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Véritables mémoires de Cagliostro

LIVRE DEUXIÈME LE COLLIER DE MYRIA

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I Où l’on verra que je ressemblais à la fois à Jésus-Christ, à César et à Cromwell.

Bien des années plus tard, j’étais à Mittau, qui est la capitale du grand-duché de Courlande ; ce n’est point une ville fort agréable, mais j’y avais été accueilli par toute la noblesse et par le grand-duc lui-même avec les marques d’un si profond respect, que je trouvai poli d’y séjourner quelques mois. Ma chère Lorenza se plaignait bien un peu d’y manquer de divertissement, et même elle en bâillait quelquefois ; il n’y avait pas grand mal à cela, parce que, dans son beau visage, le bâillement n’était qu’une espèce de sourire qui ouvrait mieux sa bouche, cette rose perlière.

Je crois que peu de personnes auraient reconnu dans l’illustre comte de Cagliostro le petit moine défroqué dont j’ai raconté les amours et les juvéniles escapades. J’avais un grand air et une magnifique tournure, et je menais un train de maison qui eût fait envie à plus d’un prince. Il est évident que j’étais riche, puisque j’étais prodigue. Je distribuais plus d’or aux pauvres gens que mon alchimie n’en promettait aux riches assez niais pour me croire. D’où me venaient ces richesses ? Il est inutile de le dire ; j’aime mieux le laisser deviner. J’ajoute qu’il courait sur moi des légendes dont j’avais lieu de m’enorgueillir : nul n’ignorait que j’avais trouvé la pierre philosophale, qu’avec un seul regard je faisais un diamant d’un caillou du Rhin, que je lisais dans l’avenir comme un abbé dans son bréviaire, et qu’il me suffisait d’imposer les mains à un malade pour qu’il fût guéri incontinent.

Tout cela était avéré ; mes cures, mes prophéties, les morts évoqués par ma volonté, étaient l’entretien de toutes les nations civilisées ; il est incontestable que j’aurais été, à mes propres yeux, le plus extraordinaire et le plus considérable des hommes, si je n’avais été un dieu.

Ce matin-là, je me sentais de fort bonne humeur. J’avais reçu d’agréables nouvelles de la Loge de Vienne en Autriche, où le vénérable Saba II m’avait évoqué en présence de tous les frères ; il paraît que j’avais daigné leur apparaître, porté dans les airs par sept anges, au milieu d’une nuée, et que je leur avais adressé un discours plein de belles pensées. J’en étais bien capable. Le vénérable Saba m’en témoignait sa reconnaissance, et il ajoutait, en parlant de Lorenza : « Oserai-je vous prier, ô mon Père adoré, ô mon Tout, ô mon Maître éternel, d’offrir mon respect et mon humble obéissance à la divine Maîtresse ? » Tout était donc pour le mieux. Je me promis cependant de faire savoir aux Maçons de Vienne qu’ils feraient bien de ne pas m’évoquer souvent de la sorte, parce que ces voyages aériens, quoique je les fisse en esprit et sur des ailes d’anges, ne laissaient pas de me fatiguer un peu.

Après avoir parcouru quelques autres lettres, dont l’une m’était adressée par l’impératrice de Russie, qui me sollicitait de venir à sa cour, j’agitai une petite sonnette d’or pur, — je ne l’avais pas fabriquée, — qui était à la portée de ma main.

Un de mes serviteurs entra.

— Faites ouvrir les portes du palais. Je viens d’être averti que Mme de Recke me fait l’honneur d’une visite.

Bien qu’habitué à mes façons, le valet ne put dissimuler son étonnement.

Par qui avais-je pu être prévenu de cette arrivée ?

— Hâtez-vous, lui dis-je, le carrosse n’est plus qu’à cinquante pas de la porte.

La vérité, c’est que j’avais aperçu la voiture, aisément reconnaissable, de Mme de Recke, dans un de ces petits miroirs penchés qu’on a coutume, en Allemagne et en Courlande, d’appliquer au rebord extérieur des croisées. J’avais jugé convenable d’étonner mon domestique. Il ne faut négliger aucun moyen de se faire valoir, surtout aux yeux des petits.

Une superstition d’antichambre peut devenir une croyance de cour.

Je ne dirai que quelques mots de Mme de Recke, bien que j’aie conservé d’elle le plus agréable souvenir. Jeune, belle, — belle surtout par la profondeur rêveuse de ses yeux, — très riche, ce qui n’a rien de bien fâcheux, et très influente sur la noblesse du grand-duché, je n’avais pas tardé à m’en faire une amie, et j’ose le dire, une espèce d’esclave. Je n’avais pas eu beaucoup de peine à cela. Cette charmante femme était encline aux choses mystiques ; je crois même qu’elle était un peu somnambule ; elle avait pour le Sauveur du monde une tendresse passionnée et vaguement maladive, qui la faisait tomber en extase à la seule vue d’une image de Jésus-Christ. Elle se figura que je ressemblais à son céleste amant. Le fait est que cette ressemblance était purement chimérique, car je commençais à prendre un peu de ventre.

Mais je laissai à Mme de Recke une erreur qui lui était chère. Aurais-je pu abuser de la dévotion qu’elle me témoignait pour manquer à mes devoirs d’époux ? Cela était possible, mais je m’en donnai garde. En m’aimant, elle eût peut-être cessé de m’adorer.

Quand elle fut entrée dans le salon où je l’attendais, j’eus la plus grande peine à l’empêcher de s’agenouiller ; je ne pus obtenir qu’elle ne me baisât point les mains.

Elle avait les lèvres fraîches comme une rose humide de rosée.

— Amie, lui dis-je, je vous remercie de votre zèle, mais je ne puis accepter l’offre que vous venez me faire. Ma mission m’occupe tout entier, et n’est pas compatible avec les soucis que m’occasionnerait le gouvernement du grand-duché de Courlande.

— O maître ! s’écria-t-elle, qui donc a pu vous instruire ainsi ?

— Vous savez, répondis-je en souriant, — car c’était ma coutume, surtout avec les femmes, de mêler un peu de familiarité aux miracles ; j’étais prodigieux avec bonhomie ; — vous savez que toutes choses me sont connues. Eh bien, je vous le dis en vérité, la couronne grand-ducale n’a rien qui puisse me séduire. Je vous sais gré d’avoir intéressé en ma faveur le comte de Medem, le comte de Howen et le major Vonkorf, avec qui votre conférence a duré hier jusqu’à une heure fort avancée de la nuit ; je pense, comme vous et comme eux, que les États de Courlande ne refuseraient pas de déposer le prince régnant ; et, certainement, ils ne feraient aucune difficulté pour me choisir comme son successeur. Mais ne parlons pas de cela, je vous en supplie. C’est à d’autres trônes que j’aspire. Et, d’ailleurs, j’ai de l’amitié pour Son Altesse.

Elle se jeta à mes pieds ; elle me conjura de consentir à être le souverain de son pays. La conspiration était bien ourdie ; la réussite, je le reconnaissais moi-même, était assurée ; seul je pouvais faire le bonheur de la malheureuse Courlande. Mais je lui dis sévèrement :

— Femme, pourquoi me tentes-tu ?

Elle s’humilia. Je lui imposai pour pénitence de rester trois jours sans être admise en ma présence. Comme elle pleurait beaucoup : « Eh bien ! deux jours seulement ! mais je n’en retrancherai pas une heure. »

Quand elle fut partie, ma femme entra violemment (elle avait sans doute écouté à la porte) et elle me dit :

— Il faut avouer, Joseph, que tu es un grand sot ! J’aurais été très contente, moi, d’être grande-duchesse.

Je la pris sur mes genoux, et lui baisai l’oreille qu’elle avait petite et rose.

— Lorenzina, lui dis-je, César a refusé la couronne des mains du général Marc-Antoine, et Cromwell l’a refusée des mains du général Lambert. Je puis l’affirmer, puisque j’étais à Rome en l’année 710 de la fondation de cette ville, et à Londres en l’année 1657.

— Nous sommes seuls, bête ! répondit Lorenza.

Lorenza est peut-être la seule femme au monde qui ne m’ait jamais témoigné beaucoup de respect : nul n’est prophète dans son lit.

II Le grand œuvre.

Une heure plus tard, vêtu d’une laine sans tache et la mitre magique au front, ayant à ma ceinture la serpe, la baguette et l’épée, — car la serpe coupe les mauvaises Pensées, la baguette évoque les bons Esprits, et l’épée écarte les Terreurs, — je me tenais debout, au centre d’un inextricable fouillis de fourneaux, de cornues, de serpentins, de vases et de fioles de toute sorte, sous de hautes poutres d’où pendaient des animaux étranges, vaguement agités. J’étais dans le laboratoire que le grand-duc de Courlande avait fait disposer selon mes indications, dans sa propre résidence. Le soleil, qui s’inclinait vers l’horizon, entrait magnifiquement par une large fenêtre, allumait les yeux d’émail des bêtes mortes, faisait étinceler la verrerie des ustensiles hermétiques, et me baignait moi-même d’une splendeur sacrée.

On frappa à la porte. Sans faire un mouvement, je dis :

— Qui que tu sois, entre.

Le grand-duc se présenta, vêtu selon les rites, d’une longue robe sans ceinture ; il avait la tête découverte et les pieds nus.

— Qui es-tu, toi qui es entré ? m’écriai-je.

Il répondit :

— Je suis un des princes de la terre où nous sommes.

— Tu n’es pas même un des vers de la terre où nous dormirons ! répliquai-je. Malheur à qui s’enorgueillit de son rang ou de sa naissance, dans l’asile de la science et de la vérité ! Malheur à qui se nomme prince ou roi, en présence de celui en qui revivent les mages illustres de jadis : Osiris, qui fut Dieu ; Orphée, qui fut prophète ; Apollonius de Thyane, qui disait de Jésus : « Mon frère » ; Raymond Lulle, qui fut le bûcheron de l’arbre du bien et du mal ; Nicolas Flamel, qui mourut pauvre au milieu de la pluie d’or qu’il répandait sur le monde ; Jérôme Cardan, le pur ascète, dont l’esprit s’était affranchi des apparences terrestres ; Cornélius Agrippa, à qui les empereurs et les papes envoyaient des ambassades ; Guillaume Postel, qui conquit la doctrine absolue ; et le plus grand de tous, Philippe-Théophraste Bombaste, appelé Auréole Paracelse, l’irréprochable ivrogne qui vécut dans une frénésie divine et lucide, et qui guérissait à distance par l’effluve de son regard !

Sous ces reproches, le prince de Courlande baissa la tête.

— Dis que tu es un homme, cela suffit, repris-je, et tâche d’en être un. Que demandes-tu ?

— Je suis un humble profane, dévoré du désir d’être initié.

— Tu demandes beaucoup, répondis-je ; l’initié, — ainsi que le prouvera un sage qui naîtra dans vingt-trois ans, six mois et douze jours, — est celui qui possède la lampe du Trismégiste, le manteau d’Apollonius et le bâton des Patriarches.

— Je me contenterai d’être adepte.

— Tu demandes plus encore. L’adepte est celui qui, par la pensée et par l’œuvre, s’exalte jusqu’à la divinité ! As-tu renoncé aux préjugés, aux passions ? Es-tu certain de tenir à la raison, à la vérité, à la justice, plus qu’à toute autre chose humaine ? Te sens-tu capable d’obéir aux quatre verbes du mage : SAVOIR, OSER, VOULOIR, SE TAIRE ? Si tu peux à ces questions répondre « oui » avec franchise, je te conduirai dans le Sanctum Regnum, qui est le royaume de la Magie.

— Je ne l’entends pas ainsi, fit le prince. Je voudrais avoir la Pierre philosophale, qui transforme en or tous les métaux, préserve de toutes les maladies, assure la jeunesse, la santé, la beauté et la vie immortelle.

