pays, et ce remue-ménage commença d’irriter le farouche passementier.

Le silence se rétablit enfin, et le calme. Les gens se rendormirent… Brusquement un appel de trompettes réveilla tout le monde en sursaut, y compris la belle fiancée qui croyait en avoir fini avec les sérénades. Elle écouta ! La galanterie dégénérait en esclandre. Des cors de chasse, des serpents, des clarinettes, des fifres aigus éclataient dans un fracas de fanfares, autour du lit où elle était couchée. Elle rougit de pudeur et de colère, en entendant son nom mêlé à des hourras sauvages. Naturellement, les voisins riaient à leurs croisées ; la place de la Trinité était en révolution. On pense que le père ne fut pas le dernier à ouvrir sa porte ; plein d’un juste courroux, il enjoignit à l’orchestre d’aller faire tapage ailleurs. Mais il fut mal reçu on le hua, et les instrumentistes ne quittèrent la place qu’après avoir exécuté un formidable finale.

Lorenza ne put se rendormir. Elle cherchait à s’expliquer la nouvelle lubie qui avait troublé la tête de son amant, lorsqu’il lui sembla que le ciel lui tombait sur la tête.

Quarante tambours, alignés sous ses fenêtres, battaient aux champs… On n’entendit qu’eux pendant un quart d’heure.

Dès que le bruit cessa, les volets de la boutique furent assaillis de coups de poing si lourds que la maison en trembla. C’étaient les tambours qui demandaient à boire. Éperdus de terreur, croyant être assiégés, le passementier et la passementière se cachaient sous leurs couvertures.

Lorenza eut une crise de nerfs ; mais elle n’appela personne et passa le reste de la nuit à verser des larmes.

Aussi trouvai-je ses beaux yeux tout rouges quand j’arrivai pour la voir, dans la matinée. Je voulais apprendre la vérité sur cette étrange histoire de vacarme nocturne, qui courait la ville. La pauvre enfant put à peine m’expliquer les choses ; son père, absolument furieux, déclarait hautement qu’elle n’épouserait pas le drôle qui les livrait à la risée publique. Je ne savais que dire, quand nous vîmes arriver Roméo endimanché, qui demanda en souriant :

— Est-il vrai, belle Lorenza, qu’on vous ait donné cette nuit je ne sais combien de sérénades ?

Personne ne répondant, je pris la parole :

— Pourquoi parles-tu de cela ?

— Parce qu’on est venu me réclamer de l’argent ce matin ; il paraît que j’ai fait des miennes en dormant.

— Ainsi, dis-je, c’est toi qui as organisé cet abominable charivari ?

— Il faut bien le croire, puisque j’ai couru toute la nuit pour cela. Mille gens m’ont vu. J’ai même donné des ordres écrits que je ne puis méconnaître… et je ne me souviens de rien…

Ah çà ! pourquoi ces figures consternées ? La musique n’a jamais compromis des épousailles.

— Sortez dit le passementier avec un geste inflexible, et ne remettez jamais les pieds ici !

Roméo, stupéfait, regarda sa fiancée et comprit que tout était perdu.

Il sortit, chancelant comme un homme ivre. On conviendra que l’occasion était bonne : je me tournai vers Lorenza, que ses parents entouraient.

— Vous me connaissez, leur dis-je, et Lorenza sait combien je l’aime. Il n’y a qu’une façon de faire taire les mauvaises langues et d’étouffer ce scandale. Donnez-moi votre fille. Je suis riche, je suis noble, et je vous réponds de son bonheur. Parlez, mon cher amour ; voulez-vous de moi pour mari ?

Je me mis à genoux devant elle. Elle consulta son père du regard.

— On ne se marie pas ainsi, dit le marchand.

— Pardonnez-moi, répondis-je ; le mariage est tout prêt, il n’y a que l’époux de changé. L’acte est fait d’avance ; on n’écrit les noms des fiancés qu’à la sacristie. Lorenza peut être ma femme dans deux heures, si vous le voulez.

— Mais son Éminence, qui doit bénir le mariage, s’attend à voir Roméo.

— Qu’importe !

— Vous croyez qu’Elle vous mariera en son lieu et place ?

— J’en suis sûr.

— Ma foi ! dit le père, ne trouvant pas d’autres raisons à m’opposer, si Lorenza y consent…

Je la regardai d’une telle façon qu’elle ne put s’empêcher de sourire.

— Qui l’aurait dit ? fit-elle.

— Moi ! répondis-je. Faites votre barbe, beau-père. A vos toilettes, mesdames ! On ne fait pas attendre un cardinal.

Tout le monde se dispersa. A midi, nous étions rassemblés. J’avais des palpitations de cœur et regardais de tous côtés, redoutant un contre-temps. Comme l’église était peu éloignée, on avait jugé les voitures inutiles. Ma belle fiancée descendit de sa chambre, rayonnante de grâce et de beauté. J’étais muet, inondé d’une folle joie. Il me tardait qu’elle fût à moi, pour l’emporter ! Son père lui donna le bras ; je conduisais la robuste mère, et Lorenzo nous suivait avec quelques voisins qui devaient servir de témoins. Saint-Sauveur-des-Champs, dont les vitraux coloriés étincelaient de soleil, était plein d’une lumière mystérieuse. Nous entrâmes dans une petite chapelle de la Vierge, qui avait une bonne réputation pour les mariages.

En attendant son Éminence, qui ne pouvait tarder à venir, je m’agenouillai près de Lorenza, le cœur débordant d’une adoration que je n’adressais qu’à elle.

Elle ne s’y méprit pas.

— Prends garde ! dit-elle, il ne faut pas tant s’aimer à l’église.

Pourquoi ? répondis-je, tout nous sourit, tout nous couronne. Rien ne prévaudra contre notre bonheur.

Le cardinal-prêtre entra, suivi de quatre enfants de chœur. Ce prince de l’Église, venant officier lui-même, c’était beaucoup d’honneur pour le pauvre Roméo. Après quelques cérémonies de début, il se dirigea vers moi, et m’adressa, avec un sourire, un regard d’intelligence. Lorenza, qui avait été jusque là passablement inquiète, suivit la direction de ce regard.

— Oh ! fit-elle…

Elle venait de voir Roméo ! Oui, Roméo lui-même, agenouillé sur un prie-Dieu, à son côté.

