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Véritables mémoires de Cagliostro

LIVRE DEUXIÈME LE COLLIER DE MYRIA (continued 2)

Reading edition

— En partie. Mais vous êtes femme à apporter plus d’un changement à votre rôle. Êtes-vous certaine que vous ne vous moquez pas de notre excellent prince, et de moi par dessus le marché ?

— Pour ce qui est du prince, avouez qu’il mérite qu’on se gausse de lui. Outre qu’il y a quelque chose de plaisant dans sa passion pour la reine, n’ai-je pas lieu de me plaindre du peu de cas qu’il fait de moi ? Je pense que ma personne, quoique un peu incomplète, vaut bien un hommage à moi seule adressé, et cela m’ennuie de changer de nom après les lumières éteintes. Quant à me moquer de vous, vous n’y songez pas, mon cher comte. Je n’ai garde de me frotter à un sorcier de votre force.

— Ainsi, vous ne voulez rien me dire ?

— Que vous dirai-je que vous n’ayez vu hier dans une carafe ou lu ce matin dans les yeux de Lorenza ? Je suppose que vous raillez.

— Comtesse, prenez garde ! Un premier succès vous donne beaucoup d’audace, et vous avez tort de ne pas rester mon amie.

— Vous aimez trop votre femme pour avoir besoin d’amies. D’ailleurs, de quoi vous plaignez-vous ? Ne vous ai-je pas bien servi ? Tout ne va-t-il pas à votre souhait ?

— Peut-être. Mais je n’aime pas les réussites qui m’étonnent. Tenez, mettez-moi au courant. Quelques mots seulement, ne fût-ce qu’à l’oreille, mignonne ?

A ce mot familier, qui lui remit probablement en mémoire des complicités oubliées, Jeanne eut une rougeur, puis un sourire.

— Bon ! dit-elle, penchez-vous.

Je m’inclinai ingénument. Elle coupa de ses petits ciseaux une demi-aune du galon d’or de mon habit, et le jeta dans sa corbeille à parfilage.

— Voilà ce qu’on gagne, dit-elle, à tourmenter les femmes.

Je pris congé d’elle, assez mal satisfait, sachant que je n’obtiendrais rien de plus. Quant à mon galon, bien qu’il pût valoir une dizaine de louis, je m’en souciais peu. Ce petit pillage était usité chez les gens du meilleur ton, et l’on risquait moins à traverser la forêt de Bondy qu’à faire des visites d’après-midi chez les jolies parfileuses. Ce qui me parut certain, c’est que la comtesse, tout en aidant à l’entreprise convenue, intriguait aussi pour son propre compte. Comment osait-elle se séparer d’alliés tels que nous dans une affaire aussi redoutable ? Cela n’était explicable que par un excès de cette audace féminine qui ne recule devant rien et arrache au besoin leur proie aux lions affamés. Quoiqu’il en fût, j’aurais voulu savoir où était le collier, d’autant plus que Lorenza était fort désireuse de le voir. Poussé par un vague pressentiment, je me fis conduire à Versailles, et je me dirigeai à pied du côté de Trianon. J’admirai l’élégance de ses arbres et de ses bocages mystérieux. Je méditai sur cette décadence rapide de la majesté souveraine qui, après s’être dressée à Versailles et au Louvre dans sa pompe hautaine, était tombée de jardin en jardinet, de parc en bosquet, de palais en petite maison. Catherine de Médicis finissait en bergère de Watteau.

Tout à coup, un tumulte, des cris, des « Noël ! » un roulement de carrosses, de lourdes grilles roulant sur leurs gonds, pendant que les tambours battent aux champs et que les sentinelles présentent les armes ! Myria-Antoinette d’Autriche, reine de France, revenait de la promenade, et son équipage entrait dans la cour pavée. J’y pénétrai à la suite de ses gens et me tins à respectueuse distance.

Non, non ! il ne m’était pas possible d’en douter : c’était bien elle ! J’avais cent fois éprouvé la justesse de mon regard dans de pareilles observations, et, si l’on veut se souvenir de mes erreurs de jeunesse, on m’accordera quelque connaissance des femmes. Peu de gens savent déshabiller ces adorables poupées aussi sûrement que moi. Véritablement, je ne m’y trompe guère. D’ailleurs, je l’avouerai irrévérencieusement, je fus cruel et impudent dans mon investigation. Mon regard dissipa les vêtements blancs, flottants et légers, dont s’entourait cette déesse de la terre ; sa beauté, sous ces tissus, m’apparut sans voile et dans toute sa splendeur. C’étaient bien les formes superbes, les souplesses et les rondeurs qu’on n’avait pas craint de fixer sur l’ivoire. Les ondulations de la démarche, la mollesse des mouvements décelaient cette plénitude de contours harmonieux dont la perfection fait oublier l’attrait des beautés juvéniles. Ce genou qui se moulait dans l’étoffe m’avait été dévoilé, dans sa blancheur immaculée, à l’initiation d’Isis : — et ce qui me troublait le plus, ce qu’il faut pourtant que je dise, c’est que j’étais sûr, pour l’avoir bien regardé, que le médaillon du prince Louis n’avait pas été fait sans modèle.

Ainsi, la partie était gagnée. Restait à connaître le but poursuivi par la petite comtesse, que la situation obligeait à traiter avec ménagement. Lorenza avait souvent eu à cet égard des idées étranges, que j’avais volées à son sommeil. Une fois, nous avions couché à Versailles, chez la belle Jeanne, qui avait un pied à terre près du Château ; on nous donna un lit où la comtesse avait dormi la nuit précédente. La sensibilité des nerfs de ma femme était si parfaite qu’elle se sentit fort troublée en se plaçant entre les draps où avait reposé notre amie. J’essayai de calmer son agitation ; elle me parla, les yeux fermés ; elle voyait en songe Jeanne découronner Myria, et revêtir la pourpre royale !… — Je n’osai pas prolonger cette expérience qui m’effraya un peu. D’ailleurs, dans de pareilles circonstances, Lorenza me procurait des distractions naturelles ; comme, pour l’interroger, j’étais obligé de projeter mon regard au creux de sa poitrine, je ne pouvais m’empêcher de regarder à côté, ce qui la réveillait et lui faisait dire en riant : « Mais ne pense donc pas à deux choses à la fois ! »

Cependant, j’étais reparti pour Paris à grandes guides, et j’y trouvai Lorenza fort inquiète de moi. Le prince Louis était venu et m’attendait.

— Je serai premier ministre avant un mois ! me dit-il, plus rayonnant encore que de coutume.

Il ne m’appartenait pas de lui insinuer le contraire ; je le laissai avec ma femme, et me retirai dans mon cabinet pour écrire au baron de Weisshaupt.

