TROISIÈME PARTIE
Reading edition
Ciel et Terre

I
TÉLÉPATHIE
La séance magnétique de Nancy avait laissé une vive impression dans ma pensée. Bien souvent je songeais à mon ami disparu, à ses investigations dans les domaines inexplorés de la nature et de la vie, à ses recherches analytiques sincères et originales sur le mystérieux problème de l’immortalité. Mais je ne pouvais plus penser à lui sans lui associer l’idée d’une réincarnation possible dans la planète Mars.
Cette idée me paraissait hardie, téméraire, purement imaginaire, si l’on veut, mais non absurde. La distance d’ici à Mars est égale à zéro pour la transmission de l’attraction; elle est presque insignifiante pour celle de la lumière, puisque quelques minutes suffisent à une ondulation lumineuse pour traverser ces millions de lieues. Je songeais au télégraphe, au téléphone, au phonographe, à la transmission de la volonté d’un magnétiseur à son sujet à travers une distance de plusieurs kilomètres, et parfois j’arrivais à me demander si quelque progrès merveilleux de la science ne jetterait pas tout d’un coup un pont céleste entre notre monde et ses congénères de l’infini.
Les soirs suivants, je n’observai Mars au télescope que distrait par mille idées étrangères. La planète était pourtant admirable, comme elle l’a été pendant tout le printemps et tout l’été de 1888. De vastes inondations s’étaient produites sur l’un de ses continents, sur la Libye, comme déjà les astronomes l’avaient observé en 1882 et en diverses circonstances. On reconnaissait que sa météorologie, sa climatologie, ne sont pas les mêmes que les nôtres, et que les eaux qui recouvrent environ la moitié de la surface de la planète subissent des déplacements bizarres et des variations périodiques dont la géographie terrestre ne peut donner aucune idée. Les neiges du pôle boréal avaient beaucoup diminué, ce qui prouvait que l’été de cet hémisphère avait été assez chaud, quoique moins élevé que celui de l’hémisphère austral. Du reste, il y avait eu fort peu de nuages sur Mars pendant toute la série de nos observations. Mais, chose à peine croyable, ce n’étaient pas ces faits astronomiques, pourtant si importants, et bases de toutes nos conjectures, qui m’intéressaient le plus; c’était ce que le magnétisé m’avait dit de Georges et d’Icléa. Les idées fantastiques qui traversaient mon cerveau m’empêchaient de faire une observation vraiment scientifique. Je me demandais avec ténacité s’il ne pouvait pas exister de communication entre deux êtres très éloignés l’un de l’autre, et même entre un mort et un vivant, et chaque fois je me répondais qu’une telle question était par elle-même anti-scientifique et indigne d’un esprit positif.

Cependant, après tout, qu’est-ce que nous appelons «science»? Qu’est-ce qui n’est pas «scientifique» dans la nature? Où sont les limites de l’étude positive? La carcasse d’un oiseau a-t-elle vraiment un caractère plus «scientifique» que son plumage aux lumineuses couleurs et son chant aux nuances si subtiles? Le squelette d’une jolie femme est-il plus digne d’attention que sa structure de chair et sa forme vivante? L’analyse des émotions de l’âme n’est-elle pas «scientifique»? N’est-il pas scientifique de chercher si vraiment l’âme peut voir de loin et comment? Et puis, quelle est cette étrange vanité, cette naïve présomption de nous imaginer que la science ait dit son dernier mot, que nous connaissions tout ce qu’il y a à connaître, que nos cinq sens soient suffisants pour apprécier la nature de l’univers? De ce que nous démêlons, parmi les forces qui agissent autour de nous, l’attraction, la chaleur, la lumière, l’électricité, est-ce à dire qu’il n’y ait pas d’autres forces, lesquelles nous échappent parce que nous n’avons pas de sens pour les percevoir? Ce n’est pas cette hypothèse qui est absurde, c’est la naïveté des pédagogues et des classiques. Nous sourions des idées des astronomes, des physiciens, des médecins, des théologiens d’il y a trois siècles; dans trois siècles, nos successeurs dans les sciences ne souriront-ils pas à leur tour des affirmations de ceux qui prétendent aujourd’hui tout connaître?
Les médecins auxquels je communiquais, il y a quinze ans, les phénomènes magnétiques observés par moi-même en certaines expériences niaient tous avec conviction la réalité des faits observés. Je rencontrai récemment l’un d’entre eux à l’Institut: «Oh! fit-il non sans finesse, alors c’était du magnétisme, aujourd’hui c’est de l’hypnotisme, et c’est nous qui l’étudions. C’est bien différent.»
Moralité: Ne nions rien de parti pris. Étudions, constatons; l’explication viendra plus tard.
J’étais dans ces dispositions d’esprit, lorsqu’en me promenant en long et en large dans ma bibliothèque, mes yeux tombèrent sur une élégante édition de Cicéron que je n’avais pas remarquée depuis longtemps. J’en pris un volume, l’ouvris machinalement à la première page venue et y lus ce qui suit:

«Deux amis arrivent à Mégare et vont se loger séparément. A peine l’un des deux est-il endormi qu’il voit devant lui son compagnon de voyage, lui annonçant d’un air triste que son hôte a formé le projet de l’assassiner, et le suppliant de venir le plus vite possible à son secours. L’autre se réveille, mais, persuadé qu’il a été abusé par un songe, il ne tarde pas à se rendormir. Son ami lui apparaît de nouveau et le conjure de se hâter, parce que les meurtriers vont entrer dans sa chambre. Plus troublé, il s’étonne de la persistance de ce rêve, et se dispose à aller trouver son ami; mais le raisonnement, la fatigue, finissent par triompher; il se recouche. Alors son ami se montre à lui pour la troisième fois, pâle, sanglant, défiguré. «Malheureux, lui dit-il, tu n’es point venu lorsque je t’implorais! C’en est fait; maintenant venge-moi. Au lever du soleil, tu rencontreras à la porte de la ville un chariot plein de fumier; arrête-le et ordonne qu’on le décharge; tu trouveras mon corps caché au milieu; fais-moi rendre les honneurs de la sépulture et poursuis mes meurtriers.

«Une ténacité si grande, des détails si suivis ne permettent plus d’hésitation; l’ami se lève, court à la porte indiquée, y trouve le char, arrête le conducteur qui se trouble, et, dès les premières recherches, le corps de son ami est découvert.»
Ce récit semblait venir tout exprès à l’appui de mes opinions sur les inconnues du problème scientifique. Sans doute les hypothèses ne manquent pas pour répondre au point d’interrogation. On peut dire que l’histoire n’est peut-être pas arrivée telle que Cicéron la raconte; qu’elle a été amplifiée, exagérée; que deux amis arrivant dans une ville étrangère peuvent craindre un accident; qu’en craignant pour la vie d’un ami, après les fatigues d’un voyage et au milieu du silence de la nuit, on peut arriver à rêver qu’il est victime d’un assassinat. Quant à l’épisode du chariot, les voyageurs peuvent en avoir vu un dans la cour de l’hôte, et le principe de l’association des idées vient le rattacher au songe. Oui, on peut faire toutes ces hypothèses explicatives; mais ce ne sont que des hypothèses. Admettre qu’il y a eu vraiment communication entre le mort et le vivant est une autre hypothèse aussi.
Les faits de cet ordre sont-ils bien rares? Il ne le semble pas. Je me souviens entre autres d’un récit qui m’a été raconté par un vieil ami de ma jeunesse, Jean Best, qui fonda le Magasin pittoresque, en 1833, avec mon éminent ami Édouard Charton, et qui est mort il y a quelques années. C’était un homme grave, froid, méthodique (habile graveur-typographe, administrateur scrupuleux); tous ceux qui l’ont connu savent combien son tempérament était peu nerveux et combien son esprit était éloigné des choses de l’imagination. Eh bien! le fait suivant lui est arrivé à lui-même, lorsqu’il était tout enfant, à l’âge de cinq ou six ans.
C’était à Toul, son pays natal. Il était, par une belle soirée, couché dans son petit lit et ne dormait pas, lorsqu’il vit sa mère entrer dans sa chambre, la traverser et se rendre dans le salon voisin, dont la porte était ouverte, et où son père jouait aux cartes avec un ami. Or sa mère, malade, était à ce moment-là à Pau. Il se leva aussitôt de son lit et courut après sa mère jusqu’au salon, où il la chercha en vain. Son père le gronda avec une certaine impatience et le renvoya se coucher en lui affirmant qu’il avait rêvé.

