TROISIÈME PARTIE (continued 2)
Reading edition
— Vous le pourriez dès maintenant si vous le vouliez, car pour nous, sur Mars, nous y sommes tout préparés et l’avons même déjà essayé maintes fois. Mais vous ne nous avez jamais répondu! Des réflecteurs solaires dessinant sur nos vastes plaines des figures géométriques vous prouvent que nous existons. Vous pourriez nous répondre par des figures semblables tracées aussi sur vos plaines, soit pendant le jour, au soleil, soit pendant la nuit, à la lumière électrique. Mais vous n’y songez même pas, et si quelqu’un d’entre vous proposait de l’essayer, vos juges le mettraient en interdit, car cette seule idée est inaccessiblement au-dessus du suffrage universel des citoyens de ta planète. A quoi s’occupent vos assemblées scientifiques? à conserver le passé. A quoi s’occupent vos assemblées politiques? à accroître les charges publiques. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.
«Mais il n’y a pas à désespérer tout à fait. Le progrès vous emporte malgré vous. Un jour aussi vous saurez que vous êtes citoyens du ciel. Alors vous vivrez dans la lumière, dans le savoir, dans le véritable monde de l’esprit.»
Tandis que l’habitant de Mars me faisait ainsi connaître les traits principaux de sa nouvelle patrie, le globe terrestre avait tourné vers l’orient, l’horizon s’était incliné, et la Lune s’était élevée graduellement dans le ciel qu’elle illuminait de son éclat. Tout à coup, en abaissant mes yeux vers la place où Spero était assis, je ne pus réprimer un mouvement de surprise. Le clair de lune répandait sa lumière sur sa personne aussi bien que sur la mienne, et pourtant, tandis que mon corps portait ombre sur le parapet, le sien restait sans ombre!
Je me levai brusquement pour mieux vérifier le fait et je me tournai aussitôt en étendant la main jusqu’à son épaule et en suivant sur le parapet la silhouette de mon geste. Mais, instantanément, mon visiteur avait disparu. J’étais absolument seul, sur la tour silencieuse. Ma silhouette, très noire, se projetait nettement sur le parapet. La Lune était brillante. Le village dormait à mes pieds. L’air était tiède et sans brises.
Cependant il me sembla entendre des pas. Je prêtai l’oreille, et j’entendis en effet des pas assez lourds et se rapprochant de moi. Évidemment on montait dans la tour.
«Monsieur n’est pas encore descendu? fit le gardien en arrivant au sommet. J’attendais toujours pour fermer les portes, et il me semblait bien que les expériences étaient finies.»


IV
LE POINT FIXE DANS L’UNIVERS
Le souvenir d’Uranie, du voyage céleste dans lequel elle m’avait transporté, des vérités qu’elle m’avait fait pressentir, l’histoire de Spero, de ses combats à la poursuite de l’absolu, son apparition, son récit d’un autre monde, ne cessaient d’occuper ma pensée et de replacer perpétuellement devant mon esprit les mêmes problèmes, en partie résolus, en partie voilés dans l’incertitude de nos sciences. Je sentais que graduellement je m’étais élevé dans la perception de la vérité et que vraiment l’univers visible n’est qu’une apparence qu’il faut traverser pour parvenir à la réalité.
Tout n’est qu’illusion dans le témoignage de nos sens. La Terre n’est point ce qu’elle nous paraît être, la nature n’est pas ce que nous croyons.
Dans l’univers physique lui-même, où est le point fixe sur lequel la création matérielle est en équilibre?
L’impression directe et naturelle donnée par l’observation de la nature est que nous habitons à la surface d’une Terre solide, stable, fixe au centre de l’univers. Il a fallu de longs siècles d’études et une audacieuse témérité d’esprit pour arriver à s’affranchir de cette impression naturelle et à reconnaître que le monde où nous sommes est isolé dans l’espace, sans soutien d’aucune sorte, en mouvement rapide sur lui-même et autour du Soleil. Mais, pour les siècles antérieurs à l’analyse scientifique, pour les peuples primitifs, et encore aujourd’hui pour les trois quarts du genre humain, nous avons les pieds appuyés sur une terre solide, fixée à la base de l’univers, et dont les fondements doivent s’étendre jusqu’à l’infini dans les profondeurs.
Du jour, cependant, où il fut reconnu que c’est le même Soleil qui se couche et se lève tous les jours, que c’est la même Lune, que ce sont les mêmes étoiles, les mêmes constellations qui tournent autour de nous, on fut par cela même conduit à admettre, avec une incontestable certitude, qu’il y a au-dessous de la Terre la place vide nécessaire pour laisser passer tous les astres du firmament, depuis leur coucher jusqu’à leur lever. Cette première reconnaissance était d’un poids capital. L’admission de l’isolement de la Terre dans l’espace a été la première grande conquête de l’Astronomie. C’était le premier pas, et le plus difficile, en vérité. Songez donc! Supprimer les fondations de la Terre! Une telle idée n’aurait jamais germé dans aucun cerveau sans l’observation des astres, sans la transparence de l’atmosphère, par exemple. Sous un ciel perpétuellement nuageux, la pensée humaine restait fixée au sol terrestre comme l’huître au rocher.
Une fois la Terre isolée dans l’espace, le premier pas était fait. Avant cette révolution, dont la portée philosophique égale la valeur scientifique, toutes les formes avaient été imaginées pour notre séjour sublunaire. Et d’abord, on avait considéré la Terre comme une île émergeant au-dessus d’un océan sans bornes, cette île ayant des racines infinies. Ensuite, on avait supposé à la Terre entière, avec ses mers, la forme d’un disque plat, circulaire, tout autour duquel venait s’appuyer la voûte du firmament. Plus tard, on lui avait imaginé des formes cubiques, cylindriques, polyédriques, etc. Cependant les progrès de la navigation tendaient à révéler sa nature sphérique et, lorsque son isolement fut reconnu avec ses témoignages incontestables, cette sphéricité fut admise comme un corollaire naturel de cet isolement et du mouvement circulaire des sphères célestes autour du globe supposé central.
Le globe terrestre dès lors reconnu isolé dans le vide, le remuer n’était plus difficile. Jadis, lorsque le Ciel était regardé comme un dôme couronnant la Terre massive et indéfinie, l’idée même de la supposer en mouvement eût été aussi absurde qu’insoutenable. Mais du jour où nous la voyons, en esprit, placée comme un globe au centre des mouvements célestes, l’idée d’imaginer que, peut-être, ce globe pourrait tourner sur lui-même pour éviter au Ciel entier, à l’univers immense, l’obligation d’accomplir cette opération quotidienne, peut venir naturellement à l’esprit du penseur; et en effet, nous voyons l’hypothèse de la rotation diurne du globe terrestre se faire jour dans les anciennes civilisations, chez les Grecs, chez les Égyptiens, chez les Indiens, etc. Il suffit de lire quelques chapitres de Ptolémée, de Plutarque, du Surya-Siddhanta, pour se rendre compte de ces tentatives. Mais cette nouvelle hypothèse, quoique ayant été préparée par la première, n’en était pas moins audacieuse, et contraire au sentiment né de la contemplation directe de la nature. L’humanité pensante a dû attendre jusqu’au seizième siècle de notre ère, ou, pour mieux dire, jusqu’au dix-septième siècle, pour connaître la véritable position de notre planète dans l’univers et savoir, avec témoignages à l’appui, qu’elle se meut d’un double mouvement, quotidiennement sur elle-même, annuellement autour du Soleil. A dater de cette époque seulement, à dater de Copernic, Galilée, Kepler et Newton, l’Astronomie réelle a été fondée.
Ce n’était pourtant là encore qu’un commencement, car le grand rénovateur du système du monde, Copernic lui-même, ne se doutait ni des autres mouvements de la Terre ni des distances des étoiles. Ce n’est qu’en notre siècle que les premières distances d’étoiles ont pu être mesurées, et ce n’est que de nos jours que les découvertes sidérales nous ont offert les données nécessaires pour nous permettre d’essayer de nous rendre compte des forces qui maintiennent l’équilibre de la Création.