J’étais occupé à annoncer notre triomphe au chef des Aréopagistes, quand on m’annonça le père Loth, religieux minime que j’avais rencontré deux ou trois fois chez madame de Valois. C’était un gros moine, fort bon enfant, lourd, mais d’un esprit assez délié, qui avait obtenu de prêcher devant le roi, par la protection du grand aumônier de France. Je me souviens même, à cette occasion, que la comtesse l’avait désolé, en affirmant qu’il « prêchait comme une pantoufle ».

Le révérend père entra, s’assura par un coup d’œil que nous étions seuls, et me fit un signe maçonnique après lequel je lui tendis la main.

— On vous trompe, dit-il, et l’on trompe aussi le prince Louis.

Il ajouta :

— Prenez garde qu’une affaire de cette importance ne finisse par un étroit scandale, retombant sur vous, et qui ne vous serait d’aucun profit.

Il me fit un geste de discrétion et de fraternité, reprit l’allure pesante qu’il avait quittée en me parlant, et sortit.

Je courus retrouver Lorenza et le prince, qui parurent surpris de me voir revenir si vite.

— Prince, dis-je vivement, quels gages certains avez-vous de la faveur dont vous vous flattez ?

— Celui-ci d’abord, fit-il en portant la main au médaillon qu’il avait au cou.

— Ensuite ?

— Que vous dirai-je ? Des sourires, des signes imperceptibles auxquels les yeux ne se trompent pas.

— Peu de choses, répondis-je. Craignez les pièges et les erreurs. Vous savez que j’ai la prescience ; écoutez-moi. Vous demanderez à voir la personne.

— C’est une hardiesse inouïe !

— La fortune est aux audacieux. Il faut aussi qu’elle vous écrive. Exigez-le.

— J’obéirai, cher comte.

— Que ce conseil reste entre nous !

— Je vous le promets.

Là-dessus le prince nous quitta, et je dis à ma femme :

Lorenza, sais-tu ce que je prévois ? c’est que notre petite comtesse va être bien embarrassée.

— Oh ! dit Lorenza, pourquoi ? Tu es bien étrange d’avoir une aussi bonne opinion des reines, toi qui connais si bien les femmes.

VII D’un entretien que j’eus dans un carrosse avec le grand aumônier de France, et de la conclusion que j’en tirai.

Je sortais avec Lorenza de la loge d’Isis où nous venions d’initier trente-six nouvelles profanes. Ce qui m’avait le plus frappé, c’est la quantité singulière de belles personnes qu’il y a en France, et encore je n’avais pas pu en juger par leurs visages.

Sur plus de cent initiées, qui s’étaient associées à nos travaux, il aurait été impossible d’en citer quatre qui fussent mal faites. Peut-être les laides fuyaient-elles la Lumière.

En quittant le Temple, nous montâmes dans notre carrosse ; quelqu’un nous y avait devancés ; c’était le cardinal de Rohan. Autant que j’en pus juger à la clarté des lanternes, il était rayonnant en même temps que solennel, comme un homme qui vit en communauté avec quelque grand mystère. Il me baisa pieusement la main et salua Lorenza avec un embarras que je dissipai d’un mot.

— Elle ne nous entendra pas, fis-je, en posant le bout du doigt sur le front de ma femme.

— Eh bien, me dit le cardinal, pendant que le carrosse nous emportait, je vous ai obéi, et j’ai réussi.

— La personne… vous a écrit ?

— Elle m’a écrit. J’ai ses lettres.

— Prince, dis-je gravement, vous avez été choisi pour de grandes choses. J’en suis heureux, car je vous aime. Dans les événements qui se déroulent autour de vous, vous serez soutenu par une puissance inconnue. Ne lui résistez pas, et n’ayez jamais avec moi de fausses délicatesses. En tant que votre maître dans la Doctrine, je vous commande de me montrer les lettres que vous avez reçues.

— Il eut un instant d’hésitation, tira enfin d’un petit portefeuille rouge quelques billets qu’il me tendit. J’ordonnai à mon heiduque de faire arrêter la voiture et, m’approchant de la vitre, je dépliai les lettres.

L’écriture m’en était parfaitement connue ; le papier, la poudre, l’encre étaient bien ceux dont Myria usait ordinairement ; il n’y avait rien à reprendre à tout cela ; je n’eusse pas mieux fait moi-même. Néanmoins, ma défiance n’en fut pas diminuée. Au contraire. Ces billets étaient trop vrais.

Quelques-uns, insignifiants, avaient trait à des services rendus ; — celui-ci me parut important :

« Le ministre (c’était de cette façon que Myria avait coutume de désigner le sultan) est en ce moment-ci dans mon appartement. J’ignore combien de temps il y restera. Vous connaissez la personne que je vous envoie. Confiez-lui la cassette et restez où vous êtes. Je ne désespère pas de vous voir aujourd’hui. »

— Par qui ce billet vous a-t-il été remis ? dis-je au prince.

— Par M. Delesclaux, le valet de chambre de la reine.

— Où ?

— Chez Mme de Valois.

— Vous connaissez bien M. Delesclaux ?

— Sans doute, je l’ai vu plus de cent fois. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Parce qu’un collier de deux millions peut s’égarer. A votre place, j’aurais aimé à le remettre en mains propres.

— Le billet n’est-il pas suffisant ? D’ailleurs, j’ai été remercié le lendemain.

— Par qui ?

— Par la personne elle-même.

— Où donc ?

— Dans la galerie de l’Œil-de-Bœuf, en présence de toute la cour.

— Que vous a-t-elle dit ?

— Elle ne m’a rien dit ; elle passait. Mais elle m’a regardé et m’a souri.

— Vous n’avez pas la vue basse ?

— Non, certainement, s’écria le prince. Prenez-vous plaisir à me railler ?

— Je ne vous raille pas, mon cher fils. Ce que j’en dis est dans votre intérêt.

— Deux jours après, Bœhmer a écrit à la reine pour la remercier d’avoir accepté le collier.

— Et qu’a répondu la reine ?

— Rien.

— La lettre peut avoir été interceptée.

— Et le ciel peut tomber sur la terre, dit le cardinal, auquel cas nous serions tous écrasés. Si Bœhmer, joaillier de la cour, qui a ses libres entrées auprès de Sa Majesté, ne sait pas lui remettre une lettre, il n’y a rien de sûr au monde.

— En effet, Bœhmer n’est pas un sot, quoiqu’il ait épousé sa femme.

— C’est un rusé compère, je vous l’affirme. Quand il a dû réduire de deux cent mille livres le prix de ce maudit collier, j’ai cru qu’il en mourrait.

— Cette réduction, prince, n’est pas royale ?

— A qui le dites-vous ? Prenez-vous-en à la petite comtesse. La reine, disait-elle, se dégoûtait du collier, qu’elle n’osait porter, l’ayant refusé des mains de son époux. Elle en était excédée, elle le trouvait trop cher, elle offrait de le rendre…

— Êtes-vous bien sûr de ce dernier point ?

— Bœhmer est là pour l’affirmer, puisqu’il a préféré consentir à ce rabais énorme.

— Et, là-dessus, tout s’est arrangé ?

