LETTRE PREMIERE. (continued 3)
Reading edition
Je veux t'achever mon récit. Nous rencontrâmes le comte à l'entrée des lagunes: le vent s'était levé, et la barque commençait à avoir un mouvement pénible. Je m'étonnais du calme de Valérie. Le comte avait été enchanté de la trouver et de la voir mieux portante; mais il nous dit qu'il avait eu un courrier désagréable: il paraissait rêveur. J'avais déjà remarqué qu'alors la comtesse ne lui parlait jamais. Elle était assise à côté de moi; elle s'approcha de mon oreille, et me dit: — Comme j'ai peur! C'est en vain que je tâche de m'aguerrir pour plaire à mon mari; jamais je ne m'habituerai à l'eau. — Elle prit en même temps ma main et la mit sur son coeur. — Voyez comme il bat, me dit-elle. — Hors de moi, défaillant, je ne lui répondis rien, mais je plaçai à mon tour sa main sur mon coeur, qui battait avec violence. Dans ce moment, une vague souleva fortement la barque; le vent soufflait avec impétuosité, et Valérie se précipita sur le sein de son mari. Oh! que je sentis bien alors tout mon néant, et tout ce qui nous séparait! Le comte, préoccupé des affaires publiques, ne s'occupa qu'un instant de Valérie: il la rassura, lui dit qu'elle était une enfant, et que, de mémoire d'homme, il n'avait pas péri de barque dans les lagunes. Et cependant elle était sur son sein, il respirait son souffle, son coeur battait contre le sien, et il restait froid, froid comme une pierre! Cette idée me donna une fureur que je ne puis rendre. Quoi! me disais-je, tandis que l'orage qui soulève mon sein menace de me détruire, qu'une seule de ses caresses je l'achèterais par tout mon sang, lui ne sent pas son bonheur! Et toi, Valérie, un lien que tu formas dans l'imprévoyante enfance, un devoir dicté par tes parents t'enchaîne et te ferme le ciel que l'amour saurait créer pour toi! Oui, Valérie, tu n'as encore rien connu, puisque tu ne connais que cet hymen que j'abhorre, que ce sentiment tiède, languissant, que ton mari réserve à tout ce qu'il y a de plus enchanteur sur la terre, et dont il paye ce qu'il devrait acheter comme je l'achèterais, si… Voilà, Ernest, les funestes pensées qui font de moi le plus misérable, le plus criminel des hommes. J'étais si agité, si tourmenté!… Je détestais l'amour, le comte et moi-même plus que tout le reste et, quand la barque rentra dans le canal et se rapprocha du rivage, je saisis un instant où elle était près du bord, je sautai à terre, ne voulant plus renfermer mes horribles sentiments dans l'espace étroit d'une gondole; je m'accrochai aux branches d'un buisson, et je vis avec délice couler mon sang de mes mains meurtries, que j'enfonçai dans les épines: une espèce de rage indéfinissable me poussait; il s'y mêlait une sorte de volupté; et, tout en détestant les caresses que Valérie faisait au comte, j'aimais à me les retracer; j'en créais de nouvelles; ma jalousie était avide de nouveaux tourments: je sentais aussi que je rompais les derniers liens de la vertu en commençant à haïr le comte… Eh bien! Ernest, suis-je assez avili, assez lâche? Est-ce là cet ami que tu adoptas, ce compagnon de ta jeunesse? Du moins, je ne te cache rien: si tu continues à m'aimer, que ce soit de toi seul que tu tires ta faiblesse; je suis libre de toute responsabilité. Faible comme l'insecte qu'on écrase, ingrat, traînant d'inutiles jours, mort à la vertu, et ayant mis l'enfer dans ce coeur où vivait tout ce qui élève l'homme, je suis en horreur à moi-même.
Adieu, Ernest; je crois que je ne t'écrirai plus.
Lettre XXXVIII.
De la Brenta, le…
J'ai été malade, Ernest, assez malade, et cela, depuis ma dernière lettre. Tu as pu voir combien ma raison était égarée. J'ai erré comme un vagabond qui se fuit encore plus lui-même qu'il ne fuit les autres; j'ai erré sans projet, sans repos, dans la campagne, passant les nuits en plein champ, me cachant le jour, évitant la lumière et consumé de feux plus dévorants que ceux de ce brûlant soleil. D'autres fois, quand tout dormait, je me suis précipité dans des eaux agitées comme mon âme; je cherchais les torrents les plus froids, les lieux les plus sauvages, pour être oublié de tous les hommes; mais tout est riant ici, tout est embelli par la nature heureuse, tout porte dans mon coeur le sentiment de sa présence: je la vois partout; elle est si près de moi: il faudrait la mer glaciale entre ses charmes si dangereux et ce coeur si faible. Faible! non, non; c'est criminel qu'il faut dire.
J'ai été bien malade. La fraîcheur des nuits, le tourment de ma conscience, les insomnies, que sais-je? tout a détruit ma santé déjà si altérée; ma poitrine s'en est ressentie: une fièvre, que les médecins ont appelée inflammatoire, m'a saisi. Comme ils m'ont soigné tous les deux! comme le comte a enfoncé dans mon coeur le poignard du remords! Je veux partir, je veux l'aimer loin d'ici, je veux mourir loin d'elle. Adieu.
Lettre XXXIX.
De la Brenta, le…
Aujourd'hui, pour la première fois, je suis sorti de ma chambre; j'ai été dans le cabinet du comte: il était à écrire; il ne m'a pas remarqué. Le portrait de mon père, qui est dans cette chambre, s'est présenté à moi; je l'ai regardé longtemps; j'étais très-attendri: il me semblait que ses traits étaient vivants d'amitié; que le sentiment qu'il avait pour le comte, quand il se fit peindre, y respirait; qu'il me disait à moi-même ce que je devais à cet ami généreux, qui venait encore de me témoigner tant de tendresse. Je me rappelai les heures qu'il avait passées auprès de mon lit, ses regards inquiets, sa sollicitude, son envie de connaître le fond de mon âme, et la crainte délicate qui ne lui permettait pas de me demander mon secret; enfin, ses longues et constantes bontés, qui ne s'étaient jamais fatiguées; et je pensai que j'allais encore l'affliger en lui disant que j'étais résolu de partir. Mes yeux se tournèrent encore vers le portrait: "O mon père! mon père! que votre fils est malheureux!" Ces mots, qui m'échappèrent, que je croyais avoir dits à voix basse, avaient été entendus par le comte; il s'était levé précipitamment, et me pressait dans ses bras. — O mon fils! m'a-t-il dit, je n'aurai donc jamais votre confiance! Vous souffrez et me cachez vos maux! Votre père n'était pas ainsi; il m'aimait assez pour être sûr de ma tendresse. Mon cher Gustave! n'avez-vous point hérité de la faculté de croire à mon amitié? C'est au nom de ce père, qui vous aima tant, que je vous conjure de me parler. — Je pris ses mains avec impétuosité, je les pressai sur mon sein; mais ma voix, enchaînée comme ma langue, ne put produire un seul son, et mes sombres regards étaient fixés à terre. — Vous déplaisez-vous dans cette carrière? — Je secouai la tête pour dire non. — Est-ce une faute de jeunesse, dont le souvenir vous poursuit, qui vous donne du remords? — Je frissonnai, et je laissai aller ses mains, que j'avais toujours tenues. Il me fixa avec inquiétude: — Est-ce donc une faute irréparable? Non, dit-il en se rassurant, non, Gustave s'exagère un tort qui peut-être ne serait pas aperçu par un autre. Non, ajouta-t-il en posant sa main sur mon sein, ce coeur-là est incapable de ce qui dégrade. Votre tête est vive, votre âme est passionnée; vous avez quelque chose de mélancolique qui vient de votre père, qui est plus dans votre sang que dans votre caractère. Gustave, Gustave, ouvrez-moi votre âme! J'en atteste l'amitié sainte qui m'unit encore à vos parents; si le silence de la mort pouvait se rompre, eux-mêmes ne vous presseraient pas avec plus d'amour de leur dire ce qui vous tourmente, eux-mêmes n'auraient pas plus d'indulgence. — Il me pressait entre ses bras. Entraîné par tant de bonté, je ne lui résistai plus; je croyais entendre mon père lui-même; je me jetai à ses genoux: en vain il voulut me relever, je les serrai avec une espèce d'égarement. J'étais résolu à tout avouer; je ne cherchais plus que mes premières paroles pour resserrer dans le moins de mots possible cet aveu si effrayant. Ce moment de silence, après mon entraînement, lui montrait apparemment combien il m'en coûtait de parler. — Mon ami, dit-il d'une voix douce qui cherchait à me ménager, si vous avez moins de peine à parler à Valérie, faites-le, si vous croyez que vous serez moins agité par sa présence. Peut-être je vous rappelle plus vivement votre père, et cette idée vous impose malgré vous: je saurai par elle ce qui vous tourmente. — A ces mots, il me sembla que toutes les facultés expansives de mon âme se retiraient au-dedans de moi-même; tout me disait si clairement: — Il ne se doute pas du tout, pas du tout de la vérité; il ne devinera rien; il faudra passer par le supplice de ne le voir préparé à rien. Cette idée m'écrasa de tout son poids, et, ne sachant plus ni comment parler ni comment m'excuser sur mon silence, je me laissai tomber sur le parquet, avec une espèce de stupeur, comme si je disais au comte: "Abandonnez-moi, c'est tout ce qu'il me reste à désirer." Le comte me releva avec une tranquillité qui me fit mal; elle ne m'échappa pas au milieu de mon trouble même. — Au nom du ciel! dis-je après un moment de silence, ne me jugez pas; croyez que je sais apprécier votre âme: vous saurez tout un jour, et peut-être, ajoutai-je en fixant mes regards sur lui avec plus de courage, peut-être le jour où j'aurai la force de vous parler n'est-il pas loin. Il aura quelque chose d'attendrissant, dis-je, en soupirant involontairement, et vous me pardonnerez tout. Permettez-moi, en attendant, et je regardai le portrait de mon père pour m'appuyer de cette intercession, permettez-moi de vous faire une prière dont dépend mon repos: laissez-moi aller à Pise, les médecins me le conseillent; je vous écrirai de là. — Inconcevable jeune homme! me dit le comte, je ne peux vous en vouloir; et pourtant qu'est-ce qui peut excuser votre silence, vous qui connaissez toute ma tendresse pour vous? Mais je ne veux pas vous affliger davantage; partez quand vous aurez repris quelque force, et surtout tâchez de revenir plus calme. — Il m'embrassa… et nous fûmes interrompus.
Lettre XL.
Près de Connegliano, le…
J'ai passé quelques jours seul, entièrement seul, voulant éviter de me montrer au comte; j'ai fait une course dans les environs, et je t'écris d'un petit village qui est près de Connegliano, endroit charmant, mais dont le site romantique était trop riant pour moi: j'ai cherché les montagnes; leur solitude me convient mieux.
As-tu jamais entendu, Ernest, ces sources souterraines dont le bruit sourd et mélancolique se perd dans le mouvement de l'activité, et n'est point remarqué; mais le soir, quand le voyageur passe, que, fatigué, il s'assied avant d'entreprendre le chemin qu'il lui reste à faire, et que, se recueillant, il semble écouter la nature, il en est frappé, il y abandonne sa pensée, et tombe dans des rêveries profondes?
Je suis comme ces sources cachées et ignorées, qui ne désaltéreront personne, et qui ne donneront que de la mélancolie; je porte en moi un principe qui me dévore, et l'on passe à côté de moi sans me comprendre, et je ne suis bon à rien, Ernest.
