LETTRE PREMIERE. (continued 2)
Reading edition
Lettre XXI.
Venise, le…
Je ne t'ai point encore parlé de cette singulière ville, qui s'élève au sein de la mer et commande aux vagues de venir se briser contre ses digues, d'obéir à ses lois, de lui apporter les richesses de l'Europe et de l'Asie, de la servir en lui amenant chaque jour les productions dont elle a besoin et sans lesquelles elle périrait au milieu de son faste et de son superbe orgueil. La place qu'occupe cette cité, d'abord couverte de pauvres pêcheurs, voyait leurs nacelles raser timidement ces eaux où voguent maintenant les galères du sénat. Peu à peu le commerce s'empara de ce passage qui liait si facilement l'Orient à l'Europe, et Venise devint la chaîne qui unit les moeurs d'une autre partie du monde à celles de l'Italie. De là ces couleurs si variées, ce mélange de cultes, de costumes, de langages, qui donnent une physionomie si particulière à cette ville et fondent les teintes locales avec le singulier assemblage de vingt peuples différents. Peu à peu aussi s'éleva ce gouvernement sage et doux pour la classe obscure et paisible de la république, implacable et cruel pour le noble qui aurait voulu le braver ou le compromettre, semblable à ce Tarquin dont le fer frappait chacune de ces fleurs qui osait s'élever au-dessus de leurs compagnes. Il fallait, à Venise, que chaque tête altière pliât ou tombât, si elle ne se courbait pas sous le fer d'un gouvernement appuyé sur dix siècles de puissance et enveloppé du lugubre appareil de l'inquisition et des supplices.
Aussi rien n'effraye l'imagination comme ce tribunal; tout vous épouvante: ces gouffres sans cesse ouverts aux dénonciations; ces prisons affreuses où, courbé sous des voûtes de plomb que le soleil embrase, le coupable expire lentement; le silence habitant ces vastes corridors où l'on craint jusqu'à l'écho, qui redirait un accent imprudent. Et cependant, autour de cette enceinte, qu'habite l'épouvante et que frappe si souvent le deuil, le peuple, comme un essaim d'abeilles, bourdonne le jour et s'endort sur les marches de ces palais où vivent ses souverains, et, à l'ombre du despotisme, jouit d'une grande liberté et même d'une coupable indulgence pour ses crimes. Heureux de paresse et d'insouciance, le Vénitien vit de son soleil et de ses coquillages, se baigne dans ses canaux, suit ses processions, chante ses amours sous un ciel calme et propice, et regarde son carnaval comme une des merveilles du monde.
Les arts ont embelli la magnificence des monuments; le génie du Titien, de Paul Véronèse et du Tintoret ont illustré Venise: le Palladio a donné une immortelle splendeur aux palais des Cornaro, des Pisani, et le goût et l'imagination ont revêtu de beautés ce qui serait mort sans eux.
Venise est le séjour de la mollesse et de l'oisiveté. On est couché dans des gondoles qui glissent sur les vagues enchaînées; on est couché dans ces loges où arrivent les sons enchanteurs des plus belles voix de l'Italie. On dort une partie de la journée; on est, la nuit, ou à l'Opéra ou dans ce qu'on appelle ici des casins. La place de Saint-Marc est la capitale de Venise, le salon de la bonne compagnie, la nuit, et le lieu du rassemblement du peuple, le jour. Là, des spectacles se succèdent; les cafés s'ouvrent et se referment sans cesse; les boutiques étalent leur luxe; l'Arménien fume silencieusement son cigare; tandis que, voilée et d'un pas léger, la femme du noble Vénitien, cachant à moitié sa beauté et la montrant cependant avec art, traverse cette place, qui lui sert de promenade le matin, et le soir la voit, resplendissante de diamants, parcourir les cafés, visiter les théâtres et se réfugier ensuite dans son casin pour y attendre le soleil. Ajoute à tout cela, Ernest, le tumulte du quai qui avoisine Saint-Marc, ces groupes de Dalmates et d'Esclavons, ces barques qui jettent sur la rive tous les fruits des îles, ces édifices où domine la majesté, ces colonnes où vivent ces chevaux, fiers de leur audace et de leur antique beauté. Vois le ciel de l'Italie fondre ses teintes douces avec le noir antique des monuments; entends le son des cloches se mêler aux chants des barcarolles; regarde tout ce monde: en un clin d'oeil, tous les genoux sont ployés, toutes les têtes se baissent religieusement; c'est une procession qui passe. Observe ce lointain magique; ce sont les Alpes du Tyrol qui forment ce rideau que dore le soleil. Quelle superbe ceinture embrasse mollement Venise! C'est l'Adriatique; mais ses vagues resserrées n'en sont pas moins filles de la mer, et, si elles se jouent autour de ces belles îles, d'où se détachent de sombres cyprès, elles grondent aussi, elles se courroucent et menacent de submerger ces délicieuses retraites.
Je me promène souvent, Ernest, sur ces quais; je me perds dans la foule de ce peuple; je m'élance au-delà de cette mer; mais je ne me fuis pas moi-même. Je voulais cependant ne pas te parler de moi aujourd'hui. Je cherche à m'étourdir, et je te peins tout ce qui m'environne pour ne pas te parler d'une passion que je ne puis dompter.
Adieu, Ernest; je sens que je te parlerais de Valérie.
Lettre XXII.
Venise, le…
Non, Ernest, non, jamais je ne m'habituerai au monde; le peu que j'en ai vu ici m'inspire déjà le même éloignement, le même dégoût qui me poursuit toujours dès que je suis obligé de vivre dans la grande société. Tu as beau vouloir que je cherche par ce moyen à oublier Valérie ou à m'en occuper plus faiblement; y parviendrai-je jamais? et faut-il encore altérer mon caractère, l'aigrir? dois-je tâcher de recouvrer la tranquillité aux dépens des principes les plus consolants? Tu le sais, mon ami, j'ai besoin d'aimer les hommes; je les crois en général estimables, et, si cela n'était pas, la société depuis longtemps ne serait-elle pas détruite? L'ordre subsiste dans l'univers; la vertu est donc la plus forte. Mais le grand monde, cette classe que l'ambition, les grandeurs et la richesse séparent tant du reste de l'humanité, le grand monde me paraît une arène hérissée de lances, où, à chaque pas, on craint d'être blessé; la défiance, l'égoïsme et l'amour-propre, ces ennemis nés de tout ce qui est grand et beau, veillent sans cesse à l'entrée de cette arène et y donnent des lois qui étouffent ces mouvements généreux et aimables par lesquels l'âme s'élève, devient meilleure et par conséquent plus heureuse. J'ai souvent réfléchi aux causes qui font que tous ceux qui vivent dans le grand monde finissent par se détester les uns les autres et meurent presque toujours en calomniant la vie. Il existe peu de méchants, ceux qui ne sont pas retenus par la conscience le sont par la société; l'honneur, cette fière et délicate production de la vertu, l'honneur garde les avenues du coeur et repousse les actions viles et basses, comme l'instinct naturel repousse les actions atroces. Chacun de ces hommes séparément n'a-t-il pas presque toujours quelques qualités, quelques vertus? Qu'est-ce qui produit donc cette foule de vices qui nous blessent sans cesse? C'est que l'indifférence pour le bien est la plus dangereuse des immoralités; les grandes fautes seules épouvantent, parce qu'elles effraient la conscience. Mais on ne daigne pas seulement s'occuper des torts qui reviennent sans cesse, qui attaquent sans cesse le repos, la considération, le bonheur de ceux avec qui l'on vit, et qui troublent par là journellement la société.
Nous parlions de cela hier encore, Valérie et moi, et je lui faisais remarquer dans ces réunions brillantes, au milieu de cette foule de gens de tous les pays qui viennent ici pour s'amuser, je lui faisais remarquer cette teinte monotone de froideur et d'ennui répandue sur tous les visages. Les petites passions, lui disais-je, commencent par effacer ces traits primitifs de candeur et de bonté que nous aimons à voir dans les enfants: la vanité soumet tout à une convenance générale; il faut que tout prenne ses couleurs; la crainte du ridicule ôte à la voix ses plus aimables inflexions, inspecte jusqu'au regard, préside au langage et soumet toutes les impressions de l'âme à son despotisme. O! Valérie! lui disais-je, si vous êtes si aimable, c'est que vous avez été élevée loin de ce monde qui dénature tout; si vous êtes heureuse, c'est que vous avez cherché le bonheur là où le ciel a permis qu'il puisse être trouvé. C'est en vain qu'on le cherche ailleurs que dans la piété, dans la touchante bonté, dans les affections vives et pures, enfin dans tout ce que le grand monde appelle exaltation ou folie, et qui vous offre sans cesse les plus heureuses émotions.
Ernest, je sentais que si je l'aimais ainsi, c'était parce qu'elle était restée près de la nature; j'entendais sa voix, qui ne déguise jamais rien; je voyais ses yeux, qui s'attendrissent sur le malheur, et qui ne connaissent que les plus célestes expressions; je l'ai quittée brusquement, Ernest, je l'ai quittée, j'ai craint de me trahir.
Lettre XXIII.
Venise, le…
J'apprends que toutes mes lettres écrites depuis deux mois sont à Hambourg, chez M Martin, banquier. Le courrier expédié par le comte avait eu l'ordre de remettre ses dépêches à notre consul, à Hambourg, et de se rendre lui-même à Berlin. Malheureusement il a oublié de remettre le paquet de lettres à ton adresse.
Mais qu'aurais-tu appris? Je suis toujours le même, quelquefois repentant et toujours le plus faible des hommes. Mon fatal secret est toujours caché à Valérie; mais ma situation envers le comte est vraiment bien douloureuse. Je l'ai vu quelquefois au moment de m'interroger; il me disait qu'il me trouvait triste, que jamais je n'aurais de meilleur ami: n'était-ce pas me dire qu'il comptait sur ma confiance? Et, moi, je le fuyais, j'évitais ses regards; je lui paraissais défiant, ingrat peut-être! Ernest, combien cette idée me tourmente! Je ne puis t'en dire davantage, le comte m'attend.
Lettre XXIV.
Venise, le…
Je ne sais comment je vis, comment je puis vivre avec les violentes émotions que j'éprouve sans cesse. Etait-ce à moi d'aimer? Quelle âme ai-je donc reçue! Celles qui sont le plus sensibles, celle du comte même, qu'elle est loin de souffrir comme la mienne! et cependant il l'aime bien cette même femme qui consume ma raison, mon bonheur et ma vie, et qui, sans se douter de son empire, me verra peut-être mourir sans deviner la cause de mon funeste sort. Cruelle pensée! Ah! pardonne, Valérie, ce n'est pas de toi que je me plains, c'est moi que je déteste. La faiblesse seule peut être aussi malheureuse: toujours dépendante, elle a des tourments qui n'osent aborder qu'elle; je traîne à ma suite mille inquiétudes inconnues aux autres.
Mais j'oublie que tu ne sais encore rien, non, tu ne conçois pas ce que j'ai souffert, Ernest; j'ai si peu de raison, si peu d'empire sur moi-même! Ecoute donc, mon ami, s'il m'est possible toutefois de mettre un peu d'ordre dans mon récit: quoique Valérie ne soit qu'au septième mois de sa grossesse, on a craint qu'elle n'accouchât avant-hier. Son extrême jeunesse la rend si délicate, qu'on a toujours présumé qu'elle n'attendrait pas le terme prescrit par la nature. Nous avions dîné plus tard qu'à l'ordinaire, parce que Valérie ne s'était pas trouvée bien; vers la fin du repas, je l'ai vue pâlir et rougir successivement; elle m'a regardé, et m'a fait signe de me taire; mais, après quelques minutes, elle a été obligée de se lever: nous l'avons suivie dans le salon, où elle s'est couchée sur une ottomane; le comte, inquiet, a voulu sur-le-champ faire chercher un médecin. Valérie ayant passé dans sa chambre, je n'ai point osé l'y accompagner; mais je suis entré dans une petite bibliothèque attenante, où je pouvais rester sans être vu. Là, j'entendais Valérie se plaindre en cherchant à étouffer ses plaintes; je ne sais plus ce que j'ai senti, car heureusement les douleurs ont un trouble qui empêche de les retrouver dans tous leurs détails, tandis que le bonheur a des repos où l'âme jouit d'elle-même, note pour ainsi dire ses sensations, et les met en réserve pour l'avenir.