— Je suis un autre Roméo, lui dis-je. Pour t’obtenir, pour te posséder, je n’ai reculé devant aucun miracle. N’essaie pas de comprendre par quelle magie je me transforme de la sorte. Mais veux-tu me voir mourir à tes yeux ? Réponds « Non ! » quand le cardinal te demandera si tu consens à être ma femme…

Elle répondit « Oui ».

J’étais ivre de joie. Nous passâmes dans la sacristie pour signer l’acte de mariage.

— Per Baccho ! fit le cardinal, quand il me vit de près, je croyais avoir marié Roméo.

— Vous avez marié, répondis-je fièrement, le comte de Cagliostro, préféré par la belle Lorenza. J’espère, monseigneur, que votre Éminence ne regrettera pas l’honneur qu’elle nous a fait.

— Ma foi, non ! dit le cardinal, qui paraissait un compère et regardait beaucoup Lorenza. Mais je te préviens, comte, que j’embrasserai ta femme pour la peine.

— Volontiers, monseigneur.

— A la bonne heure. Signez, mes enfants.

Nous signâmes.

Mais alors, soudainement, un plain-chant terrible s’éleva d’une chapelle que, par la porte restée ouverte, on apercevait, tout illuminée de cierges, dans les profondeurs de la nef.

Dies iræ, dies illa, Crucis expandens vexilla Solvet sæclum in favillâ !

— Ah ! dit Lorenza frissonnante, j’ai peur !

— Rassure-toi, chère amie, dis-je en cherchant à maîtriser une étrange terreur qui s’emparait de moi ; c’est une messe des morts qu’on chante aux environs…

— Oui, nous dit Lorenzo qui s’était rapproché. N’avez-vous pas entendu parler de cette célèbre ballerine, condamnée par l’Inquisition ? C’est elle qu’on enterre.

Le plain-chant nous arriva, plus sombre et plus lugubre

Juste judex ultionis Donum fac remissionis Ante diem rationis !

— De profondis, dit son Éminence ; c’est l’enterrement d’une très étrange fille, qui s’est enfuie à Rome, après avoir étranglé à Palerme la révérende mère du couvent des Dames-Nobles. J’ai été l’un de ses juges. Elle est morte avant le bûcher, et comme elle s’était réconciliée, on lui a accordé les prières de l’Église. Mais avancez, belle Lorenza, et tenez la promesse de votre mari.

Fiorella ! Fiorella ! Une sueur froide coula sur mes tempes. Épouvanté, épouvantable sans doute, j’attirai sur mon cœur, j’enveloppai de mes bras Lorenza interdite, et je m’enfuis en emportant mon trésor, pendant que le terrible chant des psalmodistes mugissait derrière moi et me poursuivait comme une malédiction.

IX D’une dame qui jouait au tressette et d’un quaker qui perdit à un autre jeu.

Dès que je fus plus heureux que les rois couronnés, c’est-à-dire dès que j’eus dormi dans les bras de ma Lorenza bien-aimée…

Mais, en vérité, mon cher Pancrazio, pour patient que tu sois, tu te lasserais bientôt de me suivre, si je te conduisais à travers toute mon adolescence, sans te faire grâce d’un seul ducat emprunté ni d’un seul baiser reçu. Ce qui augmenterait ton ennui, c’est que, parmi mes aventures, il en est plusieurs qui se ressemblent fort ; le moyen qu’il en soit autrement, puisqu’on a vu se manifester dans toutes la niaiserie des hommes, la galanterie obligeante des femmes, et ma propre imaginative ? Je pense que je ferai bien d’omettre quelques menus incidents de ma jeunesse, pour en arriver plus tôt aux magnifiques triomphes, aux illustres malheurs qui m’ont désigné à l’envie et à l’admiration de mes contemporains.

Divers démêlés avec ma belle-mère et avec la police, — celle-ci n’était pas la plus hargneuse des deux, — m’obligèrent à m’éloigner de Rome. Comme j’avais en toute langue un accent sicilien très prononcé et que je ne savais pas un seul mot d’allemand, je jugeai qu’il serait d’une imprudence aimable de me faire passer pour un officier prussien, et je me donnai hardiment à Florence, à Vérone, à Messine, pour le colonel Immermann. Ma Lorenza, un peu étonnée d’abord, s’accoutuma bientôt à notre vie errante ; ce fut une adorable colonelle.

Tu remarqueras, mon cher geôlier, que je ne souffle pas mot de mes voyages à Alexandrie, au Caire et en Égypte, à propos desquels il s’est fait tant de bruit. C’est qu’à la vérité je ne me souviens pas du tout d’avoir visité ces pays lointains. Eh qu’y serais-je allé faire ? Apprendre la chimie et l’art de guérir ? J’en savais tout ce qu’on en peut savoir, c’est-à-dire presque rien, et je possédais en outre ce que personne n’aurait pu m’enseigner, la puissance de dominer les volontés par le regard, et le génie de l’observation, auquel j’ai dû de passer pour sorcier.

Quant à ce qui est de Malte, il est certain que j’y séjournai pendant plusieurs mois, et que j’y fus fort bien accueilli par monseigneur Pinto, le grand-maître de l’ordre. Je vois encore ce ferme et robuste vieillard qui me regardait avec tendresse et me parlait d’une voix paternelle. Je lui demandai un jour, l’âme toute troublée, s’il n’était pas venu à Naples autrefois, et s’il n’y avait pas rencontré une belle jeune femme appelée Félicia Braconieri. Il répondit : « Mon enfant ! mon enfant ! » en détournant la tête, ce qui ne m’empêcha pas de voir deux grosses larmes lui descendre lentement des yeux. Je quittai Malte. Laissons cela ; je ne veux rien dire de plus du grand-maître Pinto, qui avait la face sévère d’un vieux templier. Je n’ai jamais pensé à lui sans un attendrissement profond.

A Bergame, comme j’étais peu fourni d’argent, je m’arrangeai un petit laboratoire, et j’y fabriquai des perles pour acheter des bas de soie à ma chère Lorenza. Mes perles étaient fausses, mais beaucoup plus jolies que les véritables ; je crus ne nuire à personne en les vendant un bon prix.

Un de mes amis, le marquis de Vivona, essaya de faire des topazes ; il y réussit mal, de sorte que les bijoutiers s’aperçurent de sa supercherie, et que le barigel se mêla de l’affaire ; il en résulta que je dus quitter Bergame un peu précipitamment, parce que les topazes du marquis avaient donné à penser sur mes perles.