Où est-il ce temps où mon coeur, plus jeune encore que mon imagination, ressemblait aux poètes qui, dans un petit espace, aperçoivent un monde entier, où un écho au dedans de moi répondait à chaque voix qui se faisait entendre, où il y avait en moi de quoi remplir tant de jours? La vie me paraissait comme une fleur d'où sortait lentement un fruit superbe; et maintenant il me semble que chacun de mes jours tombe derrière moi, comme les feuilles qui tombent vers la fin de l'automne. Tout a pâli autour de moi; et les années de mon avenir s'entassent, comme des rochers, les unes sur les autres, sans que les ailes de l'espérance et de l'imagination m'aident à passer au delà. Quoi! D'une seule émotion, d'une seule secousse, ai-je donc épuisé l'existence? On dit que le coeur de l'homme est si changeant, qu'une affection est bannie par une autre, qu'une passion s'élève à peine qu'elle voit déjà sa rivale lui succéder. Suis-je donc meilleur? ou ne suis-je qu'autre? J'ai vu tant de douleurs si passagères, que je me suis dit souvent: "Nos douleurs sont écrites sur le sable, et le vent du printemps ne trouve plus les traces de l'automne." Il est des âmes, dirais-je, plus distinguées, je le crois presque, des âmes plus susceptibles de se jeter tout entières dans une seule pensée; elles ont le privilége d'être et plus heureuses et plus misérables. Mais admire, Ernest, cette Providence, qui sait leur laisser de longs, d'ineffaçables souvenirs de leur bonheur, et les fait disparaître dans la tempête.
Et moi aussi, Ernest, enfant de l'orage, je disparaîtrai dans l'orage, je le sens; un pressentiment, que j'accueille comme un ami, me le dit; je le sentais hier lorsque, me promenant, je marchais à grands pas le long d'un précipice. Je regardais les arbres déracinés, les pierres qui roulaient, et des eaux qui se précipitaient sans repos au milieu des rochers; je vis un amandier qui paraissait comme exilé au milieu d'une nature trop forte pour lui; cependant il avait porté des fleurs que le vent vint chasser les unes après les autres dans le précipice; et je m'arrêtai, et je contemplai cette image de destruction sans éprouver de tristesse: je tombai dans une morne stupeur, et je vis, en me réveillant, que moi-même j'avais dépouillé plusieurs branches du jeune amandier et jeté une grande partie de ses fleurs dans le précipice.
Ernest, il n'est pas bon que l'homme soit seul. Sublime vérité, comme mon coeur te sent! comme, dans ma misère et ma triste solitude, je rêve à ces paroles! comme je place là son image, non pas comme ma compagne, ce serait trop de félicité, mais arrivant à moi quelquefois pour m'aider à vivre et à reprendre avec courage le fardeau de ces jours vides et languissants!
J'ai pensé souvent que les hommes passaient à travers l'amour comme à travers les années de leur jeunesse, qu'ils l'oubliaient comme on oublie une fête, et qu'un autre amour, celui de l'ambition, auquel on donne le nom de gloire, occupait l'âme tout entière. Et, moi aussi, j'ai rêvé quelquefois à la gloire, dans ces belles années où mon sommeil n'était pas troublé par des jours d'ennui et de douleur, et où mes songes étaient si beaux; je me figurais la gloire comme l'amour, s'agrandissant de tout ce qui est beau et portant en elle tout ce qui est grand. Celle que je rêvais s'occupait du bonheur de tous, comme l'amour s'occupe du bonheur d'un seul objet; elle cherchait à attendrir sans songer à étonner; elle était vertu pour celui qui la portait dans son sein, avant que les hommes l'eussent appelée gloire, et que les événements eussent servi ses beaux projets. Mais qu'a de commun la gloire avec la petite ambition de la foule, avec cette misérable prétention de se croire quelque chose parce qu'on s'agite? Si peu furent destinés à compter pour l'humanité, à vivre dans les siècles, à marcher avec leur ascendant, comme avec leur ombre, et à forcer tous les regards à se baisser! Il est une gloire cachée, mais délicieuse, dont personne ne parle; mon coeur a battu pour elle mille et mille fois; elle s'emparait de chacun de mes jours, elle en faisait une trame magnifique; je me créais une compagne, j'avais un ami, j'aimais non seulement la vertu, j'aimais aussi les hommes. Tout est fini; je ne puis plus rien ni pour moi ni pour les autres.
Je le sens, c'est moi-même qui me suis jeté sur l'écueil contre lequel je me suis brisé. Je me rappelle ces jours où je pressentais ma destinée et où l'ami que nous portons tous en nous m'avertissait du danger. C'était alors qu'il fallait fuir, et je restais; je sentais que je ne devais pas l'aimer, et j'ai voulu essayer l'amour, comme les enfants, sans mémoire et sans prévoyance, essaient la vie et ne songent qu'à jouir; je sentais que son regard, que sa voix, que son âme surtout étaient du poison pour moi, et je voulais en prendre et m'arrêter quand il serait temps. Insensé! il n'a plus été temps! Et cependant, Ernest, l'amour que je sens est grand comme la véritable gloire, il en rendrait capable; une seule de ses extases ferait renoncer à l'empire du monde; il est la félicité que les hommes aveugles poursuivent sous mille formes; il vit avec la vertu; il est beau comme elle, mais il en est la jeunesse; et ceux qui, dans un rare concours de circonstances, eurent, pour présent du ciel, des jours coulés dans cet amour, doivent être les meilleurs des hommes.
Ernest, je crois que tu ne comprendras rien à cette lettre: je laisse errer mes pensées; je confonds le passé, le présent; mes idées sont là, comme un ancien héritage qu'il faudrait mettre en ordre. Mais je n'arrangerai plus rien, je remettrai ma vie à mon Père céleste; je lui dirai: "Pardonne, ô mon Dieu! si je n'en tirai pas un meilleur parti; donne-moi la paix que je n'ai pu trouver sur la terre. Mon Père! toi qui es toute bonté, tu me donneras une goutte de cette félicité pure et divine dont tu tiens un océan dans tes mains; tu retireras de mon coeur le trouble et l'orage de la passion qui me tourmente, comme tu retires d'un mot la tempête qui a soulevé la mer. Mais laisse-moi, mon Dieu! le souvenir de Valérie, comme on voit à travers la vapeur du soir les arbres et la fontaine et le toit auprès duquel on commença la vie, et desquels nous avaient éloignés nos pas errants et nos jours chargés d'ennui."
Lettre XLI.
De la Brenta, le…
Je suis revenu depuis quelques jours; je les ai revus tous deux. Mon parti est pris, il est irrévocable; je veux partir, je suis trop malheureux. Il me méjuge, il me croit ingrat; il ne peut descendre dans mon coeur et y lire mes tourments; il ne peut me concevoir en ne voyant en moi que des contradictions perpétuelles. La douleur dans mes traits, le dégoût de la vie, qu'il n'a que trop aperçu en moi, tout lui fait croire que je suis sous la dépendance d'un caractère sombre, peut-être haineux. C'est en vain qu'il a cherché à me ramener au bonheur; toutes les apparences sont contre moi: je repousse chacun des moyens qu'il m'offre pour me distraire, et jamais je ne réponds à sa tendresse par ma confiance. Je vois que je donne du chagrin à Valérie, que ma situation afflige. Il faut donc les quitter! L'amour et l'amitié me repoussent également; tous deux je les outrage. Ne serai-je donc jamais justifié? Hélas! je mourrai content, si une seule fois Valérie se disait en versant une larme de pitié: "Il m'aima trop pour son repos!" Oui, une fois, n'est-ce pas, Ernest, quand je ne serai plus, elle le saura? Il saura aussi que je l'aimai; que l'amitié ne me trouva pas ingrat. Une fois tout sera dévoilé, quand je serai descendu dans la demeure du repos, là d'où l'effroi parle aux autres, mais où celui qui l'inspire a laissé derrière soi les passions et les douleurs. Ne t'effraie pas, Ernest, jamais je n'attenterai à ma vie; jamais je n'offenserai cet être qui compta mes jours et me donna pendant si longtemps un bonheur si pur. O mon ami! je suis bien coupable de m'être livré moi-même à une passion qui devait me détruire! Mais, au moins, je mourrai en aimant la vertu et la sainte vérité; je n'accuserai pas le Ciel de mes malheurs, comme font tant de mes semblables; je souffrirai, sans me plaindre, la peine dont je fus l'artisan, et que j'aime, quoiqu'elle me tue: je souffrirai, mais je dormirai ensuite. Je m'avancerai à la voix de l'Eternel, chargé de bien des fautes, mais non marqué par le suicide. Je ne vous épouvanterai pas, êtres chers et vertueux, ô mes parents! vous qui versâtes sur mon berceau des larmes de joie, je ne vous épouvanterai pas par l'affreuse idée que je rejetai loin de moi ce beau présent de la vie, que Dieu vous permit de me faire, et que vous avez encore si fidèlement embelli d'innocents plaisirs, de belles leçons, de grandes espérances. Je vous bénis d'avoir gravé dans mon coeur les saints préceptes d'une religion que le bonheur me fit aimer, que le malheur me rend encore plus nécessaire, qui me donne le courage de souffrir. Sur le froid rivage de la vie écoulée, au bord de ce sombre passage qu'il faut que chacun franchisse, que reste-t-il à celui qui n'a rien cru? En vain son regard se tourne vers le passé, il ne peut plus le recommencer; il n'a pas non plus ces ailes merveilleuses de l'espérance qui le portent vers l'avenir. Ainsi, les plus grandes, les plus consolantes pensées de l'homme ne le bercent pas sur le bord de la tombe!
Lettre XLIII.
