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Un voyage botanique au Sahara

3. — Le désert pierreux.

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Ce matin, nous sommes remontés sur nos mulets. Devant nous se dresse la falaise qu’il s’agit de gravir. Elle limite le hamâda, plateau pierreux sur lequel nous allons voyager pendant dix jours. Vu de Ouargla, l’escarpement semblait uni et régulier ; de près, on constate qu’il est tout raviné. Une foule de torrents dévalant du hamâda, au temps jadis, l’ont découpé en massifs isolés qui, lentement, se sont éboulés dans le cours des siècles. Les uns ont pris l’aspect de cônes à sommet arrondi ; les plus larges se terminent encore par une table horizontale aussi élevée que le grand plateau voisin. Quand ces collines d’érosion sont tout à fait séparées les unes des autres, elles reçoivent le nom de gour (sing. gara.)

Avec mille précautions, chameaux et mulets se sont hissés sur le hamâda. Tout de suite on se sent dans un pays neuf, bien différent du désert « alluvial » et du désert « éolien », que nous avons parcourus jusqu’à présent. Dans le premier la couche superficielle est constituée par des sédiments fluviaux. Cette formation porte le nom de reg. Les anciens fleuves ont apporté dans les fonds les galets, les graviers et l’argile, résultant de la trituration des roches dans lesquelles ils ont creusé leur lit. Mais depuis des siècles, les rivières sont taries et n’ont plus qu’un faible écoulement souterrain. En l’absence d’érosion et de sédimentation actuelles, le reg ne subit d’autres changements que ceux qui proviennent des fluctuations de l’eau souterraine (voir p. 210 et phot. 5) : il se sale ou se dessale suivant les saisons, mais son modelé reste immuable. Tout autres sont les conditions dans le désert éolien. Sauf dans les régions où les matières salines du sous-sol viennent agglutiner les grains de sable (voir p. 253 et phot. 14), l’erg a un modelé essentiellement instable : jamais une dune n’a de configuration permanente et définitive. Le vent, seul maître de la région, s’empare du sable mobile ; il édifie les collines, puis il les échancre, les rase, et les porte plus loin.

Mais d’où vient le sable ? Quelle est la force qui émiette les pierres et qui en fait le jouet des vents ? C’est le soleil. « Après l’air et les nuages, il dévore la terre ; il chauffe ses pierres à blanc ; il les dissout en poussière impalpable. Sa splendeur hostile ne veut éclairer que la mort. » (Hughes Le Roux, 1895, p. 163.) Sous l’action des effroyables variations de température, les rochers eux-mêmes sont tirés de leur inertie. En été, leur température superficielle dépasse souvent 70° ; en hiver, elle s’abaisse à − 7°. Tour à tour dilatées et contractées, les pierres finissent par se fendre (voir phot. 1) ; des blocs se détachent, qui soumis aux mêmes conditions, se morcellent et se pulvérisent de plus en plus.

Le vent se charge de trier les produits de la désagrégation. Les fines poussières sont emportées jusqu’au-delà des limites du désert : on a observé des pluies de « poussière rouge », saharienne, jusque dans les îles Canaries. Le sable, trop lourd pour que les courants atmosphériques le soulèvent très haut, peut néanmoins être entraîné au loin ; mais sa migration se fait lentement, de proche en proche. Auprès de chaque obstacle, le vent dépose une partie de ses sédiments arénacés, première ébauche d’une dune. Le sort des monticules dépend des conditions extérieures : parfois leur croissance est très limitée (voir p. 212 et phot. 6) ; ailleurs ils atteignent une élévation de plus de cent mètres. (Voir p. 243 et phot. 11 et 12.) Quelles que soient les dimensions des dunes, à chaque coup de vent, une partie de leurs matériaux s’envole plus loin.

Les gros éclats de pierre restent en place. Quand ils viennent de se détacher, leurs angles sont tellement coupants qu’on est souvent obligé de mettre des chaussures aux chameaux. Mais le sable chassé par les rafales a bientôt fait d’émousser les tranchants. La mitraillade par les grains quartzeux sculpte littéralement la pierre. Les fragments prennent un aspect et un toucher particuliers. Si la pierre a une structure homogène, si c’est par exemple du calcaire, elle garde sensiblement sa forme primitive, mais toutes les petites aspérités s’effacent, et elle se polit complètement. Les roches à texture hétérogène gagnent une surface polie, inégale, rappelant celle d’un noyau de pêche, sur laquelle les parties les plus dures forment un dessin en relief, limité par des creux correspondant aux éléments moins résistants qui ont été sculptés davantage.

On remarquera qu’ici, dans le désert « déflatoire »[5] aussi bien qu’ailleurs, la sécheresse de l’air est un facteur essentiel. Elle fige dans son immobilité la surface du désert alluvial, elle permet au vent de bouleverser sans répit les dunes ; c’est encore elle qui provoque l’éclatement de la pierre. On sait, en effet, que la vapeur d’eau fonctionne comme un écran qui arrête les rayons calorifiques : elle empêche le sol de s’échauffer outre mesure pendant le jour, et retient durant la nuit la chaleur qui tend à rayonner dans l’espace. Dans le Sahara, cet écran de vapeur fait défaut et la roche passe successivement par les extrêmes de froid et de chaud.

Selon que le morcellement des pierres est plus ou moins avancé, on rencontre sur le hamâda des régions qui sont simplement craquelées, d’autres qui sont couvertes de débris à angles vifs, ou d’éclats déjà usés et polis par le frottement du sable.

Mais si, sur le hamâda, le soleil et le vent sont à présent seuls en cause, l’érosion par les cours d’eau a également eu son heure. Le désert que nous traverserons d’ici à Settafa, sur un parcours d’environ trois cents kilomètres, a été entaillé par de nombreuses rivières. De même que dans le pays de dunes, c’est la disposition des vallées qui, pour les Arabes, caractérise la région. Elle a reçu le nom de « Chebka » (filet) : les rivières tortueuses qui la sillonnent ont été assimilées à un filet qui aurait été déposé sur le plateau et qui s’y serait incrusté.

Sur ces vastes espaces privés de terre, l’eau de pluie ne peut que ruisseler à la surface du sol ou bien se perdre dans les crevasses, sans se collecter nulle part. La végétation y atteint son maximum de maigreur. Tout lui manque à la fois : ni eau, ni terre.

A part l’Aristida floccosa et une ou deux autres plantes sabulicoles, la flore du hamâda est très spécialisée : elle se compose presque uniquement de petits arbrisseaux à feuilles et à tiges velues. Pendant toute la première journée de marche, nous ne voyons guère que l’Erodium glaucophyllum, herbe malingre dont les fruits ont presque huit centimètres de longueur, et l’Anthyllis sericea, minuscule arbuste globuleux, de trente ou quarante centimètres de hauteur.

Le vent s’est mis à souffler. L’horizon et le ciel sont déjà obscurcis par les fines poussières. Des traînées de sable serpentent sur le sol. Auprès de chaque pierre, dans les touffes d’herbe, au fond de légers creux, des dunes microscopiques s’édifient. Les feuilles raides d’Aristida floccosa crépitent sous le choc répété des grains.

Tout à coup nous arrivons au bord supérieur d’un escarpement. C’est la rive d’un oued. Tant bien que mal nous descendons la falaise. On se rend compte ici de l’action érosive des rafales chargées de grains quartzeux. Sans répit, d’énormes vagues de sable battent en brèche le pied de la muraille rocheuse. Celle-ci est littéralement affouillée : on dirait une falaise littorale minée par les flots. Plus haut l’érosion éolienne a opéré la dissection de l’escarpement : les bancs de roches dures, — le squelette de la falaise, — sont restés intacts ou n’ont subi que le polissage, tandis que les couches moins résistantes ont été profondément excavées. Il se produit ainsi des crénelures du plus singulier aspect.

Nous sommes à présent sur le sable qui a envahi l’oued. Aussitôt la flore change de caractère : l’Ephedra alata, le Drîn, le Calligonum comosum, l’Euphorbia Guyoniana et les autres espèces arénicoles occupent le terrain.

Le vent fait rage, et nous sommes heureux de nous réfugier dans le caravansérail de Mellalah. Quelques heures plus tard, le calme est revenu, et nous sortons pour faire un bout de promenade. L’admiration nous cloue surplace. Avec le chott Melrhir et les dunes du Souf, le site de Mellalah est ce que nous avons vu de plus grandiose depuis que nous sommes dans le Sahara. D’un côté surgit la falaise par où nous sommes descendus ; les anciens torrents l’ont déchiquetée ; les rafales de sable découpent des bandes horizontales sur les flancs de chaque gara. — Derrière nous, tout l’horizon est bouché par une dune, une seule, beaucoup plus haute et plus large que les plus grandes que nous ayons vues dans le Souf. Il est fort difficile d’évaluer la hauteur d’une montagne, mais je pense rester en dessous de la vérité en estimant celle-ci à deux cent cinquante mètres. Et quelle forme étrange ! De son sommet partent de nombreuses arêtes qui rayonnent dans toutes les directions et qui, plus bas, se bifurquent plusieurs fois de suite.