Venise s’émut beaucoup à l’arrivée d’un prince sicilien, qui voyageait avec la princesse de Trébizonde, et qui consentait à vendre aux personnes de distinction de l’Élixir de longue vie. Vingt ducats le flacon ! Excellent marché, j’entends pour les acheteurs, car, moyennant une chétive somme, on acquérait une espèce d’immortalité, qui, en moyenne, et lorsque l’acheteur était dans la force de l’âge, durait bien huit ou dix ans. Quant à moi, j’y perdais presque, parce que le vin de Malvoisie que je mettais dans les flacons se trouvait être fort cher cette année-là, les vignes ayant gelé. Je débitais aussi du vin d’Égypte, propre à assurer une postérité nombreuse aux plus vieux Abraham et aux plus stériles Sarah. J’aime à croire que cette préparation ne manqua jamais son effet. Je n’oserais pourtant pas l’affirmer, le sort ayant voulu que je restasse toujours moins de neuf mois dans les villes où je vendais ce vin fameux, dont j’ai malheureusement perdu la recette. Mais je la retrouverais, j’imagine, si quelque belle jeune femme se trouvait dans la nécessité de l’employer.

C’est à Venise que je faillis mourir de peur, à cause d’un miracle que je fis ; j’étais jeune encore et peu accoutumé à mes prodiges.

Nous étions, Lorenza et moi, je veux dire la princesse de Trébizonde et le prince sicilien, dans une société où l’on s’inquiétait d’une dame qui était attendue et qui n’arrivait pas. Un cavalier s’offrit à l’aller chercher, et pendant l’absence de celui-ci, une autre personne ayant dit : « Mais que peut-elle donc faire ? » Je répondis étourdiment : « C’est peut-être qu’elle s’est oubliée à jouer au tressette. » Le tressette, en ce temps-là, était un jeu fort à la mode chez les dames italiennes. On me dit que j’étais fou, et que, sans doute, une indisposition était la cause du retard.

Cela me piqua. « Je vous dis qu’elle joue au tressette ! » m’écriai-je. Puis, sans trop savoir ce que je faisais, je traçai un carré sur le parquet avec la pointe de mon épée, je passai les mains dessus, et alors, dans une espèce de brouillard, on vit se former la figure de la dame jouant, en effet, avec trois de ses amis, tous les trois bien connus de la société où j’étais. Vous pensez s’il y eut des cris et des bras levés ! Mais nul ne fut plus stupéfait que moi ; car la personne elle-même entra sur ces entrefaites, et déclara qu’elle avait perdu son temps à faire une partie de tressette avec des seigneurs qu’elle nomma et qui étaient précisément ceux que j’avais fait paraître.

Cette aventure, — jointe à quelques autres dont j’ai déjà parlé, — me troubla singulièrement. Je ne fus pas éloigné de croire que je possédais des facultés refusées à la plupart des hommes ; je m’en autorisai pour prononcer à tout propos des paroles mystérieuses, et pour porter la tête haute, avec un air qui sentait son magicien d’une lieue.

Je me mêlai dès lors de dire la bonne aventure et de guérir les malades par l’imposition des mains. Mes prophéties en valaient bien d’autres, et se vérifiaient souvent. Quant à ma médecine, je dois convenir qu’elle réussissait surtout auprès des malades pauvres ; ceux-là guérissaient très vite ; je les payais pour cela.

Mais je me lassai de l’Italie, où ma chère Lorenza était trop courtisée. Je n’ignore pas qu’on m’a accusé d’avoir toléré ses coquetteries et même de l’avoir engagée à faire bon visage à certains personnages riches et de haut rang. C’est ainsi que la calomnie dénature les plus pures intentions. Il est certain que, peu jaloux de mon naturel, je voyais d’un fort bon œil ma Lorenza coqueter, caqueter, chanter, danser, en un mot se divertir de toutes façons avec des hommes de son âge ou même un peu plus âgés qu’elle ; je lui désignais, parmi les seigneurs de notre société, comme le doit faire un mari prudent, ceux qui, par leur naissance, leur vertu et leur état dans le monde, méritaient le plus de considération. Devais-je, maussade et renfrogné, exiger que ma femme rudoyât les gens animés des meilleurs desseins à notre égard ? Elle aimait les belles étoffes, les diamants, les perles, surtout celles que je ne fabriquais pas ; quoi de plus naturel à son sexe ! et moi, je lui aurais interdit de recevoir, dans les villes où nous passions, des présents qui ne tiraient pas à conséquence ! C’eût été une impertinente tyrannie. Au surplus, comte Cagliostro, comte Phénix ou chevalier Pellegrini, j’étais de trop bonne noblesse pour qu’on s’avisât de me calomnier à voix haute. Quelques chuchotements malveillants finirent pourtant par me blesser, et j’entrepris de passer en Angleterre où les cœurs sont moins chauds et les langues plus réservées.

A Londres, — qui est le plus grand faubourg du monde, — j’eus l’occasion d’exercer fréquemment un des talents qui me rendirent fameux, celui de deviner l’état des personnes, leurs penchants, leurs répulsions, leurs aventures passées et parfois leurs noms même, par la seule inspection rapide des traits de leurs visages. En même temps, ma prescience devenait de plus en plus lucide ; et je ne puis passer sous silence une nouvelle preuve que j’en donnai.

Chez un banquier où je m’étais ouvert un crédit, on me présenta un jour un quaker qui avait la double réputation, méritée à ce qu’on assurait, d’être parfaitement chaste et parfaitement avare. Comme il faisait montre dans la conversation de sa continence et de son économie, je m’oubliai jusqu’à lui dire que je serais étonné si, avant peu de temps, il ne déboursait pas mille livres sterling pour une femme qu’il aimait. Cette prédiction fut jugée si absurde et prêta si fort à rire, que je me retirai presque offensé, en compagnie du marquis Agliata, gentilhomme italien qui voyageait avec moi. Nous n’avions pas d’occupations pressantes cette après-midi ; nous profitâmes de l’occasion pour visiter les monuments de la ville, dont plusieurs sont étrangement grandioses ; si bien qu’il était assez tard quand nous rentrâmes à l’hôtel ; nous avions aussi couru les tavernes. Comme je souhaitais la bonne nuit à mon compagnon, nous entendîmes des cris dans la chambre de Lorenza. Je m’y précipitai, suivi d’Agliata. Ma chère femme était aux prises avec un traître qui s’était introduit dans notre appartement, et qui la serrait de très près, malgré les cris qu’elle jetait et l’honnête résistance qu’elle était capable de faire. Nous eûmes bientôt raison du maroufle, et ma première pensée fut de le livrer à la justice. Mais Agliata me fit observer que le scandale est toujours fâcheux en ces sortes d’affaires ; qu’il y avait d’autres moyens de punition ; et que, sans doute, le coupable n’hésiterait pas, s’il avait quelque fortune, à nous compter une somme d’importance, pour éviter d’être bâtonné et dénoncé. Je fis de vives objections. Il me répugnait de gagner de l’argent dans une rencontre où l’honneur de ma femme et le mien n’avaient pas été sans courir quelque danger. Mais lorsque Lorenza m’eut assuré que le dommage qu’elle avait subi n’avait rien d’irréparable, je me radoucis, et consentis à recevoir mille livres sterling. Le coupable s’y accorda. Or, jugez de mon étonnement, lorsqu’en l’aidant — après qu’il nous eut fait son billet — à remettre une espèce de robe qu’il avait quittée je ne sais pourquoi, je reconnus le quaker si fameux par son avarice et sa continence !