L’idée antique des racines sans fin attribuées à la Terre laissait évidemment beaucoup à désirer aux esprits soucieux d’aller au fond des choses. Il nous est absolument impossible de concevoir un pilier matériel, aussi épais et aussi large qu’on le voudra (du diamètre de la Terre, par exemple), s’enfonçant jusqu’à l’infini, de même qu’on ne peut pas admettre l’existence réelle d’un bâton qui n’aurait qu’un bout. Aussi loin que notre esprit descende vers la base de ce pilier matériel, il arrive un point où il en voit la fin. On avait dissimulé la difficulté en matérialisant la sphère céleste et en posant la Terre dedans, occupant toute sa région inférieure. Mais, d’une part, les mouvements des astres devenaient difficiles à justifier, et, d’autre part, cet univers matériel lui-même, enfermé dans un immense globe de cristal, n’était tenu par rien, puisque l’infini devait s’étendre tout autour, au-dessous de lui aussi bien qu’au-dessus. Les esprits chercheurs durent d’abord s’affranchir de l’idée vulgaire de la pesanteur.
Isolée dans l’espace, comme un ballon d’enfant flottant dans l’air, et plus absolument encore, puisque le ballon est porté par les vagues aériennes, tandis que les mondes gravitent dans le vide, la Terre est un jouet pour les forces cosmiques invisibles auxquelles elle obéit, véritable bulle de savon sensible au moindre souffle. Nous pouvons, du reste, en juger facilement en envisageant sous un même coup d’œil d’ensemble les onze mouvements principaux dont elle est animée. Peut-être nous aideront-ils à trouver ce «point fixe» que réclame notre ambition philosophique.
Lancée autour du Soleil, à la distance de 37 millions de lieues, et parcourant, à cette distance, sa révolution annuelle autour de l’astre lumineux, elle court par conséquent à la vitesse de 643 000 lieues par jour, soit 26 800 lieues à l’heure ou 29 450 mètres par seconde. Cette vitesse est onze cents fois plus rapide que celle d’un train-éclair lancé au taux de 100 kilomètres à l’heure.
C’est un boulet courant avec une rapidité soixante-quinze fois supérieure à celle d’un obus, courant incessamment et sans jamais atteindre son but. En 365 jours 6 heures 9 minutes 10 secondes, le projectile terrestre est revenu au même point de son orbite relativement au Soleil, et continue de courir. Le Soleil, de son côté, se déplace dans l’espace, suivant une ligne oblique au plan du mouvement annuel de la Terre, ligne dirigée vers la constellation d’Hercule. Il en résulte qu’au lieu de décrire une courbe fermée, la Terre décrit une spirale, et n’est jamais passée deux fois par le même chemin depuis qu’elle existe. A son mouvement de révolution annuelle autour du Soleil s’ajoute donc perpétuellement, comme deuxième mouvement, celui du Soleil lui-même, qui l’entraîne, avec tout le système solaire, dans une chute oblique vers la constellation d’Hercule.
Pendant ce temps-là, notre globule pirouette sur lui-même en vingt-quatre heures et nous donne la succession quotidienne des jours et des nuits. Rotation diurne: troisième mouvement.
Il ne tourne pas sur lui-même droit comme une toupie qui serait verticale sur une table, mais incliné, comme chacun sait, de 23°27′. Cette inclinaison n’est pas stable non plus: elle varie d’année en année, de siècle en siècle, oscillant lentement, par périodes séculaires; c’est là un quatrième genre de mouvement.
L’orbite que notre planète parcourt annuellement autour du Soleil n’est pas circulaire, mais elliptique. Cette ellipse varie aussi elle-même d’année en année, de siècle en siècle; tantôt elle se rapproche de la circonférence d’un cercle, tantôt elle s’allonge jusqu’à une forte excentricité. C’est comme un cerceau élastique que l’on déformerait plus ou moins. Cinquième complication aux mouvements de la Terre.
Cette ellipse-là elle-même n’est pas fixe dans l’espace, mais tourne dans son propre plan en une période de 21 000 ans. Le périhélie, qui, au commencement de notre ère, était à 65 degrés de longitude à partir de l’équinoxe de printemps, est maintenant à 101 degrés. Ce déplacement séculaire de la ligne des apsides apporte une sixième complication aux mouvements de notre séjour.
En voici maintenant une septième. Nous avons dit tout à l’heure que l’axe de rotation de notre globe est incliné, et chacun sait que le prolongement idéal de cet axe aboutit vers l’étoile polaire. Cet axe lui-même n’est pas fixe: il tourne en 25 765 ans, en gardant son inclinaison de 22 à 24 degrés; de sorte que son prolongement décrit sur la sphère céleste, autour du pôle de l’écliptique, un cercle de 44 à 48 degrés de diamètre, suivant les époques. C’est par suite de ce déplacement du pôle que Véga deviendra étoile polaire dans douze mille ans, comme elle l’a été il y a quatorze mille ans. Septième genre de mouvement.
Un huitième mouvement, dû à l’action de la Lune sur le renflement équatorial de la Terre, celui de la nutation, fait décrire au pôle de l’équateur une petite ellipse en 18 ans et 8 mois.
Un neuvième, dû également à l’attraction de notre satellite, change incessamment la position du centre de gravité du globe et la place de la Terre dans l’espace: quand la Lune est en avant de nous, elle accélère la marche du globe; quand elle est en arrière, elle nous retarde, au contraire, comme un frein: complication mensuelle qui vient encore s’ajouter à toutes les précédentes.
Lorsque la Terre passe entre le Soleil et Jupiter, l’attraction de celui-ci, malgré sa distance de 155 millions de lieues, la fait dévier de 2′10″ au delà de son orbite absolue. L’attraction de Vénus la fait dévier de 1′25″ en deçà. Saturne et Mars agissent aussi, mais plus faiblement. Ce sont là des perturbations extérieures qui constituent un dixième genre de corrections à ajouter aux mouvements de notre esquif céleste.
L’ensemble des planètes pesant environ la sept centième partie du poids du Soleil, le centre de gravité autour duquel la Terre circule annuellement n’est jamais au centre même du Soleil, mais loin de ce centre et souvent même en dehors du globe solaire. Or, absolument parlant, la Terre ne tourne pas autour du Soleil, mais les deux astres, Soleil et Terre, tournent autour de leur centre commun de gravité. Le centre du mouvement annuel de notre planète change donc constamment de place, et nous pouvons ajouter cette onzième complication à toutes les précédentes.
Nous pourrions même en ajouter beaucoup d’autres encore; mais ce qui précède suffit pour faire apprécier le degré de légèreté, de subtilité, de notre île flottante, soumise, comme on le voit, à toutes les fluctuations des influences célestes. L’analyse mathématique pénètre fort loin au delà de cet exposé sommaire: à la Lune seule, qui semble tourner si tranquillement autour de nous, elle a découvert plus de soixante causes distinctes de mouvements différents!
L’expression n’est donc pas exagérée: notre planète n’est qu’un jouet pour les forces cosmiques qui la conduisent dans les champs du ciel, et il en est de même de tous les mondes et de tout ce qui existe dans l’univers. La matière obéit docilement à la force.
Où donc est le point fixe sur lequel nous ambitionnons de nous appuyer?
En fait, notre planète, autrefois supposée à la base du monde, est soutenue à distance par le Soleil, qui la fait graviter autour de lui avec une vitesse correspondante à cette distance. Cette vitesse, causée par la masse solaire elle-même, maintient notre planète à la même distance moyenne de l’astre central: une vitesse moindre ferait dominer la pesanteur et amènerait la chute de la Terre dans le Soleil; une vitesse plus grande, au contraire, éloignerait progressivement et infiniment notre planète du foyer qui la fait vivre. Mais par la vitesse résultant de la gravitation, notre séjour errant demeure soutenu dans une stabilité permanente. De même la Lune est soutenue dans l’espace par la force de gravité de la Terre, qui la fait circuler autour d’elle avec la vitesse requise pour la maintenir constamment à la même distance moyenne. La Terre et la Lune forment ainsi dans l’espace un couple planétaire qui se soutient dans un équilibre perpétuel sous la domination suprême de l’attraction solaire. Si la Terre existait seule au monde, elle demeurerait éternellement immobile au point du vide infini où elle aurait été placée, sans jamais pouvoir ni descendre, ni monter, ni changer de position de quelque façon que ce fût, ces expressions mêmes, descendre, monter, gauche ou droite n’ayant aucun sens absolu. Si cette même Terre, tout en existant seule, avait reçu une impulsion quelconque, avait été lancée avec une vitesse quelconque dans une direction quelconque, elle fuirait éternellement en ligne droite dans cette direction, sans jamais pouvoir ni s’arrêter, ni se ralentir, ni changer de mouvement. Il en serait encore de même si la Lune existait seule avec elle: elles tourneraient toutes deux autour de leur centre commun de gravité, accomplissant leur destinée dans le même lieu de l’espace, en fuyant ensemble suivant la direction vers laquelle elles auraient été projetées. Le Soleil existant et étant le centre de son système, la Terre, toutes les planètes et tous leurs satellites dépendent de lui et ont leur destinée irrévocablement liée à la sienne.
