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Valérie

LETTRE PREMIERE. (continued 4)

Reading edition

Pendant qu'on lui en préparait, le médecin me dit à l'oreille de m'éloigner. Je voulus poser sa tête sur l'oreiller; mais, sans rien dire, il me retint par la main pour ne pas changer de position: je restai. On avait éloigné les lumières: le plus profond silence régnait autour de nous. Il soupira profondément; je le pressai contre mon coeur et soupirai aussi: il ne parut pas s'en apercevoir et prononça à voix basse le nom de Valérie. — Valérie! répétai-je avec émotion, et des larmes tombèrent de mes yeux sur son visage. Alors il se tourna vers moi, et, pressant faiblement ma main: — Qui êtes-vous, dit-il, vous qui me plaignez? — O mon fils! mon ami! lui dis-je, ne me reconnaissez-vous pas? Est-il sur la terre quelqu'un qui vous aime davantage? — A ces mots, aux accents de ma voix que je ne contraignais plus, il me reconnaît, il se dégage de mes bras avec une vivacité incroyable, et, laissant tomber sa tête sur l'oreiller, il couvre son visage de ses mains et dit: —Malheureux Gustave!

Je l'embrasse en l'inondant de mes larmes. — Vous m'aimez donc encore? dit-il. Ah! ne m'est-il rien échappé? N'ai-je pas eu un long délire? Comment êtes-vous ici, vous, me dit-il d'un accent déchirant, vous, époux de Valérie? — Cher Gustave! calmez-vous. Je sais tout; je vous plains, je vous aime, je donnerais ma vie pour vous. — Alors, s'abandonnant à la tendresse et à la joie même, il me dit qu'il mourrait content si je l'aimais encore; il me demanda ce que je voulais dire en l'assurant que je savais tout. En vain je voulus retarder une explication qui devait trop l'affecter; il fallut céder à ses instances, lui dire que vous m'aviez écrit. Oh! comme il sut gré à son cher Ernest de cette idée bienheureuse! Je lui cachai que Valérie fût instruite; je lui dis qu'elle le savait malade, et qu'elle m'envoyait. Il leva les mains au ciel, mais sans parler. — Est-ce un rêve? disait-il, est-ce un rêve? Quoi! vous me pardonnez! Vous savez mon funeste amour, et vous me pardonnez! — Alors il voulut continuer et me peindre ses combats, ses souffrances; je lui prouvai que ses lettres même m'avaient tout appris. Il se jeta sur mon sein. — Je meurs content, répétait-il, vous me pardonnez! — Cette explication, qui aurait dû alarmer par les émotions qu'elle produisait, ne lui fit que du bien; il parut soulagé d'un poids terrible. Il prit avec plaisir le thé qu'on lui apporta.

Lorsque le délire fut entièrement passé, sa tête moins souffrante, sa poitrine moins oppressée, tout nous fit espérer un mieux considérable; mais, hélas! cette espérance s'évanouit bientôt: la fièvre reparut avec un affreux redoublement. L'impression de cette eau froide et de l'air de la nuit ne se manifesta que trop; la toux devint si alarmante, que nous craignions qu'il ne succombât dans les crises.

Voilà le récit de cette affreuse nuit d'hier. Il est si accablé aujourd'hui, qu'il ne peut proférer une parole; mais il me regarde souvent avec tendresse; il met la main sur son coeur pour me montrer sa reconnaissance, et essaye de sourire. Oh! qu'il me fait mal! que je souffre!

25 novembre.

Ce matin, je suis entré chez lui; il avait dormi une heure; il était un peu mieux. Je me suis assis tristement sur son lit; il a vu des larmes dans mes yeux. Je ne disais rien, je le regardais douloureusement. — Ne pleurez pas sur moi, a-t-il dit, mon digne ami! Pourquoi ceux qui m'aiment s'affligeraient-ils? N'ont-ils pas comme moi ces grandes idées qui s'attachent à un avenir immense? Cette vie est-elle donc tout pour eux comme pour l'incrédule? Je sens que j'emporte avec moi ce qui fait vivre, même quand ces yeux seront fermés. (Et il ouvrit ses grands yeux noirs abattus par la douleur et regarda le ciel.) Je meurs jeune, je l'ai toujours désiré; je meurs jeune, et j'ai beaucoup vécu. Mon père! mon cher maître! ajouta-t-il en me regardant avec un charme de mélancolie inexprimable, ne m'avez-vous pas souvent appris à user de la vie? et ne croyez-vous pas que, dans cet espace de vingt-deux années, j'ai eu des jours, des heures qui valaient une longue existence? — Il s'était recouché comme pour prendre haleine; je l'entendais respirer avec peine, mais il cherchait à me cacher son oppression. Erich avait emporté la bougie qui blessait la vue affaiblie de Gustave; il restait une petite lampe. — Elle va s'éteindre, dit-il vivement, empêchez-le; il ne faut pas encore qu'elle s'éteigne. — Il soupira. Oh! comme ce soupir me déchira! — Le jour est encore loin, me dit-il pour cacher apparemment ce qu'il avait éprouvé; quelle heure est-il? (Je fis sonner ma montre.) Cinq heures? Je voudrais un peu dormir; mais je sens que je ne le pourrai pas. O mon ami! ajouta-t-il en s'appuyant sur son bras, que de biens dans la vie dont nous n'apprécions pas la valeur, ou si faiblement!… Combien de fois j'ai dormi neuf heures de suite! — Elle dort à présent, ne le pensez-vous pas? me dit-il. Elle a le sommeil de la santé et du bonheur, et peut-être rêve-t-elle à vous, digne ami. Oh! puisse-t-elle longtemps dormir tranquille, et vous aussi! (Et il serra ma main.) — Non, répondis-je, elle ne peut être tranquille; elle sait que l'ami de son bonheur, l'ami de son coeur pur et sensible, souffre. — Ah! mon ami, je ne voudrais troubler ni son sommeil ni son coeur. Non, non, quelques larmes seulement, et un de ces longs souvenirs qui durent toute la vie, mais sans la déchirer, qui honorent ceux qui sont capables de les avoir. — il pleura doucement.

Je passai mes bras autour de son cou, je l'embrassai; il se coucha sur mon sein: j'étais assis sur son lit. Il resta longtemps sans parler, et je m'aperçus, à un certain mouvement de respiration plus calme et plus égal, qu'il s'était assoupi. J'éprouvai du charme en voyant cet infortuné jouir de quelques moments de repos; je retenais ma respiration. Il sommeilla ainsi pendant une demi-heure.

Le… novembre.

J'ai passé quelques jours sans vous écrire. Découragé, abattu et passant de la plus terrible crainte à des moments d'espoir, j'ai besoin de m'y livrer pour ne pas succomber moi-même. Il va mieux; il tousse moins. Le médecin dit que sa constitution doit être des plus fortes, puisque, après quinze jours de fièvre et de délire, il peut être ainsi.

