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Un nid dans les ruines

TABLE (continued 2)

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Sans répondre je suppliai mon père de m’emmener sur l’heure. Il me promit que nous partirions le plus tôt possible ; mais il ajouta :

— Partir n’est pas tout. Je veux que nous partions la tête haute. J’ai deux honneurs à sauver : le tien et celui du pays que je représente. Un gendre tient de trop près pour qu’on se lave les mains de sa conduite. Laisse-moi quelques jours afin d’étudier la situation.

— Ah ! m’écriai-je, comme je voudrais être morte !

— Silence ! ordonna mon père avec sévérité. Nous sommes deux en ce monde qui avons besoin que tu vives. Tu ne peux pas te faire tuer, ainsi que l’a fait Otto !

Cette phrase fut la seule allusion que j’entendis jamais à la folie de mon choix. Mon admirable père fut assez généreux pour ne pas me répéter, à chaque nouvelle phase de la déroute, comme tant d’autres n’y eussent pas manqué : « Si tu avais suivi mon conseil !… Si tu avais épousé Flatmark !… »

Au bout d’une semaine, nous étions fixés. Les hypothèques, nul n’en doute, couvraient le petit hôtel que j’habitais. Quant à la terre de Noircombe, devenue ma propriété comme je l’ai dit plus haut, elle représentait en valeur le quart du prix payé par moi. Enfin les dettes de jeu étaient énormes. C’était là évidemment ce qui avait fait perdre la tête au malheureux. Mon père décida qu’il payerait tout.

Sur ces entrefaites, je reçus un message de mon mari.

« Je pars dans quelques jours, m’écrivait-il, pour m’établir au Canada. Mais, sans un capital, je ne puis rien tenter. N’ayez pas peur : je ne vous demande pas une grosse somme. Cinquante mille francs me suffiraient. Ne me refusez pas ce dernier service, en échange duquel je vous laisse ma fille. Songez que je pourrais l’emmener avec moi !… »

Cette ligne, qui contenait la plus terrible des menaces, me rendit à moitié folle. Je courus trouver mon père, le suppliant de donner la somme qu’on demandait. Il refusa et, pour la première fois, laissa éclater une véritable colère.

— Mais il fera enlever ma fille ! criai-je avec désespoir.

— Non, car vous serez séparés judiciairement. Il perdra son droit de garde paternelle.

— Qu’importe le droit ? Il me la fera voler !…

Un fait de ce genre venait d’avoir lieu et tout Paris s’en occupait. Mon père eut-il peur, ou voulut-il simplement me rassurer ? Je l’ignore ; ce qui est certain, c’est que j’entendis cette proposition :

— Rien n’empêche qu’on fasse partir la petite avant nous. Je l’enverrai à ma sœur Bertha, qui loge au Palais. Vous savez qu’on y fait bonne garde.

Le soir même Lisa était en route pour la frontière, avec une personne en qui j’avais pleine confiance. Nous devions la suivre quand tout serait liquidé, et l’on devine que mon père avait hâte d’en finir.

La lettre de M. de Noircombe demeura sans réponse.

Déjà l’hôtel était à peu près fermé. Il n’y restait que deux domestiques, plus Bruneau, qui vivait là en invité, ayant obtenu de garder sa chambre jusqu’au jour où il aurait une place. Le brave homme, d’ailleurs, bien qu’il ne fût plus appointé, passait son temps à la cuisine pour son plaisir, ou du moins pour sa consolation ; car il pleurait comme un enfant à l’idée de se séparer de moi.

— Et puis, ajoutait-il, je ne retrouverai jamais un four comme celui de la cuisine de madame la marquise. Là, je suis maître de la nuance de mes rissolés, comme si je les peignais à l’aquarelle. Ah ! Seigneur ! Il y a des hommes bien coupables !

J’étais fort de cet avis, moi qui regrettais autre chose que le four de ma cuisine ; mais je n’avais pas de temps à perdre en jérémiades. Mon père courait les hommes d’affaires ; pendant ce temps-là, sa fille en costume très simple, un voile épais sur la figure, courait les emballeurs et surtout les commissaires de l’Hôtel des Ventes. Le soir nous nous retrouvions, si fatigués que nous n’avions plus la force d’être tristes. Nous échangions le peu de nouvelles qui pouvaient nous intéresser mutuellement. La petite Lisa prospérait sous la garde de sa tante — et d’une compagnie de fantassins de la Garde. Son père avait quitté Noircombe, nous écrivait un de nos amis de là-bas. Tout faisait croire qu’il avait gagné un port quelconque, afin de s’embarquer pour l’Amérique.