De la Brenta, le…
Je viens de passer une soirée terrible! A peine ai-je la force de respirer. Je ne puis cependant rester tranquille; tout mon sang est en mouvement; il faut que je t'écrive. Je lui ai dit que je partais; elle en a été affectée, très-affectée, Ernest. Nous avons dîné seuls, le comte étant parti. Je me sentais plus malade qu'à l'ordinaire; elle l'a remarqué: elle m'a trouvé si pâle! Elle s'est alarmée d'une toux que j'ai depuis quelque temps et que j'attribue aux suites de ma dernière maladie. J'ai pris de là occasion de lui dire que les bains de Pise me seraient nécessaires; on me les a conseillés en effet. Elle m'a regardé avec intérêt. — Que ferez-vous à Pise? m'a-t-elle dit. Vous y serez seul, tout seul, et vous savez combien vous vous livrez déjà ici à une solitude qui ne peut que vous être dangereuse. — Nous nous étions levés de table, et j'étais passé avec elle dans le salon. — Ne partez pas, Gustave, m'a-t-elle dit; vous êtes trop malade pour pouvoir être seul: vous avez besoin d'amitié; et où en trouverez-vous plus qu'ici? — En disant cela, je voyais des larmes dans ses yeux; je tenais les mains sur mon visage, et je voulais lui cacher le profond attendrissement que me causaient ses paroles. — N'est-ce pas, m'a-t-elle répété, vous ne partirez pas? — Je l'ai regardée. — Si vous saviez combien je suis malheureux, combien je suis coupable, ai-je ajouté à voix basse, vous ne m'engageriez pas à rester! — Pour la première fois j'ai lu de l'embarras dans ses yeux: il m'a semblé la voir rougir. — Partez donc, m'a-t-elle dit d'une voix émue; mais ressaisissez-vous de vous-même; chassez de votre âme la funeste… — Elle s'est arrêtée. — Revenez ensuite, Gustave, jouir du bonheur que tout promet à votre avenir. — Du bonheur! dis-je, il ne peut plus en exister pour moi! — Je me promenais à grands pas; l'agitation que j'éprouvais, l'affreuse idée de la quitter peut-être pour jamais, aliénait ma raison: j'ai dû l'effrayer. Craignait-elle un aveu qu'elle pouvait enfin deviner? Elle s'est levée, elle a sonné: je me suis mis à la fenêtre pour que le valet de chambre qui est entré ne me vît pas. Elle lui a demandé d'une voix altérée: — Où est Marie? Dites-lui de m'apporter son ouvrage et le métier; nous travaillerons ensemble. Vous me lirez quelque chose, Gustave. — Je n'ai rien répondu. — Gustave, a-t-elle répété quand le valet de chambre a été sorti, soyez plus calme. — Je le suis tout à fait, ai-je répondu en contraignant ma voix et en m'avançant vers elle. — Elle a jeté un cri. — Qu'avez-vous, Gustave? du sang!… — Et sa frayeur l'a empêchée de parler. Effectivement mon front saignait. J'avais été si affecté de ce qu'elle appelait Marie, si peiné de cette espèce de défiance, que, pendant qu'elle donnait cet ordre, appuyant brusquement ma tête contre la fenêtre, je m'étais blessé. — Votre pâleur, vos regards, votre voix, tout est déchirant. O Gustave! ô mon cher ami! dit-elle en posant son mouchoir sur mon front et prenant mes mains, ne m'effrayez pas ainsi! — Ne me montrez donc plus cette… (je n'osais dire défiance, je n'osais m'avouer qu'elle me devinât), cette froideur, dis-je. Valérie! songez que je vous quitte, et pour jamais! — D'où vous viennent ces funestes idées? — De là, dis-je en montrant mon coeur; elles ne me trompent point: ne me refusez donc pas encore quelques moments. — Et je tombai à genoux devant elle, j'embrassai ses pieds: elle se baissa, et le portrait du comte s'échappa de son sein… Je ne sais plus ce qui m'arriva: l'agitation que j'avais éprouvée avait fait couler le sang de ma blessure; et la terrible émotion que je ressentais dans cet instant où j'allais peut-être lui dire que je l'aimais me fit trouver mal. Quand je revins à moi, je vis la comtesse et Marie me prodiguer leurs soins; elles me faisaient respirer des sels; elles n'avaient osé appeler personne. Ma tête était appuyée contre un fauteuil qu'elles avaient renversé; Valérie, à genoux auprès de moi, tenait sur mon front son mouchoir imbibé d'eau de Cologne, et une de mes mains était dans les siennes. Je la regardai stupidement jusqu'à ce que ses larmes, qui coulaient sur moi, me tirèrent de cet état. Je me levai, je voulus lui parler; elle me conjura de me taire: elle mit sa main sur ma bouche, me fit asseoir sur un fauteuil, et se plaça à côté de moi. — Valérie… dis-je, voulant la remercier de ses soins, que je commençais à comprendre, car je me rappelai alors que je m'étais trouvé mal. Elle me fit signe de me taire. — Si vous parlez, dit-elle, il faut que je vous quitte. — Je lui promis d'obéir. Elle m'a tendu la main avec un regard angélique de bonté et de compassion, et, voyant que je voulais parler, elle a ajouté: — J'exige absolument que vous ne disiez rien, et que vous vous tranquillisiez. — Elle s'est assise au piano; là, elle a chanté un air d'un opéra de Bianchi, dont voici à peu près les paroles, traduites de l'italien: Rendez, rendez le repos à son âme; son coeur est pur, mais il est égaré. J'entendais des larmes dans sa voix, si l'on peut parler ainsi. Enfin elle a été entraînée par ses pleurs, et a rejeté sa tête sur le fauteuil. Je m'étais levé, et, au lieu de lui témoigner avec transport l'ivresse que j'éprouvais en pensant qu'elle m'avait deviné et qu'elle me plaignait, un saint et religieux frémissement, que sa douleur me causait, m'arrêta. Si elle se reprochait son excessive sensibilité; si, tourmentée par une pitié trop vive, elle souffrait plus qu'aucune autre femme, irais-je jeter sur sa vie la douleur et le reproche?… Mais bientôt, entraîné par la violence de ma passion, oubliant tout, concentrant le reste de mon avenir dans ce court et ravissant instant où je lui dirais: — Je t'aime, Valérie; je meurs pour m'en punir! — je m'élançai à ses genoux, que je serrai convulsivement. Elle me regarda d'un air qui me fit frissonner, d'un air qui arrêta sur mes lèvres mon criminel aveu. — Levez-vous, me dit-elle, Gustave, ou vous me forcerez à vous quitter. — Non, non, m'écriai-je, vous ne me quitterez pas! Regardez-moi, Valérie; voyez ces yeux éteints, cette pâleur sinistre, cette poitrine oppressée, où est déjà la mort, et repoussez-moi ensuite sans pitié; refermez sur moi ce tombeau où je suis déjà à moitié descendu! Vous entendrez pourtant mon dernier gémissement; partout, Valérie, il vous poursuivra. — Que voulez-vous que je fasse? dit-elle en tordant ses mains. Mon amitié ne peut rien; ma pitié ne peut pas vous tranquilliser; votre délire insensé me trouble, m'effraye, me déchire… Je sens, oui, je sens que je ne dois pas être la confidente d'une passion… — Elle s'arrêta. — Gustave, me dit-elle avec un accent d'inexprimable bonté, ce n'était pas moi qu'il fallait choisir; c'était lui, lui, cet homme estimable, celui qui tient ici-bas la place de votre père. Pourquoi m'avez-vous empêchée de lui parler? Pouvez-vous le craindre? — Elle détacha son portrait. — Regardez-le, emportez-le, Gustave; il est impossible que ces traits, qui appartiennent à la vertu, ne calment pas votre âme. — Je repoussai de la main le portrait. — Je suis indigne, m'écriai-je avec un sombre désespoir, je suis indigne de sa pitié! — Je la regardai; la mort était dans mon âme: ma raison n'était revenue que pour me montrer que Valérie ne m'avait pas compris ou ne voulait pas me comprendre; et les plus affreux sentiments étaient en moi et m'agitaient. — Ne me regardez pas ainsi, Gustave, mon frère, mon ami! — Ces noms si doux me sauvèrent. J'étais toujours à ses genoux; je cachai ma tête dans sa robe, et je pleurai amèrement. Elle m'appela doucement; ses yeux étaient remplis de larmes; ses regards étaient tournés vers le ciel; ses longs cheveux s'étaient défaits et tombaient sur ses genoux. — Valérie, lui dis-je, un seul instant encore! C'est au nom d'Adolphe, d'Adolphe que j'ai tant pleuré avec vous (à ces mots, ses larmes coulèrent), que je vous demande d'exaucer ma prière. — Elle fit un signe comme pour me dire oui. — Eh bien! figurez-vous un instant que vous êtes la femme que j'aime… que j'aime comme aucune langue ne peut l'exprimer… Elle ne répond pas à mon amour; vous ne devez donc point avoir de scrupule… Je ne vous dirai rien; je vous écrirai son nom; et l'on vous remettra, après ma mort, ce nom, qui ne sortira pas de mon coeur tant que je vivrai. Valérie, promettez-moi, si mon repos éternel vous est cher, de penser quelquefois à ce moment, et de me nommer, quand je ne serai plus, à celle pour qui je meurs, d'obtenir mon pardon, de répandre une larme sur mon tombeau… Un instant encore, Valérie; c'est pour la dernière fois de ma vie que je vous parle peut-être. — Cette idée affreuse glaça mon sang; ma tête tomba sur ses genoux. Une sueur d'angoisse, qui coulait de mon front, se mêlait à mes pleurs amers; mais j'éprouvais une volupté secrète en sentant ses cheveux recevoir mes larmes et les siennes tomber sur ma tête. Elle la pressa de ses mains, puis la souleva. — Gustave, me dit-elle d'un ton solennel, je vous promets de ne jamais oublier ce moment; mais vous, promettez-moi aussi de ne me plus parler de cette passion, de ne plus me montrer ce délire insensé, de vous vaincre, de ménager votre santé, de conserver votre vie, qui ne vous appartient pas, et que vous devez à la vertu et à vos amis. — Sa voix s'émut; elle me tendit les mains en disant: — Valérie sera toujours votre soeur, votre amie. Oui, Gustave, vous jouirez longtemps encore du bonheur que la mère d'Adolphe désire si ardemment pour vous. — Elle souleva mes mains avec les siennes vers le ciel, et y envoya le plus touchant des regards. — Vous êtes un ange! lui dis-je, le coeur déchiré de douleur, et cédant à son ascendant suprême, qui m'ordonnait de paraître calme: ne m'abandonnez jamais! — Elle voulut relever ses cheveux. — Pensez quelquefois, dis-je en joignant les mains, pensez, quand vous toucherez ces cheveux, aux larmes amères du malheureux Gustave! — Elle soupira profondément.
Elle s'était approchée de la fenêtre; elle l'ouvrit. Le jour baissait. Nos regards errèrent longtemps, sans nous rien dire, sur les nuages que le vent chassait, et qui se succédaient les uns aux autres, comme les sentiments tumultueux s'étaient succédé dans mon âme durant cette journée. Il faisait froid pour la saison; le vent, qui avait passé sur les montagnes couvertes de neige, soufflait avec violence; il secouait les arbres qui étaient devant la fenêtre, et des feuilles tombèrent près de nous. Je frissonnai; un mélancolique souvenir me fit penser aux fleurs du cimetière qui couvrirent Valérie, et à ces feuilles qui annonçaient l'automne et tombaient au soir de ma vie. Cette journée était la dernière que je passais auprès d'elle; j'étais résolu à partir, je le sentais; j'avais pris à jamais congé d'elle… et du bonheur! Je m'étonnais d'être aussi calme; rien ne m'agitait plus; la vie et ses espérances étaient derrière moi; tout était fini; mais j'emportais avec moi, dans la nouvelle patrie que bientôt j'allais habiter, la tendre affection de Valérie; elle était ma soeur, ma meilleure amie ici-bas; j'en étais sûr. Pardonne, Ernest, pardonne! Le ciel, pour dédommager les femmes des injustices des hommes, leur donna la faculté d'aimer mieux. Je n'avais pas blessé sa délicatesse; je n'avais même jamais désiré qu'elle fût à moi. Si, entraîné par une passion fougueuse, j'avais été au moment de la lui avouer, était-ce avec la moindre idée qu'elle pût y répondre? N'avais-je pas aussi, à quelques instants près d'un délire involontaire, toujours senti que le comte la méritait mieux? L'avais-je jamais enviée à cet ami? Voilà quelles étaient mes réflexions; et si, avant cette soirée, je n'avais pas si bien senti la nécessité de m'éloigner d'elle, si ma résolution n'avait pas été commandée par un devoir aussi sacré, je crois que je serais resté calme et résigné, tant j'étais loin de ces mouvements orageux qui m'avaient rendu si malheureux!
Valérie rompit enfin le silence: — Vous nous écrirez; nous saurons tout ce que vous ferez; vous aurez bien soin aussi de votre santé, n'est-ce pas, Gustave? Et elle posa sa main sur mon bras. Marie passa devant la fenêtre, et elle dit à sa maîtresse: — Il fait bien froid, madame; vous êtes vêtue trop légèrement. — En même temps, elle lui donna un bouquet de fleurs d'oranger. Valérie le partagea; elle m'en donna la moitié, et soupira. — Personne, dit-elle, désormais n'aura soin comme vous des fleurs de Lido; cela m'attristera bien d'y aller seule. Sa voix s'altéra; elle se leva précipitamment, et gagna la porte de sa chambre; je la suivis: elle me tendit la main; j'y portai mes lèvres. — Adieu, Valérie! adieu pour bien longtemps!… O Valérie! encore un regard, un seul, ou je croirai que je ne vous retrouverai plus nulle part! — Effectivement, une angoisse superstitieuse me poursuivait. Elle me regarda, et je vis les pleurs qu'elle avait voulu me cacher; elle tâcha de sourire. — Adieu, Gustave, adieu; je ne prends pas congé de vous, j'ai encore mille choses à vous dire.
Elle tira la porte, et je tombai dans un fauteuil, terrassé par ce bruit comme si l'univers se fût anéanti. Je ne sais combien de temps je restai dans cet état: ce ne fut qu'aux coups réitérés d'une pendule qui m'annonçait qu'il était tard que je me levai; l'obscurité la plus profonde m'environnait. Je n'avais souffert qu'au premier moment où la porte se ferma. Je me réveillai comme d'un songe: je me sentais fatigué; je descendis dans la cour pour gagner ma chambre. J'aperçus, en passant, de la lumière dans la remise, et je vis un des garçons de la maison nettoyer une voiture; il sifflait tranquillement en travaillant. Je m'arrêtai, je le regardai. C'était ma voiture qu'on avait amenée. Le coeur me battit; mon calme et ma stupeur disparurent également: je n'étais plus soutenu par la vue de Valérie. L'amour le plus infortuné, en présence de l'objet aimé, est bien moins malheureux: il s'enveloppe de cette magie de la présence; ses souffrances ont du charme, elles sont remarquées. Mais alors toute la douleur de la séparation vint me saisir; je me sentais défaillir en regardant cette voiture qui m'entraînerait loin d'elle! il n'y avait pas jusqu'à cet homme qui sifflait si tranquillement qui ne me fît mal; j'enviais son repos, il me semblait qu'il insultait à l'horrible tourment qui m'agitait. Je courus à ma chambre; je me jetai par terre, frappant ma tête contre le plancher, et répétant en gémissant le nom de Valérie. Hélas! me disais-je, elle ne m'entendra donc plus jamais! Erich, le vieux Erich entra. Ce n'était pas la première fois qu'il m'avait vu dans cet état violent: il me gronda. Je feignis de me jeter sur mon lit pour le renvoyer; je passai plusieurs heures dans la plus violente agitation, et je résolus de t'écrire. Je retrouvai dans ma tête toutes les situations douloureuses de cette journée; cela me calmait: il est si doux de donner au moins une idée du trouble qui nous détruit! Et quand je pense que mon Ernest, le meilleur des amis, le plus sensible des hommes, me plaindra, je prie le Ciel de le récompenser du charme que cette idée verse dans mon coeur flétri.