On voit que sa poitrine seule le détruit; sa jeunesse même est un danger de plus; son sang est si vif! Il a voulu qu'on le portât au jardin; nous n'y avons pas consenti; il faisait trop froid aujourd'hui.

Le… novembre, 7 h. du matin.

Je continue mon triste récit. Il me semble que c'est un devoir d'arracher à l'oubli chaque instant qui nous parlera seul, hélas! à l'avenir, de notre ami commun, et je trace scrupuleusement chaque mot, chaque circonstance de ces tristes scènes.

Qu'il est difficile de manier les douleurs de l'âme! par combien de chemins on y arrive, lorsqu'on croit être loin de la blesser! Quand je suis entré chez Gustave aujourd'hui, on avait ouvert les fenêtres pour renouveler l'air de sa chambre; il paraissait assez bien; je croyais qu'il prendrait ce moment pour me parler, et je craignais sa toux, qui revient à la moindre irritation. Voyant des livres sur une table, je lui proposai de lire quelque chose en lui demandant s'il y avait une lecture qu'il aimât de préférence. Il me répondit qu'il voudrait entendre quelque chose en anglais; et les Saisons de Thomson tombant sous ma main, j'ouvris le livre et commençai sans y songer ces beaux vers:

Oh happy they! the happiest of their kind

whom gentler stars unite.

Un cri étouffé de Gustave me fit frémir. — Qu'avez-vous? m'écriai-je; et le livre me tomba des mains. — J'ai mal, bien mal là, dit-il en montrant sa poitrine. — Et il ferma les yeux, cacha sa tête dans l'oreiller pour éviter de me parler. Un secret instinct m'avertit que je lui avais fait mal. Je m'approchai de la fenêtre; et ce tableau si fidèle d'une heureuse union, que Thomson a peint si délicieusement, revint à ma mémoire et m'affecta vivement.

Le… novembre.

Il a voulu se faire porter dans le jardin pour voir coucher le soleil et respirer l'air, qui le calme toujours. On l'a placé dans un fauteuil. Il a paru jouir de ces moments où la nature semblait jeter mélancoliquement autour de nous les dernières teintes du jour, qui allait finir. Ce jour avait été beau comme la jeunesse de Gustave. Mes yeux suivaient les dégradations de la lumière, et se portaient involontairement tantôt sur l'horizon, tantôt sur lui. Il parut me deviner; il prit ma main: — Que la nature est belle! quel calme elle répand dans tout mon être! Jamais je ne l'eusse aimée ainsi si je n'avais connu le malheur. (Il me regarda avec une sérénité touchante.) Comme elle m'a consolé, cette nature si sublime! Semblable à la religion, elle a des secrets qu'elle ne dit qu'aux grandes douleurs. Mon digne ami! continua-t-il, voyant que j'étais très-affecté, il est doux de se reposer dans son sein; ne me plaignez pas.

Dans ce moment, on me remit un paquet de lettres que le courrier venait d'apporter. Gustave reconnut l'écriture de Valérie; il se leva avec agitation, puis il retomba aussitôt, affaibli par cet effort; il sourit tristement. — Imaginez ma démence, dit-il; je croyais que le courrier pouvait m'avoir apporté quelque chose aussi, et j'allais pour le demander. — Sûrement Valérie m'aura parlé de vous; rentrons, lui dis-je. — Ah! lisez, lisez. — Non pas, si vous vous livrez à cette violente émotion. — Il ne me dit rien; mais, posant la main sur son coeur, il me montra qu'il en arrêtait les battements.

Nous rentrâmes. Il ne voulut pas se coucher; il s'assit sur son lit, s'appuya contre un des piliers, et joignit les mains pour me prier de lire. Valérie me parlait en effet de notre ami infortuné; elle disait qu'elle languissait dans une douleur qu'elle ne pouvait confier à personne, qui agitait ses jours par de noirs pressentiments; elle se plaignait d'être séparée de moi; elle demandait mille détails sur Gustave, et s'attendrissait sur cette malheureuse victime d'un amour si funeste.

Je n'osais lire cette lettre à notre ami; je craignais de lui montrer que Valérie connaissait son triste secret. — Que fait-elle? me demanda-t-il avec anxiété. — Elle souffre et fait des voeux pour vous. — Elle souffre! répéta-t-il. Oh! si elle savait tout! — Il s'arrêta, leva timidement ses yeux sur moi; je baissai les miens. — Mon père! dit-il avec un accent déchirant, en étendant vers moi ses mains suppliantes, mon père! promettez-moi qu'un jour elle saura que je meurs pour elle! — Sa voix m'émut tellement, me rappela tellement celle de mon ami, qu'entraîné par la plus tendre pitié, je lui dis: — Elle sait tout. — Elle sait tout! répéta-t-il avec ivresse; et il se précipita à mes pieds. En vain je voulus le relever; il serrait mes genoux, il répétait: — Elle sait tout! je meurs content. Elle pleurera ma mort. O mon digne ami! permettez-lui ces larmes religieuses… Ami de mon père! mon bienfaiteur! encore, encore une prière! Valérie vous donnera des fils; le Ciel vous rendra encore père pour vous payer de tout ce que vous fîtes pour moi: qu'un de ses fils s'appelle Gustave; qu'il porte mon nom; que Valérie prononce souvent ce nom; que le doux sentiment de la maternité se mêle à mon souvenir, et qu'ainsi se confondent le bonheur et les regrets. — Calmez-vous, cher Gustave, dis-je en le relevant et l'embrassant avec tendresse; tout ce que je pourrai faire pour mon fils d'adoption, pour le fils de mon meilleur ami, je le ferai. — Il s'était rejeté à mes genoux; son exaltation lui donnait une force extraordinaire; ses joues, si pâles, s'étaient colorées; ses yeux éteints brillaient encore une fois, comme aux jours de la santé, et la passion luttait avec la mort sur ce visage enchanteur que la nature doua de ses plus célestes expressions. — Je suis heureux, me dit-il en ôtant de dessus mes yeux mes mains qui cachaient les larmes douloureuses que je cherchais à retenir; je suis heureux, ne pleurez pas. Repassez avec moi tous les biens que j'ai connus et tous ceux qui me restent encore. La nature jette quelquefois sur la terre ces âmes qu'elle se plaît à rendre plus ardentes et plus tendres; elle leur associe l'imagination, et leur fait engloutir, dans un court espace de temps, toutes les félicités, tous les bienfaits de l'existence. N'est-ce donc pas un bonheur de mourir jeune, doué de toutes les passions du coeur, de rapporter tout à l'éternité avant que tout ne soit flétri? Sont-ils plus heureux, ces hommes devant lesquels la vie se retire comme un débiteur insolvable qui n'a rien acquitté? Elle m'a tout donné. J'entends encore la voix de cette mère bien aimée, de ma soeur, de mon Ernest; ces magiques accents qui me reçurent à l'entrée de la vie, résonnent encore à mes oreilles; aucun ne m'a déçu dans ces premiers et ces derniers jours. Ainsi la nature et l'amitié se chargèrent du bonheur de ma jeunesse; ainsi j'arrivai… Pardonnez, mon père, dit-il avec un long soupir; puisque je vous ouvre mon coeur, il faut bien que vous l'y trouviez, elle… Ainsi j'arrivai à ce sentiment, continua-t-il d'une voix plus basse, dont les douleurs valent mieux que les enchantements de ce que les hommes appellent amour. Eclair d'un autre monde, il m'a consumé, mais il ne m'a pas flétri. — Ici il s'arrêta, cacha son visage dans mon sein; puis il dit: — J'ai vu le rêve de ma jeunesse passer devant moi, revêtu d'une forme angélique; il m'a souri, j'ai étendu les bras: la vertu s'est mise entre Valérie et moi, et m'a montré le ciel, où il n'y a point d'orage. — Ici il est tombé dans la rêverie; puis il a ajouté avec transport: — Mais les regrets de Valérie perceront ma tombe; la voix de l'amitié m'appellera dans de mélancoliques nuits, et son génie portera jusqu'à moi ses touchants accents. Ne suis-je donc pas heureux, moi qui emporte un coeur pur, des larmes qui me bénissent? Ah! mon père, les hommes appellent romanesques ces âmes plus richement douées, qui ne veulent vivre que de ce qui honore la vie, et l'exaltation ne leur paraît qu'une fièvre dangereuse, tandis qu'elle n'est qu'une révélation faite aux âmes plus distinguées, une étincelle divine qui éclaire ce qui est obscur et caché pour le vulgaire, un sentiment exquis de plus hautes beautés, qui rend l'âme plus heureuse en la rendant meilleure. C'est moi, c'est moi qui emporte tout ce qu'il y a de grand et de consolant: ce ne sont pas eux, qui passent devant les félicités de la vie comme devant une énigme qu'ils ne comprennent pas, qui s'arrêtent avec leur égoïsme et leurs petites idées devant les petites passions. Insensés! ils n'osent demander au ciel du bonheur, ils demandent à la terre des plaisirs; et le ciel et la terre les déshéritent tous deux.