Il ne m'est resté que des idées confuses et douloureuses de ces cruels moments. Quand Valérie paraissait souffrir beaucoup, tout mon sang se portait à la tête, et j'en sentais battre les artères avec violence. J'étais debout, appuyé contre une porte de communication qui donnait dans la chambre de la comtesse; je l'entendais quelquefois parler tranquillement, et alors le calme revenait dans mon âme. Mais que devins-je, quand je l'entendis dire qu'elle avait perdu une soeur en couche de son premier enfant! Je frissonnai de terreur, le sang paraissait s'arrêter dans mes veines, et je fus obligé de me traîner le long des panneaux pour m'asseoir sur une chaise.
La comtesse appela Marie et lui dit de me chercher; je sortis de la bibliothèque, j'allai à sa rencontre, et je la suivis chez Valérie. — Je vous envoie chercher, Gustave, me dit-elle, en prenant un air presque gai; mais les traces de la souffrance qui étaient encore sur son visage ne m'échappèrent pas: j'ai voulu vous voir un moment, et vous dire que cela ne sera rien; mes douleurs se passent. J'ai pensé que vous seriez bien aise d'être rassuré; je sais l'intérêt que vous prenez à vos amis. — Avec quelle bonté elle me dit cela! Mes yeux lui exprimèrent combien j'étais touché qu'elle m'eût deviné. — Vous devriez faire de la musique, Gustave, me dit-elle, mais pas au salon, je ne vous entendrais pas; ici à côté vous trouverez le petit piano, cela me distraira. — Savait-elle, Ernest, qu'il fallait me distraire moi-même et me tranquilliser? Je trouvai le piano ouvert; il y avait une romance qu'elle avait copiée elle-même; ce fut celle-là que je pris, elle m'était inconnue, je me mis à la chanter; je te noterai le dernier couplet pour que tu voies comment, par une inconcevable combinaison, cette romance me replongea dans mes tourments et dans la plus horrible anxiété; elle commence ainsi:
J'aimais une jeune bergère.
L'air et les paroles sont, je crois, de Rousseau; il n'y avait peut-être que moi qui ne connusse pas cette romance. Il me semblait que Valérie recommençait à se plaindre; je continuai pourtant. J'arrivai au dernier couplet:
Après neuf mois de mariage,
Instants trop courts!
Elle allait me donner un gage
De nos amours,
Quand la parque, qui tout ravage,
Trancha ses jours.
Ma voix altérée ne put achever; une sueur froide me rendit immobile: Valérie jeta un cri; je voulus me lever, voler à elle, je retombai sur ma chaise, et je crus que j'allais perdre entièrement connaissance. Je me remis cependant assez pour courir à la porte de l'appartement de la comtesse. L'accoucheur sortit dans ce moment. — Au nom du ciel! dis-je en lui prenant la main et en tremblant de toutes mes forces, dites-moi s'il y a du danger. — Il leva les épaules et me dit: — J'espère bien que non; mais elle est si délicate qu'on ne peut en répondre, et elle souffrira beaucoup. — Il me semblait que l'enfer et tous ses tourments étaient dans ce mot j'espère. pourquoi ne me disait-il pas: — Non, il n'y a pas de danger. — Mais, vous-même, me dit-il, vous ne me paraissez pas bien. — Dans tout autre moment j'eusse pu être inquiet de son observation; mais j'étais si malheureux, que toute autre considération disparaissait dans cet instant. Je me mis à courir par toute la maison, mon agitation ne me laissant aucun repos; je ne sais tout ce qui se passa, mais je me trouvai à la chute du jour dans les rues de Venise, courant sans m'arrêter; je voulus demander un verre d'eau dans un café; je vis un homme de ma connaissance qui s'avançait vers moi; la crainte qu'il ne m'abordât fit que je me mis à marcher très-vite du côté opposé; mes forces s'épuisaient entièrement. Je passais devant une église; elle était ouverte, j'y entrai pour me reposer. Il n'y avait personne qu'une femme âgée qui priait devant un autel où était un Christ; à la faible clarté de quelques cierges, je voyais son visage, où était répandue une douce sérénité. Ses mains étaient jointes, ses yeux envoyaient au ciel des regards où se peignait une résignation mêlée d'une joie céleste. Je m'étais appuyé contre un des piliers de l'église, quand mes yeux s'arrêtèrent sur cette femme; cette vue me calma beaucoup; il me semblait que la piété et le silence qui régnaient autour de moi abattaient la tempête de mon âme agitée. La femme se leva doucement, passa devant moi, me fixa un moment avec bienveillance; puis elle regarda la place où elle avait prié, et reporta ses yeux sur moi; ensuite elle baissa son voile et sortit. Je m'avançai vers cette place, je tombai à genoux, je voulus prier; mais l'extrême agitation que je venais d'éprouver ne me permit pas d'assembler mes idées. Cependant je souffrais moins; il me semblait qu'en présence de l'Eternel, sans pouvoir même l'invoquer, mes peines étaient adoucies par cela seul que je les déposais dans son sein au milieu de cet asile, où tant de mes semblables venaient l'invoquer. Je ne faisais que répéter ces mots: Dieu de miséricorde!… pitié!… Valérie!… puis je me taisais, et je sentais des larmes qui me soulageaient. Je ne sais combien de temps je restai ainsi; quand je me levai, il me sembla que ma vie était renouvelée, je respirais librement, je me trouvais auprès d'un des plus beaux tableaux de Venise, une vierge de Solimène; plusieurs cierges l'éclairaient, des fleurs fraîches encore et nouvellement offertes à la Madone mêlaient leurs douces couleurs et leurs parfums à l'encens qu'on avait brûlé dans l'église. C'est peut-être l'amour, me disais-je, qui est venu implorer la Vierge; ce sont deux coeurs timides et purs qui brûlent de s'unir l'un à l'autre par des noeuds légitimes. Je soupirais profondément, je regardais la Madone; il me semblait qu'un regard céleste, pur comme le ciel, sublime et tendre à la fois, descendait dans mon coeur; il me semblait qu'il y avait dans ce regard quelque chose de Valérie. Je me sentais calmé: elle ne souffre plus, me disais-je; bientôt elle sera remise, ses traits auront repris leur douce expression. Elle me plaindra d'avoir tant souffert pour elle; elle me plaindra, elle m'aimera peut-être. Insensiblement ma tête s'exalta; je tombai à genoux. O honte! ô turpitude de mon coeur abject! le croirais-tu, Ernest? j'osais invoquer le Dieu du ciel et de la vertu, qui ne peut protéger que la vertu, qui la donna à la terre pour qu'elle nous fît penser à lui, j'osais le prier dans ce lieu saint de me donner le coeur de Valérie. Je ne voyais qu'elle: les fleurs, leur parfum, la mélancolie du silence qui régnait autour de moi, tout achevait de jeter mon coeur dans ces coupables pensées. J'en fus tiré par un enfant de choeur; il m'avait apparemment appelé plusieurs fois, car il me secoua par le bras: — Signor, me dit-il, on va fermer l'église. — Il tenait un cierge à la main; je le regardais d'un air étonné; absorbé dans mon délire, j'avais oublié le lieu sacré où je me trouvais. Le cierge incliné de l'enfant de choeur me montra la place où j'étais à genoux; c'était un tombeau: j'y lus le nom d'Euphrosine, et ce nom paraissait être là pour citer ma conscience devant le tribunal du juge suprême. Tu le sais, Ernest, c'était le nom de ma mère, de ma mère descendue aussi au tombeau et qui reçut mes serments pour la vertu. Il me semblait sentir ses mains glacées, lorsqu'elle les posa pour la dernière fois sur mon front pour me bénir; il me semblait les sentir encore, mais pour me repousser. Je me levai d'un air égaré; je n'osais prier, je n'osais plus invoquer l'Eternel, et je revoyais Valérie mourante; mon imagination me la montrait pâle et luttant contre la mort. Je tordis mes mains; je cachai ma tête en embrassant un des piliers avec une angoisse inexprimable. — Oh! Signor, dit l'enfant effrayé, qu'avez-vous? — Je le regardais; il voulut s'éloigner de moi. — Ne crains rien, lui dis-je, — et ma voix altérée le rappela. — Je suis malheureux, mon ami, ne me fuis pas. — Il se rapprocha de moi. — Etes-vous pauvre? dit-il; mais vous avez un bel habit. — Non, je ne suis pas pauvre; mais je suis bien malheureux. — Il me tendit sa petite main et serra la mienne. — Eh bien, dit-il, vous achèterez des cierges pour la Madone, et je prierai pour vous. — Non, pas pour moi, dis-je vivement, mais pour une dame bien bonne, bonne comme toi. Oh! viens, lui dis-je en le serrant sur mon coeur et laissant couler mes larmes sur son visage, viens, être pur et innocent! toi, qui plais à Dieu et ne l'offenses pas, prie pour Valérie. — Elle s'appelle Valérie? — Oui. — Et qu'est-ce qu'il faut demander à Dieu? — Qu'il la conserve; elle est dans les douleurs, elle est malade. — Ma mère est malade aussi, et elle est pauvre. Valérie l'est-elle aussi? — Non, mon ami; voilà ce qu'elle envoie à ta mère. — Je tirai ma bourse, où il y avait heureusement de l'or; il me regarda avec étonnement: — Oh! comme vous êtes bon! comme je prierai Dieu et la sainte Vierge tous les jours pour vous! et avant pour… Comment s'appelle-t-elle? — Valérie. — Ah! oui, pour Valérie! — Ses mains se joignirent; il tomba à genoux. Pour moi, sans oser proférer une parole, j'élevais aussi mes mains, je baissais mes regards vers la tombe; mon coeur était contrit, déchiré; et il me sembla que je déposais mon repentir et ses supplices au pied de la croix sur laquelle le Carrache avait essayé d'exprimer la grandeur du Christ mourant; je voyais devant moi ce superbe tableau, faiblement éclairé par le cierge de l'enfant.
Lettre XXV.
Venise, le…
Toutes mes inquiétudes sont finies; je ne tremble plus pour celle qui n'a été qu'un moment, il est vrai, la plus heureuse des mères, mais qui existe, qui se porte bien. Oui, Ernest, j'ai vu la sensible Valérie, mille fois plus belle, plus touchante que jamais, répandre sur son fils les plus douces larmes, me le montrer éveillé, endormi, me demander si j'avais remarqué tous ses traits, pressentir qu'il aurait le sourire de son père, et ne jamais se lasser de l'admirer et de le caresser.
Hélas! quelque temps après, ces mêmes yeux ont répandu les larmes du deuil et de la douleur la plus amère: le jeune Adolphe n'a vécu que quelques instants, et sa mère le pleure tous les jours. Cependant elle est résignée; mais elle a perdu cette douce gaieté qui suivit ses premiers transports de bonheur; la plus profonde mélancolie est empreinte dans ses traits; ils ont toujours quelque chose qui peint la douleur. En vain le comte cherche à la distraire; ce qui la calme est justement ce qui la ramène à Adolphe. Elle a acheté un petit terrain qui appartient à des religieuses; ce terrain est à Lido, île charmante, près de Venise: c'est là que l'on a enterré le fils de Valérie. Le comte a été profondément affecté de la perte qu'il a faite; je ne l'ai pas quitté pendant son chagrin. Ma douleur si véritable, la manière dont je l'exprimais, mes soins assidus ont touché cet homme excellent. Il m'a témoigné une tendresse si vive! Je voyais qu'il me savait gré d'avoir quitté mon genre de vie solitaire. Hélas! il ne saura jamais combien il m'a fallu de courage pour la fuir, pour lutter contre ces longues habitudes de mon coeur, si douces, si chères! Je ne serai jamais compris. Toi seul, Ernest, tu pourras me plaindre, concevoir mes douleurs, et pleurer sur moi.
Lettre XXVI.