Ailleurs, les sables qui encombrent l’oued s’écartent, et nous voyons briller sur le lit de la rivière une couche éblouissante de blancheur. C’est du gypse, dont les cristaux usés par le sable forment une immense table d’une horizontalité parfaite. Sur le gypse, quelques traînées de sable ont été fixées par la végétation : Retama Raetam, Aristida pungens, Limoniastrum Guyonianum, Traganum nudatum, Anabasis articulata, Ephedra alata. La flore, comme on le voit, est celle du sable légèrement salé. Mais une sélection très stricte y a été opérée : il n’y a ici que les espèces à racines traçantes ; celles qui ont des racines plongeantes (par exemple, Calligonum comosum et Euphorbia Guyoniana) ne pourraient pas vivre dans ces minces nappes de sable, posées sur du gypse imperméable aux racines.

Toute la journée du lendemain se passe sur le hamâda. Au début il y a encore des Anthyllis sericea. Mais peu à peu les buissons deviennent plus rares, ne laissant plus que de tristes plantes, chétives et malingres. Leur teinte verte est masquée sous un dense revêtement pileux. Le voyageur qui passe à la hâte et jette sur le désert un coup d’œil superficiel, ne se douterait pas que le plateau pierreux porte une végétation quelconque, tant elle est misérable, clairsemée et incolore. Citons le Halogeton alopecuroides, Salsolacée charnue à feuilles cylindriques, pâles, terminées par une soie blessante ; — le Herniaria fruticosa, dont les organes aériens sont presque entièrement scarieux ; — un Helianthemum à feuilles très velues, dont les bords s’enroulent en dessous ; — le Fagonia microphylla, Zygophyllacée fauve, toute garnie de poils glanduleux ; ses feuilles ne se composent guère que des stipules épineuses et du pétiole : les folioles sont très petites et charnues ; — le F. glutinosa, avec des limbes foliaires bien conservés, mais disparaissant également sous les glandes ; — l’Argyrolobium uniflorum, Papilionacée presque aphylle, à poils soyeux-argentés ; — l’Asteriscus graveolens, Compositacée frutescente à rameaux bifurqués et à feuilles velues-soyeuses ; — enfin, le Deverra chlorantha (voir phot. 1), l’une des rares plantes glabres du hamâda, une Ombellacée dont les feuilles ne sont plus représentées que par deux ou trois courts segments capillaires. M. le lieutenant Pein, chef du poste de Ouargla, nous l’avait déjà signalé : « C’est un jonc à odeur de persil, auquel les Arabes donnent le nom de Gheza. Ils assurent que les chameaux qui en mangent deviennent aveugles. » Notre curiosité était piquée. Les chameliers ont soin de chasser leurs bêtes loin de la redoutable herbe, mais chaque fois que nous en avons l’occasion, nous laissons les chameaux brouter tout à leur aise. Quelques jours plus tard, nous faisons remarquer que le Gheza ne les a pas rendus aveugles. Le fait est patent, mais il n’ébranle pas la foi des chameliers : ils continueront à soutenir que le Gheza est une plante diabolique. Tapez sur une superstition, vous l’enfoncez davantage.

La flore reste la même pendant la plus grande partie de la journée suivante. Nous avons dû partir en pleine nuit, vers trois heures du matin, car l’étape est aujourd’hui de 57 kilomètres, la plus longue de tout le voyage. Nous cheminons frileusement enveloppés dans les cabans. De temps en temps une détonation nous arrache à nos rêveries : c’est un bloc de pierre qui éclate par l’effet de la contraction. Quand le soleil se lève, le désert nous apparaît aussi nu que la veille. Toujours les mêmes plantes pâlottes, hâves, qu’on n’aperçoit que lorsqu’on se donne la peine de les chercher. Nos chameaux poussés par la faim, se débandent à chaque instant, pour courir vers quelque maigre Aristida floccosa. Il faut voir comme ils vous déplument la touffe en deux coups de lèvres.

Voici que la flore s’embellit. Sur le sable qui s’est déposé çà et là entre les pierrailles, poussent de petits buissons globuleux de Rhanterium adpressum, une Compositacée que nous avons déjà rencontrée dans le Souf. Nous sommes enchantés : on voit de nouveau des végétaux. Ils ne sont certes pas attrayants, avec leurs rameaux cotonneux et leurs feuilles minuscules, mais enfin, en y regardant de près, on distingue parmi les rameaux desséchés quelques capitules jaunes, — et cela paraît merveilleux que des arbustes puissent vivre et même fleurir au milieu de cette désolation. Faut-il que la plante s’accroche à l’existence, pour s’obstiner à croître et à se reproduire sous le climat délétère de la Chebka !

Nous ne pouvons pas songer aujourd’hui à faire dresser la tente. Le guide nous accorde à peine le temps de descendre de mulet pour déjeuner, pendant que les chameaux, pas même déchargés, vaguent dans le désert à la recherche d’une herbe problématique. Autour de nous, les Rhanterium, posés sur le sol comme des verrues grises, paraissent de plus en plus petits à mesure qu’ils s’enfoncent dans le lointain ; puis l’œil ne les distingue plus, et leur présence ne se révèle que par la teinte blanchâtre qu’ils donnent au désert ; et au delà des dernières ondulations du plateau, on se les représente encore, toujours pâles et tristes. Sur ce paysage lugubre, une lumière ardente tombe d’un ciel trop bleu. C’est vraiment « le ciel sans nuages, au-dessus du désert sans ombre. » (Fromentin, 1896, p. 11.) On dirait que la vie s’est retirée de cette solitude. Aucun son ne vient rompre le silence accablant. Rien ne bouge. Serpents et lézards sont assoupis derrière les touffes d’herbes. Pas un oiseau ne chante ; pas une mouche ne bourdonne ; les fourmis elles-mêmes sont rentrées sous terre, et peu soucieuses de rôtir au soleil, s’occupent de travaux domestiques. Un thermomètre placé dans la traînée de sable qui recouvre une pierre, s’élève à 67°. Et pourtant de nombreuses plantes (Herniaria fruticosa, Erodium glaucophyllum, Fagonia glutinosa, etc.) laissent reposer leurs rameaux sur le sol brûlant. Si encore elles pouvaient transpirer : dans un air qui ne contient que 2 % d’humidité (voir p. 273), la déperdition de la chaleur serait rapide. Seulement elles meurent de soif, et font tout au monde pour empêcher l’évaporation. Comment donc le protoplasme fait-il pour n’être pas coagulé par la chaleur !

Les tempes nous battent avec violence quand nous remontons en selle. Nous nous laissons aller inertes, au pas caboté de nos mulets. Mais voici une chose qui nous fait lever la tête : un cadavre de chameau qui s’est desséché en entier. Bien souvent, tant dans El Erg qu’ici, nous passons à côté de dépouilles d’animaux qui se momifient sur place, sans avoir été rongées. Nous en faisons l’observation à Abdallah. « A Biskra les cadavres sont tout de suite déchirés par les fauves ; pourquoi ceux-ci restent-ils intacts ? » Et Abdallah de répondre : « Où donc les chacals et les hyènes iraient-ils boire ? » De fait, il n’y a pas à cinquante ou cent kilomètres à la ronde, une seule mare ou rivière à laquelle des animaux puissent se désaltérer. C’est assez dire que le fameux lion du Sahara est un mythe. Non, les seuls animaux du désert sont ceux qui ne connaissent pas la soif : des Arthropodes extrêmement variés, des Reptiles, quelques Oiseaux, et parmi les Mammifères, des Rongeurs (Lièvre, Gerboise, Gerbille, etc.), la Gazelle, un Renard et le Fenec. Les espèces domestiques ont dû également s’adapter à la sécheresse. Les Chèvres qui paissent dans le désert ne se désaltèrent que tous les trois ou quatre jours. En cette saison, les Dromadaires restent facilement huit jours sans boire, à condition, bien entendu, qu’ils aient du fourrage vert. L’adaptation du Dromadaire au désert présente ceci de particulier qu’en plein été l’animal peut se passer de liquide pendant une vingtaine de jours de suite ; tandis qu’en hiver, la saison où l’eau est plus abondante, il boit tous les quatre ou cinq jours. On sait que dans son estomac, il peut mettre en réserve une centaine de litres d’eau.

Mais s’il est vrai que les animaux sauvages ne boivent jamais et que les animaux domestiques ne boivent guère, leurs tissus contiennent néanmoins une certaine quantité d’eau. Où la prennent-ils ? Chez les plantes évidemment. Ne sont-elles pas les seuls organismes capables d’extraire du sol les particules d’eau qui s’y trouvent cachées ?