— Tout, sauf que le collier n’est pas payé.

— La reine a du temps devant elle, et vous êtes assez riche, cardinal, pour intervenir.

— Hum ! fit le prince Louis, les affaires de mon cousin de Guéméné ont fort dérangé les miennes.

— Vous avez des amis.

— Les amis qui prêtent un million sont rares.

— Un million ! Quelle bagatelle ! Ne suis-je pas là ?

— Vous, comte ?

— Moi-même. Nous causerons de ce détail quand il en sera temps.

— Eh bien, dit le prince, à qui les larmes montaient aux yeux, je ne veux rien vous cacher. Il y a une chose que je ne me croyais pas le droit de révéler. N’importe, ajouta-t-il, en ployant le genou, — et je pense qu’il se fût agenouillé si le carrosse n’eût été trop étroit, — n’importe, comte, vous saurez tout. La reine ne m’a pas seulement écrit ; elle m’a accordé sa divine présence.

Je regardai le cardinal. Il faisait la roue, les yeux baissés. Il me fit l’effet d’un paon et d’une oie à la fois. Je dois ajouter que cet air ne lui était pas ordinaire ; c’était un gentilhomme d’église de fort belle apparence.

Je repris :

— Vous avez vu la reine ?

— Je l’ai vue.

— De près ?

— De près. Je lui ai parlé.

— Quand ?

— Avant-hier.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu me le dire hier ?

— Parce que… hier… Je ne puis achever.

— Prince, dis-je, pendant que les chevaux se remettaient au trot, je vous jure qu’il y va de votre salut en ce monde. Me promettez-vous une entière et pleine franchise ?

— Oui.

— A quelle heure et dans quelles circonstances avez-vous vu la personne dont nous parlons ?

— Dans la nuit d’avant-hier, à Versailles. Voici ce qui s’est passé. Mme de Valois, que vous me semblez méconnaître, mon cher comte, m’avait prévenu que je recevrais ce soir-là la récompense de mon dévouement et de ma fidélité. Je suis entré, onze heures sonnantes, par la porte des Réservoirs et, passant sous bois, j’ai descendu le tapis vert pour pénétrer dans le bosquet de Vénus, où rendez-vous m’avait été donné. Le baron de Planta m’accompagnait ; je le priai de s’éloigner et restai seul. Tout à coup un domino parut ; c’était la petite comtesse. « Je sors de chez la reine, me dit-elle ; elle est très contrariée et ne pourra prolonger l’entretien aussi longtemps qu’elle l’eût désiré. Mme Élisabeth et Mme la comtesse d’Artois l’accompagnent. Pourtant, elle trouvera le moyen de s’échapper et de vous dire un mot. » Au bout d’un moment, je vis paraître une forme blanche et majestueuse qui s’avançait légèrement vers moi. Comte, c’était elle ! Je fléchis le genou en balbutiant des protestations d’amour et de respect. « Vous pouvez espérer, me dit une voix émue, que le passé sera oublié. » Et ma reine bien-aimée me tendit une rose, dont je m’emparai en baignant de larmes la main qui me la présentait.

— Comment était habillée Sa Majesté ? demandai-je.

— Ah ! je la vois encore ! Elle avait une longue robe blanche de linon moucheté, un mantelet blanc, et une thérèse qui me permit d’admirer le doux visage qu’elle inclinait vers moi.

— Il faisait bien nuit pour voir tant de choses, répondis-je. Enfin, mon cher prince, vous n’avez aucun doute sur la réalité de l’apparition ?

— Et la voix ? et la rose ? répondit-il. Je vous jure que c’est bien à ma souveraine adorée que j’ai parlé dans le bosquet de Vénus. Mes yeux et mes oreilles n’ont pu s’y tromper. Quels étranges soupçons avez-vous donc, comte ? Croyez-vous qu’il soit si facile d’entrer dans les résidences royales, où la surveillance la plus rigoureuse est exercée ? Si les barrières s’abaissent devant moi, si les gardes restent muets, c’est qu’on me sent protégé par une influence toute-puissante. Au surplus, puisque mon faible mérite et mon dévouement absolu ne vous expliquent pas tant d’indulgence, songez que Joseph II arrive à Paris pour négocier l’emprunt refusé par Breteuil, et que le pouvoir de sa royale sœur n’aura pas de bornes quand nous serons au ministère.

— Ainsi soit-il, répondis-je ; mais vous me devez la fin de votre histoire.

Le prince continua :

— Je me relevais, quand la comtesse de Lamotte-Valois se rapprocha précipitamment de nous. « Venez, dit-elle à la reine, venez vite. Madame et Mme la comtesse d’Artois sont là. » La reine partit alors, non sans avoir appuyé sa blanche main sur mes lèvres.

— Et hier soir, cardinal, je parie que vous l’avez revue ?

— Je l’avoue, dit-il.

— De plus près ?

Le prince se leva en rougissant.

— Je vous crois trop bien élevé, comte, pour m’interroger davantage.

— A merveille, dis-je, je n’ignore plus rien de ce que je voulais savoir. Quand retrouverez-vous la personne ?

— Jeudi. Vous savez que c’est le jour de l’Assomption et que j’officie à Versailles.

— Dieu vous bénisse ! Je vous demande quand vous la retrouverez… en tête à tête ?

— Dans huit jours, ainsi que la comtesse me l’a promis.

— Non. Vous la verrez après-demain, ici, après la prochaine tenue de la loge d’Isis.

— Y pensez-vous ?

— Assurément. Et pour que vous n’en doutiez pas, je vous invite à souper avec elle.

Le prince, pour qui j’étais un oracle, n’osa pas répliquer ; moi-même je ne soufflai plus mot.

Le carrosse fit halte devant ma porte.

Dès que nous fûmes seuls, Lorenza et moi :

— Eh ! santo padre ! me dit-elle, que t’es-tu avisé de lui promettre ?

— Tu nous écoutais, curieuse ?

— Un peu. Tu es donc bien sûr que ce n’est pas Elle ?

— Qu’importe ? De toutes façons, nous aurons la convive promise. Si elle ne se nomme pas Myria en effet, je saurai bien découvrir qui elle est, et je la prierai de venir.

— Mais si c’est Myria ?

— Alors, je le lui ordonnerai.

VIII Où je ne cache pas mon opinion sur les autres et sur moi-même.

Le souper que j’avais « prophétisé » n’eut pas lieu, et cela faute de convives. En revanche, il y eut un déjeuner fort divertissant à l’abbaye de Clairvaux. Je n’y étais point, mais le père Loth m’en a raconté les incidents, et je crois qu’ils sont dignes d’être conservés pour l’édification de la postérité.