Effrayé de la véhémence avec laquelle Gustave m'avait parlé, craignant qu'il n'eût épuisé entièrement le peu de force qui lui restait, j'avais vainement tenté de l'arrêter. Entraîné moi-même par son enthousiasme, par ce sublime développement d'une de ces âmes si rares, si distinguées, je m'étais laissé aller à cette admiration si touchante qui nous ravit et nous élève: je le sentais sur mon coeur; sa poitrine s'agitait, sa respiration devenait pénible, ses joues étaient brûlantes, sa tête tomba sur mon sein. Je crus qu'il cherchait à se reposer: il s'était évanoui, et ce long évanouissement me jeta dans la plus affreuse terreur; ce moment fut un des plus déchirants de ma vie. Mon effroi s'augmenta d'une circonstance qui devait le rendre terrible. Pendant que je cherchais à faire revenir Gustave à lui-même, la cloche des agonisants se fit entendre dans un couvent voisin; c'était apparemment un des religieux qui luttait aussi avec la mort. Ce triste et lugubre tintement enfonçait l'agonie de la douleur dans mon âme, et mon front était inondé d'une sueur froide. Enfin, Gustave revint à la vie. On avait été chercher le médecin: le pouls s'effaçait sous ma main, la pâleur la plus sinistre couvrait ses traits; il ne put rien prendre. Combien je me reprochais de l'avoir laissé parler! Mais, dans ces terribles maladies, la vie se mêle tellement à la mort, qu'on a constamment les illusions de l'espérance. Je l'avais cru bien plus fort qu'il ne pouvait l'être. Je ne le quittai pas; il s'endormit enfin à cinq heures du matin, et je le laissai alors. Je vous écris ces détails après avoir pris quelques heures de repos.

Cette nuit, voyant qu'il ne pouvait dormir, et voulant l'arracher à ses profondes rêveries, je lui ai proposé de lui lire un journal de sa mère que j'ai trouvé dans ses papiers, espérant ramener ses sombres pensées vers un temps plus doux. Un morceau que j'en avais lu m'avait montré une bonne action de Gustave; c'était un souvenir doublement consolant dans cette triste époque. Il m'a dit qu'il voulait que ce journal vous fût remis; je le joins donc ici. Combien il aime cette mère si aimable! combien son idée a adouci ses souffrances! Je voyais qu'il s'élançait vers elle dans ces régions du repos où il aspire à aller.

FRAGMENTS DU JOURNAL

DE LA MERE DE GUSTAVE.

Tu es sur mon sein, tu existes, mon fils, toi, que révèrent mes orgueilleuses espérances; toute mon âme suffit à peine à ce bonheur de la maternité! Et ces jours si purs, si beaux, d'une heureuse union sont devenus encore plus purs, encore plus beaux! O femmes! que votre destinée est belle! L'univers entier n'est pas assez vaste pour les hommes; ils y portent leurs désirs inquiets; ils veulent le remplir de leur nom; ils fatiguent leurs jours; ils prodiguent la vie; elle est toujours hors d'eux-mêmes. Et nous, qu'elle est belle notre destinée ignorée, qui ne cherche que les regards du Ciel! Comme il a doué notre coeur à la fois courageux et sensible! ce coeur qui brave la douleur et la mort, et se rend à un sourire. Puissance divine! tu nous laissas l'amour; et l'amour, sous mille formes, enchante nos jours! Nous aimons en ouvrant les yeux à la lumière, et nous donnons toute notre âme d'abord à une mère, ensuite à une amie, toujours aux malheureux: ainsi, de plaisirs en plaisirs, nous arrivons à l'enchantement d'un autre amour; et tout cela n'a fait que nous apprendre mieux le devoir pour lequel nous fûmes créées. Délice de ma vie, cher Gustave, je suis donc aussi mère! mes yeux ne peuvent se lasser de te regarder; mille espérances se succèdent et occupent toute ma journée et mes rêves même. J'attends ton premier regard; quand tu t'éveilles j'épie ton premier sourire.

Je rêve déjà à ce temps où tu me connaîtras, où, mêlant ensemble toutes tes petites idées, tes besoins, tes affections, ton choix, tout te portera vers moi…

Je t'ai porté à l'église, Gustave; j'ai remercié le Dieu de l'univers qui te donna à moi; j'ai juré, non, j'ai promis, et jamais promesse ne fut faite avec cette chaleur, j'ai promis de remplir mes devoirs envers toi. Je te tenais dans mes bras; j'étais fière et humble, j'étais mère. J'étais si riche! Comment ne pas sentir ce coeur qui s'enorgueillissait de toi, mon Gustave? Mais j'étais humble aussi. Qu'avais-je fait pour mériter ce bonheur si grand? Je t'ai déposé sur cet autel où l'église bénit mon union avec ton père: je suis revenue au château, environnée de nos vassaux; leurs regards te bénissaient, car ils aiment ton père, et je promis pour toi que tu les aimerais un jour.

