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Un nid dans les ruines

TABLE (continued 3)

Reading edition

« Bref le général n’est pas mort. Il vient d’aller se coucher ; je vous écris avant d’en faire autant. Il est minuit. On s’est mis à table à neuf heures du soir. Il a fallu tuer, plumer les poulets. Seigneur qu’ils étaient durs ! Mais il ne fallait pas songer à sortir du château pour aucune provision. Et puis ma tante a fait une toilette !… Nous avons dû ouvrir des malles fermées depuis dix ans. Cela nous a pris trois heures. Je n’avais jamais vu ma tante en robe décolletée. Je ne trouve pas que cette forme lui aille bien. Moi, naturellement, j’étais en robe montante : je n’avais pas le choix. D’ailleurs le général n’avait d’yeux que pour sa chère comtesse, comme il l’appelait. Au dessert ils se donnaient leurs petits noms :

« — Vous souvenez-vous, Bertha ?

« — Oui, mon pauvre Christian, je me souviens.

« — Et vous n’avez pas voulu de moi !

« — Je n’ai voulu de personne. Je l’avais promis à vous et à quelques autres. Vous, du moins, me retrouvez fidèle à ma promesse. Tandis que l’oublieux Christian s’est marié deux fois !…

« — Cela ne compte pas, chère amie. Le veuvage efface tout !

« Après le café et les liqueurs — le général aime fort les liqueurs — la dame de compagnie de ma tante s’est mise au piano et j’ai valsé. Au couvent nous valsions entre jeunes filles. Mais comme c’est plus amusant de valser avec un homme ! Ce n’est pas avec le général que je tournais dans le grand salon, naturellement. C’est avec un officier qui l’accompagne. La tante Bertha et son ancien admirateur ne nous quittaient pas des yeux. Ils semblaient fort intéressés, et toujours j’entendais les mêmes phrases :

« — Vous souvenez-vous, Bertha ?

« — Oui, mon pauvre Christian ; je me souviens !

« Allons ! ma chère maman, il faut que je vous dise bonsoir. Je ne me suis jamais couchée si tard ; mais je n’ai pas sommeil. Je suis contente : il paraît que je valse à ravir. »

Ainsi, Rupert de Flatmark avait rencontré ma fille. L’aventure était drôle et, ce qui la rendait plus piquante, c’est qu’ils semblaient ne s’être pas reconnus. Peut-être qu’ils en étaient restés sur cette simple valse ; peut-être que, durant la nuit, la neige avait fondu, laissant le général et son officier se remettre en route au point du jour. Peut-être que Rupert et Élisabeth, moins heureux que « Bertha » et « Christian », n’avaient pas su renouer la chaîne du passé. Dans tous les cas, je trouvais que ma fille faisait bien la dégoûtée envers les jeunes gens. Pas un mot d’admiration, ou du moins d’appréciation, à l’adresse de celui pour qui la belle et opulente Mina Kardaun se mourait d’amour… Ah ! comme nous oublions parfois, nous autres mères, ce que peut cacher le silence d’une petite fille !

J’attendais la lettre suivante, comme une bonne lectrice de roman-feuilleton guette l’arrivée de son journal. Je ne fus pas désappointée : le feuilleton marchait bien :

« Chère maman, attendez-vous à tomber de surprise : le général n’est pas parti et son aide de camp… Mais suivons l’ordre des faits, pour parler comme mon professeur d’histoire.

« Ce matin, réveillée de bonne heure, je cours à ma fenêtre sitôt qu’il fait jour. Dégel complet ; ils sont loin, sans doute. Hier nous nous étions fait nos adieux, pour le cas où le départ serait possible ; or les chemins étaient si bons qu’une chanoinesse aurait pu se mettre en route. Je souhaite bonne chance à « Christian » et à son compagnon, et je veux me rendormir. Pas moyen ! Alors je me lève pour tout de bon ; je me mets à ma toilette. Je me coiffe, tout en marchant dans ma chambre, ce qui est mon habitude, regardant mes fleurs, disant bonjour à mon oiseau, examinant si les persiennes de ma tante sont ouvertes. Rien d’ouvert chez la comtesse Bertha, mais, à l’étage au-dessus, bien au large, une fenêtre, et, à cette fenêtre, un officier qui lorgne… les terrassements du fort, j’aime à le croire, avec sa jumelle. Ces messieurs n’étaient pas partis !…

« On se retrouve une heure plus tard au café au lait du matin : vous savez que c’est un repas véritable à Obersee. Ma tante questionne, étonnamment coquette :

« — Ainsi donc, mon ami, vous n’avez pu vous éloigner si vite ? J’y comptais bien un peu. Vous souvient-il de ces huit jours d’arrêts qui vous furent donnés un certain jour, parce que, au moment de la parade, vous causiez avec moi quand on commanda le défilé ?

« — Hélas, ma chère Bertha, c’est moi qui punis les autres, maintenant. Être puni valait mieux — quand c’était à cause de vous. Mais, comme vous voyez, je suis toujours aussi faible. Ajoutez que j’avais un lit comme on n’en trouve plus qu’en province. Bref, j’ai dormi la grasse matinée. Ce jeune homme que vous voyez là aurait dû m’éveiller. A quoi sont bons les officiers d’ordonnance ? Monsieur, je nous inflige vingt-quatre heures d’arrêts sous le toit de madame la comtesse. D’ailleurs nous avons des rapports à rédiger sur le nouveau fort. Nous travaillerons ici.

« Entre nous, ma chère maman, ils n’ont guère travaillé. Le général a joué aux cartes avec ma tante ; je crois même qu’ils ont un peu dormi, chacun dans leur fauteuil. La jeunesse, y compris la dame de compagnie, a causé sous la véranda chauffée par un beau soleil et très fleurie. Nous arrivons à la surprise. Tout à coup l’officier du général me dit, je ne sais plus à propos de quoi… ah ! si, à propos d’un rayon qui faisait un joli effet sur ma tête, paraît-il :

« — Je ne connais qu’une femme dont la chevelure puisse être comparée à la vôtre : c’est la baronne de Tiesendorf.

« — Vous la connaissez ?

« — Beaucoup. Elle voudrait me faire faire une bêtise… (Pardon ! maman, je cite.)

« Naturellement, l’indignation s’empare de moi ; je sens que mes yeux lancent des éclairs et que je deviens rouge comme une tomate :

« — Monsieur ! La baronne de Tiesendorf est incapable de vous mal conseiller ; je suis sa fille !

« Jamais vous n’avez vu un coup de théâtre pareil, ni un jeune homme si effaré. Il me regardait, ne sachant que dire ; et il me regardait encore. Il semblait ému, intimidé. On aurait cru que c’était moi l’officier et lui la demoiselle. Enfin il me demande :

« — Est-ce que vous apprivoisez toujours les tourterelles ?