Un exemple emprunté à la biologie générale précisera davantage notre pensée. A l’exclusion de tous les autres organismes, les plantes pourvues d’une chromophylle ont le pouvoir d’extraire de l’atmosphère le carbone qui s’y trouve sous la forme d’anhydride carbonique et de combiner ce carbone à d’autres éléments pour élaborer l’infinie variété des substances protoplasmiques. Le règne animal, ne jouissant pas de cette faculté d’assimilation du carbone, vit tout entier aux dépens du règne végétal. Ainsi que me le faisait remarquer mon compagnon, M. Lameere, quelque chose d’analogue se passe ici pour l’eau. Les végétaux vont la puiser dans le sol, soit qu’elles exploitent les couches profondes, comme c’est le cas pour les plantes à longues racines pivotantes (voir p. 242), soit qu’elles utilisent plutôt les pluies fortuites, comme le font les espèces éphémères et celles dont les racines s’étalent tout près de la surface du sol (voir p. 237). Les animaux herbivores mangent la plante et, avec elle, les liquides ; puis ils deviennent la proie des carnivores.

Ce que nous venons de dire de l’eau s’applique aussi aux matières minérales dont les animaux ont besoin. D’ordinaire l’eau des boissons introduit dans l’économie une certaine portion des substances inorganiques ; dans le Sahara elles ne peuvent parvenir à l’animal que par l’intermédiaire des végétaux. Mais laissons de côté les matières minérales pour ne nous occuper que de l’eau.

On a vu de quelle façon elle arrive dans les organismes. Mais ceux-ci transpirent : pendant toute la durée de la vie, ils dégagent dans l’atmosphère le liquide péniblement acquis. De sorte qu’à la perte d’eau que le sol du désert subit par son évaporation propre, il faut encore ajouter la transpiration de tout ce qui vit à sa surface. Ce n’est pas tout : les cadavres contiennent également de l’eau ; de même, les excréments des animaux. Voilà une nouvelle portion du précieux liquide soustraite à la circulation vitale.

Ne nous hâtons pourtant pas de conclure que l’eau des détritus est irrémédiablement perdue. Les déjections fraîches, ainsi que les cadavres, sont activement recherchés par de nombreux Insectes coprophages et nécrophages. Les quelques rares Champignons saprophytes du désert en prennent aussi une part. Enfin, les détritus qui se sont désséchés par une longue exposition à l’air, ne sont pas pour cela inaptes à nourrir certains organismes. A la vérité, ils ne contiennent plus d’eau libre, mais les molécules complexes qui les constituent renferment de l’hydrogène combiné au carbone, à l’azote, à l’oxygène, au soufre, etc. Chaque fois qu’un être oxyde un hydrate de carbone, une matière albuminoïde ou quelque autre corps organique, l’hydrogène se combine généralement à l’oxygène pour former de l’eau. Si cette source d’eau n’a aucune importance pour les animaux qui peuvent boire de l’eau liquide, il n’en est pas de même pour les Insectes qui ne se nourrissent que de crottins secs, et qui en sont réduits à extraire l’hydrogène des combinaisons où il est engagé. L’absorption intramoléculaire d’eau, n’est pas sans analogie avec le processus par lequel la Levure de bière arrache l’oxygène au glycose.

Somme toute, cette oxydation de l’hydrogène intramoléculaire ne constitue pas un gain d’eau pour l’ensemble des organismes déserticoles : l’hydrogène provient en dernière analyse de l’eau que les plantes ont puisé dans le sol. Après une longue série de transformations, les molécules hydrogénées échouent dans des excréments. D’ici elles passent dans l’économie d’un Insecte. Finalement l’hydrogène, complètement oxydé, revient à son état initial et, sous forme de vapeur d’eau, retourne à l’atmosphère.

Comment le cycle biologique de l’eau dans le désert va-t-il se fermer ? De quelle manière, la plante, et après elle les animaux, récupèrent-ils l’eau qu’ils perdent sans relâche par suite de la transpiration ?

La majeure partie de l’eau dérive de l’atmosphère. En hiver la pression atmosphérique est forte. Le ciel reste serein durant de longues semaines : les vents se dirigent du centre du Sahara vers la périphérie. Ce n’est pas de cet air très sec, descendu des hautes régions de l’atmosphère, qu’on peut attendre de la pluie. Pendant l’été les conditions barométriques sont tout autres. Il y a maintenant sur le Sahara une aire de basses pressions ; l’anticyclone a fait place à un cyclone, qui naturellement aspire l’air des régions voisines. Les vents qui soufflent sur le Grand Désert sont chargés de vapeur d’eau, puisqu’ils viennent de l’océan Atlantique, de la Méditerranée, de l’océan Indien et des grandes forêts équatoriales de l’Afrique. Ces courants humides de l’été amènent-ils la pluie ? Nullement. Le Sahara est devenu une fournaise ; son contact surchauffe l’atmosphère et augmente, par cela même, sa capacité de contenir de la vapeur d’eau. L’air qui arrive humide devient donc très sec : loin d’apporter de la fraîcheur, le vent enlève encore de l’eau à la terre déjà si aride.

Mais alors, quand donc pleut-il ? Lors du renversement des saisons, au moment où par hasard un courant froid heurte une couche d’air humide et détermine la condensation de sa vapeur. Les pluies sont donc nécessairement inconstantes : parfois copieuses, le plus souvent presque négligeables. On serait certes au-dessus de la vérité en admettant que le Grand Désert reçoit 15 centim. de pluie par an. La rosée est encore moins abondante. Pour notre part, du 1r avril au 15 juin, nous l’avons observée une ou deux fois. Peut-être faut-il tenir compte de la vapeur que certaines plantes peuvent condenser à la faveur de leurs sels déliquescents (voir p. 212) et de celle qu’absorberaient certains poils. (Voir p. 263). Est-elle assez précaire, assez insignifiante, l’eau que l’atmosphère cède au désert ! Et pourtant c’est elle qui entretient la vie, surtout en alimentant les nappes souterraines ; car les quelques rivières qui descendent des montagnes voisines du Sahara sont aussitôt bues par le sol avide d’humidité et leur influence ne se fait sentir que le long de la lisière.

On peut représenter par le schéma de la page suivante la circulation vitale de l’eau dans le désert.

Si nous pouvions faire la somme de l’eau qui est évaporée dans l’atmosphère par le sol et par les êtres vivants, pour la comparer à celle que les précipitations atmosphériques et les rivières apportent à la terre, nous constaterions certainement que le premier chiffre est de loin le plus considérable. En d’autres termes, l’apport d’eau ne balance pas les pertes. Un jour viendra, jour lointain à la vérité, où toute vie sera devenue impossible dans le Sahara désormais tari.

Dans un pays où les animaux dépendent complètement du règne végétal, non seulement pour la nourriture solide, mais encore pour leur eau, où toute molécule liquide qui existe dans le sang d’un carnassier a passé au moins pas l’économie d’une plante et par celle d’un herbivore, la lutte entre les animaux et les végétaux doit être plus acharnée que partout ailleurs.

Illustration from Un voyage botanique au Sahara

Les herbivores sont exclusivement des Insectes et quelques Vertébrés. Aucune partie du végétal n’est à l’abri des Insectes. Les racines sont rongées par des larves de Coléoptères. De nombreuses galles se développent sur les rameaux. Citons parmi les plus caractéristiques : une galle de Diptère sur Ephedra alata ; une galle de Pucerons sur Anabasis articulata ; une galle de Microlépidoptère sur Limoniastrum Guyonianum. Quant aux graines, elles logent si souvent des Insectes, que nous avons eu énormément de peine à nous procurer, pour le Jardin botanique de Bruxelles, des graines intactes et mûres de Calligonum comosum, de Henophyton deserti, de Farsetia aegyptiaca et de F. linearis.

La Gazelle est le Vertébré sauvage contre lequel les plantes du Sahara ont à soutenir la lutte la plus vive. Les Oiseaux peuvent être négligés, tant ils sont rares. Seule, l’Autruche avait de l’importance comme herbivore. Cet Oiseau n’existe plus à l’état spontané dans le Sahara algérien. Sa disparition est toutefois fort récente, et en maints endroits les débris de coquille de ses œufs émaillent le sable.

En l’absence d’observations sur les moyens de protection contre les Vertébrés sauvages, nous devons nous contenter d’annoter quelles plantes sont mangées et quelles autres sont refusées par les chameaux et les mulets de notre caravane. Du reste, à l’heure présente, les plantes du Sahara algérien ont à craindre beaucoup plus les animaux domestiques que les herbivores sauvages.

Dans un instant nous allons avoir l’occasion d’étudier comment les végétaux se défendent contre leurs ennemis.