Alors l’enfant, croyant dès lors avoir, en effet, rêvé, essaya de se rendormir. Mais quelques minutes plus tard, ayant les yeux ouverts, il vit une seconde fois, très distinctement, sa mère qui passait encore près de lui, et cette fois il se précipita vers elle pour l’embrasser. Mais elle disparut aussitôt. Il ne voulut plus se recoucher et resta dans le salon où son père continuait de jouer.
Le même jour, à la même heure, sa mère mourait à Pau.
Je tiens ce récit de M. Best lui-même, qui en avait gardé le plus ineffaçable souvenir. Comment l’expliquer? On peut dire que l’enfant, sachant sa mère malade, y pensait souvent, et qu’il a eu une hallucination qui a coïncidé par hasard avec la mort de sa mère. C’est possible. Mais on peut penser aussi qu’il y avait un lien sympathique entre la mère et l’enfant, et qu’en ce moment solennel l’âme de cette mère a réellement été en communication avec celle de son enfant. Comment? demandera-t-on. Nous n’en savons rien. Mais ce que nous ne savons pas est à ce que nous savons dans la proportion de l’océan à une goutte d’eau.
Hallucinations! C’est vite dit. Que d’ouvrages médicaux écrits sur ce sujet! Tout le monde connaît celui de Brierre de Boismont. Parmi les innombrables observations qui le composent, citons, à ce propos, les deux suivantes:
«Obs. 84. — Lorsque le roi Jacques vint en Angleterre, à l’époque de la peste de Londres, se trouvant à la campagne, chez sir Robert Cotton, avec le vieux Cambden, il vit en songe son fils aîné, encore enfant, qui habitait alors Londres, avec une croix sanglante sur le front, comme s’il eût été blessé par une épée. Effrayé de cette apparition, il se mit en prières et se rendit le matin dans la chambre de sir Cambden, auquel il raconta l’événement de la nuit; celui-ci rassura le monarque en lui disant qu’il avait été le jouet d’un songe et qu’il n’y avait pas à s’en tourmenter. Le même jour, le roi reçut une lettre de sa femme qui lui annonçait la perte de son fils, mort de la peste. Lorsque l’enfant se montra à son père, il avait la taille et les proportions d’un homme fait.
«Obs. 87. — Mlle R..., douée d’un excellent jugement, religieuse sans bigoterie, habitait, avant d’être mariée, la maison de son oncle, D..., médecin célèbre, membre de l’Institut. Elle était séparée de sa mère, atteinte, en province, d’une maladie assez grave. Une nuit, cette jeune personne rêva qu’elle l’apercevait devant elle, pâle, défigurée, prête à rendre le dernier soupir et témoignant surtout un vif chagrin de ne pas être entourée de ses enfants, dont l’un, curé d’une paroisse de Paris, avait émigré en Espagne, et dont l’autre était à Paris. Bientôt elle l’entendit l’appeler plusieurs fois par son nom de baptême; elle vit, dans son rêve, les personnes qui entouraient sa mère, s’imaginant qu’elle demandait sa petite-fille, portant le même nom, aller la chercher dans la pièce voisine; un signe de la malade leur apprit que ce n’était point elle, mais sa fille qui habitait Paris, qu’elle désirait voir. Sa figure exprimait la douleur qu’elle éprouvait de son absence; tout à coup ses traits se décomposent, se couvrent de la pâleur de la mort; puis la moribonde retombe sans vie sur son lit.
«Le lendemain, Mlle R... parut fort triste devant D..., qui la pria de lui faire connaître la cause de son chagrin; elle lui raconta dans tous ses détails le songe qui l’avait si fortement tourmentée. D..., la trouvant dans cette disposition d’esprit, la pressa contre son cœur en lui avouant que la nouvelle n’était que trop vraie, que sa mère venait de mourir; il n’entra pas dans d’autres explications.
«Quelques mois après, Mlle R..., profitant de l’absence de son oncle pour mettre en ordre ses papiers auxquels, comme beaucoup d’autres savants, il n’aimait pas qu’on touchât, trouva une lettre racontant à son oncle les circonstances de la mort de sa mère. Quelle ne fut pas sa surprise en y lisant toutes les particularités de son rêve!»
Hallucination! coïncidence fortuite! Est-ce là une explication satisfaisante? Dans tous les cas, c’est une explication qui n’explique rien du tout.
Une foule d’ignorants, de tout âge et de tous métiers, rentiers, commerçants ou députés, sceptiques par tempérament ou par genre, déclarent simplement qu’ils ne croient pas à toutes ces histoires et qu’il n’y a en tout cela rien de vrai. Ce n’est pas là, non plus, une solution bien sérieuse. Les esprits accoutumés à l’étude ne peuvent se contenter d’une dénégation aussi légère.
Un fait est un fait. On ne peut pas ne pas l’admettre, lors même que, dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de l’expliquer.
Certes, les annales médicales témoignent qu’il y a vraiment des hallucinations de plus d’un genre et que certaines organisations nerveuses en sont dupes. Mais de là à conclure que tous les phénomènes psycho-biologiques non expliqués sont des hallucinations, il y a un abîme.
L’esprit scientifique de notre siècle cherche avec raison à dégager tous ces faits des brouillards trompeurs du surnaturalisme, attendu qu’il n’y a rien de surnaturel et que la nature, dont le royaume est infini, embrasse tout. Depuis quelques années, notamment, une société scientifique spéciale s’est organisée en Angleterre pour l’étude de ces phénomènes, la «Society for Psychical Research»; elle a à sa tête quelques-uns d’entre les plus illustres savants d’Outre-Manche et a déjà fourni des publications importantes. Ces phénomènes de vision à distance sont classés sous le titre général de Télépathie (τῆλε, loin, πάθος, sensation). Des enquêtes rigoureuses sont faites pour en contrôler les témoignages. La variété en est considérable. Feuilletons un instant ensemble l’un de ces recueils[2] et détachons-en quelques documents bien dûment et bien scientifiquement établis.
Dans le cas suivant, observé récemment, l’observateur était absolument éveillé, comme vous et moi en ce moment. Il s’agit d’un certain M. Robert Bee, habitant Wigan (Angleterre). Voici cette curieuse révélation, écrite par l’observateur lui-même.
«Le 18 décembre 1873 nous nous rendîmes, ma femme et moi, dans la famille de ma femme à Southport, laissant mes parents en parfaite santé selon toute apparence. Le lendemain, dans l’après-midi, nous étions partis pour une promenade au bord de la mer, lorsque je me trouvai si profondément triste qu’il me fut impossible de m’intéresser à quoi que ce fût, de sorte que nous ne tardâmes pas à rentrer.
«Tout d’un coup ma femme manifesta un certain sentiment de peine et me dit qu’elle se rendait dans la chambre de sa mère pour quelques minutes. Un instant après, je me levai moi-même de mon fauteuil et passai au salon.
«Une dame, habillée comme si elle devait sortir, arriva près de moi, venant de la chambre à coucher voisine. Je ne remarquai pas ses traits, parce qu’elle ne regardait pas de mon côté; pourtant immédiatement je lui adressai la parole en la saluant, mais je ne me souviens plus de ce que je lui dis.
«Au même instant et tandis qu’elle passait ainsi devant moi, ma femme revenait de la chambre de sa mère et passait juste à l’endroit où je voyais cette dame, sans paraître la remarquer. Je m’écriai aussitôt avec un vif sentiment de surprise: «Quelle est donc cette dame que vous venez de croiser à l’instant? — Mais je n’ai croisé personne! répliqua ma femme encore plus étonnée que moi. — Comment, répliquai-je, vous ne venez pas de voir à l’instant une dame qui vient de passer là, juste où vous êtes, qui sort sans doute de chez votre mère et qui doit être maintenant au vestibule?
« — C’est impossible, répondit-elle, il n’y a absolument que ma mère et nous en ce moment dans la maison.
«En effet, aucune étrangère n’était venue et la recherche que nous fîmes immédiatement n’aboutit à aucun résultat.
«Il était alors huit heures moins dix minutes. Le lendemain matin un télégramme nous annonçait la mort subite de ma mère par suite d’une maladie de cœur, précisément à la même heure. Elle était alors dans la rue et vêtue exactement comme l’inconnue qui était passée devant moi.»
Tel est le récit de l’observateur. L’enquête faite par la Société des Recherches psychiques a démontré l’absolue authenticité et la concordance des témoignages. C’est là un fait tout aussi positif qu’une observation météorologique, astronomique, physique ou chimique. Comment l’expliquer? Coïncidence, dira-t-on. Une rigoureuse critique scientifique peut-elle vraiment être satisfaite par ce mot?
Autre cas encore:
M. Frédérick Wingfield, habitant Belle-Isle en Terre (Côtes-du-Nord), écrit que le 25 mars 1880, s’étant couché assez tard après avoir lu une partie de la soirée, il rêva que son frère, habitant le comté d’Essex en Angleterre, était auprès de lui, mais qu’au lieu de répondre à une question qu’il lui adressait, celui-ci secoua la tête, se leva de sa chaise et s’en alla. L’impression avait été si vive que le narrateur s’élança, à moitié endormi, hors de son lit, et se réveilla au moment où il mettait le pied sur la descente de lit et appelait son frère. Trois jours après, il recevait la nouvelle que son frère venait d’être tué, d’une chute de cheval, le même jour, 25 mars 1880, dans la soirée (à huit heures et demie), quelques heures avant le rêve qui vient d’être rapporté.
Une enquête a démontré que la date de cette mort est exacte et que l’auteur de ce récit avait écrit son rêve sur un agenda à la date même de l’événement, et non après coup.
Autre cas encore:
«M. S... et M. L..., employés tous les deux dans une administration, étaient depuis huit ans en intimes relations d’amitié. Le lundi 19 mars 1883, L..., en allant à son bureau, eut une indigestion; alors il entra dans une pharmacie où on lui donna un médicament. Le jeudi suivant, il n’était pas mieux; le samedi de cette même semaine, il était encore absent du bureau.
Le samedi soir, 24 mars, S... était chez lui, ayant mal à la tête; il dit à sa femme qu’il avait trop chaud, ce qui ne lui était pas arrivé depuis deux mois; puis, après avoir fait cette remarque, il se coucha, et une minute après, il vit son ami L... debout devant lui, vêtu de ses vêtements habituels. S... nota même ce détail de l’habillement de L... que son chapeau avait un crêpe noir, que son pardessus n’était pas boutonné et qu’il tenait une canne à la main. L... regarda fixement S... et passa. S... alors se rappela la phrase qui est dans le livre de Job: «Un esprit passa devant ma face, et le poil de ma chair se hérissa.» A ce moment, il sentit un frisson lui parcourir le corps et ses cheveux se hérissèrent. Alors il demanda à sa femme: «Quelle heure est-il?» Celle-ci lui répondit: «Neuf heures moins douze minutes». Il lui dit: «Si je vous le demande, c’est parce que L... est mort: je viens de le voir». Elle essaya de lui persuader que c’était une pure illusion; mais il assura de la façon la plus formelle qu’aucun raisonnement ne pourrait le faire changer d opinion.»

Tel est le récit fait par M. S.... Il n’apprit la mort de son ami L... que le lendemain dimanche, à trois heures de l’après-midi.
L... était effectivement mort le samedi soir, vers neuf heures moins dix minutes.

On peut rapprocher de cette relation l’événement historique rapporté par Agrippa d’Aubigné au moment de la mort du cardinal de Lorraine:
«Le roi estant en Avignon, le 23 décembre 1574, y mourut Charles, cardinal de Lorraine. La reine (Catherine de Médicis) s’estoit mise au lit de meilleure heure que de coutume, aiant à son coucher entre autres personnes de marque le roi de Navarre, l’archevêque de Lyon, les dames de Retz, de Lignerolles et de Saunes, deux desquelles ont confirmé ce discours. Comme elle estoit pressée de donner le bon soir, elle se jetta d’un tressaut sur son chevet, mit les mains au devant de son visage et avec un cri violent appela à son secours ceux qui l’assistoient, leur voulant monstrer au pied du lit le cardinal qui lui tendoit la main. Elle s’escria plusieurs fois: «Monsieur le cardinal, je n’ai que faire avec vous.» Le roi de Navarre envoie au mesme temps un de ses gentils hommes au logis du cardinal, qui rapporta comment il avoit expiré au mesme point.»
Dans son livre sur «l’humanité posthume» publié en 1882, Adolphe d’Assier se porte garant de l’authenticité du fait suivant, qui lui a été rapporté par une personne de Saint-Gaudens comme lui étant arrivé à elle-même.
«J’étais encore jeune fille, dit-elle, et je couchais avec ma sœur, plus âgée que moi. Un soir nous venions de nous mettre au lit et de souffler la bougie. Le feu de la cheminée, imparfaitement éteint, éclairait encore faiblement la chambre. En tournant les yeux du côté du foyer, j’aperçois, à ma grande surprise, un prêtre assis devant la cheminée et se chauffant. Il avait la corpulence, les traits et la tournure d’un de nos oncles qui habitait aux environs et qui était archiprêtre. Je fis part aussitôt de mon observation à ma sœur. Cette dernière regarde du côté du foyer, et voit la même apparition. Elle reconnaît également notre oncle l’archiprêtre. Une frayeur indicible s’empare alors de nous et nous crions: Au secours! de toutes nos forces. Mon père, qui dormait dans une pièce voisine, éveillé par ces cris désespérés, se lève en toute hâte, et arrive aussitôt une bougie à la main. Le fantôme avait disparu; nous ne voyions plus personne dans la chambre. Le lendemain, nous apprîmes par une lettre que notre oncle l’archiprêtre était mort dans la soirée.»
Autre fait encore, rapporté par le même disciple d’Auguste Comte et consigné par lui pendant son séjour à Rio-de-Janeiro.
C’était en 1858; on s’entretenait encore, dans la colonie française de cette capitale, d’une apparition singulière qui avait eu lieu quelques années auparavant. Une famille alsacienne, composée du mari, de la femme et d’une petite fille encore en bas âge, faisait voile pour Rio-de-Janeiro, où elle allait rejoindre des compatriotes établis dans cette ville. La traversée étant longue, la femme devint malade, et faute sans doute de soins ou d’une alimentation convenable, succomba avant d’arriver. Le jour de sa mort, elle tomba en syncope, resta longtemps dans cet état, et lorsqu’elle eut repris ses sens, dit à son mari, qui veillait à ses côtés: «Je meurs contente, car maintenant je suis rassurée sur le sort de notre enfant. Je viens de Rio-de-Janeiro, j’ai rencontré la rue et la maison de notre ami Fritz, le charpentier. Il était sur le seuil de la porte; je lui ai présenté la petite; je suis sûre qu’à ton arrivée il la reconnaîtra et en prendra soin. Le mari fut surpris de ce récit, sans toutefois y attacher d’importance. Le même jour, à la même heure, Fritz le charpentier, l’Alsacien dont je viens de parler, se trouvait sur le seuil de la porte de la maison qu’il habitait à Rio-de-Janeiro, lorsqu’il crut voir passer dans la rue une de ses compatriotes tenant dans ses bras une petite fille. Elle le regardait d’un air suppliant, et semblait lui présenter l’enfant qu’elle portait. Sa figure, qui paraissait d’une grande maigreur, rappelait néanmoins les traits de Latta, la femme de son ami et compatriote Schmidt. L’expression de son visage, la singularité de sa démarche, qui tenait plus de la vision que de la réalité, impressionnèrent vivement Fritz. Voulant s’assurer qu’il n’était pas dupe d’une illusion, il appela un de ses ouvriers qui travaillait dans la boutique, et qui lui aussi était Alsacien et de la même localité.
«Regarde, lui dit-il, ne vois-tu pas passer une femme dans la rue, tenant un enfant dans ses bras, et ne dirait-on pas que c’est Latta, la femme de notre pays Schmidt?
— Je ne puis vous dire, je ne la distingue pas bien», répondit l’ouvrier.
Fritz n’en dit pas davantage; mais les diverses circonstances de cette apparition réelle ou imaginaire se gravèrent fortement dans son esprit, notamment l’heure et le jour. A quelque temps de là il voit arriver son compatriote Schmidt portant une petite fille dans ses bras. La visite de Latta se retrace alors dans son esprit, et avant que Schmidt eût ouvert la bouche il lui dit:
«Mon pauvre ami, je sais tout; ta femme est morte pendant la traversée, et avant de mourir elle est venue me présenter sa petite fille pour que j’en prenne soin. Voici la date et l’heure.»
C’étaient bien le jour et le moment consignés par Schmidt à bord du navire.
Dans son ouvrage sur les hauts phénomènes de la Magie, publié en 1864, Gougenot des Mousseaux rapporte le fait suivant, qu’il certifie comme absolument authentique.