Trois jours après les indiscrétions du cardinal de Rohan, — et depuis, il m’avait montré bien d’autres lettres ! — Dom Rocourt, le digne abbé de vingt abbayes qui lui rapportaient cinq cent mille livres de rentes, faisait fête à une jolie petite femme, grande amie de la reine de France et toute dorée des reflets de sa royale faveur. L’abbé n’était autre que ce robuste révérend à la vue duquel Marie-Antoinette s’était écriée : « Oh ! le beau moine ! » Exclamation naïve dont l’abbé s’enorgueillissait avec justice. La petite femme, c’était Mme de Valois. Une espèce de cour l’entourait : le marquis de Saissevax, l’abbé de Cabres, le comte d’Estaing, Rouillé d’Orfeuil, intendant de Champagne, Dorcy, receveur général, et le vieux maréchal de Richelieu lui-même avaient tenu à honneur et à plaisir d’être de cette petite fête à la fois dévote et galante. Donc, tout allait pour le mieux, et le vin de Champagne moussait dans les cornets quand le comte Beugnot arriva avec une mine mélancolique.

— Qu’y a-t-il ? lui demanda-t-on.

— Il y a, répondit-il, que le cardinal de Rohan vient d’être arrêté.

Vous pensez les exclamations, les bras au ciel ! Seule, Mme de Valois eut le sang-froid de demander des explications, et le comte Beugnot raconta ce qui s’était passé, en meilleurs termes que je ne saurais le faire, car il était fort lettré et fort agréable dans ses propos ; mais j’y ajouterai quelques détails qui m’ont été donnés par le père Loth, et ne sont connus, je pense, de personne.

Le matin même, jour de l’Assomption, 15 août 1785, Monseigneur le prince Louis de Rohan, cardinal, grand aumônier de France, revêtu de ses habits pontificaux et entouré de son clergé, attendait dans la grande galerie de Versailles l’arrivée de leurs majestés, lorsque M. le baron de Breteuil parut et cria au capitaine des gardes : Arrêtez le cardinal de Rohan ! Le duc de Villeroy s’avança et dit quelques mots au cardinal qui s’inclina. L’aide-major des gardes-du-corps vint se placer auprès du prince. Pendant que la foule des courtisans qui remplissait la galerie s’interrogeait sur cet événement, le cardinal suivait le duc de Villeroy. Tout à coup il s’arrête et se baisse pour arranger la boucle de son soulier ; on cesse un instant de le surveiller ; il écrit quelques mots sur un chiffon de papier qu’il cache sous sa barrette ; puis il se relève et reprend sa marche. On monte en carrosse ; le prisonnier apprend qu’on le conduit à la Bastille. Alors il demande à passer chez lui pour y prendre quelques hardes. On y consent ; en traversant son antichambre, il glisse le papier qu’il a écrit dans la main d’un valet de confiance qui part pour Paris à franc étrier. Le cheval tombe mort en arrivant au Marais, mais l’abbé Georgel, vicaire de la Grande Aumônerie, reçoit l’estafette, qui ne peut que lui tendre le papier et s’évanouit soudain. L’abbé déploie le billet ; il n’y trouve que des caractères à peine déchiffrables ; il devine cependant ce qu’on exige de lui et brûle la correspondance intime du cardinal, renfermée dans un petit portefeuille rouge. Pendant ce temps, Mgr de Rohan faisait son entrée à la Bastille, qui était fort loin d’être aussi plaisante à habiter que le palais cardinalice.

— Diavolo ! dis-je au père Loth qui me communiquait tous ces détails en présence de Lorenza, voilà d’étranges histoires. Et quelle attitude a gardée la petite comtesse pendant le récit de Beugnot ?

— La meilleure du monde. Elle dit seulement : « Cela me donne des affaires. » Elle a ajouté, parlant à Beugnot : « Voulez-vous m’accompagner ? » et ils sont partis tous les deux, laissant la compagnie sous le coup de la terrible nouvelle. Une heure auprès, les chevaux de leur carrosse galopaient vers Bar-sur-Aube ; Beugnot soupirait en regardant son ancienne amie : « Ah ! Jeannette, disait-il, que nous sommes loin d’autrefois ! Vous souvient-il des trois douzaines d’échaudés que vous mangiez, en buvant du cidre, au cabaret de la Bastille ? » et Mme de Valois répondait : « Oui, cela m’arrivait lorsque je n’avais pas dîné et que je n’osais pas vous le dire. Je n’aime pas le nom de ce cabaret-là… » Tout en s’entretenant ainsi…

Lorenza, pour si inquiète qu’elle fût, ne put s’empêcher de rire au nez du père Loth.

— Eh ! comment savez-vous tout cela, mon père ? demanda-t-elle.

— Mon cocher a tenu compagnie au cocher de la comtesse jusqu’à la première poste. Mais ne prenons pas souci des minuties. Vous, mon cher comte, que dites-vous de l’événement, et qu’en résultera-t-il ?

— Il arrivera, dis-je gravement, ce que les Maîtres ont voulu qu’il arrivât. Le collier de la reine, c’est le carcan de la royauté.

— Mais que pensez-vous du cardinal ?

— Que c’est un homme d’esprit qui est un imbécile.

— Et de Mme de Valois ?

— Que c’est une princesse qui est une gueuse.

— Et de vous-même ?

— Que j’ai plus d’esprit que le cardinal, mais que j’ai été encore plus bête. Savez-vous ce que je vois en ce moment ? Le commissaire Chesnon, dans un fort beau carrosse ; il tourne l’angle du boulevard Saint-Antoine, suivi d’un gros d’exempts ; si bien que je serai arrêté avant que Lorenza ait eu le temps de me donner cinq ou six baisers d’adieu.

IX Interrogatoires et chansons.

Je ne pense pas devoir perdre mon temps à raconter un procès que tout le monde sait par le menu et qui a traîné sur toutes les tables. Un cardinal accusé d’avoir calomnié une reine ; une femme de sang royal soupçonnée d’avoir soustrait des diamants ; un Mage suspect d’escroquerie, quelle aventure ! La petite comtesse, je ne sais pas trop pourquoi, me chargea avec une sorte de rage, et je me défendis de mon mieux. On m’avait d’abord mis au secret, ce qui fut une cruauté bien inutile. L’ignorance où l’on me tenait du sort de ma chère femme me tourmentait au point de me rendre insensible à toute autre torture. J’avais compté sur le secours des Loges, mais le père Loth ne m’avait fait passer aucun avis depuis le jour de mon arrestation. Quant au cardinal, il avait fort à faire pour se défendre lui-même ; puis, il n’était pas éloigné de croire, que dès qu’il me conviendrait de m’en aller, je passerais à travers les murailles. Je conviens que ma sorcellerie n’allait pas jusque-là.

Après nos premiers interrogatoires, on se relâcha des sévérités dont on avait d’abord usé. Les geôliers, fiers de tenir sous les verrous des personnages dont s’occupaient la France entière et l’Europe, ne demandaient qu’à se laisser corrompre, — jusqu’à un certain point, cependant. Je pus faire assez bonne chère et obtenir quelques livres, parmi lesquels se trouva une petite édition des Centuries de Nostradamus, datée de 1574. Chose bien faite pour m’étonner, le livre portait une indication qui renvoyait à la page 187, et voici ce que je lus sur cette page :

L’an quatre-vingt et plus, malandrins et guenons, Aucuns en libertés, d’autres en bastions, Gissent tout vifs ; savoir, femme qui n’est pas bête, Deux comtes sans comtés, bonnet rouge sans tête.