— Tu demandes peu, répondis-je avec un ton de dédain. Écoute cette parabole : Une fois, Jésus voyageait de compagnie avec Judas Iscariote et Simon Baryona. Ils arrivèrent dans une hôtellerie, et comme ils avaient grand’faim, ils furent attristés de n’y trouver qu’une oie très petite et très maigre. Le régal était chétif pour des voyageurs affamés ; la troisième partie de la bête n’eût fait qu’aiguillonner l’appétit de chacun. Jésus dit : « Nous avons sommeil ; allons dormir. Au réveil, nous nous raconterons nos rêves, et celui qui aura fait le plus beau songe mangera tout seul la petite oie. » Ils firent comme Jésus avait dit. En se réveillant : « Moi, dit saint Pierre, j’ai rêvé que j’étais le vicaire de Dieu » ; Jésus dit : « Moi, j’ai rêvé que j’étais Dieu même » ; Judas Iscariote, à son tour, dit d’un ton hypocrite : « Moi, j’ai rêvé qu’étant somnambule je me relevais, descendais doucement à la cuisine, prenais l’oie et la mangeais. » Là-dessus, on descendit ; l’oie avait disparu ; Judas, au lieu de rêver, l’avait mangée. — Profane qui m’écoutes, est-ce Judas que tu veux imiter ? Préfères-tu la réalité vile aux sublimes vérités des idées ?

— Les beaux rêves sont une belle chose, dit le duc, mais Judas a mangé l’oie.

— Reçois donc la moins bonne part, répliquai-je, tu auras la Pierre !

— Quoi ! vraiment, je l’obtiendrai ?

— Par moi, tu l’obtiendras. C’est un jeu pour le Mage de matérialiser le principe de vie, de le résumer, de le condenser dans la pierre philosophale, appelée aussi Or Vierge, et qui, broyée, donne la poudre rouge, dont la sensibilité est telle qu’elle se dissout lentement sous le regard.

Il me baisa les mains. Je repris :

— Les procédés par lesquels on obtient la pierre divine sont clairement révélés en quelques préceptes que le grand Hermès grava sur la Table d’Émeraude.

— Clairement ?

— Clairement. Hermès dit :

« Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais, doucement, avec grande industrie.

« Il monte, et derechef il descend en terre, et reçoit la force des choses supérieures et inférieures.

« Tu auras par ce moyen la gloire du monde universel, et pour cela toute obscurité s’enfuira de toi.

« C’est la force forte de toute force, car elle vaincra toute chose subtile et pénétrera toute chose solide.

« Ainsi le Monde a été créé. »

Le grand-duc m’écoutait avec une sorte d’épouvante.

— Hélas ! j’entends des sons, dit-il, mais je ne perçois pas le sens.

— Je te parlerai donc comme on parlerait à un enfant, répondis-je en le regardant avec un air de hautaine pitié. L’élément premier, c’est l’or terrestre !

— J’entends cela. Il faut de l’or pour composer la Pierre Divine.

— Oui.

— Beaucoup ?

— Beaucoup.

— N’importe, les coffres de l’État ne sont pas vides ; d’ailleurs, on peut établir des impôts. Continuez, maître.

— L’élément premier est soumis à l’action du grand et unique Athanor.

— Athanor ?

— Tu as bien entendu.

— Qu’est-ce ? Est-ce que je le possède ?

— Tout le monde le possède. Il est sous la main de tout le monde. J’imiterai la pudeur des vrais adeptes, en ne lui donnant pas son nom vulgaire ; tu devinerais facilement ce que c’est, quand je t’aurai dit qu’on le désigne sous l’emblème de l’étoile à cinq pointes ou du pentagramme lui-même.

— Hélas ! soupira le prince.

— Je poursuis. L’élément premier, soumis à l’action du grande et unique Athanor, s’épure spirituellement, et devient l’Or Philosophique — ou Or pâle, — lequel, affiné par le soufre, le mercure et le sel, emprunte une âme au germe universel. Après l’avoir réduit en limaille, — sous la clarté des rayons lunaires, — il importe de le plonger dans l’eau-forte, où il se dissout lentement ; puis on place le mélange sur un feu gouverné de façon à produire une évaporation lente et continue. Dégagée de l’humidité, la masse restante est traitée une seconde fois par le soufre, le mercure et le sel, et l’on obtient l’Or Noir. Celui-ci, malléable à la main, répand des exhalaisons mortelles, et l’adepte doit se hâter de poursuivre son travail, qui fait apparaître successivement l’Or sombre ou Or Violet, — il faut éviter de le toucher, car il est caustique, — l’Or Céleste ou Or Bleu, l’Or Mâle ou Or Jaune, l’Or Femelle ou Or Rouge, dont la couleur devient plus vive quand on l’expose aux rayons du soleil, et enfin l’Or Vierge ou Or Blanc, qui est vivant dans la main et qui bat comme un cœur ! Jusqu’à l’instant où il se livre, les dangers de l’opération sont redoutables. Une négligence, une faute, un ralentissement dans l’ardeur du feu, peuvent produire l’explosion du laboratoire et la mort de l’adepte. Mais, au moment du succès, pendant la dernière transformation, qui est sans danger matériel, alors, les angoisses sont indicibles. Nicolas Flamel pleura en sentant l’Or Vierge se tordre dans sa main, et Raymond Lulle, saisi d’une immense pitié, livra aux flammes la matière animée qui se débattait sous ses doigts !

— L’Or Vierge ! cria le duc frémissant d’espérance, la Pierre Divine ! Eh bien, qu’importent les angoisses ! mon cœur est fort. Tentons sur l’heure l’opération terrible…

— Pas encore, répondis-je. Nombre de soins préparatoires sont indispensables. Il nous faut des vêtements de laine filée par une vierge ; il faut que le sceau de Salomon soit gravé sur le seuil de la porte et sur les marches de l’escalier, et que le pentagramme, en qui se résument toutes les figures cabalistiques, consacre les appareils dont nous devons nous servir. Le sceau de Salomon, ou macrocosme, protège celui qui s’occupe de l’œuvre ; le pentagramme repousse les influences funestes ; le premier est une armure ; le second est un bouclier. Et puis, nous n’avons pas l’élément premier, qui doit être en quantité suffisante…

— L’or ?

— L’or.

— Combien en faut-il ?

— Pour une expérience décisive ?

— Oui.

— Mille marcs environ.

— Si vous les aviez, pourriez-vous tenter l’œuvre dès aujourd’hui ?

— Peut-être.

Dès que j’eus prononcé ce peut-être, le grand-duc se dirigea vers la porte. Je lui demandai où il allait ; il ne répondit rien, sinon qu’il me priait de l’attendre ; il sortit en toute hâte.

Il me parut évident que mon disciple ne tarderait pas à revenir, chargé de richesses. Tout autre alchimiste, à ma place, se fut réjoui. Je me sentis plein d’ennui et d’hésitation.

En face de moi, le soleil se couchait dans un immense lit d’or, comme si l’horizon eût été touché par la Pierre Divine. Très haut, bien au-dessus d’une bande d’azur orangé, brillait une pure étoile d’argent ; c’était Hesperus qui surgissait ; on aurait dit une blanche étincelle au front d’un génie invisible. Puis le couchant empourpré s’obscurcit lentement ; il me sembla que mon esprit aussi devenait sombre. J’entendis des pas sur le chemin, devant le château ; je me penchai je vis un homme très vieux qui geignait, l’échine courbée sous un fagot de branches mortes ; en passant, il montra le poing à la résidence princière. Aussitôt, je jetai loin de moi la serpe, la baguette et l’épée, et, considérant ce vieillard, j’avais comme une envie de descendre sur la route pour l’aider à porter sa charge de bois.

Un lourd bruit d’or me rappela de ces rêveries. Le grand-duc était revenu ; quatre laquais déposaient des sacs sur une table voisine. Je me levai, frémissant, et les serviteurs étaient à peine sortis que je m’écriai d’une voix formidable :

— Prends cet or, tout cet or à poignées, Altesse, et jette-le par les croisées du château !

— Hein ? dit le grand-duc.

— M’as-tu entendu ?

— Considérez, mon maître…

— Ton maître ? Obéis donc !

Je n’oublierai jamais la mine singulière que fit en ce moment le prince de Courlande. Sa perplexité était visible ; si d’une part il était porté à se soumettre par la crainte de me donner du ressentiment, et aussi par l’idée que cette dispersion de métal était peut-être un commencement d’opération magique, il lui paraissait fort dur, d’autre part, d’être le Jupiter de cette pluie d’or, sans la compensation d’aucune Danaé.

— Eh bien ? repris-je avec hauteur.

Il baissa la tête, prit trois sacs sur la table, et s’avança vers la fenêtre. Mais, à peine eut-il mis le nez dehors, qu’il recula vivement. Il m’annonça d’un air fort effrayé qu’il passait d’aventure sur le chemin une bande de Tziganes, noirs, farouches, suivis de leurs femmes et de chariots pleins d’enfants, d’où pendaient des loques rouges ; les marcs seraient absorbés par cette foule mendiante, comme une averse par une terre sèche, et l’on ne pourrait pas en retrouver un seul.

— Jette ! répétai-je.

En même temps, je saisis plusieurs sacs et lui donnai l’exemple.

Le grand-duc m’imita avec une condescendance dont je ne pus m’empêcher de lui savoir gré.

Vous devinez l’effet produit par cette précieuse grêle ! D’abord, les bohémiens demeurèrent comme stupides d’étonnement ; quand ils eurent compris, à mes signes, qu’il leur était permis de ramasser la manne grand-ducale, ce furent des bonds extravagants, des cris de joie, cent gestes fous ; toute la bande, et les enfants dégringolés des chariots, se jetèrent sur les monnaies qui ne cessaient de pleuvoir. Bientôt, tous nos sacs furent vides et toutes leurs poches furent pleines. Je leur criai : « Dieu vous garde ! retirez-vous ! » et, après avoir fermé la fenêtre, je me tournai vers le prince aussi stupéfait que les Tziganes, mais par une raison justement contraire.

— Grand-duc ou roi, altesse ou majesté ! lui dis-je, l’agent universel, le principe suprême, ce n’est pas l’Athanor, c’est la justice qui, sous sa forme la plus aimable, a pour nom Charité ! Que vouliez-vous faire de cet or ? De l’or, n’est-ce pas ? J’en ai fait des heureux. Réjouissez-vous, il n’est pas de plus grand œuvre.

Il bégaya :

— Comte ! comte ! que dites-vous là ?

— Je dis que je ne suis pas venu vers vous pour brûler du charbon, pour faire chauffer des creusets, ni pour accroître vos revenus, mais pour vous annoncer que l’heure est proche où l’humanité se rénovera, pour vous jeter, vous et votre peuple, dans la fermentation universelle ! Êtes-vous donc si renfermé dans votre étroite puissance que vous ne sachiez pas ce qui se passe au dehors ? Je suis envoyé pour vous l’apprendre ; vous honoriez l’Alchimiste, saluez le Maçon !

— Le Maçon ! répéta le grand-duc interdit.

— Oui, celui qui bâtit et qui cimente, celui qui, sur les ruines de la société à demi écroulée, élève un jeune et vigoureux édifice. As-tu lu, prince allemand, les philosophes de France ? Sais-tu qu’il s’ouvre, dans toutes les nations, des Loges où les Bourbons eux-mêmes viennent réclamer leur part d’égalité, et que l’Illuminisme est comme un grand bûcher glorieux, où des milliers de justiciers augustes, aux visages masqués, jettent incessamment les préjugés, les esclavages, les fraudes, le vain droit des rois, et les conquêtes sanglantes !

— Chimères ! dit le prince, chez qui la stupéfaction commençait à faire place au courroux.

— Oui, chimères, les choses du passé ! chimères aussi, les sciences mystérieuses dont nous balbutions à peine le premier mot ! Je n’en parle plus, je n’en veux rien savoir, je ne m’en suis servi que pour me rapprocher de toi. Mais vérité, l’avenir ! vérités, la loi nouvelle d’équité et d’amour, l’émancipation de l’homme ! Et voilà la Pierre Divine que nous chercherons ensemble, si tu le veux, mon royal disciple !

J’ai toujours eu une assez grande facilité d’élocution, et comme le sujet n’était pas sans prêter à des développements, je pense que je ne me serais pas interrompu avant une bonne heure au moins, si le grand-duc ne s’était écrié :

— Ainsi, tu n’es pas un alchimiste ?

— Je suis un novateur.

— Tu es un charlatan et un larron ! répondit-il.