Sir Robert Bruce, de l’illustre famille écossaise de ce nom, est second d’un bâtiment; un jour il vogue près de Terre-Neuve, et, se livrant à des calculs, il croit voir son capitaine assis à son pupitre, mais il regarde avec attention, et celui qu’il aperçoit est un étranger dont le regard froidement arrêté sur lui l’étonnait. Le capitaine, près duquel il remonte, s’aperçoit de son étonnement, et l’interroge:
«Mais qui donc est à votre pupitre? lui dit Bruce.
— Personne.
— Si, il y a quelqu’un; est-ce un étranger?... et comment?
— Vous rêvez... ou vous raillez.
— Nullement; veuillez descendre et venir voir.»
On descend, et personne n’est assis devant le pupitre. Le navire est fouillé en tout sens; il ne s’y rencontre aucun étranger.

«Cependant celui que j’ai vu écrivait sur votre ardoise: son écriture doit y être restée», dit Bruce.
On regarde l’ardoise; elle porte ces mots: «Steer to the north-west», c’est-à-dire: «Gouvernez au nord-ouest».
«Mais cette écriture est de vous ou de quelqu’un du bord?
— Non.»
Chacun est prié d’écrire la même phrase, et nulle écriture ne ressemble à celle de l’ardoise.
«Eh bien, obéissons au sens de ces mots; gouvernez le navire au nord-ouest, le vent est bon et permet de tenter l’expérience.»
Trois heures après, la vigie signalait une montagne de glace et voyait, y attenant, un vaisseau de Québec, démantelé, couvert de monde, cinglant vers Liverpool, et dont les passagers furent amenés par les chaloupes du bâtiment de Bruce.
Au moment où l’un de ses hommes gravissait le flanc du vaisseau libérateur, Bruce tressaillit et recula, fortement ému. Il venait de reconnaître l’étranger qu’il avait vu traçant les mots de l’ardoise. Il raconte à son capitaine le nouvel incident.
«Veuillez écrire «Steer to the north-west» sur cette ardoise», dit au nouveau venu le capitaine, lui présentant le côté qui ne porte aucune écriture.
L’étranger trace les mots demandés.
«Bien, vous reconnaissez là votre main courante? dit le capitaine, frappé de l’identité des écritures.
— Mais vous m’avez vu vous-même écrire! Vous serait-il possible d’en douter?»
Pour toute réponse le capitaine retourne l’ardoise, et l’étranger reste confondu voyant des deux côtés sa propre écriture.
«Aviez-vous rêvé que vous écriviez sur cette ardoise? dit, à celui qui vient d’écrire, le capitaine du vaisseau naufragé.
— Non, du moins je n’en ai nul souvenir.
— Mais que faisait à midi ce passager? demande à son confrère le capitaine sauveur.
— Étant très fatigué, ce passager s’endormit profondément, et autant qu’il m’en souvient, ce fut quelque temps avant midi. Une heure au plus après, il s’éveilla, et me dit: «Capitaine, nous serons sauvés, aujourd’hui même!» Ajoutant: «J’ai rêvé que j’étais à bord d’un vaisseau et qu’il venait à notre secours.» Il dépeignit le bâtiment et son gréement; et ce fut à notre grande surprise, lorsque vous cinglâtes vers nous, que nous reconnûmes l’exactitude de la description. Enfin ce passager dit à son tour: «Ce qui me semble étrange, c’est que ce que je vois ici me paraît familier, et cependant je n’y suis jamais venu.»
Le baron Dupotet, dans son cours de «Magnétisme animal», rapporte, d’autre part encore, le fait suivant, publié en 1814 par le célèbre Iung Stilling, qui le tenait de l’observateur même, le baron de Sulza, chambellan du roi de Suède.
Rentrant chez lui en été vers minuit, heure à laquelle il fait encore assez clair en Suède pour qu’on puisse lire l’impression la plus fine. «Comme j’arrivai, dit-il, dans mon domaine, mon père vint à ma rencontre devant l’entrée du parc; il était vêtu comme d’habitude, et il tenait à la main une canne que mon frère avait sculptée. Je le saluai et nous conversâmes longtemps ensemble. Nous arrivâmes ainsi jusqu’à la maison et à l’entrée de sa chambre. En y entrant, je vis mon père déshabillé; au même instant l’apparition s’était évanouie; peu de temps après, mon père s’éveilla et me regarda d’un air d’interrogation: «Mon cher Édouard, me dit-il, Dieu soit béni de ce que je te vois sain et sauf, car j’ai été bien tourmenté, à cause de toi, dans mon rêve; il me semblait que tu étais tombé dans l’eau, et que tu étais en danger de te noyer.» Or ce jour-là, ajouta le baron, j’étais allé avec un de mes amis à la rivière pour pêcher des crabes, et je faillis être entraîné par le courant. Je racontai à mon père que j’avais vu son apparition à l’entrée du domaine, et que nous avions eu ensemble une longue conversation. Il me répondit qu’il arrivait souvent des faits semblables.»
On voit dans ces divers récits des apparitions spontanées et des apparitions pour ainsi dire provoquées par le désir ou par la volonté. La suggestion mentale peut-elle donc aller jusque-là? Les auteurs du livre Phantasms of the Living, dont nous parlions plus haut, répondent affirmativement par sept exemples suffisamment attestés, parmi lesquels j’en offrirai encore un à l’attention de mes lecteurs. Le voici.

«Le rév. C. Godfrey, demeurant à Eastbourne, dans le canton de Sussex, ayant lu un récit d’apparition préméditée, en fut si frappé qu’il résolut d’en faire l’essai à son tour. Le 15 novembre 1886, vers onze heures du soir, il dirigea toute la force d’imagination et toute la tension de volonté dont il était capable sur l’idée d’apparaître à une dame de ses amies, en se tenant debout au pied de son lit. L’effort dura environ huit minutes, après quoi M. Godfrey se sentit fatigué et s’endormit. Le lendemain, la dame qui avait été le sujet de l’expérience vint de son propre mouvement raconter à M. Godfrey ce qu’elle avait vu. Invitée à en fixer le souvenir par écrit, elle le fit en ces termes: «La nuit dernière, je me réveillai en sursaut, avec la sensation que quelqu’un était entré dans ma chambre. J’entendis également un bruit, mais je supposai que c’étaient les oiseaux dans le lierre, hors de la fenêtre. J’éprouvai ensuite comme une inquiétude et un vague désir de sortir de la chambre et de descendre au rez-de-chaussée. Ce sentiment devint si vif que je me levai enfin; j’allumai une bougie et je descendis dans l’intention de prendre quelque chose pour me calmer. En remontant à ma chambre, je vis M. Godfrey, debout sous la grande fenêtre qui éclaire l’escalier. Il était habillé comme à l’ordinaire et avait l’expression que j’ai remarquée chez lui lorsqu’il regarde très attentivement quelque chose. Il était là immobile, tandis que, tenant la lumière levée, je le regardais avec une extrême surprise. Cela dura trois ou quatre secondes, après quoi, comme je continuais à monter, il disparut. Je n’étais point effrayée, mais très agitée, et je ne pus me rendormir.»

M. Godfrey pensa judicieusement que l’expérience à laquelle il s’était livré prendrait beaucoup plus d’importance si elle se répétait. Une seconde tentative manqua, mais la troisième réussit. Bien entendu que la dame sur laquelle il opérait n’était pas plus prévenue de son intention que la première fois. «La nuit dernière, écrit-elle, mardi 7 décembre, je montai me coucher à dix heures et demie. Je fus bientôt endormie. Soudainement, j’entendis une voix qui disait: «Réveillez-vous!» et je sentis une main qui se posait sur le côté gauche de ma tête. (L’intention de M. Godfrey, cette fois-ci, avait été de faire sentir sa présence par la voix et le toucher.) Je fus aussitôt complètement éveillée. Il y avait dans la chambre un son curieux, comme celui d’une guimbarde. Je sentais en même temps comme une haleine froide qui m’enveloppait; mon cœur se mit à battre violemment, et je vis distinctement une figure penchée sur moi. La seule lumière qui éclairât la chambre était celle d’une lampe à l’extérieur, formant une longue raie lumineuse sur la muraille au-dessus de la table de toilette; cette raie était particulièrement obscurcie par la figure. Je me retournai vivement, et la main eut l’air de retomber de ma tête sur l’oreiller, à côté de moi. La figure était inclinée au-dessus de moi, et je la sentais appuyée contre le côté du lit. Je vis le bras reposant tout le temps sur l’oreiller. J’apercevais le contour du visage, mais comme obscurci par un brouillard. Il devait être environ minuit et demi. La figure avait légèrement écarté le rideau, mais j’ai reconnu ce matin qu’il pendait comme d’habitude. Nul doute que la figure ne fût celle de M. Godfrey; je le reconnus à la tournure des épaules et à la forme du visage. Pendant tout le temps qu’il resta là, il régnait un courant d’air froid à travers la chambre, comme si les deux fenêtres eussent été ouvertes.»
Ce sont là des faits.
Dans l’état actuel de nos connaissances, il serait absolument téméraire d’en chercher l’explication. Notre psychologie n’est pas assez avancée. Il y a bien des choses que nous sommes forcés d’admettre sans pouvoir en aucune façon les expliquer. Nier ce qu’on ne peut expliquer serait de la pure démence. Expliquait-on le système du monde il y a mille ans? Aujourd’hui même, expliquons-nous l’attraction? Mais la science marche, et son progrès sera sans fin.
Connaissons-nous toute l’étendue des facultés humaines? Qu’il y ait dans la nature des forces encore inconnues de nous, comme l’était, par exemple, l’électricité il y a moins d’un siècle, qu’il y ait dans l’univers d’autres êtres, doués d’autres sens et d’autres facultés, c’est ce dont le penseur ne peut douter un seul instant. Mais l’homme terrestre lui-même nous est-il complètement connu? Il ne le semble pas.

Il y a des faits dont nous sommes forcés de reconnaître la réalité sans pouvoir en aucune façon les expliquer.
La vie de Swedenborg en offre trois de cet ordre. Laissons de côté, pour le moment, ses visions planétaires et sidérales, qui paraissent plus subjectives qu’objectives; remarquons en passant que Swedenborg était un savant de premier ordre en géologie, en minéralogie, en cristallographie, membre des académies des sciences d’Upsal, Stockholm et Saint-Pétersbourg, et contentons-nous de rappeler les trois faits suivants:
Le 19 juillet 1759, revenant d’un voyage en Angleterre, ce philosophe prit terre à Gottenbourg et alla dîner chez un certain William Costel, où la société était nombreuse. «Le soir à six heures, M. de Swedenborg, qui était sorti, rentra au salon, pâle et consterné, et dit qu’à l’instant même un incendie venait d’éclater à Stockholm, au Südermoln, dans la rue qu’il habitait, et que le feu s’étendait avec violence vers sa maison. Il sortit de nouveau, et revint, se lamentant que la maison d’un de ses amis venait d’être réduite en cendres et que la sienne courait le plus grand danger. A huit heures, après une nouvelle sortie, il dit avec joie: «Grâce à Dieu, l’incendie s’est éteint à la troisième porte qui précède la mienne.»
«La nouvelle s’en répandit dans toute la ville, qui s’en émut d’autant plus que le gouverneur y avait porté attention et que beaucoup de personnes étaient en souci de leurs biens ou de leurs amis.... Deux jours après, le courrier royal apporta de Stockholm le rapport sur l’incendie: il n’y avait aucune différence entre ses indications et celles que Swedenborg avait données; l’incendie avait été éteint à huit heures.
Cette relation a été écrite par l’illustre Emmanuel Kant, qui avait voulu faire une enquête sur le fait, et qui ajoute: «Que peut-on alléguer contre l’authenticité de cet événement?»
Or Gottenbourg est à deux cents kilomètres de Stockholm.
Swedenborg était alors dans sa soixante-douzième année.
Voici le second fait.
En 1761, Mme de Marteville, veuve d’un ministre de Hollande à Stockholm, reçoit d’un créancier de son mari la réclamation d’une somme de vingt-cinq mille florins de Hollande (cinquante mille francs), qu’elle savait avoir été payée par son mari, et dont le nouveau payement la mettait dans le plus grand embarras, la ruinait presque. Il lui était impossible de retrouver la quittance.