Diavolo ! voilà un quatrain qui, pour avoir été imprimé en l’an 1574, ne s’en appliquait pas moins bien à la situation présente. Dans la « femme qui n’est pas bête », on pouvait reconnaître Mme de Valois ; La Motte et moi nous étions, en effet, deux comtes sans comtés, et le « bonnet rouge sans tête » indiquait clairement notre étourdi cardinal. Mais comme le quatrain n’était pas poli, je pris le parti de traiter Nostradamus de « vieille bête », à qui l’on fait dire tout ce qu’on veut.

Les confrontations suivirent les interrogatoires, et je me tirai assez bien des deux.

Je savais la justice française un peu frivole, et j’avais fait quelque toilette. On m’avait coiffé en cadenettes, et mes cheveux tombaient sur mes épaules, divisés en une infinité de petites queues. Je portais un habit vert brodé d’or, qui m’allait à miracle, à ce qu’assurait Lorenza, — du temps que je pouvais l’entendre, la chère belle ! — et des culottes de velours rouge. Voilà les commissaires instructeurs qui se prennent à rire.

— Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? s’écrient-ils.

Cela m’indigna. Ils savaient bien que je venais de la Bastille, et j’étais assez connu pour qu’on m’épargnât ces questions niaises, bonnes pour les accusés du commun.

— Noble voyageur ! répondis-je d’une voix assurée.

Mais ce tas de perruques se mit à rire de plus belle. Alors je m’indignai, et dans une sorte d’emportement bien justifié, je prononçai de hautaines paroles, afin de rappeler les gens au respect.

— Bon Dieu ! me dit Me Thilorier, mon avocat, parlez-leur français au moins ! Comment voulez-vous qu’ils vous entendent ?

Il est certain que, dans l’effusion de mon cœur, je m’étais exprimé en grec, arabe, latin, italien, égyptien, — sans parler du basque, où j’étais assez versé, — et c’est au milieu d’une gaîté universelle qu’on me pria de m’asseoir. Me Thilorier, qui d’abord avait paru fort contrarié de mon discours, finit par pouffer comme les autres.

— Vous êtes meilleur avocat que moi, dit-il, et vous avez gagné votre cause.

— Comment cela ?

— En les faisant rire.

J’avais été blessé, je fus humilié. On n’est pas Grand-Cophte pour rien. Mais voici que, tout à coup, une sorte de vision m’éblouit les yeux. Une grande et belle personne entre dans la salle avec une démarche de reine, et je crois voir la reine elle-même.

Pendant que je la regardais avec stupéfaction, les gens s’empressaient autour d’elle avec un intérêt souriant et presque respectueux. Même l’un des instructeurs, sur quelques mots qu’on lui dit à l’oreille, fit signe à un huissier d’apporter un fauteuil. Elle le remercia d’un air de noblesse, mêlé d’un peu de timidité, et les prévenances redoublèrent autour de sa beauté royale.

— Quelle est cette femme ? demandai-je à Thilorier.

Il me répondit tout bas :

— Une « demoiselle du monde » ; et si elle n’était point ici, elle serait, à cette heure sur quelque chaise du jardin du Palais-Royal.

Alors, je compris tout. J’avais devant les yeux l’original du médaillon, l’initiée de la rue Verte, la personne enfin qui, par sa ressemblance étrange avec Myria-Antoinette, avait trompé le cardinal !

— Et comment se nomme-t-elle ? demandai-je à mon avocat.

— Nicole Le Guay, baronne d’Oliva.

— D’Oliva ? dites de Valois ; c’est la petite comtesse qui a fait cette baronne.

— En effet, dit Thilorier, d’Oliva et Valois, même chose. C’est presque un anagramme. Je le mettrai dans ma plaidoirie.

Baronne ou non, la créature ne laissait pas d’être intéressante. On ne lui adressa que quelques questions auxquelles elle répondit avec une candeur touchante ; les commissaires avaient l’air de s’excuser de l’avoir fait venir. Soudain un vagissement d’enfant retentit. La dame se leva, tout émue, et fit un geste suppliant aux juges, qui répondirent en inclinant la tête. Une soubrette entra, portant un poupon couvert de dentelles ; l’accusée découvrit un sein d’une beauté incomparable et que je reconnus fort bien ; l’enfant y appliqua sa bouche rose et « la loi se tut devant la nature ».

Je demande pardon à Lorenza d’avoir écrit « incomparable ». Ce mot peut s’excuser dans la bouche d’un homme qui n’avait vu que des geôliers et des soldats depuis six mois.

Ainsi c’était cette belle fille que j’avais failli inviter à souper ! Sangodemi ! si nous sortions jamais, elle et moi, de prison !… Mais j’étais un peu surpris de sa maternité.

— D’où diable vient cet enfant-là ? demandai-je à mon avocat.

— De la Bastille.

— Fort bien ; mais qui l’a fait ?

— On l’a demandé à la mère.

— Et qu’a-t-elle répondu ?

— Qu’elle le dirait volontiers, — si elle s’en souvenait.

Pendant que mademoiselle Nicole faisait son devoir de mère avec une grâce et une largesse qui amenaient sur les lèvres des commissaires un attendrissement singulier, je continuais de m’entretenir avec mon avocat. Comme il augurait bien, en ce qui me concernait, de l’issue du procès, il n’avait pas à craindre de se compromettre, et il me mit au courant de ce qui s’était passé.

Le cardinal, à ce qu’il me dit, faisait assez mauvaise mine sur la sellette, bien que cette sellette fût un fauteuil, le tribunal ayant voulu faire honneur à un prince de l’Église.

Ma femme était à la Bastille, comme moi, mais devait bientôt être mise en liberté. Délivré de mon plus amer souci, je ne fis aucune difficulté pour sourire des espiègleries et des extravagances qu’on attribuait à Mme de Valois.

Dans le premier désespoir qui avait suivi son arrestation, elle avait voulu se casser la tête avec son pot de chambre. Puis elle s’avisa de prendre le costume d’Ève avant la feuille de figuier, et de gambader en cet état dans sa chambre de prisonnière, — ce qui devait être une folie fort agréable à voir. « Qu’on me fasse venir M. de Launay ! » dit-elle un jour. Le gouverneur vint ; elle lui fit une forte remontrance sur le mauvais état de son lit, si peu rembourré qu’elle en avait des marques bleues sur les épaules et jusque dans le dos. Notez que, ces marques, il fut obligé de les constater bon gré mal gré. Naturellement M. de Launay s’intéressa fort à la réclamation, et, comme il avait ordre de bien traiter la prisonnière, il lui donna un lit de plume et la fit servir dans de la vaisselle d’argent. En outre, ne voulant pas sévir contre ce joli démon et sachant qu’elle avait la manie de faire des trous au plancher et de tenter des évasions naïves, il prit le parti de passer ses journées auprès d’elle, et fit porter dans la chambre de la belle Jeanne son métier à tapisserie. Je veux dire le métier à tapisserie du gouverneur, car il était très entendu au petit point. Si bien que Jeanne finit par être agacée d’une pareille assiduité et proposa à de Launay de coucher dans le lit de plume pour mieux faire son métier d’espion ; on affirmait que de Launay, dans son zèle, n’avait reculé devant aucune extrémité.