A cinq heures du matin.
Je l'ai revue, Ernest, je l'ai revue encore une fois, par une des combinaisons les plus singulières, cette nuit même. Tu ne le conçois point, n'est-ce pas? Après t'avoir écrit, j'ai mis en ordre tout ce qui me restait à arranger. J'avais destiné un petit cadeau à Marie et à quelques personnes de la maison; j'avais cacheté une lettre pour le comte, une lettre bien touchante, dans laquelle je lui demandais pardon de tous les torts que j'avais pu avoir envers lui; je le priais de me pardonner mon prompt départ; je lui disais que j'espérais me justifier un jour à ses yeux de toutes mes apparentes bizarreries, je le conjurais de m'aimer toujours, en lui disant que sans cette amitié je serais bien misérable. Enfin, après avoir terminé, je m'étais assis sur une chaise, tout habillé, attendant et redoutant l'heure où je devais partir, mais déterminé à ce départ, que je regardais comme l'unique fin à mes tourments. J'étais dans cet état horrible d'angoisse et d'anxiété, si difficile à dépeindre, quand je vis une des fenêtres en face de moi trop vivement éclairée pour qu'il n'y eût pas à cela quelque chose d'extraordinaire: c'était une chambre habitée par une jeune Italienne, depuis peu dans la maison, et qui y couchait pour être à portée de Valérie, dont la chambre à coucher n'était séparée de celle-là que par un cabinet. Je vole, je traverse la cour, je monte l'escalier, tout dormait encore: je pousse la porte, je vois la jeune Giovanna, tout habillée, endormie sur une table, et auprès d'elle son lit, dont les rideaux étaient tout en flammes. Elle ne se réveille pas; elle avait le sommeil qu'on a à seize ans, lorsqu'on n'a pas encore passé par quelque passion malheureuse. J'ouvre les fenêtres pour faire sortir la fumée; j'arrache les rideaux; par bonheur, Valérie s'était baignée dans cette chambre; j'éteins le feu avec l'eau de la baignoire, en faisant le moins de bruit possible. Je craignais que Giovanna ne s'éveillât et ne jetât un cri qui pouvait être entendu par la comtesse: je l'éveille doucement, et lui montre les suites de son imprudence. Elle se met à pleurer, en disant qu'elle ne faisait que de s'endormir; qu'elle avait écrit à sa mère et posé ensuite la lumière près du lit pour se coucher, et qu'elle ne comprenait pas encore comment elle s'était endormie sur cette table. Pendant qu'elle parlait, j'achève d'éteindre le feu, qui avait déjà gagné les matelas; je passe dans le petit corridor, pour m'assurer si la fumée n'y avait pas pénétré. A peine avais-je mis les pieds dans ce corridor, qu'un désir insurmontable de voir encore un instant Valérie s'empara de mon âme: j'avais vu sa porte entr'ouverte. Elle dort, me dis-je; personne ne le saura jamais, si Giovanna l'ignore. Je la verrai encore une fois; je resterai à la porte du sanctuaire que je respecte comme l'âme de Valérie. Il ne fallait qu'un moyen pour éloigner pour quelques instants la jeune Italienne; j'y parviens. Je m'approche en tremblant du corridor; je m'arrête, effrayé de l'horrible idée que Valérie pouvait se réveiller. Je veux retourner sur mes pas… mais mon désir de la voir était si violent!… Je la quitte peut-être pour jamais! Ah! je veux lui dire encore une fois que c'est elle que j'aime! Si Valérie me voit, je ne supporterai pas son courroux, j'enfoncerai un poignard dans mon coeur. Ma tête égarée me présentait confusément et ce crime et son image. Je me glisse dans la chambre; elle était éclairée par une veilleuse, assez pour me faire voir Valérie endormie: la pudeur veillait encore auprès d'elle; elle était chastement enveloppée d'une couverture blanche et pure comme elle. Je contemplai avec ravissement ses traits charmants: son visage était tourné de mon côté; mais je ne le voyais que peu distinctement. Je lui demandai pardon de mon délit; je lui adressai les paroles de l'amour le plus passionné. Un songe paraissait l'agiter. Que devins-je! ô moment enchanteur! quelle ivresse tu me donnas!… Elle prononça… Gustave!… Je m'élançai vers son lit; le tapis recélait mes pas mal assurés. J'allais couvrir de mes baisers ses pieds charmants, tomber à genoux devant ce lit qui égarait ma raison, quand tout à coup elle prononça cet autre mot qui doit finir ma destinée… elle dit d'une voix sinistre… la mort!… et se retourna de l'autre côté. La mort! répétai-je; hélas! oui, la mort seule me reste! Tu rêves à mon sort, ô Valérie! dis-je à voix basse et me mettant doucement à genoux, reçois mon dernier adieu; pense à moi; songe quelquefois au malheureux Gustave, et dans tes rêves, au moins, dis-lui qu'il ne t'est pas indifférent! Je ne voyais pas ses traits; une de ses mains était hors de son lit; je la touchai légèrement de mes lèvres, et je sentis encore son anneau. Et, toi aussi, toi qui me sépares d'elle à jamais, je te donne le baiser de paix, je te bénis, quoique tu m'ouvres la tombe… Et mes larmes couvraient sa main. Tu l'unis à l'homme que je ne cesserai d'aimer, qui la rend heureuse; je te bénis! dis-je. Et je me levai, calmé par cet effort. Encore un regard, Valérie, un regard sur toi, que j'imprime encore une fois tes traits dans mon coeur! que j'emporte cette douce image de ton repos, de ton sommeil innocent, pour m'encourager à la vertu quand je serai loin de toi!
J'allai prendre la veilleuse; je m'approchai du lit. O douce et céleste image de virginité, de candeur! Sa main était toujours hors du lit; l'autre était sous une de ses joues, ainsi que dorment les enfants: cette joue était rouge, tandis que celle qui était de mon côté était pâle, emblème du songe dont la moitié me parut si douce, tandis que l'autre était si sinistre. Les draps l'enveloppaient jusqu'à son cou; et ses formes, pures comme son âme, ne se trahissaient que comme elle, légèrement, en se voilant de modestie. O Valérie! que l'amour s'accroît de ces magiques liens dont l'enlacent la pudeur et la pureté morale! Jamais le plus séduisant désordre ne m'eût ainsi troublé!… jamais il n'eût rempli tout mon être d'une aussi douce volupté! Comme je t'idolâtrais! comme je serais mort pour un seul des plus chastes baisers pris sur tes lèvres, qui semblaient languir! Oui, tu paraissais triste, ma Valérie, et je n'en étais que plus ivre… J'ai pu m'éloigner de toi!… je t'ai respectée, ô Valérie! tiens-moi compte de ce sublime courage, il anéantit toutes mes fautes!
Bientôt il me sembla entendre les pas de la jeune Italienne; j'allai à sa rencontre; je me précipitai dans la cour, dans le jardin, cherchant à respirer, à me calmer; le jour commençait à poindre, le vent frais du matin s'était levé; une lisière d'or courait le long de l'horizon, à l'orient, et annonçait l'aurore. Les feuilles de l'acacia, fermées pendant la nuit, commençaient à s'ouvrir; des aigles privés et nourris dans la maison sortaient de leurs creux; les oiseaux s'élevaient dans les airs, et de jeunes mères quittaient leurs nids. Toutes ces images m'environnaient; toutes me peignaient la vie, qui recommençait partout, et qui s'éteignait en moi. Je m'assis sur les marches de l'escalier qui donne sur le jardin; les alouettes papillonnaient sur ma tête, et leur chant si gai, si joyeux, m'arracha des larmes: j'étais si faible, si oppressé, ma poitrine semblait être allumée, tandis que mon coeur frissonnait, et que mes lèvres tremblaient. J'essayai de reposer un moment, ce fut en vain. Je restai quelque temps couché sur ces marches que nous avions descendues si souvent ensemble. Enfin je me levai, et, passant près du salon où nous avions été la veille, je voulus emporter l'air qu'avait chanté Valérie. Le jour était entièrement venu, et le duo si touchant de Roméo et Juliette tomba sous ma main. Tout devait donc se réunir pour enfoncer dans mon coeur ces scènes de douleur et de regret! Et ce morceau de musique me ramena tout entier à la séparation qui m'était si affreuse. Il n'y avait pas jusqu'au chant des alouettes qui ne me fît penser à ce moment déchirant où Roméo et Juliette se quittent. Je restai accablé d'une sombre douleur, et je me traînai chez moi, d'où je t'écris encore. Je n'ose te dire l'espoir caché de mon coeur! Ignorera-t-elle toujours ce que je souffre? Il me serait si affreux qu'il ne restât sur la terre aucune trace de ces douleurs! Au moins, en t'écrivant, je laisse un monument qui vivra plus que moi. Tu garderas mes lettres: qui sait si une circonstance, qu'aucun de nous ne peut prévoir, ne les lui fera pas une fois connaître? Mon ami, cette idée, quelque invraisemblable qu'elle me paraisse, m'anime en t'écrivant, et m'empêche de succomber sous le poids de la fatigue et du chagrin qui me consume.
Lettre XLIII.
De la chartreuse de B., le…
C'est ici, c'est près d'une austère retraite, d'où sont bannies les passions, les folles agitations de ce monde, que j'ai voulu essayer de me reposer. J'ai obtenu une chambre dans une maison d'où l'on a la vue du couvent.
Je me sens plus calme, Ernest, depuis que j'ai pris la résolution d'écarter de moi tout ce qui a rapport à cet amour insensé. Je veux, s'il est possible, sauver les derniers jours de cette existence si agitée, et, ne pouvant les passer dans le calme, les remplir au moins de résignation.
Comme je me parais petit à moi-même, au milieu de cette enceinte consacrée aux plus sublimes vertus! Les pensées de l'amour me paraissent un délit, ici où tous les sens sont enchaînés, où les plaisirs les plus permis dans le monde n'osent se montrer; où l'âme, détachée des liens les plus naturels, ne se permet d'aimer que les plus sévères devoirs.
Je viens de lire la vie d'un saint que j'ai trouvée dans une des armoires de ma chambre. Ce saint avait été homme, il était resté homme: il avait souffert; il avait jeté loin de lui les désirs de ce monde, après les avoir combattus avec courage. Il s'était fait dans son coeur une solitude où il vivait avec Dieu. Il n'aimait pas la vie, mais il n'appelait pas la mort. Il avait exilé de ses pensées toutes les images de sa jeunesse, et élevé le repentir entre elles et ses années de solitude. Il croyait entendre quelquefois les anges l'appeler, quand, durant les nuits, il marchait les pieds nus dans les vastes cloîtres de son couvent. S'il eût osé, il eût désiré mourir. Il travaillait tous les jours à son tombeau, en pensant avec joie qu'il ne léguerait à la terre que sa poussière, et il espérait, mais en tremblant, que son âme irait dans le ciel. Il vivait dans cette chartreuse en 1715; il mourut, ou plutôt il disparut, tant sa mort fut douce. On arrosa de larmes sa dépouille mortelle; et chacun crut voir son existence attristée, parce que la douce sérénité, les regards consolants, la bienveillante bonté du père Jérôme étaient enlevés à la terre.
Après cela, Ernest, n'avons-nous pas honte de parler de nos douleurs, de nos combats, de nos vertus?