« Alors il se fait dans mon souvenir comme une lueur, et je m’écrie :

« — Oh ! vous êtes Rupert de Flatmark !

« Oui, maman, c’est lui ! Que dites-vous de mon histoire ? C’est moi qui me suis remise le plus vite. J’ai dit :

« — Comme c’est heureux que vous n’ayez pas réveillé le général ce matin ! Vous seriez parti sans savoir mon nom. Vous n’êtes pas curieux !

« Il m’a répondu tout de suite, sans chercher :

« — Mais si, mademoiselle ; c’est précisément parce que j’étais curieux que je n’ai pas réveillé le général.

« Nous avons couru conter à ma tante notre histoire, dont elle a paru médusée. Pourtant c’est au fond très simple. Et, cette fois, nous nous sommes dit adieu pour tout de bon, les uns et les autres, après une journée qui a passé vite. Bonsoir, maman. Je vous entends dire : que cette enfant est bavarde ! — N’ayez pas peur. Ma prochaine lettre aura moins de feuillets. Demain, le château sera rentré dans son calme. Une fois encore la vie aura séparé « Bertha » et « Christian ».

Je ne voudrais pas abuser des emprunts à la correspondance d’Élisabeth. Je citerai seulement les premières pages d’une des lettres qui suivirent, pour m’éviter un travail de narration.

« Ma chère maman, où allons-nous ? Si la tante n’avait que cinquante ans au lieu de soixante-dix, je croirais que le deuxième veuvage de « Christian » ne sera pas éternel. Savez-vous ce qu’elle vient de lui écrire ? Que le château d’Obersee se trouvant sur sa route quand il retournera chez lui, son inspection finie, elle réclame une visite un peu plus longue. La bonne tante, qui commence à ne plus me traiter tout à fait en petite fille, m’a consultée, car elle prétendait hésiter beaucoup. Naturellement j’ai approuvé l’idée, n’ayant pas et ne pouvant pas avoir d’objections. Reste à savoir si le vieux guerrier acceptera. Ma tante croit que oui. J’aurais voulu voir sa lettre — qu’elle ne m’a pas dictée, contrairement à son habitude. Mais je n’ai rien vu. Ce mystère, joint à l’agitation mal dissimulée de la chanoinesse, m’amuse beaucoup. Si le général refuse, me voilà condamnée au rôle de consolatrice. Comptez que je ferai mon devoir, chère maman. »

Suivait une liste de commissions qui me faisaient voir que ma fille espérait n’en être pas réduite à cette extrémité fâcheuse. Elle voulait des gants, des fleurs, des rubans, voire même des souliers de satin, ce qui me prouva qu’il y avait des valses à l’horizon. Comme je faisais mes emplettes, Mina Kardaun entra dans le magasin.

— Quoi ! s’écria-t-elle. Du rose pour vous qui ne portez jamais que des couleurs foncées ! Comme vous avez raison de vous habiller d’une façon plus jeune !

— Vous oubliez que j’ai une fille, répliquai-je, tout en surveillant le commis qui emballait mes achats.

— Comment ! ces merveilles vont à Obersee ! Je ne croyais pas qu’on y donnât des bals.

Elle me gênait fort avec ses questions. Mais c’eût été bien pis si elle avait su que Rupert de Flatmark était allé au château, qu’on l’y attendait encore. Aussi, bien que le cher garçon ne fît rien de criminel en suivant son chef dans la maison la plus austère de l’Allemagne, je fus aussi mystérieuse que la chanoinesse l’était avec ma fille, et je changeai de conversation.

Je sus bientôt que mon envoi n’avait pas été inutile. « Christian » était venu, et les souliers de satin étaient un peu trop larges. Tel fut le résumé de la lettre suivante, où ma fille se montrait rien moins que bavarde, elle qui écrivait des volumes précédemment ! Je la devinai fatiguée des honneurs qu’elle aidait sa tante à faire, et je sus bon gré à celle-ci d’avoir laissé partir au bout de trois jours le vieux guerrier, sans parler du jeune, que je me réjouissais de questionner sur Élisabeth, car c’était un bon juge.

A ma grande surprise, Flatmark ne vint pas me voir au débotté. Comme j’allais le rappeler à son devoir, ce fut moi-même qui fus mandée par la tante Bertha. Son billet, de quelques lignes, me demandait de venir toute affaire cessante. Heureusement qu’elle ajoutait : « Rien de fâcheux. » Sans cela j’eusse été inquiète.

Ce départ précipité me gênait un peu. Sans parler d’autres dérangements, il m’empêchait et, par la même occasion, il empêchait Mina Kardaun d’assister le lendemain à l’un des derniers bals de la saison prête à finir : nous touchions au carême. Néanmoins je n’hésitai pas. Je me devais avant tout à la seule parente que Dieu m’eût laissée, que ses bontés pour ma fille me rendaient plus chère encore. J’expédiai un billet à la pauvre « Fornarina », me doutant bien qu’elle s’arracherait les cheveux à l’idée que le beau Rupert était de retour, et qu’elle ne le verrait pas le lendemain. Puis, sans attendre la réponse, dont je devinais le désespoir, je me mis en route par le premier train. En quelques heures j’étais à la station où je devais quitter la voie ferrée.

Là, une première surprise m’attendait. Au lieu d’apercevoir, comme à l’ordinaire, ma bien-aimée fille et la dame de compagnie venues à ma rencontre, je découvris la tante elle-même qui me guettait à la descente du wagon. Je fus saisie de terreur : elle me rassura d’un signe, avant même que nous fussions à portée de la voix. D’ailleurs il n’y avait qu’à la regarder. Elle rayonnait de satisfaction et semblait rajeunie de dix ans.

— Élisabeth n’est pas malade ? lui demandai-je aussitôt que nous nous fûmes jointes.

— Malade ? Ah ! non, certes, elle n’est pas malade, répondit la chanoinesse d’un air fin. Mais j’ai voulu vous parler sans être dérangée. Nous avons une heure de voiture en tête à tête. C’est plus qu’il n’en faut pour ce que j’ai à vous dire.

Connaissant l’originalité de ma tante, je pouvais m’attendre à tout. Cependant je dois avouer que je la crus folle aux premiers mots qui sortirent de sa bouche :

— Ma nièce, embrassez-moi et réjouissez-vous. J’ai marié votre fille !