Pendant que Nicole Le Guay continuait à allaiter son enfant, — peut-être pour séduire ses juges, — mon avocat me fit entrer dans une salle d’audience, et je pus voir Mme de Valois.

Sa captivité n’avait changé ni sa figure ni son humeur. Elle arriva fort parée d’une robe-chemise de linon-batiste, dite à l’enfant, qui faisait ressortir l’agrément de sa taille. Un petit bonnet de gaze, sans rubans, auquel était attaché un voile très fin dont elle s’ennuageait la figure, était posé sur ses beaux cheveux bouclés, sans poudre. Elle entra d’un air assuré, m’aperçut et me montra le poing, comme une promesse. L’huissier lui dit d’un ton sec, en lui montrant la sellette : « Madame, mettez-vous là. » La comtesse recula d’abord, puis se rapprocha du siège, auquel elle donna un petit coup de pied de mépris ; après quoi elle s’y assit, s’y arrangea, dégagea les plis de sa robe, et finit par s’y établir dans une pose gracieuse, comme si elle eût été couchée dans la meilleure bergère. On l’interrogea ; elle ne répondit à personne et soutint la conversation avec tout le monde, tenant tête au premier président, M. de Brétignières, ne témoignant pas plus de fatigue ni d’ennui que si elle eût dirigé le bavardage de son salon. Elle parla pendant une grande demi-heure, toute seule, sous prétexte de tout dire, et elle trouva le moyen de ne rien dire et d’être charmante.

Je le lui témoignai par un salut profond que je lui fis quand elle se leva pour partir, prenant elle-même un congé que le président ratifia d’un geste obligeant. Sa visite n’avait pas duré moins de trois heures.

Quand le moment arriva de rentrer à la Bastille, Thilorier me glissa dans la main un noël qui courait Paris, et dans lequel l’opinion publique décidait de notre affaire. En voici les principaux couplets seulement, car il était interminable :

Nous voici dans le temps pascal : Que dites-vous du cardinal ? Est-ce qu’à Pâque il chantera Alleluia ? Oliva dit qu’il est dindon ; Lamotte dit qu’il est fripon ; Il se conduit comme un bêta ; Alleluia ! Le Saint-Père l’avait rougi, Le roi de France l’a noirci, Mais Themis le savonnera, Alleluia ! Que Cagliostro ne soit rien, Qu’il soit Maltais, juif ou chrétien, A l’affaire que fait cela ? Alleluia ! A Versailles, comme à Paris, Tous les grands et tous les petits Voudraient élargir Oliva. Alleluia ! De Valois le roman si doux Débuta par un rendez-vous ; Un collier le terminera, Alleluia !

Les événements se pressèrent. Bientôt, ma Lorenza chérie fut rendue à la liberté, et la cour rendit son arrêt le 31 mai 1786.

X L’arrêt et ce qui s’en ensuivit.

Cet arrêt, on le connaît. Je fus déchargé de toute accusation, et quoi de plus juste ! car, enfin, j’étais fort innocent de tout ce qui était arrivé ; le cardinal de Rohan et la belle Nicole furent mis hors de cour ; mais la pauvre comtesse fut condamnée à être, nue et ayant la corde au cou, fustigée de verges et flétrie d’un fer chaud en forme de V sur les deux épaules, par le bourreau, devant la Conciergerie, avant d’être renfermée à perpétuité à la Salpêtrière.

Le cardinal parvint à se soustraire à une ovation que je n’évitai pas. Plus de dix mille personnes m’attendaient à la porte de la Bastille. Ce fut une explosion d’ivresse, une émeute d’enthousiasme. On me porta en triomphe jusque dans ma maison du boulevard Saint-Antoine, avec des clameurs qui me touchaient jusqu’au fond de l’âme. Les exempts qui essayaient de s’opposer à ce débordement de joie étaient foulés, repoussés, meurtris, et disparaissaient dans les flots du populaire. Lorenza m’enlaçait de ses bras. Au moment où je mettais le pied sur le seuil de ma porte, des fanfares éclatèrent. Toutes les musiques du quartier me donnaient la sérénade. Les dames de la Halle arrivèrent avec de gros bouquets ; j’embrassai celles qui me parurent jolies, et même les autres, mais moins profondément. Un faiseur d’odes monta chez moi, ouvrit ma fenêtre, et lut à la foule une cantate en mon honneur où je déclare qu’il y avait de beaux vers. Toutefois, je lançai aux applaudisseurs, par dessus ses épaules, quelques centaines de louis ; la poésie n’en fut que mieux accueillie. Ce n’est que vers l’heure de minuit que ces réjouissances prirent fin, et Dieu sait quel moment ce fut, quand, les dernières portes fermées, après huit mois de séparation, de captivité, de souffrance, je me trouvai libre en face de ma Lorenza bien-aimée ! Elle était plus belle que jamais. Nous nous tendions les bras sans oser avancer, presque avec effroi, craignant d’expirer dans l’extase de notre premier enlacement. Je n’en dirai pas davantage. Cœurs sensibles qui me lirez, — si jamais j’ai d’autres lecteurs que le digne Pancrazio, mon geôlier et ami, — vous devinerez mieux que je ne pourrais le dire quelles furent, après une pareille absence, les jouissances ineffables d’un amour partagé !

Le lendemain, je recevais l’ordre de quitter la France, et je faisais mes paquets. Voici ce qu’on chantait dans les rues de Paris :

Target, dans un gros mémoire, A tracé tant bien que mal L’étrange et fâcheuse histoire De ce pauvre cardinal ; Et la verbeuse éloquence De cet orateur pressant Prouva jusqu’à l’évidence Que c’est un grand innocent. J’entends le Sénat de France Lui dire un de ces matins : Ayez un peu de décence, Et laissez là les catins ; Mais le Pape moins honnête Pourrait dire à ce nigaud : Prince, à qui n’a point de tête Il ne faut pas de chapeau.

Pour en finir avec ce triste disciple, je dirai que la colère royale ne se lassa pas de le poursuivre.

Vainement il demanda vingt fois à revenir à la cour, il y perdit son encre et ses bassesses, et la comtesse de Marsan une partie de son crédit. Le prince dut se résigner à vivre loin de Versailles mais il en prit son parti, grâce à une belle Anglaise qu’il fit venir à la Chaise-Dieu, et qu’il avait toujours sur ses genoux, ce qui était d’un fâcheux exemple pour ses moines.

