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Uranie

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

Georges Spero

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I

LA VIE

L’ardente lumière du soir flottait dans l’atmosphère comme un prodigieux rayonnement d’or. Des hauteurs de Passy, la vue s’étendait sur l’immense cité qui, alors plus que jamais, était non pas une ville, mais un monde. L’Exposition universelle de 1867 avait réuni en ce Paris impérial toutes les attractions et toutes les séductions du siècle. Les fleurs de la civilisation y brillaient de leurs plus vives couleurs et s’y consumaient dans l’ardeur même de leurs parfums, mourant en pleine fièvre d’adolescence. Les souverains de l’Europe venaient d’y entendre une éclatante fanfare, qui fut la dernière de la monarchie; les sciences, les arts, l’industrie semaient leurs créations nouvelles avec une prodigalité inépuisable. C’était comme une ivresse générale des êtres et des choses. Des régiments marchaient, musique en tête; des chars rapides s’entre-croisaient de toutes parts; des millions d’hommes s’agitaient dans la poussière des avenues, des quais, des boulevards; mais cette poussière même, dorée par les rayons du soleil couchant, semblait une auréole couronnant la ville splendide. Les hauts édifices, les dômes, les tours, les clochers, s’illuminaient des reflets de l’astre enflammé; on entendait au loin des sons d’orchestre mêlés à un murmure confus de voix et de bruits divers, et ce lumineux soir, complétant une éblouissante journée d’été, laissait dans l’âme un sentiment de contentement, de satisfaction et de bonheur. Il y avait là comme une sorte de résumé symbolique des manifestations de la vitalité d’un grand peuple arrivé à l’apogée de sa vie et de sa fortune.

Des hauteurs de Passy où nous sommes, de la terrasse d’un jardin suspendu comme aux jours de Babylone au-dessus du cours nonchalant du fleuve, deux êtres appuyés à la balustrade de pierre contemplent le bruyant spectacle. Dominant cette surface agitée de la mer humaine, plus heureux dans leur douce solitude que tous les atomes de ce tourbillon, ils n’appartiennent pas au monde vulgaire et planent au-dessus de cette agitation, dans l’atmosphère limpide de leur bonheur. Leurs esprits pensent, leurs cœurs aiment, ou, pour exprimer plus complètement le même fait, leurs âmes vivent.

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Dans la juvénile beauté de son dix-huitième printemps, la jeune fille laisse errer son regard rêveur sur l’apothéose du soleil couchant, heureuse de vivre, plus heureuse encore d’aimer. Elle ne songe point à ces millions d’êtres humains qui s’agitent à ses pieds; elle regarde sans le voir le disque ardent du soleil qui descend derrière les nuées empourprées de l’Occident; elle respire l’air parfumé des guirlandes de roses du jardin, et ressent dans tout son être cette quiétude de bonheur intime qui chante dans son cœur un ineffable cantique d’amour. Sa blonde chevelure nimbe son front d’une auréole vaporeuse et tombe en touffes opulentes sur sa taille fine et élancée; ses yeux bleus, bordés de longs cils noirs, semblent un reflet de l’azur des cieux; ses bras, son cou laissent deviner une chair d’une blancheur lactée; ses joues, ses oreilles sont vivement colorées; dans l’ensemble de sa personne, elle rappelle un peu ces petites marquises des peintres du dix-huitième siècle, qui naissaient à une vie inconnue dont elles ne devaient pas jouir bien longtemps. Elle se tient debout. Son compagnon, qui tout à l’heure entourait sa taille de son bras en contemplant avec elle le tableau de Paris, en écoutant avec elle les flots d’harmonie répandus dans les airs par la musique de la garde impériale, s’est assis à ses côtés. Ses yeux ont oublié Paris et le coucher du soleil, pour ne plus voir que sa gracieuse amie, et, sans s’en apercevoir, il la regarde avec une fixité étrange et douce, l’admirant comme s’il la voyait pour la première fois, ne pouvant se détacher de ce délicieux profil, l’enveloppant de son regard comme d’une magnétique caresse.

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Le jeune étudiant restait absorbé dans cette contemplation. Étudiant, l’était-il encore à vingt-cinq ans? Mais ne l’est-on pas toujours, et notre maître d’alors, M. Chevreul, ne se surnommait-il pas hier encore, dans sa cent-troisième année d’âge, le doyen des étudiants de France? Georges Spero avait terminé de fort bonne heure ces études de lycée qui n’apprennent rien, si ce n’est la méthode du travail, et continuait d’approfondir avec une infatigable ardeur les grands problèmes des sciences naturelles. L’astronomie surtout avait d’abord passionné son esprit, et je l’avais précisément connu (comme le lecteur s’en souvient peut-être, par le récit précédent) à l’Observatoire de Paris, où il était entré dès l’âge de seize ans et où il s’était fait remarquer par une singularité assez bizarre, celle de n’avoir aucune ambition et de ne désirer aucun avancement. A l’âge de seize ans comme à l’âge de vingt-cinq il se croyait à la veille de sa mort, jugeait peut-être qu’en fait la vie passe vite et qu’il est superflu de rien désirer, sinon la science, superflu de rien souhaiter au delà du bonheur d’étudier et de connaître. Il était peu communicatif, quoique, au fond, son caractère fût celui d’un enfant enjoué. Sa bouche, fort petite et très gracieusement dessinée, semblait sourire, si l’on examinait avec attention le coin des lèvres; autrement, elle paraissait plutôt pensive et faite pour le silence. Ses yeux, dont la couleur indécise, rappelant le bleu vert de l’horizon de la mer, changeait suivant la lumière et selon les émotions intérieures, étaient ordinairement d’une grande douceur; mais en certaines circonstances on eût pu les croire enflammés du feu de l’éclair, ou froids comme l’acier. Le regard était profond, parfois insondable et même étrange, énigmatique. L’oreille était petite, gracieusement ourlée, le lobe bien détaché et légèrement relevé, ce qui pour les analystes est un indice de finesse d’esprit. Le front était vaste, quoique la tête fût plutôt petite, agrandie par une belle chevelure aux boucles chatoyantes. Sa barbe était fine, châtain comme ses cheveux, légèrement frisée. De taille moyenne, l’ensemble de sa personne était élégant, d’une élégance native, soignée sans prétention, comme sans affectation.

Nous n’avions eu aucune camaraderie avec lui, ni mes amis, ni moi, à aucune époque. Aux jours de congé, aux heures de plaisir, il n’était jamais là. Perpétuellement plongé dans ses études, on eût pu croire qu’il s’était livré sans trêve à la recherche de la pierre philosophale, de la quadrature du cercle ou du mouvement perpétuel. Je ne lui ai jamais connu d’ami, si ce n’est moi, encore ne suis-je pas sûr d’avoir reçu toutes ses confidences. Peut-être, du reste, n’a-t-il pas eu d’autre événement intime dans sa vie que celui dont je me fais aujourd’hui l’historien, et que j’ai pu exactement connaître comme témoin, sinon comme confident.

Le problème de l’âme était l’obsession perpétuelle de sa pensée. Parfois il s’abîmait dans la recherche de l’inconnu avec une telle intensité d’action cérébrale, qu’il sentait sous son crâne un fourmillement dans lequel toutes ses facultés pensantes semblaient s’anéantir. C’était surtout lorsque après avoir longuement analysé les conditions de l’immortalité, il voyait tout d’un coup disparaître devant lui l’éphémère vie actuelle, et s’ouvrir devant son être mental l’éternité sans fin. En face de ce spectacle de l’âme en pleine éternité, il voulait savoir. La vue de son corps pâle et glacé, enseveli dans un suaire, étendu dans un cercueil, abandonné au fond d’une fosse étroite, dernière et lugubre demeure, sous l’herbe où le grillon murmure, ne consternait pas sa pensée autant que l’incertitude de l’avenir. «Que deviendrai-je? Que devenons-nous? répétait-il comme un choc d’idée fixe dans son cerveau. Si nous mourons entièrement, quelle inepte comédie que la vie, avec ses luttes et ses espérances! Si nous sommes immortels, que faisons-nous pendant l’interminable éternité? D’aujourd’hui en cent ans, où serai-je? où seront tous les habitants actuels de la Terre? et les habitants de tous les mondes? Mourir pour toujours, toujours, n’avoir existé qu’un moment: quelle dérision! ne vaudrait-il pas mieux cent fois n’être point né? Mais si le destin est de vivre éternellement sans jamais pouvoir rien changer à la fatalité qui nous emporte, ayant toujours devant nous l’éternité sans fin, comment supporter le poids d’une pareille destinée? Et c’est là le sort qui nous attend? Si jamais nous sommes fatigués de l’existence, il nous serait interdit de la fuir, il nous serait impossible de finir! cruauté plus implacable encore que celle d’une vie éphémère s’évanouissant comme le vol d’un insecte dans la fraîcheur du soir. Pourquoi donc sommes-nous nés? Pour souffrir de l’incertitude? pour ne pas voir une seule de nos espérances rester debout après examen? pour vivre, si nous ne pensons pas, comme des idiots; et si nous pensons, comme des fous? Et l’on nous parle d’un «bon Dieu!» Et il y a des religions, des prêtres, des rabbins, des bonzes! Mais l’humanité n’est qu’une race de dupes et de dupés. La religion vaut la patrie, et le prêtre vaut le soldat. Les hommes de toutes les nations sont armés jusqu’aux dents, pour s’entr’assassiner comme des imbéciles. Eh! c’est ce qu’ils peuvent faire de plus sage: c’est le meilleur remerciement qu’ils puissent adresser à la Nature pour l’inepte cadeau dont elle les a gratifiés en leur donnant le jour.»

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J’essayais de calmer ses tourments, ses inquiétudes, m’étant fait à moi-même une certaine philosophie qui m’avait relativement satisfait: «La crainte de la mort, lui disais-je, me paraît absolument chimérique. Il n’y a que deux hypothèses à faire. Lorsque nous nous endormons chaque soir, nous pouvons ne pas nous réveiller le lendemain, et cette idée, lorsque nous y songeons, ne nous empêche pas de nous endormir. Pourtant, 1º ou bien, tout finissant avec la vie, nous ne nous réveillons pas du tout, nulle part; et, dans ce cas, c’est un sommeil qui n’a pas été fini, qui, pour nous, durera éternellement: nous n’en saurons donc jamais rien. Ou bien, 2º l’âme survivant au corps, nous nous réveillons ailleurs pour continuer notre activité. Dans ce cas, le réveil ne peut être redoutable: il doit plutôt être enchanteur, toute existence dans la nature ayant sa raison d’être et toute créature, la plus infime comme la plus noble, trouvant son bonheur dans l’exercice de ses facultés.»