Le point fixe que nous cherchons, la base solide que nous semblons désirer pour assurer la stabilité de l’univers, est-ce donc dans ce globe si colossal et si lourd du Soleil que nous les trouverons?
Assurément non, puisque le Soleil lui-même n’est pas en repos, puisqu’il nous emporte avec tout son système vers la constellation d’Hercule.
Notre soleil gravite-t-il autour d’un soleil immense dont l’attraction s’étendrait jusqu’à lui et régirait ses destinées comme il régit celle des planètes? Les investigations de l’Astronomie sidérale conduisent-elles à penser que, dans une direction située à angle droit de notre marche vers Hercule, puisse exister un astre d’une telle puissance? Non. Notre soleil subit les attractions sidérales; mais aucune ne paraît dominer toutes les autres et régner en souveraine sur notre astre central.
Quoiqu’il soit parfaitement admissible, ou pour mieux dire certain, que le soleil le plus proche du nôtre, l’étoile Alpha du Centaure, et notre propre soleil, ressentent leur attraction mutuelle, cependant on ne saurait considérer ces deux astres comme formant un couple analogue à ceux des étoiles doubles, d’abord parce que tous les systèmes d’étoiles doubles connus sont composés d’étoiles beaucoup plus proches l’une de l’autre, ensuite parce que, dans l’immensité de l’orbite décrite suivant cette hypothèse, les attractions des étoiles voisines ne sauraient être considérées comme demeurant sans influence, enfin parce que les vitesses réelles dont ces deux soleils sont animés sont beaucoup plus grandes que celles qui résulteraient de leur attraction mutuelle.
La petite constellation de Persée, notamment, pourrait bien exercer une action plus puissante que celle des Pléiades ou que tout autre assemblage d’étoiles et être le point fixe, le centre de gravité des mouvements de notre soleil, de Alpha du Centaure et des étoiles voisines, attendu que les amas de Persée se trouvent non seulement à angle droit avec la tangente de notre translation vers Hercule, mais encore dans le grand cercle des étoiles principales, et précisément à l’intersection de ce cercle avec la Voie lactée. Mais ici intervient un autre facteur, plus important que tous les précédents, cette Voie lactée, avec ses dix-huit millions de soleils, dont il serait assurément audacieux de chercher le centre de gravité.
Mais qu’est-ce encore que la Voie lactée tout entière devant les milliards d’étoiles que notre pensée contemple au sein de l’univers sidéral? Cette Voie lactée ne se déplace-t-elle pas elle-même comme un archipel d’îles flottantes? Chaque nébuleuse résoluble, chaque amas d’étoiles n’est-il pas une Voie lactée en mouvement sous l’action de la gravitation des autres univers qui l’appellent et la sollicitent à travers la nuit infinie?
D’étoiles en étoiles, de systèmes en systèmes, de plages en plages, notre pensée se trouve transportée en présence des grandeurs insondables, en face des mouvements célestes dont on a commencé à évaluer la vitesse, mais qui surpassent déjà toute conception. Le mouvement propre annuel du soleil Alpha du Centaure surpasse 188 millions de lieues par an. Le mouvement propre de la 61e du Cygne (second soleil dans l’ordre des distances) équivaut à 370 millions de lieues par an ou 1 million de lieues par jour environ. L’étoile Alpha du Cygne arrive sur nous en droite ligne avec une vitesse de 500 millions de lieues par an. Le mouvement propre de l’étoile 1830 du Catalogue de Groombridge s’élève à 2590 millions de lieues par an, ce qui représente 7 millions de lieues par jour, 115 000 kilomètres à l’heure ou 320 000 mètres par seconde!... Ce sont là des estimations minima, attendu que nous ne voyons certainement pas de face, mais obliquement, les déplacements stellaires ainsi mesurés.
Quels projectiles! Ce sont des soleils, des milliers et des millions de fois plus lourds que la Terre, lancés à travers les vides insondables avec des vitesses ultra-vertigineuses, circulant dans l’immensité sous l’influence de la gravitation de tous les astres de l’univers. Et ces millions, et ces milliards de soleils, de planètes, d’amas d’étoiles, de nébuleuses, de mondes qui commencent, de mondes qui finissent, se précipitent avec des vitesses analogues, vers des buts qu’ils ignorent, avec une énergie, une intensité d’action devant lesquelles la poudre et la dynamite sont des souffles d’enfants au berceau.
Et ainsi, tous ils courent, pour l’éternité peut-être, sans jamais pouvoir se rapprocher des limites inexistantes de l’infini.... Partout le mouvement, l’activité, la lumière et la vie. Heureusement, sans doute. Si tous ces innombrables soleils, planètes, terres, lunes, comètes, étaient fixes, immobiles, rois pétrifiés dans leurs éternels tombeaux, combien plus formidable encore, mais plus lamentable, serait l’aspect d’un tel univers! Voyez-vous toute la Création arrêtée, figée, momifiée! Une telle idée n’est-elle pas insoutenable, et n’a-t-elle pas quelque chose de funèbre?
Et qui cause ces mouvements? qui les entretient? qui les régit? La gravitation universelle, la force invisible, à laquelle l’univers visible (ce que nous appelons matière) obéit. Un corps attiré de l’infini par la Terre atteindrait une vitesse de 11 300 mètres par seconde; de même un corps lancé de la Terre avec cette vitesse ne retomberait jamais. Un corps attiré de l’infini par le Soleil atteindrait une vitesse de 608 000 mètres; de même un corps lancé par le Soleil avec cette vitesse ne reviendrait jamais à son point de départ. Des amas d’étoiles peuvent déterminer des vitesses beaucoup plus considérables encore, mais qui s’expliquent par la théorie de la gravitation. Il suffit de jeter les yeux sur une carte des mouvements propres des étoiles pour se rendre compte de la variété de ces mouvements et de leur grandeur.
Ainsi, les étoiles, les soleils, les planètes, les mondes, les comètes, les étoiles filantes, les uranolithes, en un mot tous les corps constitutifs de ce vaste univers reposent non sur des bases solides, comme semblait l’exiger la conception primitive et enfantine de nos pères, mais sur les forces invisibles et immatérielles qui régissent leurs mouvements. Ces milliards de corps célestes ont leurs mouvements respectifs pour cause de stabilité et s’appuient mutuellement les uns sur les autres à travers le vide qui les sépare. L’esprit qui saurait faire abstraction du temps et de l’espace verrait la Terre, les planètes, le Soleil, les étoiles, pleuvoir d’un ciel sans limites, dans toutes les directions imaginables, comme des gouttes emportées par les tourbillons d’une gigantesque tempête et attirées non par une base, mais par l’attraction de chacune et de toutes; chacune de ces gouttes cosmiques, chacun de ces mondes, chacun de ces soleils est emporté par une vitesse si rapide que le vol des boulets de canon n’est que repos en comparaison: ce n’est ni cent, ni cinq cents, ni mille mètres par seconde, c’est dix mille, vingt mille, cinquante mille, cent mille et même deux ou trois cent mille mètres par seconde!
Comment des rencontres n’arrivent-elles pas au milieu de pareils mouvements? Peut-être s’en produit-il: les «étoiles temporaires» qui semblent renaître de leurs cendres, paraîtraient l’indiquer. Mais, en fait, des rencontres ne pourraient que difficilement se produire, parce que l’espace est immense relativement aux dimensions des corps célestes, et parce que le mouvement dont chaque corps est animé l’empêche précisément de subir passivement l’attraction d’un autre corps et de tomber sur lui: il garde son mouvement propre, qui ne peut être détruit, et glisse autour du foyer qui l’attire comme un papillon qui obéirait à l’attraction d’une flamme sans s’y brûler. D’ailleurs, absolument parlant, ces mouvements ne sont pas «rapides».