Je regardai ma vieille parente sans savoir que lui répondre, assez inquiète au fond. Elle se hâta de me rassurer sur l’état d’avancement des choses :

— Vous sentez bien que c’est une façon de parler. On ne se marie pas comme ça. Mais enfin, l’oiseau est pris. Je me flatte que j’ai fortement aidé à le mettre en cage. Ah ! c’est un bel oiseau, et vous allez être fière. Oui, ma nièce : comtesse de Flatmark, voilà ce que sera votre fille ! Qu’en dites-vous ? La comtesse Bertha fut jadis employée à des négociations d’hymens princiers. Vertu de moi ! je n’ai jamais rien fait de plus fort. Nunc dimittis.

— Mais, ma tante, Élisabeth n’est encore qu’une petite fille et…

— Une petite fille ! Voilà bien les mères ! Quel âge aura-t-elle en mai prochain ? Dix-huit années, pas une de moins. Il est vrai qu’elle n’a pas pour deux sous de coquetterie. Si je n’avais eu l’œil ouvert, ce petit imbécile de Flatmark retournait à la Cour avec toutes ses plumes. Et il paraît qu’il est fort en passe d’être plumé par une horrible bourgeoise horriblement riche : le général me l’a dit. Non, mademoiselle ! Flatmark n’est pas pour votre vilain nez… Maintenant, il faut que vous sachiez, comment nous avons mené les choses. Ne voulez-vous pas m’entendre ? Vertu de moi ! je m’attendais à vous voir plus d’enthousiasme.

— Je vous écoute, soupirai-je.

— Vous avez su, par votre fille, l’arrivée fortuite du général et de son aide de camp à Obersee. Du premier coup le jeune homme fut pris : je m’en aperçus tout de suite. Mais un hussard se prend vite et se déprend de même. Cependant, quand les voyageurs partirent, le deuxième jour, ce brave garçon me paraissait en avoir dans l’aile, sérieusement. Que faire ? L’achever, parbleu ! Je réfléchis, je fais parler Élisabeth et j’écris au général — un ami sûr — en lui exposant mon plan de campagne. Il entre dans mon jeu et me promet un retour offensif sur Obersee, avec toute sa cavalerie, c’est-à-dire avec notre cavalier. Alors, pendant trois jours, je les ai tenus au régime, sous la surveillance de ma dame de compagnie, qui avait mes instructions. C’est vous dire qu’elle surveillait… sans hostilité. Bref, le troisième jour, Flatmark était à point. Il me priait de vous fléchir, prétendant qu’il a peur de vous. Lui écrirai-je qu’il est refusé ?

— Ne lui écrivez rien, ma tante ; nous avons beaucoup à dire. Il faudrait savoir, d’abord, si ma fille partage votre enthousiasme. Permettez-moi de vous apprendre qu’elle faisait à peine mention de Rupert dans ses lettres. Elle ne parlait que du général.

— Conclusion : c’est du général qu’elle est amoureuse. Eh bien, ma petite, vous le lui demanderez, Sainte Vierge ! Elles sont perspicaces, les mères d’aujourd’hui !

— Peut-être que non, ma tante. Mais du moins elles sont positives. Rupert de Flatmark n’est pas bien riche. Et vous savez ce que possède ma fille.

— Votre fille héritera de moi un jour.

Je savais que l’héritage de ma tante consiste en un château : Obersee, dont le domaine est réduit à une vue splendide et à une cascade fameuse. Mais je gardai ces considérations pour moi. D’ailleurs, la chanoinesse ne m’écoutait déjà plus ; elle fulminait contre mon avarice et mon ingratitude :

— Je m’attendais à autre chose, ma nièce, en vous apprenant que, grâce à moi, Élisabeth peut entrer dans la première famille du royaume sous le rapport de l’ancienneté. Si jamais on m’avait dit que j’entendrais un jour discuter l’alliance des Flatmark, sous prétexte qu’ils n’ont pas gagné des millions dans la meunerie !… Croyez-vous que j’ignore votre beau dévouement à Kardaun ?

Tout en m’efforçant de calmer la bonne tante, j’admirais malgré moi le côté comique de la situation. Pour faire aboutir le mariage de Rupert avec Mina, j’avais fait agir le Roi lui-même ; j’avais bouleversé ma vie, engagé une auxiliaire, acheté des toilettes ; j’avais repris le chemin de la Cour, oublié depuis tant d’années ; j’étais rentrée dans le monde que je ne connaissais plus… Et, pendant ce temps-là, sans m’en prévenir, la tante Bertha manœuvrait de son côté pour marier ce même Rupert… à ma propre fille ! Bien plus, elle prétendait y avoir réussi !

Quant à ce dernier point, toutefois, connaissant l’imagination de ma vieille parente, je n’acceptais ses affirmations que sous bénéfice d’inventaire. Il n’y avait plus d’ailleurs qu’à attendre quelques minutes : nous arrivions. Je me doutais qu’Élisabeth, au premier mot dit par moi, allait éclater de rire. L’idée que cette enfant pouvait songer au mariage, pouvait songer à l’amour !…

Une enfant, cette jolie créature aux formes déjà pleines, au sourire lumineux, qui vint à moi toute changée, toute nouvelle, toute inconnue, avec un regard si pur, mais si profond, où je lus comme dans un livre la réponse qu’elle allait me faire !… Ah ! non ! ce n’était plus une enfant !

Quand elle eut achevé sa confession :

— Pourquoi ne m’as-tu pas écrit, toi qui me confies tout, quand tu as senti que tu allais aimer cet homme ?

— Parce que, ma mère chérie, je n’ai jamais senti que j’allais aimer Rupert. En le revoyant, je me suis trouvée heureuse d’un bonheur qui m’étonnait moi-même, que j’eusse tourné en ridicule chez une autre. Car enfin il n’était dans mon souvenir que pour une demi-heure passée ensemble, quand nous étions des enfants. Pour tout dire, je l’avais oublié jusqu’au jour où j’ai lu son nom dans vos lettres. Et pourtant, il me sembla, quand je vis Rupert, que j’avais passé une longue vie à l’attendre. Je voulus raisonner, alors : « Je suis si seule dans ce vieux château ! Il y a tant de mois que je n’ai causé avec quelqu’un de mon âge ! C’est la réaction. »

— Eh bien ! qu’est-ce qui te dit que ce n’est pas la réaction ?

— Oh ! maman, c’est lui qui me l’a dit, qui me l’a fait comprendre. Un jour, après avoir valsé, nous causions. « Ne serait-ce pas délicieux, me demandait-il, de valser ensemble dans la grande galerie du Palais tout illuminée, au milieu des uniformes brillants, des fraîches toilettes, des pierreries qui étincellent, des parfums qui sentent bon ? » Alors j’ai eu comme la vision de Rupert de Flatmark dansant avec d’autres jeunes filles, belles et parées. Je me suis regardée dans une glace, et il m’a semblé que je m’enfonçais tout à coup dans un océan de désolation, que j’étais la plus laide, la plus malheureuse, la plus abandonnée, la plus déshéritée des créatures humaines, si bien que j’ai fondu en larmes…

— Qu’est-ce qu’il a fait, alors ?