Venise, le…
Explique-moi, Ernest, comment on peut n'aimer Valérie que comme on n'aimerait toute autre femme. Hier je me promenais avec le comte; nous avons rencontré une femme qui était arrêtée devant une boutique du pont de Rialto. — Voilà une bien jolie personne, me dit le comte. — Je l'ai regardée, et sa taille et ses cheveux m'ont rappelé Valérie; j'ai eu envie de dire qu'elle ressemblait à la comtesse, mais je craignais que ma voix ne me trahît. Cependant, comme il y avait beaucoup de bruit sur le pont, et qu'il ne m'observait pas, je le lui ai dit. — Nullement, m'a-t-il répondu, cette femme est extrêmement jolie; Valérie a de la jeunesse, de la physionomie, mais jamais on ne la remarquera. — J'éprouvais quelque chose de douloureux, non pas que j'eusse besoin que d'autres que moi la trouvassent charmante, mais de penser que je l'aime avec une passion si violente, qu'elle est pour moi le modèle de tous les charmes, de toutes les séductions, et que jamais je ne pourrai lui exprimer un seul instant de ma vie ce que j'éprouve; je n'osais dire au comte combien je le trouvais injuste. — Au moins, lui dis-je, on ne peut refuser à la comtesse le prix des vertus et de la beauté de l'âme. — Ah! sans doute, c'est une excellente femme: ce sera une femme bien essentielle, et quand elle aura été plus dans le monde, elle sera même extrêmement aimable. —
Quoi! Valérie, tu as besoin de plus de développement pour être extrêmement aimable! Ton esprit, ta sensibilité, tes grâces enchanteresses ne t'assignent-elles pas déjà la première de ces places qu'osent te disputer des femmes légères, qui, avec quelques mines, quelques grâces factices et de froides imitations de ce charme suprême que la vraie bonté seule donne, se croient aimables! Comment peux-tu devenir meilleure, toi qui ne respires que pour le bonheur des autres; qui, renfermée dans le cercle de tes devoirs, ne comptes tes plaisirs que par tes vertus; emploies chaque moment de la vie, au lieu de la dissiper, diriges ta maison et la remplis des félicités les plus pures! Moi seul, serais-je donc destiné à te comprendre, à t'apprécier? et n'aurais-je eu cette faculté que pour devenir si malheureux! Ces tristes réflexions avaient absorbé mon attention; je marchais silencieusement à côté du comte, et je me disais: L'homme ne saura-t-il donc jamais jouir du bonheur que le ciel lui donne? Et cet homme si distingué, si bien fait pour être heureux par Valérie, ne se trouverait-il pas en effet plus à envier et plus heureux qu'un autre? Mais pourquoi, me disais-je, faut-il que le bonheur soit un délire? Cette ivresse même avec laquelle l'amour le juge, ne le dégrade-t-il pas? et ne vois-je pas le comte rendre chaque jour le plus beau des hommages à Valérie, lui confier son avenir, lui dire qu'elle embellit sa vie, et avoir besoin d'elle comme d'un air pur pour respirer? Mais j'avais beau me dire tout cela, je finissais toujours par penser: Ah! comme je l'aimerais mieux!
Lettre XXVII.
Venise, le…
Le comte, tu le sais déjà, redoute pour Valérie les courses qu'elle fait à Lido; mais il finit toujours par céder: ses affaires l'occupent, et c'est moi qui l'ai accompagnée, avec Marie, ces jours-ci. Nous y allâmes la semaine passée. Sa douce confiance m'enchante. Elle est si sûre que ce qu'elle désire ne trouvera jamais d'opposition de ma part, qu'elle ne demande pas: — Pouvez-vous venir avec moi? — mais elle me dit: — N'est-ce pas, Gustave, vous viendrez avec moi?
J'ai été à Lido en son absence; j'y ai apporté des arbustes enlevés avec soin d'un jardin, et qui ont continué à fleurir: j'ai planté des saules d'Amérique et des roses blanches auprès du tombeau d'Adolphe. Valérie était fort triste le jour que nous devions y aller ensemble. En débarquant à Lido, je la voyais oppressée; elle paraissait souffrir beaucoup; ses yeux étaient mélancoliquement baissés vers la terre. Nous arrivâmes à l'enceinte du couvent; nous passâmes par une grande cour abandonnée où l'herbe haute et flétrie par la sécheresse embarrassait nos pas. La journée était encore fort chaude, quoique nous fussions déjà à la fin d'octobre. Une des soeurs du couvent vint nous ouvrir la porte qui donnait sur le petit terrain que Valérie a acheté. Valérie l'a remerciée; elle lui a pris la main affectueusement, et lui a dit: — Ma soeur, vous devriez remettre une clef à un de mes gondoliers; je vous donnerai trop souvent la peine d'ouvrir cette porte. Y a-t-il longtemps que vous êtes dans ce couvent? a-t-elle ajouté. — Depuis mon enfance. — Vous ne vous ennuyez pas? — Oh! jamais; la journée ne me paraît pas assez longue. Notre ordre n'est pas sévère. Nous avons de très-belles voix dans notre couvent; cela nous fait rechercher par beaucoup de monde. — Mais vous ne voyez pas ce monde. — Je vous demande pardon: nous avons beaucoup plus de liberté qu'ailleurs, et, avec la permission de l'abbesse, nous pouvons voir les personnes qu'elle admet. Les jours de fête, nous ornons l'église de fleurs; nous en cultivons de bien belles: nous sommes aussi chargées de l'instruction des enfants. — Aimez-vous les enfants? Demanda vivement Valérie. — Beaucoup, répondit la soeur. — Dans ce moment la cloche appela la religieuse. Valérie était restée à la place où elle nous avait quittés; ses yeux la suivirent. — Jamais, dit-elle, elle ne connaîtra la douleur de perdre un fils bien-aimé! — Ni les peines de l'amour malheureux! ajoutai-je en soupirant. — Elle paraît si calme! Mais aussi elle ne connaît pas toutes les félicités attachées au bonheur d'aimer, et il y en a de si grandes! Et puis, Gustave, nous reverrons les êtres que nous avons aimés et perdus ici-bas. L'amour innocent, l'amitié fidèle, la tendresse maternelle, ne continueront-ils pas dans cette autre vie? ne le pensez-vous pas, Gustave? me demanda-t-elle avec émotion. — Je le crois, lui répondis-je, profondément ému; — et, prenant sa main, je la mis sur ma poitrine: — Peut-être alors, lui dis-je, des sentiments réprouvés ici-bas oseront-ils se montrer dans toute leur pureté, peut-être des coeurs séparés sur cette terre se confondront-ils là-bas. Oui; je crois à ces réunions, comme je crois à l'immortalité. Les récompenses ou les punitions ne peuvent exister sans souvenirs; rien ne continuerait de nous-mêmes sans cette faculté. Vous vous rappellerez le bien que vous fîtes, Valérie, et vous retrouverez dans votre souvenir ceux que votre bienfaisance chercha sur cette terre; vous aimerez toujours ceux que vous aimâtes. Pourquoi seriez-vous punie par leur absence? O Valérie, la céleste bonté est si magnifique! — Le soleil, en cet instant, jeta sur nous ses rayons; la mer en était rougie, ainsi que les Alpes du Tyrol, et la terre semblait rajeunie à nos yeux et belle comme l'espérance qui nous avait occupés. Nous arrivâmes à l'enceinte du tombeau; les arbustes le cachaient: Valérie, étonnée de ce changement, se douta que je les avais fait planter; elle me remercia d'une voix attendrie, en me disant que j'avais réalisé son idée. Nous écartâmes des branches touffues d'ébéniers qui avaient fleuri encore une fois dans cette automne et quelques branches de saule et d'acacia. Valérie fixa ses regards sur la tombe d'Adolphe; ses larmes coulèrent; elle leva ses yeux au ciel; je vis ses lèvres se remuer doucement, son visage s'embellir de piété; elle priait pour son fils. Des voix célestes se mêlèrent à ce moment d'attendrissement; les religieuses chantaient de saintes strophes qui arrivaient jusqu'à nous, à travers le silence, au moment où le soleil se retirait lentement, abandonnant la terre et s'éteignant au milieu des vagues, comme la vie de l'homme qui s'éteint, qui paraît tomber dans l'abîme des ténèbres, pour en ressortir plus belle et plus brillante.
Lettre XXVIII.
Venise, le…
Le comte veut distraire Valérie de sa douleur; il craint pour sa santé, il trouve qu'elle est maigrie; il veut, dit-on, hâter son voyage de Rome et de Naples. Il paraît qu'il n'en a point encore parlé à sa femme. C'est mon vieux Erich qui a appris du valet de chambre du comte qu'on faisait en secret les préparatifs du voyage, afin de surprendre Valérie plus agréablement. Ernest, j'ai parlé souvent avec enthousiasme au comte de cette belle partie de l'Italie, du désir que j'avais de la voir; eh bien, s'il me proposait d'être de ce voyage, je refuserais, je refuserais, j'y suis décidé. Est-ce à moi à abuser de son inépuisable bonté? Si, par un miracle, je n'ai pas encore été le plus méprisable des hommes; si mon secret est encore dans mon sein; si l'extrême innocence de Valérie m'a mieux servi que ma fragile vertu, l'exposerai-je, ce funeste secret, au danger d'un nouveau voyage, à cette présence continuelle, à cette dangereuse familiarité? Non, non, Ernest, je refuserai; et si je pouvais ne pas le faire, après avoir si clairement senti mon devoir, il faudrait ne plus m'aimer. O ma mère! du haut de votre céleste séjour, jetez un regard sur votre fils! il est bien faible, il s'est jeté dans bien des douleurs; mais il aime encore cette vertu, cette austère et grande beauté du monde moral, que vos leçons et votre exemple gravèrent dans son coeur.
Lettre XXIX.
Venise, le…
Toi seul, tu es assez bon, assez indulgent pour lire ce que je t'écris, et ne pas sourire de pitié comme ceux qui se croient sages et que je déteste.
Hier, dans la sombre rêverie qui enveloppe tous mes jours et dans laquelle je ne pense qu'à Valérie et à l'impossibilité d'être jamais heureux, je suivais le tumulte de la place Saint-Marc; le jour baissait. Le vaste canal de la Judeïca était encore rougi des derniers rayons du soir, et les vagues murmuraient doucement; je les regardais fixément, arrêté sur le quai, quand tout à coup le bruit d'une robe de soie vint me tirer de ma rêverie. Elle avait passé si près de moi, que mon attention avait été éveillée. Je levai les yeux, et mon coeur battit avec violence; la femme qui avait passé près de moi, dont je ne pouvais voir les traits, mais dont je voyais encore la taille, les cheveux, je crus… je crus que c'était elle; le trouble qu'elle m'inspire toujours me retint à ma place; je n'osais la suivre, éclaircir mes doutes. Elle avait encore l'habillement du matin; le zendale, le mystérieux zendale, qui tantôt voile et tantôt cache toute la figure, la grande jupe de satin noir, le corset de satin lilas, le même que Valérie porte toujours, et que je lui avais encore vu la veille; un voile noir enveloppait sa tête et laissait échapper une boucle de cheveux cendrés, de ces cheveux qui ne peuvent être qu'à Valérie. Est-ce la comtesse? me disais-je. Mais seule, sans aucun de ses gens, traversant ce quai, à cette heure, c'est impossible; et si, comme elle le fait souvent, elle allait chercher l'indigence, Marie, sa chère Marie serait avec elle. Tout en observant cette femme, je la suivais machinalement. Enfin elle s'est arrêtée devant une maison de bien peu d'apparence. Elle a frappé un grand coup de marteau; le jour était entièrement tombé. — Qui est là? cria une voix cassée. Ah! c'est toi, Bianca? — En même temps la porte s'ouvrit, et je vis disparaître cette femme. Je restai anéanti de surprise à cette place, où me retenaient encore l'étonnement, la curiosité et un charme secret. Il faut que je revoie cette femme, me disais-je… Quelle étonnante ressemblance! Il existe donc encore un être qui a le pouvoir de faire battre mon coeur! Mille idées confuses s'associaient à celle-là: si je voyais partir Valérie de Venise, si je m'éloignais d'elle, comme une loi sévère me l'ordonne, alors il me resterait quelque chose qui rendrait mes souvenirs plus vivants, un être qui aurait le pouvoir de me retracer l'image de Valérie. Ah! sans doute jamais je ne pourrais un seul instant lui être infidèle. Mais, comme on voudrait arrêter l'ombre d'un objet aimé, quand on ne peut l'arrêter lui-même, ainsi cette femme me la rappellera. La nuit était venue, elle était sombre; je m'étais assis sous les fenêtres du rez-de-chaussée; je pensais à Valérie, quand j'entendis ouvrir une des jalousies; je levai la tête, et je vis de la lumière; une femme s'avança, s'assit sur la fenêtre; je me doutais que c'était Bianca, et toute ma curiosité était revenue. Je sentis, après quelques minutes, quelque chose tomber à mes pieds; c'était des écorces d'orange que Bianca venait de jeter. Le croirais-tu, Ernest? l'écorce d'une orange, le parfum d'un fruit dont l'Italie entière est couverte, que je vois, que je sens tous les jours, me fit tressaillir, remplit d'une volupté inexprimable tous mes sens. Il y avait quinze jours qu'assis auprès de Valérie, sur le balcon qui donne sur le grand canal, elle me parla de son voyage à Naples et du projet du comte de m'emmener avec lui; je sentis mes joues brûlantes et mon coeur battre et défaillir tour à tour; tantôt de ravissantes espérances me transportaient aux bords de ce rivage enchanté; Valérie était à mes côtés, et les félicités du ciel m'environnaient; mais bientôt je soupirais, n'osant me livrer à ces images de bonheur, forcé à plier sous la terrible loi que me prescrivait le devoir, décidé à refuser ce voyage, et n'ayant pas la force de prononcer mon propre arrêt. Valérie avait engagé les autres à aller souper, se plaignant d'un léger mal de tête, et ne voulant manger que quelques oranges qu'elle me pria de lui apporter, nous étions restés seuls; j'étais assis à ses pieds sur un des carreaux de son ottomane; je me livrais à la volupté d'entendre sa voix me dépeindre tous les plaisirs qu'elle se promettait de ce voyage; mon imagination suivait vaguement ses pas; et l'instant où je la voyais s'éloigner de moi jetait un voile mélancolique sur toutes ces images. — Bientôt, dit-elle, nous verrons Pausilippe, et ce beau ciel que vous aimez tant. — Impatientée de ce que je ne partageais pas assez vivement ce qui l'enchantait, elle me jeta quelques écorces d'oranges. J'en vis une que ses lèvres avaient touchée, je l'approchai des miennes; un frisson délicieux me fit tressaillir; je recueillis ces écorces; je respirai leur parfum; il me semblait que l'avenir venait se mêler à mes présentes délices; la douce familiarité de Valérie, sa bonté, l'idée de ne la quitter que pour peu de temps, tout fit de ce moment un moment ravissant. Je me disais qu'au sein des privations, condamné à un éternel silence, j'étais encore heureux, puisque je pouvais sentir cet amour, dont les moindres faveurs surpassaient toutes les voluptés des autres sentiments.