Et quand j'ai été seule, je suis allée avec toi dans la longue galerie où sont les portraits de tes aïeux, et, faible encore, car il n'y a que quelques semaines depuis ce jour où je souffris et où j'oubliai si délicieusement mes douleurs, je m'assis près d'un faisceau d'armes: ton noble grand-père les avait illustrées dans des guerres pour la patrie. Autrefois elles me faisaient peur, mais aujourd'hui je pensais que le jour viendrait où tes jeunes mains les soulèveraient aussi et où un ardent et sublime courage t'animerait. Puis je parcourus cette galerie, te montrant avec ivresse à tes ancêtres, comme s'ils me voyaient; et je m'arrêtais devant celui dont tu es aussi le descendant, qui servit si bien son Dieu et ses rois, et, te soulevant avec fierté, je dis au héros: "Regarde mon Gustave; il tâchera de te ressembler."

Aujourd'hui, tu as eu deux ans, cher Gustave. Ton père, absent depuis plusieurs mois, est revenu hier de Stockholm; avec quel bonheur nous nous sommes revus! Il a demandé à te voir; je lui ai dit que tu dormais, et je l'ai entraîné dans le salon. J'ai cherché à l'occuper un instant; mais je ne pouvais cacher mon inquiète joie et mon attente; je regardais vingt fois la porte. Nous étions assis près du grand poêle dont tu aimes à voir les antiques peintures. Enfin la porte s'est ouverte, et tu es entré, habillé pour la première fois des habits de ton sexe; et ce costume de notre nation, qui est si beau, t'allait à ravir. Tu as hésité, en entrant, si tu avancerais; tu croyais qu'il y avait un étranger. J'ai eu peur pour toi; puis tu as fait quelques pas, et la joie m'est revenue. Cette distance à parcourir, qui devait montrer à ton père que tu savais marcher, je la mesurais avec des battements de coeur, comme si c'était toute la carrière de la vie; je tremblais pour toi; j'avais tout fait ôter sous tes pas; je t'encourageais de mon sourire; je t'appelais. J'avais caché à moitié derrière ma robe de nouveaux joujoux; tu les as vus, tu as redoublé d'efforts. Ton père ne se contenait qu'avec peine; il voulait toujours s'élancer vers toi; je le retenais. Enfin tu as presque couru, et, près de nous, tu l'as regardé du haut en bas, et tu t'es jeté dans mes bras. O moment ravissant! Tous trois, toi, ton père et moi, une seule étreinte nous confondait, et ses larmes coulaient, et tu passais de l'un à l'autre comme une aimable promesse de nous aimer toujours. O mon fils! que j'ai eu de bonheur à sentir, à l'écrire! Je le relirai souvent, et je te le ferai relire.

Aujourd'hui, à dîner, on a parlé d'un trait touchant, arrivé pendant je ne sais quelle guerre d'Allemagne. Le magistrat d'une ville assiégée, et sur le point d'être livrée au pillage, fait assembler toutes les mères à l'hôtel de ville, et leur ordonne d'amener tous leurs enfants, depuis l'âge de sept jusqu'à douze ans, et de les revêtir d'habits de deuil. Cette touchante cohorte de jeunes citoyens, et peut-être de victimes, devait aller implorer l'ennemi.

Le désespoir de ces mères, le tumulte des armes, les cris des ennemis, tout se peignait sur tes traits, Gustave, ta jeune imagination te montrait tout. Enfin tu te lèves de table, tu cours dans mes bras, et, me regardant avec fierté et tendresse, tu me dis: — Maman, j'ai sept ans; j'aurais été aussi à l'ennemi, et je l'aurais prié pour toi. — Gustave, est-il une plus heureuse mère?

Gustave, tu as fait aujourd'hui une action héroïque; et tu n'as que douze ans!

Un pauvre enfant du village, en jouant près de la rivière, a été entraîné par le courant. Gustave se promenait dans les environs; il venait d'être malade: il était faible, il savait à peine nager. Il accourt, s'élance et saisit l'enfant au moment où il reparaissait sur l'eau; mais, manquant de force et ne voulant pas l'abandonner, il appelait du secours… Heureusement on l'avait vu. O mon Dieu! que serais-je devenue sans cela? On les a ramenés tous deux; Gustave a eu un long évanouissement. En ouvrant les yeux, son premier cri a été pour l'enfant; il a pleuré de joie, il l'a embrassé, il lui a donné ce qu'il avait pour le porter à sa mère: il n'y est pas allé lui-même, il avait la pudeur de son bienfait.

Qu'elle est intéressante l'amitié qui unit Gustave à Ernest! Les belles âmes seules aiment ainsi. Nous étions assis au bord du grand étang; les deux amis étaient sous un arbre, ils lisaient ensemble Homère; leurs jeunes coeurs s'enflammaient. Il y avait un charme inspirant dans cette scène. Ces riches tableaux d'une imagination si forte, ces sentiments qui sont de tous les âges et de tous les temps, et qui frappaient sur ces coeurs si purs, les transportaient tour à tour sous le ciel de l'Orient, et les ramenaient dans le cercle enchanté de leurs affections.

Ernest et Gustave se livrent à la botanique avec ardeur. Je crois que, si Linné n'avait pas été suédois, ils aimeraient moins cette étude. Qu'ils sont heureux! Qu'il est beau cet âge poétique de la vie, où l'on fait des appels de bonheur à tout ce qui existe, et où tout vous répond! Cependant il y a quelque chose de passionné dans le caractère de Gustave qui m'alarme quelquefois.

Gustave a quinze ans. Je le regardais avec la tendresse qui devine tout, et j'ai éprouvé une espèce de frayeur; je ne sais sur quoi elle se fonde. Gustave, doué par le Ciel de toutes les vertus généreuses; Gustave, aimé de tous; Gustave enfin, qui reçut en partage les biens de la nature et ceux de l'opinion, n'avait-il pas tout ce qui promet le bonheur? Et pourtant je sens que son âme est une de celles qui ne passent pas sur la terre sans y connaître ces grands orages qui ne laissent trop souvent que des débris. Quelque chose de si tendre, de si mélancolique, semble errer autour de ses grands yeux noirs, de ses longs cils abattus quelquefois! Il n'a plus cette inquiète mobilité de l'enfance; il a abandonné ses chevaux, les fleurs de son herbier; il se promène souvent seul, beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par coeur. Un mélange singulier d'exaltation guerrière et d'une indolence abandonnée aux longues rêveries le fait passer tour à tour d'une vivacité extrême à une tristesse qui lui fait répandre des larmes.