Après ces mots, qui me blessèrent d’autant plus que ce jour-là précisément je m’exprimais et me conduisais avec une honnêteté parfaite, le prince de Courlande, tout rouge de colère, — car il avait un tempérament qui le prédisposait à l’apoplexie, — se mit à pousser de grands cris pour appeler ses gens. Je compris qu’il ne faisait pas bon pour moi dans le laboratoire. Ma foi, puisque le révolutionnaire avait compromis le mage, il était juste que le mage tirât le révolutionnaire du péril. Rapidement, je me tournai vers un fourneau où il y avait de grands bocaux pleins d’alcool et d’autres drogues inflammables ; je les renversai sur les braises, et, avant l’arrivée des valets, je disparus par une petite porte, derrière un rempart effroyable de feu qui ne fut pas, je pense, sans roussir quelque peu les cheveux et la barbe du souverain courlandais.

Quand je me trouvai hors de la résidence, — grâce à un étroit passage dont le secret m’était connu, — je ne perdis pas mon temps à pester contre ce stupide grand-duc, qui avait fait mille caresses à un prétendu sorcier, et qui n’eût pas hésité à fouailler un véritable philosophe ; éternelle injustice humaine ! Je résolus de tirer une éclatante vengeance de l’injure qu’on me faisait. Rien ne devait m’être plus facile. Mme de Recke ne m’avait-elle pas offert la dignité grand’ducale ? Maintenant, j’étais décidé à l’accepter, — ce qui serait fort du goût de ma chère Lorenza, — et je me dirigeai en toute hâte du côté de ma demeure. Mon intention était de revêtir des habits convenables, et de me présenter sans retard chez la grande dame. Mais le destin disposa de moi d’une autre façon.

Il y avait devant ma porte une chaise de voyage prête à partir, et je reconnus mes coffres sur la voiture.

Comme je m’approchais, passablement surpris, la tête de ma femme parut à la portière.

— Monte vite, dit Lorenza.

Je savais qu’elle était, sous ses airs frivoles, une personne prudente et de bon conseil ; je montai donc auprès d’elle ; j’étais à peine assis que les chevaux partirent au galop.

Alors ma femme me raconta ce qui était arrivé. Pendant mon absence, « quelqu’un » était venu de la part de « quelqu’un ». Ce que cela signifiait, je le compris tout de suite ! et, malgré moi, j’eus le frisson. Celui qui était venu avait dit : « C’est l’heure », et il avait laissé pour moi une lettre cachetée et une petite cassette que Lorenza me fit voir. La cassette, en chêne, à coins dorés, était d’une pesanteur étrange ; sur le dos de la lettre, au-dessous d’un signe que je reconnus, ces mots étaient écrits : « Le comte de Cagliostro se trouvera, le douze juillet, à la nuit tombante, dans la ville de Merspurg, près du lac de Constance, à l’hôtellerie de la Poste. Le comte de Cagliostro ouvrira cette lettre le douze juillet, après que l’horloge de la cathédrale aura sonné dix heures du soir ; il saura alors ce qu’on attend de lui. » A cet ordre, toute considération personnelle devait céder ; je louai Lorenza d’avoir tout préparé pour notre départ, — car j’avais à peine le temps d’arriver à Merspurg au jour marqué ; — je plaçai la cassette, qui rendit un son clair, presque lumineux, pour ainsi dire, sous la banquette de la chaise, la lettre dans la poche de ma robe magique, et pendant que les chevaux nous emportaient, je me mis à rêver, non sans inquiétude, à la nouvelle aventure où j’étais destiné à jouer un rôle.

Je sais bien ce qu’on a raconté à propos de ce brusque départ ; on a dit que j’avais dû quitter Mittau à la suite d’un vol de mille marcs d’or commis au préjudice du grand-duc. J’ai raconté l’histoire de ces marcs, et je pense qu’elle est de nature à me faire honneur. Ce qui donna lieu sans doute à une aussi invraisemblable calomnie, c’est que, peu après avoir passé les portes de la ville, je fis la rencontre des bohémiens envers lesquels j’avais usé de tant de générosité. Comme je les considérais, ils me reconnurent, et ces braves gens, — avec une délicatesse peu commune chez ceux de leur nation, — me prièrent d’accepter la moitié des sommes qu’on leur avait jetées. Je voulus refuser, mais voyant à leur air que mon refus les désobligeait, je n’y persistai pas, par un sentiment qu’apprécieront toutes les âmes un peu bien situées. Mes ennemis se sont autorisés de cela pour ajouter que c’était moi qui avais donné l’ordre aux Tziganes de passer sous la fenêtre du laboratoire. On conviendra que c’est là une imagination bien fantasque. Au total, ils me remirent cinq cents marcs d’or que j’employai, par la suite, à fonder un hôpital dans la ville de Strasbourg et à acheter des rubis balais à ma Lorenza bien-aimée.

III Où il est question d’une demoiselle qui avait une puce dans son corsage, et d’un bourgeois en lévite marron qui ne voulait pas qu’on parlât du Diable.

La journée avait été fort triste ; c’était la cinquième de notre voyage ; nous ne devions pas tarder à apercevoir les premières maisons de Merspurg. Une pluie fine, qui était plutôt une brume épaisse, estompait les lointains et couvrait la campagne d’une sorte de voile. Le ciel gris de plomb, où l’on ne pouvait deviner la marche du soleil, s’obscurcissait de plus en plus, — sombre et pesante coupole qui prenait çà et là des teintes plus foncées ; l’air était étouffant et plein de tensions orageuses.

La route gravissait une colline au sommet de laquelle je distinguai un gros bâtiment carré, à large enseigne criarde, peinte de ce rouge ennuyeux dont les Allemands, par une fantaisie grossière, badigeonnent volontiers leurs maisons, et même leurs églises. Ce devait être l’hôtel de la Poste. Je ne me trompais pas.

Notre entrée parut causer un certain tumulte dans la maison. L’hôte, obséquieux, son bonnet sous le bras, se plaignit d’un encombrement de voyageurs qui ne lui permettait pas de nous recevoir comme il l’eût désiré. Le bateau qui faisait la traversée de Souabe en Suisse avait été fort avarié l’avant-veille, par un incendie dont la cause était demeurée inconnue, et les personnes venues à Merspurg pour s’y embarquer se voyaient contraintes d’y séjourner. Cet incendie, qui avait motivé ce séjour, me fut matière à réflexions. Je connaissais les façons des Illuminés ; ils s’entendent parfaitement avec le hasard. Cependant, l’hôte nous conduisit dans des chambres assez propres, où nous attendîmes l’heure du souper, qui devait avoir lieu dans la salle commune.

Ma belle Lorenza, dont le succès était la plus chère de mes joies, fit une de ces toilettes dont elle avait le secret. Je ne sais comment elle s’y prenait, mais avec un ruban, une fleur, un flot de dentelles, elle se composait des parures dont le principal attrait était l’étrangeté. Il y a du génie à ces choses-là, et elle n’avait pas de rivale dans l’art de sertir sa beauté. Je l’admirais chaque jour davantage : c’était le Protée de la séduction ; elle était femme à demeurer toujours supérieure à la fortune que je pourrais lui faire.

L’heure du souper venue, ce ne fut pas sans une certaine émotion que j’entrai, donnant le bras à Lorenza, dans la salle à manger de l’hôtel où se trouvaient déjà quatre personnes.

La première qui attira mon attention fut une assez jolie femme, à l’air tout à fait extravagant. Je la reconnus, l’ayant rencontrée naguère à la cour de Pologne ; tout Varsovie s’entretenait alors de l’amour insensé du comte de Brulh, grand écuyer, qui se ruinait pour cette créature. On la nommait Mlle Renaud ; son métier était de danser, quand cela l’amusait, au grand théâtre de Vienne. Capricieuse et libertine au delà de ce qui est toléré par l’indulgence de la bonne compagnie, c’était un mauvais sujet dans toute la force du terme. D’ailleurs, gâtée au physique comme au moral. La voix publique m’avait renseigné là-dessus, et même, je m’en étais entretenu avec le comte de Casanova, qui avait promis de n’en point parler dans ses Mémoires, et qui n’a pas tenu sa parole, comme un aventurier qu’il est.

A côté d’elle se tenait assis un bonhomme en lévite marron, qui devait être un bourgeois de la contrée, venu à Merspurg pour la foire prochaine ; il avait un peu de l’air d’un ministre huguenot et se montrait fort scandalisé des façons de sa voisine, qui ne cessait de folâtrer et de rire, et ouvrait de temps à autre son corsage, pour y chercher une puce qu’elle avait gagnée, disait-elle, peu de jours auparavant, à la cour de l’électeur de Trêves. Une puce archi-épiscopale.

Mlle Renaud nous salua d’un geste délibéré et passablement protecteur. Je m’inclinai, en modifiant l’apparence de mon visage, pour éviter d’être reconnu par cette étourdie. Dès que j’eus tourné les yeux vers deux jeunes femmes qui occupaient le haut bout de la table, je ne m’occupai plus que de celles-ci.

Bien qu’elles se ressemblassent assez peu, il était aisé de deviner qu’elles étaient sœurs, et quelques mots de leur conversation m’apprirent qu’elles étaient françaises.

L’aînée — tout au plus avait-elle vingt ans — me surprit par le jet hardi de son regard ; évidemment elle ne devait avoir peur de rien. En revanche, on pouvait avoir peur d’elle. Elle était d’une beauté irrégulière, tout à fait saisissante. Très délicate de façons, assez petite et svelte, non sans un peu d’embonpoint, je retrouvais en elle le charme attractif qui émanait de Lorenza. De grands yeux bleus, pleins d’expression et de vague tendresse, illuminaient son visage, pendant que ses sourcils noirs et bien arqués annonçaient le courage et une volonté hautaine. Elle me fit l’effet d’une grande dame à l’état d’éclosion. Son visage ovale était plein de fierté, mais sa bouche rose et souriante, meublée de petites dents nacrées, corrigeait ce grand air par un sourire enchanteur. Ses mains blanches et fines, d’un pur dessin aristocratique, avaient des doigts longs et déliés ; j’ai rarement vu de plus petits pieds que ceux qui se cachaient dans ses mules. Embellissez tout cela d’une blancheur neigeuse, vivante et frissonnante, étrangère aux pâleurs de la cire et aux tons mats de l’ivoire, et vous aurez le portrait de cette dangereuse créature.

Il faut tout dire pourtant. Je vois bien et je vois tout. Les contours gracieux de son buste avaient quelque chose d’inquiétant. Quand son corsage se gonflait sous l’effort de la respiration, il ne se soulevait que d’un seul côté. Le sein gauche demeurait immobile, comme si Dieu l’eût fait d’airain, pour y renfermer un cœur redoutable. Il y avait peut-être une autre raison à cela.

Il était difficile d’être jolie auprès d’une pareille aînée. Aussi la sœur cadette n’y mettait-elle aucune prétention. Fillète — sa sœur l’appelait ainsi — me fit l’effet d’une belle petite commère de seize à dix-sept ans, rebondie sur toutes les faces, blonde, rieuse, épanouie, et telle qu’un honnête homme eût très bien pu s’en contenter.

Je m’étais assis à côté de Lorenza, non loin des deux voyageuses françaises. Le souper fut d’abord assez maussade, comme il arrive en voyage, quand les convives sont inconnus les uns aux autres. Mlle Renaud, qui ne détestait rien tant que le silence et l’immobilité, ne tarda pas à rompre la glace. Elle nous déclara nettement qu’elle était une bonne fille, — ce dont je n’avais aucun motif de douter, — et qu’elle avait les plus belles jambes de l’Europe ; pour un peu elle les eût montrées. Elle voyageait afin de se désennuyer des deux derniers amants qu’elle avait eus, et s’en allait à Paris, où elle entrerait au couvent, dans l’intention de faire pénitence ; mais il était possible qu’elle s’en fît enlever, si elle trouvait quelque bonne occasion ou un engagement à l’Opéra. Tout en ponctuant ce beau discours de maintes rasades de vin de Champagne, elle nous demanda qui nous étions, d’où nous venions, où nous allions, et quels étaient nos projets. Il est vrai qu’elle n’attendait pas nos réponses à ses questions.

Subitement, après un dernier cornet avalé, elle tomba dans la mélancolie, abandonna le dé de la conversation, et, se renversant sur son siège, se prit à regarder au plafond les fumées du vin qu’elle avait dans la tête.