En effet, tout cela court, vole, tombe, roule, se précipite à travers le vide, mais à de telles distances respectives que tout paraît en repos! Si nous voulions placer en un cadre de la dimension de Paris les astres dont la distance a été mesurée jusqu’à ce jour, l’étoile la plus proche serait placée à 2 kilomètres du Soleil, dont la Terre serait éloignée à 1 centimètre, Jupiter à 5 centimètres et Neptune à 30. La 61e du Cygne serait à 4 kilomètres, Sirius à 10 kilomètres, l’étoile polaire à 27 kilomètres, etc., et l’immense majorité des étoiles resterait au delà du département de la Seine. Eh bien, en animant tous ces projectiles de leurs mouvements relatifs, la Terre devrait employer une année à parcourir son orbite d’un centimètre de rayon, Jupiter douze ans à parcourir la sienne de cinq centimètres, et Neptune, cent soixante-cinq ans. Les mouvements propres du Soleil et des étoiles seraient du même ordre. C’est dire que tout paraîtrait en repos, même au microscope. Uranie règne avec calme et sérénité dans l’immensité de l’univers.
Or, la constitution de l’univers sidéral est l’image de celle des corps que nous appelons matériels. Tout corps, organique ou inorganique, homme, animal, plante, pierre, fer, bronze, est composé de molécules en mouvement perpétuel et qui ne se touchent pas. Ces molécules sont elles-mêmes composées d’atomes qui ne se touchent pas. Chacun de ces atomes est infiniment petit et invisible, non seulement aux yeux, non seulement au microscope, mais même à la pensée, puisqu’il est possible que ces atomes ne soient que des centres de forces. On a calculé que dans une tête d’épingle il n’y a pas moins de huit sextillions d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et que dans 1 centimètre cube d’air il n’y a pas moins d’un sextillion de molécules. Tous ces atomes, toutes ces molécules sont en mouvement sous l’influence des forces qui les régissent, et, relativement à leurs dimensions, de grandes distances les séparent. Nous pouvons même penser qu’il n’y a en principe qu’un genre d’atomes, et que c’est le nombre des atomes primitifs, essentiellement simples et homogènes, leurs modes d’arrangements et leurs mouvements qui constituent la diversité des molécules: une molécule d’or, de fer, ne différerait d’une molécule de soufre, d’oxygène, d’hydrogène, etc., que par le nombre, la disposition et le mouvement des atomes primitifs qui la composent; chaque molécule serait un système, un microcosme.
Mais, quelle que soit l’idée que l’on se fasse de la constitution intime des corps, la vérité aujourd’hui reconnue et désormais incontestable est que le point fixe cherché par notre imagination n’existe nulle part. Archimède peut réclamer en vain un point d’appui pour soulever le monde. Les mondes comme les atomes reposent sur l’invisible, sur la force immatérielle; tout se meut, sollicité par l’attraction et comme à la recherche de ce point fixe qui se dérobe à mesure qu’on le poursuit, et qui n’existe pas, puisque dans l’infini le centre est partout et nulle part. Les esprits prétendus positifs, qui affirment avec tant d’assurance que «la matière règne seule avec ses propriétés», et qui sourient dédaigneusement des recherches des penseurs, devraient d’abord nous dire ce qu’ils entendent par ce fameux mot de «matière». S’ils ne s’arrêtaient pas à la superficie des choses, s’ils soupçonnaient que les apparences cachent des réalités intangibles, ils seraient sans doute un peu plus modestes.
Pour nous, qui cherchons la vérité sans idées préconçues et sans esprit de système, il nous semble que l’essence de la matière reste aussi mystérieuse que l’essence de la force, l’univers visible n’étant point du tout ce qu’il paraît être à nos sens. En fait, cet univers visible est composé d’atomes invisibles; il repose sur le vide, et les forces qui le régissent sont en elles-mêmes immatérielles et invisibles. Il serait moins hardi de penser que la matière n’existe pas, que tout est dynamisme, que de prétendre affirmer l’existence d’un univers exclusivement matériel. Quant au soutien matériel du monde, il a disparu, remarque assez piquante, précisément avec les conquêtes de la Mécanique, qui proclament le triomphe de l’invisible. Le point fixe s’évanouit dans l’universelle pondération des pouvoirs, dans l’idéale harmonie des vibrations de l’éther; plus on le cherche, moins on le trouve; et le dernier effort de notre pensée a pour dernier appui, pour suprême réalité, l’infini.


V
AME VETUE D’AIR
Elle se tenait debout, dans sa chaste nudité, les bras élevés vers sa chevelure dont elle tordait les masses souples et opulentes, qu’elle s’efforçait d’assujettir au sommet de sa tête. C’était une beauté juvénile, qui n’avait pas encore atteint la perfection et l’ampleur des formes définitives, mais qui en approchait, rayonnant dans l’auréole de sa dix-septième année.
Enfant de Venise, sa carnation, d’une blancheur légèrement rosée, laissait deviner sous sa transparence, la circulation d’une sève ardente et forte; ses yeux brillaient d’un éclat mystérieux et troublant, et la rougeur veloutée de ses lèvres légèrement entr’ouvertes faisait déjà songer au fruit autant qu’à la fleur.
Elle était merveilleusement belle ainsi, et si quelque nouveau Pâris avait reçu mission de lui décerner la palme, je ne sais s’il eût mis à ses pieds celle de la grâce, de l’élégance ou de la beauté, tant elle semblait réunir le charme vivant de la séduction moderne aux calmes perfections de la beauté classique.
Le plus heureux, le plus inattendu des hasards nous avait amenés devant elle, le peintre Falero et moi. Par un lumineux après-midi du printemps dernier, nous promenant sur les bords de la mer, nous avions traversé l’un de ces bois d’oliviers au triste feuillage que l’on rencontre entre Nice et Monaco, et, sans nous en apercevoir, nous avions pénétré dans une propriété particulière ouverte du côté de la plage. Un sentier pittoresque montait en serpentant vers la colline. Nous venions de passer au-dessus d’un bosquet d’orangers dont les pommes d’or rappelaient le jardin des Hespérides; l’air était parfumé, le ciel d’un bleu profond, et nous discourions sur un parallèle entre l’art et la science lorsque mon compagnon, arrêté tout à coup comme par une fascination irrésistible, me fit signe de me taire et de regarder.
Derrière les massifs de cactus et de figuiers de Barbarie, à quelques pas devant nous, une salle de bain somptueuse, ayant sa fenêtre ouverte du côté du soleil, nous laissait voir, non loin d’une vasque de marbre dans laquelle un jet d’eau retombait avec un doux murmure, la jeune fille inconnue, debout devant une colossale psyché qui, de la tête aux pieds, reflétait son image. Sans doute le bruit du jet d’eau l’empêcha-t-il d’entendre notre approche. Discrètement — ou plutôt indiscrètement — nous restâmes derrière les cactus, regardant, muets, immobiles.
Elle était belle, semblant s’ignorer elle-même. Les pieds sur une peau de tigre, elle ne se pressait point. Trouvant sa longue chevelure encore trop humide, elle la laissa retomber sur son corps, se retourna de notre côté et vint cueillir une rose sur une table voisine de la fenêtre; puis, revenant vers l’immense miroir, elle se remit à sa coiffure, la compléta tranquillement, plaça la petite rose entre deux torsades et, tournant le dos au soleil, se pencha, sans doute pour prendre son premier vêtement. Mais soudain elle se releva, poussa un cri perçant et se cacha la tête dans les mains, en se mettant à courir vers un coin sombre.
Nous avons toujours pensé, depuis, qu’un mouvement de nos têtes avait trahi notre présence, ou que, par un jeu du miroir, elle nous avait aperçus. Quoi qu’il en soit, nous crûmes prudent de revenir sur nos pas, et, par le même sentier, nous redescendîmes vers la mer.