— Il m’a contemplée sans rien dire, sans faire un mouvement. Vous auriez cru qu’il trouvait charmant de me voir pleurer comme une sotte. Je lui ai demandé : « Avez-vous jamais vu rien de plus stupide qu’Élisabeth de Tiesendorf en ce moment ? » Il m’a répondu qu’il lui était arrivé de voir des spectacles plus désagréables. « Car enfin, a-t-il ajouté, si vous ne m’aimiez pas un peu, qu’est-ce que cela vous ferait de savoir que je danse avec toutes les demoiselles de la terre ? Convenez que j’ai raison. »

Le monstre ! Il m’assurait quinze jours plus tôt qu’il n’entendait rien à l’amour, et que « c’était de famille » !

— J’espère, mademoiselle, que vous n’êtes convenue de rien du tout, fis-je avec sévérité.

— Oh ! non, maman ; pas au premier abord du moins. Alors il a dit : « Nous allons prendre la dame de compagnie pour juge. » Elle était au piano dans la salle de musique ; nous sommes allés la trouver ; Rupert a exposé le cas, sans nommer personne, bien entendu. Puis il a demandé : « Maintenant, madame, que concluez-vous en ce qui concerne la jeune personne ? » La réponse fut que la jeune personne était amoureuse, autant du moins qu’on pouvait en juger sans la connaître. « Et que pensez-vous que fit le jeune homme en se voyant aimé ? » continua Rupert. L’oracle décida que le jeune homme, s’il était amoureux lui-même, était tombé aux genoux de la charmante créature et qu’ils avaient échangé leur foi. Elle n’avait pas achevé que… l’oracle s’accomplissait.

Je me promis de féliciter la tante Bertha sur le choix de ses dames de compagnie. Quant à Rupert, je déclarai tout haut que c’était un franc étourdi, un impertinent, un odieux personnage, et que tous les échanges de serments avec une folle, hors de ma présence, comptaient à mes yeux comme une chanson de nourrice.

— Mais cela va de soi, ma chère maman, répondit l’héroïne. C’est pourquoi la tante Bertha l’a fait partir le jour même, avec injonction d’aller vous voir tout en débarquant. « Je n’oserai jamais », a-t-il dit. Alors ma tante vous a écrit. Maintenant tout est bien.

Il était évident que mademoiselle ma fille se voyait déjà au pied de l’autel, sa couronne sur la tête, Flatmark à sa droite ; mais, dans mon jugement, nous n’en étions pas encore là. Un officier de hussards, même aussi peu hussard que Rupert, n’était pas pour moi le type rêvé comme gendre. Ils étaient, au surplus, beaucoup trop jeunes l’un et l’autre. Enfin, de toutes les objections que j’avais contre ce mariage, la moins forte n’était pas le rôle de chaperon remorqueur, accepté et plus ou moins bien joué auprès de Mina Kardaun. Bien des gens commençaient à dire qu’elle mourait d’envie d’épouser Flatmark et, même sans pénétration extraordinaire, ceux-là devaient bien voir que je ne manœuvrais pas précisément pour l’en empêcher. Quels ragots le monde n’allait-il pas faire, s’il apprenait un beau matin que Rupert épousait ma fille ? Le mieux que je pouvais attendre était qu’on parlât de moi comme d’une intrigante fieffée et, certes, je ne pouvais compter sur le vieux Kardaun et encore moins sur sa fille pour ma défense.

Voilà quelle était ma dernière objection ; mais, celle-là, je ne me souciais pas de la faire valoir aux yeux de ma tante. Je me bornai donc à lui opposer les autres, quand je me rendis chez elle en quittant Élisabeth, non sans avoir houspillé celle-ci comme il convenait. Je m’aperçus bientôt que j’avais devant moi une adversaire ferrée à glace, mise, par cette vieille pie de général sans doute, au courant de bien des choses, pour ne point parler de ce qu’elle avait pu voir par elle-même, en des temps plus reculés.

— Vertu de moi ! s’écria-t-elle. Vous avez peur des hussards, maintenant ? Venez avec moi dans la galerie. Tous nos portraits de famille sont là. Vous y verrez une assez jolie collection d’attributs militaires, depuis le heaume de notre aïeul Conrad de Tiesendorf, qui accompagna en Terre-Sainte l’empereur Frédéric, jusqu’aux aiguillettes d’un certain colonel — de hussards, s’il vous plaît — dont vous êtes la petite-fille que vous aimiez les hussards ou non.

— C’est fort bien, répondis-je. Mais il y a aussi des portraits de femmes dans la galerie. Êtes-vous sûre que, si les mortes pouvaient parler, toutes vous diraient qu’elles ont béni Dieu, d’un bout de la vie à l’autre, d’avoir eu pour mari des hommes d’épée ?

— Et vous, ma nièce, avez-vous béni Dieu de n’avoir pas épousé Otto de Flatmark ?

J’abandonnai cette position qui devenait intenable, et je me repliai sur ma seconde ligne. Je déclarai que, dans tous les cas, je n’examinerais même pas la demande d’un jeune homme de vingt-quatre ans, et cela dans son propre intérêt.

— Mais alors, fit la chanoinesse, comment se fait-il que vous ne le trouviez pas trop jeune pour Mina Kardaun ?

On voit qu’il n’était pas facile de mettre la bonne tante à quia. Cependant, comme elle ne pouvait exiger une décision séance tenante, je m’en tirai par une proposition d’armistice et je rentrai chez moi le lendemain, emportant la parole d’honneur de la châtelaine d’Obersee que mons Rupert serait consigné rigoureusement à la porte, s’il osait y frapper, jusqu’à nouvel ordre.

Je n’étais pas rentrée depuis deux heures que je vis arriver chez moi un vieillard pâle, échevelé, tremblant. Dieu me pardonne, je crois qu’il était devenu maigre, comme d’aucuns blanchissent, en vingt-quatre heures. Je lui demandai :

— Madame Kardaun serait-elle plus mal ?

— Madame Kardaun est toujours de même, répondit-il. (Sa voix était étranglée par la colère.) Mais ma fille est au lit, très malade, pleurant toutes les larmes de son corps. Vous soupçonnez peut-être un peu pourquoi ?

Hélas ! oui, je le soupçonnais, tellement que je baissai la tête sans répondre, ne sachant que dire. Au fond de moi-même, j’envoyais le trop séduisant Rupert… très loin. Mathieu continua :

— Mon jeune ami, le fils du Ministre, est venu me voir tantôt. J’en ai appris de belles par lui ! Cet affreux Flatmark épouse votre fille. C’est un coup monté ! Ils se sont vus à Obersee, d’où vous arrivez vous-même. Ceci, madame, n’était pas tout à fait dans nos conventions.