Son bavardage avait fait naître quelque familiarité entre les convives ; seul, le bourgeois à l’air de pasteur huguenot gardait un air grave et se tenait coi. Je ne dissimulai pas que j’étais le chevalier Pellegrini, et de leur part les deux dames françaises nous dirent qu’elles se nommaient Jeanne et Fillète de Saint-Rémy. Elles étaient orphelines, libres de leurs personnes, et poursuivaient un procès qui devait leur assurer la possession d’un des plus grands domaines de France, injustement soustrait à leur famille. On leur avait fait espérer la protection puissante, presque souveraine, d’un grand seigneur qu’elles n’avaient pas craint d’aller chercher à Vienne. Mais, chemin faisant, elles avaient reçu l’avis que le personnage auprès duquel elles voulaient solliciter revenait en France, et elles avaient jugé inutile de pousser plus avant.

— Peut-on, sans indiscrétion, leur dis-je, vous demander quelles sont les terres que vous revendiquez ?

— Cela n’est point un secret, répondit Jeanne de Saint-Rémy ; ce sont les fiefs de Fontête, d’Essoyes et de Verpillière.

— Diavolo ! m’écriai-je, ce sont, si je ne me trompe, des fiefs relevant de la couronne ?

— Il est vrai, répondit la jeune fille.

— Oh ! repris-je en souriant, cela n’a rien qui m’étonne. Savez-vous ce que j’ai vu distinctement dans vos cheveux, quand j’ai eu l’honneur de m’asseoir auprès de Votre Beauté ?

— Quoi donc ? dit-elle.

— Une fleur de lys d’or.

Je ne mentais qu’à demi, ce qui est admirable pour un sorcier. Par une hallucination qui me parut alors fort saugrenue, ce n’était pas dans les cheveux de Jeanne de Saint-Rémy que j’avais vu la fleur de lys, mais sur son sein vivant, sur celui qui palpitait !

La belle demoiselle devint toute rouge, d’étonnement peut-être ; le sang montait à sa jolie tête.

— Monsieur, dit-elle, êtes-vous seulement le chevalier Pellegrini ?

— Par Protée ! répondis-je, un seul nom pour un homme comme moi, ce serait peu de chose ! Je suis aussi le comte Harat, le génie Phœnix, Belmonte, qui a vécu dans le monde souterrain des Pyramides, le marquis d’Anna, et votre serviteur, le comte de Cagliostro.

— Cagliostro ! s’écria la Renaud en bondissant sur sa chaise. Eh ! parbleu ! oui, c’est lui. Ah ! comte, cette fois, je ne vous quitte pas que vous n’ayez tiré mon horoscope.

— Bon ! il n’est point d’avenir certain pour une tête comme la vôtre : je vous prédirais le paradis que vous vous jetteriez en enfer pour me faire pièce.

— Monsieur, me dit d’un ton revêche le bourgeois en lévite marron, ne parlez pas de l’enfer, je vous prie.

J’allais lui demander la cause de cette observation, quand la belle Jeanne, qui me regardait fixement depuis que j’avais dit mon nom, me parla en ces termes :

— Monsieur le comte, on s’inquiète beaucoup de vous en France, et vous voyez que les jeunes filles elles-mêmes y savent votre nom. Les pouvoirs qu’on vous attribue sont tellement extraordinaires qu’on ne sait ce qu’il faut en croire. J’admire le hasard qui nous a fait vous rencontrer. Êtes-vous réellement mon serviteur, comme vous le dites ?

— N’en doutez pas, mademoiselle.

— Eh bien ! je veux mettre votre science à l’épreuve, — si madame y consent, ajouta-t-elle en s’inclinant vers Lorenza, — car je devine la comtesse de Cagliostro à son incomparable et merveilleuse beauté.

Lorenza rougit et, avec sa franchise italienne un peu naïve, envoya un baiser du bout des doigts à la jolie Française.

— Vous allez me demander, repris-je, votre bonne aventure ?

— Bonne ou mauvaise, répliqua Jeanne gravement.

— Il se peut que je vous la dise ; mais vous voyez que nous arrivons à peine au dessert, et nous pouvons remettre à plus tard nos petites diableries.

— Monsieur s’écria de nouveau le bourgeois à mine huguenote, ne parlez pas du diable, je vous en conjure.

— Vous êtes donc bien sensible aux choses théologiques ? Diablerie est mis là pour expérience. Est-ce que vous croyez au diable, par hasard ?

— Et vous, dit l’étranger, est-ce que vous n’y croyez pas ?

On n’est pas maître de certaines faiblesses d’esprit. Cette voix était si froide, ce visage glacé me regardait d’une si étrange façon, que j’en eus un instant la langue paralysée ; un tressaillement, je ne sais pourquoi, me parcourut le corps. Je ne fus pas le seul à éprouver cette impression de gêne et presque d’épouvante. La belle Jeanne demeura pensive ; Mlle Renaud elle-même ne s’avisa point de bavarder. On desservit ; nous restâmes assis autour de la grande table de l’auberge, silencieux : personne ne songeait à se lever. Les chandelles, dispersées çà et là, ne donnaient qu’une faible clarté. Par les fentes des volets qu’on venait de clore, nous arrivaient des jaillissements de lumière subite ; c’étaient des éclairs. La pluie ne tintait plus sur les vitres ; mais le vent gémissait dans les corridors, faisait crier l’enseigne, et l’orage gronda. En même temps, une horloge d’église sonna dans le lointain. Dix coups lents, solennels ; il était dix heures du soir ; deux coups de tonnerre complétèrent minuit. Mlle de Saint-Rémy leva vers moi son visage.

— Je vous ai interrogé, dit-elle.

— Exigez-vous que je réponde ?

— Oui.

— Vous serez donc satisfaite. Mais, ajoutai-je avec un sourire qui fut le dernier de la soirée, la divination ne va pas sans quelque charlatanisme, et il y a certains instruments indispensables que je dois aller chercher.

Quand je revins dans la salle, après une très courte absence, je plaçai sur la table quelques objets nécessaires à mes expériences. Ma femme m’observa et me dit, très émue :

— Qu’as-tu, Joseph ?

— Rien, répondis-je d’une voix que j’entendis trembler.

Lorenza me conta plus tard qu’elle ne m’avait jamais vu aussi pale que je l’étais en cet instant.

Les demoiselles de Saint-Rémy et la Renaud se levèrent à mon entrée ; quant au bourgeois, il s’était retiré dans le coin le plus éloigné de la salle, sans doute pour n’avoir rien à craindre de mes « diableries ».

Je dis à Jeanne de Saint-Rémy :

— Vous voulez savoir, vous saurez. Donnez la main à l’Initiée.

Lorenza, que je désignais, frémit à cette parole. Elle ne se prêtait jamais sans un peu d’effroi à mes opérations magiques. Elle me dit : « Non, pas ce soir ! Cet orage m’a brisée. Je t’en prie… » Je comptais précisément sur l’orage qui, d’ordinaire, exaltait singulièrement l’organisation nerveuse de ma femme. Quand il tonnait, il me suffisait de diriger mon regard vers ses tempes ou vers son épigastre, pour qu’elle frissonnât tout entière et qu’elle vît les yeux fermés. Je lui répondis sévèrement : « Obéissez. » Elle courba le front et s’affaissa dans son fauteuil, le regard presque éteint, les lèvres balbutiantes.

Sur un signe que je fis, Mlle de Saint-Rémy se rapprocha. Elle se plaça en face de Lorenza, à qui elle livra sa main, non sans un peu de défiance. Lorenza prit cette main dans les siennes et la pressa lentement. Ses yeux se vitrèrent ; sa physionomie changea, eut une expression de souffrance et d’angoisse ; ses joues se creusèrent, ses lèvres bleuirent, et l’un de ses seins fléchit. Elle arrivait, sous l’empire d’une puissance inconnue, à ce phénomène d’assimilation, que je demandais, moi, à des artifices matériels. Oui, Lorenza se prit à ressembler à Jeanne, mais d’une façon lugubre et désastreuse, comme un fantôme agrandi, et, de ses lèvres blêmes, avec un effort d’arrachement, sortirent ces mots lamentables :

— PRENEZ PITIÉ DU SANG DES VALOIS !

— Non ! non ! s’écria Jeanne, en retirant sa main à l’Inspirée, pas cela ! pas cela ! Vous nous connaissez, monsieur, et vous nous rendez victimes d’une infâme comédie.

— Croyez-vous ? répondis-je en lui désignant Lorenza ; regardez-la bien.

Jeanne s’approcha de ma femme, lui renversa la tête en arrière, la contempla longuement, compara ce visage sinistre à la beauté rayonnante qui l’avait auparavant éblouie, et s’écria :

— Réveillez-la, monsieur le comte, réveillez-la ! elle me rendrait folle. Oui, tout cela est vrai. J’ai souffert ce qu’on lit sur ce front altéré : le froid, la faim, les coups, les morsures ! J’ai gravi mon calvaire, enfant ! Prenez pitié du sang des Valois ! Oui, j’ai mille fois répété ces paroles douloureuses, mendiant, à demi-nue, sous la pluie, dans la neige, brûlée par le soleil, glacée par le vent, — moi, la petite-fille de François Ier ! Car vous avez vu la fleur de lys briller à mon front !

— Calmez-vous ! lui dis-je, car je sentais que la crise de Lorenza devenait contagieuse, calmez-vous, je le veux !

— Soit, dit-elle affolée, je vous promets d’être sage…

Ce mot soumis et caressant, qui me répondait de son obéissance, me toucha profondément. Je réveillai Lorenza, en la baisant sur les yeux et en soufflant sur ses paupières. Fillète et Mlle Renaud me considéraient avec un effroi superstitieux ; dans son coin, le bourgeois demeurait sans mouvement et sans parole, m’épiant, m’inquiétant presque, car il était le seul des personnages présents sur lequel je n’eusse aucune information, et se trouvait là sans doute par un hasard véritable. Jeanne de Valois reprit :

— Ce n’est pas dans le passé que je demande à lire, c’est dans l’avenir.

— Si vous voulez connaître l’avenir, mademoiselle, dis-je à la noble Jeanne qui me regardait avec ses grands yeux, il nous faut interroger un être assez pur pour entrer en communication avec les puissances immatérielles, et, néanmoins, ce ne peut être un enfant. Le VOYANT ou la VOYANTE doit avoir atteint l’âge de puberté et posséder l’innocence la plus parfaite.

— Ma sœur Fillète, répondit-elle, est justement ce que vous souhaitez. Si vous acceptez sa médiation, nous éviterons de mettre de nouvelles personnes dans la confidence de nos secrets, et ce me sera une garantie de votre sincérité.

Ces derniers mots me prouvèrent que la jeune personne, quoique fort émue, ne laissait pas de raisonner assez nettement. A ma grande surprise, Fillète fit une forte résistance, et ne céda que devant l’ordre formel de sa sœur : je vis le moment où elle allait s’accuser d’une faiblesse de cœur pour échapper à l’honneur que nous voulions lui faire ; mais Jeanne répondit de sa cadette, et nous la donna pour une « petite bête » sans amour et sans malice.

Cette intelligence naïve n’empêchait pas la petite sœur d’avoir des nerfs, et je m’en assurai en la regardant de près. Elle me parut propre à l’expérience que nous allions tenter. Pendant que les voyageuses s’entretenaient à voix basse, avec une discrétion mêlée de terreur, je disposais sur la grande table l’appareil de divination. Par-dessus une toile très fine et d’une blancheur complète j’étendis le grand tapis maçonnique noir, où étaient brodés en rouge les signes cabalistiques des Rose-Croix du degré supérieur. Au centre je plaçai une carafe de cristal parfaitement transparente, contenant de l’eau de pluie parfaitement pure. Je la consacrai aux sept planètes, en y jetant sept pincées de poudres métalliques d’une extrême finesse, empruntées aux sept métaux majeurs. L’eau prit des teintes nuageuses, avec de bizarres ondulations. J’entourai la carafe de divers emblèmes défensifs et de fioles pleines d’eau lustrale, placées entre deux petites idoles égyptiennes en jade vert, révérées par les mages. Derrière la carafe se dressa le crucifix particulier qui préside à ces sortes d’opérations. Je prononçai les mots qui commandent aux génies révélateurs, et je fermai la carafe au moyen d’un disque de cristal sur lequel j’apposai un cachet de cire verte, portant l’empreinte auguste du Tétragrammaton.