«Ah! fit mon compagnon, je vous avoue que, de tous mes modèles, je n’en ai pas vu de plus parfait, même pour mon tableau des «Étoiles doubles» et pour celui de «Célia». Qu’en pensez-vous vous-même? Cette apparition n’est-elle pas arrivée juste à point pour me donner raison? Vous avez beau célébrer avec éloquence les délices de la science, convenez que l’art, lui aussi, a ses charmes. Les étoiles de la Terre ne rivalisent-elles pas avantageusement avec les beautés du Ciel? N’admirez-vous pas comme nous l’élégance de ces formes? Quels tons ravissants! Quelles chairs!
— Je n’aurais pas le mauvais goût de ne point admirer ce qui est vraiment beau, répliquai-je, et j’admets que la beauté humaine (et je vous le concède sans hésitation, la beauté féminine en particulier) représente vraiment ce que la nature a produit de plus parfait sur notre planète. Mais savez-vous ce que j’admire le plus dans cet être? Ce n’est point son aspect artistique ou esthétique, c’est le témoignage scientifique qu’il nous donne d’un fait tout simplement merveilleux. Dans ce corps charmant je vois une âme vêtue d’air.
— Oh! vous aimez le paradoxe. Une âme vêtue d’air! C’est bien idéaliste pour un corps aussi réel. Que cette charmante personne ait une âme, je n’en doute pas; mais permettez à l’artiste d’admirer son corps, sa vie, sa solidité, sa couleur.... Je dirais volontiers, avec le poète des Orientales:
Car c’est un astre qui brille Qu’une fille Qui sort d’un bain au flot clair, Cherche s’il ne vient personne, Et frissonne, Toute mouillée, au grand air!
— Je ne vous l’interdis point. Mais c’est précisément cette beauté physique qui me fait admirer en elle l’âme, la force invisible qui l’a formée.
— Comment l’entendez-vous? On a sûrement un corps. L’existence de l’âme est moins palpable.
— Pour les sens, oui. Pour l’esprit, non. Or, les sens nous trompent absolument, sur le mouvement de la Terre, sur la nature du Ciel, sur la solidité apparente des corps, sur les êtres et sur les choses. Voulez-vous suivre un instant mon raisonnement?

«Lorsque je respire le parfum d’une rose, lorsque j’admire la beauté de forme, la suavité de coloris, l’élégance de cette fleur en son premier épanouissement, ce qui me frappe le plus, c’est l’œuvre de la force cachée, inconnue, mystérieuse, qui préside à la vie de la plante, qui sait la diriger dans l’entretien de son existence, qui choisit les molécules de l’air, de l’eau, de la terre convenables pour son alimentation, et surtout qui sait assimiler ces molécules et les grouper délicatement au point d’en former cette tige élégante, ces petites feuilles vertes si fines, ces pétales d’un rose si tendre, ces nuances exquises et ces délicieux parfums. Cette force mystérieuse, c’est le principe animique de la plante. Mettez dans la terre, à côté les uns des autres, une graine de lis, un gland de chêne, un grain de blé et un noyau de pêche, chaque germe se construira son organisme.
«J’ai connu un érable qui se mourait sur les décombres d’un vieux mur, à quelques mètres de la bonne terre du fossé, et qui, désespéré, lança une racine aventureuse, atteignit le sol de sa convoitise, s’y enfonça, y prit un pied solide, si bien qu’insensiblement, lui, l’immobile, se déplaça, laissa mourir ses racines primitives, quitta les pierres et vécut ressuscité, transformé, sur l’organe libérateur. J’ai connu des ormes qui allaient manger la terre sous un champ fertile, auxquels on coupa les vivres par un large fossé, et qui prirent la décision de faire passer par-dessous le fossé leurs racines non coupées: elles y réussirent et retournèrent à leur table permanente, au grand étonnement de l’horticulteur. J’ai connu un jasmin héroïque qui traversa huit fois une planche trouée qui le séparait de la lumière, et qu’un observateur taquin retournait vers l’obscurité dans l’espérance de lasser à la fin l’énergie de cette fleur: il n’y parvint pas.

«La plante respire, boit, mange, choisit, refuse, cherche, travaille, vit, agit suivant ses instincts; celle-ci se porte «comme un charme», celle-là est souffrante, cette autre est nerveuse, agitée. La sensitive frissonne et tombe pâmée au moindre attouchement. En certaines heures de bien-être, l’arum est chaud, l’œillet phosphorescent, la vallisnérie fécondée descend au fond des eaux mûrir le fruit de ses amours. Sous ces manifestations d’une vie inconnue, le philosophe ne peut s’empêcher de reconnaître dans le monde des plantes un chant du chœur universel.
Je ne vais pas plus loin en ce moment pour l’âme humaine, quoiqu’elle soit incomparablement supérieure à l’âme de la plante et quoiqu’elle ait créé un monde intellectuel autant élevé au-dessus du reste de la vie terrestre que les étoiles sont élevées au-dessus de la Terre. Ce n’est pas au point de vue de ses facultés spirituelles que je l’envisage ici, mais seulement comme force animant l’être humain.
«Eh bien! j’admire que cette force groupe les atomes que nous respirons, ou que nous nous assimilons par la nutrition, au point d’en constituer cet être charmant. Revoyez cette jeune fille le jour de sa naissance et suivez par la pensée le développement graduel de ce petit corps, à travers les années de l’âge ingrat, jusqu’aux premières grâces de l’adolescence et jusqu’aux formes de la nubilité. Comment l’organisme humain s’entretient-il, se développe-t-il, se compose-t-il? Vous le savez: par la respiration et par la nutrition.
«Déjà, par la respiration, l’air nous nourrit aux trois quarts. L’oxygène de l’air entretient le feu de la vie, et le corps est comparable à une flamme incessamment renouvelée par les principes de la combustion. Le manque d’oxygène éteint la vie comme il éteint la lampe. Par la respiration, le sang veineux brun se transforme en sang artériel rouge et se régénère. Les poumons sont un fin tissu criblé de quarante à cinquante millions de petits trous, juste trop petits pour laisser filtrer le sang et assez grands pour laisser pénétrer l’air. Un perpétuel échange de gaz se fait entre l’air et le sang, le premier fournissant au second l’oxygène, le second éliminant l’acide carbonique. D’une part, l’oxygène atmosphérique brûle dans le poumon du carbone; d’autre part, le poumon exhale de l’acide carbonique, de l’azote et de la vapeur d’eau. Les plantes respirent (de jour) par un procédé contraire, absorbent du carbone et exhalent de l’acide carbonique, entretenant par ce contraste une partie de l’équilibre général de la vie terrestre.
«De quoi se compose le corps humain? L’homme adulte pèse, en moyenne, 70 kilogrammes. Sur cette quantité, il y a près de 52 kilogrammes d’eau, dans le sang et dans la chair. Analysez la substance de notre corps, vous y trouvez l’albumine, la fibrine, la caséine et la gélatine, c’est-à-dire des substances organiques composées originairement par les quatre gaz essentiels: l’oxygène, l’azote, l’hydrogène et l’acide carbonique. Vous y trouvez aussi des substances dépourvues d’azote, telles que la gomme, le sucre, l’amidon, les corps gras; ces matières passent également par notre organisme, leur carbone et l’hydrogène sont consumés par l’oxygène aspiré pendant la respiration, et ensuite exhalés sous forme d’acide carbonique et d’eau.
«L’eau, vous ne l’ignorez pas, est une combinaison de deux gaz, l’oxygène et l’hydrogène; l’air, un mélange de deux gaz, l’oxygène et l’azote, auxquels s’ajoutent, en proportions plus faibles, l’eau sous forme de vapeur, l’acide carbonique, l’ammoniaque, l’ozone, qui n’est, du reste, que de l’oxygène condensé, etc.
«Ainsi, notre corps n’est composé que de gaz transformés.
— Mais, interrompit mon compagnon, nous ne vivons pas seulement de l’air du temps. Il nous faut, en certaines heures indiquées par notre estomac, y ajouter quelques suppléments qui ont bien leur valeur, tels qu’une aile de faisan, un filet de sole, un verre de château-laffitte ou de champagne, ou, suivant vos goûts, des asperges, des raisins, des pêches....