Depuis longtemps je désirais voir cette chartreuse, cette pensée sévère de saint Bruno, confiée au mystère et au silence, qui est cachée comme un profond secret sur ces hauteurs. Là vivent des hommes qu'on nomme exaltés, mais qui font du bien tous les jours à d'autres hommes; qui changèrent un terrain inculte, le couvrirent d'industrie, d'ateliers utiles, et remplirent le silence des bénédictions du pauvre. Quelle idée sublime et touchante que celle de trois cents chartreux vivant de la vie la plus sainte, remplissant ces cloîtres si vastes, ne levant leurs mélancoliques regards que pour bénir ceux qu'ils rencontrent, peignant dans tous leurs mouvements le calme le plus profond, disant avec leurs traits, avec leurs voix, que l'agitation ne frappe jamais, qu'ils ne vivent que pour ce Dieu si grand, oublié dans le monde, adoré dans leur désert! Oh! comme l'âme est émue! comme elle est pénétrante, la voix de la religion, qui s'est réfugiée là, qui descend dans les torrents et frémit dans les cimes de la forêt, qui parle du haut de la roche escarpée, où l'on croit voir saint Bruno lui-même, fondant sa chapelle et méditant sa sévère législation! Oh! qu'il connut bien le coeur de l'homme, qui se fatigue de délices et s'attache par les douleurs, qui veut plus que du plaisir, et cherche ces grandes, ces profondes émotions qui émanent du sein de Dieu et ramènent l'homme tout entier dans les pensées de l'éternité!
Il est impossible de décrire ce que j'éprouvais: j'étais heureux de larmes, de profond recueillement et d'humilité; je me prosternai devant cet Etre si grand qui appela ces scènes magnifiques de la nature, imprima tour à tour aux formes du monde la majesté et la riante douceur; appela aussi l'homme pour qu'il sentît et désirât sentir davantage; forma ces âmes ardentes et tendres, et leur confia tous ses secrets, ignorés des hommes légers. Que de voix, me disais-je, se sont éteintes dans ces déserts! que de soupirs ont été envoyés au delà de cet horizon borné, là où habite l'infini! Je voyais ces traits où siégeait la mélancolie, où l'espérance avait survécu aux orages pour répandre la sérénité; je les voyais garder leur tranquille expression au milieu des changements des saisons et de la nature; ces mains flétries se joignaient aux pieds de ces croix saintement placées dans la solitude. Là fléchissaient péniblement des genoux affaissés par l'âge; là coulaient des larmes que séchait quelquefois le vent âpre du sombre hiver; ici un écho religieux murmurait les douleurs et les espérances du chrétien; et plus loin, sur ce rocher stérile, abandonné de la nature, où tout est mort, où tout est froid comme le coeur de l'incrédule, à travers ces ronces suspendues sur le torrent, au milieu de ces hauteurs inanimées qui ne voient rouler que de noirs orages, là, peut-être, le long, l'ineffaçable remords appelait sa victime: marquée par lui, elle ne pouvait lui échapper; elle venait, le front baissé, l'oeil ombragé, le visage sillonné, elle venait, et son sein déchiré se brisait sur la pierre, et sa voix expirante disait sourdement à cette froide pierre quelque forfait inconnu.
Que j'ai vécu ici, Ernest! combien j'y ai pensé! J'ai vu hier un orage: le tonnerre, avec sa terrible voix, parcourut toutes ces montagnes, se répéta, gronda, éclata avec fureur; les voûtes silencieuses tremblèrent; je voyais le cimetière couvert de noires ténèbres; le ciel obscurci laissait à peine entrevoir tous ces tombeaux, où dormaient tant de morts. Je passai devant la chapelle où on les déposait avant de les enterrer, où se fermait sur eux le cercueil creusé par eux-mêmes: il me semblait que j'entendais ce chant mélancolique des religieux, ces saintes strophes qui les conduisaient à la terre de l'oubli. J'aimais à tressaillir, et j'envoyais ma pensée en arrière. Au milieu de ces scènes terribles et attendrissantes, le ciel se dégagea de ses sombres nuages; le soleil reparut, et visita, à travers les vitres antiques, cette chapelle de la mort: les inscriptions du cimetière reparurent à sa clarté, et les hautes herbes, affaissées par la pluie, se relevèrent.
Un oiseau, fatigué par les vents, qui l'avaient apparemment chassé jusque sur ces hauteurs, vint s'abattre sur le cimetière. Ainsi, pensai-je, peut-être, dans la saison des fleurs, vient s'égarer quelquefois un rossignol: il cherche en vain une rose jeune comme lui ou l'arbuste qui la porte; mais la fleur de l'amour est exilée de ces lieux comme l'amour lui-même: le chantre de la volupté vient s'asseoir sur une tombe, et soupire sa tendresse sur le territoire de la mort. Hélas! peut-être cette pierre couvre-t-elle un coeur qui eut aussi un printemps; peut-être, avant d'avoir servi ce Dieu qui remplit son âme du saint effroi du monde, l'adora-t-il comme le Dieu qui créa l'amour et le donna à la terre; mais bientôt, comme l'oiseau, battu par les vents, battu par l'orage des passions, il est venu se réfugier sur ces hauteurs, et, fatigué de la vie, il a voulu commencer l'éternité en oubliant tout ce qui tenait au monde.
Ernest, Ernest! il n'est aucun endroit sur la terre inaccessible à cette funeste passion: ici, ici même, où tout la réprouve, où tout devrait l'épouvanter, elle sait encore trouver ses victimes et les traîner à travers tous ses supplices. En vain la nature sévère veut-elle effrayer l'amour et le repousser par sa sauvage âpreté; en vain la religion menaçante élève-t-elle partout de saintes barrières, appelle-t-elle la pénitence, le jeûne, les images du trépas, les tourments de l'enfer; en vain les tombeaux parlent et s'ouvrent de tous côtés; en vain la pierre insensible est-elle animée du pieux verset qui montre à l'homme la longue récompense de la vertu: ce passager d'un moment ne sait pas triompher de lui; il est encore atteint ici même par ce terrible ascendant; il partage ici même sa fugitive existence entre d'inutiles remords et de vaines résolutions; il dispute à la mort, à la sombre nature, à son corps flétri d'abstinences, à la menaçante éternité, il dispute un sentiment à la fois délice et fléau de sa vie; il jette un long et douloureux regard sur de funestes erreurs; il tressaille, se trouble et garde de son souvenir une coupable volupté qu'il aime encore, qu'il nourrit dans son sein.
Ecoute, Ernest, et frémis. Hier je me promenais, ou plutôt je parcourais d'un pas inégal les environs de la chartreuse: la lune enveloppait d'un crêpe mélancolique et le couvent, et les arbres, et le cimetière; l'orfraie seul interrompait de son cri sinistre la tranquillité de la nuit. Une croix s'est présentée à ma vue; elle était sur une hauteur que j'ai gravie. Je me suis assis; j'ai regardé longtemps le ciel et l'étoile du soir, que j'avais vue souvent de la maison que j'habitais avec Valérie.
Des gémissements m'ont frappé; je me suis levé; j'ai vu près de la croix, et, à moitié caché par un arbre, un religieux le visage couché contre terre. Sa voix plaintive, ses accents déchirants n'osaient peut-être monter vers le séjour de la paix; la terre les engloutissait. Mon coeur a tressailli; j'ai cru reconnaître des maux trop bien connus. Je n'ai osé l'interrompre, mais j'ai pleuré sur lui en m'oubliant moi-même.
Son long silence m'a effrayé. J'ai osé l'approcher; je l'ai soulevé. La lune éclairait son visage pâle; ses traits flétris étaient encore jeunes, sa voix l'était aussi. Il m'a d'abord considéré comme s'il sortait d'un rêve; puis il m'a dit: — Qui es-tu? souffres-tu aussi? — Je l'ai pressé contre mon sein, et mes larmes sont tombées sur ses joues arides. — Tu pleures, a-t-il dit, tu es sensible. Je te remercie, a-t-il ajouté d'une voix tranquille. — Son regard m'a effrayé; ses gestes, son agitation me frappaient et contrastaient avec sa voix, qui paraissait étrangère à son âme, et qui semblait s'être séparée de sa douleur.
Je lui ai demandé qui il était. — Qui je suis?… a-t-il dit, en paraissant vouloir se rappeler quelque chose. — Puis il m'a montré son habit: — Je suis un infortuné! mon histoire est courte. Je suis Félix. On m'avait donné ce nom, on se plaisait à croire que je serais heureux: c'était en Espagne qu'on croyait cela; mais, dit-il en secouant la tête et respirant péniblement, on s'est trompé. Le bonheur n'a pu demeurer là; les méchants m'ont tué là! — Et il frappa son coeur d'une manière qui me déchira. — Quel mal, dis-je, vous a-t-on donc fait? — Oh! Il ne faut pas en parler; il faut oublier ici, me dit-il en regardant la croix et joignant ses mains, il faut tout oublier ici, car il faut pardonner. — Il a voulu s'en aller; je l'ai retenu. — Que veux-tu de moi? a-t-il dit. Il est tard, et, quand le matin viendra, il faut que j'aille au choeur, et avant ne faut-il pas que je dorme? Tu ne sais pas qu'alors je suis quelquefois heureux, oh! bien heureux! Je vois alors les plaines de Valence, des haies de fleurs de grenade… Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas mon plus grand bonheur (et il se pencha vers mon oreille). Je n'ose te parler de Laure… (il frissonna). Elle n'est pas morte dans mes rêves, mais, quand je veille, elle est morte! — Il jeta un cri déchirant et se tut.
O Ernest! je ne me plaignis plus; ma douleur s'arrêta devant une douleur mille fois plus terrible: tu vis, m'écriai-je; tu vis, Valérie! O ciel! conserve-la; conserve aussi ma raison pour te bénir! Et puis, me retournant vers le malheureux Félix, je le serrai dans mes bras: muet par l'excès de la pitié, je ne trouvai aucun son, aucune parole digne de son malheur. — Ne dis à personne, je t'en prie, que je t'ai parlé de Laure; ici c'est un grand péché; j'ai voulu l'expier tous les jours, mais j'aime malgré moi; et quand je veux penser au ciel, au paradis, je pense que Laure y est; et quand je viens ici la nuit, car depuis que je suis… tu sais bien comment, dit-il en montrant sa tête, on me permet tout. Je sors du couvent par cette petite porte; j'ai une clef, car je crains de troubler les frères dans leur sommeil; je pleure, c'est un scandale… Eh bien! qu'est-ce que je voulais te dire? — Quand vous veniez ici la nuit, Félix, disiez-vous… — Eh bien! oui, la nuit; le vent, les arbres, cette eau qui roule, tout semble me dire son nom. Il me semble que tout serait beau si elle était là: je la presserais contre mon sein, qui brûle; elle n'aurait pas froid, et le feuillage nous cacherait le couvent; car je n'oserais l'aimer au milieu du couvent: j'ai tant promis aux pieds des autels de l'oublier! Mais, dit-il en soupirant longuement, je ne peux pas. — Tu ne peux pas! répétai-je! et je soupirai.
Une sueur froide inondait mon corps; j'ajoutai son malheur au mien: j'étais anéanti. — Ecoute, me dit-il, ne te fais pas chartreux, va-t'en bien loin, va en Espagne; mais n'aime pas. La religion a raison de défendre d'aimer ainsi un seul objet plus que le Ciel, plus que la vie, plus que tout. Adieu, n'aime pas: si tu savais comme on est malheureux! On me l'avait bien dit quand il en était temps, et je n'ai rien écouté.
Je ne sais plus ce qu'il me dit, ma tête se troubla; je sais qu'il rentra dans son couvent, que le matin me trouva encore au pied de la croix, que mon hôte me dit que le frère Félix était aimé de tout le couvent, qu'il ne faisait de mal à personne, que le supérieur, homme doux et excellent, lui permet de se promener la nuit, depuis qu'il a perdu la raison, et qu'il l'a perdue parce qu'une jeune Espagnole qu'il aimait est morte. Sa mélancolie l'avait jeté dans cette retraite, ne pouvant obtenir Laure, que ses parents forcèrent à se faire religieuse; il a appris qu'elle n'existait plus, et sa raison s'est entièrement égarée.
Je pars, Ernest, ce séjour ne me convient plus: le malheureux Félix se montre partout à moi.
Lettre XLIV.