Cependant, les divines facultés que je devais à la nature — bien plus qu’à l’art — n’auraient pas trouvé un emploi digue d’elles, sans un événement qui changea ma vie et décida de mon sort.

X D’une salle noire, d’une salle blanche ; de diverses choses que je crus voir, et d’un homme que je vis.

Un soir, — j’étais depuis quatre ans le mari toujours amoureux de ma belle Lorenza, et je me trouvais à Francfort-sur-le-Mein, qui est une cité remarquable par son palais de ville où l’on couronne les empereurs, et par sa rue des Juifs où l’on prête au denier trois, — un soir, dis-je, je sortais d’un tripot en compagnie de mon ami de cœur le marquis Agliata. Bien qu’il m’eût joué un assez vilain tour naguère, en nous abandonnant sans un florin vaillant, ma chère Lorenza et moi, dans une hôtellerie de Dantzig, je le fréquentais avec plaisir. Je lui pardonnais volontiers quelques défauts, comme d’être menteur, escroc, ivrogne, — car il faut tenir compte des imperfections de la nature humaine, — et je ne lui en voulais sérieusement que de porter un nom de gentilhomme, quand il était avéré qu’il était le bâtard d’un tripier de la ville de Berne, en Suisse. Il n’y a rien de plus répréhensible, à mon avis, que d’usurper des titres de noblesse, et en même temps rien de plus puéril, car la vraie noblesse est celle de l’âme.

Donc, le chevalier Pellegrini, c’était le nom que je portais alors, et le marquis Agliata sortaient d’un honnête tripot de Francfort-sur-le-Mein, et je me disposais à rentrer chez moi, lorsque mon compagnon me dit :

— Entends-tu sonner l’heure ?

Je prêtai l’oreille, et après avoir compté les coups d’une horloge lointaine :

— C’est minuit, répondis-je.

— Frère, c’est à pareille heure que je te rencontrai, il y a aujourd’hui trois ans, à Rome, au pied de la potence où était encore suspendu mon digne ami Ottavio Nicastro.

— Il est vrai, dis-je ; Ottavio Nicastro, un jour qu’il jouait avec son poignard, avait eu l’étourderie de l’enfoncer dans la gorge d’un passant au lieu de le remettre tout simplement au fourreau.

— Ce passant, qui était-il ? le sais-tu ?

— Non.

— C’était l’évêque de Messine qui, la veille, avait obtenu du saint-père une bulle d’excommunication contre les Illuminés d’Allemagne ! Je reprends. Il y a trois années que je te suis, que je t’observe, frère, je suis heureux de te l’apprendre : ton noviciat est achevé, et tu seras initié, dès ce soir, aux travaux de l’Aréopage.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

— Es-tu donc, lui dis-je, affilié à cette secte ? Pour ce qui est de moi, il y a longtemps que j’ai conquis les plus hauts grades de la maçonnerie et que je suis le chef de mes égaux.

Il sourit à son tour.

— Oui, dit-il d’un ton railleur, tu as été admis dans la loge de la Haute Observance à Londres ; Lorenza y fut admise aussi ; crois-tu que nous ne sachions pas cela ? vous reçûtes, dans la même Tenue, le Tablier, le Cordon, l’Équerre et le Compas ; ta femme obtint, en outre, une jarretière sur laquelle sont brodés ces mots : « Union, Silence, Vertu » et il lui fut ordonné de coucher désormais avec cette jarretière à la cuisse. Des personnes dignes de foi m’ont affirmé qu’elle ne s’est pas soustraite à cette obligation.

Comme je savais que le marquis aimait à rire, je ne m’arrêtai pas à ce qu’il y avait dans ces dernières paroles de désobligeant pour ma chère Lorenza ; mais je m’étonnai de le voir si bien informé des détails de notre initiation.

— Nous savons aussi, continua-t-il, que, dans d’autres loges, à Nuremberg, à Berlin, à Stuttgard, à Heidelberg, tu as tenu des discours surprenants et fait apparaître des anges.

— En es-tu certain ? lui demandai-je.

— Certain.

— J’ai parlé, oui. Mais es-tu sûr que j’aie fait apparaître des anges ?

— Sûr. Les Illuminés ne se trompent jamais.

— Après tout, c’est possible, répondis-je en rêvant un peu.

— N’en doute pas, Joseph Balsamo. Le ciel, qui a de grands desseins sur toi, t’a infusé une vertu étrange, qui fait obéir les êtres célestes non moins que les terrestres. Cette force, tu n’y crois pas toi-même, et tu attribues fréquemment à tes mensonges et à tes artifices des effets qui sont dus en réalité à une mystérieuse puissance. Tu es une espèce de prophète malgré soi, qui raille ses prophéties, un faiseur de miracles qui pense être un escamoteur. C’est pourquoi le dirigeant suprême m’a délégué près de toi comme Initiateur. Viens à nous ! tu seras un chef de notre Œuvre, et nous te révèlerons ta mission. Viens, mon frère, si tu ne crains pas de regarder face à face la vérité, et si tu portes un cœur capable de ne pas pâlir au milieu des épreuves !

J’étais de plus en plus surpris des paroles de mon compagnon et surtout du ton dont il les prononçait.

— Qui êtes-vous donc ? m’écriai-je.

— Tu le sauras, dit-il.