Elle va rendre visite à Swedenborg, et, huit jours après, elle voit en songe son mari qui lui indique le meuble où se trouve la quittance avec une épingle à cheveux garnie de vingt diamants, qu’elle croyait perdue aussi. «C’était à deux heures du matin. Pleine de joie, elle se lève et trouve le tout à la place indiquée. S’étant recouchée, elle dort jusqu’à neuf heures. Vers onze heures, M. de Swedenborg se fait annoncer. Avant d’avoir rien appris de ce qui était arrivé, il raconta que dans la nuit précédente il avait vu l’esprit de M. de Marteville qui lui avait déclaré qu’il se rendait auprès de sa veuve.»
Voici le troisième fait.
Au mois de février 1772, étant à Londres, il envoya un billet au révérend John Wesley (fondateur de la communion des Wesleyens) pour lui dire qu’il serait charmé de faire sa connaissance. L’ardent prédicateur reçut ce billet au moment où il allait partir pour une mission, et répondit qu’il profiterait de cette gracieuse permission pour lui rendre visite au retour de cette absence qui devait être d’environ six mois. Swedenborg répondit: «qu’en ce cas, ils ne se verraient pas dans ce monde, le 29 mars prochain devant être le jour de sa mort».
Swedenborg mourut, en effet, à la date indiquée par lui plus d’un mois d’avance.
Ce sont là trois faits dont il n’est pas possible de nier l’authenticité, mais que dans l’état actuel de nos connaissances personne ne voudrait assurément se charger d’expliquer.
Nous pourrions multiplier indéfiniment ces relations authentiques. Les faits analogues à ceux qui ont été rapportés plus haut de communications à distance soit au moment de la mort, soit dans l’état normal de la vie, ne sont pas tellement rares — sans être pourtant bien fréquents — que chacun de nos lecteurs n’en ait entendu citer, et peut-être observé lui-même, en plus d’une circonstance. D’ailleurs, les expériences faites dans les domaines du magnétisme témoignent également qu’en certains cas psychologiques déterminés un expérimentateur peut agir sur son sujet à distance, non pas seulement à quelques mètres, mais à plusieurs kilomètres et même à plus de cent kilomètres de distance, selon la sensibilité et la lucidité du sujet et sans doute aussi selon l’intensité de la volonté du magnétiseur. D’autre part encore, l’espace n’est pas ce que nous croyons. La distance de Paris à Londres est grande pour un marcheur, et elle était même infranchissable avant l’invention des bateaux: elle est nulle pour l’électricité. La distance de la Terre à la Lune est grande pour nos modes actuels de locomotion: elle est nulle pour l’attraction. En fait, au point de vue de l’absolu, l’espace qui nous sépare de Sirius n’est pas une plus grande partie de l’infini que la distance de Paris à Versailles ou de votre œil droit à votre œil gauche.
Il y a plus encore: la séparation qui nous semble exister entre la Terre et la Lune, ou entre la Terre et Mars, ou même entre la Terre et Sirius, n’est qu’une illusion due à l’insuffisance de nos perceptions. La Lune agit constamment sur la Terre et la remue perpétuellement. L’attraction de Mars est également sensible pour notre planète, et à notre tour nous dérangeons Mars dans son cours en subissant l’influence de la Lune. Nous agissons sur le Soleil lui-même et le faisons mouvoir, comme si nous le touchions. En vertu de l’attraction, la Lune fait tourner mensuellement la Terre autour de leur centre commun de gravité, point qui voyage à 1700 kilomètres au-dessous de la surface du globe, la Terre fait tourner le Soleil annuellement autour de leur centre commun de gravité, situé à 456 kilomètres du centre solaire; tous les mondes agissent perpétuellement les uns sur les autres, de sorte qu’il n’y a pas d’isolement, de séparation réelle entre eux. Au lieu d’être un vide séparant les mondes les uns des autres, l’espace est plutôt un lien de communication. Or si l’attraction établit ainsi une communication réelle, perpétuelle, active et indiscutable, constatée par la précision des observations astronomiques, entre la Terre et ses sœurs de l’immensité, on ne voit pas trop de quel droit de prétendus positivistes pourraient déclarer que nulle communication ne soit possible entre deux êtres plus ou moins éloignés l’un de l’autre, soit sur la Terre, soit même sur deux mondes différents.
Deux cerveaux qui vibrent à l’unisson, à plusieurs kilomètres de distance, ne peuvent-ils être émus par une même force psychique? L’émotion partie d’un cerveau ne peut-elle, à travers l’éther, de même que l’attraction, aller frapper le cerveau qui vibre à une distance quelconque, de même qu’un son, à travers une pièce, va faire vibrer les cordes d’un piano ou d’un violon? N’oublions pas que nos cerveaux sont composés de molécules qui ne se touchent pas et qui sont en vibration perpétuelle.
Et pourquoi parler de cerveaux? La pensée, la volonté, la force psychique, quelle que soit sa nature, ne peut-elle agir à distance sur un être qui lui est attaché par les liens sympathiques et indissolubles de la parenté intellectuelle? Les palpitations d’un cœur ne se transmettent-elles pas subitement au cœur qui bat à l’unisson du nôtre?
Devons-nous admettre, dans les cas d’apparition signalés plus haut, que l’esprit du mort ait réellement pris une forme corporelle dans le voisinage de l’observateur? Dans la plupart des cas, cette hypothèse ne paraît pas nécessaire. Pendant nos rêves, nous croyons voir des personnes qui ne sont pas du tout devant nos yeux, d’ailleurs fermés. Nous les voyons parfaitement, aussi bien qu’au grand jour; nous leur parlons, nous les entendons, nous conversons avec elles. Assurément, ce n’est ni notre rétine ni notre nerf optique qui les voit, pas plus que ce n’est notre oreille qui les entend. Nos cellules cérébrales sont seules en jeu.
Certaines apparitions peuvent être objectives, extérieures, substantielles; d’autres peuvent être subjectives: dans ce cas, l’être qui se manifeste agirait à distance sur l’être qui voit, et cette influence sur son cerveau déterminerait la vision intérieure, laquelle paraît extérieure, comme dans les rêves, mais peut être purement subjective et intérieure.
De même qu’une pensée, un souvenir, éveille dans notre esprit une image qui peut être très évidente et très vive, de même un être agissant sur un autre peut faire apparaître en lui une image qui lui donnera un instant l’illusion de la réalité. On obtient maintenant expérimentalement ces faits dans les études d’hypnotisme et de suggestion, études qui en sont encore à leurs débuts et pourtant donnent des résultats assurément dignes de la plus haute attention, aussi bien au point de vue psychologique qu’au point de vue physiologique. Ce n’est pas la rétine qui est frappée par une réalité effective, ce sont les couches optiques du cerveau qui sont excitées par une force psychique. C’est l’être mental lui-même qui est impressionné. De quelle façon? nous l’ignorons.
Telles sont les inductions les plus rationnelles qui paraissent pouvoir être conclues des phénomènes de l’ordre de ceux dont nous venons de nous occuper, phénomènes inexpliqués, mais fort anciens, car l’histoire de tous les peuples, depuis la plus haute antiquité, en a conservé des exemples qu’il serait difficile de nier ou d’effacer.
Mais quoi, dira-t-on, devons-nous, pouvons-nous, dans notre siècle de méthode expérimentale et de science positive, admettre qu’un mourant, ou même un mort, puisse se communiquer?
Qu’est-ce qu’un mort?
Il meurt un être humain par chaque seconde, sur l’ensemble du globe terrestre, soit environ 86 400 par jour, soit environ 31 millions par an ou plus de 3 milliards par siècle. En dix siècles, plus de 30 milliards de cadavres ont été livrés à la terre et rendus à la circulation générale sous forme de produits divers, eau, gaz, vapeurs, etc. Si nous tenons compte de la diminution de la population humaine à mesure que nous remontons les âges historiques, nous trouvons que depuis dix mille ans deux cents milliards de corps humains au moins ont été formés de la terre et de l’atmosphère, par la respiration et l’alimentation, et y sont retournés. Les molécules d’oxygène, d’hydrogène, d’acide carbonique, d’azote qui ont constitué ces corps ont engraissé la terre et ont été rendues à la circulation atmosphérique.
Oui, la Terre que nous habitons est aujourd’hui formée en partie de ces milliards de cerveaux qui ont pensé, de ces milliards d’organismes qui ont vécu. Nous marchons sur nos aïeux comme ils marcheront sur nous. Les fronts des penseurs, les yeux qui ont contemplé, souri, pleuré, les bouches qui ont chanté l’amour, les lèvres roses et les seins de marbre, les entrailles des mères, les bras des travailleurs, les muscles des guerriers, le sang des vaincus, les enfants et les vieillards, les bons et les méchants, les riches et les pauvres, tout ce qui a vécu, tout ce qui a pensé, gît dans la même terre. Il serait difficile aujourd’hui de faire un seul pas sur la planète sans marcher sur la dépouille des morts; il serait difficile de manger et boire sans réabsorber ce qui a déjà été mangé et bu des milliers de fois, il serait difficile de respirer sans s’incorporer le souffle des morts. Les éléments constitutifs des corps, puisés à la nature, sont revenus à la nature, et chacun de nous porte en soi des atomes ayant précédemment appartenu à d’autres corps.
Eh bien! pensez-vous que ce soit cela toute l’humanité? Pensez-vous qu’elle n’ait rien laissé de plus noble, de plus grand, de plus spirituel? Chacun de nous ne donne-t-il à l’univers, en rendant le dernier soupir, que soixante ou quatre-vingts kilos de chair et d’os qui vont se désagréger et retourner aux éléments? L’âme qui nous anime ne demeure-t-elle pas, au même titre que chaque molécule d’oxygène, d’azote ou de fer? Et toutes les âmes qui ont vécu n’existent-elles pas toujours?
Nous n’avons aucun droit d’affirmer que l’homme soit uniquement composé d’éléments matériels, et que la faculté de penser ne soit qu’une propriété de l’organisation. Nous avons, au contraire, les raisons les plus intimes d’admettre que l’âme est une entité individuelle, et que c’est elle qui régit les molécules pour organiser la forme vivante du corps humain.
Que deviennent les molécules invisibles et intangibles qui ont composé notre corps pendant la vie? Elles vont appartenir à de nouveaux corps. Que deviennent les âmes également invisibles et intangibles? On peut penser qu’elles se réincarnent, elles aussi, en de nouveaux organismes, chacune suivant sa nature, ses facultés, sa destinée.
L’âme appartient au monde psychique. Sans doute, il y a sur la Terre une quantité innombrable d’âmes encore lourdes, grossières, à peine dégagées de la matière, incapables de concevoir les réalités intellectuelles. Mais il en est d’autres qui vivent dans l’étude, dans la contemplation, dans la culture du monde psychique ou spirituel. Celles-là peuvent ne point rester emprisonnées sur la Terre, et leur destinée est de vivre de la vie uranique.
L’âme uranique vit, même pendant ses incarnations terrestres, dans le monde de l’absolu et du divin. Elle sait que tout en habitant la Terre elle est, en réalité, dans le ciel, et que notre planète est un astre du ciel.
Quelle est la nature intime de l’âme, quels sont ses modes de manifestation, quand sa mémoire devient-elle permanente et maintient-elle avec certitude l’identité consciente, sous quelle diversité de formes et de substances peut-elle vivre, quelle étendue d’espace peut-elle franchir, quel est l’ordre de parenté intellectuelle qui existe entre les diverses planètes d’un même système, quelle est la force germinatrice qui ensemence les mondes, quand pourrons-nous nous mettre en communication avec les patries voisines, quand pénétrerons-nous le secret profond des destinées? Mystère et ignorance aujourd’hui. Mais l’inconnu d’hier est la vérité de demain.
Fait d’ordre historique et scientifique absolument incontestable: dans tous les siècles, chez tous les peuples, et sous les apparences religieuses les plus diverses, l’idée de l’immortalité repose invulnérable au fond de la conscience humaine. L’éducation lui a donné mille formes, mais elle ne l’a pas inventée. Cette idée indéracinable existe par elle-même. Tout être humain, en venant au monde, apporte avec lui, sous une forme plus ou moins vague, ce sentiment intime, ce désir, cette espérance.