Brusquement le plateau se creuse. Devant nous s’ouvre le lit ensablé de l’oued Mzab, gai et verdoyant, large de plus d’un kilomètre. A dire vrai, il faut être resté quelques jours sans voir de plantes vertes, pour tomber en admiration devant la flore sabulicole du désert. Il n’importe ; elle nous paraît merveilleuse. Séduits par la vue de « l’herbe tendre », nos animaux dégringolent jusqu’au bas de la côte, et sans perdre une minute, broutent goulûment. Ils ne font plus les difficiles, maintenant que l’abstinence a aiguisé leur appétit, et ils se jettent avec voracité sur des plantes qui étaient régulièrement dédaignées dans El Erg, où le Drîn abonde. Les premiers arbrisseaux de l’oued sont des Ephedra alata. Pas trop appétissants avec leurs rameaux articulés, ligneux, sans une feuille, protégés par une épaisse cuticule et par de la résine durcie ; quand le vent les secoue, ils font un cliquetis comparable à celui d’osselets qu’on entrechoque. Mais ils ont beau sonner comme s’ils étaient morts, « ventre affamé n’a pas d’oreilles », et en un clin d’œil les chameaux les tondent jusque tout contre le vieux bois. Or, comme les nombreuses caravanes qui vont de Ouargla à Ghardaïa arrivent toutes ici après une longue diète, les Ephedra ont pris un aspect insolite : ce ne sont plus les arbrisseaux tortus, aux branches embrouillées, que nous avons rencontrés dans El Erg (voir p. 239) ; ils ressemblent plutôt aux buis en forme de boule, soigneusement taillés au sécateur, tels qu’on les voit dans les jardins de campagne.

Et l’Aristida pungens lui-même, en faveur duquel les herbivores marquent une si grande préférence, n’est pas non plus un fourrage bien savoureux. Ses feuilles sont raides, piquantes, fibreuses, imprégnées de silice. Dans les steppes asiatiques, où il est fort répandu, il n’est jamais mangé : les bestiaux y trouvent suffisamment d’autres herbes, plus nourrissantes. Mais dans le Sahara, la disette fait qu’il est avidement recherché : c’est à l’abondance de Drîn que le Nomade juge de la valeur d’un pâturage. Bien plus ; on s’occupe de le propager par le semis ; et nous avons vu dans les sables, aux portes de Tougourt, des prairies artificielles qui ne se composaient que de cette Graminacée[6].

Ces faits montrent que les structures défensives des végétaux vis-à-vis des herbivores n’ont qu’une valeur relative. Un moyen de protection qui est excellent dans un pays où les animaux peuvent choisir leur nourriture, est mis en défaut quand l’herbe est rare. D’ailleurs nous avons déjà fait la connaissance d’une autre plante chez laquelle la protection est devenue inefficace. Sur le reg, au Sud de Biskra (voir p. 217), les chameaux se gavaient de Guetaf (Atriplex Halimus). Cette Salsolacée, dont les troupeaux font leurs délices dans le Sahara, est très voisine du Halimus pedunculatus, qui habite les alluvions fluviomarines de l’Europe occidentale ; en Belgique, il se trouve dans le Zwijn et au chenal de Nieuport. Mais jamais il n’y est brouté : sa saveur acerbe le défend suffisamment contre les herbivores, quand ceux-ci ont à leur disposition une verdure mieux appropriée à leurs goûts.

Certaines plantes restent pourtant indemnes de toute attaque, même dans l’oued Mzab où la végétation est éternellement en conflit avec des animaux sortant d’un long jeûne. Ce sont d’abord les végétaux pourvus d’une puissante armure défensive, par exemple les touffes glauques de Cyperus conglomeratus, aux feuilles scabres et coupantes, et le Pennisetum dichotomum, une Graminacée aphylle (en ce sens que les feuilles sont réduites aux gaines) ; ses chaumes raides, rameux, serrés en grosses bottes, sont silicifiés autant que des bambous. Citons enfin une broussaille bizarre, à rameaux divariqués, verts, terminés par une forte épine ; pas la moindre trace de feuille ; en cette saison, pas non plus de fleurs ; rien que des fruits globuleux, ailés, qui sont ligneux et piquants comme le reste du végétal. Je n’ai pu le déterminer qu’à Ghardaïa, où le hasard m’a mis en face d’un individu tardif, encore garni de fleurs, et mon étonnement fut grand lorsque je m’aperçus que c’est une Cruciféracée, le Zilla macroptera. Les chameaux font un détour pour ne pas frôler ce disgracieux arbuste-hérisson. Dois-je ajouter qu’ils n’essaient pas de le brouter ?

Ils évitent aussi avec soin de manger le Retama Raetam (voir p. 239 et phot. 13) dont la saveur styptique rappelle celle du Sarothamnus scoparius. Mais ils distinguent immédiatement du Retama, le Genista saharae qui lui ressemble pourtant beaucoup et qui, sans être succulent, est néanmoins mangeable. Aussi, au milieu des Retama dont les longs rameaux flexibles continuent à se balancer au vent, les Genista n’ont-ils plus que des moignons effilochés.

La majorité des plantes respectées par les herbivores doivent leur immunité à la présence de substances toxiques, ou tout au moins désagréables. Il en est ainsi de la Coloquinte (Citrullus Colocynthis) et du Phelipaea lutea. Quand on voit sur le sable les fruits de la Coloquinte, gros comme des oranges, ou les inflorescences gorgées d’eau du Phelipaea, on est tenté de s’écrier : quelle aubaine pour nos bêtes ! Erreur ; elles s’en écartent avec dégoût. L’amertume du chicotin (le suc de la Coloquinte) est proverbiale ; quant au Phelipaea, qui vit en parasite sur les racines de diverses plantes et dont les tiges charnues, épaisses de trois doigts, atteignent une hauteur totale d’un mètre, — il est très vénéneux. Abdallah nous raconte qu’en temps de famine, — cela signifie : quand la disette est plus complète que de coutume, — les Nomades vont les cueillir dans le désert ; quand nous étions à El Oued, quatre hommes venaient de succomber à l’ingestion de Phelipaea qui n’avaient pas été suffisamment bouillis.

Le dégoût salutaire qu’inspirent le Cleome arabica et le Haplophyllum tuberculatum est dû à leur odeur fétide. Chez le Haplophyllum les glandes qui sécrètent l’essence odorante sont logées dans le parenchyme assimilateur ; elles sont assez grosses pour faire saillie, comme des pustules, à la surface de la feuille. Le Cleome est bien la plante la plus nauséabonde que j’aie jamais rencontrée ; il suffit d’un seul individu pour empester l’air à dix mètres à la ronde. Les glandes stipitées, répandues à profusion sur les tiges, les feuilles, les fleurs et les fruits, sécrètent une substance visqueuse à laquelle se collent des plumes d’oiseau, des fruits à aigrette, des pétales flétris, etc.

D’autres espèces possèdent un latex âcre. Tels sont le Daemia cordata, le Convolvulus supinus et l’Euphorbia Guyoniana. La première est une Asclépiadacée voluble, mais comme elle ne trouve pas dans le désert de supports verticaux autour desquels elle puisse s’enrouler, elle y croît toujours solitaire. Néanmoins ses tiges présentent encore la circumnutation ancestrale, devenue inutile, et elles s’obstinent à se contourner en hélice. Le Convolvulus dérive également d’une plante voluble. Dans le Sahara, ses rameaux rampent sur le sable avec ceux de la Coloquinte, dont les vrilles héréditaires sont presque entièrement atrophiées. Ces deux dernières plantes, — quoique ayant conservé quelques-uns des caractères accessoires des lianes : ténuité de la tige, longueur des entrenœuds, forme et disposition des feuilles, — se sont débarrassées des structures spécialement destinées à assurer le grimpement.

Que ces considérations phylogéniques ne nous fassent pas oublier l’objet de nos observations actuelles ; revenons aux adaptations défensives des végétaux. Nous sommes bien placés ici pour juger l’efficacité des divers moyens de protection : nous allons comparer aux chameaux de notre caravane, ceux d’une tribu nomade qui sont mis au vert dans l’oued Mzab depuis un mois. Alors que les nôtres ne font aucun choix et se bourrent indistinctement de tout ce qui est mangeable, ceux qui paissent ici depuis longtemps et qui ont déjà pu se refaire, dans leur bosse, une provision de graisse, ne mangent que du bout des lèvres ; ils ne consentent à brouter que l’Aristida floccosa, le Helianthemum sessiliflorum et le Lithospermum callosum. Il est pourtant une herbe, qu’ils aiment plus que toutes les autres, qui est très commune, et que malgré cela ils ne réussissent jamais à atteindre. C’est le Zollikofferia resedifolia, une Compositacée Liguloïdée à capitules jaunes, qui ne se rencontre jamais que dans les touffes d’Euphorbia Guyoniana. Pour cueillir le Zollikofferia, les herbivores devraient enfoncer le museau parmi les branches de la plante vénéneuse, et risquer peut-être d’en arracher quelques fragments ; ils ne parviennent pas à surmonter l’effroi que leur cause le latex irritant de l’Euphorbe.