Au moment où je terminais ces préparatifs, un coup de foudre fit trembler l’auberge tout entière et me jeta dans l’épouvante. Le ciel s’associait évidemment à mes travaux ; les génies des régions éthérées, trop souvent sourds à la voix des mortels, planaient au-dessus de nous ; je ressentais l’horreur pieuse qu’inspire la présence des êtres invisibles.

Fillète, habillée salon les rites, c’est-à-dire toute nue sous une étoffe blanche, était agenouillée devant la table et contemplait avec un vague effroi le cristal limpide où se reflétaient les clartés voisines. On lui couvrit la tête d’un voile léger qui n’interceptait pas la vision, et sous lequel je fis brûler des parfums enivrants. La myrrhe, le cinnamome, l’encens s’élevèrent en blanches vapeurs, retenues autour du front de la Colombe, — c’est le nom qu’on donne aux jeunes médiatrices, — par la gaze qui l’enveloppait. Alors je l’appelai :

— Fillète.

Tout le monde était dans l’attente ; je tirai mon épée que j’agitai au-dessus de nos fronts et que je posai ensuite sur la tête de l’enfant.

— Regarde, fis-je, et dis ce que tu vois.

— Je ne vois rien, répondit-elle au bout d’un instant.

— Regarde mieux, repris-je en levant l’épée, de façon à ce que sa pointe touchât le front de la Colombe, et parle au nom de Dieu ! parle au nom du Glaive !

— Il sort du feu de l’épée, dit la Colombe ; retirez-la.

— Pas avant que tu aies parlé.

— Hélas dit-elle toute tremblante, je vois des nuages, des gens armés, des batailles, des tempêtes, mais tout cela se mêle et je ne distingue rien.

— Les Génies vont descendre ; regarde toujours. Dis-moi le sort du sang de tes veines !

— Je vois, dit Fillète d’un ton plus assuré, un grand espace découvert où le jour se fait lentement. C’est une campagne superbe, avec des ruisseaux, des lacs et des grands arbres sous lesquels se promènent des seigneurs et des dames. Il y en a une plus grande que les autres. C’est… non, je me trompais ; c’est une paysanne, une laitière ; tous ces gens-là sont des paysans ; mais qu’ils sont beaux et bien parés ! Il est fâcheux que l’orage gronde toujours. Pourtant le ciel est bleu. Il y a, dans le fond, une petite femme qui s’avance en casaquin rayé, vert et rose ; on dirait ma sœur Jeanne lorsqu’elle va au Cadran-bleu avec son amoureux, et qu’elle ne veut pas m’emmener…

— Ne l’interrompez pas, dis-je à Jeanne qui se levait toute rougissante.

— C’est une mignonne grisette… et c’est ma sœur. Est-ce toi, Jeanne ? Elle ne répond pas. Elle s’approche de la laitière. Toutes deux se sourient : elles causent, elles ont l’air de s’aimer. Tiens, c’est drôle, une grisette, une laitière qui jouent avec des diamants plus magnifiques que les diamants d’une reine ! Oh ! le beau collier ! le beau collier qu’elles essaient l’une après l’autre ; on dirait un serpent d’étoiles. Et toutes deux ont une couronne au front. — La même couronne. Que cet orage est ennuyeux ! Le temps se couvre, on a peur, on fuit de tous côtés. Les fleurs de lys de diadèmes se sont changées en mouches d’or, qui volent et tournent autour des deux amies. Ce sont d’affreuses guêpes. Jeanne, prends garde ! Ah ! je ne veux plus voir… Otez, ôtez cela !

— Regarde, dis-je à Fillète, regarde toujours.

— Non, je ne veux pas !

Elle tomba sur ses talons, renversée en arrière, et se couvrit la figure de ses mains.

— Relève-toi ! je veux que tu voies, je veux que tu parles !

— Non ! non ! criait l’innocente en se débattant.

— Je le veux !

— Non ! répétait-elle en se roulant sur le parquet, égarée, folle d’émotion, en proie à l’exaltation lucide des voyantes.

L’orage nous servit. Un nouveau coup de foudre, terrible, secoua l’auberge jusque dans ses fondements ; je saisis Fillète délirante, dont je comprimai les mouvements désordonnés, et je la maintins en face du globe de cristal, où l’eau irradiée était agitée par des bouillonnements étranges. La Colombe essaya de se débattre encore mais ses yeux étaient invinciblement attirés par le point lumineux où s’agitaient les génies.

— Je vois, cria-t-elle, des gens qui se battent, des bonnets rouges, et une grande faux d’acier qui coupe comme du blé les grands arbres de tout à l’heure et les têtes des seigneurs ?

— C’est moi qu’il faut voir ! dit Jeanne.

— C’est votre sœur.

— Ma sœur ?… oui… je la vois… Qu’elle est belle ! Elle est éblouissante de lumières, de pierreries…

— Ai-je la couronne ? demanda Jeanne triomphante.

— La couronne a disparu. Mais une des mouches d’or est restée. Elle tourbillonne autour de Jeanne qui fuit devant elle ; elle la poursuit, elle l’attaque… au sein… Dieu ! cette fleur de lys !

— Elle est à moi ? dit Jeanne.

— Elle est rouge, sanglota Fillète, rouge comme du feu, et c’est Jeanne qu’elle brûle ! Seigneur ! Seigneur ! Prenez pitié du sang des Valois !

L’enfant tomba défaillante, en poussant ce cri désespéré ; la tension de ses nerfs était à son paroxysme. Je la relevai pour la confier à Lorenza, qui la prit sur ses genoux et l’éventa doucement.

Au bout de quelques minutes, la pauvrette se mit à pleurer. Je fis disparaître rapidement les objets qui avaient servi à notre évocation, et quand la Colombe, au sortir du bain d’air dont nous l’avions entourée, ouvrit lentement les yeux, elle avait l’air vague et doux d’un marmot qui s’éveille.

Jeanne de Valois était restée étrangère aux soins donnés à sa sœur.

Elle s’était retirée dans une partie obscure de la salle, et préoccupée, sombre, elle regardait devant elle avec une espèce de stupeur. Enfin, d’un signe, elle m’appela à ses côtés. Je lui pris les mains et nous nous regardâmes.

Elle ne baissa pas les yeux.

— C’est bien, dit-elle. On ne ment pas. Vous êtes un être extraordinaire. J’ai confiance en vous. Qu’avez-vous à me conseiller ?

— D’aller en avant, lui dis-je. Il n’y a qu’une sorte de gens qui arrivent, ceux qui ne s’arrêtent pas.

— On a des ennemis, fit-elle.

— Il faut les perdre.

— Il y a des obstacles.

— Il faut les briser.

— Rentrerai-je dans les biens de ma famille ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu’une volonté puissante s’y opposera.

— Une volonté royale ?

— Plus grande encore.

— Quoi de plus grand au monde qu’un roi — ou une reine ?

— Un peuple.

— Serai-je riche, au moins ?

— Oui.

— Sans fortune à présent, sans protecteur, sur quoi m’appuierai-je ?

— Sur l’idée fixe et la volonté persistante ; sur l’intelligence qui profite des circonstances et qui les fait naître au besoin ; sur la séduction, sur la ruse, sur l’audace. Vous avez une grande force, vous êtes femme, et une grande faiblesse, vous êtes trop femme.

— Qu’en savez-vous ? dit-elle.

— Pourquoi feignez-vous de vous méprendre au sens de mes paroles ? Vous êtes naturellement chaste, et ce n’est pas votre cœur qui vous entraînera ; nous savons tous les deux qu’il n’y a rien là, ajoutai-je en lui posant le doigt sur le sein gauche.

Elle ne put s’empêcher de rougir ; elle était encore fort jeune.

— Quand je dis que vous êtes trop femme, continuai-je, j’entends que vous êtes frivole, vaniteuse, que vous aimez les bijoux, les diamants, — les diamants surtout, — tout ce qui brille comme vos yeux éclatants et doux.

— Je me corrigerai. M’aiderez-vous ?

— Oui, si vous m’obéissez. Je sais qu’il n’y a rien dans votre bourse ; je mets à votre disposition deux cents louis ; je vous offre aussi une maison que j’ai à Paris, rue Saint-Charles. Mais vous n’en aurez pas l’emploi.

— Comment cela ?

— Vous verrez. Cependant, souvenez-vous d’une chose ; soyez toujours la fidèle alliée, non pas de Cagliostro, — je ne suis qu’un passant, — mais de ceux qui sont derrière moi et agissent par moi. Si vous entrez en lutte avec leur volonté, vous êtes perdue.

— Qui donc sont-ils ?

— Je ne puis vous le dire. Devinez le bras à la direction de la poussée ; mais étant leur instrument, ne les obligez pas à vous briser.

— Je tacherai de comprendre et d’obéir.

— C’est bien.

— Qu’avez-vous à m’ordonner aujourd’hui ?

— Écoutez ! lui dis-je en tendant le bras vers la fenêtre.

— Quoi donc ?

— Ce bruit au dehors.

L’orage s’était apaisé ; on n’entendait plus que la pluie battant les volets. Mais sur cette base monotone, des cris, des appels retentirent ; la porte de la maison fut heurtée avec rudesse ; le cliquetis de ferraille d’une escorte mettant pied à terre annonçait que quelque grand personnage approchait de l’hôtellerie. En effet, le roulement d’un carrosse se fit entendre et s’arrêta devant la porte.

— Maintenant, regardez ! repris-je.

Des gardes, des postillons firent irruption dans la salle, sans paraître nous apercevoir ; et, précédé par l’hôte, un homme entra, vêtu en cavalier, le tricorne sur l’oreille, l’œil fier et l’air dédaigneux. Il ne fit que traverser et monta vers les appartements supérieurs, suivi de ses valets.

— Voilà l’homme qui vous ramènera en France, dis-je à Jeanne de Valois.

— Qui est-ce ?

— Monseigneur Louis de Rohan, ambassadeur de France à la cour d’Autriche.

— C’est lui que j’allais solliciter à Vienne !

— C’est lui qui vous sollicitera à Paris.

— Et qu’en ferai-je ?

— Votre amant.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est amoureux de la reine de France.

Un éclair brilla dans ses yeux. Elle me murmura : « Soit ! » et après avoir dit d’une voix tout à fait naturelle : « Viens te coucher, Fillète », elle sortit de la salle en emmenant sa sœur.

Je me retournai. Ne pouvant parler, la Renaud avait bu ; puis elle avait fini par s’endormir d’un tel sommeil que le passage bruyant de l’ambassadeur ne l’avait pas réveillée. Je lui soufflai sur le front ; elle eut un petit sursaut et me dit :

— Ah ! c’est vous ? vous avez achevé de dire la bonne aventure à votre demoiselle française ? Savez-vous qu’il n’y a rien de plus amusant que la scène de tout à l’heure ? C’était beau comme un acte d’opéra. Elle joue fort agréablement, cette petite Fillète, sans avoir l’air d’y toucher. Mais est-il bien nécessaire, comte, d’avoir des carafes, des épées et des tapis rouges pour annoncer l’avenir aux gens ? Faites-moi grâce du décor, et dites-moi mon sort comme un sorcier sans façon.

— Oui-dà ? Eh bien, vous deviendrez bourgeoise de Paris et vous épouserez un imbécile.

— De quelle main ?

— Des deux mains.

— Quoi ! fit la Renaud stupéfaite, je deviendrai honnête femme ?

— Je n’ai pas dit cela. Avez-vous entendu parler de Bœhmer et de Bassanges, les orfèvres de la reine ? Oui ? Vous serez la femme de Bœhmer, voilà tout.

— Ah ! dit-elle, c’est une plaisanterie. Bœhmer est fort riche, et il est peu probable qu’il se soucie d’une fille comme moi.

— C’est trop de modestie. Vous avez une dot qui lui fera ouvrir l’œil.

— Moi ? Une dot ?

— Oui. Deux millions, que je vous donne.

— Vous rêvez tout éveillé, mon cher comte.

— J’ai plutôt la coutume de veiller en rêvant. Deux millions en diamants que voici, ajoutai-je ; regardez.

A ces mots, j’ouvris sous les yeux de Mlle Renaud une petite cassette que j’avais apportée avec mon attirail du magicien. La danseuse ne put retenir un cri d’admiration devant la vision de flamme qui lui brûla les yeux. Je refermai la cassette et je dis :

— Il est fort logique qu’un orfèvre épouse des diamants. Prenez donc cette cassette, et partez pour la France. De ces pierres, Bœhmer fera un seul collier, vous obtiendrez cela de lui. A vrai dire, je dois ajouter une chose ; si vous n’épousiez pas le bijoutier de la reine, je me verrais dans l’obligation de vous réclamer les diamants.