II
ITER EXTATICUM CŒLESTE
Les heures, les jours que je consacrais à l’étude de ces questions de psychologie et de télépathie ne m’empêchaient pas d’observer Mars au télescope et d’en prendre des dessins géographiques, chaque fois que notre atmosphère, si souvent nuageuse, voulait bien me le permettre. D’ailleurs, on peut reconnaître que non seulement toutes les questions se touchent, dans l’étude de la nature et dans les sciences, mais encore que l’astronomie et la psychologie sont solidaires l’une de l’autre, attendu que l’univers psychique a pour habitat l’univers matériel, que l’astronomie a pour objet l’étude des régions de la vie éternelle et que nous ne pourrions nous former aucune idée de ces régions si nous ne les connaissions pas astronomiquement. Que nous le sachions ou non, en fait, nous habitons en ce moment même une région du Ciel, et tous les êtres, quels qu’ils soient, sont éternellement citoyens du Ciel. Ce n’est pas sans une secrète divination des choses que l’antiquité avait fait d’Uranie la muse de toutes les sciences.
Ma pensée avait donc été longuement occupée de notre voisine la planète Mars, lorsqu’un jour, dans une promenade solitaire à la lisière d’un bois, après quelques chaudes heures de juillet, m’étant assis au pied d’un bouquet de chênes, je ne tardai pas à m’assoupir.
La chaleur était accablante, le paysage était silencieux, la Seine semblait arrêtée comme un canal au fond de la vallée. Je fus étrangement surpris, en m’éveillant après un instant de somnolence, de ne plus reconnaître le paysage, ni les arbres voisins, ni la rivière qui coulait au pied du coteau, ni la prairie ondulée qui allait se perdre au loin dans l’horizon. Le soleil se couchait, plus petit que nous n’avons coutume de le voir. L’air frémissait de bruits harmonieux inconnus à la Terre, et des insectes grands comme des oiseaux voltigeaient sur des arbres sans feuilles, couverts de gigantesques fleurs rouges. Je me levai, poussé par l’étonnement comme par un ressort, et d’un bond si énergique que je me trouvai subitement debout, me sentant d’une légèreté singulière. A peine avais-je fait quelques pas, que plus de la moitié du poids de mon corps me parut s’être évaporée pendant mon sommeil; cette sensation intime me frappa plus profondément encore que la métamorphose de la nature déployée sous mes regards.
C’est à peine si j’en croyais mes yeux et mes sens. D’ailleurs, je n’avais plus absolument les mêmes yeux, je n’entendais plus de la même manière, et je m’aperçus même dès ces premiers instants que mon organisation était douée de plusieurs sens nouveaux, tout différents de ceux de notre harpe terrestre, notamment d’un sens magnétique, par lequel on peut se mettre en communication d’un être à l’autre sans qu’il soit nécessaire de traduire ses pensées par des paroles audigibles: ce sens rappelle celui de l’aiguille aimantée qui, du fond d’une cave de l’Observatoire de Paris, frissonne et tressaille quand une aurore boréale s’allume en Sibérie, ou quand une explosion électrique éclate dans le Soleil.
L’astre du jour venait de s’éteindre dans un lac lointain, et les lueurs roses du crépuscule planaient au fond des cieux comme un dernier rêve de la lumière. Deux Lunes s’allumèrent à diverses hauteurs, la première en forme de croissant, au-dessus du lac dans le sein duquel le Soleil avait disparu; la seconde, en forme de premier quartier, beaucoup plus élevée dans le ciel et du côté de l’Orient. Elles étaient très petites et ne rappelaient que de bien loin l’immense flambeau des nuits terrestres. C’est comme à regret qu’elles donnaient leur vive mais faible lumière. Je les regardais tour à tour avec stupéfaction. Le plus étrange peut-être encore, dans toute l’étrangeté de ce spectacle, c’est que la Lune occidentale, qui était environ trois fois plus grosse que sa compagne de l’Est, tout en étant cinq fois moins large que notre Lune terrestre, marchait dans le ciel d’un mouvement très facile à suivre de l’œil, et semblait courir avec vitesse de la droite vers la gauche pour aller rejoindre à l’Orient sa céleste sœur.
On remarquait encore, dans les dernières lueurs du couchant qui s’éteignait, une troisième Lune, ou, pour mieux dire, une brillante étoile. Plus petite que le moindre des deux satellites, elle n’offrait pas de disque sensible; mais sa lumière était éclatante. Elle planait dans le ciel du soir comme Vénus dans notre ciel lorsqu’aux jours de son plus splendide éclat «l’étoile du berger» règne en souveraine sur les indolentes soirées du printemps aux tendres rêves.
Déjà les plus brillantes étoiles s’allumaient dans les cieux; on reconnaissait Arcturus aux rayons d’or, Véga, si blanche et si pure, les sept astres du septentrion, et plusieurs constellations zodiacales. L’étoile du soir, le nouveau Vesper, rayonnait alors dans la constellation des Poissons. Après avoir étudié pendant quelques instants sa situation dans le ciel, m’être orienté moi-même d’après les constellations, avoir examiné les deux satellites et réfléchi à la légèreté de mon propre poids, je ne tardai pas à être convaincu que je me trouvais sur la planète Mars et que cette charmante étoile du soir était... la Terre.
Mes yeux s’arrêtèrent sur elle, imprégnés de ce mélancolique sentiment d’amour qui serre les fibres de notre cœur lorsque notre pensée s’envole vers un être chéri dont une cruelle distance nous sépare; je contemplai longuement cette patrie où tant de sentiments divers se mélangent et se heurtent dans les fluctuations de la vie, et je pensai:

«Combien n’est-il pas regrettable que les innombrables êtres humains qui habitent en ce petit séjour ne sachent pas où ils sont! Elle est charmante, cette minuscule Terre, ainsi éclairée par le Soleil, avec sa Lune plus microscopique encore, qui semble un point à côté d’elle. Portée dans l’invisible par les lois divines de l’attraction, atome flottant dans l’immense harmonie des cieux, elle occupe sa place et plane là-haut comme une île angélique. Mais ses habitants l’ignorent. Singulière humanité! Elle a trouvé la Terre trop vaste, s’est partagée en troupeaux et passe son temps à s’entre-fusiller. Il y a, dans cette île céleste, autant de soldats que d’habitants! ils se sont tous armés les uns contre les autres, quand il eût été si simple de vivre tranquillement, et trouvent glorieux de changer de temps en temps les noms des pays et la couleur des drapeaux. C’est là l’occupation favorite des nations et l’éducation primordiale des citoyens. Hors de là, ils emploient leur existence à adorer la matière. Ils n’apprécient pas la valeur intellectuelle, restent indifférents aux plus merveilleux problèmes de la création et vivent sans but. Quel dommage! Un habitant de Paris qui n’aurait jamais entendu prononcer le nom de cette cité ni celui de la France ne serait pas plus étranger qu’eux dans leur propre patrie. Ah! s’ils pouvaient voir la Terre d’ici, avec quel plaisir ils y reviendraient et combien seraient transformées toutes leurs idées générales et particulières. Alors ils connaîtraient au moins le pays qu’ils habitent; ce serait un commencement; ils étudieraient progressivement les réalités sublimes qui les environnent au lieu de végéter sous un brouillard sans horizon, et bientôt ils vivraient de la véritable vie, de la vie intellectuelle.»

«Quel honneur il lui fait! On croirait vraiment qu’il a laissé des amis dans ce bagne-là!»
Je n’avais point parlé. Mais j’entendis fort distinctement cette phrase qui semblait répondre à ma conversation intérieure. Deux habitants de Mars me regardaient, et ils m’avaient compris, en vertu de ce sixième sens de perception magnétique dont il a été question plus haut. Je fus quelque peu surpris, et, l’avouerai-je? sensiblement blessé de l’apostrophe: «Après tout, pensai-je, j’aime la Terre, c’est mon pays, et j’ai du patriotisme!»
Mes deux voisins rirent cette fois-ci tous les deux ensemble.
«Oui, reprit l’un d’eux avec une bonté inattendue, vous avez du patriotisme. On voit bien que vous arrivez de la Terre.»
Et le plus âgé ajouta:
«Laissez-les donc, vos compatriotes, ils ne seront jamais ni plus intelligents ni moins aveugles qu’aujourd’hui. Il y a déjà quatre-vingt mille ans qu’ils sont là. Et, vous l’avouez vous-même, ils ne sont pas encore capables de penser.... Vous êtes vraiment admirable de regarder la Terre avec des yeux aussi attendris. C’est trop de naïveté.»
N’avez-vous pas, cher lecteur, rencontré parfois, sur votre passage, de ces hommes tout pénétrés d’un imperturbable orgueil et qui se croient sincèrement et inébranlablement au-dessus de tout le reste du monde? Lorsque ces fiers personnages se trouvent en face d’une supériorité, elle leur est instantanément antipathique: ils ne la supportent pas. Eh bien! pendant le dithyrambe qui précède (et dont vous n’avez eu tout à l’heure qu’une pâle traduction), je me sentais fort supérieur à l’humanité terrestre, puisque je la prenais en pitié et invoquais pour elle de meilleurs jours. Mais quand ces deux habitants de Mars semblèrent me prendre en pitié moi-même, et que je crus reconnaître en eux une froide supériorité sur moi, je fus un instant l’un de ces ineptes orgueilleux; mon sang ne fit qu’un tour, et tout en me contenant par un restant de politesse française, j’ouvris la bouche pour leur dire:
— «Après tout, Messieurs, les habitants de la Terre ne sont pas aussi stupides que vous paraissez le croire et valent peut-être mieux que vous.»
Malheureusement, ils ne me laissèrent même pas commencer ma phrase, attendu qu’ils l’avaient devinée pendant qu’elle se formait par la vibration des moelles de mon cerveau.

«Permettez-moi de vous dire tout de suite, fit le plus jeune, que votre planète est absolument manquée, par suite d’une circonstance qui date d’une dizaine de millions d’années. C’était au temps de la période primaire de la genèse terrestre. Il y avait déjà des plantes, et même des plantes admirables, et dans le fond des mers comme sur les rivages apparaissaient les premiers animaux, les mollusques sans tête, sourds, muets et dépourvus de sexe. Vous savez que la respiration suffit aux arbres pour leur nourriture complète et que vos chênes les plus robustes, vos cèdres les plus gigantesques n’ont jamais rien mangé, ce qui ne les a pas empêchés de grandir. Ils se nourrissent par la respiration seule. Le malheur, la fatalité a voulu qu’un premier mollusque eût le corps traversé par une goutte d’eau plus épaisse que le milieu ambiant. Peut-être la trouva-t-il bonne. Ce fut l’origine du premier tube digestif, qui devait exercer une action si funeste sur l’animalité entière, et plus tard sur l’humanité elle-même. Le premier assassin fut le mollusque qui mangea.