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Ce raisonnement semblait le calmer. Mais les inquiétudes du doute ne tardaient pas à reparaître piquantes comme des épines. Parfois, il errait seul, dans les vastes cimetières de Paris, cherchant entre les tombes les allées les plus désertes, écoutant le bruit du vent dans les arbres, le bruissement des feuilles mortes dans les sentiers. Parfois, il s’éloignait, aux environs de la grand’ville, à travers les bois, et pendant des heures entières marchait en s’entretenant lui-même. Parfois aussi il demeurait toute une longue journée dans son atelier de la place du Panthéon, atelier qui lui servait à la fois de cabinet de travail, de chambre à coucher et de pièce de réception, et jusqu’à une heure avancée de la nuit, disséquait un cerveau rapporté de la Clinique, étudiant au microscope les coupes en minces lamelles de la substance grise.

L’incertitude des sciences appelées positives, le brusque arrêt de son esprit dans la solution des problèmes, le jetaient alors en un violent désespoir, et plus d’une fois je le trouvai dans un abattement inerte, les yeux brillants et fixes, les mains brûlantes de fièvre, le pouls agité et intermittent. En l’une de ces crises même, ayant été obligé de le quitter pour quelques heures, je crus ne plus le trouver vivant en revenant vers cinq heures du matin. Il avait auprès de lui un verre de cyanure de potassium qu’il essaya de cacher à mon arrivée. Mais aussitôt, reprenant son calme avec une grande sérénité d’âme, il eut un léger sourire: «A quoi bon! me dit-il, si nous sommes immortels, cela ne servirait à rien. Mais c’était pour le savoir plus vite.» Il m’avoua ce jour-là qu’il avait cru être douloureusement enlevé par les cheveux jusqu’à la hauteur du plafond pour retomber ensuite de tout son poids sur le plancher.

L’indifférence publique à l’égard de ce grand problème de la destinée humaine, question qui, à ses yeux, primait toutes les autres, puisqu’il s’agit de notre existence ou de notre néant, avait le don de l’exaspérer au dernier degré. Il ne voyait partout que des gens occupés à des intérêts matériels, uniquement absorbés par l’idée bizarre de «gagner de l’argent», consacrant toutes leurs années, tous leurs jours, toutes leurs heures, toutes leurs minutes à ces intérêts déguisés sous les formes les plus diverses, et ne trouvait aucun esprit libre, indépendant, vivant de la vie de l’esprit. Il lui semblait que les êtres pensants pouvaient, devaient, tout en vivant de la vie du corps, puisqu’on ne peut faire autrement, du moins ne pas rester esclaves d’une organisation aussi grossière, et vouer leurs meilleurs instants à la vie intellectuelle.

A l’époque où commence ce récit, Georges Spero était déjà célèbre, et même illustre, par les travaux scientifiques originaux qu’il avait publiés et par plusieurs ouvrages de haute littérature qui avaient porté son nom aux acclamations du monde entier. Quoiqu’il n’eût pas encore accompli sa vingt-cinquième année, plus d’un million de lecteurs avaient lu ses œuvres, qu’il n’avait point écrites cependant pour le gros public, mais qui avaient eu le succès d’être appréciées par la majorité désireuse de s’instruire aussi bien que par la minorité éclairée. On l’avait proclamé le Maître d’une école nouvelle, et d’éminents critiques, ne connaissant ni son individualité physique, ni son âge, parlaient de «ses doctrines».

Comment ce singulier philosophe, cet étudiant austère, se trouvait-il aux pieds d’une jeune fille à l’heure du coucher du soleil, seul avec elle, sur cette terrasse où nous venons de les rencontrer? La suite de ce récit va nous l’apprendre.

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II

L’APPARITION

Leur première rencontre avait été véritablement étrange. Contemplateur passionné des beautés de la nature, toujours en quête des grands spectacles, le jeune naturaliste avait entrepris, l’été précédent, le voyage de Norvège, dans le but de visiter ces fiords solitaires où s’engouffre la mer et ces montagnes aux cimes neigeuses qui élèvent au-dessus des nues leurs fronts immaculés, et surtout avec le vif désir d’y faire une étude spéciale des aurores boréales, cette manifestation grandiose de la vie de notre planète. Je l’avais accompagné dans ce voyage. Les couchers de soleil au delà des fiords calmes et profonds; les levers de l’astre splendide sur les montagnes, charmaient en une indicible émotion son âme d’artiste et de poète. Nous demeurâmes là plus d’un mois, parcourant la pittoresque région qui s’étend de Christiania aux Alpes Scandinaves. Or, la Norvège était la patrie de cette enfant du Nord, qui devait exercer une si rapide influence sur son cœur non éveillé. Elle était là, à quelques pas de lui, et pourtant ce fut seulement le jour de notre départ que le hasard, ce dieu des anciens, se décida à les mettre en présence.

La lumière du matin dorait les cimes lointaines. La jeune Norvégienne avait été conduite par son père sur l’une de ces montagnes où maints excursionnistes se rendent, comme au Righi de Suisse, pour assister au lever du soleil qui, ce jour-là, avait été merveilleux. Icléa s’était écartée, seule, à quelques mètres, sur un monticule isolé, pour mieux distinguer certains détails de paysage, lorsque se retournant, le visage à l’opposé du soleil, pour embrasser l’ensemble de l’horizon, elle aperçut, non plus sur la montagne ni sur la terre, mais dans le ciel même, son image, sa personne tout entière, fort bien reconnaissables. Une auréole lumineuse encadrait sa tête et ses épaules d’une couronne de gloire éclatante, et un grand cercle aérien, faiblement teinté des nuances de l’arc-en-ciel, enveloppait la mystérieuse apparition.

Stupéfaite, émue par la singularité du spectacle, encore sous l’impression de la splendeur du lever du soleil, elle ne remarqua pas immédiatement qu’une autre figure, un profil de tête d’homme, accompagnait la sienne, silhouette de voyageur immobile, en contemplation devant elle, rappelant ces statues de saints debout sur les piliers d’église. Cette figure masculine et la sienne étaient encadrées par le même cercle aérien. Tout d’un coup, elle aperçut cet étrange profil humain dans les airs, crut être le jouet d’une vision fantastique, et, émerveillée, fit un geste de surprise et presque d’effroi. Son image aérienne reproduisit le même geste, et elle vit le spectre du voyageur porter la main à son chapeau et se découvrir comme en une salutation céleste, puis perdre la netteté de ses contours et s’évanouir en même temps que sa propre image.

La transfiguration du Mont Thabor, où les disciples de Jésus aperçurent tout d’un coup dans le ciel l’image du Maître accompagnée de celles de Moïse et d’Élie, ne plongea pas ses témoins dans une stupéfaction plus grande que celle de l’innocente vierge de Norvège, en face de cette anthélie dont la théorie est connue de tous les météorologistes.

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Cette apparition se fixa dans la profondeur de sa pensée comme un rêve merveilleux. Elle avait appelé son père, resté à une faible distance derrière le monticule; mais, lorsqu’il arriva, tout avait disparu. Elle lui en demanda l’explication, sans rien obtenir, si ce n’est un doute, et presque une négation sur la réalité du phénomène. Cet excellent homme, ancien officier supérieur, appartenait à cette catégorie de sceptiques distingués qui nient tout simplement ce qu’ils ignorent ou ne comprennent pas. La délicieuse créature eut beau lui affirmer qu’elle venait de voir son image dans le ciel, — et même celle d’un homme qu’elle jugeait jeune et de bonne tournure, — elle eut beau raconter les détails de l’apparition et ajouter que les figures lui avaient paru plus grandes que nature et ressemblaient à des silhouettes colossales, il lui déclara avec autorité, et non sans emphase, que c’était ce qu’on appelle des illusions d’optique produites par l’imagination quand on a mal dormi, surtout pendant les années de l’adolescence.

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Mais, le soir du même jour, comme nous montions sur le bateau à vapeur, je remarquai une jeune fille à la chevelure un peu évaporée qui regardait mon ami d’un air franchement étonné. Elle était sur le quai, au bras de son père, et demeurait là immobile comme la femme de Loth changée en statue de sel. Je la signalai à Georges dès notre arrivée sur le bateau; mais à peine eut-il tourné la tête de son côté, que je vis les joues de la jeune fille s’empourprer d’une subite rougeur, et aussitôt elle détourna son regard pour le diriger sur la roue du navire qui commençait à se mettre en marche. Je ne sais si Spero y prit garde. En fait, le matin, nous n’avions rien vu ni l’un ni l’autre du phénomène aérien, du moins au moment où la jeune fille était arrivée près de nous, et elle nous était restée cachée elle-même par un petit massif d’arbustes: c’était surtout le côté de l’Orient, la magnificence du lever du soleil, qui nous avait attirés. Cependant il salua la Norvège, qu’il quittait avec regret, du même geste dont il avait salué le soleil levant; et l’inconnue prit ce salut pour elle.

Deux mois plus tard, à Paris, le comte de K... recevait une société nombreuse à propos d’un récent triomphe de sa compatriote Christine Nilson. La jeune Norvégienne et son père, venus à Paris passer une partie de l’hiver, étaient au nombre des invités; ils se connaissaient de longue date comme compatriotes, la Suède et la Norvège étant sœurs. Pour nous, nous y venions pour la première fois et l’invitation était même due à l’apparition du dernier livre de Spero, déjà signalé par un éclatant succès. Rêveuse, pensive, instruite par l’éducation solide des pays du Nord, avide de connaître, Icléa avait déjà lu, relu avec curiosité ce livre quelque peu mystique, dans lequel le nouveau métaphysicien avait exposé les anxiétés de son âme non satisfaite des Pensées de Pascal. Ajoutons qu’elle avait elle-même depuis plusieurs mois passé avec succès l’examen du brevet supérieur, et qu’ayant renoncé à l’étude de la médecine qui d’abord l’avait attirée, elle commençait à s’initier avec quelque curiosité aux recherches toutes nouvelles de la physiologie psychologique.

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Lorsqu’on avait annoncé M. Georges Spero, il lui avait semblé qu’un ami inconnu, presque un confident de son esprit, venait d’entrer. Elle tressaillit, comme frappée d’une commotion électrique. Lui, peu mondain, timide, gêné dans les réunions d’inconnus, n’aimant ni danser, ni jouer, ni causer, était resté dans le même coin du salon à côté de quelques amis, assez indifférent aux valses et aux quadrilles, plus attentif à deux ou trois chefs-d’œuvre de la musique moderne interprétés avec sentiment; et la soirée entière s’était passée sans qu’il se fût approché d’elle, quoiqu’il l’eût remarquée et que, dans toute cette éblouissante soirée, il n’eût vu qu’elle. Leurs regards s’étaient plus d’une fois rencontrés. A la fin, vers deux heures du matin, alors que la réunion se faisait plus intime, il osa venir auprès d’elle, sans pourtant lui adresser la parole. Ce fut elle qui, la première, lui parla, pour lui exprimer un doute sur la conclusion de son livre.