Dans El Erg, nos chameliers allaient eux-mêmes arracher la Compositacée pour l’offrir comme friandise à leurs bêtes. L’Euphorbe remplit vis-à-vis de la Compositacée le même office que les épouvantails qu’on plante dans les champs de blé pour chasser les oiseaux. Le Zollikofferia appartient à la catégorie que M. Errera (1886, p. 88) appelle les « plantes vassales », c’est-à-dire celles qui se mettent sous la protection d’autres organismes. Je ne veux pas dire qu’il recherche les touffes d’Euphorbe, mais uniquement que parmi les innombrables graines de Zollikofferia qui germent au hasard dans le désert, les seules qui aient quelque chance de produire une plante adulte sont celles qui ont été arrêtées par leur aigrette dans les branches serrées de l’Euphorbia.

Pendant que j’étudie sur le vif les effets de la sélection naturelle, la caravane m’a depuis longtemps dépassé. Mais je n’aurai pas de peine à la retrouver : quoique aucun chemin ne soit tracé sur le sable, rien n’est plus aisé que de reconnaître la route que suivent d’habitude les caravanes. Toutes les plantes quelques peu comestibles y ont été tondues de près. Au milieu des Aristida pungens, des Genista, des Ephedra entièrement dépouillés, réduits à l’état de moignons informes, les Retama, les Euphorbia, les Daemia, les Haplophyllum, les Zilla forment des touffes vigoureuses. En beaucoup de points les plantes fourragères sont même broutées jusqu’à ce que mort s’ensuive, et les espèces réfractaires subsistent seules.

Nous n’allons pas suivre tous les méandres de l’oued Mzab. Notre guide nous fait couper au plus court. Avant d’arriver au caravansérail de Zelfana où nous passerons la nuit, nous grimpons plusieurs fois sur le hamâda, pour redescendre aussitôt après dans le lit de la rivière. Nous remarquons, à notre étonnement, que la flore du plateau rocheux est ici plus riche qu’ailleurs. Pourtant la structure du terrain est la même, et l’eau est tout aussi rare. Outre les plantes déjà connues, nous récoltons : Aristida ciliata, Zollikofferia mucronata, Gymnocarpon fruticosum, Henophyton deserti, Salsola vermiculata, Helianthemum eremophilum, Farsetia aegyptiaca, F. linearis, Marrubium deserti, Teucrium Polium, Thymelaea microphylla, Artemisia Herba-alba. A l’exception de l’Aristida et du Zollikofferia, toutes les autres sont ligneuses. Le Gymnocarpon (Caryophyllacée), le Henophyton (Cruciféracée) et le Salsola ont des feuilles charnues. Le Salsola, le Helianthemum et toutes les espèces qui suivent ont une épaisse garniture de poils tomenteux ; l’Artemisia Herba-alba, le Chih des Arabes, en est chargé d’une façon toute particulière. Le Thymelaea a des feuilles très petites et l’assimilation s’effectue surtout par les rameaux. Chez les Farsetia (Cruciféracées) les feuilles manquent totalement ; ces arbustes sont étranges, avec leurs rameaux grêles et raides, désséchés en apparence, et revêtus d’une pubescence un peu rosée ; on dirait un faisceau de minces fils métalliques recouverts de soie, comme ceux qu’emploient les électriciens.

Il est évident que ces plantes sont bien adaptées à vivre sur le hamâda. Et la question se pose derechef : pourquoi donc manquent-elles dans les régions que nous avons parcourues les jours précédents ? Observons comment les animaux se comportent envers elles : presque toutes sont mangeables. Dès lors on comprend pourquoi elles se localisent au voisinage de la rivière : la végétation abondante de l’oued Mzab détourne d’elles les herbivores ; quand ces derniers arrivent sur le plateau, ils se sont déjà rassasiés de l’herbe relativement succulente des sables, et n’ont que du mépris pour la maigre chère que leur fournirait la flore des pierrailles. Mais que serait-ce si les plantes étaient exposées à la pleine voracité d’animaux à jeun ! Sur la portion du hamâda qui est comprise entre les boucles de l’oued Mzab, la végétation est donc immunisée contre les herbivores par les « gras pâturages » de l’oued. Ce moyen préventif rappelle un procédé qu’utilisent les jardiniers pour garantir les carrés de légumes contre les limaces : ils y plantent quelques laitues, confiants que les Mollusques renonceront à toutes les autres plantes pour se porter vers la laitue.

Malgré la proximité de l’oued, les conditions ne sont plus les mêmes autour du caravansérail de Zelfana, où de nombreuses bêtes de somme viennent boire et se reposer. Ici, toutes les plantes comestibles ont été éliminées pour ne laisser que celles qui sont réfractaires : Thymelaea microphylla et Artemisia Herba-alba. Jamais un animal, quelque famélique qu’il soit, ne touche au Thymelaea. Quant au Chih, les chameaux en broutent les brindilles desséchées, dans les cas d’extrême détresse.

On voit que la lutte est vive entre les animaux et les végétaux : l’eau manque dans le Sahara, et les animaux ne peuvent se la procurer qu’en dévorant les plantes. La sélection naturelle intervenant, ces dernières s’arment pour résister aux attaques de leurs ennemis. Toutefois le résultat final du conflit dépend de causes multiples : les plantes, organismes essentiellement passifs, ne peuvent opposer aux assaillants que des moyens dont l’efficacité varie avec l’état de jeûne ou de satiété des herbivores. Dans El Erg où la profusion du fourrage permet aux chameaux de faire bombance, toutes les plantes sabulicoles vivent côte à côte. Mais quand l’herbe est rare et que la lutte atteint par conséquent sa plus grande acuité, les espèces mal défendues finissent par être complètement exterminées. Il ne subsiste alors que les végétaux qui réussissent à se faire refuser : ceux qui sont trop durs ou trop épineux ; — ceux qui sont toxiques ; — enfin ceux qui se mettent sous la tutelle d’espèces bien armées. Rappelons aussi qu’un pâturage de bonne qualité immunise à distance les plantes médiocrement comestibles.

En résumé, ces observations nous indiquent que le conflit des plantes et des herbivores joue un rôle important, et trop souvent négligé, dans la géographie botanique des pays peu fertiles.

Pendant toute une journée nous remontons encore le cours de l’oued Mzab. Pour éviter ses nombreux lacets, nous marchons alternativement sur le hamâda avec ses malingres arbustes cendrés, et dans l’herbe presque verte qui garnit le lit de la rivière. Vers le soir nous voyons enfin apparaître, au fond de l’oued, les Palmiers d’El Ateuf, la première des villes du Mzab.

Les Mzabites, ou Beni Mzab, descendent des Berbères, peuple qui habitait d’Algérie au moment de l’arrivée des Arabes. Refoulés par les envahisseurs musulmans, ils se réfugièrent dans le Sahara et fondèrent, au dixième siècle, une ville au S.-W. de Ouargla. Actifs et intelligents, leur ville fut bientôt prospère. Mais ils s’étaient convertis à une secte dissidente, celle des Kharedjites, partisans des assassins d’Ali, le gendre du Prophète ; les Arabes orthodoxes prirent prétexte de leur hérésie pour les déposséder et les chasser une seconde fois. La ville fut détruite, et au treizième siècle ils vinrent s’établir dans la Chebka. Ici, à l’abri de la formidable ceinture de stérilité que leur fait le désert pierreux, ils ont bâti sept villes florissantes, dont cinq se trouvent sur les rives de l’oued Mzab.

Les vexations qu’ils ont si longtemps subies, et le mépris avec lequel les Arabes les traitent encore à l’heure actuelle, les ont rendus méfiants à l’égard des étrangers, quels qu’ils soient. Des cinq villes de l’oued Mzab, il n’y en a qu’une, Ghardaïa, où les étrangers puissent librement s’établir ; encore sont-ils cantonnés dans des quartiers distincts de ceux qu’habitent les Beni-Mzab. Dans les autres villes, aucun étranger — Arabe, Juif ou Européen — ne peut demeurer, ni seulement passer la nuit.... et quand nous arrivons à El Ateuf, à la nuit noire, nos guides nous font coucher à la belle étoile, dans le lit de l’oued.

Le lendemain matin, nous examinons à loisir le curieux spectacle qu’offrent la ville et l’oasis. De même que les autres villes mzabites, El Ateuf est étagé en amphithéâtre sur la rive rocheuse. Les maisons blanches, cubiques, sont dominées par deux minarets carrés, qui penchent d’un façon menaçante. L’agglomération est entourée d’un mur de défense.

Quant à l’oasis, elle est à peu prés continue sur une longueur d’environ vingt kilomètres. Elle commence à une lieue en aval d’El Ateuf et va jusqu’en amont de Ghardaïa. Mais elle n’a pourtant pas une grande superficie, et ne renferme en tout que cent-dix mille Palmiers. Les jardins forment deux étroites bandes qui bordent le lit de l’oued contre la base de l’escarpement. Leur produit ne suffit naturellement pas à faire vivre les cinquante mille habitants de l’oued. Ceux-ci sont d’ailleurs de piètres cultivateurs. L’état d’insécurité dans lequel ils ont vécu pendant des siècles a plutôt développé leurs aptitudes commerciales et financières ; ils s’expatrient en grand nombre pour aller faire le négoce et l’usure dans les villes de l’Algérie et de la Tunisie. Lorsqu’ils reviennent au pays avec un petit pécule, ils achètent des Palmiers et des Nègres. Officiellement la traite des esclaves est abolie, mais elle continue à être pratiquée en cachette, et ce sont presque uniquement des Noirs qui travaillent dans l’oasis.