Il achevait à peine, que je me sentis enlevé par de robustes bras ; avant que j’eusse pu tourner la tête et protester, j’avais un bandeau sur les yeux, un bâillon sur la bouche ; je fus emporté. Un bruit de roues sur le pavé m’apprit qu’on m’avait mis en carrosse. Tout cela ne me déplut pas ; j’ai un esprit qui s’accommode volontiers des aventures inattendues, et je m’étais désaccoutumé des craintes habituelles aux autres hommes. D’ailleurs, il me paraissait certain, d’après ce que m’avait dit le marquis Agliata, qu’on me conduisait dans quelque repaire d’Illuminés, et j’avais toujours eu le dessein d’entrer dans cette association sur laquelle il courait mille histoires ténébreuses.

On sait qu’il est assez malaisé de se rendre compte du temps qui s’écoule, lorsqu’on est plongé dans l’ombre ; je pense pourtant que le voyage ne dura pas plus de deux ou trois heures ; ce dut être à peu de distance de Francfort que s’arrêta la voiture. Une main me saisit par le bras, solidement, mais sans violence, et une voix, qui n’était pas celle du marquis, me dit avec politesse :

— Veuillez descendre, seigneur Balsamo.

J’obéis. Mes guides — car au bruit de leurs pas je reconnus qu’ils étaient trois ou quatre — mes guides et moi nous marchâmes assez longtemps ; je sentis un vent frais me passer dans les cheveux ; puis il y eut une halte de quelques minutes, pendant laquelle un son de ferraille grinçante m’indiqua qu’on ouvrait une porte. On me dit :

— Passez. Quand vous aurez compté soixante marches descendantes, vous vous arrêterez et vous attendrez.

Je m’avançai sans hésitation ; je me mis à descendre un escalier qui me parut être de pierre. Chose bien faite pour m’étonner, à mesure que je m’enfonçais dans les profondeurs du sol, je n’éprouvais pas cette sensation d’humidité renfermée, de compression, d’air plus rare, que l’on subit lorsqu’on pénètre dans une cave ou dans un autre lieu souterrain. Au contraire, il me semblait que l’espace s’élargissait autour de moi, qu’un souffle pur et sain comme les vents du large m’enveloppait, me poussait doucement ; cette descente me faisait l’effet d’une ascension ; si mon bandeau était tombé en ce moment, je n’eusse pas été surpris de me trouver sur le sommet d’une montagne, dans la vivante clarté de l’air libre, au dessus des nuées.

Après la soixantième marche, je me tins immobile, ainsi qu’on m’avait dit de le faire.

Qu’allait-il se passer ? Je ne me sentais pas inquiet, mais ma curiosité était passablement éveillée.

Mon bandeau s’envola de mes yeux. Je dis qu’il s’envola, car il fut dénoué comme par magie, et j’eus l’impression d’un battement d’ailes au-dessus de mon front.

Je regardai. J’étais dans une salle très vaste et très sombre, carrée, toute de marbre noir. Du plafond à peine visible, tant il était élevé, pendait, au bout d’une longue chaîne d’or, une lampe ronde, toute rouge, qui avait l’air d’un énorme rubis.

Pas un siège, sinon un escabeau de marbre devant une table, de marbre également, où se trouvait un parchemin déroulé à côté d’une espèce de calame. Cette salle avait la majesté sinistre d’un temple sépulcral dont le dieu serait mort.

Sur l’une des parois noires, des signes apparurent, formant ces mots :

« Oui, c’est un sépulcre. L’homme qui entre ici n’en remporte pas son cadavre, mais son âme purifiée et renouvelée. »

Je demeurai confondu de cette muette réponse à ma pensée ; peut-être avais-je pensé tout haut.

Les signes s’effacèrent et firent place à d’autres qui me dirent :

« Assieds-toi, écris, avoue. »

Cet ordre n’avait rien qui pût me surprendre ; ces sortes de « confessions écrites » ou de « testaments » précédent d’ordinaire les initiations maçonniques. Je m’assis, je pris le calame, mais il n’y avait pas d’encrier sur la table. Ne sachant comment écrire, je levai la tête, instinctivement, et je lus sur le mur sombre :

« Que ta vie trace ta vie. »

Il n’était pas difficile de comprendre que je devais écrire avec mon sang. Je tirai mon épée, et comme j’étais bon chirurgien, je pratiquai une très légère saignée à la veine de mon bras gauche, le sang en sortit goutte à goutte, et j’y mouillai la plume de roseau.

Je dois l’avouer : comme je n’avais aucune raison pour être aussi sincère avec des inconnus qui m’interrogeaient par l’intermédiaire d’une muraille, qu’avec Fra Pancrazio, mon digne geôlier et ami, je jugeai bon d’ajouter quelques agréments au récit de mes aventures. Je glissai aussi rapidement que possible sur les peccadilles qui auraient pu ne pas me faire honneur, et je mis complaisamment en lumière celles de mes actions que je crus propres à donner du relief à mes vertus. Je ne cachai pas que j’avais longtemps porté le nom d’Acharat, que j’étais assurément le fils d’un des plus puissants souverains du monde, et j’avais à peine achevé de confectionner ce panégyrique, qu’un éclat de rire retentit derrière mes épaules. Je me retournai ; personne. Quand je levai le regard vers la paroi de marbre qui s’élevait en face de moi, je lus ces deux mots flamboyants : « Tu mens ! » Un peu humilié, je reconnus que j’avais eu tort de celer la vérité, — qui, en somme, ne pouvait m’être qu’assez avantageuse, — et je repris le calame, avec l’intention formelle de montrer cette fois la plus entière franchise. Je demeurai stupide : la feuille de parchemin sur laquelle j’avais écrit n’était plus là ; une autre l’avait remplacée, en tête de laquelle je lus : « Extrait du code scrutateur » ; et cette feuille relatait les faits les plus intimes de mon existence, depuis mon entrée au couvent de Castelgirone jusqu’à l’heure présente, sans omettre un détail, sans me faire grâce même de quelques mauvaises pensées que j’avais pu avoir çà et là. Telle était la véracité de cette biographie que mes confessions sont à peine aussi véridiques. Mais ce qui me surprit plus que tout le reste, c’est que l’écriture tracée sur le parchemin ressemblait parfaitement à la mienne, ou plutôt était la mienne véritablement. Étais-je donc dans un lieu où la nécessité de dire vrai annulait la faculté de mentir ? Je me sentis pénétré de respect, et j’attendis avec une certaine angoisse.