De la Pietra-Mala, le…
Je t'écris, quoique je sois si faible, mon ami, que je puis à peine me soutenir. Je viens de passer dix heures au lit, mais sans que cela m'ait donné plus de force; la fièvre m'a repris, je souffre beaucoup de la poitrine. J'arrivai ici au milieu des Apennins, hier dans la journée. Le site de Pietra-Mala est presque sauvage. Ce bourg est caché dans des gorges de montagnes; mais j'aime ce lieu, qui paraît oublié du monde entier. J'y suis depuis peu de temps, et déjà j'y ai vu de bonnes gens. Ernest, je resterai ici quelques jours, peut-être quelques semaines. Eh! N'est-il pas indifférent en quels lieux je traîne des jours que Valérie ne voit plus, pourvu que je sois loin d'elle, et que je n'outrage plus le comte par cet amour que je dois cacher? Ici, du moins, je serai libre; mes regards, ma voix, ma solitude, tout sera à moi; personne ne m'observera… Malheureux! quel triste privilége tu réclames! quel triste bonheur te reste! O Valérie! Je ne verrai donc plus ta pitié! Elle était si tendre! si bonne!
A six heures du soir.
J'ai été quelques heures sans fièvre; je me suis promené lentement; je respirais avec plus de liberté: l'air est si pur dans ces montagnes! J'ai été voir une petite maison qui appartient à mon hôte, et qui me plaît beaucoup. Un torrent, destructeur comme la passion qui dévore, a renversé près de la maison de hauts pins et de vieux érables; ces arbres déracinés du rivage opposé se rencontrent dans leur chute, et semblent se rapprocher pour former sur le torrent un pont, sous lequel passe une écume blanche qui s'élève au-dessus de ses eaux tourmentées. Je me suis arrêté au bord de ce torrent, et j'ai regardé quelques corneilles qui passaient les unes après les autres sur ces arbres renversés, et dont les cris lugubres convenaient à l'état de mon âme.
JOURNAL DE GUSTAVE.
De la Pietra-Mala, le…
Ernest, je commence pour toi ce journal; mais, quand je souffre, je ne peux t'écrire que quelques lignes. Cette maison que j'habite actuellement me convient beaucoup. Je m'applaudis bien de m'être arrêté ici; j'y resterai jusqu'à ce que je sois mieux… Mieux: ah! ne t'abuse pas… Mais que ferais-je à Pise? Pourrais-je échapper à ces regards d'une multitude oisive, qui, toujours occupée de ses plaisirs, est encore avide de pénétrer chaque secret, et ne pardonne pas qu'on se sépare d'elle.
Ici la nature semble me plaindre et s'attendrir sur moi. Elle me recevra dans son sein, et, fidèle amie, elle gardera mes tristes secrets. Pourquoi donc tant me tourmenter du lieu où je passerai quelques jours? Errant comme Oedipe, je ne cherche comme lui qu'un tombeau: il faut si peu de place pour cela.
Mon séjour ici convient à mon funeste état; ce lieu mélancolique et sauvage est fait pour l'amour malheureux. Je reste des heures entières au bord de ce torrent; je gravis péniblement une montagne, d'où la vue se porte sur la Lombardie; et, quand je crois avoir aperçu dans le lointain cet horizon qui couvre Venise, il me semble alors que j'ai obtenu une faveur du ciel.
J'ai avec moi quelques auteurs favoris; j'ai les odes de Klopstock, Gray, Racine; je lis peu, mais ils me font rêver au delà de la vie, et ils m'enlèvent ainsi à cette terre, où il me manque Valérie.
Il y a ici un jeune homme, parent de mon hôte, qui joue bien du piano. Aujourd'hui, j'ai entendu cet air que sa voix a gravé dans mon coeur, cet air qui la fit pleurer sur le malheureux Gustave. Ne me plains pas, Ernest; la douleur sans remords porte en soi une mélancolie qui a pour elle des larmes qui ne sont pas sans volupté.
J'ai passé le bourg, et j'ai été me promener sur le grand chemin. J'ai rencontré un pauvre matelot en habit de pèlerin. Cet homme, pour apaiser sa conscience, avait fait voeu d'aller à Lorette. Il avait eu, dans sa jeunesse, la passion de la mer, et, comme Robinson, il avait quitté ses parents malgré leur défense. Il me fit un tableau touchant de ses chagrins, et cela avec une vérité qu'on ne pouvait méconnaître. Il me dit comment, après avoir obtenu une place sur un vaisseau qui allait aux Indes, au milieu des délices que lui faisait éprouver son voyage, il s'était réveillé la nuit, croyant voir sa mère en rêve, qui lui reprochait son départ; qu'alors il avait couru sur le tillac, et qu'il lui avait semblé que les vagues se plaignaient, comme si la voix de sa mère arrivait à lui; et quand il s'élevait une tempête, il ne pouvait travailler, tremblant de toutes ses forces, et pensant qu'il périrait peut-être chargé de la malédiction de ses parents. C'est alors qu'il avait promis au Ciel que, s'il pouvait revoir sa mère, obtenir son pardon, il ferait un pèlerinage à Lorette. Puis il poursuivit, et me dit que pendant dix ans il n'avait pu revenir dans sa patrie; qu'enfin il avait vu la rade de Gênes, qu'il avait cru mourir de joie en revoyant cette terre qu'il avait brûlé de quitter. — Ernest, comme voilà bien tout l'homme! ses désirs, ses inquiétudes, ses fautes, et puis cette inévitable douleur appelée remords, qui le ramène à la vérité. Voilà comment il faut qu'il achète l'expérience; il n'en voudrait pas autrement; il faut qu'elle soit payée pour qu'elle lui appartienne bien.
Ce pauvre matelot! pendant qu'il me parlait, je l'avais plaint sincèrement; mais j'avais souri de pitié en le voyant mettre son pèlerinage au rang de ses meilleures actions. Et puis je me repris moi-même de mon orgueil, et je me dis: "Les hommes sont si petits, et pourtant ils rejettent tant de choses comme au-dessous d'eux! Dieu est si grand, et rien ne se perd devant lui! Chaque mouvement, chaque pensée vertueuse même vient s'épanouir devant ses regards; il a compté chaque intention, chaque sentiment louable de sa créature, comme chaque battement de son coeur; il dit à la vie de s'arrêter, et au bien de croître et de prospérer dans les siècles. O Dieu de miséricorde! pensais-je, tu comptes aussi les pas du pauvre matelot, que la piété filiale fait cheminer à travers les ronces de l'Apennin et sous le ciel brûlant de sa patrie."
Quand je regarde dans le vallon solitaire une timide fleur qui meurt avec ses parfums, et qui n'a point été vue; quand j'entends le chant rare de l'oiseau solitaire qui meurt et ne laisse point de traces; que je pense que je puis mourir comme eux, c'est alors que je suis bien malheureux! Une douloureuse inquiétude, un besoin d'être pleuré par elle vient me saisir. J'entends quelquefois le cri des pâtres qui rassemblent les chèvres sur les montagnes et les comptent: j'en entendis un l'autre jour se lamenter, parce que sa chèvre favorite lui manquait, et qu'il craignait qu'elle ne fût tombée dans le précipice; et je pensais que bientôt ceux qui m'aimaient, en comptant les félicités de leur vie, diraient avec un soupir: "Ce pauvre Gustave! il nous manque, il est tombé dans la profonde nuit de la mort!"
Je ne suis pas toujours aussi malheureux que tu pourrais le croire; j'ai besoin de te consoler, mon Ernest; il me semble sentir les larmes que je te fais verser. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon coeur; souvent il y a des repos, des intervalles, où une espèce d'attendrissement, une vague rêverie, qui n'est pas sans charme, vient me bercer…
Quel est donc ce fonds intarissable de bonheur qui se trouve dans l'homme dont le coeur est resté près de la nature! Quel est ce souffle incompréhensible et ravissant qui, sublimement confondu avec l'instinct moral et les mystères de nos grandes destinées, nous donne ces vagues et douces inquiétudes; ce besoin du bonheur qui, dans la jeunesse, en tient quelquefois lieu; enfin, cet inconcevable enchantement qui ne tient à rien de positif, et qui ne peut être banni par le malheur même?
Je me promène dans ces montagnes parfumées par la lavande et le chèvrefeuille, et je me dis: "Dans ces retraites les plus cachées, dans ces asiles les plus inabordables, la nature, encore élégante, toujours belle, se pare pour le bonheur et pour l'amour; des millions de créatures ont vécu et vivent encore sur ces feuilles tendres et veloutées, et sentiront les innombrables voluptés que donnent la vie et l'amour réunis: et si l'homme, superbe favori de la puissance qui l'appela à la lumière, si l'homme fier et sensible pénètre ici, beau de jeunesse, heureux d'amour, dans la pompe des espérances, dans l'ivresse des désirs permis, oh! quel paradis il rencontre! son coeur battra à la fois de toutes les émotions: ses regards s'élèveront avec une douce fierté vers le firmament et s'abaisseront avec extase sur sa compagne. Puissance du Ciel! que réservez-vous donc à vos élus?"
Je suis retourné dans ces mêmes lieux, Ernest; j'y suis retourné: j'ai vu un jeune homme qui me paraissait transporté de bonheur. Près de lui était une jeune personne svelte, jolie; une de ses mains était sur l'épaule du jeune homme: tous deux étaient simplement, mais élégamment vêtus. Je les regardais, placé derrière un buisson; j'étais descendu par un sentier qui m'est connu, et il me semblait que je faisais le songe de mes pensées d'hier. Ils parlaient, mais je ne les entendais pas. Ils se sont promenés, ils se sont assis; il semblait qu'ils venaient annoncer une époque de félicité à ces lieux, qu'ils doivent connaître et aimer beaucoup. Ils ont élevé ensemble leurs mains vers le ciel, ils ont essuyé des larmes, ils se sont embrassés. Ah! l'innocence seule aime ainsi! Il y avait du calme des anges au milieu de leurs transports. Jamais je n'embrasserai ainsi la beauté idolâtrée, la femme choisie pour moi par la passion et le malheur; je le pensais. O Valérie! si mes lèvres, flétries par une consumante ardeur, osaient approcher des tiennes; si ces larmes rares, passionnées, qui contiennent mes longues douleurs, étaient changées en larmes voluptueuses et tombaient sur tes paupières; si nos coeurs, l'un sur l'autre, se répondaient tumultueusement, je le sens, en expirant de félicité, le cri du désespoir se mêlerait à la voix des délices, et la hideuse figure du crime se placerait auprès de la vision des anges!
Il n'est donc pas possible, il n'est aucun moyen d'arriver à cette félicité révélée à mon imagination seule, à la félicité innocente!… "Hélas! Un moment! un seul moment! Dieu tout-puissant! disais-je, toi auquel rien n'est impossible, et je rendrais ensuite goutte à goutte ce sang qui menace de briser mes veines, où les flammes du désir courent et me consument!"
Ernest, j'étais tombé à genoux; mes cheveux étaient trempés de sueur, une oppression affreuse fatiguait mon sein; un froid mortel raidissait mes bras. J'ai voulu me lever; mais, accablé de faiblesse, je suis retombé, et je me suis couché le visage contre terre, cherchant à me calmer. Je te l'avoue, un instant j'avais espéré que j'allais expirer: je humais l'humidité de la terre, qu'une pluie légère venait de rafraîchir; et cette odeur, si délicieuse ordinairement, n'excitait en moi que de sinistres pressentiments. Cependant mes lèvres et ma poitrine desséchées cherchaient à se rafraîchir; et l'instinct de la vie agissait, sans que je m'en aperçusse, au moment même où j'appelais, où je désirais la mort. Dans cet instant, les amants mêlaient leurs voix et chantaient un de ces airs tendres qui sont si facilement répétés en Italie. Je les écoutais en fermant les yeux, et en voulant me livrer à cette espèce de distraction qui s'offrait au milieu de mes tourments. Cette musique, chantée par des voix heureuses, me soulagea; je pus me lever. Je les vis s'avancer vers moi; j'en fus frappé, quoique je désirasse les voir de plus près. "Non, non, me dis-je, le bonheur aussi est une chose sacrée: il est si beau ce moment fugitif, ce ravissant éclair de la vie, où tout est enchantement! Je ne mêlerai pas l'image de la mort, le deuil de mes traits flétris, à leur innocente et vive joie; ils reculeraient devant moi comme devant un pressentiment funeste; ils liraient le malheur de ma vie sur mon visage; et ma jeunesse, altérée, décomposée par la souffrance, leur dirait: "Voilà ce que fait l'amour!"