Les jardins du Mzab diffèrent beaucoup de ceux que nous avons vus jusqu’ici. A Biskra, les cultures sont arrosées par l’eau courante que fournit la rivière. (Voir p. 206). Dans l’oued Rirh, on a foré des puits dans la nappe artésienne qui représente le cours souterrain de l’ancien fleuve (voir p. 228) ; l’eau est abondante, elle coule sans effort et il suffit de la distribuer aux Palmiers. Enfin, dans El Erg, et en particulier dans le Souf (voir p. 245), les Dattiers sont plantés au fond de larges entonnoirs où leurs racines s’étalent dans le sable humide. Mais dans le lit, maintenant ensablé, que l’oued Mzab s’est taillé à travers le hamâda, il n’y a pas une goutte d’eau vive ; la nappe souterraine est trop peu puissante pour jaillir ; et trop profonde pour qu’on puisse creuser le terrain jusqu’à elle afin de mettre les racines des Dattiers en relation directe avec l’humidité.

Les Mzabites font dans le sable des puits profonds de cinquante à quatre-vingts mètres. L’outre en cuir est attachée à une corde qui roule sur une poulie fixée à deux forts piliers en maçonnerie. Devant chaque puits, s’étend une piste rectiligne, dont la longueur est égale à la profondeur du puits. Un chameau, des mulets, des bourriquets ou des hommes sont attelés à la corde ; quand ils sont auprès de puits, le seau de cuir est descendu au fond ; ils marchent jusqu’au bout de la piste : l’outre est maintenant en haut, et un système ingénieux amène son renversement automatique. Et l’on recommence. L’eau s’écoule dans un bassin en plâtre, d’où des rigoles, également en plâtre, la conduisent aux Palmiers. Deux mille de ces puits sont nécessaires pour arroser les cultures. Tous les jours de l’année, du matin au soir, bêtes et gens font la même besogne uniforme. Quelle vie ! « Nul ne choisit sa destinée, » disent les Arabes ; « mektoub », « c’est écrit ».

De l’eau qu’on amène au pied des Palmiers, une partie seulement est absorbée par les racines ; le reste retourne à la nappe profonde d’où elle sera de nouveau ramenée à la surface. Par où s’alimente la nappe aquifère ? En hiver il y a généralement quelques pluies ; tous les quatre ou cinq ans, en moyenne, une averse survient et la rivière coule. Pendant quelques heures, l’oued Mzab contient de l’eau ! Phénomène exceptionnel, mais en prévision duquel les habitants ont pourtant établi des barrages entre les deux rives. De cette façon aucune goutte du précieux liquide ne quittera leur territoire : toute l’eau sera obligée de s’infiltrer dans le sable, où les outres iront la reprendre en temps opportun.

Mais ici, comme à Ouargla, la provision souterraine de liquide s’épuise peu à peu. Beaucoup de puits sont taris, et le plus souvent on a beau les approfondir, on ne réussit pas à les revivifier. Entre El Ateuf et Bou-Noura, notamment, des centaines de Palmiers ont déjà succombé.

Nous voici donc, marchant sur le sable de l’oued, d’El Ateuf à Ghardaïa. La vallée est bordée partout de deux hautes murailles rocheuses que le frottement séculaire des grains de sable a lissées comme si un glacier y avait passé. On a de la peine à se figurer qu’on est en plein Sahara ; celle gorge profondément encaissée rappellerait plutôt certains sites du Tyrol, s’il n’y avait pas les éternels Dattiers, énormes plumeaux à long manche, dont le vent secoue pitoyablement les palmes échevelées. Au Tyrol, aussi, de l’eau murmurerait dans la rivière ; ici, on n’entend que le grincement strident des poulies.

Nous séjournons à Ghardaïa pendant deux jours, consacrés à des promenades dans l’oasis et sur le hamâda. Nous licencions les chameliers qui nous ont accompagnés depuis Tougourt, et nous les remplaçons par des Châmba qui iront avec nous à Laghouat.

Mon compagnon, M. Lameere, va principalement dans le désert avec un entomologiste, M. Bayonne, le percepteur des postes de Ghardaïa. De mon côté, je rode dans l’oasis et dans l’oued Mzab.

Ghardaïa est une ville de trente-cinq mille habitants, où aboutissent les caravanes que les Mzabites envoient à Ouargla, en Tripolitaine, dans le Gourara et vers les régions du Sahara central. Il y a donc toujours d’innombrables chameaux autour de la ville, et, en toute saison, des centaines de tentes sont dressées dans l’oued. Voyons comment la flore a été modifiée par cette affluence de chameaux.

D’ici à Beni-Isguen, une autre ville très commerçante, située à une lieue en aval de Ghardaïa, le lit de l’oued est occupé par des sédiments argileux, légèrement salés, le terrain de prédilection du Guetaf (Atriplex Halimus) et des autres Salsolacées. Il est logique de supposer qu’anciennement ces végétaux abondaient ici. Pourtant on n’en voit pas un à l’heure actuelle : trop d’herbivores parcourent l’oued pour que des plantes aussi mal défendues aient été capables de se maintenir. Le sol porte exclusivement le Harmel (Peganum Harmala), une Zygophyllacée sur laquelle nous n’avons pas encore appelé l’attention, bien que nous l’ayons rencontrée dans le désert alluvial, au Sud de Biskra. Elle y vit par pieds isolés au milieu des autres plantes du reg ; mais ces individus étouffés par la végétation concurrente, restent toujours assez malingres. Ce sont les chameaux qui se chargent de les débarrasser de leurs compétiteurs : le Peganum Harmala est à peu près la seule plante des alluvions argileuses qui ne soit pas mangeable ; il bénéficie de l’aversion insurmontable que son odeur inspire aux animaux. Aucun Mammifère, pas même l’Ane ni le Mouton, ne broute une herbe aussi puante. Il en résulte que dans les pays argileux très fréquentés, les troupeaux détruisent les autres plantes, mais respectent de commun accord le Harmel. La sélection très active qu’opèrent les herbivores, tourne, comme on le voit, à leur propre désavantage autant qu’à celui des plantes fourragères. A partir du moment où le Harmel reste seul maître du terrain, il s’étale, il se prélasse, et forme de magnifiques touffes auxquelles pas une feuille ne manque, toutes couvertes de fleurs blanches.

On dirait vraiment que le lit de l’oued Mzab est un vaste champ de Harmel, soigneusement entretenu, où l’on ne tolère aucune « mauvaise herbe ». Les chameaux s’y promènent d’un air mélancolique, sans pouvoir donner un coup de dents. Si d’aventure quelque plante étrangère essaie de s’y installer, les chameaux s’empressent de l’extirper, comme si un esprit malfaisant condamnait les pauvres bêtes à sarcler sans relâche, à enlever tout ce qui risquerait de faire du tort au Harmel détesté.

Dans les crevasses des murailles rocheuses qui bordent l’oued, des Capparis spinosa ont pris racine. Le Caprier est, de tous les arbustes du désert, celui qui a les plus grands organes foliaires : ses feuilles arrondies ont un diamètre de 4 à 5 centimètres. Afin d’éviter la transpiration excessive, le Capparis met ses feuilles verticalement : dans cette position l’échauffement est moindre, et, surtout, la chlorovaporisation est diminuée. Les feuilles sont alternes, avec une divergence de 2/5. Pour amener les limbes dans la situation verticale, les pétioles sont obligés de se courber et de se tordre. Comme les rameaux décombants ont les directions les plus variées, les feuilles ne peuvent pas toutes effectuer leur redressement de la même façon. La feuille est laissée à son initiative personnelle, et l’observation montre que dans chaque cas particulier le mouvement s’exécute par la voie la plus courte, — en d’autres termes, avec un minimum d’efforts. Dans les portions dressées des rameaux, c’est uniquement par les mouvements du pétiole que la feuille s’oriente vis-à-vis de la lumière ; dans les parties horizontales et obliques, l’axe lui-même se tord, et le rameau devient dorsiventral avec des feuilles qui ont presque l’air d’être distiques[7].

Avec M. le capitaine Cauvet, commandant du poste de Ghardaïa, nous faisons une intéressante promenade dans la Pépinière de la garnison. Le commandant, grand amateur de plantes, essaie de cultiver des espèces très variées, mais rares sont celles qui réussissent à croître malgré le climat. Il nous raconte ses déboires : « Les ardeurs de l’été, les gelées de l’hiver, la sécheresse de l’air en toute saison, la salure de l’eau, enfin, malgré les multiples puits, le manque perpétuel de liquide : à un pareil ensemble de conditions désastreuses, bien peu de plantes sont capables de résister. — Tenez, nous dit notre guide, regardez ces Figuiers de Barbarie ; ce sont pourtant des plantes habituées à vivre dans le désert. Ils ne venaient pas mal et avaient atteint une hauteur de plus d’un mètre. Par malheur, le puits qui arrose cette partie du jardin est à sec depuis quelques semaines ; voyez maintenant l’effet de la sécheresse : les raquettes de l’Opuntia sont vides, flasques, ratatinées. — Nous avions un arbre, un seul, un Eucalyptus : l’hiver dernier, une tempête l’a brisé. — En somme, les plantes de la Pépinière coûtent beaucoup plus cher que si dès l’origine on les avait fabriquées en métal ».