L’attente ne fut pas longue. Je ne tardai pas à remarquer je ne sais quelle lente agitation de formes nuageuses de l’autre côté des murailles. Les parois que j’avais crues de marbre devaient être formées d’immenses lames de verre ou de cristal ; je regardai attentivement ce qui s’ébauchait derrière leur transparence obscure. Des lignes, des couleurs s’affirmèrent bientôt, composant des visages, des costumes, des attitudes ; et tous ces êtres, qui se mouvaient silencieusement, paraissaient vivants, mais d’une vie singulière qui éveillait l’idée d’une résurrection plutôt que de la vie elle-même.

A travers le mur qui me faisait face se dessina un palais de granit rose, sur la terrasse duquel deux hommes en robes somptueuses étaient couchés nonchalamment, le coude dans des coussins de soie ; autour de ce groupie, de jeunes esclaves nues formaient des rondes silencieuses, en agitant leurs bras où étaient attachées des ailes d’ibis et de cigognes qui rafraîchissaient l’air ; l’un des hommes portait la couronne à douze pointes des premiers Pharaons, et tenait dans sa main pendante un sceptre de métal incrusté de pierreries, qui semblait près de tomber, comme la houlette d’un pâtre endormi ; l’autre, coiffé de la mitre des grands-prêtres, avait auprès de lui, sur sa couche, une longue crosse d’ébène, où s’enroulait une couleuvre d’or, image de son dieu. Le prêtre et le roi demeuraient immobiles, le front vers le ciel. Au pied du palais s’étendait une plaine énorme, toute jaune de sable, où une multitude d’hommes, ceux-ci attelés à des chariots, ceux-là portant sur leurs épaules des pierres et des sacs de terre, cheminaient péniblement vers une colossale pyramide, encore inachevée, là-bas, sous l’azur éclatant du ciel. Ils se courbaient, ils chancelaient ; plusieurs se laissaient choir et ne se relevaient pas. Bien qu’ils fussent assez éloignés, il m’était possible de distinguer leurs traits ; il y avait sur tous les visages l’expression d’une antique fatigue, d’un incomparable désespoir. Par instants, la multitude faisait halte ; elle regardait avec des yeux pleins de colère le monument gigantesque, jamais terminé, et l’on eût dit qu’elle ne voulait plus peiner, suer, souffrir. Mais alors le pharaon et le pontife se dressaient sur la terrasse du palais de granit rose, abaissant vers la foule, l’un son sceptre, l’autre sa crosse, qui s’allongeaient, se multipliaient, devenaient démesurés et innombrables ; et cette nuée de bâtons, où la couleuvre divine ajoutait des milliers de lanières, fouaillait furieusement la multitude, la forçant à reprendre, défaillante et pantelante, son éternel labeur.

Je me tournai vers une autre paroi.

Un peuple victorieux revenait vers sa ville, dans une poussière de soleil. A leur mâle fierté, autant qu’à leurs boucliers de bronze, je reconnus des Grecs Lacédémoniens. Avec des fleurs et des sourires, de belles jeunes femmes accouraient au-devant des vainqueurs ; celles-là qui cherchaient en vain leurs époux ou leurs frères, n’avaient pas de larmes dans les yeux ; plus loin, sur les murs de la cité glorieuse, les vieillards étaient rassemblés, paisibles, augustes, pleins d’une joie sereine, et levant vers le ciel leurs bras reconnaissants. Mais, autour de la ville, dans les plaines où le bœuf creuse son sillon, il y avait, en grand nombre, des créatures lasses, viles, courbées, qui ne se réjouissaient pas ; c’étaient les esclaves des hommes libres ; ceux qui n’avaient d’autre patrie que l’ignominie et le travail sans salaire, et dont la vie n’était qu’une éternelle défaite.

Devant la troisième muraille, je frissonnai d’horreur.

Les uns suspendus à un plafond de pierre par des cordes noueuses qui leur déchiraient les aisselles, les autres étendus sur des chevalets, ceux-ci les pieds dans les ceps, ceux-là le cou dans le carcan, des hommes, des femmes, des enfants aussi, nus, saignants, tordus, crispaient affreusement leurs membres, et toutes les faces étaient convulsées par la grimace des suprêmes douleurs. Au milieu de l’espèce de caveau où palpitaient ces formes tragiques, une large cuve fumait au-dessus d’un grand feu, et dans la cuve se tordaient d’effrayants suppliciés. Cependant, assis sur de grands sièges au fond du souterrain, et dominant les tourmenteurs et les tourmentés, des prêtres vêtus de rouge considéraient cette scène ; il y avait sur le mur un grand crucifix de bois noir.

Je fermai les yeux ; quand je les rouvris, j’avais été transporté devant le quatrième mur, et je ne pus m’empêcher de sourire.