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Flatté, mais plus surpris encore d’apprendre que ces pages de métaphysique avaient une lectrice, — et une lectrice de cet âge, — l’auteur répondit, assez maladroitement, que ces recherches étaient un peu sérieuses pour une femme. Elle répliqua que les femmes, les jeunes filles n’étaient pas exclusivement absorbées par l’exercice de la coquetterie, et qu’elle en connaissait qui parfois pensaient, cherchaient, travaillaient, étudiaient. Elle parla avec quelque vivacité, pour défendre les femmes contre le dédain scientifique de certains hommes et soutenir leur aptitude intellectuelle, et n’eut pas de peine à gagner une cause dont son interlocuteur n’était, d’ailleurs, en aucune façon l’adversaire.

Ce nouveau livre, dont le succès avait été immédiat et éclatant, malgré la gravité du sujet, avait entouré le nom de Georges Spero d’une véritable auréole de célébrité, et dans les salons, le brillant écrivain était partout accueilli avec une vive sympathie. Les deux jeunes gens avaient à peine échangé quelques paroles qu’il se trouva le point de mire des amis de la maison et obligé de répondre à diverses questions qui vinrent interrompre leur tête-à-tête. L’un des plus éminents critiques du jour avait précisément consacré un long article au nouvel ouvrage, et le sujet même du livre devint en un instant l’objet de la conversation générale. Icléa se tint à l’écart. Elle sentait, et les femmes ne s’y trompent guère, que le héros l’avait remarquée, que sa pensée était déjà attachée à la sienne par un fil invisible, et qu’en répondant aux questions plus ou moins banales qui lui étaient adressées, son esprit n’était pas entièrement à la conversation. Ce premier triomphe intime lui suffisait. Elle n’en désirait point d’autres. Et puis, elle avait reconnu dans son profil la silhouette mystérieuse de l’apparition aérienne et le jeune voyageur du bateau de Christiania.

Dans cette première entrevue, il ne tarda pas à lui témoigner son enthousiasme pour les sites merveilleux de la Norvège et à lui raconter son voyage. Elle brûlait d’entendre un mot, une allusion quelconque, au phénomène aérien qui l’avait tant frappée; et elle ne comprenait pas son silence, sa discrétion. Lui, n’ayant pas observé l’anthélie au moment où elle s’y était elle-même projetée, n’avait pas été particulièrement surpris d’un phénomène qu’il avait plusieurs fois déjà, et en de meilleures conditions, étudié du haut de la nacelle d’un aérostat, et n’ayant rien observé de spécial, n’avait rien à en dire. L’instant de l’embarquement ne se représenta pas non plus à sa mémoire, et quoique la blonde enfant ne lui parût pas entièrement étrangère, cependant il ne se souvenait pas de l’avoir entrevue. Pour moi, je l’avais tout de suite reconnue. Il causa des lacs, des rivières, des fiords, des montagnes; apprit d’elle que sa mère était morte fort jeune d’une maladie de cœur, que son père préférait la vie de Paris à celle de tout autre pays, et que sans doute elle ne retournerait plus que rarement dans sa patrie.

Une remarquable communauté de goûts et d’idées, une vive sympathie mutuelle, une estime réciproque, les mirent tout de suite en relation. Élevée suivant le mode d’éducation anglaise, elle jouissait de cette indépendance d’esprit et de cette liberté d’action que les femmes de France ne connaissent qu’après le mariage, et ne se sentait arrêtée par aucune de ces conventions sociales qui paraissent destinées chez nous à protéger l’innocence et la vertu. Deux amies de son âge étaient même déjà venues seules à Paris pour terminer leur éducation musicale, et elles vivaient ensemble, en pleine Babylone, en toute sécurité d’ailleurs, sans s’être jamais doutées des périls dont on prétend que Paris est rempli. La jeune fille reçut les visites de Georges Spero comme son père eût pu les recevoir lui-même, et en quelques semaines l’affinité de leurs caractères et de leurs goûts les avait associés dans les mêmes études, dans les mêmes recherches, souvent dans les mêmes pensées. Presque chaque jour, dans l’après-midi, entraîné par une secrète attraction, il se dirigeait du quartier Latin vers les bords de la Seine, qu’il suivait jusqu’au Trocadéro, et passait plusieurs heures avec Icléa soit dans la bibliothèque, soit sur la terrasse du jardin, soit en une promenade au Bois.

La première impression, née de l’apparition céleste, était restée dans l’âme d’Icléa. Elle regardait le jeune savant, sinon comme un dieu ou comme un héros, du moins comme un homme supérieur à ses contemporains. La lecture de ses ouvrages fortifia cette impression et l’accrut encore: elle ressentit pour lui plus que de l’admiration, une véritable vénération. Lorsqu’elle eut fait sa connaissance personnelle, le grand homme ne descendit pas de son piédestal. Elle le trouva si éminent, si transcendant dans ses études, dans ses travaux, dans ses recherches, mais en même temps si simple, si sincère, si bon et si indulgent pour tous, et — saisissant tout prétexte pour entendre prononcer son nom — elle dut subir parfois quelques critiques de rivaux si injustes envers lui, qu’elle se prit à l’aimer avec un sentiment presque maternel. Ce sentiment d’affection protectrice existe-t-il donc déjà dans le cœur des jeunes filles? Peut-être, mais assurément elle l’aima ainsi d’abord. Je crois avoir dit plus haut que le fond du caractère de ce penseur était quelque peu mélancolique, de cette mélancolie de l’âme, dont parle Pascal, et qui est comme la nostalgie du ciel. Il cherchait, en effet, perpétuellement la solution de l’éternel problème, le To be or not to be «ÊTRE OU N’ÊTRE PAS» d’Hamlet. Parfois on eût pu le voir triste, atterré jusqu’à la mort. Mais, par un singulier contraste, lorsque ses noires pensées s’étaient pour ainsi dire consumées dans la recherche, que le cerveau épuisé perdait la faculté de vibrer encore, il y avait en lui comme un repos, un rassérènement; la circulation de son sang vermeil ranimait la vie organique, le philosophe disparaissait pour faire place à un enfant presque naïf, d’une gaieté facile, s’amusant de tout et de rien, ayant presque des goûts féminins, aimant les fleurs, les parfums, la musique, la rêverie, et paraissant même parfois d’une étonnante insouciance.

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III

TO BE OR NOT TO BE

C’était précisément cette phase de sa vie intellectuelle qui avait si intimement associé les deux êtres. Heureuse d’exister, à la fleur de son printemps, s’ouvrant à la lumière de la vie, harpe vibrant de toutes les harmonies de la nature, la belle créature du Nord rêvait encore parfois aux elfes et aux fées de son climat, aux anges et aux mystères de la religion chrétienne, qui avaient bercé son enfance; mais sa piété, sa crédulité des premiers jours n’avaient pas obscurci sa raison, elle pensait librement, cherchait avec sincérité la vérité, et regrettant peut-être de ne plus croire au paradis des prédicateurs, elle se sentait pourtant animée du désir impérieux de vivre toujours. La mort lui semblait une cruelle injustice. Elle ne revoyait jamais sa mère étendue sur son lit de mort, belle de tout l’éclat de sa trentième année, emportée en pleine floraison des roses dans un cimetière verdoyant et parfumé, tout rempli de chants d’oiseaux, et rayée subitement du livre des vivants, tandis que la nature entière avait continué de chanter, de fleurir et de briller; elle ne revoyait jamais, dis-je, le pâle visage de sa mère, sans qu’un frisson subit la parcourût tout entière, de la tête aux pieds. Non, sa mère n’était pas morte. Non, elle ne mourrait pas elle-même, ni à trente ans, ni plus tard. Et lui! Lui, mourir! cette sublime intelligence s’anéantir par un arrêt du cœur ou de la respiration? Non, ce n’était pas possible. Les hommes se trompent. Un jour on saura.

Elle aussi pensait parfois à ces mystères, sous une forme plutôt esthétique et sentimentale que scientifique; mais elle y pensait. Toutes ses questions, tous ses doutes, le but secret de ses conversations, de son attachement si rapide peut-être à son ami, tout cela avait pour cause l’immense soif de connaître qui altérait son âme. Elle espérait en lui, parce qu’elle avait déjà trouvé dans ses écrits la solution des plus grands problèmes. Ils lui avaient appris à connaître l’univers, et cette connaissance se trouvait être plus belle, plus vivante, plus grande, plus poétique que les erreurs et les illusions anciennes. Depuis le jour où elle avait appris de ses lèvres que sa vie n’avait pas d’autre but que cette recherche de la réalité, elle était sûre qu’il trouverait, et son esprit s’accrochait, se liait au sien, peut-être encore plus énergiquement que son cœur.

Il y avait environ trois mois qu’ils vivaient ainsi, d’une commune vie intellectuelle, passant presque tous les jours plusieurs heures dans la lecture des mémoires originaux écrits dans les différentes langues sur la philosophie scientifique, la théorie des atomes, la physique moléculaire, la chimie organique, la thermodynamique et les diverses sciences qui ont pour but la connaissance de l’être, dissertant sur les contradictions apparentes ou réelles des hypothèses, trouvant parfois, dans les écrivains purement littéraires, des rapports et des coïncidences assez surprenantes avec les axiomes scientifiques, s’étonnant de certaines presciences des grands auteurs. Ces lectures, ces recherches, ces comparaisons les avaient surtout intéressés par l’élimination que leur esprit de plus en plus éclairé se voyait conduit à faire des neuf dixièmes des écrivains, dont les œuvres sont absolument vides, et de la moitié du dernier dixième, dont les écrits n’ont qu’une valeur superficielle; ayant ainsi déblayé le champ de la littérature, ils vivaient avec une certaine satisfaction dans la société restreinte des esprits supérieurs. Peut-être y entrait-il quelque léger sentiment d’orgueil.

Un jour, Spero arriva plus tôt que de coutume. Eureka! s’écria-t-il. Mais se reprenant aussi vite: Peut-être....

S’appuyant à la cheminée où pétillait un feu ardent, tandis que sa compagne le contemplait de ses grands yeux pleins de curiosité, il se mit à parler avec une sorte de solennité inconsciente, comme s’il se fût entretenu avec son propre esprit, dans la solitude d’un bois:

«Tout ce que nous voyons n’est qu’apparence. La réalité est autre.