J’aurais eu besoin, à vrai dire, pour me garder moi-même, de quelques soldats de mon royal parrain. L’hôtel était presque désert : personne au rez-de-chaussée ; moi, toute seule, au premier ; mon père, à l’étage au-dessus ; Bruneau, plus un ménage de serviteurs mariés dans les mansardes. Nous étions, il est vrai, à quelques pas d’un grand ministère où des sentinelles veillaient jour et nuit. Et, surtout, les malfaiteurs auraient fait buisson creux chez moi. Tout ce qui avait une valeur était déjà vendu, y compris mes bijoux (ceux du moins qui n’avaient pas été employés à rendre des « services » à M. de Noircombe). Il ne me restait que les diamants du roi, souvenirs de famille, disait mon père, qui ne devaient sortir de mes mains qu’à la dernière extrémité. Ils étaient en sûreté, d’ailleurs ; ou plutôt je les croyais en sûreté dans la cachette d’un petit bureau Louis XVI, qui avait l’air le plus innocent du monde. Si ma fille eût été là, je sais que je n’aurais pu fermer l’œil. Mais elle était en sûreté, la chérie ! Et je comptais les jours, peu nombreux, qui me restaient à passer loin d’elle.

Donc, je dormais profondément, une certaine nuit, dans ma chambre toute plongée dans les ténèbres, quand le bruit léger d’une clef qu’on tourne avec précaution m’éveilla. J’ai toujours eu du sang-froid et ne bougeai pas, d’abord, voulant me rendre compte, s’il était possible, de la nature de l’incident. Mon père, peut-être, était malade et réclamait mes soins. J’écoutai, retenant ma respiration ; je sentis qu’il n’y avait personne dans la pièce. Comme j’allais frotter une allumette, j’entendis un léger craquement dans la pièce voisine, qui était mon boudoir. Cette fois, je quittai mon lit et m’avançai vers la porte, dissimulée par une portière que j’entr’ouvris. Un point lumineux brillait dans la serrure fermée à clef par le dehors. Passant un peignoir, je me dirigeai vers l’autre issue qui donnait dans la nursery, d’où un petit escalier de service montait au second étage. Mon intention était de voir, tout d’abord, si mon père était chez lui. Mais, de ce côté comme du premier, j’étais enfermée.

Certes, je ne puis nier que j’avais très peur ; cependant, j’avais conservé ma présence d’esprit : ce n’était pas à moi, de toute évidence, qu’on en voulait, puisque le visiteur nocturne, quel qu’il fût, avait pris soin de couper toute communication entre lui et moi. Quel était ce personnage, et que cherchait-il ?…

Tremblante comme une feuille dans l’obscurité, j’eus pourtant la force de revenir à l’autre bout de ma chambre et d’épier par la serrure. Juste en face de moi était le petit bureau, sur lequel un homme était penché. Le voleur, car c’en était un, portait une longue blouse de toile, pareille à celle des garçons épiciers. Je ne pouvais voir que la silhouette de sa figure, nettement projetée sur la muraille par la lumière d’une bougie placée à sa gauche. Il portait une casquette ; sa barbe était longue et fournie : je pus me convaincre que c’était un inconnu. Comment était-il là ? D’où connaissait-il la cachette ? Mystère ! Ce qui n’était nullement mystérieux, par exemple, c’était son intention de supprimer tout témoin à charge, au cas où il aurait été surpris. Un pistolet placé sur une chaise, à portée de sa main, ne laissait aucun doute à cet égard. Je me le tins pour dit ; mais je continuai ma surveillance, toute prête à regagner mon lit et à faire semblant de dormir, au moindre mouvement que l’homme ferait du côté de ma porte.

Mon angoisse, Dieu merci ! ne fut pas longue. Il faut croire que mon pauvre petit bureau n’avait pas de secrets pour ce bandit. Sans violence, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, mon collier disparut dans sa poche. Il repoussa le panneau mobile, reprit son pistolet, éteignit la bougie et gagna la porte qui conduisait à l’escalier. Moi, j’étais à genoux devant ma sainte Vierge, la priant pour que le voleur pût sortir de chez moi sans rencontrer personne, c’est-à-dire sans tuer personne…

Au même instant, je crus entendre quelque bruit à l’étage inférieur. Mon cœur cessa de battre ; je m’attendais à une détonation… Mais le calme se rétablit ; je m’étais trompée sans doute. Je me blottis dans un fauteuil et attendis le jour, on devine en quel état, supposant bien que l’homme au pistolet ne prolongerait pas sa visite après le lever du soleil.