Éblouie, ahurie, ne sachant que croire ni que dire, Mlle Renaud saisit le petit coffre à coins dorés et se précipita vers l’escalier. Je me souviens qu’elle ne m’adressa pas même un remerciement ; c’était une fille cruellement ingrate. Cependant, ces différentes scènes avaient fortement surexcité mes nerfs, et je commençais à aspirer au moment où je m’endormirais à côté de ma chère Lorenza. Je m’approchais d’elle pour lui demander si elle n’avait pas sommeil, lorsque quelqu’un me demanda :

— Monsieur, ne me ferez-vous pas l’honneur de me dire quelque chose sur mon compte ?

J’avais oublié le bonhomme à l’air grave qui m’avait un peu intrigué pendant le souper. Il était longtemps resté dans un coin ; il venait d’en sortir.

— Non, monsieur, répondis-je.

— Et la raison, s’il vous plaît ?

— C’est que je crois qu’il n’y a pas grand’chose à dire de votre personne.

— Vous me flattez, reprit-il avec un léger rire, car j’estime le silence à l’égal d’une louange ; mais n’êtes-vous pas curieux de savoir mon opinion sur vous ? Vous êtes un pontife et un chevalier d’industrie, un mage et un charlatan, un philosophe et un escamoteur. Pas de principes, des appétits. Un grand homme peut-être, un enfant à coup sûr. Des facultés prodigieuses, auxquelles vous donnez un emploi bon ou mauvais, suivant le temps et votre caprice. Plus de résolution que de volonté. Une habileté inouïe à profiter de tous les hasards de la vie, et la faculté de donner aux gens du cuivre en leur persuadant que c’est de l’or. Une séduction naturelle si puissante que vous y cédez vous-même et que vous n’êtes pas éloigné de croire en vous. Mille contradictions que vous accordez ; des passions ardentes et une insouciance complète. Vous adorez votre femme et vous la trompez ; vous permettez même qu’elle vous trompe. Vous inspirez à la fois l’enthousiasme et la répulsion. On vous adore, on vous abhorre. Et ce n’est là que ce que tout le monde voit. Il y a derrière vous — vous n’avez pas menti — quelque chose d’énorme et de noir qui s’agite, une effrayante araignée dont vous êtes une des pattes. Je crois que je sais ce que c’est. Dieu vous pardonne, monsieur Joseph Balsamo ! vous ferez perdre la tête à beaucoup de gens, mais vous périrez plus misérablement que vos victimes.

Je me souviens que je pensai d’abord à me mettre en colère. Je n’y pus réussir. Cet étrange personnage avait une façon de parler qui imposait je ne sais quel respect ; je me bornai à lui demander, en baissant un peu la tête, et en essayant de sourire :

— Qui êtes-vous donc, monsieur ?

Il prit son chapeau, qui était sur une chaise, et se disposa à partir.

— Monsieur le comte, dit-il, je suis votre serviteur ; vous voyez en moi un humble ministre de l’évangile ; je demeure à Zurich, en Suisse, et je m’appelle Gaspard Lavater.

IV Histoire d’une sultane, d’un grand-prêtre, et d’une jolie sorcière appelée O’Silva.

Un matin, j’entrai dans la chambre de ma femme, et j’avoue que ce jour-là j’étais d’humeur maussade. Avais-je quelque sujet de mécontentement ? Personne ne se fût avisé de le croire. Ma réputation était à son apogée ; après maints voyages où ma gloire avait acquis un nouveau lustre, après avoir séjourné à Strasbourg où je guéris mille malades et soulageai mille infortunes, j’étais rentré à Paris, et j’y triomphais depuis deux années. J’avais une cour composée non pas seulement d’adorateurs, mais de fanatiques. Ce qu’ils racontaient de moi me faisait pâlir, et je ne pouvais me décider à les croire, en dépit de leur sincérité. Le prince de Rohan, grand aumônier du roi, évêque et cardinal, ne connaissait qu’un être infaillible au monde, moi ! Sur la cheminée principale de son appartement figurait mon buste avec cette inscription en lettres d’or :

DIVO CAGLIOSTRO

De l’ami des humains reconnaissez les traits ; Tous ses jours sont marqués par de nouveaux bienfaits ; Il prolonge la vie, il secourt l’indigence ; Le plaisir d’être utile est seul sa récompense.

Les vers eussent pu être meilleurs, mais le cardinal, ayant quatre cent cinquante mille livres de revenu, n’avait que faire d’être bon poète. Chaque fois qu’il me rencontrait, il ployait le genou devant moi, et ne se relevait que quand je lui avais donné ma main à baiser ; j’avouerai qu’il ne me déplaisait pas de voir à mes pieds la pourpre romaine. Au surplus, je l’estimais fort, ce prélat, quoique des impertinents aient prétendu le donner pour un personnage d’une extrême crédulité et d’une intelligence facile à surprendre. Il distinguait fort adroitement la part de vérité qu’il y avait dans mes prestiges. Qu’il ait été la dupe de Mlle de Valois, je ne saurais y contredire ; mais la mienne, non pas ; on le verra bien par la suite. Quoi qu’il en soit, Paris m’appartenait déjà, et Lorenza, dont la beauté grandissait en même temps que ma fortune, m’appartenait encore. Cette ville illustre et cette jolie femme, il y avait de quoi être satisfait. J’étais pourtant, ce matin-là, parfaitement maussade.

Lorenza, qui était couchée sur un sopha, me jeta au nez l’une de ses mules, et la vue de son petit pied nu ne réussit même pas à me faire sourire.

— Quel air boudeur ! dit-elle avec son beau rire d’enfant. Est-ce le moment d’être morose, le jour où ta femme va être élevée à la plus haute dignité de la terre ?

— Oui, tu seras ce soir Grande Maîtresse de la loge d’Isis. Puisque tu as l’air d’une déesse descendue sur la terre pour y demander des autels, il fallait bien qu’on t’en élevât. Mais, précisément, il y a dans la cérémonie d’intronisation des détails qui m’affligent.

— Et lesquels, mon Joseph ?

— Ta robe de grande-maîtresse doit s’écarter à un moment donné…

— Eh bien ?

— Je suis jaloux, Lorenza.

— Bon ! tu plaisantes ! Tu sais bien, bête, qu’il n’y aura ce soir, à la loge, que les initiés et toi.

— Il est vrai. J’ai peut-être quelque autre sujet de souci. Nous en reparlerons, laissons cela. Ah ! ah ! voici une gazette de Hollande qui traîne sur le tapis. T’es-tu fait raconter l’histoire de la sultane Myria ? Il n’y a rien de plus divertissant, et j’ai bonne envie de te la lire.

Je m’assis près de Lorenza, je ramassai la gazette, sans qu’elle répondît, et je me mis à lire à haute voix :

— « Il était une fois un calife bien portant qui gouvernait ses peuples à la bonne franquette, pas méchant, point bruyant, et ne demandant qu’une chose au monde, c’est qu’on le laissât fabriquer des cages à hannetons, dont il était fort curieux… »

— Ma foi dit ma belle Lorenza, en mordillant les plumes de cygne d’un éventail peint par Adélaïde Ouyard, ton conte commence agréablement ; continue, Joseph.

— « Ce bonhomme de calife ne voulait donc que la félicité de ses peuples, à la condition, s’entend, qu’il ne fût point obligé d’y veiller de trop près, et qu’on ne le chicanât point sur ses manies innocentes. (Il avait des cages à hommes pour ceux qui blâmaient ses cages à hannetons.) N’étant encore qu’héritier présomptif de la couronne de Perse, il avait donné une belle preuve de sa longanimité en épousant, sans la connaître, la première princesse qu’on lui avait offerte. Par bonheur, lorsqu’il prit le temps de la regarder, il se trouva que c’était la plus belle sultane de la terre.

« On l’appelait Myria, à cause de sa fière prestance, de son corsage splendide, de ses beaux yeux souverains et de son éblouissante blancheur ; toutes qualités exprimées par ce nom de Myria qu’on réserve aux divinités, et dont le sens peut se traduire par « dix mille perfections ».

« Myria ne tarda pas à donner a son époux une jolie petite fille, et le bon roi, qui n’espérait pas se voir à pareille fête, car il n’avait jamais eu d’enfants, même avant son mariage, voulut faire présent à sa femme d’un collier de diamants d’une magnificence telle que la sultane en demeura éblouie. Mais cette merveille était chère et les finances de l’État étaient si obérées ! Myria crut devoir montrer une grandeur d’âme inusitée, et refusa cette parure, en déclarant qu’il valait mieux acheter un vaisseau à l’État avec la somme que les pierreries auraient coûtée. Une si noble réponse rendit la sultane très populaire, et les poètes du temps, car cette engeance pullule partout, déclarèrent que le collier ne valait pas la place qu’il aurait cachée… »

— On dit cela, interrompit Lorenza, mais les diamants sont faits pour ne rien gâter. Enfin, il faut bien se résigner, puisque les contes orientaux sont à la mode. Après ?

— « Après la petite fille, continuai-je de lire, vint un petit garçon, et les réjouissances furent au-delà de ce que vous pouvez imaginer. Le roi revint à la charge ; le précieux collier, qui valait deux millions de tomans, — un peu plus, un peu moins (je ne l’ai point soupesé, et Dieu sait si je m’en soucie), — fut derechef mis en avant. Mais en vain. Ce nouvel acte de désintéressement causa dans le pays un tel enthousiasme que la sultane commença à mourir d’envie d’avoir ce collier qu’elle passait son temps à refuser.

« Les joailliers de la cour, qui étaient d’habiles gens, apportaient de temps à autre dans leur manche la miraculeuse parure ; ils la faisaient reluire aux yeux de Myria comme un miroir à prendre les alouettes. La vue n’en coûtait rien. Or, le bruit se répandit tout à coup que la princesse de Trébizonde, — à moins que ce ne fût la reine de Portugal, — marchandait le collier qu’elle voulait enlever à la Perse.

« Vous pensez que cette nouvelle ne fut pas pour plaire à Myria et qu’elle irrita fort son désir.

« Il y avait alors à Ispahan un illustre gentilhomme, grand-prêtre du dieu de l’endroit, — grand-prêtre galant, s’il en fut, et que je crois proche parent de celui qu’on força à lécher une écumoire.

« Le nôtre était éperdument épris de la belle Myria qu’il avait connue toute jeune dans une cour étrangère, et qui, autrefois, lui avait fait accueil. Mais il était tombé depuis dans la disgrâce de la souveraine, à cause de certaines indiscrétions que ne doit pas se permettre un homme bien élevé.

« Il désespérait de reconquérir son ancienne faveur, lorsqu’un hasard assez doux lui fit faire la connaissance d’une jolie sorcière, nommée O’Silva, laquelle approchait facilement de la sultane. »

— Est-elle de nos Trente-Six, ta sorcière ? me demanda Lorenza.

— Peut-être, ma belle curieuse, répondis-je un peu étonné de la perspicacité de ma femme ; mais ne m’interromps pas davantage, ou l’histoire ne finira jamais.

« O’Silva, fort habile à tirer les cartes, y lut l’horoscope du grand-prêtre, et lui déclara qu’il ne rentrerait en faveur auprès de la sultane qu’en lui offrant le bijou merveilleux ; la sorcière ajouta qu’elle se chargerait volontiers, — uniquement par tendresse pour monseigneur, — de porter le présent. Un cœur bien épris n’hésite point en pareille circonstance. Le grand-prêtre n’avait pas l’argent nécessaire à l’achat du riche collier ; mais, quoique compromis dans d’assez méchantes affaires, il avait du crédit, et il acheta aux joailliers le talisman qui devait lui procurer l’inestimable joie d’être aimé de Myria. »

— Et qu’est-il résulté de tout cela ? dit ma femme.

— Je te ferai remarquer, repris-je, que je lis ce conte dans la Gazette de Hollande, et que cette gazette a l’habitude de couper ses histoires en morceaux et de les interrompre au plus beau moment. Je tourne la page, et je lis : « La suite au prochain ordinaire. » Je ne puis donc continuer.

— Donne-moi le journal, fit Lorenza avec un peu de méfiance.