XI Où Mme de Valois parle beaucoup, croit qu’elle dit la vérité et ment à son ordinaire.

Si j’ai jamais eu besoin de consolations, si j’ai jamais eu dans ma vie un jour de découragement, c’est lorsque je sortis de l’audience que le baron de Weisshaupt m’avait difficilement accordée.

— Je n’ai point de temps à perdre, me dit-il, et vous avez eu tort d’insister pour me voir. Vous n’êtes point un sot, mais vous êtes presque aussi dangereux que si vous l’étiez. Votre moi vous occupe trop ; vous ne méritez pas de travailler à l’œuvre. Vous êtes un amuseur, un excentric, comme on dit à Londres où vous allez. C’est bon. Je vous tolère. Partez, conduisez-vous bien. Je n’ai plus besoin de vous.

Ce n’est qu’à Londres que je pus réconforter mon esprit, troublé par ce que j’appelais alors une noire ingratitude.

Je voulus essayer de reprendre dans cette ville grise mon existence d’autrefois ; mais quelque chose me séparait de mon passé, et j’avais peine à retrouver en moi le vieil homme. Lorenza se fit mon ange gardien et devint plus que jamais le premier intérêt de ma vie.

Nous étions un soir fort ennuyés d’un temps de pluie et de boue qui durait depuis plusieurs jours, quand le marteau de notre porte retentit plusieurs fois. Il s’agissait, sans doute, d’un visiteur d’importance. On ouvrit.

Le visiteur était une visiteuse en habit de velours et en grande coiffe. Elle rejeta sa calèche sur ses épaules et nous montra une petite tête pâle.

— Jeanne !

— Madame de Valois !

Jeanne fit une révérence à ma femme, une révérence de cour, s’il vous plaît, et me dit avec un léger accent de raillerie :

— Voulez-vous me donner la main, comte ?

— Assurément, répondis-je.

— Nous avons été ennemis, mais cela peut s’oublier, car nous avons passé, vous par l’exil, moi par le feu.

Nous la considérions avec étonnement. Comment se trouvait-elle à Londres ? L’épouvantable arrêt qui l’avait frappée me revenait en mémoire, et je me souvins de toutes les circonstances que j’en avais vues dans les gazettes.

Quand on lui avait lu sa condamnation, elle avait haussé les épaules et regardé les gens en pitié. Ce qui ne l’avait pas empêchée, un peu après, d’être prise de convulsions qui avaient duré trois heures, et pendant lesquelles elle avait brisé, rompu, tordu tout ce qui lui était tombé sous la main. Cela s’était calmé, et elle avait passé quelques jours assez tranquille. Elle attendait sa grâce, qui ne pouvait lui manquer, disait-elle. Et lorsqu’il lui venait quelque doute à l’esprit, elle regardait du côté de Versailles et murmurait entre ses dents serrées :

— Prends garde !

Le 21 juin, une petite fille, qui la servait depuis qu’elle était entrée à la Conciergerie, vint l’éveiller et lui dit :

— Madame, levez-vous.

— Ah ! quel ennui ! fit la jolie Jeanne, je dormais si bien.

Elle dormait bien, en effet, et dans un désordre charmant qu’autorisait la grande chaleur.

Elle se couvrit, un peu rougissante de s’être trop bien vue, et mit des bas de soie et des souliers plats.

— Que me veut-on ? dit-elle.

— Madame, c’est qu’on vous demande au parloir.

— Enfin ! dit Jeanne, qui voyait arriver sa grâce et la liberté. Comment faut-il que je me mette ?

— Très simplement, madame ; ce n’est pas pour aller bien loin.

La fillette répétait une leçon. La comtesse passa une robe du matin, mit un mantelet et prit ses gants.

— J’aurais bien besoin d’être peignée, dit-elle.

— On a dit que ça ne faisait rien.

Elle sortit. Quatre hommes l’entourèrent, hauts, poilus, vigoureux, de mauvaise mine.

— Qu’est-ce ? Que me voulez-vous ?

Ils la saisirent par les poignets et l’entraînèrent ; d’autres hommes qui étaient derrière elle la poussaient du genou dans les reins. On lui fait descendre le grand escalier de la Conciergerie, et on la conduit, criante et frémissante, devant un greffier qui lui lit son arrêt.

— On me tuera plutôt ! s’écrie-t-elle en bondissant sous les mains de fer qui l’étreignent.

Le greffier s’écarte elle aperçoit le bourreau agenouillé, retournant un fer rouge sur une braise ardente.

— Non ! répète-t-elle, non, plutôt la mort ! — Antoinette !…

A ce nom, les valets du bourreau la jettent à terre, étouffent ses cris dans la poussière, écartent ses vêtements, et des lanières sifflantes tracent de longs sillons sur la chair de la victime. Mais ces hommes ont hâte d’en finir, comme s’ils avaient horreur de leur action. Peut-être était-elle recommandée — ou protégée… Protégée, juste ciel ! Elle fut à peine frappée trois fois. Éperdue et presque sans connaissance, une douleur aiguë, atroce, la rappelle à elle-même ; elle sent la chair de son épaule gauche grésiller sous la fleur de lys rouge ; un soubresaut nerveux, invincible, l’arrache à ses bourreaux ; elle veut fuir ; l’exécuteur saute sur elle ; elle trébuche, tombe, se retourne sous lui, et le fer qu’il veut appliquer à l’épaule droite, écrase, brûle et meurtrit le beau sein de Jeanne, le sein droit, — le seul.

C’est fini. Elle se relève, folle de terreur et de colère, vomissant mille imprécations qui font pâlir ses tortureurs ; elle menace le ciel, et, tendant ses poings au couchant :

— Si c’est ainsi qu’on traite le sang des Valois, s’écrie-t-elle, quel sort est donc réservé au sang des Bourbons !

Voilà ce qu’on m’avait raconté. Et j’avais remarqué que la ligne de projection de ses bras tendus, qui se dirigeaient du côté de Versailles, avait dû passer par la place Louis XV, que les Français ont appelée depuis place de la Révolution.

La triste exécution avait eu lieu, du reste, à une heure indue et devant peu de monde. Excellente précaution, car il paraît que la pauvre Jeanne eut de graves écarts de langage. Les curieux et amateurs de supplices furent prévenus trop tard, et Paris, qu’on privait d’un divertissement, s’en vengea par cette épigramme :

A la moderne Valois Qui contestera ses droits ? La cour des pairs elle-même, Quoiqu’on termes peu polis, Lui fait, par arrêt suprême, Endosser les fleurs de lys.

Cependant, après les premiers mots de notre entretien, Jeanne devint muette et rêveuse ; elle pensait sans doute aux choses que je viens de rappeler, et je ne savais comment renouer la conversation. Elle se décida à rompre le silence.