Relevant la tête à ce langage dont le sans-gêne m’exaspérait, je ripostai :

— Nous ne sommes pas convenus que vous vous mêleriez de savoir, avant que je le sache moi-même, qui épouse ma fille ou qui ne l’épouse pas. Faites attention, d’ailleurs, que vous me parliez l’autre jour, à cette même place, d’une certaine demoiselle, qui a des caprices, et de son père qui va être fait baron.

Peut-être avais-je un peu dépassé les bornes. Peut-être avais-je oublié que le sentiment le plus fort chez Mathieu Kardaun était la tendresse pour sa fille.

— Je vous ai parlé comme un triple sot, répondit-il, Et surtout, je n’avais pas vu alors ce que je viens de voir : Mina, ma pauvre Mina, mon enfant bien-aimée, sanglotant comme une malheureuse… Comprenez-vous que cet imbécile m’a tout raconté devant elle ?… Baron ! moi ! Pensez-vous, par hasard, que je ne prendrais pas le bateau demain, que je ne retournerais pas dans le plus misérable des hameaux de la Grande-Prairie pour y pétrir la pâte, si c’était le moyen de donner à ma fille l’homme que son cœur — Dieu le bénisse ! — a choisi ?

L’infortuné Kardaun pleurait. Moi-même, pourquoi m’en défendre ? je me sentais émue.

— Mon cher voisin, dis-je, tâchant de le calmer, je vous assure que le comte de Flatmark, avec toutes ses qualités, n’est pas le mari que je rêve pour ma fille. Mais puis-je le forcer d’épouser la vôtre ?

— Non, sans doute, répondit Mathieu. Je ne vous demande pas l’impossible. Dites seulement que vous ne consentez pas au mariage annoncé.

— Annoncé ? répliquai-je. Une seule personne a le droit d’annoncer le mariage de ma fille ; et, d’après ce que je vous confiais tout à l’heure, nous n’en sommes pas précisément là.

— C’est quelque chose, convint mon adversaire (car il était facile de voir que ce père, idolâtre de sa fille, devenait un adversaire). Mais, pour que je fusse tout à fait rassuré, il me faudrait votre parole que vous ne consentirez pas.

Cette insistance odieuse me fit éclater.

— Monsieur Kardaun, déclarai-je, vous perdez toute mesure. Si le Roi me demandait un engagement semblable, ce qu’il n’oserait pas faire, je le lui refuserais. Ma liberté de mère est une chose sacrée : je la garde, complète.

— Bien ! dit mon homme en se levant, pâle de fureur. Par la même occasion, gardez votre pension de famille, jusqu’au jour où vous en trouverez le prix que je vous donnais.

Il sortit, sans que j’eusse besoin de lui montrer la porte, et je restai seule, moins fière au fond que je voulais bien le paraître. Non seulement je perdais une petite fortune et la possibilité de reprendre une vie normale ; mais encore il fallait rembourser les avances de Kardaun. C’était une mauvaise journée, tout compte fait. Déjà ma pauvre tête commençait à travailler, car il y avait des mesures à prendre, quand on m’annonça le jeune Rupert. Il choisissait bien son heure, comme on voit !

Ce hussard tremblait comme une feuille, en dépit de son grand sabre. Avalant coup sur coup sa salive, qui menaçait de l’étouffer, il balbutia une phrase inintelligible où il était question de réponse, de hardiesse et d’espoir, d’amour éternel, d’existence brisée, d’arrêt de vie ou de mort ; bref je compris qu’il venait savoir de quel œil je considérais ses projets sur Élisabeth.

Je lui répondis que ces projets étaient absurdes, qu’ils étaient l’un et l’autre des enfants dignes du fouet, que ma fille était une sotte de ne lui avoir pas ri au nez, mais que je comptais bien qu’elle le ferait maintenant.

— J’en doute, répondit-il avec une confiance qui m’exaspéra. J’ai sa foi : elle a la mienne. Il va sans dire que vous pouvez nous rendre malheureux longtemps par votre refus. Mais on peut supporter la vie quand on aime, et qu’on est sûr d’être aimé.

— Vous êtes bien venu à parler d’amour ! lui ripostai-je, vous qui prétendez que le souci du boire, du manger et du dormir est déjà trop pour un homme !

— L’amour que j’ai pour votre fille est comme l’air qui entre dans mes poumons. Je respire sans m’en douter. Ce n’est pas un souci, mais ma vie elle-même !

— Comment pourrais-je vous croire, puisque les Flatmark ne peuvent pas aimer. « C’est de famille. » Je cite vos paroles.

Au lieu de discuter davantage, le monstre se mit à genoux devant moi.

— Je sais aujourd’hui un double secret, murmura-t-il. Chère comtesse Bertha ! Elle vous a trahie. Je sais quel nom reste gravé dans deux cœurs qui ne battent plus. Je sais que mon père et mon oncle ont adoré la même femme ; je sais qui est cette femme. Et je vous répète encore une fois, avec une autre signification : « C’est de famille ! »… Avez-vous oublié ce que j’ajoutais : « Si je trouve une femme qui vous ressemble ! »… L’ayant trouvée, je fus pris tout de suite. Ne savez-vous pas que ma bien-aimée est votre portrait ?

Lui aussi était le portrait du pauvre Otto et, pendant qu’il baisait mes mains, je me souvenais du premier homme qui les avait baisées, à genoux aussi, mais plus timide… Et Rupert de Flatmark était bien près de gagner sa cause.

Subitement je revins à moi, comme foudroyée par la lumière douloureuse d’un éclair. Ce jeune homme ignorait sans doute ce qu’avait été le père de sa bien-aimée. N’étais-je pas obligée, moi, d’être honnête pour deux ?

— Relevez-vous, ordonnai-je. Parlons sérieusement. Savez-vous, puisque vous savez tant de choses, le nom que devrait porter ma fille ?

— Oui, répondit-il d’un air grave. Je sais que vous êtes la marquise de Noircombe.

— Et savez-vous ce que fut le marquis de Noircombe ?

— Un mauvais mari.

— Ce fut encore autre chose, déclarai-je. Vous ne voulez pas épouser Mina Kardaun, malgré ses millions, parce que son brave homme de père était boulanger. Comment donc épouserez-vous Élisabeth, qui ne possède rien au monde, et qui serait trop heureuse d’être la fille d’un ouvrier sans reproche ?

— Mon Dieu !… gémit Flatmark épouvanté.