Je sonnai vers cinq heures du matin. A demi habillée, les yeux gros de sommeil, ma femme de chambre accourut ; mais elle pensa mourir de frayeur en découvrant que quelqu’un m’avait enfermée. Au lieu de m’ouvrir, elle courut chercher mon père, qui ne fut pas beaucoup moins troublé. Je lui contai mon aventure : on devine son émotion. Toutefois, il n’était pas de ceux qui perdent la tête quand il faut agir. Après avoir constaté le vol et posé quelques questions, il descendit lui-même à la porte de sortie sur la rue. Elle était verrouillée en dedans, ce qui semblait une preuve que le voleur était de la maison. Or, j’en pouvais donner le signalement exact : il était grand, mince et barbu. Ceci nous déroutait, puisque de nos deux serviteurs mâles, l’un était rasé et le second, Bruneau, court de taille et d’un embonpoint de barrique.

Nous tînmes conseil, mon père et moi. Nul des domestiques n’avait connaissance de la disparition des diamants. Il fallait, tout d’abord, aviser la police ; mais nous ne voulions laisser sortir aucun de nos gens ; rester seule avec eux ne me souriait guère. Je résolus d’aller moi-même chercher du secours. En dix minutes je fus habillée ; mon père, qui avait la clef de la maison dans sa poche, descendit pour m’ouvrir. A ce moment, Bruneau qui semblait monter la garde de son côté, manifesta le désir de nous parler en confidence. Naturellement sa requête fut accueillie : nous restâmes tous trois en comité secret.

— Madame sort sans doute à cause de… l’affaire de cette nuit ? commença le cuisinier.

Mon père l’interrompit brusquement :

— Dites-nous d’abord comment vous savez qu’il y a « une affaire » ! Ni madame la marquise ni moi n’en avons soufflé mot, jusqu’ici, à aucun être vivant. Convenez qu’il est au moins étrange que vous soyez si bien informé. Que savez-vous ?

Bruneau rougit jusqu’aux yeux en se voyant soupçonné ; mais il resta calme. D’ailleurs il pouvait lire dans mon regard qu’il n’était pas soupçonné par moi.

Il répondit :

— Je sais tout, puisque j’ai arrêté le… la personne qui est venue ici cette nuit.

— Comment ! s’écria mon père ; vous l’avez arrêté et vous ne le disiez pas ! Où est-il ? Qu’en avez-vous fait ?

— J’en ai fait ce que monsieur le baron en aurait fait lui-même : je l’ai laissé partir.

— Mais alors, menaça mon père, c’est moi qui vais vous faire arrêter. Ce coquin emporte les diamants de ma fille !

— Oh ! mon Dieu ! gémit Bruneau. Il a pris les diamants de madame la marquise !… Pouvais-je m’en douter ?

— Ne jouez pas l’imbécile ou j’envoie chercher la police, dit mon père, la main sur le cordon de la sonnette.

— Je supplie monsieur le baron de laisser la police où elle est. Je vais parler, puisqu’il le faut. Donc, le chagrin me tenant éveillé cette nuit, je me levai et descendis à ma cuisine, pour tâcher de me distraire en pensant à autre chose. Déjà une idée me venait — je l’essayerai plus tard — quand un bruit léger m’arriva par le monte-plats resté ouvert : on marchait dans la salle à manger. Craignant que madame la marquise ou monsieur le baron n’eussent besoin de quelque service, je quittai mon sous-sol. Mais, comme j’arrivais dans le vestibule, un homme en blouse regardait au dehors par la porte ouverte, sans doute pour s’assurer qu’il pouvait fuir sans danger. La lueur du bec de gaz de la rue me fit voir que l’inconnu avait un pistolet dans la main. Je bondis sur lui et le désarmai, en profitant de sa surprise. Voici l’arme.