— Hé ! tu ne sais pas lire, chère Italienne que tu es !

— Hum fit-elle. Et si je te demandais la suite de l’aventure, à toi, mon ami ? Ton état est de tout savoir, et tu es pour moi la meilleure des gazettes.

— Je craindrais de me tromper, répondis-je ; car, s’il faut te l’avouer, je n’ai pas grande confiance dans cette jolie sorcière qui mène le grand-prêtre par le bout du nez. Elle est trop ambitieuse pour son compte, et dépasse la limite des rôles qu’on lui confie. Le grand-prêtre me paraît soucieux depuis quelques jours et n’a plus la même allure. Je crains fort qu’elle ne lui en ait fait accroire, et il se pourrait bien que, loin de remettre le collier à Myria, elle l’eût gardé pour elle-même.

— Voilà qui expliquerait, dit Lorenza, les tristesses du grand-prêtre.

— Ses tristesses seraient peu de chose. Mais il ne tardera pas à concevoir des soupçons. Les petits billets de remerciement qu’on lui transmet commencent à ne plus lui suffire, et, n’obtenant aucune faveur certaine de la sultane, il se lasse de méditer sur ces jolis vers de Molière, que les Français ont grand tort de trouver si mauvais :

Belle Philis, on désespère Alors qu’on espère toujours !

— De sorte ? interrogea Lorenza.

— De sorte qu’il brusquera sans doute les choses, si bien que les stratagèmes d’O’Silva seront découverts, et que l’innocence de la sultane sautera aux yeux.

— Ce qui ne doit pas être, apparemment ?

— Ce qui ne doit pas être, répétai-je gravement.

Et, après un silence, je repris d’un air profond :

— Il faudrait que O’Silva poussât la sultane à quelque démarche véritablement compromettante.

— Cela est aisé à dire, mon cher. Myria est peut-être vertueuse.

— Oui, mais le collier est resplendissant comme un ciel étoilé par une belle nuit ! Toi-même, Lorenza, tu résisterais avec peine à un tel éblouissement.

— Eh ! il ne s’agit pas de moi, répondit-elle. Tiens, laisse-moi te dire mon avis là-dessus : tu aurais cent fois mieux fait de ne point te mêler de ces intrigues dangereuses et de me donner le collier, tout simplement.

— Qui sait, lui dis-je, si tu ne l’auras pas quelque jour ?

Au même instant, on nous annonça une visite. C’était S. E. le prince de Rohan, qui ne passait jamais une journée sans me voir. Je me levai avec un air de condoléance approprié à ses mélancolies, car il était fort sombre depuis quelque temps. Sangodemi ! je vis entrer le prince en lévite courte, la lèvre allumée, l’œil émerillonné, le visage épanoui, fier comme Artaban, pareil à Malborough partant en guerre. Sa joie était telle qu’il en perdait le respect. Il oublia de me baiser la main et ne put que s’écrier :

— Ah ! mon cher maître !

Lorenza vit qu’elle nous gênait et disparut en nous faisant l’aumône d’un sourire. Alors, je considérai tout à mon aise le prince extasié et je lui demandai :

— Qu’y a-t-il, Monseigneur ?

— Il y a, répondit-il, que tout est oublié et que je suis le plus heureux des hommes !

— Qui vous l’a dit ?

— Comment, qui me l’a dit ?

— Oui, la comtesse ou la « personne » elle-même ? O’Silva ou Myria ?

— J’ai mieux que des paroles. Vous savez, mon divin Cagliostro, que je n’ai pas de secrets pour vous ; vous êtes mon père, mon maître, mon oracle et mon Dieu, — la Trinité réservée. Eh bien ! voyez.

Il me tendait une petite boîte ornée de diamants, en forme de médaillon, qui me parut humide des baisers dont on l’avait couverte. Je l’ouvris, et j’avoue que je demeurai interdit.

Sur des coussins écarlates, une femme était couchée, dans tout l’éclat d’une éblouissante nudité. La petitesse de l’image n’excluait pas le fini des détails, et la ressemblance des traits était telle qu’on ne pouvait méconnaître l’original d’un portrait aussi compromettant. Celle qui s’était fait peindre ainsi, c’était Myria !

On admettra que la joie du cardinal n’avait rien que de très légitime ; ce présent — Myria le lui avait envoyé par l’entremise d’O’Silva, — ne laissait aucun doute sur les intentions clémentes de la sultane. Pour ce qui est de moi, j’étais passablement étonné, et fort satisfait aussi. Celle que nous appelions O’Silva s’était conformée à mes instructions ; nous avions réussi au delà de nos espérances. Le baron de Weisshaupt serait content de moi.

Néanmoins, je n’étais pas aussi triomphant que j’aurais dû l’être, la jolie sorcière étant sujette à caution, et je ne sais quel soupçon me traversa l’esprit. Je regardai longuement l’aimable et téméraire portrait, afin de loger dans ma mémoire les moindres détails de la rare beauté qu’il offrait à mes yeux, prévoyant que ces souvenirs pourraient m’être utiles. Mais je me donnai bien garde d’inquiéter le moins du monde notre prélat, et il me quitta l’amour dans l’âme et l’ivresse au cœur.

D’ailleurs, je dus remettre au lendemain l’éclaircissement de cette affaire, — si fort qu’elle m’importât, — parce que nous avions, ma femme et moi, d’assez grands préparatifs à faire pour l’inauguration de la loge d’Isis, que nous devions ouvrir, le soir même, dans la rue Verte-Saint-Honoré. Cette solennité se lie si étroitement à l’histoire que je raconte qu’il m’est impossible de n’en pas dire quelques mots.

V La loge d’Isis.

En ce temps là, les soixante-douze loges maçonniques de Paris révéraient en moi un Voyant dont elles avaient deviné la puissance ; elles sentaient que je recevais la lumière du foyer central et se soumettaient à mes décisions. Philippe d’Orléans, grand maître des nouveaux Templiers, ne faisait rien sans mon avis et sans celui du duc de Luxembourg, qui exerçait effectivement l’autorité dont Philippe n’était que le titulaire.

Appuyé que j’étais par les maçons d’Allemagne et d’Italie, j’obtins des maîtres de l’ordre l’autorisation de créer une loge androgyne, dans laquelle les deux sexes jouiraient de privilèges égaux. C’était sur ces bases que j’avais établi déjà, pendant mon séjour à Lyon, la MÈRE-LOGE ÉGYPTIENNE, sous le vocable de la Sagesse Triomphante. Je dois confesser que les Lyonnais se montrèrent effarouchés de cette innovation ; les pères, les frères, les maris scrupuleux voulurent connaître d’avance les cérémonies d’initiation auxquelles j’entendais soumettre les dames de la ville ; cette prétention me parut outrecuidante, et je la repoussai comme il convient. Au reste, je ne cherchai pas à faire des prosélytes, assuré que la valeur de mon idée suffirait à en assurer le succès. Si j’ai quelques doutes sur l’égalité que je voulais proclamer, ils sont tous en faveur des femmes, dont la supériorité me paraît incontestable ; elles l’emporteront toujours sur nous dans les questions de générosité, d’enthousiasme et de dévouement. Pour ce qui est de la puérile objection tirée de leur indiscrétion naturelle, il existe un moyen bien simple de les empêcher de trahir un secret maçonnique, c’est de n’en point avoir.

Paris me parut un centre admirablement préparé pour recevoir les fondements de la nouvelle Loge. Mais il fallait éviter de blesser l’opinion et de se heurter à la malignité française, qui a bientôt fait de vous tuer avec un vaudeville ou un couplet de chanson. Lorenza, sur mon conseil, annonça que le vénérable duc de Luxembourg, l’ayant instituée Grande-Maîtresse de la Règle d’Isis, qui comprend les trois degrés d’initiation : l’Apprentissage, le Compagnonnage et la Maîtrise, elle ouvrirait « un Temple » exclusivement réservé aux femmes. De peur d’effrayer les dames parisiennes, qui passent fort injustement pour un peu frivoles, elle se garda bien, dans la réunion préparatoire qui eut lieu chez moi, de révéler le but sublime et profond de la Loge, qui n’était autre, à proprement parler, que le salut de l’humanité par l’apostolat de la femme. Il s’agissait simplement, selon Lorenza, de préparer la régénération physique et morale du sexe féminin, au moyen de l’ACACIA, ou matière première, qui procure la longévité, la jeunesse et la santé ; et l’opération symbolique devait consister dans l’application du pentagone mystique, qui restituerait aux initiées l’innocence perdue par le péché originel — ou de toute autre façon. On pourrait supposer, si l’on était pourvu de quelque malice, que beaucoup de femmes éprouvaient le besoin de réparer des pertes de cette espèce, car plus de trois cents souscriptions nous furent adressées, bien que le prix de l’admission eût été fixé à cent louis ; j’avais élevé ce chiffre tout exprès pour décourager les bourgeoises et les robines. Trente-six solliciteuses seulement furent jugées dignes d’être admises à la Lumière, et je les triai sur le volet parmi les plus grands noms de France et les plus intelligentes femmes de la cour. Je ne pousserai pas la discrétion jusqu’à ne point citer, entre autres, Mme Charlotte de Polignac, les comtesses de Brienne et Dessalles, la marquise d’Havrincourt, Mmes de Brissac, de Choiseul, d’Espinchal, de Boursennes, de Trévières, de la Blache, de Montchenu, d’Ailly, d’Auvet, d’Évreux, d’Erbach, de la Fare, de Monteil, de Bréhan, de Bercy, de Baussin, de Genlis et de Loménie. Si j’ai gardé pour la fin le nom de la comtesse Jeanne de Valois, qui venait de faire reconnaître son royal apparentage, et dont la faveur était si grande, à ce qu’on racontait, qu’elle disposait des carrosses de la cour, c’est afin de dire qu’elle m’avait demandé un brevet d’admission pour une personne qui ne voulait être ni connue, ni nommée. Ce mystère pouvait être toléré par nos règlements et je me gardai bien d’en tirer aucune conséquence audacieuse.

Cependant l’heure marquée pour l’inauguration du Temple arriva.

On a répandu tant d’histoires mensongères sur cette réunion et sur les cérémonies d’initiation, empruntées au rite égyptien, que je crois devoir rétablir la vérité, offensée par l’ignorance et la malveillance.

Nos belles profanes s’étaient préparées par un jeûne peu sévère, mais régulier, et par des purifications personnelles ; pendant huit jours, elles durent se lever et se coucher avec le soleil, — cela dérangea quelque peu leurs habitudes, — et ce fut le sept août, à onze heures du soir, que Lorenza frappa d’un marteau d’or la porte du sanctuaire, qui s’écroula devant elle.

Les trente-six élues, après avoir été introduites par des spectres d’un aspect pacifique et d’une discrétion parfaite, furent distribuées par chambrées de six personnes ; on leur enjoignit de quitter leurs bouffantes, leurs soutiens, leurs corps, leurs faux chignons et ce qu’on appelait assez improprement leurs « culs ». Quand elles furent en chemise, elles revêtirent des lévites blanches de laine très fine, qui laissaient à découvert le cou et croisaient sur la poitrine. Ces habits, d’une simplicité gracieuse, étaient retenus par des ceintures de couleur différente, suivant la diversité des groupes. Il y eut six ceintures noires, six bleues, six coquelicot, six violettes, six roses et six impossible, du nom d’une couleur à la mode que je ne saurais désigner autrement. Les aspirantes avaient en outre les cheveux épars sur les épaules, sans poudre, retenus sur le front par une fontange de même nuance que la ceinture. Toutes étaient chaussées de mules et de bas de soie blanche, et leurs jarretières se nouaient au-dessus du genou. Enfin un grand voile couvrait leur tête et ne permettait pas de distinguer leurs traits. La division des groupes avait été faite d’après le désir des disciples, de façon à grouper les personnes que réunissaient d’ordinaire des raisons de convenance ou de sympathie.

Il n’entrait pas dans mes idées de faire subir à ces grandes dames, la plupart fort belles et un peu sceptiques, des épreuves terrifiantes, bonnes tout au plus à émouvoir les esprits vulgaires. Pourtant, il fallait les intéresser et frapper leur imagination ; elles seraient évidemment parties mécontentes, si elles n’avaient pas eu peur.