Alors je lui racontai l’horrible histoire. Je le voyais frémir comme sous l’attouchement d’un fer rouge, pendant mon récit. Je fus impitoyable ; je ne cachai rien : je devais cette franchise à tout homme d’honneur, mais plus encore à un Flatmark. Je m’attendais, quand je lui laissai la parole, à entendre un adieu sortir de sa bouche. Il restait silencieux, la tête dans ses mains. Quand il me laissa voir ses traits, je fus cruellement troublée par sa pâleur et par ses yeux humides.

— Ma pauvre mère ! soupira-t-il. Comme je vous plains !…

VII

On dira peut-être que le jeune Rupert sautait à pieds joints par-dessus les formalités. Ces choses-là réussissent quelquefois. Dans l’occasion, je n’eus pas le courage de dire à celui qui donnait à ma fille une telle preuve d’amour : « Je ne sais pas encore si je serai votre mère ou non ; il faut le temps de réfléchir. » Avait-il réfléchi ? Lui, qui refusait de « s’enfariner » en épousant Mina Kardaun, avait-il seulement hésité en apprenant qu’il y avait plus que de la farine sur le passé du beau-père qu’il allait avoir ?…

Le lendemain j’étais avec Flatmark chez le Roi. L’étiquette, aussi bien que mes sentiments personnels, nous obligeaient à demander sa permission. Ce ne fut pas une permission qui sortit des lèvres du cher souverain : ce fut une exclamation de joie. Quand je restai seule avec l’auguste vieillard, il me dit :

— J’aime mieux votre fille pour ce brave garçon, que l’héritière de Kardaun, toute jolie qu’elle est.

— Avec l’agrément de Votre Majesté, ma fille n’est pas laide, répondis-je en faisant une révérence.

— Ma chère filleule, je vous crois sur parole, en attendant que j’en puisse juger de visu. Mais le millionnaire ne va-t-il pas vous arracher les yeux ?

— Pas les yeux, Sire ; mais autre chose. Il me laisse ma maison pour compte, ce qui réduit le jeune ménage à la portion congrue. Ceci, d’ailleurs, n’est un désappointement que pour moi seule ; j’avais tenu secrets mes espoirs de fortune au jeune Flatmark.

— Bon ! fit le Roi. Je ne les laisserai pas tout à fait mourir de faim.

— Moi non plus, Sire, avec l’aide de Dieu. Je vais redevenir Frau Tiesendorf et continuer mon petit commerce. Pour jamais, cette fois, je dis adieu au monde et à la Cour. Nunc dimittis, comme chanterait la comtesse Bertha.

— Ma chère enfant, je ferai bientôt comme vous. J’ai accompli mon temps sur la terre. Tous deux nous avons vu crouler nos espoirs. Mais, dans les ruines des vôtres, voilà que de chers oiseaux vont faire leur nid. Je vous laisse heureuse du bonheur de vos enfants : ce sera, au moment du départ, un souci de moins.

J’eus quelque peine à obtenir que Flatmark attendît jusqu’au lendemain pour courir à Obersee. Nous fîmes la route ensemble et j’eus, dans cette vieille demeure perdue au milieu des montagnes, l’heure la plus douce de ma vie en contemplant la joie d’Élisabeth. La comtesse Bertha semblait, elle aussi, marcher sur les nuées, avec la conviction que tout ce bonheur était son œuvre. Elle était redevenue jeune. Laquelle des deux, d’elle ou de sa petite-nièce, était la plus sentimentale, je n’oserais prendre sur moi de le juger. Nul ne peut dire ce qui fût advenu si le général avait été là, pour profiter de ce regain de jeunesse.

Il fallut bientôt fermer ce paradis, provisoirement. Je partis, emmenant Rupert dont le congé ne devait venir qu’un peu plus tard. Quant à moi, j’avais à m’occuper d’affaires sérieuses. Tout d’abord il fallait de nouveau courir après la clientèle que j’avais congédiée un peu trop vite ; puis il fallait rembourser Kardaun : un créancier de cette espèce était trop gênant pour le garder une heure de plus qu’il n’était possible. Enfin il fallait tout préparer pour le mariage. La tante Bertha voulait qu’on le célébrât à Obersee et, pour mille raisons, l’arrangement était fort de mon goût.

Donc je me démenais de mon mieux parmi toutes ces affaires, quand la moins prévue des catastrophes éclata comme un coup de foudre. Élisabeth me signifia un beau matin son intention de prendre l’habit des religieuses qui l’avaient élevée. Elle me priait de permettre qu’elle se rendît sur l’heure au couvent. « Si vous m’aimez, pas un mot à Rupert ! » demandait sa dernière ligne.

Je partis au plus vite pour Obersee, laissant tout en plan, et, comme on peut croire, me creusant la tête afin d’imaginer la cause de cette belle vocation. Il va sans dire que je soupçonnais Kardaun. Entre parenthèses, il avait disparu avec Mina, ce qui m’avait fort réjouie, et Rupert non moins. Nul doute qu’il n’eût organisé, avant de partir, quelque manigance en train de produire son résultat. Le plus irréprochable des hussards est toujours sujet à caution. Flatmark avait-il sur la conscience une peccadille pardonnable pour tout le monde, impardonnable aux yeux d’une amoureuse de dix-sept ans, exaltée, mystique, dont l’âme pure comme la neige ne pouvait comprendre les plus légères taches ? Kardaun avait-il pu commettre l’indignité d’une dénonciation ? Il savait tant de choses, ce diable d’homme !…

Tout à coup je me sentis frémir à l’idée qui me traversait l’esprit. Ce misérable avait sans doute mon secret. L’histoire du marquis de Noircombe, cette histoire que je m’efforçais de croire déjà si vieille ! — était connue de Kardaun. Il avait osé, dans sa rage impitoyable, s’en servir pour briser le cœur d’une innocente. Élisabeth, mise au courant, ne se trouvait plus digne de Rupert !…

J’étais si convaincue d’avoir deviné juste que je ne cherchai pas plus longtemps la cause du sinistre. Dieu merci ! j’allais pouvoir dire à ma fille :

« Rupert sait tout. Il n’a pas hésité une seconde ! Sois fière d’être aimée ainsi ! »

Tout cela était fort bien, ou plutôt c’était fort mal, car j’accusais le pauvre Mathieu d’une infamie, sans en avoir aucune preuve. Je demande ici pardon à ce brave homme d’un jugement aussi téméraire. Cependant, comme on verra, il n’était pas sans reproches. Que l’amour paternel soit son excuse ! En vérité, il le poussa trop loin.

Je tombai à l’improviste au château d’Obersee. Non seulement la chanoinesse ne m’attendait pas, mais encore elle ignorait la soudaine vocation d’Élisabeth.

— C’est donc pour cela qu’elle passe son temps à l’église depuis avant-hier, me dit-elle. Ah ! ma nièce, voilà ce qu’on gagne à mettre les filles au couvent ! Tel un repas mal digéré, tout ce mysticisme dont l’enfant a été nourrie lui remonte au cœur. Mais cela passera ; c’est une lubie. Et puis elle adore son Rupert !