Je me cachai dans d'épaisses broussailles, ils passèrent. J'allai lentement sur la place où ils avaient été assis; et, mêlant ma mélancolie aux scènes de leur bonheur, je regardai longtemps cette place abandonnée maintenant à la méditation, et je pensai à ce tableau du Poussin, où de jeunes amants, dans l'ivresse du bonheur, foulent aux pieds des tombeaux qui bientôt les engloutiront eux-mêmes.
J'ai appris que les jeunes gens que j'avais vus si heureux s'étaient mariés hier. Ernest, je te l'avais bien dit, c'était de cet amour qui fait vivre.
Aujourd'hui, je me suis levé avec le jour. J'avais éprouvé une si forte oppression, que j'ai cru que l'air du matin m'aiderait à respirer. Il y a ici une colline couverte de hauts pins, au milieu desquels se trouve une fontaine: plusieurs enfants s'y étaient rassemblés. Je cherchais à ne pas troubler leurs jeux. L'insomnie de la nuit m'avait fatigué, je me suis endormi. Il m'a semblé voir un sentier dans ce même bois, et Valérie s'avancer vers moi. Mon âme était ravie; mais je me sentais retenu à cette place. Les vents frais et légers se disputaient son voile blanc; le lierre paraissait vouloir enlacer son pied délicat. Déjà elle était près de la fontaine: elle a soulevé un des enfants, elle l'a embrassé. J'ai fait un effort pour voler à elle; je me suis éveillé, et j'ai vu que ce n'était qu'un songe; mais mon sang était rafraîchi, des larmes de bonheur étaient encore sur mes paupières humides. J'ai été prendre le plus jeune des enfants, et, ne pouvant respirer le souffle de Valérie, j'aurais voulu respirer quelque chose de la tranquillité de cet enfant. Qu'ils sont beaux ces êtres qui n'ont rien deviné! Que j'aime ces yeux où dort encore l'avenir avec ses tristes inquiétudes; ces yeux qui vous regardent sans vous comprendre, et qui vous disent pourtant qu'ils vous veulent du bien!
Il faut que je revienne souvent à cette colline, que j'habitue ces enfants à y revenir, que j'obtienne une place qui sera à moi, et près de laquelle ils viendront jouer en disant: "Notre ami était là; comme nous aimions à le voir avant qu'il disparût!"
Je me suis regardé dans la fontaine, je ne sais comment, et j'ai été saisi de ma pâleur, de mon air de souffrance. Il est bizarre que la maladie ne m'effraie pas et que ses effets me fassent reculer d'effroi. Je tousse beaucoup; ma dernière crise a épuisé le reste de mes forces. Je n'ai qu'un regret, bon Ernest, c'est de ne pouvoir te dire, avec ces regards qui sont des paroles, avec ces accents qui n'appartiennent qu'à la plus tendre amitié, que tu m'es bien cher! Cher… que cette expression est faible pour tant de dettes!
Adieu, Ernest. Que ce mot me frappe! Il me semble que je quitte la vie par ce mot! J'avais pensé si souvent à la mort, et le repos m'avait paru bien doux! Nous nous reverrons, ami bien-aimé, ami digne de ce nom, premier bonheur de ma vie, avant que je connusse celle pour qui je ne puis vivre, pour qui je meurs!
Erich te fera parvenir ce journal avec d'autres papiers. J'y joins une lettre pour Valérie; je n'ose la lui envoyer. Tu la liras, Ernest; et si un jour tu crois qu'elle puisse la voir, je te devrai plus que tout ce que tu fis déjà pour moi. Cette idée adoucit ma mort. Vis heureux, mon Ernest.
Lettre XLV.
GUSTAVE A VALERIE
Je vais donc encore une fois vous parler, Valérie! mais ce n'est plus d'un autre amour; je ne puis plus vous tromper. Vous ne me refuserez pas votre pitié; vous me lirez sans colère. Songez que, déjà étendu dans le cercueil par la douleur qui me tue, je me relève encore une fois pour vous dire un long adieu. Est-ce en quittant la vie, est-ce blessé d'un trait mortel, qu'on peut songer à altérer la vérité, à faire mentir le dernier accent de la voix? Cette voix vous dit enfin que c'est vous que j'aimai… Ah! ne détournez pas de moi ces yeux auxquels fut confiée l'expression de toutes les vertus; plaignez-moi! J'ai souffert tous les tourments, j'ai épuisé toutes les douleurs pour expier mon cruel égarement; j'ai combattu jusqu'à la mort cette passion que tout réprouve; et maintenant encore elle est là pour me suivre dans cette lugubre demeure, qui épouvante l'amour ordinaire. O Valérie! vous ne pouvez plus me la défendre!
Ne me plaignez pas. Vous pleurerez sur moi, n'est-ce pas, femme généreuse, angélique bonté, vous pleurerez sur moi? Non, je ne voudrais pas ne pas vous avoir aimée. Ah! pardonne, Valérie, pardonne! ton innocence me fut toujours sacrée, je l'aimais comme ta vie. Si j'ai osé rêver quelquefois à une félicité trop grande pour la terre, c'était en pensant à ce temps où vous étiez libre, où vos regards auraient pu tomber sur moi; mais jamais, non, jamais, je ne désirerai un bonheur qui eût été enlevé au plus généreux des hommes. Valérie, je l'ai vu aimé de vous, j'ai vu votre bonheur, et j'ai éprouvé tous les remords du crime. Valérie, ai-je assez souffert?
Mais je ne suis pas indigne de toi, beauté angélique! Non, non; cette passion pouvait m'être défendue et m'élever pourtant. Que de fois, forcé de paraître au milieu d'un monde que je fuyais, j'ai vu tomber sur moi les regards d'une insultante pitié! On me plaignait comme un insensé indigne des plaisirs de la terre, puisqu'il ne les recherchait pas. Ces hommes qui regardent comme chimérique le bonheur composé de sentiments purs me voyaient comme un triste reproche qui importune: ils m'auraient pardonné des vices, ils ne me pardonnaient pas de ne point attacher de prix à ce qu'ils appréciaient tant. La fortune, la naissance, ces dons si splendides selon eux, leur paraissaient tout. O Valérie! que j'eusse été indigent avec tous ces biens, sans ce coeur créé pour d'inépuisables félicités et que l'amour a détruit! Que de fois, solitaire et rentrant dans ce coeur, je me trouvais plus heureux, au sein de la souffrance, que ceux qui ne savaient rien se défendre et ne jouissaient de rien, qui poursuivaient chaque plaisir, et le voyaient s'évanouir en l'atteignant! O Valérie! je sentais alors avec orgueil les battements de ce coeur qui savait si bien t'aimer.
Valérie, j'eusse dû te fuir; je me suis préparé moi-même ces maux sous lesquels je succombe maintenant. Mais, si je n'ai pu t'arracher ces soins que l'amour a dévorés, si j'ai offensé ce Dieu qui te créa à son image, prie pour moi; prononce quelquefois au pied des autels ou dans la vaste enceinte de cette nature que tu aimes, prononce le nom de Gustave, dont la raison fut égarée par tes charmes et tes vertus.
Surtout, femme céleste! ne te reproche rien; ne crois pas que tu eusses pu me faire éviter cette passion funeste. Je connais ton âme si délicate et si sensible, qui se crée des tourments qui prouvent sa perfection; ne te reproche rien. Je t'aimais comme je respirais, sans me rendre compte de ce que je faisais. Tu étais la vie de mon âme: longtemps elle avait langui après toi; et, en te voyant, je ne vis que ta ressemblance, je ne vis que cette image que j'avais portée dans mon coeur, vue dans mes rêves, aperçue dans toutes les scènes de la nature, dans toutes les créations de ma jeune et brûlante imagination. Je t'aimai sans mesure, Valérie, tes attraits me consumèrent, et l'amour me sépara des jours de l'adolescence, comme un violent orage sépare quelquefois les saisons.
Adieu, Valérie, adieu! Mes derniers regards se tourneront vers la Lombardie. Peut-être tressailliras-tu; peut-être tes pieds fouleront-ils un jour la terre qui couvrira ce sein si agité. Il n'y aura pas de fleurs comme sur le tombeau d'Adolphe, elles sont pour l'innocence; mais, dans la cime des hauts pins, le vent murmurera comme les vagues de la mer près de Lido, et de mélancoliques accents descendront des montagnes, se mêleront aux souvenirs de Lido, et ta voix confondra le nom de Gustave et celui de ton Adolphe, et tu croiras le voir près de moi, et tes bras s'étendront vers nous. Oh! laisse-moi la touchante volupté de tes regrets! Adieu, ma Valérie! tu es mienne, par la toute-puissance de ce sentiment qu'aucun être n'a pu éprouver comme moi. Adieu: mon coeur bat et s'arrête tour à tour. Vivez heureux tous deux: je meurs en vous aimant.
Lettre XLVI.
ERNEST AU COMTE DE M…
Dans la terrible anxiété que j'éprouve, la seule idée qui me calme, c'est de penser que ma lettre pourra encore vous parvenir à temps, et que la même amitié qui embellit les jours du père de Gustave veillera sur cet infortuné et l'arrachera à l'abîme creusé par lui-même et qui doit infailliblement l'engloutir. Oh! monsieur le comte, ce que je souffre est inexprimable, en pensant aux maux de Gustave, du premier et du plus cher de mes amis! Je tremble quelquefois qu'il ne soit trop tard pour le sauver; je tombe alors dans un égarement de douleur qui me trouble et m'ôte la faculté de penser. Ma lettre ne se ressent que trop du désordre de mes idées! Je viens d'en recevoir plusieurs à la fois de Gustave; elles avaient été retardées par le Sund. Je n'y vois que trop le funeste état de mon ami! Il a quitté Venise. Je ne m'aveugle ni sur sa douleur ni sur sa santé, et je suis bien malheureux! Pourquoi ne vous ai-je pas écrit plus tôt? Pourquoi, connaissant votre âme généreuse, ai-je craint de manquer à la délicatesse, à l'amitié, et ai-je exposé les jours du meilleur, du plus aimable des hommes? Je ne sais ce que j'écris. Lisez, lisez les lettres de Gustave. Je vous expédie un de mes parents sur lequel je puis compter; il va sans s'arrêter à Venise: il vous remettra plusieurs de ces lettres; elles vous peindront son funeste état; elles vous montreront cette âme sublime et tendre, qu'une passion terrible frappa malgré tous ses efforts et tous ses combats. Quand vous les aurez lues, je serai plus tranquille. Eh! que pourrais-je vous demander, que votre coeur ne vous ait déjà conseillé? Qui veillera avec plus de tendresse sur cet infortuné, que vous, qui fûtes toujours pour lui un père tendre? Qui saura mieux trouver ce qui lui convient que vous, dont l'âme est aussi sensible qu'éclairée? Vous verrez qu'une de ses peines les plus déchirantes vient de vous avoir paru ingrat. Sa tête malade s'exagère ses torts. Son affreuse situation le forçait au silence. Il souffre d'avoir eu contre lui toutes les apparences de la méfiance et d'avoir paru insensible à votre amitié: il souffre de vous avoir offensé par cet amour involontaire pour cet objet si doux, si pur, si respecté, pour cette femme charmante, la récompense de vos vertus. Oh! monsieur le comte, je voudrais vous montrer à la fois tout ce qui peut rendre Gustave et plus excusable et plus intéressant. J'oublie que vous l'aimez autant que moi. Que ne puis-je voler vers lui, vers vous, homme généreux! Mais je suis retenu auprès d'une mère trop malade pour que je songe à m'en éloigner dans ce moment. Dès que son état ne souffrira pas de mon absence, et j'espère que ce sera bientôt, je partirai pour l'Italie. Puissé-je retrouver Gustave! Je ne sais pourquoi de si noirs pressentiments m'agitent quelquefois: rien alors ne peut rendre ce que j'éprouve. Ah! je ne serai tranquille que lorsque je l'aurai ramené ici; ici, où tout lui rendra encore les souvenirs de l'enfance, et où il respirera peut-être quelque chose du calme de ses premières années!
Je finis ma lettre. Je n'ai pas besoin de vous prier d'accueillir avec bonté le baron de Boysse, mon parent; c'est un jeune homme sûr et estimable.