De nouveau en route à travers la Chebka. Depuis que nous avons quitté Ghardaïa, le pays a une autre allure que sur l’immense plateau, à ondulations peu sensibles, qui règne entre Ouargla et le Mzab. D’ici à Settafa, le plateau a été fortement raviné par les eaux courantes, — à l’époque où il y avait de l’eau dans le Sahara. Les anciens oued, très rapprochés les uns des autres, sont dépourvus de berges distinctes ; leurs rives sont doucement inclinées depuis le fond jusqu’au sommet des gour, dont les moins démantelés sont encore couronnés par une large table plate, indiquant le niveau initial de la contrée. (Voir phot. 18). Nous passons obliquement d’une rivière tarie à l’autre, par les cols qui séparent les gour.

Les roches ne contiennent guère de quartz ; c’est à peine si l’on rencontre un peu de sable dans le lit des oued les plus profonds, par exemple à Ourhirlou, où nous passons la première nuit. Les éclats de pierre gardent donc leurs angles coupants, sans aucune trace de l’usure caractéristique que détermine le choc des grains quartzeux. La désagrégation de la pierre laisse sur le sol une matière argileuse, non mélangée de sable. Rien d’étonnant à ce que l’aspect de la flore soit également changé. Les Graminacées, sabulicoles, ont disparu ; et si nous trouvons encore quelques-unes des plantes que nous avons notées précédemment (Deverra chlorantha, Anabasis articulata, Gymnocarpon fruticosum, Marrubium deserti, Artemisia Herba-alba), plusieurs espèces nouvelles, toutes frutescentes, viennent s’y ajouter : l’Ononis angustissima, un arbrisseau glutineux, presque aphylle, à fleurs jaunes ; — le Linaria fruticosa, spinescent, avec de toutes petites feuilles rhomboïdales ; — l’Antirhinum ramosissimum, dont les feuilles sont réduites à presque rien ; — le Haloxylon articulatum, une Salsolacée aphylle, à rameaux très grêles et cassants, gris, bruns, cendrés ou rougeâtres, mais jamais verts. C’est cette dernière plante, le Remts des Arabes, qui domine.

Pendant les premières heures de marche, quand nous sommes encore près de Ghardaïa, ces diverses espèces sont reléguées loin du chemin, au fond des oued, où elles forment un léger duvet d’une teinte indéfinissable. Le long de la route, il n’y a absolument pas autre chose que le Peganum Harmala. Grâce à la structure argileuse du sol, et avec la complicité des chameaux, le Harmel a supplanté toutes les autres espèces. Mais plus loin de la ville, la lutte est moins âpre et on voit apparaître timidement le Haloxylon, le Linaria, etc.

Deux jours après avoir quitté Ghardaïa, nous sommes à Berrîan, une ville mzabite, sur l’oued Soudan. Le fils du caïd nous promène à travers l’oasis, qui est la plus riche et la plus variée de toutes celles que nous avons vues dans le Sahara. Outre des Abricotiers, des Vignes, des Figuiers, des Grenadiers, elle contient environ trente mille Palmiers, et est arrosée par quatre cents puits, qui ont une quarantaine de mètres de profondeur. Elle a, de plus, l’avantage d’être irriguée par l’oued, d’une façon intermittente, il est vrai. « L’oued Soudan, nous dit notre guide, — et il semblait caresser les mots avant de les prononcer, — l’oued Soudan n’est pas un de ces misérables oued qui ne contiennent de l’eau que de loin en loin : le nôtre coule chaque hiver ». Était-il fier de vanter la prodigalité de son oued ! Pour ne pas lui faire de la peine, nous nous sommes gardés de lui dire qu’il existe au monde, des pays, encore plus favorisés que Berrîan, où les rivières coulent même en été.

Des barrages empêchent que l’eau n’aille se perdre au-delà de l’oasis ; elle s’amasse dans de vastes réservoirs d’où elle est conduite à travers les plantations. Quand nous passons à Berrîan (le 28 mai) les bassins sont déjà vides, et les poulies des puits grincent toutes.

Le fils du caïd ne nous fait pas grâce du moindre coin de l’oasis ; il faut tout voir, tout admirer. « N’est-il pas vrai, dit-il, que c’est tout à fait une forêt ? » Çà, une forêt ! ces colonnes écailleuses, toutes semblables, surmontées de longues palmes régulières ; ces carrés d’ognons ou de carottes auxquels on mesure rigoureusement chaque jour la ration de liquide ; ces champs hérissés de chaumes d’orge, qui, n’étant plus irrigués, ne nourrissent même plus une mauvaise herbe. Notre cicerone n’a jamais vu de forêt ; sinon comment oserait-il désigner du même terme, les plantations de Dattiers où l’on cherche en vain de l’ombre, et la forêt équatoriale, si touffue que le sentier est un tunnel creusé en pleine verdure, où jamais un rayon de soleil ne filtre jusqu’aux herbes du sous-bois pour sécher les perles liquides qui brillent sur toutes les feuilles, où l’on se sent cuire à l’étouffée, tandis qu’ici nous regardons de temps en temps nos mains pour nous assurer que la peau n’est pas encore grillée.

Un spectacle inattendu, une de ces rencontres qui font époque dans un voyage. Pour la première fois depuis deux mois, nous voyons aujourd’hui un arbre dans le désert, — non pas un plumeau en zinc, comme l’est un Dattier, — mais un arbre avec un tronc, des branches et des feuilles, — en un mot, un arbre.

Nous étions partis ce matin de Berrîan, par un vent du Nord terriblement froid, quoique le thermomètre marquât 15°. Brusquement, après avoir contourné un gara, nous apercevons un large fond, tout couvert de Chih (Artemisia Herba-alba) au milieu duquel se dresse l’arbre. Nous le reconnaissons sans peine à la description qu’en font les voyageurs. C’est le Betoum (Pistacia atlantica) ; son tronc n’a que trois mètres de hauteur et est couronné par une cime arrondie. Les yeux fixés sur l’arbre, d’instinct, nous poussons de ce côté nos montures ; puis nous descendons de mulet pour le voir de tout près. Nous tournons autour du tronc, nous le caressons. C’est pour nous une grande joie de nous mettre sous l’arbre, et d’avoir de nouveau à lever la tête pour examiner des feuilles, nous qui étions restés si longtemps sans voir autre chose que des herbes et des broussailles basses. La face inférieure de la cime est tout à fait plate : on voit exactement jusqu’où les chameaux peuvent tendre le cou pour brouter les feuilles. Celles-ci sont pennées, luisantes, d’un vert foncé.

Sur les rochers de Settafa, nous récoltons les premiers lichens que nous ayons vus depuis Biskra. L’absence de végétaux lithophytes[8] s’explique sans peine dans un pays où la pluie est un phénomène exceptionnel, et où l’insolation fait monter la température superficielle des rochers à 70° ou 80°. On s’étonne un peu, au premier abord, de l’absence de lichens terrestres et épiphytes. Mais nous avons fait déjà remarquer la rareté des Champignons ; quant aux Algues aériennes, elles manquent totalement : même sur les confins du Sahara, dans les oasis de Biskra, de Laghouat, de Messaad et de Bou-Saada, il n’y a pas sur les Palmiers la moindre Protococcacée. Les lichens ne peuvent donc se multiplier que par des sorédies : les spores ne sont pas aptes à refaire un lichen, puisqu’elles ne trouveront pas la compagne verte indispensable.

Les vallées creusées dans le plateau rocheux deviennent moins profondes et plus larges. Nous sommes à la limite de la Chebka et de la région des daya. Deci delà, dans les fonds les plus étendus, de l’argile a été amenée par les eaux ; la flore y présente un caractère spécial, dû surtout à la présence de Betoum, de Jujubiers (Zizyphus Lotus), de Zilla macroptera, et de Papilionacées aphylles, à fleurs jaunes : Coronilla juncea var. Pomeli et Retama sphaerocarpa.

A partir du chott Melrhir où nous étions au-dessous du niveau de la mer, nous avons monté sans discontinuer, et nous nous trouvons à présent à l’altitude de 700 mètres. La pluie qui tombe sur le plateau rocheux, complètement imperméable, ruisselle à la surface et va se collecter dans des dépressions à peine indiquées, où elle dépose ses sédiments fins. On donne à ces cuvettes argileuses le nom de daya. Dans le paysage, en apparence plat, les daya ne se marquent que par les bouquets de Betoum.