On les conduisit vers de larges fauteuils, en les engageant à s’y asseoir et à garder le silence. Une musique céleste se fit entendre ; des nuages odorants s’élevèrent dans les airs. Les parfums ont toujours joué un grand rôle dans les initiations, car ils prédisposent admirablement l’esprit aux choses merveilleuses. Une chaîne d’acier, de main en main, relia les assistantes, et il leur fut enjoint de la serrer très fort et de ne la quitter sous aucun prétexte. Cette chaîne, chargée d’effluves magnétiques, développa rapidement en elles une tension nerveuse, qui ne laissait pas d’avoir quelque chose d’agréable. Les lampes dont s’éclairait la cérémonie parurent s’éteindre peu à peu, et un point lumineux d’une grande intensité s’ébaucha au-dessus d’une sorte d’autel de marbre blanc qui occupait la partie la plus reculée du temple. Tous les yeux se fixèrent sur cette clarté qui projetait l’éblouissement. En même temps, de hautes figures pâles apparurent dans les nuages de fumée qui montaient aux voûtes, figures insaisissables flottant dans les airs comme des visions douteuses, mais dont on distinguait les gracieux contours et les formes féminines.

La musique se tut ; le point lumineux grandit, s’élargit et devint comme une gloire céleste, au milieu de laquelle le Grand-Cophte apparut — le Grand-Cophte, c’était moi — en magnifiques habits resplendissants de pierreries.

Je dis alors la misère du peuple, l’insouciance des riches, le désordre des cours ; j’annonçai que les temps étaient proches ; je prédis le déluge, le cataclysme, la catastrophe qui allait emporter le vieux monde, — et le bruit des respirations haletantes de mon aimable auditoire arrivait jusqu’à moi.

Soudain, un écroulement subit, les trompettes du jugement dernier, des cris déchirants, des sifflements aigus, des grondement d’orage et les éclats de la foudre ! tout cela résonne, retentit et se croise au-dessus des têtes épouvantées. La clarté s’efface ; l’obscurité ajoute son horreur à ce fracas surhumain ; la chaîne d’acier vibre et jette des étincelles ; des flammes circulent dans les airs ; les néophytes éperdues se réunissent en essaims et poussent de longs gémissements…

Au bout d’un moment tout s’apaise, la lumière renaît et se projette sur une figure divine, debout sur l’autel de marbre blanc.

Elle est vêtue d’une robe de laine, mais cette robe, ouverte des pieds à la tête, laisse apercevoir une jeune déesse qui porte, attaché à la cuisse gauche, un large ruban de feu orné du monogramme d’Isis. Elle est sculpturale dans sa beauté superbe ; sa fière nudité soulève de longs murmures d’admiration. Je descends de ma gloire, m’agenouille devant la Grande-Maîtresse, et, relevé, je baise son pied blanc qu’elle retire pour l’appuyer doucement sur ma tête.

Je disparais. Un rugissement d’orgue, suivi d’une symphonie douce et pénétrante, annonce que la cérémonie de l’Initiation commence.

Chaque groupe s’avance à son tour et se place, sur un rang, en face de Lorenza, qui s’incline lentement et dont la robe s’est refermée.

Les six néophytes découvrent leur sein gauche et tendent la main. La Grande-Maîtresse leur dicte le serment qui les engage, et sur leur réponse : « Je le jure ! » leur remet la « pièce magique » où le pentagramme est tracé. De ses doigts elle donne l’onction cruciale à chaque sein découvert, et elle baise l’une des initiées sur les lèvres. Celle-ci rend le baiser à toutes les sœurs présentes, en leur confiant à voix basse le mot de reconnaissance qu’on vient de lui apprendre.

Une dernière cérémonie reste à accomplir. Lorenza prend sur l’autel une corbeille d’or, remplie de rubans de couleur éclatante. Elle s’assied sur un trépied de bronze, et les néophytes viennent devant elle l’une après l’autre, entr’ouvrant leurs robes flottantes pour recevoir l’écharpe d’Isis. Lorenza l’attache à leur cuisse gauche, — accordant des dispenses aux initiées que des raisons sociales empêcheront de porter ce glorieux insigne. Tout cela se fait dans le crépuscule, dans l’harmonie et les parfums, avec un respect religieux et un recueillement profond ; car, sous l’empire d’une exaltation factice, ces têtes étourdies et coquettes ont compris qu’il y avait au fond de ces rites un but élevé, une grande idée, un vœu de régénération sociale, supérieur aux puérilités des dogmes de la magie.

Cependant, caché sous les plis d’un rideau, derrière Lorenza, dans un endroit obscur d’où je puis tout observer, je regarde.

Le groupe noir s’avance le dernier ; c’est celui où s’est mêlée l’adepte inconnue. En dépit des voiles épais dont elle s’enveloppe, je reconnais d’abord la comtesse de Valois à sa taille, à sa jambe élégante et à son petit pied. Mais la personne qui la suit la dépasse presque de la tête ; elle a la majesté et l’ondulation du cygne, bien que sa démarche soit un peu embarrassée. On sent qu’elle est en proie à une vive émotion. Ses compagnes la soutiennent doucement avec une sorte de respect, et semblent l’encourager. Elle reçoit le ruban d’Isis, et je pâlis, et je me sens devenir fou devant la blancheur neigeuse et la splendeur magistrale de ses formes. J’ai reconnu, oui, j’ai reconnu l’original du portrait que m’a montré le cardinal de Rohan ! Quoi ! il serait possible que Myria… Mais soudain, un coup de gong retentit, remplissant la nef de vibrations métalliques. Lorenza se lève, frissonnante comme une pythonisse, étend la main sur les fronts qui se courbent devant elle, et crie : « Allez en paix, femmes, et faites des hommes ! » Au même instant, le Temple se remplit de lumière ; une marche guerrière se fait entendre, et les groupes se dispersent dans les appartements d’où ils sont sortis.

Voilà, je le dis hautement, tout ce qui s’est passé dans la loge de la rue Verte le jour de l’ouverture. Les mêmes cérémonies ont été répétées, avec de légères variantes, à l’occasion de nouvelles initiations. Je proteste, avec toute l’indignation d’un cœur honnête, contre les libelles et les pamphlets qui ont essayé de déshonorer une noble idée, une sublime création. On m’a accusé d’avoir convoqué à ces solennités « les amants de ces dames ! » Voilà qui est tout à fait impertinent. Si l’on poussait l’audace jusqu’à prêter à l’une de nos initiées quelque faiblesse de cœur, — Dieu me garde d’une telle pensée ! — on ne saurait raisonnablement admettre qu’elle eût voulu donner audience à un adorateur devant tant de témoins ; et, quant à supposer qu’il y eût des hommes déguisés parmi les néophytes, cela serait parfaitement absurde, après ce que j’ai dit du costume obligatoire. Lorenza ne s’y fût pas trompée. On m’a reproché, avec plus de justice, il est vrai, d’avoir assisté, en tant que Grand-Cophte, à cette solennité. J’ai avoué cette présence. Mais je me suis toujours dissimulé suffisamment pour ne causer aucun embarras aux initiées, et les secrets de beauté qu’elles m’ont révélés sont restés entre Dieu et moi.

VI Où la sorcière donne du souci au magicien.

Lorenza ne fut pas peu étonnée de me trouver en proie à des préoccupations profondes, après une inauguration qui ne pouvait manquer de nous faire beaucoup d’honneur. Le nom de Grand-Cophte allait devenir aussi respectable que celui de Pape, et il n’y aurait dans mon église ni protestants, ni dissidents, ni athées. Le moyen de ne pas accepter une religion qui comptait de si aimables dévotes.

Une autre chose aurait dû me satisfaire, c’est que nos entreprises, en ce qui concernait la sultane Myria, avaient singulièrement réussi. J’espérais qu’une voix, venant d’Allemagne, ne tarderait pas à me dire : « C’est bien. » Mais nous avions été servis par des hasards qui ne laissaient pas que d’être obscurs à mes propres yeux, et, à cause de cette obscurité, je n’étais pas sans inquiétude.

Certainement, la belle et majestueuse créature qui était venue dans la loge d’Isis recevoir le baiser de paix de l’Illuminisme était bien l’original du portrait que m’avait montré l’indiscret cardinal, et ce portrait, c’était bien celui de la sultane. Pourtant cela me paraissait impossible. Ma raison se révoltait contre cette réalité.

Je savais quel était le caractère frivole de Myria ; je savais qu’elle ne répugnait pas à certaines extravagances, et même qu’elle en était arrivée, par plus d’une maladresse, à changer en défiance l’amour le plus sincère que jamais princesse eût inspiré à son peuple. « Si les pauvres n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! » avait dit, dans un accès de rire, une favorite étourdie ; et Myria, ayant touché de ses lèvres les lèvres qui avaient proféré cette parole, avait pris dans ce baiser la moitié du blasphème. Elle comptait des ennemis, même parmi les courtisans agenouillés à ses pieds. Si la naissance d’un enfant royal fut saluée d’une insulte, elle le dut à un prince assis auprès d’elle sur les marches du trône : « Jamais, s’était-il écrié, je n’obéirai au fils de Coigny ! » Le peuple écoutait d’en bas, et il s’étonnait de voir ses dieux jouer à se couvrir de boue, comme les chiffonniers des carrefours.

Néanmoins, j’hésitais à croire que Myria, si imprudente qu’elle fût, eût perdu toute retenue et toute pudeur ; et, par moments, je récusais le témoignage de mes yeux.

Je dormis mal et sortis de bonne heure de mon lit, avec l’intention d’aller faire visite à Mme de Lamotte-Valois, qui savait tout, évidemment.

La comtesse, à ce que me dit un heiduque fort proprement empanaché, avait couché à Versailles, au Château, et ne faisait que d’en arriver.

Sa faveur grandissait chaque jour. Elle n’épargnait rien, d’ailleurs, pour le proclamer, et ne parlait guère à ses amis que de son intimité croissante avec la sultane. Ce qu’on ne pouvait nier, c’est qu’elle avait été reçue par Mesdames ; et, depuis que ses titres de noblesse avaient été certifiés par d’Hozier de Sérigny, elle avait ses petites entrées à Trianon. Sa pétulance, sa mignardise, sa façon d’être insolente, ses gaîtés un peu nerveuses divertissaient les hauts seigneurs ; elle passait pour une petite mignonne « amusante et sans conséquence » ; personne ne se fût avisé d’en prendre ombrage. Seul, je m’en défiais, et au fond je ne l’aimais guère, peut-être parce que ma magie, qui l’avait si fort émue dans l’auberge de Merspurg, perdait chaque jour un peu de son influence sur cette petite tête non moins obstinée et impérieuse que charmante. Quand la comtesse voulait quelque chose, elle le voulait bien, et, s’il lui convenait de se taire, il était malaisé de la faire parler. C’est à quoi je songeais en entrant dans son salon.

Je la trouvai négligemment couchée sur un sopha, et occupée à « parfiler », ce qui était alors un divertissement à la mode, bien qu’il déplût aux visiteurs qui tenaient aux galons de leurs habits.

A ma vue, elle brandit ses petits ciseaux dorés, et je vis que je ne m’en tirerais pas sans quelque dommage.

Devant elle, sur un « bonheur du jour », étaient dispersés des chiffons et des papiers, où je remarquai un petit billet qui ne me parut pas placé en cet endroit pour rester inaperçu. Comme j’ai la vue excellente, je parvins, en prolongeant un peu la courtoisie de mon salut, il lire cette ligne A ma cousine de Valois. Fort bien. Voilà qui devait imposer du respect aux imbéciles et même à quelques gens d’esprit. Je me hâtai de dire à la belle Jeanne quelques galanteries de bon goût sur la fraîcheur de son teint, et je lui demandai des nouvelles de son mari, une espèce de grand gendarme plein de bonne volonté, qu’elle avait épousé on ne savait trop pourquoi. « Pour goûter de l’adultère », disaient les méchantes langues.

— Mon cher comte, fit la belle Jeanne, vous vous souciez de mon mari à peu près autant que moi-même ; parlons de choses sérieuses. Que me voulez-vous ?

— Ne le savez-vous pas ?

— Vous me jugez trop subtile.

— Eh bien… en toute franchise…

— En toute franchise ?

— Oui.

— Vous allez mentir. Dites toujours.

— Eh bien, je voudrais savoir, belle Jeanne, si nous ne jouons pas un peu la comédie ?

— Si nous la jouons, n’est-ce pas vous qui avez fait la pièce ?

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