«Le Soleil paraît tourner autour de nous, se lever le matin et se coucher le soir, et la Terre où nous sommes paraît immobile. C’est le contraire qui est vrai. Nous habitons autour d’un projectile tourbillonnant, lancé dans l’espace avec une vitesse soixante-quinze fois plus rapide que celle qui emporte un boulet de canon.

«Un harmonieux concert vient charmer nos oreilles. Le son n’existe pas, n’est qu’une impression de nos sens, produite par des vibrations de l’air d’une certaine amplitude et d’une certaine vitesse, vibrations en elles-mêmes silencieuses. Sans le nerf auditif et le cerveau, il n’y aurait pas de sons. En réalité, il n’y a que du mouvement.

«L’arc-en-ciel épanouit son cercle radieux, la rose et le bluet mouillés par la pluie scintillent au soleil, la verte prairie, le sillon d’or diversifient la plaine de leurs éclatantes couleurs. Il n’y a pas de couleurs, il n’y a pas de lumière, il n’y a que des ondulations de l’éther qui mettent en vibration le nerf optique. Apparences trompeuses. Le soleil échauffe et féconde, le feu brûle: il n’y a pas de chaleur, mais seulement des sensations. La chaleur, comme la lumière, n’est qu’un mode de mouvement. Mouvements invisibles, mais souverains, suprêmes.

«Voici une forte solive de fer, de celles qu’on emploie si généralement aujourd’hui dans les constructions. Elle est posée dans le vide, à dix mètres de hauteur, sur deux murs, sur lesquels s’appuient ses deux extrémités. Elle est «solide», certes. En son milieu, on a posé un poids de mille, deux mille, dix mille kilogrammes, et ce poids énorme, elle ne le sent même pas; c’est à peine si l’on peut constater par le niveau une imperceptible flexion. Pourtant, cette solive est composée de molécules qui ne se touchent pas, qui sont en vibration perpétuelle, qui s’écartent les unes des autres sous l’influence de la chaleur, qui se resserrent sous l’influence du froid. Dites-moi, s’il vous plaît, ce qui constitue la solidité de cette barre de fer? Ses atomes matériels? Assurément non, puisqu’ils ne se touchent pas. Cette solidité réside dans l’attraction moléculaire, c’est-à-dire dans une force immatérielle.

«Absolument parlant, le solide n’existe pas. Prenons entre nos mains un lourd boulet de fer; ce boulet est composé de molécules invisibles, qui ne se touchent pas, lesquelles sont composées d’atomes qui ne se touchent pas davantage. La continuité que paraît avoir la surface de ce boulet et sa solidité apparente sont donc de pures illusions. Pour l’esprit qui analyserait sa structure intime, c’est un tourbillon de moucherons rappelant ceux qui tournoient dans l’atmosphère des jours d’été. D’ailleurs, chauffons ce boulet qui nous paraît solide: il coulera; chauffons-le davantage: il s’évaporera, sans pour cela changer de nature; liquide ou gaz, ce sera toujours du fer.

«Nous sommes en ce moment dans une maison. Tous ces murs, ces planchers, ces tapis, ces meubles, cette cheminée de marbre, sont composés de molécules qui ne se touchent pas davantage. Et toutes ces molécules constitutives des corps sont en mouvement de circulation les unes autour des autres.

«Notre corps est dans le même cas. Il est formé par une circulation perpétuelle de molécules; c’est une flamme incessamment consumée et renouvelée; c’est un fleuve au bord duquel on vient s’asseoir en croyant revoir toujours la même eau, mais où le cours perpétuel des choses ramène une eau toujours nouvelle.

«Chaque globule de notre sang est un monde (et nous en avons cinq millions par millimètre cube). Successivement, sans arrêt ni trêve, dans nos artères, dans nos veines, dans notre chair, dans notre cerveau, tout circule, tout marche, tout se précipite dans un tourbillon vital proportionnellement aussi rapide que celui des corps célestes. Molécule par molécule, notre cerveau, notre crâne, nos yeux, nos nerfs, notre chair tout entière, se renouvellent sans arrêt et si rapidement, qu’en quelques mois notre corps est entièrement reconstitué.

«Par des considérations fondées sur les attractions moléculaires, on a calculé que, dans une minuscule gouttelette d’eau projetée à l’aide de la pointe d’une épingle, gouttelette invisible à l’œil nu, mesurant un millième de millimètre cube, il y a plus de deux cent vingt-cinq millions de molécules.

«Dans une tête d’épingle, il n’y a pas moins de huit sextillions d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et ces atomes sont séparés les uns des autres par des distances considérablement plus grandes que leurs dimensions, ces dimensions étant d’ailleurs invisibles même au plus puissant microscope. Si l’on voulait compter le nombre de ces atomes contenus dans une tête d’épingle, en en détachant par la pensée un milliard par seconde, il faudrait continuer cette opération pendant deux cent cinquante-trois mille ans pour achever l’énumération.

«Dans une goutte d’eau, dans une tête d’épingle, il y a incomparablement plus d’atomes que d’étoiles dans tout le ciel connu des astronomes armés de leurs plus puissants télescopes.

«Qui soutient la Terre dans le vide éternel, le Soleil et tous les astres de l’univers? Qui soutient cette longue solive en fer jetée entre deux murs et sur laquelle on va bâtir plusieurs étages? Qui soutient la forme de tous les corps? La Force.

«L’univers, les choses et les êtres, tout ce que nous voyons est formé d’atomes invisibles et impondérables. L’univers est un dynamisme. Dieu, c’est l’âme universelle: in eo vivimus, moremur et sumus.

«Comme l’âme est la force mouvant le corps, l’Être infini est la force mouvant l’univers! La théorie purement mécanique de l’univers reste incomplète pour l’analyste qui pénètre au fond des choses. La volonté humaine est faible, il est vrai, relativement aux forces cosmiques. Cependant, en envoyant un train de Paris à Marseille, un navire de Marseille à Suez, je déplace, librement, une partie infinitésimale de la masse terrestre, et je modifie le cours de la Lune. Aveugles du dix-neuvième siècle, revenez au cygne de Mantoue: Mens agitat molem.

«Si je dissèque la matière, je trouve au fond de tout l’atome invisible: la matière disparaît, s’évanouit en fumée. Si mes yeux avaient la puissance de voir la réalité, ils verraient à travers les murs, formés de molécules séparées, à travers les corps, tourbillons atomiques. Nos yeux de chair ne voient pas ce qui est. C’est avec l’œil de l’esprit qu’il faut voir. Ne nous fions pas à l’unique témoignage de nos sens: il y a autant d’étoiles au-dessus de nos têtes pendant le jour que pendant la nuit.

«Il n’y a dans la nature ni astronomie, ni physique, ni chimie, ni mécanique: ce sont là des méthodes subjectives d’observation. Il n’y a qu’une seule unité. L’infiniment grand est identique à l’infiniment petit. L’espace est infini sans être grand. La durée est éternelle sans être longue. Étoiles et atomes sont un.

«L’unité de l’univers est constituée par la force invisible, impondérable, immatérielle, qui meut les atomes. Si un seul atome cessait d’être mû par la force, l’univers s’arrêterait. La Terre tourne autour du Soleil, le Soleil gravite autour d’un foyer sidéral mobile lui-même; les millions, les milliards de soleils qui peuplent l’univers courent plus vite que les projectiles de la poudre; ces étoiles, qui nous paraissent immobiles, sont des soleils lancés dans le vide éternel à la vitesse de dix, vingt, trente millions de kilomètres par jour, courant tous vers un but ignoré, soleils, planètes, terres, satellites, comètes vagabondes...; le point fixe, le centre de gravité cherché par l’analyste, fuit à mesure qu’on le poursuit et n’existe en réalité nulle part. Les atomes qui constituent les corps se meuvent relativement aussi vite que les étoiles dans le ciel. Le mouvement régit tout, forme tout.

«L’atome lui-même n’est pas une inerte matière. Il est un centre de force.

«Ce qui constitue essentiellement l’être humain, ce qui l’organise, ce n’est point sa substance matérielle, ce n’est ni le protoplasma, ni la cellule, ni ces merveilleuses et fécondes associations du carbone avec l’hydrogène, l’oxygène et l’azote: c’est la Force animique, invisible, immatérielle. C’est elle qui groupe, dirige et retient associées les innombrables molécules qui composent l’admirable harmonie du corps vivant.

«La matière et l’énergie n’ont jamais été vues séparées l’une de l’autre; l’existence de l’une implique l’existence de l’autre; il y a peut-être identité substantielle de l’une et de l’autre.

«Que le corps se désagrège tout d’un coup après la mort, comme il se désagrège lentement et se renouvelle perpétuellement pendant la vie, peu importe. L’âme demeure. L’atome psychique organisateur est le centre de cette force. Lui aussi est indestructible.

«Ce que nous voyons est trompeur. Le réel, c’est l’invisible.»

Il se mit à marcher à grands pas. La jeune fille l’avait écouté comme on écoute un apôtre, un apôtre bien-aimé, et quoiqu’il n’eût, en fait, parlé que pour elle, il n’avait pas paru prendre garde à sa présence, tant elle s’était faite immobile et silencieuse. Elle s’approcha de lui et lui prit une main dans les siennes. «Oh! fit-elle, si tu n’as pas encore conquis la Vérité, elle ne t’échappera pas.»

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Puis, s’enflammant elle-même et faisant allusion à une réserve souvent exprimée par lui: «Tu crois, ajouta-t-elle, qu’il est impossible à l’homme terrestre d’atteindre la Vérité, parce que nous n’avons que cinq sens et qu’une multitude de manifestations de la nature restent étrangères à notre esprit, n’ayant aucune voie pour nous arriver. De même que la vue nous serait refusée si nous étions privés du nerf optique, l’audition si nous étions privés du nerf acoustique, etc., de même les vibrations, les manifestations de la force qui passent entre les cordes de notre instrument organique sans faire vibrer celles qui existent, nous restent inconnues. Je te le concède, et j’admets avec toi que les habitants de certains mondes peuvent être incomparablement plus avancés que nous. Mais il me semble que, quoique terrien, tu as trouvé.

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— Chère bien-aimée, répliqua-t-il en s’asseyant auprès d’elle sur le vaste divan de la bibliothèque, il est bien certain que notre harpe terrestre manque de cordes, et il est probable qu’un citoyen du système de Sirius se rirait de nos prétentions. Le moindre morceau de fer aimanté est plus fort que Newton et Leibnitz pour trouver le pôle magnétique, et l’hirondelle connaît mieux que Christophe Colomb ou Magellan les variations de latitude. Qu’ai-je dit tout à l’heure? Que les apparences sont trompeuses et qu’à travers la matière notre esprit doit voir la force invisible. C’est ce qu’il y a de plus sûr. La matière n’est pas ce qu’elle paraît, et nul homme instruit des progrès des sciences positives ne pourrait plus aujourd’hui se prétendre matérialiste.