Voilà, mon ami, voilà le souvenir qui ce soir revint avec tant de charme; et, quand, assis sous le même ciel qui nous avait couverts, Valérie et moi, environné d'obscurité et de l'air tiède et suave de l'Italie, le coeur toujours plein d'elle, je sentis ce même parfum, dis-moi, mon Ernest, quand tout se réunissait pour favoriser mon illusion et me rappeler ce moment magique, mon délire était-il donc si étonnant?
Lettre XXX.
Venise, le…
Elle est partie, je te l'ai déjà dit; je te le répète, parce que cette pensée est toujours là pour appesantir mon existence. Il me semble que je traîne après moi des siècles dans ces espaces qu'on nomme des jours. Je ne souffre que de cet ennui, qui est un mal affreux, de cet ennui insurmontable, qui place dans une vaste uniformité tous les instants comme tous les objets. Rien ne m'émeut, pas même son idée. Je me dis: Elle n'est plus là; mais à peine ai-je la force de la regretter; je me sens mort au dedans de moi, quoique je marche et que je respire encore. Quelle est donc cette terrible maladie, cette langueur qui me fait croire que je ne suis plus susceptible de passion, ni même d'un intérêt vif, qui me ferait envier les hommes les plus médiocres, seulement parce qu'ils ont l'air d'attacher du prix aux choses qui n'en ont point? Quand la nature, et sa grandeur, et son silence me parlaient, était-elle autre qu'elle n'est aujourd'hui? Où sont-elles, les voix de la montagne, des torrents, des forêts? Sont-elles éteintes? ou bien l'homme porte-t-il en lui, avec la faculté de mesurer la grandeur, le pouvoir de rêver aussi d'ineffables harmonies? Ah! sans doute il est un langage vivant au dedans de nous-mêmes, qui nous fait entendre tous ces secrets langages. Les ondes deviennent pittoresques en réfléchissant de beaux paysages; mais, pour les réfléchir, il faut qu'elles soient pures.
Il semble qu'un ouragan ait passé au dedans de moi et y ait tout dévasté; et cet amour, qui crée des enchantements, n'a laissé après lui, pour moi, qu'un désert.
Je sens que je m'abandonne moi-même. Quand je la voyais, j'étais souvent malheureux. Forcé de lui cacher mon amour, comme on cache un délit, je voyais un autre en être aimé, suffire à son bonheur, et cet autre était un bienfaiteur, un père, que je craignais d'outrager; et je sentais en moi un autre empire, une force de passion qui me rejetait dans un coupable vertige. Ainsi, forcé de les aimer tous deux, ne pouvant échapper à aucun de ces deux ascendants, ma vie était une lutte continuelle; mais, au milieu des vagues, je m'efforçais encore d'atteindre l'un ou l'autre rivage. L'un, escarpé et sévère, m'effrayait; mais je voyais la vertu me tendre la main, et il y avait quelque chose en moi qui, dès mes plus jeunes années, m'animait pour elle. L'autre rivage était comme une de ces belles îles jetées sur des mers lointaines, dont les parfums viennent enivrer le voyageur, avant même qu'il les aperçoive. Je fermais les yeux, je perdais la respiration, et la volupté m'entraînait comme un faible enfant; mais dans ces courts instants, au moins, j'avais le bonheur de l'ivresse, qui ne compte pas avec la raison. Sans doute, je me réveillais, et c'était pour souffrir; mais, dans ces jours de danger et souvent de douleurs, j'étais soutenu par une activité, par une fièvre de passion, par des moments d'orgueil, par des moments plus beaux de défiance, et que la vertu réclamait: mon existence se composait de grandes émotions et le souffle de Valérie, quelque chose qui arrivât, m'environnait, et m'empêchait de m'éteindre comme à présent.
Lettre XXXI.
Venise, le…
Il y a bien longtemps, mon ami, que je ne t'ai écrit; mais qu'avais-je à te dire? Parle-t-on d'un rivage abandonné, où tout attriste, d'où les eaux vives se sont retirées, et sur lequel a passé le vent de la destruction, qui a tout desséché? Mais, actuellement que l'espérance d'être moins malheureux est venue derechef visiter mon âme, je pense à toi, toi, dont l'amitié jeta de si beaux rayons dans ma vie; toi, que j'aimais dans cet âge qui prépare aux longues affections, dans l'enfance, où le coeur n'a été rétréci par rien.
Ernest, je suis moins malheureux: que dis-je? je ne le suis plus. Je vis, je respire librement; je pense, je sens, j'agis pour elle: et si tu savais ce qui a produit cet énorme changement! Une pensée d'elle est venue me toucher, à cent lieues de distance. Il m'a semblé qu'elle reprenait des rênes abandonnées, qu'elle se chargeait de ma conduite, et j'ai soulevé ma tête, un sang plus chaud a circulé dans mes veines, une douce fierté a relevé mon regard abaissé vers la terre.
Il y a eu hier deux mois qu'elle est partie. On est venu me demander à l'hôtel, pour me dire qu'il y avait à la douane des caisses de Florence, avec une lettre de la comtesse, qu'on me priait de réclamer moi-même. A ces mots, je sentis le reste de mon sang se porter à mon coeur en battements précipités et inégaux; j'éprouvais une impatience qui contrastait bien avec mon état; j'étais si faible qu'à peine pouvais-je m'habiller, et mes yeux voyaient tous les objets doubles. Enfin, j'ai suivi mon conducteur. J'ai trouvé la lettre; mais je n'ai osé la lire, de peur de me trouver mal, et je la serrais convulsivement dans mes doigts; et quand je pus me dérober à la vue des commis, je la portai à mes lèvres. Je pris une gondole; j'embarquai les caisses; j'allai tout près de là dans un jardin solitaire, et je m'étendis sous un laurier: déjà sensible aux douces émotions, je laissais venir sur ma tête les rayons du soleil, qui allait se coucher dans la mer; je comptais déjà avec les plaisirs, et, puisque je vivais depuis deux instants, je voulais déjà vivre heureux. Voilà bien l'homme! Et qu'est-ce qui m'avait tiré de cet état de stupeur? Une feuille de papier. Je ne savais encore ce qu'elle contenait, n'importe: avec elle étaient revenus mes souvenirs, mon imagination; c'était Valérie qui l'avait touchée, c'était elle qui avait pensé à moi. Longtemps je ne pus lire; des nuages épais couvraient mes yeux; quelquefois je frissonnais, et je me disais: — Peut-être le comte a-t-il été rappelé et ne reviendra-t-il pas à Venise. — Quand je pus lire, je cherchai les dernières lignes, pour voir s'il n'y avait rien d'extraordinaire, si elles ne disaient pas un plus long adieu… je vis: — Faites suspendre mon portrait dans le petit salon jaune où nous prenons le thé.
Oh! quels moments d'enivrante extase! Valérie, je reverrai tes traits chéris, je pourrai les voir à toute heure! Le matin, quand l'aube encore douteuse n'aura paru que pour moi, je volerai à ce salon chéri, ou plutôt, ignoré du reste de la maison, j'y passerai les nuits, je croirai voir ton regard sur moi, et tu viendras encore, comme un esprit bienfaisant, dans mes songes. Mon ami, malgré moi il faut que je finisse; je suis trop faible pour écrire de longues lettres.
Lettre XXXII.
Venise, le…
Voilà la copie de la lettre de Valérie; ne pouvant dormir, je l'ai transcrite pour toi, mon ami. Quelle nuit délicieuse je viens de passer! Je me suis établi dans le petit salon jaune: j'y avais fait placer le portrait de Valérie; mais tu ignores encore ce qu'il y a d'enchanteur pour moi dans ce tableau, peint par Angelica; je veux que, toi-même, tu l'apprennes dans les paroles ingénues et presque tendres de Valérie. Reviens avec moi au salon, Ernest. Au-dessous du tableau, qui occupe une grande place, est une ottomane de toile des Indes: je m'y suis assis; j'ai fait du feu; j'ai mis auprès de l'ottomane un grand oranger que Valérie aimait beaucoup; j'ai arrangé la table à thé; j'en ai pris comme j'en prenais avec elle, car elle l'aime passionnément. Le parfum du thé et de l'oranger, la place où elle était assise, et où je n'ai eu garde de m'asseoir, croyant la voir occupée par elle, tout m'a rappelé ce temps de ravissants souvenirs… Je suis resté comme cela jusqu'à deux heures du matin, et puis j'ai lentement copié sa lettre, m'arrêtant à chaque ligne, comme on s'arrête en revoyant, après une longue absence, son lieu natal, à chaque place qui vous parle du passé.
COPIE DE LA LETTRE DE VALERIE.
"Vous n'avez pas cru, bon et aimable Gustave, que vos amis aient pu vous oublier au milieu de leur bonheur. Si j'ai tardé si longtemps à vous écrire, c'est que j'ai voulu vous faire plus d'un plaisir à la fois; et je savais que mon portrait vous en ferait, surtout parce qu'il vous rappellerait des moments que vous aimiez. J'ai donc retardé ma lettre, et vous avez aujourd'hui les traits de Valérie; vous avez les souvenirs de Lido, et ces paroles, que je voudrais rendre touchantes, par l'amitié si vraie que j'ai pour vous.
"Que n'ai-je, comme vous ou comme mon mari, étudié l'histoire et les arts, pour vous parler plus dignement de tout ce que je vois! Mais je ne suis qu'une ignorante; et si j'ai senti, ce n'est pas parce que je sais penser, c'est parce qu'il y a des choses si belles qu'elles vous transportent, et qu'elles semblent éveiller en vous une faculté qui vous avertit que c'est là la beauté. Je vous écris de Florence, qui est, dit-on, la ville des arts. Ah! la nature l'a bien adoptée! Aussi, que de fois j'ai rêvé aux bords de l'Arno et sous les épais ombrages des Caccines! Cela m'a rappelé nos promenades de Sala et près de Vérone. Il n'y a pas de cirque ici; mais que de monuments appellent l'attention! que d'écoles différentes ont envoyé leurs chefs-d'oeuvre! C'est ici aussi que vivent la Vénus et le jeune Apollon; on peut réellement dire qu'ils vivent; ils sont si purs, si jeunes, si aimables! Ne sachant rien dire moi-même, il faut que je vous rende ce que disait mon mari: que la Vénus est belle; et l'on sent pourtant que, s'il y avait une femme comme celle-là, les autres n'en pourraient être jalouses. Elle a si bien l'air de s'ignorer, d'être étonnée d'elle-même! Sa pudeur la voile; quelque chose de céleste couvre ses formes; et elle intimide en paraissant demander de l'indulgence. J'ai été à la fameuse galerie du grand duc; j'y ai vu la Madona della Seggiola, de Raphaël; mes regards se sont pénétrés de sa haute beauté. Quel céleste amour remplit ses traits si purs! Un saint respect, un doux ravissement sont entrés dans mon coeur.