— Oui, tout cela passe à travers notre organisme et en renouvelle les tissus, assez rapidement même, car en quelques mois (non plus en sept ans, comme on le croyait autrefois) notre corps est entièrement renouvelé. Je reviens encore à cet être ravissant qui posa devant nous, tout à l’heure. Eh bien! toute cette chair que nous admirions n’existait pas il y a trois ou quatre mois: ces épaules, ce visage, ces yeux, cette bouche, ces bras, cette chevelure, et jusqu’aux ongles même, tout cet organisme n’est autre chose qu’un courant de molécules, une flamme sans cesse renouvelée, une rivière que l’on contemple pendant la vie entière, mais où l’on n’a jamais revu la même eau. Or, tout cela c’est encore du gaz assimilé, condensé, modifié, et c’est surtout de l’air. Ces os eux-mêmes, aujourd’hui solides, se sont formés et solidifiés insensiblement. N’oubliez pas que notre corps tout entier est composé de molécules invisibles, qui ne se touchent pas, et qui se renouvellent sans cesse.
«En effet, notre table est-elle servie de légumes ou de fruits, sommes-nous végétariens, nous absorbons des substances puisées presque entièrement dans l’air: cette pêche, c’est de l’eau et de l’air; cette poire, ce raisin, cette amande sont également de l’air, de l’eau, quelques éléments gazeux ou liquides appelés là par la sève, par la chaleur solaire, par la pluie. Asperge ou salade, petits pois ou artichauts, laitue ou chicorée, cerises, fraises ou framboises, tout cela vit dans l’air et par l’air. Ce que donne la terre, ce que va chercher la sève, ce sont encore des gaz, et les mêmes, azote, oxygène, hydrogène, carbone, etc.
«S’agit-il d’un bifteck, d’un poulet ou de quelque autre «viande», la différence n’est pas considérable. Le mouton, le bœuf se sont nourris d’herbe. Que nous goûtions d’une perdrix aux choux, d’une caille rôtie, d’une dinde truffée ou d’un civet de lièvre, toutes ces substances, en apparence si diverses, ne sont que du végétal transformé, lequel n’est lui-même qu’un groupement de molécules puisées dans les gaz dont nous venons de parler, air, éléments de l’eau, molécules et atomes, en eux-mêmes presque impondérables, et d’ailleurs absolument invisibles à l’œil nu.
«Ainsi, quel que soit notre genre de nourriture, notre corps, formé, entretenu, développé par l’absorption des molécules acquises par la respiration et l’alimentation, n’est en définitive qu’un courant incessamment renouvelé en vertu de cette assimilation, dirigé, régi, organisé par la force immatérielle qui nous anime. Cette force, nous pouvons assurément lui accorder le nom d’âme. Elle groupe les atomes qui lui conviennent, élimine ceux qui lui sont inutiles, et, partant d’un point imperceptible, d’un germe insaisissable, arrive à construire ici l’Apollon du Belvédère, à côté la Vénus du Capitole. Phidias n’est qu’un imitateur grossier, comparativement à cette force intime et mystérieuse. Pygmalion devint amant de la statue dont il fut père, disait la mythologie. Erreur! Pygmalion, Praxitèle, Michel-Ange, Benvenuto, Canova n’ont créé que des statues. Plus sublime est la force qui sait construire le corps vivant de l’homme et de la femme.
«Mais cette force est immatérielle, invisible, intangible, impondérable, comme l’attraction qui berce les mondes dans l’universelle mélodie, et le corps, quelque matériel qu’il nous paraisse, n’est pas autre chose lui-même qu’un harmonieux groupement formé par l’attraction de cette force intérieure. Vous voyez donc que je reste strictement dans les limites de la science positive en qualifiant cette jeune fille du titre d’âme vêtue d’air, comme vous et moi, d’ailleurs, ni plus ni moins.
«Depuis les origines de l’humanité jusqu’en ces derniers siècles, on a cru que la sensation était perçue au point même où on l’éprouvait. Une douleur ressentie au doigt était considérée comme ayant son siège dans le doigt même. Les enfants et beaucoup de personnes le croient encore. La physiologie a démontré que l’impression est transmise depuis le bout du doigt jusqu’au cerveau par l’intermédiaire du système nerveux. Si l’on coupe le nerf, on peut se brûler le doigt impunément, la paralysie est complète. On a même déjà pu déterminer le temps que l’impression emploie pour se transmettre d’un point quelconque du corps au cerveau, et l’on sait que la vitesse de cette transmission est d’environ vingt-huit mètres par seconde. Dès lors on a rapporté la sensation au cerveau. Mais on s’est arrêté en chemin.
Le cerveau est matière comme le doigt, et nullement une matière stable et fixe. C’est une matière essentiellement changeante, rapidement variable, ne formant point une identité.
«Il n’existe, il ne peut exister dans toute la masse encéphalique un seul lobe, une seule cellule, une seule molécule qui ne change pas. Un arrêt de mouvement, de circulation, de transformation, serait un arrêt de mort. Le cerveau ne subsiste et ne sent qu’à la condition de subir, comme tout le reste du corps, les transformations incessantes de la matière organique qui constituent le circuit vital.
«Ce n’est donc pas, ce ne peut donc pas être dans une certaine matière cérébrale, dans un certain groupement de molécules que réside notre personnalité, notre identité, notre moi individuel, notre moi qui acquiert et conserve une valeur personnelle, scientifique et morale, grandissante avec l’étude, notre moi qui est et se sent responsable de ses actes accomplis il y a un mois, un an, dix ans, vingt ans, cinquante ans, durée pendant laquelle le groupement moléculaire le plus intime a été changé plusieurs fois.
«Les physiologistes qui affirment que l’âme n’existe pas ressemblent à leurs ancêtres qui affirmaient ressentir la douleur au doigt ou au pied. Ils sont un peu moins loin de la vérité, mais en s’arrêtant au cerveau et en faisant résider l’être humain dans les impressions cérébrales, ils s’arrêtent sur la route. Cette hypothèse est d’autant moins excusable que ces mêmes physiologistes savent parfaitement que la sensation personnelle est toujours accompagnée d’une modification de la substance. En d’autres termes, le moi de l’individu ne persiste que si l’identité de sa matière ne persiste pas.
«Notre principe de sensibilité ne peut donc être un objet matériel; il est mis en relation avec l’univers par les impressions cérébrales, par les forces chimiques dégagées dans l’encéphale à la suite de combinaisons matérielles. Mais il est autre.
«Et perpétuellement se transforme notre constitution organique sous la direction d’un principe psychique.
«Telle molécule, qui est maintenant incorporée dans notre organisme, va s’en échapper par l’expiration, la transpiration, etc., appartenir à l’atmosphère pendant un temps plus ou moins long, puis être incorporée dans un autre organisme, plante, animal ou homme. Les molécules qui constituent actuellement votre corps n’étaient pas toutes hier intégrées à votre personne, et aucune n’y était il y a quelques mois. Où étaient-elles? — Soit dans l’air, soit dans un autre corps. Toutes les molécules qui forment maintenant vos tissus organiques, vos poumons, vos yeux, votre cerveau, vos jambes, etc., ont déjà servi à former d’autres tissus organiques.... Nous sommes tous des morts ressuscités, fabriqués de la poussière de nos ancêtres. Si tous les hommes qui ont vécu jusqu’à cette époque ressuscitaient, il y en aurait cinq par pied carré sur toute la surface des continents, et obligés pour se tenir de monter sur les épaules des uns des autres; mais ils ne pourraient ressusciter tous intégralement, car bien des molécules ont successivement servi à plusieurs corps. De même, nos organes actuels, divisés un jour en leurs dernières particules, se trouveront incorporés dans nos successeurs.
«Chaque molécule d’air passe donc éternellement de vie en vie et s’en échappe de mort en mort: tour à tour vent, flot, terre, animal ou fleur, elle est successivement incorporée à la substance des innombrables organismes. Source inépuisable où tout ce qui vit prend son haleine, l’air est encore un réservoir immense où tout ce qui meurt verse son dernier souffle: sous son absorption, végétaux et animaux, organismes divers naissent, puis dépérissent. La vie et la mort sont également dans l’air que nous respirons et se succèdent perpétuellement l’une à l’autre par l’échange des molécules gazeuses; la molécule d’oxygène qui s’exhale de ce vieux chêne va s’envoler aux poumons de l’enfant au berceau; les derniers soupirs d’un mourant vont tisser la brillante corolle de la fleur ou se répandre comme un sourire sur la verdoyante prairie; et ainsi, par un enchaînement infini de morts partielles, l’atmosphère alimente incessamment la vie universelle déployée à la surface du monde.