«Ici, on ne mange pas, on n’a jamais mangé, on ne mangera jamais. La création s’est développée graduellement, pacifiquement, noblement, comme elle avait commencé. Les organismes se nourrissent, autrement dit renouvellent leurs molécules, par une simple respiration, comme le font vos arbres terrestres, dont chaque feuille est un petit estomac. Dans votre chère patrie, vous ne pouvez vivre un seul jour qu’à la condition de tuer. Chez vous, la loi de vie, c’est la loi de mort. Ici, il n’est jamais venu à personne l’idée de tuer même un oiseau.
«Vous êtes tous, plus ou moins, des bouchers. Vous avez les bras pleins de sang. Vos estomacs sont gorgés de victuailles. Comment voulez-vous qu’avec des organismes aussi grossiers que ceux-là vous puissiez avoir des idées saines, pures, élevées, — je dirai même (pardonnez ma franchise), des idées propres? Quelles âmes pourraient habiter de pareils corps? Réfléchissez donc un instant, et ne vous bercez plus d’illusions aveugles trop idéales pour un tel monde.»
— «Comment! m’écriai-je en l’interrompant, vous nous refusez la possibilité d’avoir des idées propres? Vous prenez les humains pour des animaux? Homère, Platon, Phidias, Sénèque, Virgile, le Dante, Colomb, Bacon, Galilée, Pascal, Léonard, Raphaël, Mozart, Beethoven, n’ont-ils jamais eu aucune aspiration élevée? Vous trouvez nos corps grossiers et repoussants: si vous aviez vu passer devant vous Hélène, Phryné, Aspasie, Sapho, Cléopâtre, Lucrèce Borgia, Agnès Sorel, Diane de Poitiers, Marguerite de Valois, Borghèse, Talien, Récamier, Georges et leurs admirables rivales, vous penseriez peut-être d’une façon différente. Ah! cher Martien, à mon tour, permettez-moi de regretter que vous ne connaissiez la Terre que de loin.»
— «C’est ce qui vous trompe, j’ai habité cinquante ans ce monde-là. Cela m’a suffi, et je vous assure que je n’y retournerai plus. Tout y est manqué, même... ce qui vous paraît le plus charmant. Vous imaginez-vous que sur toutes les Terres du Ciel les fleurs donnent naissance aux fruits de la même façon? Ne serait-ce pas un peu cruel? Pour moi, j’aime les primevères et les boutons de rose.»

— «Mais, repris-je, cependant, malgré tout, il y a eu de grands esprits sur la Terre, et, vraiment, d’admirables créatures. Ne peut-on se bercer de l’espérance que la beauté physique et morale ira en se perfectionnant de plus en plus, comme elle l’a fait jusqu’ici, et que les intelligences s’éclaireront progressivement? On ne passe pas tout son temps à manger. Les hommes finiront bien, malgré leurs travaux matériels, par consacrer chaque jour quelques heures au développement de leur intelligence. Alors, sans doute, ils ne continueront plus de fabriquer de petits dieux à leur image, et peut-être aussi supprimeront-ils leurs puériles frontières pour laisser régner l’harmonie et la fraternité.»
— «Non, mon ami, car s’ils le voulaient, ils le feraient dès aujourd’hui. Or, ils s’en gardent bien. L’homme terrestre est un petit animal qui, d’une part, n’éprouve pas le besoin de penser, n’ayant même pas l’indépendance de l’âme, et qui, d’autre part, aime se battre et établit carrément le droit sur la force. Tel est son bon plaisir et telle est sa nature. Vous ne ferez jamais porter de pêches à un buisson d’épines.

«Songez donc que les plus délicieuses beautés terrestres auxquelles vous faisiez allusion tout à l’heure ne sont que des monstres grossiers à côté de nos aériennes femmes de Mars, qui vivent de l’air de nos printemps, des parfums de nos fleurs, et sont si voluptueuses, dans le seul frémissement de leurs ailes, dans l’idéal baiser d’une bouche qui ne mangea jamais, que si la Béatrix du Dante avait été d’une telle nature, jamais l’immortel Florentin n’eût pu écrire deux chants de sa Divine Comédie: il eût commencé par le Paradis et n’en fût jamais descendu. Songez que nos adolescents ont autant de science innée que Pythagore, Archimède, Euclide, Kepler, Newton, Laplace et Darwin après toutes leurs laborieuses études: nos douze sens nous mettent en communication directe avec l’univers; nous sentons d’ici, à cent millions de lieues, l’attraction de Jupiter qui passe; nous voyons à l’œil nu les anneaux de Saturne; nous devinons l’arrivée d’une comète, et notre corps est imprégné de l’électricité solaire qui met en vibration toute la nature. Il n’y a jamais eu ici ni fanatisme religieux, ni bourreaux, ni martyrs, ni divisions internationales, ni guerres; mais, dès ses premiers jours, l’humanité, naturellement pacifique et affranchie de tout besoin matériel, a vécu indépendante de corps et d’esprit, dans une constante activité intellectuelle, s’élevant sans arrêt dans la connaissance de la Vérité. Mais venez plutôt jusqu’ici.»
Je fis quelques pas avec mes interlocuteurs sur le sommet de la montagne, et arrivant en vue de l’autre versant, j’aperçus une multitude de lumières de diverses nuances voltigeant dans les airs. C’étaient les habitants qui, la nuit, deviennent lumineux quand ils le veulent. Des chars aériens, paraissant formés de fleurs phosphorescentes, conduisaient des orchestres et des chœurs; l’un d’eux vint à passer près de nous et nous prîmes place au milieu d’un nuage de parfums. Les sensations que j’éprouvais étaient singulièrement étrangères à toutes celles que j’avais goûtées sur la Terre, et cette première nuit sur Mars passa comme un rêve rapide, car à l’aurore je me trouvais encore dans le char aérien, discourant avec mes interlocuteurs, leurs amis et leurs indéfinissables compagnes. Quel panorama au lever du soleil! Fleurs, fruits, parfums, palais féeriques s’élevaient sur des îles à la végétation orangée, les eaux s’étendaient en limpides miroirs, et de joyeux couples aériens descendaient en tourbillonnant sur ces rivages enchanteurs. Là, tous les travaux matériels sont accomplis par des machines et dirigés par quelques races animales perfectionnées, dont l’intelligence est à peu près du même ordre que celle des humains de la Terre. Les habitants ne vivent que par l’esprit et pour l’esprit; leur système nerveux est parvenu à un tel degré de développement, que chacun de ces êtres, à la fois très délicat et très fort, semble un appareil électrique, et que leurs impressions les plus sensuelles, ressenties bien plus par leurs âmes que par leurs corps, surpassent au centuple toutes celles que nos cinq sens terrestres réunis peuvent jamais nous offrir.... Une sorte de palais d’été, illuminé par les rayons du soleil levant, s’ouvrait au-dessous de notre gondole aérienne. Ma voisine, dont les ailes frémissaient d’impatience, posa son pied délicat sur une touffe de fleurs qui s’élevait entre deux jets de parfums. — «Retourneras-tu sur la Terre?» dit-elle en me tendant les bras.
— «Jamais!» m’écriai-je... Et je m’élançai vers elle...
Mais, du même coup, je me retrouvai, solitaire, près de mon bois, sur le versant de la colline au pied de laquelle serpentait la Seine aux replis onduleux.
Jamais!... répétai-je, cherchant à ressaisir le doux rêve envolé. Où donc étais-je? C’était beau.
Le soleil venait de se coucher, et déjà la planète Mars, alors très éclatante, s’allumait dans le ciel.
«Ah! fis-je, traversé par une lueur fugitive, j’étais là! Bercées par la même attraction, les deux planètes voisines se regardent à travers l’espace transparent. N’aurions-nous pas, dans cette fraternité céleste, une première image de l’éternel voyage? La Terre n’est plus seule au monde. Les panoramas de l’infini commencent à s’ouvrir. Que nous habitions ici ou à côté, nous sommes, non les citoyens d’un pays ou d’un monde, mais, en vérité, les citoyens du Ciel.»


III
LA PLANÈTE MARS
Avais-je été le jouet d’un rêve?
Mon esprit s’était-il réellement transporté sur la planète Mars, ou bien étais-je dupe d’une illusion absolument imaginaire?
Le sentiment de la réalité avait été si vif, si intense, et les choses que j’avais vues se trouvaient si parfaitement conformes aux notions scientifiques que nous possédons déjà sur la nature physique du monde martien, que je ne pouvais accepter un doute à cet égard, tout en restant stupéfait de ce voyage extatique et en m’adressant mille questions qui se combattaient les unes les autres.
L’absence de Spero, dans toute cette vision, m’intriguait un peu. Je me sentais toujours si intimement attaché à son cher souvenir qu’il me semblait que j’aurais dû deviner sa présence, voler directement vers lui, le voir, lui parler, l’entendre. Mais le magnétisé de Nancy n’avait-il pas été lui-même le jouet de son imagination, ou de la mienne, ou de celle de l’expérimentateur? D’autre part, en admettant même que réellement mes deux amis fussent réincarnés sur cette planète voisine, je me répondais à moi-même que l’on peut fort bien ne pas se rencontrer en parcourant une même ville et, à plus forte raison, un monde. Et pourtant, ce n’est assurément pas le calcul des probabilités qu’il faudrait invoquer ici, car un sentiment d’attraction tel que celui qui nous unissait devait modifier le hasard des rencontres et jeter dans la balance un élément qui l’emportait sur tout le reste.
Tout en discourant en moi-même, je rentrai à mon observatoire de Juvisy où j’avais préparé quelques batteries électriques pour une expérience d’optique en correspondance avec la tour de Montlhéry. Lorsque je me fus assuré que tout était bien en ordre, je laissai à mon aide le soin de faire les signaux convenus, de dix à onze heures, et je partis moi-même pour la vieille tour, sur laquelle je m’installais une heure plus tard. La nuit était venue. Du haut de l’antique donjon, l’horizon est parfaitement circulaire, entièrement dégagé sur toute sa circonférence, qui s’étend sur un rayon de 20 à 25 kilomètres tout autour de ce point central. Un troisième poste d’observation, situé à Paris, était en communication avec nous. Le but de l’expérience était de savoir si les rayons des diverses couleurs du spectre lumineux voyagent tous avec la même vitesse de 300 000 kilomètres par seconde. Le résultat fut affirmatif.
Les expériences ayant été terminées vers onze heures, comme la nuit étoilée était merveilleuse et que la lune commençait à se lever, dès que j’eus mis les appareils à l’abri dans l’intérieur de la tour, je remontai sur la plate-forme supérieure pour contempler l’immense paysage éclairé par les premiers rayons de la lune naissante. L’atmosphère était calme, tiède, presque chaude.
Mais mon pied était encore sur la dernière marche, que je m’arrêtai, pétrifié d’effroi, en jetant un cri qui parut s’immobiliser dans ma gorge. Spero, oui, Spero lui-même était là, devant moi, assis sur le parapet. Je levai les bras vers le ciel et me sentis près de m’évanouir; mais il me dit, de sa voix très douce que je connaissais si bien:
«Est-ce que je te fais peur?»

Je n’eus la force ni de répondre ni d’avancer. Pourtant, j’osai regarder en face mon ami, qui souriait. Son cher visage, éclairé par la lune, était tel que je l’avais vu lors de son départ de Paris pour Christiania, jeune, agréable, pensif, avec un regard fort brillant. Je quittai la dernière marche et j’eus l’impulsion intime de me précipiter vers lui pour l’embrasser. Mais je n’osai et je restai devant lui à le regarder. J’avais repris l’usage de mes sens. «Spero!... C’est toi!...» m’écriai-je.
— J’étais là pendant ton expérience, répondit-il, et c’est même moi qui t’ai donné l’idée de comparer l’extrême violet à l’extrême rouge pour la vitesse des ondes lumineuses. Seulement, j’étais invisible, comme les rayons ultra-violets.
— «Voyons! est-ce possible? Laisse-moi te regarder, te toucher.» Je passai les mains sur son visage, sur son corps, dans sa chevelure, et j’eus absolument la même impression que si c’eût été un être vivant. Ma raison se refusait à admettre le témoignage de mes yeux, de mes mains et de mes oreilles, et pourtant je ne pouvais douter que ce ne fût bien lui. Il n’y a pas de sosie pareil. Et puis, mes doutes se seraient envolés dès ses premières paroles, car il ajouta aussitôt:
«Mon corps dort en ce moment sur Mars.