"J'ai vu, non loin d'elle, un tableau d'un maître peu connu; c'était un berceau et une jeune femme assise à côté. Soudain je me suis prise à pleurer, et j'ai pensé à mon fils et aux douces félicités que j'avais rêvées si souvent: je me suis retracé ce berceau où je ne l'ai couché que deux fois; ce berceau que je m'étais si délicieusement peint, tantôt éclairé par le premier rayon du soleil, et mon enfant dormant, tantôt moi-même m'arrachant au sommeil, murmurant sur lui de douces paroles pour l'endormir; et je me disais: "O mon jeune Adolphe! tu es tombé de mon sein comme une fleur de deux matins, et tu es tombé dans le cercueil! et mes yeux ne te verront plus sourire!" Et je me suis retirée dans l'embrasure d'une fenêtre, où j'ai abondamment pleuré, cherchant à cacher mes larmes. Mon mari, qui est survenu, a voulu me consoler. Vous savez combien cet être si aimable, si excellent, a de pouvoir sur moi; mais ma douleur ne m'en a pas moins aussi ramenée à votre souvenir, à votre infatigable patience. Oh! comme vous cherchiez toujours à calmer mes peines! comme vous me parliez toujours de mon Adolphe! Je n'ai rien oublié, Gustave. Je vous vois encore, à Lido, changer mon aride douleur en larmes mélancoliques, et cueillir auprès du tombeau de mon fils les roses que vous y aviez fait croître: ces fleurs, si souvent destinées au bonheur, me paraissaient mille fois plus belles par le triste contraste même de leur beauté et de la mort; tant la pensée qui touche l'âme embellit tout!
"Ces chers et tristes souvenirs m'ont donné le désir de les arrêter encore, de les fixer, et, si je quitte une fois Venise et la place où dort mon Adolphe, de les emporter dans une terre où ils me rappelleront vivement Lido.
"Mon mari désirait depuis longtemps avoir mon portrait, fait par la fameuse Angelica, et j'ai pensé qu'un tableau tel que j'en avais l'idée pouvait réunir nos deux projets. Ma pensée a merveilleusement réussi; jugez-en vous même. N'est-ce pas Valérie, telle qu'elle était assise si souvent à Lido; la mer se brisant dans le lointain, comme sur la côte où je jouais dans mon enfance; le ciel vaporeux; les nuages roses du soir, dans lesquels je croyais voir la jeune âme de mon fils; cette pierre qui couvre ses formes charmantes, maintenant, hélas! décomposées; et ce saule si triste, inclinant sa tête, comme s'il sentait ma douleur; et ces grappes de cytise, qui caressent en tombant la pierre de la mort; et, dans le fond, cette antique abbaye où vivent de saintes filles, qui ne seront jamais mères, dont la voix nous paraissait la musique des anges; n'est-ce pas le tableau fidèle de cette scène d'attendrissante douleur? Quelque chose y manque encore: c'est l'ami qui consolait Valérie et ne l'abandonnait pas à sa morne douleur; c'est Gustave. Peut-il la croire assez ingrate pour l'avoir oublié? Valérie ne pouvait le placer lui-même dans le tableau; mais il y est pourtant, il s'y reconnaîtra. Qu'il se rappelle le 15 novembre, où j'étais allée seule à Lido, où, dans une sombre tristesse, mes yeux restaient attachés sur la tombe d'Adolphe: Gustave accourut; il apportait un jeune arbuste, qu'il voulait planter près de cette place; il avait aussi des lilas noués dans un mouchoir: il savait combien j'aimais cette fleur hâtive et douce, et ses soins en avaient obtenu quelques-unes de la saison même qui les refuse presque toujours. Leur parfum me réveilla de ma sombre rêverie! je vis Gustave si heureux de m'en apporter, que je ne pus m'empêcher de lui sourire pour l'en remercier; et Gustave retrouvera dans le tableau, près de la place où je suis assise, un mouchoir noué d'où s'échappent des lilas, et son nom tracé sur le mouchoir.
"Je vous envoie aussi une très-belle table de marbre de Carrare, rose comme la jeunesse, et veinée de noir comme la vie; faites-la placer sur le tombeau de mon fils. Elle n'a que cette simple inscription: Ici dort Adolphe de M…, du double sommeil de l'innocence et de la mort.
"Je vous envoie aussi de jeunes arbustes que j'ai trouvés dans la Villa-Médicis, qui viennent des îles du Sud et fleurissent plus tard que ceux que nous avons déjà: en les couvrant avec précaution l'hiver, ils ne périront pas, et nous aurons encore des fleurs quand les autres seront tombées.
"Mon mari vous écrira de Rome: il vous envoie deux vues de Volpato. Faites placer mon portrait dans le petit salon jaune, où nous prenons le thé ordinairement. "
Eh bien, Ernest, que dis-tu de cette charmante lettre, si enivrante pour moi et pourtant si pure? Que je serais le plus abject des hommes, si je pensais à Valérie autrement qu'avec la plus profonde vénération! Qu'elle est touchante, cette lettre! Qu'elle est belle, l'âme de Valérie, de celle qui daigne être ma soeur, mon amie! et qu'il serait lâche celui dont la passion ne s'arrêterait respectueusement devant cet ange, qui ne semble vivre que pour la vertu et la tendresse maternelle!
Lettre XXXIII.
Venise, le…
J'ai repris ma santé; au moins, je suis mieux. Je m'occupe de mes devoirs, et mes jours ne se passent pas sans que je ne compte même de grands plaisirs. Chaque matin je visite le tableau; je me remplis de cette douce contemplation; je retrouve Valérie: il me semble, dans ces heures d'amour et de superstition, qu'elle me voit, qu'elle m'ordonne de ne pas me livrer à une honteuse oisiveté, à un lâche découragement, et je travaille.
Cette maison, qui me paraissait si triste depuis qu'elle est partie, est redevenue une habitation délicieuse, depuis que je suis souvent dans le salon jaune; la ressemblance du portrait est frappante: ce sont absolument ses traits, c'est l'expression de son âme, ce sont ses formes. Il m'arrive quelquefois de lui parler, de lui rendre compte de ce que j'ai fait. Je retourne souvent à Lido. J'ai planté les arbustes qu'elle m'a envoyés; j'ai fait mettre aussi la pierre sur le tombeau d'Adolphe. Hier je suis resté fort tard à Lido; j'ai vu la lune se lever. Je me suis assis au bord de la mer; j'ai repassé lentement toute cette époque qui contient ma vie, depuis que je connais Valérie: je me suis retracé ces soirées où, assis ensemble, nous entendions murmurer le jonc flétri autour de nous; où la lune jetait une douteuse et pâle clarté sur les ondes, sur les nacelles des pêcheurs; où sa timide lueur arrivait en tremblant entre les feuilles de quelques vieux mûriers, comme mes paroles arrivaient en tremblant sur mes lèvres et parlaient à Valérie d'un autre amour. Alors aussi les filles de sainte Thérèse entonnèrent de saints cantiques; et ces voix, réservées pour le ciel seul, arrivant tranquillement à nous, conjurèrent l'orage de mon sein, comme autrefois le divin législateur des chrétiens conjurait la tempête de la mer et ordonnait aux vagues de se calmer. Tout cela m'est revenu dans cette mémoire que nous portons dans notre coeur, et qui n'est jamais sans larmes et sans doux attendrissement.
Peut-être ne devrais-je pas penser ainsi à Valérie, revenir à elle par tous les objets qui me la retracent; je le sens bien: il n'est pas prudent de chercher le calme par ces chemins dangereux.
Mais, enfin, l'essentiel n'est-il pas de me retrouver moi-même? et, avant de jeter le passé dans l'abîme de l'oubli, ne faut-il pas chercher à acquérir des forces? Si je faisais chaque jour seulement un pas, si je pouvais m'habituer à la chérir tranquillement… Oui, je te le promets, Ernest, je le ferai, ce pas qui, en m'éloignant d'elle, m'en rapprochera et me rendra digne de son estime et de la tienne.
Lettre XXXIV.
ERNEST A GUSTAVE.
H, le 26 janvier.
Je suis en Scanie, cher Gustave; j'ai quitté Stockholm, et, pour retourner chez moi, j'ai passé par tes domaines. J'ai fait le voyage avec l'extrême vitesse que permet la saison: mon traîneau a volé sur les neiges. Hélas! pourquoi ce mouvement si rapide ne me rapprochait-il pas de toi? Depuis près de deux mois j'ignore ce que tu fais, et cela ajoute encore aux chagrins de l'absence. Je sais, d'ailleurs, combien le départ de Valérie t'a affligé. Pauvre ami! que fais-tu? Hélas! je le demande en vain à la nature engourdie autour de moi; mon coeur même, mon coeur si brûlant d'amitié, ne me répond pas quand je l'interroge sur ton sort: il me présage je ne sais quoi de triste et même de sombre. Gustave, Gustave, tu m'effraies souvent… Je voudrais partir, te voir, me rassurer sur ta destinée. Cher ami, je le sens, je ne puis plus vivre sans toi… J'irai t'arracher à ces funestes lieux. Tu le sais, sous cette apparence de calme, ton ami porte un coeur sensible, et c'est peut-être cette même sensibilité qui a trouvé dans l'amitié de quoi suffire doucement à mon coeur.
Je continuerai ma lettre demain; je t'écrirai du château de tes pères, et, ne pouvant être avec toi, je visiterai ces lieux témoins de nos premiers plaisirs.
Je t'écris de ta chambre même, que j'ai fait ouvrir, et dans laquelle j'ai encore trouvé mille choses à toi; j'ai tout regardé, ton fusil, tes livres: il me semblait que j'étais seul au monde avec tous ces objets. J'ai feuilleté un de tes philosophes favoris; il parlait du courage, il enseignait à supporter les peines, mais il ne me consolait pas, je l'ai laissé là; puis j'ai ouvert la porte qui donne sur la terrasse, je suis sorti. La nuit était claire et très-froide; des milliers d'étoiles brillaient au firmament. J'ai pensé combien de fois nous nous étions promenés ensemble, regardant le ciel, oubliant le froid, cherchant parmi les astres la couronne d'Ariane, dont l'amour et les malheurs te touchaient tant, et l'étoile polaire, et Castor et Pollux, qui s'aimaient comme nous: leur amitié fut éternisée par la fable; la nôtre, disions-nous, le sera aussi, parce que rien de ce qui est grand et beau ne périt. Je me rappelais nos conversations, et je sentis mon coeur apaisé. La nature seule unit à sa grandeur ce calme qui se communique toujours, tandis que les plus beaux ouvrages de l'art nous fatiguent quand ils ne nous montrent que l'histoire des hommes.
Je rentrai dans ta chambre; combien je fus touché, Gustave, en trouvant dans ton bureau ouvert un monument de ta bienfaisance, un fragment de billet: je le copie, afin que ton coeur, flétri par le chagrin, se repose doucement pendant quelques instants(1) [(1) Ce fragment ne s'est pas retrouvé].
Gustave, ces lignes achevèrent de m'attendrir; un besoin inexprimable de te serrer contre mon coeur, qui sait si bien t'aimer, me donnait une agitation que je ne pouvais calmer, que tout augmentait dans ce lieu si rempli de ton souvenir. Je descendis dans la grande cour du château; je traversai ces vastes corridors, jadis si animés par nos jeux et ceux de nos compagnons, maintenant déserts et silencieux; je passai devant la loge aux renards, et je me rappelai, en voyant ces animaux, le jour où, par mon imprudence l'un d'eux te blessa dangereusement. Je saisis les barreaux de la grille, et je les regardai s'agiter et courir çà et là. Hector, ce beau chien danois si fidèle, arriva, me vit, et tourna autour de moi en signe de reconnaissance; je pris ses larges oreilles, je le caressai, en pensant qu'il t'aimait, qu'il ne t'avait sûrement pas oublié; et soudain une idée, dont tu riras, me passa par la tête: je courus à ta chambre, où j'avais encore vu un de tes habits de chasse; je l'apportai à Hector en le lui faisant flairer, et je crus voir que ce bon chien le reconnaissait. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il mit ses pattes sur l'habit, remua la queue et donna toutes les démonstrations de la joie, auxquelles il mêla quelques sons plaintifs. Ce spectacle m'attendrit tellement, que je pressai la tête de cet animal contre mon sein et sentis couler mes larmes.