«Et si vous imaginiez encore quelque objection, j’irais plus loin et j’ajouterais que nos vêtements eux-mêmes sont, aussi bien que nos corps, composés de substances qui, primitivement, ont toutes été gazeuses. Prenez ce fil, tirez-le, quelle résistance! Que de tissus, de batiste, de soie, de toile, de coton, de laine, l’industrie a formés à l’aide de ces trames et de ces chaînes! Pourtant, qu’est-ce que ce fil de lin, de chanvre ou de coton? des globules d’air juxtaposés et qui ne se tiennent que par leur force moléculaire. Qu’est-ce que ce fil de soie ou de laine? une autre juxtaposition de molécules. Convenez-en donc, nos vêtements eux-mêmes, c’est encore de l’air, du gaz, des substances puisées en principe dans l’atmosphère, oxygène, azote, carbone, vapeur d’eau, etc.»
— Je vois avec bonheur, reprit le peintre, que l’art n’est pas aussi loin de la science qu’on le suppose dans certaines sphères. Si votre théorie est, pour vous, purement scientifique, pour moi c’est de l’art, et du meilleur. Et puis, d’ailleurs, est-ce que dans la nature toutes ces distinctions existent? Non: il n’y a dans la nature ni art, ni science, ni sculpture, ni peinture, ni décoration, ni musique, ni physique, ni chimie, ni météorologie, ni astronomie, ni mécanique. Voyez ce ciel, cette mer, ces contreforts des Alpes, ces nuages roses du soir, ces perspectives lumineuses vers l’Italie: tout cela est un. Tout est un. Et puisque la physique moléculaire nous démontre qu’il n’y a plus de corps, que dans une barre d’acier ou de platine même les atomes ne se touchent pas, au moins que les âmes nous restent: personne n’y perdra.
— Oui, c’est un fait contre lequel aucun préjugé ne saurait prévaloir: les êtres vivants sont des âmes vêtues d’air.... Je plains les mondes dépourvus d’atmosphère.»
Nous étions revenus, après une longue promenade au bord de la mer, non loin de notre point de départ, et nous passions devant le mur crénelé d’une villa, nous dirigeant de Beaulieu vers le cap Ferrat, lorsque deux dames fort élégantes nous croisèrent. C’étaient la duchesse de V... et sa fille, que nous avions rencontrées le jeudi précédent au bal de la Préfecture. Nous les saluâmes, puis disparûmes sous les oliviers. Inconsciente fille d’Ève, la jeune fille se retourna vers nous, et il me sembla qu’une rougeur subite avait empourpré son visage; c’était sans doute le reflet des rayons du soleil couchant.
«Vous croyez peut-être, fit l’artiste en se retournant aussi, avoir diminué mon admiration pour la beauté? Eh bien! je l’apprécie mieux encore, je salue en elle l’harmonie, et, vous l’avouerai-je? le corps humain, considéré ainsi comme la manifestation sensible d’une âme directrice, me paraît acquérir par là plus de noblesse, plus de beauté et plus de lumière.»


VI
AD VERITATEM PER SCIENTIAM
Je travaillais, dans ma bibliothèque, à une étude sur les conditions de la vie à la surface des mondes gouvernés et illuminés par plusieurs soleils de grandeurs différentes, lorsqu’en levant les yeux vers la cheminée je fus frappé de l’expression, je dirais presque de l’animation, du visage de ma chère Uranie. C’était la même expression gracieuse et vivante qui jadis — oh! que la Terre tourne vite et qu’un quart de siècle dure peu! — qui jadis — et il me semble que c’était hier! — qui jadis, en ces jours d’adolescence si rapidement envolés, avait séduit ma pensée et enflammé mon cœur. Je ne pus me défendre de la regarder encore et d’y reposer mes yeux. Vraiment, elle était toujours aussi belle, et mes impressions n’avaient pas changé. Elle m’attirait, comme la lumière attire l’insecte. Je me levai de ma table pour m’approcher d’elle et revoir ce singulier effet de l’illumination du jour sur sa changeante physionomie, et je me surpris debout devant elle, oublieux de mon travail.
Son regard semblait flotter au loin, mais pourtant il s’animait, il se fixait. Sur quoi? Sur qui? J’eus l’impression intime qu’elle voyait vraiment, et suivant la direction de ce regard fixe, immobile, solennel, quoique non sévère, mes yeux rencontrèrent le portrait de Spero, suspendu là, entre deux bibliothèques.
En vérité, Uranie le regardait fixement!
Tout d’un coup, le portrait se détacha du mur et tomba en brisant son cadre.
Je me précipitai. Le portrait gisait sur le tapis, et la douce figure de Spero était tournée vers moi. En le relevant, je trouvai un grand papier jauni, qui occupait toute l’étendue du tableau, et qui était écrit, des deux côtés, de l’écriture de Spero. Comment n’avais-je jamais remarqué ce papier? Il est vrai qu’il avait pu rester caché sous la garniture de l’encadrement, dissimulé sous le carton protecteur. En effet, lorsque je rapportai cette aquarelle de Christiania, je n’eus point la pensée d’en examiner l’agencement. Mais qui donc avait eu l’idée bizarre de placer ainsi cette feuille? Ce n’est pas sans une vive stupéfaction que je reconnus l’écriture de mon ami et que je parcourus ces deux pages. Selon toute apparence, elles avaient été écrites le dernier jour de la vie terrestre du jeune penseur, le jour de son ascension vers l’aurore boréale, et sans doute, le père d’Icléa avait-il voulu conserver plus sûrement ces dernières et suprêmes pensées en les encadrant avec le portrait de Spero. Il avait oublié de m’en parler lorsqu’il m’offrit ensuite comme souvenir cette image si chère, lors de mon pèlerinage à la tombe des deux amants.
Quoi qu’il en soit, tout en plaçant avec précaution l’aquarelle sur ma table, j’éprouvai la plus vive émotion en reconnaissant chaque détail de cette figure aimée: c’étaient bien ces yeux si doux et si profonds, toujours énigmatiques, ce front vaste, si calme en apparence, cette bouche fine et d’une sensualité réservée, cette coloration claire du visage, du cou et des mains; ses regards me suivaient, de quelque côté fût tourné le portrait, et ils se dirigeaient aussi vers Uranie, et ils étaient dirigés en même temps vers toutes les directions. Étrange idée de l’artiste! Je ne pus m’empêcher alors de penser aux yeux de la déesse, qui m’avaient paru caresser douloureusement l’image de son jeune adorateur. Comme le crépuscule vient assombrir un jour serein, une tristesse divine s’épandait sur le noble visage.
Mais je songeai au feuillet mystérieux. Il était écrit d’une écriture nette, précise, sans aucune rature. Je le transcris ici tel que je l’ai trouvé et sans y modifier un mot, une virgule, car il semble être la conclusion toute naturelle des récits qui font l’objet de cet ouvrage.
Le voici, textuellement.
Ceci est le testament scientifique d’un esprit qui, sur la Terre même, a fait tous ses efforts pour rester dégagé du poids de la matière et qui espère en être affranchi.
Je voudrais laisser, sous forme d’aphorismes, le résultat de mes recherches. Il me semble qu’on ne peut arriver à la Vérité que par l’étude de la nature, c’est-à-dire par la science. Voici les inductions qui me paraissent fondées sur cette méthode d’observation.
I
L’univers visible, tangible, pondérable, et en mouvement incessant, est composé d’atomes invisibles, intangibles, impondérables et inertes.
II
Pour constituer les corps et organiser les êtres, ces atomes sont régis par des forces.
III
La Force est l’entité essentielle.
IV
La visibilité, la tangibilité, la solidité, la dureté, le poids, sont des propriétés relatives, et non des réalités absolues.