Ma future nonne, que j’allai trouver en quittant la sage Bertha, m’accueillit avec une sorte de tendresse exaltée mais latente, que je ne lui avais jamais vue. On devinait en elle un détachement voulu des choses d’ici-bas. Je me gardai bien de prendre au sérieux sa détermination dont je me moquai, tout au contraire, sans ménagement.

— J’aime à croire, lui demandai-je, que tu t’es mise d’accord avec ton fiancé.

— Il ne sait rien encore, me répondit-elle, avec un regard en haut, à la Sainte-Thérèse. Je compte sur vous, ma chère maman, pour lui faire entendre que je m’étais trompée, qu’il doit renoncer à moi.

— C’est-à-dire pour lui déclarer que tu ne l’aimes pas, que tu as menti en prétendant l’aimer ?

— Je n’ai pas menti : je l’aime ! C’est à Dieu seul que je pouvais le sacrifier.

— Tu n’en as pas le droit ! Tu t’es promise !

A cette affirmation, Élisabeth répondit en citant je ne sais plus combien de saintes qui, après s’être fiancées, voire même mariées, avaient changé d’avis au moment le plus délicat, et s’étaient consacrées au Seigneur.

De plus en plus j’inclinais à voir, dans cette affaire, la détresse d’une malheureuse instruite de l’histoire honteuse de son père. Je lui fis cette question, pour l’amener à se découvrir :

— Tu as probablement des raisons pour supposer que Rupert ne ferait pas d’opposition ?

— Hélas ! fit-elle, je suis certaine du contraire. Il sera très malheureux au premier abord. Mais Dieu prendra soin de le consoler.

Comme on voit ma fille avait réponse à tout. Il ne semblait pas, d’ailleurs, qu’elle sût rien du secret dérobé jusqu’à ce jour à sa connaissance. Pendant une heure je la retournai de tous les côtés ; mais je n’obtins aucun éclaircissement. Avec une douce obstination elle répétait :

— Laissez-moi partir, maman. Laissez-moi partir, tout de suite !…

— Je ne t’ai parlé que de Rupert, lui dis-je enfin. Et moi ?… Tu ne sens donc aucune tendresse pour ta mère ?

Elle fondit en larmes.

— Oh ! maman !… maman !… je vous aime plus que tout au monde, plus que Rupert !… Un jour, vous saurez que je vous aime plus que Rupert !…

Tout cela devenait assez mystérieux, il faut en convenir. Je commençais à y perdre mon latin, et surtout je commençais à croire que j’allais perdre ma fille. Obtenir un sage conseil de la tante, il ne fallait pas y songer. Avertir Rupert, c’était me mettre un autre fou sur les bras. Une inspiration me vint :

— Écoute-moi, dis-je à Élisabeth. Je vais me rendre seule au couvent ce soir même ; nous n’en sommes qu’à deux heures. Je verrai l’abbesse. Il est convenable que je la prévienne. Demain, je serai de retour ici.

L’abbesse en question était une femme de haute naissance, de valeur sérieuse, et qui avait connu le monde avant sa profession. Elle prêta une oreille attentive à mon long récit, puis elle me demanda :

— Vous avez confiance en moi ?

— La plus entière, lui répondis-je.

— Eh bien ! amenez-moi votre chère Élisabeth. Je suis un peu sa mère ; elle a vécu près de moi pendant bien des années. Ce que votre fille ne veut pas vous dire, il faudra bien qu’elle me le dise. Aucune postulante n’entre ici sans que je sache pourquoi elle y entre, et sans que j’approuve ce pourquoi. Il faudrait des causes bien graves pour que je consentisse à recevoir une fiancée dans mon ordre. Bon courage ! Vous serez tenue au courant de tout.

Le lendemain soir, Élisabeth couchait au couvent, et la probation commençait pour elle.

— J’avais si peur d’une grande résistance de votre part ! me dit-elle en m’embrassant. Le plus dur est fait, à cette heure.

— Pour toi, peut-être ; pas pour moi. Tu oublies que j’ai la mission de parler à Rupert. Que lui dirai-je ?

— Que nous nous retrouverons au Ciel !

— A moins qu’il ne s’égare en route, ne t’ayant pas pour le conduire.

— Il en aura une autre… peut-être !

— Lui dirai-je cela, de ta part ?

— Oh ! non ! fit la postulante, avec une vivacité qui eût inspiré quelques doutes sur sa vocation à la maîtresse des novices.

Nous nous quittâmes là-dessus. Malgré mon ferme espoir qu’Élisabeth de Noircombe et Rupert de Flatmark se retrouveraient avant le jugement dernier, j’avais le cœur étrangement lourd en laissant ce que j’aimais le mieux au monde derrière ces grilles.

Peu s’en fallut qu’un certain hussard ne m’arrachât les yeux quand je lui contai, le lendemain, ce que je venais de faire. Mais il comprit qu’il avait besoin de moi, et qu’en somme nous étions deux alliés combattant un mauvais génie inconnu, qu’il fallait démasquer. Rupert ne douta pas un instant que ce mauvais génie ne fût Kardaun. Heureusement le millionnaire avait pris le large, sans quoi nous en aurions vu de belles. Pauvre Mathieu ! S’il eût écouté le quart des menaces que j’entendis proférer contre lui, ses cheveux grisonnants auraient pris la couleur de la neige. Il ne fut pas trop malaisé d’obtenir un sursis pour le massacre du vieillard ; mais ce ne fut pas sans peine que j’empêchai le bouillant Rupert de monter à l’assaut du couvent.

— Je ne suis pas comme vous, criait-il. Votre abbesse ne m’inspire aucune confiance. Elle tient Élisabeth dans ses griffes : elle ne lâchera jamais sa proie ! Comment avez-vous pu lui livrer votre fille ? Vous n’en aviez pas le droit ; ma fiancée m’appartient !…

Pendant une heure, ce furent des reproches, des imprécations, des gémissements. Tantôt ce jeune désespéré voulait aller trouver le Roi, ce que je me blâmais presque de n’avoir pas fait déjà. Tantôt c’était un enlèvement qu’il méditait, avec l’aide de quelques camarades. Juste au moment où je combattais ce procédé romanesque, vestige d’une époque disparue, la péripétie plus moderne d’une dépêche télégraphique nous interrompit. J’essayai un mensonge — comme il faut mentir souvent dans la vie, si honnête qu’on soit ! — et je prétendis qu’une famille anglaise retenait des chambres dans ma pension.