Hier il revenait d'une de ses promenades solitaires; je l'ai appelé. — Gustave, lui ai-je dit, tu es trop souvent seul à présent. — Non, ma mère, jamais je n'ai été moins seul. — Et il a rougi. — Avec qui es-tu donc, mon fils, dans tes courses solitaires? — Il a tiré Ossian, et, d'un air passionné, il a dit: — Avec les héros, la nature et… — Et qui? mon fils. — Il a hésité; je l'ai embrassé. — Ai-je perdu ta confiance? — Il m'a embrassé avec transport. — Non, non! — Puis il a ajouté en baissant la voix: — J'ai été avec un être idéal, charmant; je ne l'ai jamais vu, et je le vois pourtant; mon coeur bat, mes joues brûlent; je l'appelle; elle est timide et jeune comme moi, mais elle est bien meilleure. — Mon fils, ai-je dit avec une inflexion tendre et grave, il ne faut pas t'abandonner ainsi à ces rêves, qui préparent à l'amour et ôtent la force de le combattre. Pense combien il se passera de temps avant que tu puisses te permettre d'aimer, de choisir une compagne; et qui sait si jamais tu vivras pour l'amour heureux! — Eh bien! ma mère, ne m'avez-vous pas appris à aimer la vertu? — J'ai souri, et j'ai secoué la tête comme pour lui dire: — Cela n'est pas aussi facile que tu penses! — Oui, ma belle maman, la vertu ne m'effraye plus depuis qu'elle a pris vos traits. Vous réalisez pour moi l'idée de Platon, qui pensait que si la vertu se rendait visible, on ne pourrait plus lui résister. Il faudra que la femme qui sera ma compagne vous ressemble, pour qu'elle ait toute mon âme. — J'ai encore souri. — Oh! comme je saurais aimer! bien, bien au delà de la vie! et je la forcerais à m'aimer de même; on ne résiste pas à ce que j'ai là dans le coeur; quelque chose de si passionné! — a-t-il dit en soupirant et frémissant; puis, après un moment de silence, il a ajouté: — Un de nos hommes les plus étonnants, les plus excellents, Swedenborg, croyait que des êtres qui s'étaient bien, bien aimés ici-bas se confondaient après leur mort et ne formaient ensemble qu'un ange: c'est une belle idée, n'est-ce pas, maman?

Ici finissait le journal, et vous seul pouvez imaginer ce qu'il me fit souffrir par les terribles rapprochements que je faisais. Ces brillantes espérances, qui venaient se briser contre un cercueil; cette mère si aimable, qui semblait pressentir le malheur que nous avons sous les yeux; et ce caractère si pur, si noble, si sensible, qui a tenu toutes les promesses de l'enfance: il n'est pas d'expression pour tout ce que j'éprouvais. Pour lui, il m'écoutait avec un calme que j'aurais cru impossible. Vingt fois je voulus m'arrêter, me repentant de n'avoir pas assez prévu ce qu'il y avait de trop douloureux dans cet écrit; il me conjurait, mais avec calme, de continuer.

Quelquefois il semblait qu'il cherchait à se rappeler ces scènes de son jeune âge; il écartait, en rêvant, de dessus son front ses cheveux, qui paraissaient l'embarrasser, et la pâleur de son front alors me faisait si mal! Quand je lui lus ce passage où il est parlé d'Homère, il s'est soulevé, il a joint ses mains sans rien dire; une joie encore belle, malgré ses traits flétris, était sur son visage; il a prononcé longuement votre nom; puis il a ajouté: — Oh! comme je me rappelle bien cela! O doux plaisirs de mon enfance! vous venez donc encore vous asseoir sur ma tombe!

Au moment où il est parlé de la botanique, que vous aimiez tous deux, il a dit tranquillement et en soupirant: — Les goûts charment la vie, et les passions la détruisent.

Mais quand il en est venu au souvenir de ce jour où sa mère l'embrassa, où il lui promit d'aimer la vertu, il pleura amèrement; il tendait les bras, comme s'il pouvait encore l'atteindre; et, couvrant son front de ses mains, il dit d'une voix étouffée: — Pardonne-moi, ombre chérie! ombre sacrée! de n'avoir pas assez écouté ta prophétique voix; j'ai bien souffert!

Il est bien mal; le médecin n'espère rien; mon âme découragée se livre à une mortelle douleur. Si vous pouviez arriver! s'il pouvait encore voir cet Ernest qu'il aime tant! Hélas! vos larmes ne tomberont que sur la terre qui couvrira bientôt le plus vertueux, le plus aimable des hommes.

J'ai trouvé Erich avec lui aujourd'hui. Ce vieillard ne dit rien; il ne pleure pas, il a perdu jusqu'aux larmes: il en a beaucoup répandu; vous savez comme il aime Gustave, dont la jeunesse s'éleva sous ses yeux. Que la douleur à cet âge-là fait mal! Les larmes de la jeunesse sont une rosée du printemps qui s'évapore et embellit la fleur qu'elle a visitée; mais les chagrins de la vieillesse sont comme la sombre tempête de l'automne, qui abat les feuilles et dévaste l'arbre lui-même. Erich, les joues sillonnées par les années et les souffrances, était assis sur le lit de Gustave; ses cheveux gris se mêlaient aux rides de son front; ses mains tremblaient; ses yeux mornes interrogeaient les traits de Gustave; il tenait une cassette ouverte; il y avait quelques lettres; j'en vis une pour sa soeur, une autre adressée à Valérie; il rougit en voyant mes yeux tomber dessus: je l'embrassai. — Lisez-la, me dit-il; c'est la première que je lui écris, et c'est de ma tombe que je la date. — Non, non, dis-je avec la plus vive douleur, vous ne mourrez point; vous vivrez, vous guérirez; le temps effacera les traces d'une passion orageuse: Valérie a une soeur qui lui ressemble beaucoup; vous l'obtiendrez, et nous serons tous heureux. — Il secoua tristement la tête; il me confia un paquet qui contenait ses dernières dispositions. Il sortit le portrait de sa mère, le porta à ses lèvres, et le plaça sur son coeur: — Il faut qu'il y reste, dit-il.

Il me remit une croix de Malte, pour la rendre à l'ordre de Saint-Jean, dont le prince Ferdinand est le chef. Il l'avait regardée un moment: — Mon père l'a portée longtemps, me dit-il, et, à sa mort, le roi la demanda pour moi, afin que cette distinction restât dans la maison des Linar.