— Alors, reprit-elle, l’atome psychique cérébral, principe de l’organisme humain, serait immortel, comme tous les atomes d’ailleurs, si l’on admet les assertions fondamentales de la chimie. Mais il différerait des autres par une sorte de rang plus élevé, l’âme lui étant attachée. Et il conserverait la conscience de son existence? L’âme serait-elle comparable à une substance électrique? J’ai vu une fois la foudre passer à travers un salon et éteindre les flambeaux. Lorsqu’on les ralluma, on trouva que la pendule avait été dédorée et que le lustre d’argent ciselé avait été doré sur plusieurs points. Il y a là une force subtile.

— Ne faisons pas de comparaisons; elles resteraient toutes trop éloignées de la réalité. Nous savons tous que nous mourrons, mais nous ne le croyons pas. Eh! comment pourrions-nous le croire? Comment pourrions-nous comprendre la mort, qui n’est qu’un changement d’état du connu à l’inconnu, du visible à l’invisible? Que l’âme existe comme force, c’est ce qui n’est pas douteux. Qu’elle ne fasse qu’un avec l’atome cérébral organisateur, nous pouvons l’admettre. Qu’elle survive ainsi à la dissolution du corps, nous le concevons.

— Mais que devient-elle? Où va-t-elle?

— La plupart des âmes ne se doutent même pas de leur propre existence. Sur les quatorze cents millions d’êtres humains qui peuplent notre planète, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes ne pensent pas. Que feraient-ils, grands Dieux! de l’immortalité? Comme la molécule de fer flotte sans le savoir dans le sang qui bat sous la tempe de Lamartine ou d’Hugo, ou bien demeure fixée pour un temps dans l’épée de César; comme la molécule d’hydrogène brille dans le gaz du foyer de l’Opéra ou s’immerge dans la goutte d’eau avalée par le poisson au fond obscur des mers, les atomes vivants qui n’ont jamais pensé sommeillent.

«Les âmes qui pensent restent l’apanage de la vie intellectuelle. Elles conservent le patrimoine de l’humanité et l’accroissent pour l’avenir. Sans cette immortalité des âmes humaines qui ont conscience de leur existence et vivent par l’esprit, toute l’histoire de la Terre ne devrait aboutir qu’au néant, et la création tout entière, celle des mondes les plus sublimes aussi bien que celle de notre infime planète, serait une absurdité décevante, plus misérable et plus idiote que l’excrément d’un ver de terre. Il a raison d’être et l’univers ne l’aurait pas! T’imagines-tu les milliards de mondes atteignant les splendeurs de la vie et de la pensée pour se succéder sans fin dans l’histoire de l’univers sidéral, et n’aboutissant qu’à donner naissance à des espérances perpétuellement déçues, à des grandeurs perpétuellement anéanties? Nous avons beau nous faire humbles, nous ne pouvons admettre le rien comme but suprême du progrès perpétuel, prouvé par toute l’histoire de la nature. Or, les âmes sont les semences des humanités planétaires.

— Peuvent-elles donc se transporter d’un monde à l’autre?

— Rien n’est si difficile à comprendre que ce que l’on ignore; rien n’est plus simple que ce que l’on connaît. Qui s’étonne, aujourd’hui, de voir le télégraphe électrique transporter instantanément la pensée humaine à travers les continents et les mers? Qui s’étonne de voir l’attraction lunaire soulever les eaux de l’Océan et produire les marées? Qui s’étonne de voir la lumière se transmettre d’une étoile à l’autre avec la vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde? Au surplus, les penseurs seuls pourraient apprécier la grandeur de ces merveilles; le vulgaire ne s’étonne de rien. Si quelque découverte nouvelle nous permettait d’adresser demain des signaux aux habitants de Mars et d’en recevoir des réponses, les trois quarts des hommes n’en seraient plus surpris après-demain.

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«Oui, les forces animiques peuvent se transporter d’un monde à l’autre, non partout ni toujours, assurément, et non toutes. Il y a des lois et des conditions. Ma volonté peut soulever mon bras, lancer une pierre, à l’aide de mes muscles; si je prends un poids de vingt kilos, elle soulèvera encore mon bras; si je veux prendre un poids de mille kilos, je ne le puis plus. Tels esprits sont incapables d’aucune activité; d’autres ont acquis des facultés transcendantes. Mozart, à six ans imposait à tous ses auditeurs la puissance de son génie musical et publiait à huit ans ses deux premières œuvres de sonates, tandis que le plus grand auteur dramatique qui ait existé, Shakespeare, n’avait encore écrit avant l’âge de trente ans aucune pièce digne de son nom. Il ne faut pas croire que l’âme appartienne à quelque monde surnaturel. Tout est dans la nature. Il n’y a guère plus de cent mille ans que l’humanité terrestre s’est dégagée de la chrysalide animale; pendant des millions d’années, pendant la longue série historique des périodes primaire, secondaire et tertiaire, il n’y avait pas sur la Terre une seule pensée pour apprécier ces grandioses spectacles, un seul regard humain pour les contempler. Le progrès a lentement élevé les âmes inférieures des plantes et des animaux; l’homme est tout récent sur la planète. La nature est en incessant progrès; l’univers est un perpétuel devenir; l’ascension est la loi suprême.

«Tous les mondes, ajouta-t-il, ne sont pas actuellement habités. Les uns sont à l’aurore, d’autres au crépuscule. Dans notre système solaire, par exemple, Mars, Vénus, Saturne et plusieurs de ses satellites paraissent en pleine activité vitale; Jupiter semble n’avoir pas dépassé sa période primaire; la Lune n’a peut-être plus d’habitants. Notre époque actuelle n’a pas plus d’importance dans l’histoire générale de l’univers que notre fourmilière dans l’infini. Avant l’existence de la Terre, il y a eu, de toute éternité, des mondes peuplés d’humanités; quand notre planète aura rendu le dernier soupir et que la dernière famille humaine s’endormira du dernier sommeil aux bords de la dernière lagune de l’océan glacé, des soleils innombrables brilleront toujours dans l’infini, et toujours il y aura des matins et des soirs, des printemps et des fleurs, des espérances et des joies. Autres soleils, autres terres, autres humanités. L’espace sans bornes est peuplé de tombes et de berceaux. Mais la vie, la pensée, le progrès éternel sont le but final de la création.

«La Terre est le satellite d’une étoile. Actuellement aussi bien que dans l’avenir, nous sommes citoyens du ciel. Que nous le sachions ou que nous l’ignorions, nous vivons en réalité dans les étoiles.»

Ainsi s’entretenaient les deux amis sur les graves problèmes qui préoccupaient leurs pensées. Lorsqu’ils conquéraient une solution, fût-elle incomplète, ils éprouvaient un véritable bonheur d’avoir fait un pas de plus dans la recherche de l’inconnu et pouvaient plus tranquillement ensuite causer des choses habituelles de la vie. C’étaient deux esprits également avides de savoir, s’imaginant, avec toute la ferveur de la jeunesse, pouvoir s’isoler du monde, dominer les impressions humaines et atteindre en leur céleste essor l’étoile de la Vérité qui scintillait au-dessus de leurs têtes dans les profondeurs de l’infini.

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IV

AMOR

Dans cette vie à deux, tout intime, toute charmante qu’elle fût, quelque chose manquait. Ces entretiens sur les formidables problèmes de l’être et du non-être, les échanges d’idées sur l’analyse de l’humanité, les recherches sur le but final de l’existence des choses, les contemplations astronomiques et les questions qu’elles inspirent, satisfaisaient parfois leur esprit, non leur cœur. Lorsque l’un près de l’autre, ils avaient longuement causé, soit sous le berceau du jardin qui dominait le tableau de la grande ville, soit dans la bibliothèque silencieuse, l’étudiant, le chercheur ne pouvait se détacher de sa compagne, et tous deux restaient, la main dans la main, muets, attirés, retenus par une force dominatrice. Après le départ, l’un et l’autre éprouvaient un vide singulier, douloureux, dans la poitrine, un malaise indéfinissable, comme si quelque lien nécessaire à leur vie mutuelle eût été rompu; et l’un comme l’autre n’aspirait qu’à l’heure du retour. Il l’aimait, non pour lui, mais pour elle, d’une affection presque impersonnelle, dans un sentiment de profonde estime autant que d’ardent amour, et, par un combat de tous les instants contre les attractions de la chair, avait su résister. Mais un jour qu’ils étaient assis l’un près de l’autre, sur ce grand divan de la bibliothèque encombré comme d’habitude de livres et de feuilles volantes, comme ils demeuraient silencieux, il arriva que, chargée sans doute de tout le poids des efforts concentrés depuis si longtemps pour résister à une attraction trop irrésistible, la tête du jeune auteur s’inclina insensiblement sur les épaules de sa compagne et que, presque aussitôt... leurs lèvres se rencontrèrent...............

O joies inénarrables de l’amour partagé! Ivresse insatiable de l’être altéré de bonheur, transports sans fin de l’imagination invaincue, douce musique des cœurs, à quelles hauteurs éthérées n’avez-vous pas élevé les élus abandonnés à vos félicités suprêmes! Subitement oublieux de la terre inférieure, ils s’envolent à tire-d’ailes dans les paradis enchantés, se perdent dans les profondeurs célestes et planent dans les régions sublimes de l’éternelle volupté. Le monde avec ses comédies et ses misères n’existe plus pour eux. Ils vivent dans la lumière, dans le feu, salamandres, phénix, dégagés de tout poids, légers comme la flamme, se consumant eux-mêmes, renaissant de leurs cendres, toujours lumineux, toujours ardents, invulnérables, invincibles.

L’expansion si longuement contenue de ces premiers transports jeta les deux amants dans une vie d’extase qui leur fit un instant oublier la métaphysique et ses problèmes. Cet instant dura six mois. Le plus doux, mais le plus impérieux des sentiments était venu compléter en eux les insuffisantes satisfactions intellectuelles de l’esprit, et les avait tout d’un coup absorbées, presque anéanties. A dater du jour du baiser, Georges Spero, non seulement disparut entièrement de la scène du monde, mais encore cessa d’écrire, et je le perdis de vue moi-même, malgré la longue et réelle affection qu’il m’avait témoignée. Des logiciens eussent pu en conclure que, pour la première fois de sa vie, il était satisfait, et qu’il avait trouvé la solution du grand problème, le but suprême de l’existence des êtres.