Adieu, Ernest, je pars pour le presbytère de ***, d'où je t'écrirai dans quelques jours.
J'ai été au presbytère; j'ai revu notre respectable ami le vieux pasteur et ses charmantes filles. Le croirais-tu? Hélène se marie demain, et j'ai promis d'assister à ses noces. J'arrivai à six heures du soir à cette paisible maison; un vaste horizon de neige m'éclairait assez pour me conduire, car il faisait déjà nuit quand je partis. Mon traîneau fendait l'air; les lumières du presbytère me guidaient, et je dirigeai ma course par le lac, où de jeunes mélèzes m'indiquaient le chemin que je devais suivre; car tu sais combien ce lac est dangereux par les sources qui s'y trouvent et qui l'empêchent de geler également partout. Le silence de la nuit et de ces eaux enchaînées me faisait entendre chaque pas des chevaux et laissait arriver jusqu'à moi le bruit des sonnettes d'autres chevaux de paysans qui regagnaient les hameaux, et auquel se mêlaient de temps en temps la voix rauque et solitaire de quelques loups de la forêt voisine; j'en vis un passer devant mon traîneau, il s'arrêta à quelque distance, mais il n'osa m'attaquer.
Quand j'arrivai au presbytère, je vis une quantité de traîneaux sous le hangar, près de la maison, avec de larges peaux d'ours qui les couvraient, et qui me firent juger qu'ils n'appartenaient pas à des paysans; je trouvai le corridor très-éclairé, couvert d'un sable fin et blanc, et jonché de feuilles de mélèze et d'herbes odorantes: j'eus à peine le temps de retirer mon énorme wishoura, que la porte s'ouvrit et me laissa voir une nombreuse compagnie. Le vieux pasteur me reçut avec une touchante cordialité; il se réjouit beaucoup de me revoir. La jeune soeur d'Hélène vint me présenter les liqueurs faites par elle-même, et des fruits séchés; et le vieillard ensuite me fit faire la connaissance d'un jeune homme de bonne mine, en me disant: — Voilà mon gendre futur; demain il épouse Hélène. — A ces mots, je sentis quelques battements de coeur. Tu sais combien la jeune Hélène me plut. J'avais été bien près de l'aimer; et l'idée que ma mère n'approuverait jamais une union entre elle et moi me donna la force de combattre tout de suite un sentiment qui ne demandait qu'à se développer. La raison m'avait ordonné de la quitter; mais, dans cet instant, tous ces aimables souvenirs revinrent à ma mémoire, et je me rappelai vivement cet été tout entier passé avec elle. Hélène s'approcha de moi, sur l'ordre de son père; elle me salua une seconde fois, et avec plus de timidité que la première. Le vieillard fit apporter du vin de Malaga, qu'on versa dans une coupe d'argent, pour me faire boire, selon l'usage, à la santé des futurs époux. Hélène, pour suivre encore la coutume, porta cette coupe à ses lèvres, puis elle me la présenta en baissant les yeux. Je rougis, Gustave, je rougis prodigieusement. Je me rappelai qu'autrefois, quand j'étais à table auprès d'Hélène, et que cette même coupe faisait la ronde, mes lèvres cherchaient la trace des siennes: maintenant, tout m'ordonnait une conduite opposée. Ma jeune amie s'en aperçut, et je vis ce front si pur se couvrir aussi de rougeur. Je sortis précipitamment et fis quelques tours de promenade dans le petit jardin, où je vis encore des arbres que nous avions plantés ensemble. La lune s'était levée; j'étais redevenu calme comme elle: je m'applaudis de n'avoir pas troublé le coeur d'Hélène par une passion qui aurait pu être douloureusement traversée, de n'avoir pas aussi affligé ma mère; et je me composai, du bonheur d'Hélène, que je voyais déjà heureuse épouse et mère, une suite d'images qui me consolaient de ce que j'avais perdu.
Adieu, Gustave. Que n'es-tu ici au milieu de ces scènes naïves et tranquilles! ou que ne suis-je près de toi pour adoucir tes maux!
Lettre XXXV.
Venise, le…
Ce jour est un jour de bonheur pour ton ami. J'ai reçu ta lettre, cher Ernest, en même temps que j'en recevais une du comte. Il semblait que l'amitié eût choisi cette journée pour l'embellir de tous ses bienfaits. Et quand ton coeur me ramenait en Suède, au milieu de tant de tableaux où s'enlaçaient et les souvenirs de la patrie et ceux des affections plus chères encore, le comte me transportait à son tour au milieu de ces merveilleuses créations du génie, de ces antiques souvenirs d'où l'histoire semble sortir toute vivante pour nous raconter encore ce que d'autres siècles ont vu. Il faut, Ernest, que tu partages ce que j'ai éprouvé, et je t'envoie des fragments des endroits qui m'ont le plus intéressé. Je ne veux point toucher au passage qui peint la constante affection du comte; tu verras comme il me juge et comme j'en suis aimé.
FRAGMENT DE LA LETTRE DU COMTE A GUSTAVE.
"Je ne sais par où commencer, Gustave. Au milieu de tant de beautés, mon âme s'arrête indécise; elle voudrait vous conduire partout, vous faire partager ses plaisirs, et offrir du moins à votre imagination quelques esquisses de ces tableaux que vous n'avez pas voulu voir avec moi.
"Mais comment vous rendre ce que j'admire? Comment parler de cette terre aimée de la nature, de cette terre toujours jeune, toujours parée, au milieu des antiques débris qui la couvrent? Vous le savez, deux fois mère des arts, la superbe Italie ne reçut pas seulement toutes les magnifiques dépouilles du monde; magnifique à son tour, elle donna aussi de nouvelles merveilles et de nouveaux chefs-d'oeuvre à l'univers. Ses monuments ont vu passer les siècles, disparaître les nations, s'éteindre les races, et leur muette grandeur parlera encore longtemps aux races futures.
"Le temps a dévoré ces générations qui nous étonnèrent; les fortes pensées, les mâles vertus de l'antique Rome, et sa barbare grandeur, tout a disparu; la mémoire seule plane silencieusement sur ces campagnes: tantôt elle appelle de grands noms, tantôt elle cite des cendres coupables, dessine ces scènes gigantesques où se mêlent le triomphe et la mort, les fêtes et les douleurs, le pouvoir et l'esclavage; ces scènes où Rome donna des lois, régna sur l'univers et périt par ses victoires mêmes.
"Le voyageur alors aime à rêver sur les ruines du monde; mais, fatigué d'interroger la poussière des conquérants, sur laquelle il croit voir encore peser tant de calamités, il cherche, dans des bosquets tranquilles ou près d'un monument consolateur élevé par la religion, il cherche les restes de ces hommes qui, dans le siècle des Médicis, donnèrent à l'Italie une nouvelle splendeur, qui parlèrent à leurs frères un langage simple et céleste. Nous croyons les voir consacrer les arts à élever l'âme, à la rapprocher d'un bonheur plus pur, et essayer en tremblant de rendre les saintes beautés qui les transportent. "La peinture, la poésie et la musique, se tenant par la main comme les Grâces, vinrent une seconde fois charmer les mortels; mais ce ne fut plus, comme dans la fable, en s'associant à de folles absurdités. Ces pudiques et charmantes soeurs avaient apporté des traits célestes, et, en souriant à la terre, elles regardaient le ciel; et les arts alors se vouèrent à une religion épurée, austère, mais consolante, et qui donna aux hommes les vertus qui font leur bonheur.
"Ici s'élevèrent aussi le Dante et Michel-Ange, comme des prophètes qui annoncèrent toute la splendeur de la religion catholique. Le premier chanta ses vers pompeux et mystiques qui nous remplissent de terreur; l'autre, avec une grâce sauvage qui ne reconnaît de loi que celle qu'elle créa elle-même, conçut ces formes grandes et hardies qu'il revêtit d'une beauté sévère; il s'abîme dans les secrets de la religion, il épuise l'effroi, il fait fuir le temps et laisse enfin à l'art étonné son miracle du jugement dernier.
"Mais que j'aime surtout son génie, quand il se dépose dans cette grande conception, dans ce temple dont la vaste immensité appelle pensée sur pensée, et qu'un siècle entier construisit lentement! Des rochers ont été arrachés à la nature, de froides carrières ont été dévastées, d'innombrables mains ont travaillé à assembler ces pierres, et se sont engourdies elles-mêmes; mais où est-il celui qui donna une pensée à tout cela? qui dit à ces magnifiques colonnes de s'élever? qui fit la loi à cette énorme coupole et la fit obéir à sa téméraire conception? qui réalisa ainsi cet incroyable rêve par un art pieux et les secours de ces pontifes qui portèrent la triple couronne? Hélas! il a passé aussi, l'auteur de ces merveilles, et, comme lui les pontifes se sont levés lentement de leurs sièges sacrés; ils ont déposé leur tiare et ont passé sous tes voûtes, sublime monument, majestueux Saint-Pierre! toi qui, créé par des hommes, as vu s'effacer la race de tes créateurs, et qui verras encore, pendant des siècles, les générations plier religieusement sous tes dômes." (Tick.)
"Vous voyez, Gustave, combien je me suis laissé entraîner; et, pourtant, de combien de choses encore je voudrais vous parler!
"Suivez-moi. Voyez, près de là où dorment d'ambitieux Césars, veiller d'humbles filles qui ont renoncé à tout; voyez, sous l'arc du triomphateur, l'araignée filer silencieusement sa toile. C'est au pied de ce Capitole, où vinrent expirer tant d'empires que j'ai lu Tite-Live; c'est aussi du rivage où je considérais Caprée que j'aimais à lire Tacite et à voir l'affreux Tibère, par un juste châtiment de la Providence, forger son propre malheur en forgeant celui des autres, et écrire au sénat qu'il était le plus à plaindre des hommes.
"Mais laissons les crimes des Romains; voyons de ce même rivage ces verdoyantes îles parées d'une éternelle jeunesse, et le Vésuve tonnant sur ce même golfe où nous nous laissons tranquillement aller vers Pausilippe. Plus loin, que j'aime, sur cette terre mythologique, près de l'antre où prophétisait la Sibylle, le couvent d'où sort un pauvre religieux qui s'en va prêchant la vertu et prophétisant sa récompense!
"Que j'aime à m'arrêter dans ces vallons que le ciel semble regarder avec joie, et où mon pied heurte souvent contre une pierre funèbre! Bocages de Tibur, aimable Tivoli, jardins où méditait Cicéron, sentiers que suivait Pline en observant la nature, qu'avec volupté je me suis vu au milieu de vous! Ah! du moins vous resterez toujours à l'Italie, et le voyageur cherchera vos traces et les retrouvera.
"Mais vous, chefs-d'oeuvre que mes sens enchantés contemplent souvent, où vivent encore des hommes que nous n'admirons pas assez, vous pouvez quitter ce ciel comme des captifs emmenés loin de leur pays natal; un nouvel Alexandre peut étonner l'univers et enrichir son triomphe de vos superbes dépouilles; heureux alors celui qui vous aura vus ici, où vous fûtes inspirés par la religion, et où la religion vous entoura de ses pompes! Heureux qui vous aura vu dans ces temples où se prosternèrent devant vous la dévotion humble et errante et la puissance orgueilleuse et superbe!
"En ôtant d'ici la Transfiguration, la sainte Cécile, la sainte Cène, du Dominiquin, où les placera-t-on? Quel que soit le palais magnifique ou l'édifice qui leur est destiné, leur effet sera détruit. C'est au fond d'une chartreuse, c'est rempli de terreur et d'effroi qu'il faut voir un saint Bruno, et non auprès d'un front couronné de roses. Et ces vierges si pures, qui ont apporté des traits divins et des âmes qui ne connaissent que le ciel, les verra-t-on sans tristesse à côté de profanes et d'impudiques amours?
"Et vous aussi, enfants de la Grèce, race de demi-dieux, modèles enchanteurs de l'art, vous qui, en quittant la Grèce, n'avez changé que de terre sans changer de ciel, ne quittez jamais cette seconde patrie, où les souvenirs de la première sont si vivement empreints! Ici, sous de légers portiques ou bien sous la voûte plus belle d'un ciel pur, vos regards se tournent encore vers l'Attique ou la fabuleuse Sicile. Irez-vous cacher vos fronts sous d'épaisses murailles et au milieu d'une terre étrangère? Vous, Nymphes, dispersées dans ces bocages, vivrez-vous auprès des ruisseaux enchaînés? Et vous aussi, Grâces, qui n'êtes point vêtues, qui ne pouvez point l'être, que feriez-vous dans des climats rigoureux?