— Ainsi, fis-je, tu existes toujours, tu vis encore... et tu connais enfin la réponse au grand problème qui t’a tant tourmenté.... Et Icléa?
— Nous allons causer, répliqua-t-il. J’ai beaucoup de choses à te dire.
Je m’assis auprès de lui, sur le rebord du large parapet qui domine la vieille tour, et voici ce que j’entendis.
Quelque temps après l’accident du lac de Tyrifiorden, il s’était senti se réveillant comme d’un long et lourd sommeil. Il était seul, dans la nuit noire, sur les rives d’un lac, se sentait vivant, mais ne pouvait ni se voir ni se toucher. L’air ne le frappait pas. Il n’était pas seulement léger, mais impondérable. Ce qui lui paraissait subsister de lui, c’était seulement sa faculté de penser.
Sa première idée, en rappelant ses souvenirs, fut qu’il se réveillait de sa chute sur le lac norvégien. Mais lorsque le jour arriva, il s’aperçut qu’il était sur un autre monde. Les deux lunes qui tournaient rapidement dans le ciel, en sens contraire l’une de l’autre, lui firent penser qu’il se trouvait sur notre voisine la planète Mars, et d’autres témoignages ne tardèrent pas à le lui prouver.
Il y demeura un certain temps à l’état d’esprit, y reconnut la présence d’une humanité fort élégante, dans laquelle le sexe féminin règne en souverain, par une supériorité incontestée sur le sexe masculin. Les organismes sont légers et délicats, la densité des corps est très faible, la pesanteur plus faible encore; à la surface de ce monde la force matérielle ne joue qu’un rôle secondaire dans la nature; la finesse des sensations décide de tout. Il y a là un grand nombre d’espèces animales et plusieurs races humaines. Dans toutes ces espèces et dans toutes ces races, le sexe féminin est plus beau et plus fort (la force consistant dans la supériorité des sensations) que le sexe masculin, et c’est lui qui régit le monde.
Son grand désir de connaître la vie qu’il avait devant lui le décida à ne point demeurer longtemps à l’état d’esprit contemplateur, mais à renaître sous une forme corporelle humaine, et, étant donnée la condition organique de cette planète, sous la forme féminine.
Déjà, parmi les âmes terrestres flottantes dans l’atmosphère de Mars, il avait rencontré (car les âmes se sentent) celle d’Icléa, qui l’avait suivie, guidée par une attraction constante. Elle, de son côté, s’était sentie portée vers une incarnation masculine.
Ils étaient ainsi réunis l’un et l’autre, en l’un des pays les plus privilégiés de ce monde, voisins et prédestinés à se rencontrer de nouveau dans la vie et à partager les mêmes émotions, les mêmes pensées, les mêmes œuvres. Aussi, quoique la mémoire de leur existence terrestre restât voilée et comme effacée par la transformation nouvelle, cependant un vague sentiment de parenté spirituelle et un attachement sympathique immédiat les avaient réunis dès qu’ils s’étaient revus. Leur supériorité psychique, la nature de leurs pensées habituelles, l’état de leur esprit accoutumé à chercher les fins et les causes, leur avaient donné à tous les deux une sorte de clairvoyance intime qui les dégageait de l’ignorance générale des vivants. Ils s’étaient aimés si soudain, ils avaient subi si passivement l’influence magnétique du coup de foudre de leur rencontre, qu’ils n’avaient bientôt fait qu’un seul et même être, unis comme au moment de la séparation terrestre. Ils se souvenaient de s’être déjà rencontrés, ils étaient convaincus que c’était sur la Terre, sur cette planète voisine qui brille le soir d’un si vif éclat dans le ciel de Mars, et parfois, dans leurs vols solitaires au-dessus des collines peuplées de plantes aériennes, ils contemplaient «l’étoile du soir» en cherchant à renouer le fil brisé d’une tradition interrompue.
Un événement inattendu vint expliquer leurs réminiscences et leur prouver qu’ils ne se trompaient pas.
Les habitants de Mars sont très supérieurs à ceux de la Terre par leur organisation, par le nombre et la finesse de leurs sens, et par leurs facultés intellectuelles.
Le fait que la densité est très faible à la surface de ce monde et que les substances constitutives des corps sont moins lourdes là qu’ici, a permis la formation d’êtres incomparablement moins pesants, plus aériens, plus délicats, plus sensibles. Le fait que l’atmosphère est nutritive a affranchi les organismes martiens de la grossièreté des besoins terrestres. C’est un tout autre état. La lumière y est moins vive, cette planète étant plus éloignée du Soleil que nous, et le nerf optique est plus sensible. Les influences électriques et magnétiques y étant très intenses, les habitants possèdent des sens inconnus aux organisations terrestres, sens qui les mettent en communication avec ces influences. Tout se tient dans la nature. Les êtres sont partout appropriés aux milieux qu’ils habitent et au sein desquels ils ont pris naissance. Les organismes ne peuvent pas plus être terrestres sur Mars qu’ils ne peuvent être aériens au fond de la mer.
De plus, l’état de supériorité préparé par cet ordre de choses s’est développé de lui-même par la facilité de la réalisation de tout travail intellectuel. La nature semble obéir à la pensée. L’architecte qui veut élever un édifice, l’ingénieur qui veut modifier la surface du sol, soit qu’il s’agisse de creuser ou d’élever, de couper les montagnes ou de combler les vallées, ne se heurtent point comme ici au poids des matériaux et aux difficultés matérielles. Aussi l’art a-t-il fait dès l’origine les progrès les plus rapides.
De plus, encore, l’humanité martienne étant de plusieurs centaines de milliers d’années antérieure à l’humanité terrestre, a parcouru antérieurement à elle toutes les phases de son développement. Nos progrès scientifiques actuels les plus transcendants ne sont que de puérils jeux d’enfants, comparés à la science des habitants de cette planète.
En astronomie particulièrement, ils sont incomparablement plus avancés que nous et connaissent beaucoup mieux la Terre que nous ne connaissons leur patrie.
Ils ont inventé, entre autres, une sorte d’appareil téléphotographique dans lequel un rouleau d’étoffe reçoit perpétuellement, en se déroulant, l’image de notre monde et la fixe inaltérablement. Un immense musée, consacré spécialement aux planètes du système solaire, conserve dans l’ordre chronologique toutes ces images photographiques fixées pour toujours. On y retrouve toute l’histoire de la Terre; la France du temps de Charlemagne, la Grèce du temps d’Alexandre, l’Égypte du temps de Rhamsès. Des microscopes permettent d’y reconnaître même les détails historiques, tels que Paris pendant la révolution française, Rome sous le pontificat de Borgia, la flotte espagnole de Christophe Colomb arrivant en Amérique, les Francs de Clovis prenant possession des Gaules, l’armée de Jules César arrêtée dans sa conquête de l’Angleterre par la marée qui emporta ses vaisseaux, les troupes du roi David, fondateur des armées permanentes, ainsi que la plupart des scènes historiques, reconnaissables à certains caractères spéciaux.
Un jour que les deux amis visitaient ce musée, leur réminiscence, vague jusque-là, s’illumina comme un paysage nocturne traversé par un éclair. Tout d’un coup ils reconnurent l’aspect de Paris pendant l’Exposition de 1867. Leur souvenir se précisa. Chacun d’eux sentit séparément qu’il avait vécu là, et sous cette impression si vive, ils furent aussitôt dominés par la certitude d’y avoir vécu ensemble. Leur mémoire s’éclaira graduellement, non plus par lueurs interrompues, mais plutôt comme à la lumière grandissante du commencement de l’aurore.
Ils se souvinrent alors, l’un et l’autre, comme par inspiration, de cette parole de l’Évangile:
«Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père.»
Et de cette autre, de Jésus à Nicodème:
«En vérité je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne verra pas le royaume de Dieu.... Il faut que vous naissiez de nouveau.»
Depuis ce jour, ils ne conservèrent plus aucun doute sur leur existence terrestre antérieure, et demeurèrent intimement convaincus qu’ils continuaient sur la planète Mars leur vie précédente. Ils appartenaient au cycle des grands esprits de tous les siècles, qui savent que la destinée humaine ne s’arrête pas au monde actuel et se continue dans le ciel — et qui savent aussi que chaque planète, Terre, Mars, ou autre, est un astre du ciel.
Le fait assez singulier du changement de sexe, qui me semblait avoir une certaine importance, n’en avait, paraît-il, aucune. Contrairement à ce qui est admis parmi nous, il m’apprit que les âmes sont insexuées et ont une destinée égale. J’appris aussi que sur cette planète moins matérielle que la nôtre, l’organisation ne ressemble en rien à celle des corps terrestres. Les conceptions et les naissances s’y effectuent par un tout autre mode, qui rappelle, mais sous une forme spirituelle, la fécondation des fleurs et leur épanouissement. Le plaisir est sans amertume. On n’y connaît point les lourds fardeaux terrestres ni les déchirements de la douleur. Tout y est plus aérien, plus éthéré, plus immatériel. On pourrait appeler les Martiens des fleurs vivantes, ailées et pensantes. Mais, en fait, aucun être terrestre ne peut servir de comparaison pour nous aider à concevoir leur forme et leur mode d’existence.
J’écoutais le récit de l’âme défunte, sans presque l’interrompre, car il me semblait toujours qu’elle allait disparaître comme elle était venue. Cependant, au souvenir de mon rêve, qui m’était rappelé par la coïncidence des descriptions précédentes avec ce que j’avais vu, je ne pus m’empêcher de faire part à mon céleste ami de ce rêve si surprenant et de lui exprimer mon étonnement de ne pas l’avoir revu dans ce voyage sur Mars — ce qui me faisait douter de la réalité de ce voyage.
«Mais, répliqua-t-il, je t’ai parfaitement vu, et tu m’as vu aussi, et tu m’as parlé.... Car c’était moi....»
L’intonation de sa voix fut si étrange, à ces dernières paroles, que je reconnus subitement en elle la voix si mélodieuse de cette belle Martienne qui tant m’avait frappé.
«Oui, reprit-il, c’était moi, je cherchais à me faire connaître, mais, ébloui par un spectacle qui captivait ton esprit, tu ne te dégageais pas des sensations terrestres, tu restais sensuel et terrien, et tu n’es pas parvenu à t’élever vers la perception pure. Oui, c’est moi qui te tendais les bras pour te faire descendre du char aérien vers notre demeure, lorsque subitement tu t’es réveillé.
— Mais alors, m’écriai-je, si tu es cette Martienne, comment m’apparais-tu ici sous la forme de Spero, qui n’existe plus?
— Ce n’est pas sur ta rétine ni sur ton nerf optique que j’agis, répliqua-t-il, mais sur ton être mental et sur ton cerveau. Je suis en ce moment en communication avec toi, j’influence directement le siège cérébral de ta sensation. En réalité, mon être mental est sans forme, comme le tien et comme toutes les âmes. Mais lorsque je me mets comme en ce moment en relation directe avec ta pensée, tu ne peux me voir que tel que tu m’as connu. Il en est de même pendant le rêve, c’est-à-dire pendant plus du quart de votre vie terrestre — pendant vingt années sur soixante-dix; — vous voyez, vous entendez, vous parlez, vous touchez, avec la même impression, la même netteté, la même certitude que pendant la vie normale, et pourtant vos yeux sont fermés, votre tympan est insensible, votre bouche est muette, vos bras sont étendus sans mouvement. Il en est de même aussi dans les états de somnambulisme, d’hypnotisme, de suggestion. Tu me vois, tu m’entends, tu me touches, par ton cerveau influencé. Mais je ne suis pas plus sous la forme que tu vois, que l’arc-en-ciel n’existe devant les yeux de celui qui le regarde.
— Est-ce que tu pourrais aussi m’apparaître sous ta forme martienne?
— Non; à moins que tu ne sois réellement transporté en esprit sur la planète. Ce serait là un tout autre mode de communication. Ici, dans notre entretien, tout est subjectif pour toi. Les éléments de ma forme martienne n’existent pas dans l’atmosphère terrestre, et ton cerveau ne se les figurerait pas. Tu ne pourrais me revoir que par le souvenir de ton rêve d’aujourd’hui; mais dès que tu chercherais à analyser les détails, l’image s’évanouirait. Tu ne nous a pas vus exactement tels que nous sommes, parce que ton esprit ne peut juger que par tes yeux terrestres, qui ne sont pas sensibles pour toutes les radiations, et parce que vous ne possédez pas tous nos sens.
— J’avoue, répliquai-je, que je ne conçois pas bien votre vie martienne à l’état d’êtres à six membres.
— Si ces formes n’étaient aussi élégantes, elles t’auraient paru monstrueuses. Chaque monde a ses organismes appropriés à ses conditions d’existence. Je t’avoue à mon tour que pour les habitants de Mars, l’Apollon du Belvédère et la Vénus de Médicis sont de véritables monstruosités, à cause de leur lourdeur animale.
«Chez nous, tout est d’une exquise légèreté. Quoique notre planète soit beaucoup plus petite que la vôtre, cependant les êtres y sont plus grands qu’ici, parce que la pesanteur est plus faible et que les organismes peuvent s’élever plus haut sans en être empêchés par leur poids et sans mettre en péril la stabilité.