Ils vivaient de cet «égoïsme à deux» qui, en éloignant l’humanité de notre centre optique, diminue ses défauts et la fait paraître plus aimable et plus belle. Satisfaits de leur affection mutuelle, tout chantait pour eux, dans la nature et dans l’humanité, un perpétuel cantique de bonheur et d’amour.

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Bien souvent le soir ils allaient, suivant le cours de la Seine, contempler en rêvant les merveilleux effets de lumière et d’ombre qui décorent le ciel de Paris, si admirable au crépuscule, à l’heure où les silhouettes des tours et des édifices se projettent en noir sur le fond lumineux de l’occident. Des nuées roses et empourprées, illuminées par le reflet lointain de la mer sur laquelle brille le soleil disparu, donnent à notre ciel un caractère spécial, qui n’est plus celui de Naples baigné à l’occident par le miroir méditerranéen, mais qui peut-être surpasse celui de Venise, dont l’illumination est orientale et pâle. Soit que, leurs pas les ayant conduits vers l’île antique de la Cité, ils descendissent le cours du fleuve en passant en vue de Notre-Dame et du vieux Châtelet qui profilait sa noire silhouette devant le ciel encore lumineux, soit que, plutôt encore, attirés par l’éclat du couchant et par la campagne, ils eussent descendu les quais jusqu’au delà des remparts de l’immense cité et se fussent égarés jusqu’aux solitudes de Boulogne et de Billancourt, fermées par les coteaux noirs de Meudon et de Saint-Cloud, ils contemplaient la nature, ils oubliaient la ville bruyante perdue derrière eux, et marchant d’un même pas, ne formant qu’un seul être, recevaient en même temps les mêmes impressions, pensaient les mêmes pensées, et, en silence, parlaient le même langage. Le fleuve coulait à leurs pieds, les bruits du jour s’éteignaient, les premières étoiles brillaient au ciel. Icléa aimait à les nommer à Georges à mesure qu’elles apparaissaient.

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Mars et avril offrent souvent à Paris de douces soirées dans lesquelles circule le premier souffle avant-coureur du printemps. Les brillantes étoiles d’Orion, l’éblouissant Sirius, les Gémeaux Castor et Pollux scintillent dans le ciel immense; les Pléiades s’abaissent vers l’horizon occidental, mais Arcturus et le Bouvier, pasteur des troupeaux célestes, reviennent, et quelques heures plus tard la blanche et resplendissante Véga s’élève de l’horizon oriental, bientôt suivie par la Voie lactée. Arcturus aux rayons d’or était toujours la première étoile reconnue, par son éclat perçant et par sa position dans le prolongement de la queue de la Grande Ourse. Parfois, le croissant lunaire planait dans le ciel occidental et la jeune contemplatrice admirait, comme Ruth auprès de Booz, «cette faucille d’or dans le champ des étoiles.»

Les étoiles enveloppent la Terre; la Terre est dans le ciel. Spero et sa compagne le sentaient bien, et sur aucune autre terre céleste, peut-être, aucun couple ne vivait plus intimement qu’eux dans le ciel et dans l’infini.

Insensiblement, pourtant, sans peut-être s’en apercevoir lui-même, le jeune philosophe reprit, graduellement, par fragments morcelés, ses études interrompues, analysant maintenant les choses avec un profond sentiment d’optimisme qu’il n’avait pas encore connu malgré sa bonté naturelle, éliminant les conclusions cruelles, parce qu’elles lui semblaient dues à une connaissance incomplète des causes, contemplant les panoramas de la nature et de l’humanité dans une nouvelle lumière. Elle avait repris aussi, du moins partiellement, les études qu’elle avait commencées en commun avec lui; mais un sentiment, nouveau, immense, remplissait son âme, et son esprit n’avait plus la même liberté pour le travail intellectuel. Absorbée dans cette affection de tous les instants pour un être qu’elle avait entièrement conquis, elle ne voyait que par lui, n’agissait que pour lui. Pendant les heures calmes du soir, lorsqu’elle se mettait au piano, soit pour jouer une sonate de Chopin qu’elle s’étonnait de n’avoir pas comprise avant d’aimer, soit pour s’accompagner en chantant de sa voix si pure et si étendue les lieder norvégiens de Grieg et de Bull, ou les mélodies de notre Gounod, il lui semblait, à son insu, peut-être, que son bien-aimé était le seul auditeur capable d’entendre ces inspirations du cœur. Quelles heures délicieuses il passa, dans cette vaste bibliothèque de la maison de Passy, étendu sur un divan, suivant parfois du regard les capricieuses volutes de la fumée d’une cigarette d’Orient, tandis qu’abandonnée aux réminiscences de sa fantaisie, elle chantait le doux Saetergientens Sondag de son pays, la sérénade de Don Juan, le Lac de Lamartine, ou bien lorsque, laissant courir ses doigts habiles sur le clavier, elle faisait s’envoler dans l’air le mélodieux rêve du menuet de Boccherini!

Le printemps était venu. Le mois de mai avait vu s’ouvrir, à Paris, les fêtes de l’Exposition universelle dont nous parlions au début de ce récit, et les hauteurs du jardin de Passy abritaient l’Éden du couple amoureux. Le père d’Icléa, qui avait été appelé subitement en Tunisie, était revenu avec une collection d’armes arabes pour son musée de Christiania. Son intention était de retourner bientôt en Norvège, et il avait été convenu entre la jeune Norvégienne et son ami que leur mariage aurait lieu dans sa patrie, à la date anniversaire de la mystérieuse apparition.

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Leur amour était, par sa nature même, bien éloigné de toutes ces unions banales fondées, les unes sur le grossier plaisir sensuel, les autres sur des intérêts plus ou moins déguisés, qui représentent la plupart des amours humaines. Leur esprit cultivé les isolait dans les régions supérieures de la pensée, la délicatesse de leurs sentiments les maintenait dans une atmosphère idéale où tous les poids de la matière étaient oubliés, l’extrême impressionnabilité de leurs nerfs, l’exquise finesse de toutes leurs sensations, les plongeaient en des extases dont la volupté semblait infinie. Si l’on aime, en d’autres mondes, l’amour n’y peut être ni plus profond ni plus exquis. Ils eussent été tous deux, pour un physiologiste, le témoignage vivant du fait que, contrairement à l’appréciation vulgaire, toutes les jouissances viennent du cerveau; l’intensité des sensations correspondant à la sensibilité psychique de l’être.

Paris était pour eux, non pas une ville, non pas un monde, mais le théâtre de l’histoire humaine. Ils y vécurent les siècles disparus. Les vieux quartiers, non encore détruits par les transformations modernes, la Cité avec Notre-Dame, Saint-Julien-le-Pauvre, dont les murs rappellent encore Chilpéric et Frédégonde, les demeures antiques où habitèrent Albert le Grand, le Dante, Pétrarque, Abeilard, la vieille Université, antérieure à la Sorbonne, et des mêmes siècles disparus, le cloître Saint-Merry avec ses ruelles sombres, l’abbaye de Saint-Martin, la tour de Clovis sur la montagne Sainte-Geneviève, Saint-Germain-des-Prés, souvenir des Mérovingiens, Saint-Germain-l’Auxerrois, dont la cloche sonna le tocsin de la Saint-Barthélemy, l’angélique Chapelle du palais de Louis IX; tous les souvenirs de l’histoire de France furent l’objet de leurs pèlerinages. Au milieu des foules, ils s’isolaient dans la contemplation du passé et voyaient ce que presque personne ne sait voir.

Ainsi l’immense cité leur parlait son langage d’autrefois, soit, lorsque, perdus parmi les chimères, les griffons, les piliers, les chapiteaux, les arabesques des tours et des galeries de Notre-Dame, ils voyaient à leurs pieds la ruche humaine s’endormir dans la brume du soir, soit lorsque, s’élevant plus haut encore, ils cherchaient, du sommet du Panthéon, à reconstituer l’ancienne forme de Paris et son développement séculaire, depuis les empereurs romains qui habitaient les Thermes jusqu’à Philippe Auguste et à ses successeurs.

Le soleil du printemps, les lilas en fleur, les joyeuses matinées de mai, pleines de chants d’oiseaux et d’excitations nerveuses, les jetaient parfois loin de Paris, à l’aventure, dans les prairies et dans les bois. Les heures s’envolaient comme le souffle des brises; la journée avait disparu comme un songe, et la nuit continuait le divin rêve d’amour. Dans le monde tourbillonnant de Jupiter, où les jours et les nuits sont plus de deux fois plus rapides qu’ici et ne durent même pas dix heures, les amants ne voient pas les heures s’évanouir plus vite. La mesure du temps est en nous.

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Un soir, ils étaient tous deux assis sur le toit, sans parapet, de la vieille tour du château de Chevreuse, serrés l’un près de l’autre au centre, d’où on domine sans obstacle tout le paysage environnant. L’air tiède de la vallée montait jusqu’à eux, tout imprégné des parfums sauvages des bois voisins; la fauvette chantait encore, et le rossignol essayait, dans l’ombre naissante des bosquets, son mélodieux cantique aux étoiles. Le soleil venait de se coucher dans un éblouissement d’or et d’écarlate, et l’Occident seul restait illuminé d’une lumière encore intense. Tout semblait s’endormir au sein de l’immense nature.

Un peu pâle, mais éclairée par la lumière du ciel occidental, Icléa semblait pénétrée par le jour et illuminée intérieurement, tant sa chair était claire, délicate, idéale. Ses yeux noyés de vaporeuse langueur, sa petite bouche enfantine, légèrement entr’ouverte, elle paraissait perdue dans la contemplation de la lumière occidentale. Appuyée contre la poitrine de Spero, les bras enlacés autour de son cou, elle s’abandonnait à sa rêverie, lorsqu’une étoile filante vint traverser le ciel précisément au-dessus de la tour. Elle tressaillit, un peu superstitieuse. Déjà les plus brillantes étoiles apparaissaient dans la profondeur des cieux: très haut, presque au zénith, Arcturus, d’un jaune d’or éclatant; vers l’Orient, assez élevée, Véga, d’une pure blancheur; au Nord, Capella; à l’Occident, Castor, Pollux et Procyon. On commençait aussi à distinguer les sept étoiles de la Grande Ourse, l’Épi de la Vierge, Régulus. Insensiblement, une à une, les étoiles venaient ponctuer le firmament. L’étoile polaire indiquait le seul point immuable de la sphère céleste. La lune se levait, son disque rougeâtre légèrement entamé par la phase décroissante. Mars brillait entre Pollux et Régulus, au Sud-Ouest; Saturne au Sud-Est. Le crépuscule faisait lentement place au mystérieux règne de la nuit.