Un vieillard, un ecclésiastique déporté de France, qui a trouvé un asile dans un couvent près de cette maison, est venu voir Gustave. Il l'avait rencontré souvent et avait lu dans son âme la douleur qui le consumait. Il lui avait parlé quelquefois, l'avait plaint sans vouloir lui arracher son secret et l'avait entretenu aussi de sa patrie. Ainsi s'était formé entre eux un lien cher à tous deux. Il s'approcha du lit de Gustave, et je remarquai l'altération de ses traits en voyant l'extrême pâleur et l'oppression du malade. Gustave lui présenta sa main, et, de l'autre, il montra sa poitrine pour lui indiquer qu'il ne pouvait pas lui parler; il essaya de sourire pour le remercier. Le vieillard posa silencieusement deux oeillets sur le lit de Gustave, en lui disant: — Ce sont les derniers de mon jardin; je les ai cultivés moi-même. — Puis il joignit ses tremblantes mains, les mit sur sa poitrine et regarda longtemps Gustave sans parler; seulement je vis deux larmes se détacher lentement de ses paupières; il semblait que la nature, qui ne veut rien perdre à cet âge, les retenait malgré lui. Gustave avait remarqué aussi ces larmes, car un rayon de soleil venait éclairer la tête auguste du pasteur. — Ne vous affligez pas sur moi, lui dit Gustave à voix basse; je crois à un bonheur plus grand que tout ce que la terre peut donner. — Il regarda le ciel et ajouta: — Priez pour moi, apôtre de Jésus-Christ, vous, qui l'avez servi et ne l'avez pas offensé. — Le vieillard lui répondit: — Je ne suis qu'un pauvre pécheur.

Il prit un crucifix qu'il avait posé sur la table à côté du lit, et le présenta à Gustave, qui, de ses languissantes mains, le saisit et le porta à ses lèvres en inclinant la tête; puis il le remit en levant pieusement ses yeux au ciel, et, joignant ses mains, il dit: — O sauveur et bienfaiteur des hommes! il est plusieurs demeures dans la maison de ton père, ainsi tu l'as dit: donne-moi aussi une place, ô toi, qui fus tout amour! Ne regarde pas ma vie; regarde ce coeur qui aima beaucoup et souffrit. — Le saint homme s'était mis à genoux près du lit de Gustave, et, absorbé dans une fervente prière, il oubliait la terre des hommes: il était dans le ciel.

La grande cloche du couvent sonna; elle annonçait que l'office allait commencer. C'était une grande fête; toutes les cloches des environs se mêlèrent à celle-là; et deux enfants de choeur, entrant dans la chambre, vinrent avertir le vieillard qu'on le demandait. Il s'était déjà levé et avait posé ses vénérables mains sur la tête de notre ami; il se retourna vers moi, qui, muet témoin de toute cette scène, laissais couler des larmes, et me demanda si l'on ne songeait pas à faire administrer les sacrements au malade. — J'attends à tout moment notre aumônier, qui doit venir de Venise: le jeune comte de Linar, ajoutai-je, n'est pas catholique. — Il n'est pas catholique? s'écria le vieillard avec un accent douloureux, et laissant échapper un soupir que je voyais lui être pénible; mais je l'ai vu à la messe, je l'ai vu prier Dieu avec ferveur? — Nous pensons, dis-je, que le Père de tous les hommes peut être invoqué partout; et, là où nous trouvons nos semblables, nous mêlons nos prières, notre reconnaissance: la même miséricorde n'existe-t-elle pas pour tous ceux qui ont les mêmes misères? — Il soupira: sa religion et la bonté de son âme luttaient ensemble. — Homme excellent, qui ne voulez que bénir, dis-je, je vois combien il en coûterait à ce coeur pour nous rejeter. Celui que vous cherchez à imiter, celui qui dit: "Venez tous à moi, vous qui souffrez," est encore mille et mille fois meilleur pour les hommes. — Il regarda Gustave; Erich essuyait son visage pâle, sur lequel étaient des gouttes de sueur.

Le pasteur leva ses mains au ciel et dit: — La miséricorde de Dieu est plus grande que le sable de la mer. — Et puis il sortit lentement, retourna la tête, et à la porte il bénit le malade.

A deux heures de la nuit.

Il m'a demandé si je connaissais la place où il voulait être enterré; je n'ai pu lui répondre que par un signe de tête négatif. Je souffrais horriblement, il s'en est aperçu. Il a toute sa raison. Il m'a fait approcher et m'a prié d'une voix faible de prendre les arrangements nécessaires pour qu'il pût être enterré sur une colline voisine, d'où la vue porte sur la Lombardie; elle est couverte de hauts pins. Il a légué une somme pour secourir toutes les mères pauvres de ce bourg, pour les aider à élever leurs enfants. Il a voulu que chaque année, au jour de son enterrement, ces enfants vinssent sur sa tombe; qu'on leur fît aimer ce lieu solitaire, où coule une fontaine d'une eau pure. Il se plaît à penser que ces innocentes créatures aimeront cette place, où il trouvera le repos. Je lui ai promis de remplir ses volontés.

Le médecin de Bologne est arrivé; il le trouve bien mal; il ne croit pas qu'il puisse vivre encore quatre jours. Oh! quelle affreuse nuit j'ai passée!

J'ai été visiter la colline, comme je le lui avais promis. Il soufflait un vent impétueux; une nuée d'oiseaux de passage s'est abattue sur les arbres: ces oiseaux, dans leurs cris monotones, semblaient répéter leurs adieux en commençant leur nouvelle migration. Ils se sont élevés dans les airs, ont tourbillonné, se sont abattus encore et ont disparu. J'ai vu une place; c'était celle qu'il a choisie; il y a travaillé: il y avait un arbre dont les rameaux étaient dépouillés, mais il vivait toujours et s'élançait vers le ciel. La bêche qui avait servi à Gustave était appuyée contre cet arbre; sur sa rude et antique écorce était cette inscription: Le voyageur qui dormira à tes pieds n'aura plus besoin de ton ombre; mais tes feuilles tomberont sur la place où il reposera, et diront au passant que tout périt.

Quand je suis revenu près de Gustave, il achevait d'écrire avec beaucoup de peine quelques lignes; il me les remit. Je ne pus les déchiffrer, il l'avait prévu, et me les dicta.

J'ai passé la nuit près de lui: il a prononcé souvent votre nom; il vous appelait; il a aussi prononcé le nom de sa soeur, m'a donné un paquet pour elle, écrit avant qu'il fût si mal. Il m'a bien recommandé de vous remettre tout ce qui était à votre adresse et de vous dire combien il vous aimait. Un moment il a fermé les yeux; puis il les a rouverts, m'a tendu les mains, et m'a dit en soupirant: — J'ai cherché à rassembler les traits de Valérie, je n'ai pu y réussir: ils sont si bien là (il a montré son coeur)! mais déjà mon imagination est morte, je n'ai pu avoir une idée distincte de ses traits; je voulais prendre congé d'elle. Dites-lui combien je l'aimai. — Il a pris ma main; il a fixé les yeux dessus et a dit: — Elle conduira Valérie par une route fleurie et douce; elle sera toujours dans la sienne. — Il est tombé dans une longue rêverie; puis il m'a demandé à quelle heure son père était expiré.