V
L’infiniment petit:
Les expériences faites sur le laminage des feuilles d’or montrent que dix mille de ces feuilles tiennent dans une épaisseur d’un millimètre. — On est arrivé à diviser un millimètre, sur une lame de verre, en mille parties égales, et il existe des infusoires si petits que leur corps tout entier, placé entre deux de ces divisions, ne les touche pas; les membres, les organes de ces êtres sont composés de cellules, celles-ci de molécules, celles-ci d’atomes. — Vingt centimètres cubes d’huile étendue sur un lac arrivent à couvrir 4000 mètres carrés, de sorte que la couche d’huile ainsi répandue ne mesure qu’un deux-cent-millième de millimètre d’épaisseur. — L’analyse spectrale de la lumière décèle la présence d’un millionième de milligramme de sodium dans une flamme. — Les ondes de la lumière sont comprises entre 4 et 8 dix-millièmes de millimètre, du violet au rouge. Il faut 2300 ondes de lumière pour emplir un millimètre. Pendant la durée d’une seconde, l’éther, qui transmet la lumière, exécute sept cent mille milliards d’oscillations, dont chacune est mathématiquement définie. — L’odorat perçoit 164 000 000 de milligramme de mercaptan dans l’air respiré. — La dimension des atomes doit être inférieure à un millionième de millimètre de diamètre.
VI
L’atome, intangible, invisible, à peine concevable pour notre esprit accoutumé aux jugements superficiels, constitue la seule vraie matière, et ce que nous appelons matière n’est qu’un effet produit sur nos sens par les mouvements des atomes, c’est-à-dire une possibilité incessante de sensations.
Il en résulte que la matière, comme les manifestations de l’énergie, n’est qu’un mode de mouvement. Si le mouvement s’arrêtait, si la force pouvait être anéantie, si la température des corps était réduite au zéro absolu, la matière telle que nous la connaissons cesserait d’exister.
VII
L’univers visible est composé de corps invisibles. Ce que l’on voit est fait de choses qui ne se voient pas.
Il n’y a qu’une seule sorte d’atomes primitifs; les molécules constitutives des différents corps, fer, or, oxygène, hydrogène, etc., ne diffèrent que par le nombre, le groupement et les mouvements des atomes qui les composent.
VIII
Ce que nous appelons matière s’évanouit lorsque l’analyse scientifique croit le saisir. Mais nous trouvons comme soutien de l’univers et principe de toutes les formes, la force, l’élément dynamique. Par ma volonté, je puis déranger la Lune dans son cours.
Les mouvements de tout atome, sur notre Terre, sont la résultante mathématique de toutes les ondulations éthérées qui lui arrivent, avec le temps, des abîmes de l’espace infini.
IX
L’être humain a pour principe essentiel l’âme. Le corps est apparent et transitoire.
X
Les atomes sont indestructibles.
L’énergie qui meut les atomes et régit l’univers est indestructible.
L’âme humaine est indestructible.
XI
L’individualité de l’âme est récente dans l’histoire de la Terre. — Notre planète a été nébuleuse, puis soleil, puis chaos: alors aucun être terrestre n’existait. La vie a commencé par les organismes les plus rudimentaires; elle a progressé de siècle en siècle pour atteindre son état actuel, qui n’est pas le dernier. L’intelligence, la raison, la conscience, ce que nous appelons les facultés de l’âme, sont modernes. L’esprit s’est graduellement dégagé de la matière; comme — si la comparaison n’était pas grossière — le gaz se dégage de la houille, le parfum de la fleur, la flamme du foyer.
XII
La force psychique commence à s’affirmer, depuis trente ou quarante siècles, dans les sphères supérieures de l’humanité terrestre; son action n’est qu’à son aurore.
Les âmes, conscientes de leur individualité ou encore inconscientes, sont, par leur nature même, en dehors des conditions d’espace et de temps. Après la mort des corps comme pendant la vie, elles n’occupent aucune place. Quelques-unes vont peut-être habiter d’autres mondes.
N’ont conscience de leur existence extra-corporelle et de leur immortalité que celles qui sont dégagées des liens matériels.
XIII
La Terre n’est qu’une province de la patrie éternelle; elle fait partie du Ciel; le Ciel est infini; tous les mondes font partie du Ciel.
XIV
Les systèmes planétaires et sidéraux qui constituent l’univers sont à des degrés divers d’organisation et d’avancement. L’étendue de leur diversité est infinie; les êtres sont partout en rapport avec les mondes.
XV
Tous les mondes ne sont pas actuellement habités. L’époque actuelle n’a pas une importance plus grande que celles qui l’ont précédée et celles qui la suivront. Tels mondes ont été habités dans le passé, il y a des milliards de siècles; tels autres le seront dans l’avenir, dans des milliards de siècles. Un jour il ne restera rien de la Terre, et ses ruines mêmes seront ruinées.
XVI
La vie terrestre n’est pas le type des autres vies. Une diversité illimitée règne dans l’univers. Il est des séjours où la pesanteur est intense, où la lumière est inconnue, où le toucher, l’odorat et l’ouïe sont les seuls sens, où le nerf optique ne s’étant pas formé, tous les êtres sont aveugles. Il en est d’autres où la pesanteur est à peine sensible, où les êtres sont si légers et si ténus qu’ils seraient invisibles pour des yeux terrestres, où des sens d’une délicatesse exquise révèlent à des esprits privilégiés des sensations interdites à l’humanité terrestre.
XVII
L’espace qui existe entre les mondes répandus dans l’immense univers ne les isole pas les uns des autres. Ils sont tous en communication perpétuelle les uns avec les autres par l’attraction, qui s’exerce instantanément à travers toutes les distances et qui établit un lien indissoluble entre tous les mondes.
XVIII
L’Univers forme une seule unité.
XIX
Le système du monde physique est la base matérielle, l’habitat du système du monde moral ou spirituel. L’astronomie doit donc être la base de toute croyance philosophique et religieuse.
Tout être pensant porte en soi le sentiment, mais l’incertitude de l’immortalité. C’est parce que nous sommes les rouages microscopiques d’un mécanisme inconnu.
XX
L’homme fait lui-même sa destinée. Il s’élève ou il tombe suivant ses œuvres. Les êtres attachés aux intérêts matériels, les avares, les ambitieux, les hypocrites, les menteurs, les fils de Tartufe, demeurent, comme les pervers, dans les zones inférieures.
Mais une loi primordiale et absolue régit la Création: la loi du Progrès. Tout s’élève dans l’infini. Les fautes sont des chutes.
XXI
Dans l’ascension des âmes, les qualités morales n’ont pas moins de valeur que les qualités intellectuelles. La bonté, le dévouement, l’abnégation, le sacrifice épurent l’âme et l’élèvent, comme l’étude et la science.
XXII
La création universelle est une immense harmonie dont la Terre n’est qu’un fragment insignifiant, assez lourd et incompris.
XXIII
La nature est un perpétuel devenir. Le Progrès est la loi. La progression est éternelle.
XXIV
L’éternité d’une âme ne serait pas suffisante pour visiter l’infini et tout connaître.
XXV
La destinée de l’âme est de se dégager de plus en plus du monde matériel, et d’appartenir définitivement à la vie uranique supérieure, d’où elle domine la matière et ne souffre plus. La fin suprême des êtres est l’approche perpétuelle de la perfection absolue et du bonheur divin.
Tel était le testament scientifique et philosophique de Spero. Ne semble-t-il pas avoir été dicté par Uranie elle-même?
Les neuf Muses de l’antique mythologie étaient sœurs. Les conceptions scientifiques modernes tendent à leur tour à l’unité. L’astronomie ou la connaissance du monde, et la psychologie ou la connaissance de l’être, s’unissent aujourd’hui pour établir la seule base sur laquelle puisse être édifiée la philosophie définitive.
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P. S. — Les épisodes qui précèdent, les recherches et les réflexions qui les accompagnent, se trouvent réunis ici dans une sorte d’Essai dont le but est d’apporter quelques jalons à la solution du plus grand des problèmes qui puissent intéresser l’esprit humain. C’est à ce titre que le présent ouvrage s’offre à l’attention de ceux qui, quelquefois au moins «au milieu du chemin de la vie» dont parle Dante, s’arrêtent, se demandent où ils sont et ce qu’ils sont, cherchent, pensent et rêvent.