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«Ne trouves-tu pas, fit-elle, que tous ces astres sont comme des yeux qui nous regardent?

— Des yeux célestes comme les tiens. Que peuvent-ils voir sur la Terre de plus beau que toi... et que notre amour?

— Pourtant! ajouta-t-elle.

— Oui, pourtant, le monde, la famille, la société, les usages, les lois de la morale, que sais-je encore? j’entends tes pensées. Nous avons oublié toutes ces choses pour n’obéir qu’à l’attraction, comme le Soleil, comme tous ces astres, comme le rossignol qui chante, comme la nature entière. Bientôt nous ferons à ces usages sociaux la part qui leur appartient, et nous pourrons proclamer ouvertement notre amour. En serons-nous plus heureux? Est-il possible d’être plus heureux que nous le sommes en ce moment même?

— Je suis à toi, reprit-elle. Pour moi, je n’existe pas; je suis anéantie dans ta lumière, dans ton amour, dans ton bonheur, et je ne désire rien, rien de plus. Non. Je songeais à ces étoiles, à ces yeux qui nous regardent, et je me demandais où sont aujourd’hui tous les yeux humains qui les ont contemplées, depuis des milliers d’années, comme nous le faisons ce soir, où sont tous les cœurs qui ont battu comme bat en ce moment notre cœur, où sont toutes les âmes qui se sont confondues en des baisers sans fin dans le mystère des nuits disparues.

— Ils existent tous. Rien ne peut être détruit. Nous associons le ciel et la terre, et nous avons raison. Dans tous les siècles, chez tous les peuples, parmi toutes les croyances, l’humanité a toujours demandé à ce ciel étoilé le secret de ses destinées. C’était là une sorte de divination. La Terre est un astre du ciel, comme Mars et Saturne, que nous voyons là-bas, terres du ciel, obscures, éclairées par le même soleil que nous, et comme toutes ces étoiles, qui sont de lointains soleils. Ta pensée traduit ce que l’humanité a pensé depuis qu’elle existe. Tous les regards ont cherché dans le ciel la réponse à la grande énigme, et, dès les premiers jours de la mythologie, c’est Uranie qui a répondu.

«Et c’est elle, cette divine Uranie, qui répondra toujours. Elle tient dans ses mains le ciel et la terre; elle nous fait vivre dans l’infini.... Et puis, en personnifiant en elle l’étude de l’univers, le sentiment poétique de nos pères ne paraît-il pas avoir voulu compléter la science par la vie, la grâce et l’amour? Elle est la muse par excellence. Sa beauté semble nous dire que pour comprendre vraiment l’astronomie et l’infini, il faut... être amoureux.»

La nuit allait venir. La lune, s’élevant lentement dans le ciel oriental, répandait dans l’atmosphère une clarté qui, insensiblement, se substituait à celle du crépuscule, et déjà dans la ville, à leurs pieds, au-dessous des bosquets et des ruines, quelques lumières apparaissaient çà et là. Ils s’étaient relevés et se tenaient debout, au centre du sommet de la tour, étroitement enlacés. Elle était belle, encadrée dans l’auréole de sa chevelure dont les boucles flottaient sur ses épaules; des bouffées d’air printanier, imprégnées de parfums, violettes, giroflées, lilas, roses de mai, montaient des jardins voisins. La solitude et le silence les environnaient. Un long baiser, le centième au moins, de cette caressante journée de printemps, réunit leurs lèvres.

Elle rêvait encore. Un sourire fugitif illumina soudain son visage et s’en alla, s’évanouissant comme une image qui passe.

«A quoi penses-tu? dit-il.

— Oh! rien. Une idée mondaine, profane, un peu légère. Rien.

— Mais quoi? fit-il, en la reprenant dans ses bras.

— Eh bien! je me demandais si... dans ces autres mondes, on a une bouche,... car, vois-tu, le baiser! les lèvres!...»

Ainsi se passaient les heures, les jours, les semaines, les mois, en une union intime de toutes leurs pensées, de toutes leurs sensations, de toutes leurs impressions. Le soleil de juin brillait déjà à son solstice, et le moment du départ pour la patrie d’Icléa était arrivé. A l’époque fixée, elle partit avec son père pour Christiania.

Spero les suivit quelques jours plus tard. L’intention du jeune savant était de séjourner en Norvège jusqu’à l’automne et d’y continuer les études qu’il avait entreprises l’année précédente sur les aurores boréales, observations si particulièrement intéressantes pour lui, et qu’il avait eu à peine le temps de commencer.

Ce séjour en Norvège fut la continuation du plus doux des rêves. La blonde fille du Nord enveloppait son ami d’une auréole de séduction perpétuelle qui peut-être lui eût fait oublier pour toujours les attractions de la science, si elle-même n’avait eu, comme nous l’avons vu, un goût personnel insatiable pour l’étude. Les expériences que l’infatigable chercheur avait entreprises sur l’électricité atmosphérique, l’intéressèrent autant que lui. Elle aussi voulut se rendre compte de la nature de ces flammes mystérieuses de l’aurore boréale qui viennent le soir palpiter dans les hauteurs de l’atmosphère, et comme la série de ces recherches le conduisaient à désirer une ascension en ballon destinée à aller surprendre le phénomène jusque dans sa source, elle aussi éprouva le même désir. Il essaya de l’en dissuader, ces expériences aéronautiques n’étant pas sans danger. Mais l’idée seule d’un péril à partager eût suffi pour la rendre sourde aux supplications du bien-aimé. Après de longues hésitations, Spero se décida à l’emmener avec lui et prépara, à l’Université de Christiania, une ascension pour la première nuit d’aurore boréale.

Illustration from Uranie
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V

L’AURORE BORÉALE

Les perturbations de l’aiguille aimantée avaient annoncé l’arrivée de l’aurore avant même le coucher du soleil, et l’on avait commencé le gonflement de l’aérostat au gaz hydrogène pur, lorsqu’en effet le ciel laissa apercevoir dans le Nord magnétique cette coloration d’or vert transparente qui est toujours l’indice certain d’une aurore boréale. En quelques heures les préparatifs furent terminés. L’atmosphère, entièrement dégagée de tout nuage, était d’une limpidité parfaite, les étoiles scintillaient dans les cieux, au sein d’une obscurité profonde, sans clair de lune, atténuée seulement vers le Nord par une douce lumière s’élevant en arc au-dessus d’un segment obscur, et lançant dans les hauteurs de l’atmosphère de légers jets roses et un peu verts qui semblaient les palpitations d’une vie inconnue. Le père d’Icléa, qui assistait au gonflement de l’aérostat, ne se doutait point du départ de sa fille; mais au dernier moment elle entra dans la nacelle comme pour la visiter, Spero fit un signe, et l’aérostat s’éleva lentement, majestueusement, au-dessus de la ville de Christiania, qui apparut, éclairée de milliers de lumières, au-dessous des deux voyageurs aériens, et diminua de grandeur en s’éloignant dans la noire profondeur.

Bientôt l’aérostat, emporté par une ascension oblique, plana au-dessus des noires campagnes, et les clartés pâlissantes disparurent. Le bruit de la ville s’était éloigné en même temps, un profond silence, le silence absolu des hauteurs, enveloppa l’esquif aérien. Impressionnée par ce silence sans égal, peut-être surtout par la nouveauté de sa situation, Icléa se serrait contre la poitrine de son téméraire ami. Ils montaient rapidement. L’aurore boréale semblait descendre, en s’étendant sous les étoiles comme une ondoyante draperie de moire d’or et de pourpre, parcourue de frémissements électriques. A l’aide d’une petite sphère de cristal habitée par des vers luisants, Spero observait ses instruments et inscrivait leurs indications correspondantes aux hauteurs atteintes. L’aérostat montait toujours. Quelle immense joie pour le chercheur! Il allait, dans quelques minutes, planer à la cime de l’aurore boréale, il allait trouver la réponse à la question de la hauteur de l’aurore, vainement posée par tant de physiciens, et surtout par ses maîtres aimés, les deux grands «psychologues et philosophes» Œrsted et Ampère.

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L’émotion d’Icléa s’était calmée. «As-tu donc eu peur? lui demanda son ami. L’aérostat est sûr. Aucun accident n’est à craindre. Tout est calculé. Nous descendrons dans une heure. Il n’y a pas l’ombre de vent à terre.

— Non, fit-elle, tandis qu’une lueur céleste l’illuminait d’une transparente clarté rose; mais c’est si étrange, c’est si beau, c’est si divin! Et c’est si grand pour moi si petite. J’ai un instant frissonné. Il me semble que je t’aime plus que jamais....»

Et, jetant ses bras autour de son cou, elle l’embrassa dans une étreinte passionnée, longue, sans fin.

L’aérostat solitaire voguait en silence dans les hauteurs aériennes, sphère de gaz transparent enfermée dans une mince enveloppe de soie, dont on pouvait reconnaître, de la nacelle, les zones verticales allant se joindre au sommet, au cercle de la soupape, la partie inférieure du ballon restant largement ouverte pour la dilatation du gaz. L’obscure clarté qui tombe des étoiles, dont parle Corneille, eût suffi, à défaut des lueurs de l’aurore boréale, pour permettre de distinguer l’ensemble de l’esquif aérien. La nacelle suspendue au filet qui enveloppait la sphère de soie, était attachée à l’aide de huit cordes solides tissées dans l’osier de la nacelle et passant sous les pieds des aéronautes. Le silence était profond, solennel; on aurait pu entendre les battements de leurs cœurs. Les derniers bruits de la terre avaient disparu. On voguait à cinq mille mètres de hauteur, avec une vitesse inconnue, le vent supérieur emportant le navire aérien sans qu’on en ressentît le moindre souffle dans la nacelle, puisque le ballon est immergé dans l’air qui marche, comme une simple molécule relativement immobile dans le courant qui l’emporte. Seuls habitants de ces régions sublimes, nos deux voyageurs jouissaient de cette situation d’exquise félicité que les aéronautes connaissent lorsqu’ils ont respiré cet air vif et léger, dominé les régions basses, oublié dans ce silence des espaces toutes les vulgarités de la vie terrestre, et mieux que nuls de leurs devanciers ils l’appréciaient, cette situation unique, en la doublant, en la décuplant par le sentiment de leur propre bonheur. Ils parlaient à voix basse, comme s’ils eussent craint d’être entendus des anges et de voir s’évanouir le charme magique qui les tenait suspendus dans le voisinage du ciel.... Parfois des lueurs subites, des rayons de l’aurore boréale, venaient les frapper, puis tout retombait dans une obscurité plus profonde et plus insondable.