Il s'est endormi. Au bout d'une heure, il m'a demandé de lui lire quelques chapitres de l'Evangile; ce que je fais tous les matins.

Le médecin est venu lui apporter une potion calmante; il l'a éloigné doucement de la main en disant: — Je suis assez calme pour mourir; c'est tout ce qu'il faut. — Il s'est retourné vers Erich et lui a dit: — Je vous remercie de tous vos soins; je vous attendrai là-bas, où nous ne nous séparerons plus. Ce bon Erich pressait, en sanglotant, les mains de Gustave contre ses lèvres, et celui-ci prenait sa tête blanchie contre son coeur.

Le 7 décembre.

Ce matin il m'a fait appeler; il m'a demandé si je n'avais pas de réponse de l'aumônier, et m'a dit qu'il désirait bien le voir arriver. — Il sera trop tard, a-t-il ajouté. — Je l'attends d'une minute à l'autre, dis-je. — Je suis bien faible, mon digne ami, a-t-il continué. — Puis j'ai vu qu'il voulait me parler de Valérie; il a hésité. — Avez-vous quelque chose à me dire? lui ai-je demandé. — Non, non, je dois m'interdire ce sujet de conversation… Tout est réglé d'ailleurs; tout est fini; et je suis trop heureux, puisqu'elle sait que je meurs pour elle. Pardonnez-moi, homme excellent et respectable! N'est-ce pas, vous m'avez pardonné? Donnez-moi votre main, serrez la mienne: hélas! il ne me reste plus de force pour exprimer mes sentiments!

Il avait pris des mesures pour que les vassaux de sa terre fussent aussi heureux qu'il était en son pouvoir de les rendre. Cette terre, qui revient à sa soeur, est en Scanie, et c'est celle où vous passâtes ensemble une partie de votre enfance. Il vous a nommé, ainsi que moi, pour surveiller ses volontés. Avec quelle touchante inquiétude il s'est assuré si ses dispositions étaient entre mes mains! Il a absolument voulu ouvrir encore une fois le paquet cacheté, pour se convaincre qu'il ne les avait pas oubliées. Souvent il vous appelle; il dit: — Mon Ernest! mon Ernest! où es-tu? — Je lui ai lu votre lettre: calmez-vous; il sait que le devoir seul pouvait vous retenir. D'autres fois il appelle Valérie; il dit: — Ma soeur! ma tendre soeur! tu me promis de m'aimer comme un frère!

Il a voulu vous écrire encore; il n'en a pas eu la force. Les deux premières lignes sont de lui; j'ai écrit le reste sous sa dictée. Voilà ces lignes: je ne vous les envoie pas, car je vous attends.

"Mon Ernest, je viens te parler encore une fois avant de disparaître de la terre. J'ai tenu ma parole; j'ai tenu les promesses de l'enfance, les serments d'un âge plus mûr, je t'ai aimé jusqu'à la mort. Ne t'effraie pas de ce mot, la mort elle-même n'est qu'une illusion: c'est une nouvelle vie cachée sous la destruction. L'amitié ne meurt pas; la mienne attend celle d'Ernest dans les demeures inébranlables du repos. O mon Ernest! si tu avais pu fermer mes yeux, garder mon dernier regard dans ton coeur, pour te consoler dans ces moments où tu te diras: Je ne le reverrai plus! il me semble que ce dernier regard t'eût peint un sentiment indestructible qui doit consoler de ce qui est passager.

Ernest, je te dois un bien grand bonheur; tu m'as sauvé une douleur horrible, celle de croire que je mourrai sans être connu de lui, de cet ami incomparable. Ah! les âmes sublimes ont seules des inspirations sublimes! Telle était la tienne en lui envoyant mes lettres, en mettant sous les regards de son âme si supérieure les combats, les douleurs, les fautes et les regrets d'un coeur qu'il peut encore plaindre, et que sa bonté sait environner d'une indulgence paternelle. Et, elle aussi, l'ange de ma vie, elle sait que je l'aimai d'un amour pur comme elle. Je meurs heureux; c'est aux accents touchants des regrets que je m'endors; j'entends ceux de ta voix; j'ose y mêler ceux de Valérie.

Adieu, mon Ernest; vis heureux. Non, ce n'est pas le bonheur que je désire le plus pour toi; garde ton âme; c'est un si grand bien que, dusses-tu l'acheter par de vives souffrances, il ne serait pas assez payé.

Adieu, Ernest, ami fidèle, enfant de la piété et de la vertu, je t'attends."

La voilà, cette lettre touchante, et dont vous êtes digne: elle n'a pas été dictée sans l'agiter beaucoup; elle a été interrompue souvent; elle a été ensuite mouillée de larmes. Lorsqu'il a essayé de la relire, il était trop affaibli, mais il a voulu la toucher, la regarder, parce qu'elle était pour vous.

Il n'est plus pour nous ni crainte ni espoir; la douleur seule reste et ronge mon coeur. Le vertueux Gustave, mon fils, mon espérance, n'est plus… il a été rejoindre ses pères, et ses jours orageux sont ensevelis dans la froide demeure de la destruction. Je vais accomplir le triste et dernier devoir que j'ai à lui rendre, je vais tâcher de faire vivre encore les derniers instants de celui qui n'est plus, pour les retracer à celui qu'il aima tant… Je m'arrête: laissez couler mes larmes; laissez couler les vôtres, pour que votre sein ne se brise pas.

J'ai eu un violent accès de fièvre; j'ai été dans mon lit, privé pendant quelque temps de sentiment, puis tout entier à la douleur dont je me ressens encore. Je tâcherai de vous peindre, non ce que j'ai éprouvé, mais ce qui me reste de souvenir de ce terrible moment et de ce qui le concerne.