«Ils sont plus grands et plus légers parce que les matériaux constitutifs de cette planète ont une densité très faible. Il est arrivé là ce qui serait arrivé sur la Terre si la pesanteur n’y était pas aussi intense. Les espèces ailées auraient dominé le monde, au lieu de s’atrophier dans l’impossibilité d’un développement. Sur Mars, le développement organique s’est effectué dans la série des espèces ailées. L’humanité martienne est en effet une race d’origine sextupède; mais elle est actuellement bipède, bimane, et ce que l’on pourrait appeler biale, puisque ces êtres ont deux ailes.
«Le genre de vie est tout différent de la vie terrestre, d’abord parce qu’on vit autant dans les airs et sur les plantes aériennes qu’à la surface du sol, ensuite parce qu’on ne mange pas, l’atmosphère étant nutritive. Les passions n’y sont point les mêmes. Le meurtre y est inconnu. L’humanité étant sans besoins matériels, n’y a jamais vécu, même aux âges primitifs, dans la barbarie de la rapine et de la guerre. Les idées et les sentiments sont d’un ordre tout intellectuel.

«Néanmoins on retrouve dans le séjour de cette planète, sinon des ressemblances, du moins des analogies. Ainsi il y a là comme sur la Terre une succession de jours et de nuits qui ne diffère pas essentiellement de ce qui existe chez vous, la durée du jour et de la nuit y étant de 24 heures 39 minutes 35 secondes. Comme il y a 668 de ces jours dans l’année martienne, nous avons plus de temps que vous pour nos travaux, nos recherches, nos études, nos jouissances. Nos saisons sont également près de deux fois plus longues que les vôtres, mais elles ont la même intensité. Les climats ne sont pas très différents; telle contrée de Mars, sur les rives de la mer équatoriale, diffère moins du climat de la France que la Laponie ne diffère de la Nubie.
«Un habitant de la Terre ne s’y trouve pas trop dépaysé. La plus forte dissemblance entre les deux mondes consiste certainement dans la grande supériorité de notre humanité sur la vôtre.
«Cette supériorité est due principalement aux progrès réalisés par la science astronomique et à la propagation universelle, parmi tous les habitants de la planète, de cette science sans laquelle il est impossible de penser juste, sans laquelle on n’a que des idées fausses sur la vie, sur la création, sur les destinées. Nous sommes très favorisés, tant par l’acuité de nos sens que par la pureté de notre ciel. Il y a beaucoup moins d’eau sur Mars que sur la Terre, et beaucoup moins de nuages.
«Le ciel y est presque constamment beau, surtout dans la zone tempérée.
— Cependant, vous avez souvent des inondations?
— Oui, et tout dernièrement encore vos télescopes en ont signalé une fort étendue, le long des rivages d’une mer à laquelle tes collègues ont donné un nom qui me restera toujours cher, même loin de la Terre. La plupart de nos rivages sont des plages, des plaines unies. Nous avons peu de montagnes, et les mers ne sont pas profondes. Les habitants se servent de ces débordements pour l’irrigation des vastes campagnes. Ils ont rectifié, élargi, canalisé les cours d’eau, et construit sur les continents tout un réseau de canaux immenses. Ces continents eux-mêmes ne sont pas, comme ceux du globe terrestre, hérissés de soulèvements alpestres ou himalayens, mais sont des plaines immenses, traversées en tous sens par les fleuves canalisés et par les canaux qui mettent en communication toutes les mers les unes avec les autres.
«Autrefois, il y avait, relativement au volume de la planète, presque autant d’eau sur Mars que sur la Terre. Insensiblement, de siècle en siècle, une partie de l’eau des pluies a traversé les couches profondes du sol et n’est plus revenue à la surface. Elle s’est combinée chimiquement avec les roches et s’est exclue du cours de la circulation atmosphérique. De siècle en siècle aussi, les pluies, les neiges, les vents, les gelées de l’hiver, les sécheresses de l’été, ont désagrégé les montagnes et les cours d’eau en amenant ces débris dans le bassin des mers dont elles ont graduellement exhaussé le lit. Nous n’avons plus de grands océans ni de mers profondes, mais seulement des méditerranées. Beaucoup de détroits, de golfes, de mers analogues à la Manche, à la mer Rouge, à l’Adriatique, à la Baltique, à la Caspienne. Rivages agréables, havres tranquilles, lacs et larges fleuves, flottes aériennes plutôt qu’aquatiques, ciel presque toujours pur, surtout le matin. Il n’est point de matinées terrestres aussi lumineuses que les nôtres.
«Le régime météorologique diffère sensiblement de celui de la Terre, parce que l’atmosphère étant plus raréfiée, les eaux, tout en surface d’ailleurs, s’évaporent plus facilement, ensuite parce qu’en se condensant de nouveau, au lieu de former des nuages durables elles repassent presque sans transition de l’état gazeux à l’état liquide. Peu de nuages et peu de brouillards.
«L’astronomie y est cultivée à cause de la pureté du ciel. Nous avons deux satellites dont le cours paraîtrait bizarre aux astronomes de la Terre, car, tandis que l’un nous donne des mois de cent trente et une heures, ou de cinq jours martiens plus huit heures, l’autre, par la combinaison de son mouvement avec la rotation diurne de la planète, se lève au couchant et se couche au levant, traversant le ciel de l’ouest à l’est en cinq heures et demie, et passant d’une phase à l’autre en moins de trois heures! C’est là un spectacle unique dans tout le système solaire et qui a beaucoup contribué à attirer l’attention des habitants vers l’étude du ciel. De plus, nous avons des éclipses de lunes presque tous les jours; mais jamais d’éclipses totales de soleil, parce que nos satellites sont trop petits.
«La Terre nous apparaît comme Vénus vous apparaît à vous-mêmes. Elle est pour nous l’étoile du matin et du soir, et dans l’antiquité, avant l’invention des instruments d’optique qui nous ont appris que c’est une planète habitée comme la vôtre, — mais inférieurement, — nos ancêtres l’adoraient, saluant en elle une divinité tutélaire. Tous les mondes ont une mythologie pendant leurs siècles d’enfance, et cette mythologie a pour origine, pour base et pour objet l’aspect apparent des corps célestes.
«Quelquefois la Terre, accompagnée de la Lune, passe pour nous devant le Soleil et se projette sur son disque comme une petite tache noire accompagnée d’une autre plus petite. Ici, tout le monde suit avec curiosité ces phénomènes célestes. Nos journaux s’occupent beaucoup plus de science que de théâtres, de fantaisies littéraires, de querelles politiques ou de tribunaux.
«Le Soleil nous paraît un peu plus petit, et nous en recevons un peu moins de lumière et de chaleur. Nos yeux, plus sensibles, voient mieux que les vôtres. La température est un peu plus élevée.
— Comment, répliquai-je, vous êtes plus loin du Soleil et vous avez plus chaud que nous?
— Chamounix est un peu plus loin du soleil de midi que le sommet du Mont Blanc, reprit-il. La distance au Soleil ne règle pas seule les températures: il faut tenir compte, en même temps, de la constitution de l’atmosphère. Nos glaces polaires fondent plus complètement que les vôtres sous notre soleil d’été.
— Quels sont les pays de Mars les plus peuplés?
— Il n’y a guère que les contrées polaires (où vous voyez de la Terre les neiges et les glaces fondre à chaque printemps) qui soient inhabitées. La population des régions tempérées est très dense, mais ce sont encore les terres équatoriales les plus peuplées — la population y est aussi dense qu’en Chine — et surtout les rivages des mers, malgré les débordements. Un grand nombre de cités sont presque bâties sur l’eau, suspendues dans les airs, en quelque sorte, dominant les inondations calculées d’avance et attendues.
— Vos arts, votre industrie ressemblent-ils aux nôtres? Avez-vous des chemins de fers, des navires à vapeur, le télégraphe, le téléphone?
— C’est tout autre. Nous n’avons jamais eu ni vapeur, ni chemins de fer, parce que nous avons toujours connu l’électricité et que la navigation aérienne nous est naturelle. Nos flottes sont mues par l’électricité, et sont plus aériennes qu’aquatiques. Nous vivons surtout dans l’atmosphère, et n’avons pas de demeures de pierre, de fer et de bois. Nous ne connaissons pas les rigueurs de l’hiver parce que personne n’y reste exposé; ceux qui n’habitent pas les contrées équatoriales émigrent chaque automne, comme vos oiseaux. Il te serait fort difficile de te former une idée exacte de notre genre de vie.
— Existe-t-il sur Mars un grand nombre d’humains ayant déjà habité la Terre?
— Non. Parmi les citoyens de votre planète, la plupart sont ou ignorants, ou indifférents, ou sceptiques, et non préparés à la vie de l’esprit. Ils sont attachés à la Terre, et pour longtemps. Beaucoup d’âmes dorment complètement. Celles qui vivent, qui agissent, qui aspirent à la connaissance du vrai sont les seules qui soient appelées à l’immortalité consciente, les seules que le monde spirituel intéresse et qui soient aptes à le comprendre. Ces âmes peuvent quitter la Terre et revivre en d’autres patries. Plusieurs viennent pendant quelque temps habiter Mars, première étape d’un voyage ultra-terrestre en s’éloignant du Soleil, ou Vénus, premier séjour en deçà; mais Vénus est un monde analogue à la Terre et moins privilégié encore, à cause de ses trop rapides saisons qui obligent les organismes à subir les plus brusques contrastes de températures. Certains esprits s’envolent immédiatement jusqu’aux régions étoilées. Comme tu le sais, l’espace n’existe pas. En résumé, la justice règne dans le système du monde moral comme l’équilibre dans le système du monde physique, et la destinée des âmes n’est que le résultat perpétuel de leurs aptitudes, de leurs aspirations et par conséquent de leurs œuvres. La voie uranique est ouverte à tous, mais l’âme n’est véritablement uranienne que lorsqu’elle s’est entièrement dégagée du poids de la vie matérielle. Le jour viendra où il n’y aura plus, sur votre planète même, d’autre croyance ni d’autre religion que la connaissance de l’univers et la certitude de l’immortalité dans ses régions infinies, dans son domaine éternel.
— Quelle étrange singularité, fis-je, que personne sur la Terre ne connaisse ces vérités sublimes! Personne ne regarde le ciel. On vit ici-bas comme si notre îlot existait seul au monde.
— L’humanité terrestre est jeune, répliqua Spero. Il ne faut pas désespérer. Elle est enfant, et encore dans l’ignorance primitive. Elle s’amuse à des riens, obéit à des maîtres qu’elle se donne elle-même. Vous aimez vous diviser en nations et vous affubler de costumes nationaux pour vous exterminer en musique. Puis vous élevez des statues à ceux qui vous mènent à la boucherie. Vous vous ruinez et vous suicidez, et pourtant vous ne pouvez pas vivre sans arracher à la Terre votre pain quotidien. C’est là une triste situation, mais qui suffit largement à la plupart des habitants de votre planète. Si quelques-uns, d’aspirations plus élevées, ont parfois pensé aux problèmes de l’ordre supérieur, à la nature de l’âme, à l’existence de Dieu, le résultat n’a pas été meilleur, car ils ont mis les âmes hors la nature et ont inventé des dieux bizarres, infâmes, qui n’ont jamais existé que dans leur imagination pervertie, et au nom desquels ils ont commis tous les attentats à la conscience humaine, béni tous les crimes et asservi les esprits faibles dans un esclavage dont il sera difficile de s’affranchir. Le moindre animal, sur Mars, est meilleur, plus beau, plus doux, plus intelligent et plus grand que le dieu des armées de David, de Constantin, de Charlemagne, et de tous vos assassins couronnés. Il n’y a donc pas à s’étonner de la sottise et de la grossièreté des Terriens. Mais la loi du progrès régit le monde. Vous êtes plus avancés qu’au temps de vos ancêtres de l’âge de la pierre, dont la misérable existence se passait à disputer leurs jours et leurs nuits aux bêtes féroces. Dans quelques milliers d’années, vous serez plus avancés qu’aujourd’hui. Alors Uranie régnera dans vos cœurs.
— Il faudrait un fait matériel, brutal, pour instruire les humains et les convaincre. Si, par exemple, nous pouvions entrer quelque jour en communication avec la terre voisine que tu habites, non pas en communication psychique avec un être isolé comme je le fais en ce moment, mais avec la planète elle-même, par des centaines et des milliers de témoins, ce serait une envolée gigantesque vers le progrès.