Agréez, monsieur le comte, les assurances de mon respect. Daignez excuser le désordre de ma lettre; c'est à votre âme que je l'adresse, et je n'y ai point observé les formes que me prescrivaient les convenances. Daignez me mettre aux pieds de Madame De M….., et me permettre de joindre au respect que je vous dois l'attachement le plus vrai.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le comte,
votre très-humble et obéissant serviteur,
ERNEST DE G…..
Lettre XLVII.
LE COMTE A ERNEST.
Je ne perds pas un moment à vous répondre. Le baron de Boysse est arrivé, il m'a remis votre lettre et le paquet qui contient le récit des malheurs et des vertus de Gustave. L'infortuné! combien il a souffert! Mon coeur a été déchiré en lisant ces tristes lignes, en repassant tous ses jours de douleur. Oh! combien je me suis reproché ma fatale imprudence! Depuis que je connais la source de ses peines, mon affection semble s'être accrue de mes injustices mêmes, et je tremble des dangers auxquels il est livré; car je connais maintenant toute l'influence que doit avoir sur son coeur une passion si violente. Je pars pour Pietra-Mala. Nous avons appris indirectement que Gustave s'y était arrêté. Il ne nous a point écrit lui-même, et son silence commençait à nous inquiéter. Nous fîmes la semaine passée, Valérie et moi, une promenade à Lido. Vous connaissez le mélancolique intérêt qui nous attache à ce lieu. Le souvenir de notre jeune ami vint se mêler à nos entretiens, et je vis Valérie extraordinairement affectée. Quelques mots qui lui sont échappés ont excité ma curiosité, et bientôt tout mon intérêt: j'ai insisté pour qu'elle continuât de parler. Alors, avec douleur et timidité, Valérie m'a peint le funeste état de Gustave; elle m'a dit qu'il était causé par une passion terrible….. "Une passion! ai-je dit; et la plus tendre pitié s'est emparée de moi. Et qui, qui, Valérie, a troublé la vie de Gustave?" Elle s'est jetée sur mon sein; j'ai senti ses larmes, j'ai tremblé; un muet effroi a glacé ma langue. "O mon ami! il m'a toujours dit que c'était en Suède qu'il aimait. — Eh bien! ai-je dit, si c'est en Suède….." Elle ne m'a pas laissé achever, et, avec un regard qui contenait toute la douleur d'une âme aussi bonne, elle a ajouté: "Le silence est criminel, quand il peut être aussi dangereux. Mon ami, je crains d'être la cause innocente et malheureuse de l'état de Gustave. Je n'en ai pas de certitude; mais j'ai des soupçons, j'en ai beaucoup." Elle m'a embrassé. "O mon ami! qu'il a dû souffrir… lui, qui est si sensible! De quels tourments il a dû être déchiré, lui qui se reprochait les moindres fautes!" Alors il m'a semblé qu'un voile épais tombait de dessus mes yeux. Valérie m'a rendu compte de tout ce qui lui avait donné ces soupçons, et, au nom de notre bonheur, elle m'a conjuré d'aller rejoindre cet infortuné et de m'occuper de lui.
Valérie m'a dit avec quelle vertueuse adresse Gustave avait su lui faire accroire qu'il aimait une femme en Suède, et que ce n'était qu'à la fin de son séjour qu'elle avait cru s'apercevoir qu'elle était elle-même l'objet de cette passion, sans cependant en avoir une entière certitude; qu'elle avait voulu dès lors m'en parler, persuadée que mon amitié pour Gustave m'aurait fait prendre de mon coeur les conseils qui convenaient à sa situation; mais qu'une extrême timidité l'avait retenue. Il lui paraissait si extraordinaire, ajouta-t-elle, d'avoir pu inspirer une passion, qu'elle n'avait osé me dire qu'elle le pensait. Cette âme douce et modeste ignore tout son pouvoir, comme vous voyez, et se reproche actuellement d'avoir immolé son devoir à la crainte de paraître ridicule; cependant elle sent bien qu'il fallait laisser partir Gustave, et que l'absence est le véritable remède à ses maux.
Je voulais vous donner tous ces détails, à vous, l'ami de Gustave, et le nôtre par conséquent. Ah! pourquoi, en vous développant le caractère de Valérie, en vous la montrant faisant mon bonheur et me découvrant à moi-même de nouvelles vertus, pourquoi suis-je ramené à ces terribles circonstances qui me peignent le malheur de l'être que j'aime le plus après elle!
Je pars dans deux jours. Je vous écrirai dès que je serai à Pietra-Mala. Mon coeur s'agite dans de sombres idées; je ne sais pourquoi elles m'assaillent ainsi à présent. J'ai vu Gustave malade et changé; mais à vingt-deux ans, avec une constitution forte, on ne s'alarme point.
Qu'il me tarde de vous voir et de voir Gustave avec vous, qui reçûtes les premiers élans de ce coeur si bien fait pour l'amitié!
Agréez, monsieur, les expressions de tous les sentiments que vous inspirez; et si ma lettre n'exprime pas tout ce que je voudrais vous dire, dites-vous que, pour vous parler ainsi, et de Gustave, et de Valérie, et de moi-même, il fallait vous apprécier beaucoup et, je puis dire, vous aimer.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Lettre XLVIII.
LE COMTE DE M….. A ERNEST.
Pietra-Mala, le 23 novembre.
Nos cruels pressentiments n'étaient que trop fondés! le silence de Gustave tenait à son funeste état. Depuis quinze jours une fièvre dévorante le consume; elle est accompagnée d'un délire qui vient tous les soirs à la même heure, et qui empêche le malade de prendre le moindre repos. Erich nous a écrit, et malheureusement cette lettre ne nous est pas parvenue.
Je suis arrivé le soir avant-hier, et je suis descendu à une petite auberge de ce bourg: de là je me suis rendu chez Gustave, où Erich m'a vu arriver avec bien de la joie. J'ai trouvé ce vieillard si changé, que cela seul me peignait tout ce que notre ami avait souffert. Mon coeur battait avec violence en lui demandant où était Gustave. Il a haussé les épaules, et m'a dit: — Vous n'avez donc pas reçu ma lettre? — Non, répondis-je d'une voix altérée. Il est donc bien malade? ajoutai-je en me troublant de plus en plus. — Hélas! depuis quinze jours il est très-mal, a-t-il répondu; et dans ce moment le délire est revenu, comme tous les soirs. — J'ai craint qu'il ne me reconnût, et que cette surprise ne l'émût trop; mais le médecin, qui était présent, me dit que je pouvais entrer, et qu'il ne me reconnaîtrait pas. Comment vous rendre ce que j'ai éprouvé en m'avançant vers ce lit de douleur, en voyant cette physionomie si touchante décomposée par la souffrance? L'agitation la plus violente était dans ses traits; sa poitrine oppressée était découverte, et je frémis en voyant sa maigreur. Ses mains se plaçaient alternativement sur sa tête, où il paraissait souffrir, et retombaient sur le lit. Il me regarda avec des yeux égarés, mais sans témoigner la moindre surprise. Je m'assis près de son lit, et me laissai aller à ma douleur; elle fut extrême. Il est inutile de vous dire tout ce que j'éprouvai; vous devez le concevoir.
Le médecin m'a demandé lui-même de faire venir un de ses confrères de Bologne, qui n'est pas éloigné d'ici; il m'a indiqué un homme qui a de la réputation, et qu'il connaît beaucoup. J'ai expédié sur-le-champ un exprès pour l'engager à se rendre auprès de nous.
Je vous quitte pour prendre un peu de repos. Je vous ai écrit de la chambre de Gustave. Je me suis entretenu longtemps avec Erich de son genre de vie ici; il m'a dit qu'il vous écrivait tous les jours.
24 novembre.
Plaignez-moi, je souffre plus que jamais d'un accident qui augmente encore les reproches que je me fais et la douleur que j'éprouve. Je n'avais pas vu Gustave de toute la journée qui suivit la soirée de mon arrivée, et où son délire l'empêchait de me reconnaître. Le médecin, craignant qu'il ne ressentît une émotion trop vive, m'avait conseillé de laisser passer cette journée, où il était plus accablé qu'à l'ordinaire. Je passais tristement les heures à parcourir les environs de la demeure de Gustave; je me disais: — Ici il a souffert, tandis que je m'occupais si faiblement de lui, que je ne le croyais pas en danger, que je l'accusais de s'abandonner à une humeur sauvage et bizarre. O triste vérité, qu'on ne saurait assez redire! nous ne savons nous inquiéter que pour ce qui ne mérite pas nos soucis. Et moi, qui quelquefois osais me croire plus sage, n'ai-je pas cent fois songé à l'avancement de Gustave, à lui faire avoir une place plus importante? Je pensais à son avenir, et je négligeais le moment d'où dépendait peut-être toute sa destinée!
Voilà les tristes réflexions que je faisais en parcourant ces lieux solitaires, témoins des douleurs de Gustave. Je savais qu'il les avait souvent visités; je m'arrêtais aux lieux dont les sites me frappaient le plus, et je me disais: — Ici il se sera arrêté aussi; ici, peut-être, cette âme si sensible aux beautés de la nature aura-t-elle éprouvé un moment l'oubli de sa fatigante douleur.
Je rentrai vers le soir, et je profitai des moments qui me restaient à passer loin de Gustave pour écrire à Valérie, avec tous les ménagements possibles, pour ne pas trop l'effrayer sur la situation du malade, et la préparer pourtant au danger dans lequel il se trouve.
Le délire ne vint point comme à l'ordinaire; à sa place, il y eut un assoupissement qui procura un repos qu'on pouvait croire favorable au malade. Il était dix heures du soir. Je m'assis derrière un paravent d'où je pouvais l'observer sans en être vu. Le médecin dit qu'il reviendrait à minuit pour le veiller le reste de la nuit. Le pauvre Erich étant très-fatigué, je l'engageai à aller se reposer un moment: pour moi, je restai abîmé dans mes tristes pensées. Le malade paraissait dormir profondément. Fatigué de l'air vif des montagnes et de ma course, je m'assoupis un moment. Je fus tiré de ce léger sommeil par un bruit qui me réveilla: c'était une des portes de la chambre qu'on avait fermée avec violence. Je me lève: jugez de mon étonnement en voyant que Gustave n'était pas dans son lit. Epouvanté et convaincu que c'était lui qui avait jeté ainsi cette porte, et qui, dans son délire, s'était échappé, je cours aussitôt comme un insensé, le cherchant dans le corridor voisin. Erich, réveillé comme moi par le bruit, me suit. Notre frayeur augmente en ne le trouvant pas. Enfin je vois une petite porte entr'ouverte qui donnait sur le jardin; je m'élance, appelant Gustave à grands cris. La lune éclairait faiblement le jardin. J'entends quelques gémissements; je tressaille d'horreur et d'effroi: je m'avance vers une fontaine placée près d'un monument; je trouve Gustave plongeant sa tête dans les eaux du bassin et se plaignant douloureusement. A peine l'eus-je pris dans mes bras, qu'il s'évanouit. Moment affreux! je crus qu'il avait expiré. Le drap, qu'il avait entraîné après lui, l'enveloppait comme un linceul; l'eau froide et presque glacée qui coulait de ses cheveux inondait ma poitrine, sur laquelle sa tête était penchée; l'horloge frappait lentement minuit; la lune, froide et silencieuse comme la mort, projetait de longues ombres qui ressemblaient à des fantômes; et le chien, enchaîné dans sa loge, poussait d'affreux hurlements qui augmentaient encore l'effroi dont mon âme était saisie… Je rapporte ou plutôt je traîne Gustave, pouvant à peine me soutenir moi-même; nous le mettons sur son lit. Le médecin arrive. Saisi d'un tremblement universel, ma main sur le coeur de l'infortuné, j'attendais l'espérance, je n'en avais plus; j'invoquais un seul battement de son coeur, pour en demander au Ciel un autre. — Que je puisse, me disais-je, que je puisse le serrer encore une fois dans mes bras, lui dire combien il m'est cher! Enfin, des moments plus calmes succédèrent à ces moments de terreur, pendant lesquels je me reprochais jusqu'à ce sommeil involontaire qui avait permis à Gustave de sortir du lit. Le pouls s'établit, ses yeux s'ouvrirent. D'abord il ne me reconnut pas. Il était appuyé sur mon sein; je soutenais sa tête. Il demanda ce qui s'était passé: le médecin lui dit que, dans un accès de délire, il s'était échappé de sa chambre. Il ne se rappelait rien. Il demanda du thé.