Nous traversons la région des daya pendant trois jours, de Settafa à Laghouat. D’ordinaire les daya sont verdoyants en cette saison : les pluies d’hiver ont fortement mouillé l’argile, et les chameaux y trouvent une herbe abondante. Mais les deux derniers hivers n’ont donné que des précipitations atmosphériques insuffisantes. Au caravansérail de Tilremt, on se plaint amèrement de la sécheresse : « Voilà deux hivers de suite que nous labourons le daya et que nous semons de l’orge. Puis, il ne pleut jamais, et rien ne lève ».

Le daya de Tilremt est l’un des plus étendus de toute la région. D’après le Guide Joanne (Algérie et Tunisie, éd. de 1896, p. 86) il a « une superficie de 103 hectares et contient environ 2,400 betoums et une grande quantité de jujubiers sauvages qui protègent la crue des betoums quand ils sont jeunes... » Cela a pu être vrai jadis, mais nous avons cherché en vain de jeunes Betoum. Ici, comme dans tous les autres daya, il n’y a, à l’heure actuelle, que des arbres adultes, pouvant absorber par leurs longues racines l’eau qui reste encore dans la profondeur de la nappe d’argile. Quant aux jeunes plantes, dont les organes souterrains ne parviennent pas jusqu’à l’argile humide, elles sont impitoyablement sacrifiées par la sécheresse. Si, comme tout le fait supposer, l’aridité du Sahara va toujours en augmentant, nous assistons ici à la destruction locale d’un arbre sous la seule influence du milieu naturel. Certes, nous connaissons pas mal de flores qui ont été décimées (p. ex. à Ste-Hélène et à la Nouvelle-Zélande), mais c’est l’homme qui est le coupable. Au contraire, l’extinction du Pistacia atlantica présente le caractère, tout à fait exceptionnel, d’être uniquement l’effet du climat.

Nous avions le fol espoir d’herboriser dans le daya. Au lieu de la prairie que tous les voyageurs décrivent, nous trouvons sous les Betoum et les Jujubiers, la terre dure et sèche comme une aire de grange. Les Asteriscus pygmaeus (voir p. 215), tous également vieux et racornis, témoignent des pluies passées ; mais aucun de ces exemplaires n’a vécu l’hiver dernier. La seule plante herbacée est le Francoeria crispa, une petite Compositacée à capitules jaunes, couverte d’un feutrage de poils cendrés. Sur le tronc des Betoum, une gomme-résine, le mastic, forme de longues coulées blanchâtres. On dirait que l’arbre pleure la fin prochaine de sa race..., mais ses larmes se figent aussitôt dans l’aridité de l’air.

Le cinquième jour de marche depuis Ghardaïa : toujours le pays plat, avec un duvet grisâtre, à peine perceptible. Voici la liste complète des espèces que nous cueillons en une heure.

Aristida obtusa ♃.

Stipa gigantea ♃.

*Haloxylon articulatum ♄.

Noaea spinosissima ♄.

*Anabasis articulata ♄.

Peganum Harmala ♃.

Asteriscus pygmaeus ☉.

*Artemisia Herba-alba ♄.

Les trois plantes marquées d’une astérisque sont les plus répandues.

Toutes sont presque mortes de soif. De la Rose de Jéricho, il n’y a que des échantillons des années précédentes.

Nos chameaux n’ont plus rien mangé depuis cinq jours. La bosse leur a fondu sur le dos. Quand nous passons dans un daya, ils se jettent sur les Jujubiers, et sans plus se soucier de l’armure d’épines qui défend les rameaux, ils broutent, broutent avec frénésie. Les malheureuses bêtes ont les lèvres en sang, mais elles continuent à manger.

Devant nous s’étale un fond limoneux tout garni de fleurs jaunes-orangées. C’est l’Anvillaea radiata, une Compositacée frutescente à poils blanchâtres, dont les capitules sont insérés dans les bifurcations des branches. Enfin ! les chameaux vont pouvoir manger ! Abdallah secoue la tête. « Cette plante-ci et le Harmel, dit-il, c’est kif kif pour les chameaux ». Effectivement, les animaux flairent la plante, font la grimace, et, dégoûtés, relèvent leur long cou. Nous goûtons les feuilles de l’Anvillaea : elles sont âcres et amères. Cette large dépression, qui ressemblait à une prairie, fournit à nos bêtes, en fin de compte, des Jujubiers et quelques rares Lygeum Spartum, une Graminacée dont les feuilles jonciformes, piquantes, fibreuses, tenaces, sont employées à faire des sparteries, mais ne constituent qu’un fort maigre régal pour des animaux harcelés par la faim.

Nous sommes témoins, aujourd’hui, de curieux phénomènes météorologiques. Pendant la matinée, l’air est d’un calme absolu. Le mirage fait apparaître partout des flaques dans lesquels se mirent les têtes rondes des Betoum. Puis des trombes de poussière jaune se mettent à parcourir le désert. Elles reposent sur le sol par une base assez large ; plus haut elles se rétrécissent, pour s’élargir finalement en forme d’entonnoir très évasé. Nous nous étonnons, au début, de la lenteur avec laquelle elles se déplacent. Simple effet de l’éloignement du phénomène et de la platitude infinie du désert : nous ne nous rendons compte, ni de la distance des trombes, ni du trajet qu’elles effectuent. Une de ces colonnes de poussière passe à travers la caravane : la vitesse est si grande, et le tourbillonnement si intense, que nous pouvons à grand’peine garder notre équilibre sur les mulets.

Dans l’après-midi, le ciel se couvre de nuages. Ce n’est d’abord qu’une multitude de points blancs, tout juste perceptibles, immobiles dans l’azur. Chaque point grandit d’une façon régulière. A présent, ce sont autant de flocons, uniformément distribués dans le ciel. Leur base est plane, comme s’ils flottaient sur de l’air horizontal et calme ; les condensations successives de vapeurs se font uniquement sur les bords et sur la face supérieure mamelonnée. Les taches blanches s’étalent ; elles joignent leurs bords ; elles forment un voile continu qui devient de plus en plus opaque. Tout à coup le nimbus se résout en pluie : le ciel est strié de longues zébrures verticales qui descendent du nuage. Oh bonheur ! Les Haloxylon, les Anabasis, les Artemisia, réduits à de lamentables brindilles grises, pourront enfin reverdir ; les plantes vont être récompensées de l’obstination qu’elles ont mise à ne pas mourir de soif ; une seule forte pluie suffira pour rendre la vie aux daya agonisants. Hélas ! l’averse tant désirée ne tombe pas. Cette pluie que nous voyons rayer le ciel n’atteint pas le sol : les gouttes s’évaporent dans l’air trop chaud qu’elles ont à traverser.

Quel pays de déceptions ! Quand de l’herbe s’offre aux chameaux, elle n’est pas mangeable. Le lac où se reflète l’horizon n’est qu’un fantôme, un caprice du soleil ; dernier désappointement, la pluie, pourtant réelle, n’arrose que l’air.

Une dernière journée de pèlerinage avant Laghouat. Ce matin nous avons quitté le caravansérail de Nili, où il n’y a d’autre liquide que l’eau de ruissellement, captée au moyen de barrages et accumulée dans de grands réservoirs.

Quand le jour se lève, nous apercevons à l’horizon les cimes du djebel Amour et des montagnes des Ouled Naïl, ramifications du Grand Atlas. La vue des montagnes nous rend courage. D’ailleurs le pays n’a plus un aspect aussi déshérité que les jours précédents. L’Alfa (Stipa tenacissima) et le Lygeum Spartum commencent à s’ajouter au Chih (Artemisia Herba-alba), au Remts (Haloxylon articulatum) et à l’Anabasis articulata. Les deux Graminacées se ressemblent beaucoup avec leurs feuilles glauques et raides. Plus tard se montrent encore l’Artemisia campestris, le Linaria fruticosa, le Teucrium Polium et le Marrubium deserti.

Près de Laghouat, la flore change une dernière fois : le pays est sablonneux ; de plus, la végétation est en conflit avec les nombreuses caravanes qui viennent à Laghouat. Il n’y a ici que des plantes protégées d’une façon quelconque contre les herbivores. L’Echinops spinosus et l’Acanthyllis tragacanthoides possèdent des épines. L’Echinops a des piquants à tous les segments foliaires, et la tête de capitules est elle-même garnie de très fortes épines blessantes. L’Acanthyllis est un arbrisseau de la famille des Papilionacées ; les rachis s’indurent après la chute des folioles, et constituent sur les anciens rameaux une effrayante armure d’épines blanches, à l’abri desquelles les bourgeons axillaires se développent en toute sécurité. Mais ni l’une ni l’autre de ces deux plantes ne peut repousser l’assaut de bêtes exaspérées par le jeûne. Aussi ne subsiste-t-il finalement que les plantes protégées par des matières chimiques : Thymelaea microphylla, Peganum Harmala, Euphorbia Guyoniana, Citrullus Colocynthis, Artemisia campestris, A. Herba-alba.

Notes in this chapter

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