— Comte, dit-elle, êtes-vous toujours en rapport avec ce que vous appeliez « la Lumière » ?

— Oui, dis-je, mais j’ai cessé d’être un des maîtres de l’ordre.

— Pourquoi cela ?

— Parce que vous m’avez trompé.

Elle me regarda d’un air singulier.

— En êtes-vous bien sûr, comte ?

— Parfaitement. J’ai eu l’honneur de voir et d’entendre la baronne d’Oliva et son poupon. C’est une fort agréable reine, mais qu’il est difficile de compromettre.

— J’avais cette fille sous la main, je m’en suis servie, mais qu’est-ce que cela prouve ?

— Cela prouve que vous avez fait jouer au cardinal le rôle du chien qui lâche la proie pour l’ombre.

Elle eut encore le regard qu’elle avait eu un moment auparavant, et répéta :

— En êtes-vous bien sûr ?

— Oui, dis-je en me levant, car je me sentais irrité par ce cynisme ; ne vous moquez plus de moi, comtesse, si vous voulez que nous restions amis. Qui ne connaît le rôle de cette « poupée » ?

— J’ai aimé la reine, dit Jeanne de Valois, sans paraître m’entendre ; vous ne savez pas à quel point il est facile d’aimer les reines. Oui, même en complotant contre elles, même en les trahissant, quelquefois on les aime. Qui vous dit que je n’ai point fabriqué tout exprès ma « poupée », pour endosser les imprudences de l’original ?

— Calomnie ! invention ! m’écriai-je ; comtesse, mentirez-vous toujours ?

— Écoutez-moi tranquillement, voulez-vous ? Si j’ai commis le crime dont on m’accuse, — si moi, qui disposais de la bourse de Rohan et de celle de vingt autres, seule, sans complices, j’ai profané la majesté royale, souillé un nom auguste, trompé un diplomate, ouvert des jardins fermés à tous, dans le seul but de voler un collier, — pourquoi ne m’a-t-on pas tuée ? On pend les servantes qui volent un écu.

— Mais non pas les grandes dames qui volent un million, répondis-je.

— Soit ! Dans tous les cas, l’affaire finie, il est bien convenu que je suis un monstre en exécration à la cour où j’ai commis de pareilles infamies ?

— Certes !

— Et à la reine encore plus, à cette reine innocente et calomniée ?

— Vous l’avez dit.

— Et vous m’accordez que tout nouveau rapport, toute entente, toute convention avec moi, ne pourrait que la déshonorer ?

— Où voulez-vous en venir ?

— A ceci. Lorsque j’entrai à la Salpêtrière et que je revêtis l’habit d’ordonnance, voilà ce que je dis à l’abbé Tillet, aumônier de la maison : « Monsieur le curé, gardez vos sermons, la justice est morte. S’il en existait une sous le ciel, la reine devrait être ici à ma place, puisque tout mon crime est de l’avoir trop bien servie. » Ceci fut dit devant cent personnes, et on le répéta. Le curé Tillet reçut l’ordre de me traiter avec égard.

— C’était de l’indulgence.

— Si vous voulez. On a été indulgent aussi pour Rétaux de Villette, mon secrétaire, celui qui s’est avoué coupable d’avoir contrefait l’écriture de la reine. On l’a banni. Contrefaire une signature royale, bagatelle ! S’il eût contrefait la signature d’un simple bourgeois, il eût été pendu.

— Hum !

— En août dernier, on m’annonce une visite. « Qui est-ce ? — Madame de Lamballe, me dit la supérieure, sœur Victoire. — Je ne veux pas la recevoir. » On rapporte cela à la princesse, qui insiste et qui veut me parler à tout prix. « Madame, lui dit-on, c’est impossible. — Et pourquoi ? — Parce que Mme de Valois n’y est pas condamnée… » Le mot venait de moi.

— Hum !

— Je rêvais, j’attendais ; je ne regrette pas ces mois de prison, comte. J’y ai gagné. Je vous fais grâce des encouragements secrets qui me parvenaient, des billets qui me conjuraient d’oublier, des prières que j’ai repoussées ; vous ne me croiriez pas, puisque je n’ai pas de preuves. Enfin, une pauvre fille, Marianne, qui me servait dans la prison, car on m’y traitait en grande dame, m’offre de fuir. Je refuse ; elle insiste ; un désir de liberté me monte à la tête ; j’accepte. Savez-vous ce que cette fille m’apporte le lendemain ?

— Non.

— Un costume de cavalier d’une valeur de cent livres. « Qui a payé cela, Marianne ? » Elle ne répond pas. Je m’habille, je sors, je m’égare ; je rencontre la supérieure, des surveillantes qui ne font pas semblant de me voir. Il y avait de l’argent dans mes poches. J’arrive à la porte, on l’ouvre, et qui est-ce que je trouve en arrivant au bord de la Seine ? Marianne, qui m’attendait pour m’accompagner.

— Croyez-vous donc n’avoir pas d’amis ?

— Pardonnez-moi. Ce que je vous dis est la preuve du contraire. Enfin je pars pour Londres. M’y voici, et j’y attends Mme de Polignac.

— Mme de Polignac ?

— Elle-même. Je dois la voir demain.

— Comment la surintendante de la maison de la reine pourrait-elle quitter Paris ?

— Pour des raisons de santé. Elle vient prendre les eaux de Bath.

— Pourquoi vous verrait-elle ?

— Pour m’apporter deux cent mille livres. J’en ai été prévenue par le baron de Breteuil. Connaissez-vous l’écriture de la princesse de Lamballe ? Lisez.

— Oui, ce sont bien ses pattes de mouches. Il est question de papiers que vous devez remettre en échange de deux cent mille livres.

— Et c’est là le motif de ma visite. Ces papiers dont on m’offre deux cent mille livres, voulez-vous m’en donner un million ?

— Moi !… et pourquoi faire ?

— Pour vos amis de « là-bas ».

— Je ne suis pas autorisé. Et puis, je voudrais voir les deux cent mille livres.

— Venez demain, vous les verrez.

Je les vis, en effet. La duchesse de Polignac partie, la comtesse les mit devant moi dans son secrétaire. On en pensera ce qu’on voudra.

Les femmes ont toujours une arrière-pensée. Jeanne de Valois me retint quand je voulus sortir. Elle avait quelque chose à me dire. Elle me fit jurer que j’étais un grand médecin, et se déshabilla ensuite, en rougissant, jusqu’à la ceinture. Ce démon avait des pudeurs de jeune fille. Elle me demandait — simplement — de faire disparaître le terrible stigmate dont on l’avait marquée. Je le regardai longtemps. Le sein meurtri avait repris sa forme pure. C’était à la fois affreux et charmant.

Je mis un baiser sur la marque et lui dis :

— Il n’y a pas autre chose à faire.

Deux ans après, Jeanne de Valois se jeta par la fenêtre. L’une de ses fleurs de lys la gênait ; on devine bien laquelle.

FIN DU LIVRE DEUXIÈME

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