Dans un boudoir de dentelle et de soie, des lampes, où tremblaient des flammes parfumées, faisaient miroiter les étoffes, étinceler les dorures des boiseries ajourées, et mettaient comme du soleil dans les paysages des tapisseries et dans les camaïeux des portes, où l’on voyait des nymphes grasses et roses ne se dérober qu’à demi aux étreintes de quelque satyre ou bien mouiller, avec une audace provocante, le bout de leur pied blanc dans l’eau. Accoudés à une table où la mousse du vin de champagne débordait des verres, il y avait un homme et une femme qui soupaient. Je les reconnus, ayant souvent vu leurs images. C’était un roi de France, et la reine de ce roi. Elle était toute jolie avec sa lèvre impertinente qui riait, avec ses deux ou trois mouches qui endiablaient son visage d’ange, sous la poudre qui s’envolait un peu à chaque mouvement de sa tête. Le roi bâillait. Mais elle tendit le bras comme pour dire : « Regarde ! » et de l’autre côté d’une tenture à demi soulevée, le roi put apercevoir, dans la pénombre d’une petite chambre, une pâle figure de jeune fille nue, qui reculait tout effarée. Il regarda longtemps ; sa bouche lasse, dont la lèvre pendait, eut un sale sourire. Alors Louis XV et Mme du Barry se mirent à manger et à boire, en causant ; ce qu’ils se disaient devait être étrange, car leurs yeux s’allumaient, et quoique seuls, ils n’osaient se parler que tout bas. Ce spectacle n’était pas pour me déplaire tout à fait ; ma vertu s’accommode volontiers d’un peu de débauche. Mais soudain, je pensai que je devenais fou. Le champagne dans les cornets apparut épais et rouge, et chaque fois que le couteau de l’un des convives tranchait l’aile d’une perdrix, il me semblait que, de la bête morte, il suintait quelque chose de rouge aussi ; en même temps je vis que, sur les peintures et sur les tapisseries des cloisons, les figures n’étaient plus des nymphes ni des satyres, mais de misérables hommes, assis sur des pierres de cachots, la tête appesantie, ou des bûcherons dans des forêts, le visage tout baigné d’une sueur mêlée de larmes, ou des laboureurs, le pied sur leur pioche, déguenillés, livides, ou des femmes furtives, en haillons, tenant entre leurs bras quelque chose d’enveloppé, qui était un enfant, et le déposant, sans oser le regarder une dernière fois, dans le trou noir d’une muraille. Ni le roi ni la favorite ne paraissaient remarquer ces changements. Non, ils ne s’apercevaient pas que les parois de la chambre étaient maintenant décorées de leurs victimes vivantes ! Louis XV buvait le vin rouge et d’un air satisfait faisait claquer sa langue. Il eut même un geste d’insouciance dédaigneuse, et je crus comprendre, au mouvement de ses lèvres, qu’il prononça cette parole qui lui a été, depuis, si souvent reprochée : « Après moi la fin du monde ! » Tout à coup le flacon de champagne, sans que personne l’eût poussé, se renversa sur la table, et avec d’horribles glous-glous il en sortit un flot écumeux, qui couvrit toute la nappe, souilla les vêtements des convives, se répandit sur les fleurs du tapis, s’enfla, bouillonna, devint très large et gagna les murs, comme si tout le sang de la France martyrisée eût jailli de la bouteille. Sous cette marée montante disparurent, toujours souriants, Louis XV et Mme du Barry, et les meubles, et les sinistres tentures, et toute la chambre. Je ne vis plus rien qu’un vaste ruissellement pourpre qui fumait et moussait, et c’était comme un sanglant déluge dont l’opacité ne laissait même pas transparaître les ruines qu’il roulait, et où je distinguai seulement, après quelques minutes qui me parurent démesurément longues, deux épaves flottantes, bientôt submergées : Un sceptre et une croix.

Les visions s’effacèrent. Je n’avais plus autour de moi que le silence, la solitude, l’ombre ; je méditais, sentant des pensées nouvelles sourdre en mon cerveau.

Bientôt il me sembla que la dalle sur laquelle je me tenais debout remuait, s’élevait ; si, par pusillanimité, j’avais fait un pas en avant ou en arrière, je serais tombé et me serais rompu le crâne contre le marbre ; je ne bougeai pas, prêt à tous les périls, résolu à braver toutes les épouvantes. La dalle ne cessait pas de monter, me portant. Une splendeur de torches enflammées éblouit mes yeux ; mon corps émergea dans une autre salle, de marbre blanc, où, sur des gradins circulaires, étaient assis des hommes en nombre imposant, vêtus de longs frocs rouges, le visage à demi-caché sous des cagoules, sans insignes, immobiles.

L’un d’entre eux, — j’ai su plus tard que c’était le chef des époptes, — me dit sans se lever :

— Tu as vu ?

— J’ai vu, répondis-je.

— As-tu compris ?

— J’ai compris.

Il ajouta :

— Regarde encore.

A quelques pas devant moi resplendissait une table surchargée de pierreries et de monnaies d’or ; sur cet amas de richesses étincelaient un sceptre, une couronne, une épée ; et j’admirai, au pied de la table, sur un coussin de pourpre, une crosse d’évêque avec des ornements épiscopaux.

Le chef des Époptes reprit :

— Si cette couronne, ce sceptre, et ces autres monuments de la dégradation et de l’imbécillité humaines tentent ton orgueil, si c’est là qu’est ton rêve, si tu veux aider les rois à opprimer les hommes, nous pouvons te placer sur un trône, car notre volonté a ce nom : la toute-puissance ! Mais notre sanctuaire te sera fermé, et nous t’abandonnerons aux suites de ta folie. Veux-tu, au contraire, te dévouer à rendre les hommes heureux et libres ? sois alors le bienvenu. Homme, interroge ton cœur et choisis.

Je ne pus m’empêcher de songer, à part moi, qu’il y avait quelque chose de plaisant dans cette offre de la royauté, faite au fils d’un passementier de Palerme, qui, naguère, eût volontiers cédé pour un plat de macaroni tous les droits qu’il aurait pu avoir aux trônes de la terre. Mais je me gardai bien de paraître surpris ; je promenai un regard de dédain sur ces insignes de la grandeur terrestre, et faisant un pas en avant, je renversai de la main la couronne, les florins d’or et les pierreries. J’avoue que les spectacles que l’on m’avait offerts avaient fait une profonde impression sur mon esprit ; d’ailleurs, j’avais une manière de soupçon que, si j’avais accepté la couronne, on se fût bien gardé de me la donner.

Je m’écriai, avec une emphase convenable :

— Que tous les rois périssent écrasés sous leurs trônes !

Alors le grand Épopte se leva :

— Joseph Balsamo, je vais recevoir ton serment.

Derrière le chef des prêtres, le mur de marbre blanc se disjoignit, et dans l’écartement apparut un autel, où un grand crucifié, — qui n’était pas une vaine image, mais un homme véritable avec une plaie saignante au côté, — soupirait dans les affres de l’agonie.

Je m’agenouillai.

— Au nom de Jésus de Nazareth, qui est le Dieu des pauvres et des opprimés, dit le prêtre, jure de briser les liens charnels qui t’attachent encore à père, mère, frère, sœur, épouse, parents, amis, maîtresses, rois, chefs, bienfaiteurs, et tout être quelconque à qui tu aurais promis foi, obéissance, gratitude ou service.

L’obligation de renoncer aux liens charnels qui m’attachaient à ma femme me troubla quelque peu. Je pensai que ma chère Lorenza ne manquerait pas de désapprouver cet engagement-là ; mais, remarquant que ces mots « liens charnels » pouvaient être entendus de diverses façons, je répondis :

— Je le jure.

— Jures-tu de renier le lieu qui te vit naître, pour monter dans une autre sphère, où tu n’arriveras qu’après avoir abandonné ce globe empesté, vil rebut des cieux ?

Comme Palerme est, à tout prendre, une ville assez maussade, où j’avais beaucoup de créanciers, je ne vis aucun inconvénient à la renier et je dis :

— Je le jure.