Ils voguaient ainsi dans leur rêve étoilé, lorsqu’un bruit soudain vint frapper leurs oreilles, comme un sifflement sourd. Ils écoutèrent, se penchèrent au-dessus de la nacelle, prêtèrent l’oreille. Ce bruit ne venait pas de la terre. Était-ce un murmure électrique de l’aurore boréale? était-ce quelque orage magnétique dans les hauteurs? Des éclairs semblaient arriver du fond de l’espace, les envelopper et s’évanouir. Ils écoutèrent, haletants. Le bruit était tout près d’eux.... C’était le gaz qui s’échappait de l’aérostat.

Soit que la soupape se fût entr’ouverte d’elle-même, soit que dans leurs mouvements ils eussent exercé une pression sur la corde, le gaz fuyait!

Spero s’aperçut vite de la cause de ce bruit inquiétant, mais ce fut avec terreur, car il était impossible de refermer la soupape. Il examina le baromètre, qui commençait à remonter lentement: l’aérostat commençait donc à descendre. Et la chute, d’abord lente, mais inévitable, devait aller en s’accroissant dans une proportion mathématique. Sondant l’espace inférieur, il vit les flammes de l’aurore boréale se refléter dans le limpide miroir d’un lac immense.

Le ballon descendait avec vitesse et n’était plus qu’à trois mille mètres du sol. Conservant en apparence tout son calme, mais ne se faisant aucune illusion sur l’imminence de la catastrophe, le malheureux aéronaute jeta successivement par-dessus bord les deux sacs de lest qui restaient, les couvertures, les instruments, l’ancre, et mit la nacelle à vide; mais cet allègement insuffisant ne servit qu’à ralentir un instant la vitesse acquise. Descendant ou plutôt tombant maintenant avec une rapidité inouïe, le ballon arriva vite à quelques centaines de mètres seulement au-dessus du lac. Un vent intense se mit à souffler de bas en haut et à siffler à leurs oreilles.

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L’aérostat tourbillonna sur lui-même, comme emporté par une trombe. Tout d’un coup, Georges Spero sentit une étreinte violente, un long baiser sur les lèvres: «Mon Maître, mon Dieu, mon Tout, je t’aime!» s’écria-t-elle. Et, écartant deux cordes, elle se précipita dans le vide.

Le ballon délesté remonta comme une flèche: Spero était sauvé.

La chute du corps d’Icléa dans l’eau profonde du lac produisit un bruit sourd, étrange, effroyable, au milieu du silence de la nuit. Fou de douleur et de désespoir, sentant ses cheveux hérissés sur son crâne, ouvrant les yeux pour ne rien voir, remporté par l’aérostat à plus de mille mètres de hauteur, il se suspendit à la corde de la soupape, dans l’espérance de retomber vers le point de la catastrophe; mais la corde ne fonctionna pas. Il chercha, tâtonna sans résultat. Sous sa main, il rencontra la voilette de sa bien-aimée, qui était restée accrochée à l’une des cordes, légère voilette parfumée, encore tout empreinte de l’odeur enivrante de sa belle compagne; il regarda bien les cordes, crut retrouver l’empreinte des petites mains crispées, et, posant ses mains à la place où quelques secondes auparavant Icléa avait posé les siennes, il s’élança.

Un instant, son pied resta pris dans un cordage; mais il eut la force de se dégager et tomba dans l’espace en tourbillonnant.

Un bateau pêcheur, qui avait assisté à la fin du drame, avait fait force voiles vers le point du lac où la jeune fille s’était précipitée et était parvenu à la retrouver et à la recueillir. Elle n’était pas morte. Mais tous les soins qui lui furent prodigués n’empêchèrent pas la fièvre de la saisir et d’en faire sa proie. Les pêcheurs arrivèrent dans la matinée à un petit port des bords du lac et la transportèrent dans leur modeste chaumière, sans qu’elle reprît connaissance. «Georges! disait-elle, en ouvrant les yeux, Georges!» et c’était tout. Le lendemain, elle entendit la cloche du village sonner un glas funèbre. «Georges! répétait-elle, Georges!» On avait retrouvé son corps, à l’état de bouillie informe, à quelque distance du rivage; sa chute, de plus de mille mètres de hauteur, avait commencé au-dessus du lac, mais le corps gardant la vitesse horizontale acquise par l’aérostat, n’était pas tombé verticalement: il était descendu obliquement, comme s’il eût glissé le long d’un fil suivant le ballon dans sa marche, et était tombé, masse précipitée du ciel, dans une prairie bordant les rives du lac, avait marqué profondément son empreinte dans le sol et avait rebondi à plus d’un mètre du point de chute; mais ses os eux-mêmes étaient broyés en poussière, et le cerveau s’était échappé du front. Sa fosse était à peine refermée, que l’on dut creuser à côté d’elle celle d’Icléa, morte en répétant d’une voix éteinte: «Georges! Georges!»

Une seule pierre recouvrit leurs deux tombes, et le même saule étendit son ombre sur leur sommeil. Aujourd’hui encore, les riverains du beau lac de Tyrifiorden conservent dans leurs cœurs le mélancolique souvenir de la catastrophe, devenue presque légendaire, et l’on ne montre pas la pierre sépulcrale au voyageur sans associer à leur mémoire le regret d’un doux songe évanoui.

Illustration from Uranie
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VI

LE PROGRÈS ÉTERNEL

Les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années, passent vite sur cette planète, et sans doute aussi sur les autres. Plus de vingt fois déjà la Terre a parcouru sa révolution annuelle autour du Soleil, depuis le jour où la destinée ferma si tragiquement le livre que mes deux jeunes amis lisaient depuis moins d’une année; leur bonheur fut rapide, leur matin s’évanouit comme une aurore. Je les avais, sinon oubliés[1], du moins perdus de vue, lorsque tout récemment, dans une séance d’hypnotisme, à Nancy, où je m’arrêtai quelques jours en me rendant dans les Vosges, je me trouvai conduit à questionner un «sujet» à l’aide duquel les savants expérimentateurs de l’Académie Stanislas avaient obtenu quelques-uns de ces résultats véritablement stupéfiants dont la presse scientifique nous entretient depuis quelques années. Je ne sais plus comment il arriva que la conversation s’établit entre lui et moi sur la planète Mars.

Après m’avoir fait la description d’une contrée riveraine d’une mer connue des astronomes sous le nom de mer du Sablier et d’une île solitaire qui s’élève au sein de cet océan, après m’avoir décrit les paysages pittoresques et la végétation rougeâtre qui ornent ces rivages, les falaises battues par les flots et les plages sablonneuses où viennent expirer les vagues, ce sujet, d’une sensibilité extrême, pâlit tout d’un coup et porta la main à son front; ses yeux se fermèrent, ses sourcils se rapprochèrent; il semblait vouloir saisir une idée fugitive qui s’obstinait à fuir. «Voyez! s’écria le docteur B... en se posant devant lui comme un ordre inéluctable. Voyez! je le veux.

— Vous avez là des amis, me dit-il.

— Cela ne me surprend pas trop, répliquai-je en riant. J’ai assez fait pour eux.

— Deux amis, ajouta-t-il, qui, en ce moment, parlent de vous.

— Oh! oh! des gens qui me connaissent?

— Oui.

— Et comment cela?

— Ils vous ont connu ici.

— Ici?

— Ici, sur la Terre.

— Ah! Y a-t-il longtemps?

— Je ne sais pas.

— Habitent-ils Mars depuis longtemps?

— Je ne sais pas.

— Sont-ils jeunes?

— Oui, ce sont deux amoureux qui s’adorent.»

Alors les images charmantes de mes amis regrettés se retracèrent toutes vives dans ma pensée. Mais je ne les eus pas plus tôt revus, que le sujet s’écria, cette fois d’une voix plus sûre:

«Ce sont eux!

— Comment le savez-vous?

— Je le vois. Ce sont les mêmes âmes. Mêmes couleurs.

— Comment, mêmes couleurs?

— Oui, les âmes sont lumière.»

Quelques instants après il ajouta:

«Pourtant, il y a une différence.»

Puis il resta silencieux le front tout chercheur. Mais son visage reprenant tout son calme et toute sa sérénité, il ajouta:

«Lui est devenu elle, la femme. Elle est maintenant lui, l’homme. Et ils s’aiment encore plus qu’autrefois.»

Comme s’il n’eût pas compris lui-même ce qu’il venait de dire, il sembla chercher une explication, fit de pénibles efforts, à en juger par la contraction de tous les muscles de son visage, et tomba dans une sorte de catalepsie, d’où le docteur B... ne tarda pas à le délivrer. Mais l’instant de lucidité avait fui et ne revint plus.

Je livre, en terminant, ce dernier fait aux lecteurs de ce récit, tel qu’il s’est passé sous mes yeux, et sans commentaires. D’après l’hypothèse actuellement admise par plusieurs hypnotistes, le sujet avait-il subi l’influence de ma propre pensée, lorsque le professeur lui ordonna de me répondre? Ou, plus indépendant, s’était-il véritablement «dégagé» et avait-il vu au delà de notre sphère? Je ne me permettrai pas de décider. Peut-être le saura-t-on par la suite de ce récit.

Cependant j’avouerai en toute sincérité que la résurrection de mon ami et de son adorée compagne sur ce monde de Mars, séjour voisin du nôtre, et si remarquablement semblable à celui que nous habitons, mais plus ancien et plus avancé sans doute dans la voie du progrès, peut paraître aux yeux du penseur la continuation logique et naturelle de leur existence terrestre si rapidement brisée.

Sans doute, Spero était-il dans le vrai en déclarant que la matière n’est pas ce qu’elle paraît être, que les apparences sont mensongères, que le réel c’est l’invisible, que la force animique est indestructible, que dans l’absolu l’infiniment grand est identique à l’infiniment petit, que les espaces célestes ne sont pas infranchissables, et que les âmes sont les semences des humanités planétaires. Qui sait si la philosophie du dynamisme ne révélera pas un jour aux apôtres de l’astronomie la religion de l’avenir? Uranie ne porte-t-elle pas le flambeau sans lequel tout problème est insoluble, sans lequel toute la nature resterait pour nous dans une impénétrable obscurité? Le ciel doit expliquer la terre, l’infini doit expliquer l’âme et ses facultés immatérielles.

L’inconnu d’aujourd’hui est la vérité de demain.

Les pages suivantes vont peut-être nous laisser pressentir le lien mystérieux qui réunit le transitoire à l’éternel, le visible à l’invisible, la terre au ciel.

Illustration from Uranie

Notes in this chapter

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