— Est-ce bien sûr ? me dit le jeune tyran. J’ai vu vos yeux briller. D’ailleurs j’ai pu lire l’adresse : Baronne de Tiesendorf, et non pas Frau Tiesendorf. Il y a quelque chose ! Pourquoi me tromper ?

— Il n’y a rien du tout, répondis-je. Mais laissez-moi une heure ou deux. Vous reviendrez quand j’aurai fait poser des rideaux frais et donné des serviettes. Ce n’est pas la besogne d’un cornette de hussards.

— A d’autres ! Vous allez partir, et vous désirez vous débarrasser de moi !…

Certes, je le désirais de tout mon cœur. L’abbesse me mandait près d’elle. Si j’avais attendu vingt-quatre heures à l’hôtellerie du couvent, j’aurais économisé un voyage. Mais je ne songeais pas à me plaindre. Seulement j’aurais voulu ne pas avoir sur le dos cet amoureux difficile à manier.

— Je vous préviens, me dit-il, que je vous garde à vue. Je reste en sentinelle à votre porte. Si vous sortez, je vous suis.

« Dieu bon ! pensai-je. Quel changement dans plusieurs destinées, si le pauvre Otto eût été aussi tenace ! »

Une heure après nous roulions ensemble vers les montagnes où était situé le couvent. J’aurais voulu parler sans témoins à ma vénérable amie ; je dus y renoncer. Rupert me suivait comme un chien. L’abbesse, en le voyant, comprit tout ; je dois même dire qu’elle ne parut point fâchée de sa présence.

— Votre fille, m’apprit-elle en souriant, s’est confessée à moi dès notre première causerie. Je vais trahir sa confidence qui, d’ailleurs, ne sera pas de celles dont une mère peut souffrir. Écoutez cette histoire curieuse. Vous savez mieux que moi qu’il y a une cascade pittoresque dans le parc d’Obersee, et que les touristes, parfois, sont admis à la visiter ?

— Ce n’est pas de règle, madame l’abbesse. Mais le jardinier ne résiste pas toujours à un pourboire, et ma tante, qui est bonne, ferme les yeux.

— Elle aurait mieux fait de les ouvrir, la chère chanoinesse, au moins quand elle avait sous sa garde une étourdie de dix-sept ans.

— C’est bien mon avis, approuvai-je en regardant Rupert qui ne s’aperçut même pas de mon intention ; — il devenait inquiet pour son propre compte.

— Tout récemment, continua l’abbesse, votre fille, faisant sa promenade, vit une étrangère installée au pied de la chute, et absorbée dans son croquis. La dame avait bon air ; Élisabeth s’approcha, en vraie gamine, pour considérer le dessin. L’étrangère le lui montra de fort bonne grâce ; elle était Française, prétendait vous connaître et, de fait, elle était si bien renseignée qu’elle félicita votre fille sur son prochain mariage. Naturellement, l’intimité s’établit aussitôt. Un peu bavarde, la chère petite, pour une future religieuse !

— Bavarde comme une pie ! appuyai-je. Il m’eût été impossible de la garder avec moi, à cause de mes pensionnaires !

L’abbesse approuva d’un signe ; puis elle reprit :

— La dame aussi était bavarde. Mais qui lui a livré vos secrets ? Elle sait tout, même que votre voisin, qui a une fille, voulait en faire la comtesse de Flatmark ; même qu’il était sur le point de vous donner un prix énorme pour votre maison. Furieux de voir votre fille supplanter la sienne, il rompt le marché, vous condamnant ainsi au travail pour le temps qui vous reste à vivre, tandis que vous alliez avoir des rentes. Mais une bonne mère accepte la pauvreté, le travail, l’humiliation, lorsqu’il s’agit du bonheur de son enfant… Voilà, en résumé, ce que la charmante étrangère dit à votre fille. Qui peut être cette intrigante ? En avez-vous l’idée ?

— A n’en pas douter, répondis-je, nous avons affaire à mademoiselle Pélissard, travaillant au bonheur de Mina Kardaun, son élève.

— Il faut un peu l’excuser, en ce cas. Mais il faut surtout vous féliciter d’avoir une fille prête à se sacrifier pour sa mère. Et maintenant je vais donner l’ordre qu’Élisabeth soit amenée ici. Le reste vous regarde. La petite ignore que vous êtes venue. Moi je me retire, mon rôle achevé.

La vénérable religieuse disparut alors, pour être bientôt remplacée par ma chère Élisabeth qui poussa un cri et voulut s’enfuir en voyant Rupert. Sans doute elle craignait de n’être pas ferme jusqu’au bout. Je la retins par sa robe, et lui dis, sans élever la voix :

— Écoute, chérie. Tu resteras dans ce couvent si tu veux. Mais, quoi que tu fasses, que tu prennes le voile, que tu épouses Rupert de Flatmark ou un autre, que tu meures vieille fille, je te jure sur le crucifix de ce parloir que je n’accepterai pas un sou de Mathieu Kardaun. Ainsi Dieu me soit en aide ! Je n’ai plus rien à te dire maintenant.

Rupert, qui n’avait pas fait un geste, intervint à son tour.

— Moi j’ai à dire que si j’étais le dernier homme et Mina Kardaun la dernière femme, je ne l’épouserais pas. Quant à son père, c’est un homme mort si ma bien-aimée petite femme reste ici une heure de plus, foi de Flatmark !

Nous n’y restâmes, tous les trois, guère plus de vingt minutes : le temps de remercier l’abbesse.

Voilà pourquoi Kardaun s’est éteint de sa mort naturelle, dix ou douze ans plus tard, dans un des plus beaux cottages de Newport, en Amérique où il est retourné après avoir enterré sa pauvre femme chez nous. Mina est princesse italienne. J’ignore ce qu’est devenue sa gouvernante, qui crayonnait si bien les cascades, tout en causant avec les jeunes filles trop promptes à lier conversation.

Rupert a pendu son épée au mur, le lendemain de la mort de mon cher vieux Roi. Il vit avec sa femme à Obersee, juste assez riche pour doter tant bien que mal ses deux filles. L’héritage de la tante Bertha valait peu de chose. Mais voilà bientôt vingt ans que ce couple est heureux. Est-ce bien de mes entrailles qu’est sortie cette chose rare, invraisemblable, inconnue de moi — hélas ! — une femme heureuse ?

Et Frau Tiesendorf loue toujours ses chambres, afin qu’après elle, Obersee reprenne un peu sa splendeur d’autrefois. Mais que de peine, que de dépenses pour lutter avec les nouveaux hôtels ! Il a fallu en passer par la lumière électrique et le téléphone. A présent c’est pour un ascenseur qu’on me tourmente. Mais je tiens bon dans mon refus.

Pour monter là où elle espère se reposer bientôt, Frau Tiesendorf n’aura pas besoin d’ascenseur.

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