— Jures-tu de révéler au chef, qui te sera connu dès aujourd’hui, ce que tu auras vu ou fait, lu ou entendu, appris ou deviné, et même de rechercher et d’épier ce qui ne s’offrirait pas à tes yeux ou à tes oreilles, pour le lui confier ?

Cela ne me déplut pas, car je suis curieux et bavard.

— Je le jure.

— Jures-tu d’honorer et de respecter le poignard, l’épée et les autres lames, l’aqua-tofana, la cantarelle et les autres poisons, comme des moyens sûrs, prompts et prudents, de délivrer le monde, par la mort ou par la folie, de ceux qui cherchent à avilir la vérité ou à l’arracher de nos mains ?

— Je le jure.

— Jure encore que tu éviteras l’Espagne, Naples, et toute terre maudite.

— Je le jure.

— Jure enfin, ô mon frère ! que tu fuiras la tentation de dévoiler les mystères auxquels tu vas être initié et le secret qui te sera connu. Songe que le tonnerre n’est pas plus rapide que la mort qui te frapperait à l’heure même de ta trahison, en quelque lieu du monde que tu fusses !

— Je le jure.

Un grand silence se fit. J’attendais, toujours à genoux, un peu inquiet. La curiosité d’être initié aux derniers mystères, de connaître le secret suprême, ne m’empêchait pas de penser avec une espèce de frisson aux cérémonies cruelles par lesquelles se complétait, à ce qu’on m’avait assuré, l’affiliation à la secte des Illuminés.

Le chef des Époptes dit

— Lève-toi. Ce n’est pas dans cette salle que la Parole te sera communiquée. Vois-tu cette porte qui est dans la muraille, à ta droite, et qui paraît fermée ? Va vers elle, pousse-la, entre, et que le grand Architecte de l’Univers te protège !

On voudra bien convenir que ces mots n’avaient rien de très rassurant ; le grand Architecte de l’Univers pouvait avoir d’autres soins en tête ; néanmoins, je fis bonne contenance, et je me dirigeai vers la porte que l’on m’avait indiquée.

Qu’allais-je voir ? quelles épouvantes allais-je rencontrer ?

J’avais ouï parler de fantômes agitant des chaînes autour de précipices où ils vous forçaient à vous jeter, de cent poignards dirigés sur votre poitrine, de verres de sang qu’il fallait boire, de cuves bouillantes où il fallait se plonger tout entier.

Je poussai la porte de marbre et m’engageai dans un corridor absolument obscur, qui me parut très étroit.

Pourquoi le célerais-je ? j’avais peur ; je sentais des gouttes de sueur froide me mouiller le front et les tempes.

Soudain le sol manqua sous mes pieds ; je me crus englouti, et je fis entendre un cri désespéré, en fermant les yeux.

Il est probable que je ne tombai pas de bien haut, car je ne me fis aucun mal ; mais mon étonnement fut plus grand que si je fusse arrivé dans le plus profond des enfers, au milieu de diables agitant leurs fourches.

J’étais dans un cabinet de travail, peu vaste et simplement meublé d’une table, de quelques chaises, d’une bibliothèque qui devait contenir deux ou trois cents volumes. Sous la lueur d’une lampe, dont un abat-jour vert isolait la clarté, un homme, qui me parut jeune encore, feuilletait un gros livre, la tête penchée ; il avait devant lui deux tasses de porcelaine blanche, à côté d’une théière d’où sortait une légère fumée.

— Ah ! ah ! c’est vous, monsieur Joseph Balsamo ? dit-il.

Il avait tourné son visage vers moi. C’était un jeune homme, en effet ; il ne devait pas avoir plus de trente ans. Sous des cheveux si blonds qu’ils paraissaient presque blancs, comme ceux des tout petits enfants, sa figure, un peu pâle, était souriante ; il avait dans ses yeux bleus, très grands, une douceur profonde, et comme une candeur de vierge. Je remarquai qu’il portait une robe de chambre à ramages, d’une couleur presque éteinte, et qu’il avait aux pieds des pantoufles brodées.

— Donnez-vous la peine de vous asseoir, reprit-il en italien, mais avec un accent allemand très prononcé ; je suis heureux de faire votre connaissance.

Je pris place sur le siège qu’il m’indiquait, ne sachant que croire ni que dire. Il poursuivit :

— Eh bien, que pensez-vous de nos petites diableries ? Au reste, j’avais bien recommandé qu’on vous épargnât les épreuves grossières qui ne sont utiles que pour frapper et confondre les âmes banales ; je suppose que l’on s’est conformé à mes instructions.

Il avait des façons familières, cordiales, un air très simple qui ne paraissait nullement affecté.

— Qui êtes-vous donc, monsieur ? demandai-je.

— Ah ! c’est juste ; vous ne me connaissez pas ; votre curiosité est légitime. Eh bien ! mon cher comte, je suis le baron Spartacus de Weisshaupt, pour vous servir, si j’en suis capable.

Le baron de Weisshaupt ! cet homme qui était là, devant moi, sous sa lampe, au coin de son feu, c’était le terrible rêveur qui, avec le baron de Knige, qu’on appelait Philon, avec Swach, qu’on nommait Caton, avec le marquis de Constanza, qu’on appelait Diomède, avec le libraire Nicholaï, qu’on nommait Lucien, avait fondé l’association de l’Aréopage ; le chef à qui obéissaient les initiés de tout grade, les Novices, les Minervaux, les Mineurs, les Majeurs, les Époptes, les Régents, les Philosophes et les Hommes-rois eux-mêmes ; le tout-puissant qui d’un signe pouvait faire se lever cent poignards et tomber cent cadavres, et qui, lorsqu’il lui plairait, précipiterait contre les trônes les cinquante mille initiés de Bavière, les quatre-vingt mille maçons de Prusse, et les deux cent mille Illuminés de Russie, de Hollande et de France !

— On exagère un peu, dit-il avec un sourire, car il comprit à quoi je songeais. Mais le fait est que nous disposons de quelque influence, et que nous avons des projets assez élevés. Tenez, au moment où vous êtes entré, je m’occupais précisément d’une affaire passablement importante, dans laquelle vous nous serez de quelque utilité, je suppose.

— Parlez, répondis-je.

— Oh ! ce n’est qu’un commencement. Il s’agit de déshonorer la royauté en compromettant la reine de France. Mais restez donc assis, mon cher monsieur Balsamo, et permettez-moi de vous verser une tasse de thé.

FIN DU LIVRE PREMIER

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