"Vous devez me savoir gré, mon ami, d'une aussi longue lettre; car ce n'est pas le pays où il faut écrire, et j'emploie chaque minute à amasser des souvenirs. D'ailleurs, vous m'avez presque donné le droit de vous en vouloir, si je ne trouvais pas bien plus doux de vous aimer comme vous êtes. Il faudra pourtant, Gustave, que je vous parle de vous-même; ce ne sera pas aujourd'hui, mais au premier moment. Vous m'effrayez quelquefois, et cela parce que vous avez dépassé votre âge. Gustave, Gustave, il n'est pas bon de se retirer devant la vie comme devant un ennemi avec lequel nous dédaignons également et de nous battre et de nous réconcilier. Quelles sont ces sombres préventions, cette défiance du bonheur? J'aimerais mieux vous voir faire des fautes; votre âme me rassurerait sur toutes celles qui peuvent vous être vraiment dangereuses. Vous êtes absolument le contraire de la plupart des jeunes gens, qui comptent la jeunesse pour tout, et croient que ces belles années nous ont été données, avec leurs couleurs vives et leur ivresse, pour nous cacher l'ennui et les dégoûts des années qui suivent, tandis que, si nous connaissions la vie, nous verrions qu'en nous en rendant dignes elle n'est pas un don funeste, un fruit amer sous une écorce douce et brillante; mais je réserve à un autre lettre de plus longues réflexions. Je voudrais, Gustave, que votre jeunesse fût comme un beau péristyle qui doit conduire à un plus bel ordre d'architecture. Je voudrais, Gustave, vous voir, non pas toujours heureux, il est trop utile de ne pas toujours l'être, mais vous voir avec le bonheur de votre âge et avec ses beaux défauts. C'est de nous-mêmes que nous devons tirer notre bonheur; c'est à nous à tout donner aux autres, même en croyant recevoir beaucoup d'eux: être riche, c'est être susceptible de la faculté de jouir; c'est avoir en soi quelque chose qui vaut mieux que ce que les hommes peuvent donner.
"Que le vulgaire se plaigne des illusions détruites; il existe pour l'homme supérieur une réalité constante, et je ris quand je vois cette multitude dégradée vouloir des biens qu'elle ne sait pas donner et dont le poids seul l'écraserait.
"Quant à vous, Gustave, vous êtes fait pour jouir de vos douleurs mêmes et pour vous plaire dans votre force. Je devrais, au lieu de douleurs, dire contrariétés, obstacles, auxquels on donne trop de latitude dans la vie, et que la Providence envoie pour nous apprendre à lutter, à les vaincre, à les voir sous nos pieds, tandis que nos regards embrassent un superbe horizon.
"Les grandes douleurs sont rares, et ne les sent pas qui veut. J'ai promis à votre père mourant d'être votre ami; je vous pressai contre mon coeur, et mon coeur vous adopta: je mis la main de Valérie dans la vôtre, comme celle d'une soeur dont la voix et les regards devaient charmer votre vie; ou plutôt je mis à vos côtés les douces vertus, sûr que vous les respecteriez, que leur ascendant vous ferait fuir tout ce qui ne leur ressemblerait pas, et que mon bonheur vous ferait aimer un bonheur pareil. Vous le dirai-je? je vous trouvai sauvage, habitué à une vie austère; vous étiez trop loin de ces douces affections qui sont les grâces de la vie, et qui, en fondant ensemble notre sensibilité et nos vertus, nous préservent d'une honteuse dégradation. Gustave, puissé-je ne pas m'être trompé! puissiez-vous marcher dans la vie en sentant votre âme s'agrandir et en voyant tout ce qu'elle a d'aimable! puissent vos derniers regards tomber sur mes cendres, et les bénir!"
Lettre XXXVI.
Venise, le…
Te rappelles-tu, Ernest, cette singulière aventure à laquelle je ne donnai aucune suite, mais dont je te parlai il y a six mois; cette Bianca, qui m'avait vivement ému par sa ressemblance prodigieuse avec la comtesse? Je pris quelques informations sur elle: j'appris que c'était la fille d'un pauvre compositeur qui s'était ruiné en faisant de méchants opéras; qu'il était mort, et qu'elle vivait avec une vieille tante; que toutes deux ne voyaient personne, et que Bianca était la filleule de la duchesse de M…, qui se plaît à relever ses charmes par une mise élégante: elle lui a donné des talents et Bianca, disait-on, était très-bonne musicienne. J'en parlai à Valérie dans le temps; nous cherchâmes à la voir, mais vainement, et je l'oubliai.
En revenant, il y a quelques jours, vers les six heures du soir, de l'île Saint-Georges, je repassai sur le quai des Esclavons, sous ces mêmes fenêtres où je m'étais déjà arrêté une fois: mes oreilles furent surprises par une ravissante mélodie. D'abord je ne comprenais pas ce qui produisait sur moi cet effet; ensuite je me rappelai une romance que Valérie chantait souvent. Je m'arrêtai et livrai mes sens et mon coeur à cette muette extase qui ne peut être connue que des âmes que l'amour a habitées. Peu à peu, me rappelant que c'était là que j'avais vu, il y avait plusieurs mois, Bianca, je pensai que ce pouvait être elle qui chantait ainsi, et j'eus une curiosité extrême de la voir, de me représenter plus vivement Valérie; car cette singulière Bianca n'a pas seulement beaucoup de ressemblance avec la comtesse, elle a aussi beaucoup de sa voix.
Après plusieurs tentatives, trop longues à détailler, je parvins jusqu'à elle; je la vis un instant, et ce ne fut pas sans trouble. Elle a de Valérie presque tout ce qu'on peut séparer de son âme; il ne lui manque que ses grâces, que cette expression qui trahit sans cesse cette âme profonde et élevée, et qui est si dangereuse pour ceux qui savent aimer.
La tante de Bianca me reçut très-bien, ainsi qu'elle-même. J'eus occasion de leur rendre quelques services auprès d'un homme que je connaissais beaucoup, et je revins les voir plusieurs fois: je les menai au spectacle à différentes reprises, ce qui leur fit beaucoup de plaisir à toutes deux. J'étais bien aise de m'étourdir, de rapetisser même mon existence, afin de m'éloigner de cette dangereuse solitude qu'habite Valérie. Je sentais bien que son image me suivait; mais, au milieu de ce cercle de nouvelles habitudes, dans lesquelles je cherchais à me jeter; dans ces chambres mesquines, mal éclairées; dans ces loges ténébreuses, où vont s'engloutir les personnes qui ne marquent pas; à la vue de ces manières qui ôtent tout à l'imagination, de ces inquiétudes pour paraître quelque chose, de ces éclats de rire forcés, de ces chuchoteries qui sont la coquetterie de ces sortes de gens, qui par là croient se rapprocher du bon ton; au milieu de tout cela, j'éloigne Valérie autant qu'il est possible: il me semble que j'aurais honte de l'associer à des scènes si peu faites pour elle, et je pense souvent à ces grands contrastes qu'établissent les différentes nuances de la société. Ce qui marque surtout le rang, ce n'est ni l'or ni le luxe; c'est une certaine élégance dans les manières, quelque chose de calme, de naturellement noble, sans calcul et sans effort, qui met chacun à sa place et reste toujours à la sienne.
Quoi qu'il en soit, Ernest, et quoique mon âme n'en revienne que plus fortement à Valérie, par les soins que je me donne pour m'en éloigner, comme une branche qu'on veut écarter avec force du tronc y revient avec plus de violence, quoi qu'il en soit, je sens que Bianca fait quelquefois une vive impression sur mes sens. Ce n'est rien de ce trouble céleste qui mêle ensemble tout mon être et me fait rêver au ciel, comme si la terre ne pouvait contenir tant de félicités; c'est une flamme rapide, qui ne brûle pas, qui n'a rien de ce qui consume, et que j'appellerais désir, si je ne savais pas si bien ce que c'est que désirer.
Il m'arrive quelquefois de regarder longtemps Bianca; et quand un de ses traits ou quelque chose de sa taille m'a rappelé Valérie, je cherche alors à l'oublier elle-même et à écarter tout ce qui pourrait troubler mon illusion. Je crois que ces moments, où je suis à cent lieues de Bianca, lui font croire que je l'aime: je souris alors, comme s'il était si facile de m'inspirer de l'amour!
Il en est de la voix de Bianca comme de ses traits; elle a des sons de Valérie, mais aucune de ses inflexions. Et où les aurait-elle prises ces inflexions, ces leçons que donne l'âme, qu'on reçoit sans s'en apercevoir, et qui prouvent l'excellence du maître?
Hier j'ai été chez Bianca, et, comme il faisait très-beau, j'ai proposé à sa tante et à elle de prendre des glaces, ce que nous avons fait. Bianca et moi, nous nous sommes promenés; et elle m'a parlé de la duchesse, de son père, de l'envie qu'elle avait eue d'entrer au théâtre de la Phénice, du plaisir que lui faisaient les bals, et combien elle aimait à voir ces grandes dames bien parées. Pendant tout cela je n'écoutais pas bien attentivement, jusqu'à ce qu'elle se baissa pour cueillir une violette: en la prenant, elle fit envoler un grand papillon qui passa près de moi. Tout à coup une multitude d'idées, de souvenirs, qui avaient dormi longtemps, vinrent se réveiller; je me rappelai vivement notre entrée en Italie, ce cimetière, l'Adige, le sphinx, et quelques traits de l'enfance de Valérie, si différents de ce que je venais d'entendre. Je devins si rêveur, que Bianca m'en fit des reproches: alors je m'efforçai de paraître extrêmement gai, et je me permis même quelques petites libertés, bien innocentes, qui ne furent pas repoussées, ce qui me contint, au lieu de m'enhardir. Je ne me comprends pas moi-même; quelquefois je suis si bizarre, si singulier! J'aurais honte de te parler de tout cela, Ernest, si au fond je ne me disais pas que je puis abuser de ton amitié comme de ta patience. Cette idée m'est douce; et puis je travaille pour un but que tu approuves: ne faut-il pas tâcher de retrouver ma raison? Tâcher, que sais-je?… Poursuivons. Voyant que Bianca ne savait que penser de tout ce qu'elle voyait, et devenant toujours plus embarrassé moi-même, je lui proposai une promenade sur l'eau: j'appelai les gondoliers, et nous partîmes avec la permission de sa tante, qui, pour finir un ouvrage, voulut rester.
Bianca se plaça dans la gondole; les rames commencèrent à nous emporter doucement. Il me semblait qu'elle me regardait avec intérêt, mais sans timidité. Tout à coup elle prit ma main et me dit: N'avete mai amato? Je ne sais pas pourquoi ces paroles me troublèrent autant: mon sang se porta à la tête, mon coeur battit; je n'eus la force ni de parler ni de prendre légèrement cette question, et je souris mélancoliquement en même temps que je sentais mes yeux se remplir de larmes. Je vis Bianca rougir, et son visage exprimer la joie. Cette singulière méprise me peina, et je me reprochai d'y donner lieu. Soudain je me levai, et je résolus de ne plus la voir: je me dis aussi que je devais éviter de produire quelque impression sur elle, quand même ce ne serait pas de l'amour, quand même je la croirais incapable d'en ressentir; le moindre intérêt, la moindre espérance déjouée pouvait lui faire du mal.
Je m'étais avancé à l'extrémité de la gondole; Bianca me rappela. Siette matto, me dit-elle; perche non state qui? Je sentis que ma position allait redevenir embarrassante, et je cherchai à m'en tirer. — Bianca, lui dis-je en lui prenant la main, faites-moi le plaisir de chanter l'Amo piu che la vita. — C'était cette romance de Valérie. J'appuyai ma tête de manière que mes yeux glissaient sur le vaste horizon et franchissaient dans le lointain les Alpes du Tyrol, que nous avions franchies ensemble. Bianca, soit qu'elle fût émue, soit qu'elle me parût telle, chanta d'une manière passionnée qui me saisit; sa voix entra dans tous mes sens; j'éprouvais une inquiétude délicieuse, un besoin d'exhaler l'oppression de ma poitrine… Dans ce moment, les gondoliers firent un cri pour saluer une autre gondole. Je levai machinalement les yeux, je vis Lido de loin; et, comme la voix des sirènes enchantait les compagnons d'Ulysse, de même je me sentis enchanté: Valérie me semblait être sur le rivage; un désir ardent de sa présence s'empara de mon coeur. Je n'osais étendre les bras, pour ne pas étonner Bianca; mais je les étendis dans la pensée; je l'appelais à voix basse; je languissais, je me mourais; et, sentant toute mon indigence, je me disais: "Jamais tu ne la tiendras dans tes bras!" Attendri aussi par les sons de Bianca, par ces paroles: Lascia mi morir! je me mis à pleurer amèrement.