Le lendemain du jour où il vous écrivit, sa poitrine et sa tête s'embarrassèrent tellement, que le médecin craignit qu'il ne passât pas la nuit. Nous ne le quittâmes pas d'un instant. Cependant, à cinq heures du matin, il y eut un grand mieux, il se sentit tout à coup plus calme; l'oppression diminua; ses mains seulement étaient extraordinairement froides et s'engourdissaient. On les lui fit mettre dans de l'eau tiède; ce sentiment parut lui faire plaisir. A six heures, à peu près, il demanda quel quantième du mois nous avions; je lui dis que c'était le huit décembre. — Le huit! répéta-t-il sans rien ajouter. Puis il me demanda si je croyais que nous aurions du soleil: le médecin lui répondit qu'il le croyait, parce que le ciel avait été très-pur pendant la nuit. — Cela me ferait plaisir, dit-il. Il demanda du lait d'amande. A huit heures, il dit à Erich: — Mon ami, regardez le temps; voyez s'il fera beau. Erich revint et lui dit: — Les brouillards montent, et les montagnes se dégagent; il fera beau. — Je voudrais bien, dit Gustave, voir encore un beau jour sur la terre. — Puis, se retournant vers moi, il me dit: — L'aumônier ne vient pas, je mourrai sans avoir accompli les devoirs de la religion. — Mon ami, dis-je, votre volonté vous est comptée par Celui devant qui rien ne se perd. — Je le sais, dit-il en joignant les mains. — Puis il se retourna encore vers moi et me dit: — Je voudrais me lever; et, prévoyant que je m'y opposerais, il continua: — Je me sens fort bien; je voudrais en profiter pour prier. — En vain je lui objectai qu'il prierait dans son lit, qu'il était trop faible; je ne pus le détourner de cette idée. Il passa une robe de chambre; mais à peine eut-il essayé de se tenir sur ses jambes, qu'un vertige l'obligea à se rasseoir en s'appuyant sur moi. Il se leva derechef, s'agenouilla lentement, et, mettant la tête dans ses mains et s'appuyant contre le dossier d'un fauteuil, il pria avec ferveur. J'entendais quelques mots que la piété, le repentir, lui faisaient prononcer avec onction; j'entendais mon nom et celui de Valérie se confondre; il demandait notre bonheur. Moi-même, à genoux à ses côtés, je voulais prier pour lui; mais, trop distrait, des paroles sans suite arrivaient sur mes lèvres; je ne pensais qu'à lui.

Quand il eut fini et qu'on l'eut aidé à se relever, il nous dit: — Je suis tranquille; la paix est dans mon coeur. — Il sourit doucement, ne voulut point être déshabillé, et se recoucha ainsi. Il nous pria d'avancer son lit vers la fenêtre, de mettre sa tête de manière à voir l'ouest. — C'est là la Lombardie, me dit-il; c'est là que le soleil se couche: je l'ai vu bien beau auprès de vous et auprès d'elle! — Il fit approcher son lit encore plus près de la fenêtre. Le médecin craignit qu'il ne vînt de l'air. — Cela ne me fera plus de mal, dit Gustave, — et il sourit tristement. Il nous pria de lui mettre des coussins pour qu'il fût assis. On avait une vue très-étendue de cette fenêtre, d'où l'on embrassait une grande partie de la chaîne de l'Apennin; l'aurore éclatait dans l'orient; et le soleil, déjà levé en Toscane, s'avançait vers nos montagnes. Gustave écarta les rideaux, se retourna et contempla ce magnifique spectacle. Pour moi, qui avais suivi toutes ses idées, de noirs pressentiments, d'affreuses images me glaçaient; j'étais assis sur son lit, et ma tête était dans mes mains. Il leva les siennes au ciel avec un regard inspiré, et me dit: — Laissons la douleur à celui pour qui la vie est tout et qui n'est pas initié dans les mystères de la mort. — Hélas! lui dis-je, l'avenir m'épouvante malgré moi, Gustave. — Oh! que je bénis le Ciel, dit-il, de l'espérance et de la tranquillité qui se confondent dans mon coeur et le rendent aussi serein que le sera ce jour! Oui, dit-il, et sa figure s'anima de la plus céleste expression, en regardant l'horizon; oui, ô mon Dieu! l'aurore répond du soleil; ainsi le pressentiment répond de l'immortalité! — Il répandit doucement alors les deux dernières larmes qu'il a versées sur cette terre; il ne parla plus. Il pria qu'on lui jouât le superbe cantique de Gellert sur la résurrection; Berthi le joua. Il respirait péniblement; il avait presque toujours les yeux fermés: un instant il les ouvrit quand le cantique fut fini; il me tendit la main, fixa ses yeux du côté du couchant. Deux ramiers privés vinrent s'asseoir sur la corniche de la fenêtre; il me les fit remarquer de la main. — Ils ne savent pas que la mort est si près d'eux, dit-il.

Le soleil s'était entièrement levé; je voyais que Gustave cherchait ses rayons. Sa respiration s'embarrassait de plus en plus; sa tête s'appesantissait; il me cherchait de la main, et je vis qu'il ne me reconnaissait plus. Il soupira, une légère convulsion altéra ses traits: il expira sur mon sein, une de ses mains dans celles d'Erich…

Je reprends mon récit interrompu; j'avais besoin de force et de courage pour le continuer. J'ai encore devant mes yeux la plus triste des images, telle qu'elle me frappa en rentrant dans cette chambre d'où avait disparu l'âme la plus tendre et la plus sublime. Je reculai d'horreur en voyant ce jeune et superbe Gustave couché dans le cercueil; je m'appuyai contre la porte; il me semblait que je faisais un rêve dont je ne pouvais sortir. Je m'avançai pour le considérer encore, et soulevai le mouchoir qui couvrait ses traits; la mort y avait déjà gravé son uniforme repos. Je le contemplai longtemps, mais sans attendrissement; il me semblait que ma douleur s'arrêtait devant une pensée auguste plus grande que la douleur; et, sur ce cercueil même, je me sentais vivant d'avenir. Mon âme s'adressait à la sienne: "Tu as eu soif de la félicité suprême, lui disais-je; tu as détourné tes lèvres de la coupe de la vie, qui n'a pu te désaltérer; mais tu respires maintenant la pure félicité de ceux qui vécurent comme toi." Sa bouche avait conservé les dernières traces de cette douce résignation qui était dans son âme; la mort l'avait enlevé sans le toucher de ses mains hideuses. A côté de lui était la table où étaient rangés tous ses papiers. A cette vue, mon coeur s'émut comme s'il était encore vivant. Je voyais toutes ses dispositions écrites de sa main; sa montre y était aussi. Je me rappelai qu'il m'avait prié de la porter; je la pris silencieusement; je la regardai, elle était arrêtée. Je sentis un frisson désagréable, et, en me retournant pour m'asseoir et prendre quelques forces, je renversai un des cierges; il tomba sur la poitrine de Gustave: je me précipitai pour le relever, et, en voyant l'inaltérable repos de celui qui ne pouvait plus rien sentir ici-bas, je fis un cri. "O Gustave, me disais-je, Gustave! tu ne veux donc plus rien éprouver, rien entendre! La voix gémissante de l'amitié passe à côté de toi et ne t'émeut plus!" Je posai mes lèvres sur son front glacé: "O mon fils! mon fils!…" C'est tout ce que je pus dire. Je restai immobile; mon âme disait un long adieu à cet objet si cher de mes affections, et, lorsque je voulus fermer le cercueil, mes yeux tombèrent sur la main de Gustave qui était restée suspendue. Il avait à un de ses doigts la bague décorée de ses armes, selon l'usage de notre pays; je voulus la lui ôter; puis, me rappelant que c'était là le dernier rejeton de cette illustre maison des Linar: "Reste, lui dis-je, reste et descends avec lui dans la tombe." Alors mes larmes coulèrent; je replaçai cette main sur la poitrine du mort, et je fermai son cercueil!

FIN.

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