Elle cessa de chanter; elle se rapprocha de moi; puis elle me dit: — Je ne puis vous comprendre. Vous êtes un jeune homme bien mélancolique! Etes-vous tous comme cela dans votre pays? En ce cas-là, je vois bien qu'il vaut mieux rester en Italie. — Et, comme elle crut que je pouvais être blessé, ne lui répondant pas, elle prit son mouchoir, essuya mes yeux, souffla dessus, pour qu'ils ne parussent pas rouges, et me dit: — C'est pour que ma tante ne voie pas que vous avez pleuré. Ah, dit-elle, ne soyez pas triste, je vous prie. — Elle mit à ces paroles un accent caressant qui me toucha. — Non, lui dis-je, Bianca, je tâcherai de ne pas l'être; mais c'est une maladie à laquelle vous ne comprenez rien. — Etes-vous malade? me dit-elle en paraissant m'interroger de son regard. — Mon âme l'est beaucoup, dis-je. — Oh! en ce cas, répondit-elle, je vous guérirai bien vite. Nous irons souvent rire à la comédie; je tâcherai aussi de vous égayer. — Je souris. — Oui, dit-elle, nous ne penserons qu'à nous amuser, qu'à être toujours ensemble. — Elle avait repris ma main. — Bianca, dis-je, tout embarrassé, je vous demanderais un plaisir… — Je ne savais pas encore ce que je lui demanderais; mais j'avais retiré ma main, et c'était pour dire quelque chose. Nous approchions du jardin; la tante nous attendait déjà sur le rivage; elle n'eut que le temps de me dire: — Je ferai volontiers ce que vous me demanderez. — Je les ramenai.
J'hésitai le lendemain si je retournerais chez Bianca; plusieurs raisons me retenaient; une espèce de charme, qui faisait diversion à l'ennui où je retombais si souvent, et la crainte de choquer cette bonne fille me ramenèrent auprès d'elle. Je la trouvai seule; à peine me vit-elle, qu'elle me dit, après m'avoir fait asseoir et m'avoir fait prendre du café, d'après l'usage des vénitiens: — Eh bien! quel est ce plaisir que je dois vous faire? — Elle s'était rapprochée familièrement de moi; je fus très-embarrassé; je n'y avais plus pensé, et n'avais nullement préparé ma réponse; je me remis à une seconde question qui suivit rapidement la première. — Bianca, dis-je, ne mettez plus de poudre ainsi sur votre visage! cela vous abîme la peau. — Comment! dit-elle en éclatant de rire, c'est pour me dire cela qu'il vous a fallu vingt-quatre heures? — Je sentis tout le ridicule de ma position. — Au reste, dit-elle, c'est l'usage ici, parmi les femmes un peu comme il faut, de mettre de la poudre: ne l'avez-vous pas remarqué? — Oui, dis-je en me remettant; mais vous n'en avez pas besoin; vous êtes si blanche! — Elle sourit: — Eh bien! puisque cela vous fait plaisir, et qu'il ne faut pas contrarier une âme malade, poursuivit-elle en riant, je vous promets de n'en plus mettre. Mais il est impossible, ajouta-t-elle en cherchant à me deviner, que vous n'ayez pas voulu me demander autre chose. — A l'accent qu'elle mit à ces paroles, je vis bien qu'il fallait me tirer d'affaire moins gauchement que la première fois: — Oui, Bianca, lui dis-je en fixant mes regards sur elle, j'ai encore une prière à vous faire; me promettez-vous de consentir à ce que je vous demanderai? — Oui, dit-elle, si ce n'est pas un péché que mon patron me défende. — En même temps elle me montra un petit saint Antoine peint à l'huile, qui était suspendu près de la cheminée. — Rassurez-vous, lui dis-je, et je sortis précipitamment. J'allai dans une des plus belles boutiques de la mercerie acheter un châle bleu très-beau, comme celui que porte Valérie, et qu'elle a presque toujours. Je revins auprès de Bianca, qui était encore seule; on avait apporté des lumières, fermé les stores; elle m'attendait: — Eh bien! lui dis-je, me voici; êtes-vous toujours disposée à m'accorder ma prière? — Oui, dit-elle. — Eh bien! asseyez-vous là. — Elle le fit. — Permettez que j'ôte cette guirlande; laissez-moi relever vos cheveux tout simplement: ils sont si beaux! (Et effectivement je touchais de la soie.) Ce désordre va si bien! Heureusement vous n'avez pas de poudre dans vos cheveux comme sur votre visage. — Mais qu'est-ce que cela signifie? dit Bianca tout étonnée. — Ah! vous m'avez promis de faire ce que je vous demanderais, tenez parole. — Eh bien? — Eh bien! il faut encore ôter ce tablier de couleur; il faut que votre robe soit toute blanche. — Et j'arrangeai sa robe afin qu'elle coulât doucement en longs replis jusqu'à terre; puis je tirai le châle bleu, je le jetai négligemment sur ses épaules. — Voilà qui est fait, dis-je; actuellement, Bianca, permettez que je m'asseye là, vis-à-vis de vous. — Je posai les lumières de manière à projeter son ombre vers moi et à ne l'éclairer que faiblement; je travaillais ainsi à construire le plus artistement possible une illusion, mais une illusion pleine de ravissantes délices.
— Actuellement, Bianca, encore une prière! — Elle sourit, et leva les épaules. — Chantez la romance d'hier. — Elle commença. — Diminuez votre voix. — Elle chanta plus bas. O Ernest! j'eus quelques moments bien enivrants! Je croyais la voir; je fermais les yeux à moitié pour voir moins distinctement: alors ces cheveux, cette taille, ce châle, cette tête que je l'avais priée d'incliner un peu, tout me paraissait Valérie. Mon imagination se monta à un point incroyable; la réalité était disparue, le passé revivait, m'enveloppait; la voix que j'entendais m'envoyait les accents de l'amour; j'étais hors de moi; je frissonnais, je brûlais tour à tour. Je rencontrai un regard de Bianca, qui me parut passionné; je m'élançai vers elle pour la saisir dans mes bras; ma démence allait jusqu'à l'appeler Valérie. Dans ce moment on frappa à la porte; je vis entrer un grand homme assez mal mis. — Ah! c'est toi, Angélo! dit Bianca en se levant et courant au-devant de lui. — En même temps elle jeta son châle, reprit sa guirlande, la remit sur sa tête, me dit: — C'est mon beau-frère. — Tout cela se suivait coup sur coup, et me donnait le temps de me reconnaître. Il me semblait que je sortais d'un nuage, que je m'éveillais de ces songes légers qui nous font vivre deux fois du même bonheur, en nous rappelant ce que nous avons déjà senti, et que je ne voyais plus qu'une froide comédie. Bianca était là comme une marionnette, qui ne se doutait nullement de mon âme, et qui, dans l'atmosphère d'une passion brûlante, n'était pas même susceptible de la moindre contagion.
Je me mis à rire d'elle en la voyant sauter par la chambre, et bientôt après de moi-même; je sortis, je courus chez moi le long du quai, et ce ne fut qu'en sentant que j'avais successivement froid et chaud, que je me rappelai d'avoir eu la fièvre.
(Plusieurs lettres, et entre autres celles qui annoncent le retour du comte et de Valérie, à Venise, ont été perdues.)
Lettre XXXVII.
De la Brenta, le…
Comment peut-il me pousser lui-même dans le précipice, cet homme excellent? N'a-t-il pas aimé Valérie? Ne l'aime-t-il plus? A-t-il oublié les effets de l'amour? Peut-on voir impunément ses charmes, quand elle me laisse avec autant de sécurité auprès d'elle? qu'elle me livre ses dangereux attraits sous le voile de la plus rigide pudeur? Elle ne sait pas que mon imagination se peint ce qu'elle me cache; elle ne sait pas combien elle a de charmes, car elle s'ignore. Mais lui, lui, aujourd'hui encore, à peine avait-il dîné, qu'il est allé à Venise, me disant expressément de ne pas sortir, puisque la comtesse restait seule. Elle était un peu incommodée; je ne l'ai pas vue, je suis sorti.
De la Brenta, le…
Je suis au désespoir, Ernest; les plus affreux sentiments m'agitent: je veux cependant t'écrire; ce sera sans ordre, sans suite; écoute: hier je n'avais pas vu Valérie, j'étais content des efforts que j'avais faits sur moi-même, et ma triste victoire me donnait quelques instants de repos; j'aimais encore ce bienfaiteur excellent; aujourd'hui je sens que mon amour me rend le plus vil des hommes. Le comte a paru mécontent de moi; il m'a reproché mon humeur sauvage, il m'a expressément ordonné de rester avec Valérie; il est retourné à Venise pour des affaires: j'ai été chez elle, je lui ai demandé ses ordres, en lui disant que j'étais envoyé par le comte; elle m'a dit de revenir dans deux heures et de lui apporter Clarisse. Nous en avons lu une vingtaine de pages. Vers le soir elle s'est levée; elle m'a prié de demander sa gondole; se sentant beaucoup mieux, elle voulait aller à la rencontre de son mari, qui, disait-elle, serait tout étonné de la trouver au milieu des vagues, elle qui craignait tant l'eau; elle m'a ordonné de l'accompagner, a passé une robe légère pendant que j'étais allé chercher Marie; nous avons trouvé la gondole sur la Brenta, et nous sommes partis enchantés de la douceur de l'air. Valérie, heureuse de se mieux porter, se livrait avec transport aux charmes de cette belle soirée; c'était un beau jour de printemps qui était venu à la suite de plusieurs jours de froid. Une quantité d'enfants que nous vîmes sur le rivage jetèrent dans la gondole des paquets de fleurs, que la comtesse aime passionnément: elle se réjouissait comme une enfant. Il me semblait qu'avec son innocente joie elle me rendait quelque chose du premier bonheur de mon enfance. En attendant, la lune se leva doucement, et de longues gerbes d'une pâle lumière venaient tomber sur les joues pâles de Valérie, à travers les glaces de la gondole; elle était couchée; Marie tenait ses pieds charmants sur ses genoux; sa tête était appuyée contre les glaces de sa gondole; elle chantait doucement une romance, et les paroles de l'amour, murmurées par elle, s'harmonisaient aux vagues, au bruit des rames et à celui des feuilles des peupliers. O Ernest! que devins-je dans ce moment! Qu'il me fait mal cet air de l'enivrante Italie! Il me tue; il tue jusqu'à la volonté du bien. Où êtes-vous, brouillards de la Scanie? froids rivages de la mer qui me vit naître, envoyez-moi des souffles glacés; qu'ils éteignent le feu honteux qui me dévore. Où êtes-vous, vieux château de mes vieux pères, où je jurai tant de fois, sur les armures de mes aïeux, d'être fidèle à l'honneur? où, dans la faible adolescence, mon coeur battait pour la vertu et promettait à une mère bien-aimée d'écouter toujours sa voix? N'est-ce donc qu'alors que je me sentais né pour cette vertu que je déserte lâchement aujourd'hui? Oui, Ernest, il faut mourir, ou… Je n'ose poursuivre; je n'ose sonder cet abîme d'iniquité. Pourquoi, pourquoi tout me précipite-t-il dans les ténèbres du crime? Elle, surtout, pourquoi me livre-t-elle au double supplice de l'amour malheureux et du remords? Encore, si un instant de ma vie je pouvais être heureux! Mais non, elle ne m'aimera jamais! et je suis criminel, et je mourrai criminel! Je ne sais ce que je t'écris; ma tête s'égare encore davantage: la nuit m'environne; l'air s'est rafraîchi, tout est calme: elle dort, et, moi seul, je veille avec ma conscience! Cette soirée d'hier a achevé de me perdre; sa voix, sa fatale voix a complété mon malheur. Pourquoi chante-t-elle ainsi, si elle n'aime pas? Où a-t-elle pris ces sons? Ce n'est pas la nature seule qui les enseigne, ce sont les passions. Elle ne chante jamais, elle n'a point appris à chanter; mais son âme lui a créé une voix tendre, quelquefois si mélancoliquement tendre!… Malheureux! je lui reproche jusqu'à cette sensibilité sans laquelle elle ne serait qu'une femme ordinaire, cette sensibilité qui lui fait deviner des situations qu'elle est peut-être loin de connaître.