Bruneau tira de sa poche un pistolet que je reconnus tout de suite, pour l’avoir vu quelques heures plus tôt. Il n’était pas chargé, ainsi que le constata mon père avec étonnement ; sans doute le malfaiteur voulait pouvoir effrayer au besoin, mais non pas tuer. Cela n’empêche que Bruneau, qui n’en savait rien, avait fait preuve d’un réel courage. Il continua sa déposition avec le même calme modeste :

— J’avais saisi mon adversaire et nous luttions en silence. Faire du bruit n’était pas de son intérêt. Moi, j’avais peur d’effrayer madame la marquise. Tout en nous débattant, j’avais trouvé une longue barbe dans laquelle j’avais croché ; mais, à ma grande stupéfaction, la barbe vint tout entière : elle était fausse ; la voici.

— Après ? demanda mon père quand j’eus reconnu la seconde pièce de conviction.

— Après ? monsieur le baron… Ah ! nous sommes arrivés au point délicat de mon histoire. La barbe enlevée, il m’était possible de distinguer les traits de l’homme que je tenais renversé sous moi. Je le reconnus ; je crois que tout le monde à ma place l’eût laissé partir… Si mes maîtres l’ordonnent, je leur dirai son nom. Mais, s’il dépend de ma volonté, ce nom ne sortira jamais de mes lèvres.

Nous nous regardions, mon père et moi. J’avais déjà compris. Lui devait commencer à comprendre, car il était livide. Je me levai, et m’avançant vers Bruneau, la main tendue :

— Vous vous êtes conduit en ami ; je vous remercie et je compte sur votre amitié, même quand nous serons loin l’un de l’autre. Ne dites jamais le nom que vous savez !

Le pauvre cher homme pleurait. Où est-il aujourd’hui ? Mort peut-être, mort avec son secret fidèlement gardé. Sauf lui et mon père, nul n’a jamais su l’histoire de ma dernière rencontre ici-bas avec le marquis de Noircombe, ni du dernier « service » — un peu involontaire, je l’avoue — qu’il m’a été donné de rendre à mon mari. Hélas ! il suffit des histoires que l’on a sues.

Mon espérance est qu’elles sont sorties de la mémoire des hommes, après un tiers de siècle passé sur les vivants et sur les morts. Combien reste-t-il de ceux qui étaient à la salle de jeu du Cercle, pendant cette soirée qui m’a coûté si cher ? Encore autant d’années disparues dans le néant, et l’on ne se souviendra plus guère qu’il exista une famille du nom de Noircombe. J’ai fait, comme on le verra, ce qui a dépendu de moi pour hâter l’oubli.

Quoi qu’il en soit, à partir de la scène que je viens de raconter, l’auteur de tous mes maux disparut de ma vie. Nous sûmes qu’il s’était embarqué au Havre, douze heures après avoir trouvé, avec l’adresse que j’ai dite, le capital dont il avait besoin. Nous supposions, d’ailleurs, qu’il ne s’attarderait pas en France.

Le dernier des Noircombe est mort à Sacramento, subitement, m’a-t-on dit. J’ai toujours craint, sans avoir osé m’en assurer, que cette mort subite ait été une mort violente. A cette époque, les enfers de la Californie affectaient moins de réserve, dans les « querelles de jeu », que les Cercles parisiens de haut style. Au moindre incident suspect, les revolvers voyaient le jour, et ceux-là n’étaient pas vides comme le pistolet dont Bruneau s’était emparé une certaine nuit.

Maintenant il faut dire adieu à ce grand coupable, qui m’a flairée, qui m’a poursuivie, qui m’a prise, ainsi qu’on fait de ces animaux précieux seulement par leur dépouille. Grâce à ma fortune, il s’est donné trois ans de répit sur le bord du gouffre, où il serait tombé plus tôt sans moi, peut-être. A ce malheureux, je tâche de pardonner pour deux raisons : d’abord parce qu’il est le père de ma bien-aimée fille Élisabeth, ensuite parce qu’il faut toujours pardonner à ceux qui sont morts, dans l’espoir que nous serons pardonnés à notre tour.

Que Dieu absolve le pauvre disparu ! Qu’il me donne du courage pour de longues luttes ! Car je vais lutter, maintenant.

IV

Mon retour dans mon pays ne ressembla guère au débarquement triomphal de la jeune marquise de Noircombe, venant faire visite à son auguste parrain. Cette fois il n’y avait pas d’aide de camp à la portière de mon wagon, pour me donner la main et me complimenter de la part du Roi. Mais, ce qui valait mieux, la comtesse Bertha m’attendait, portant dans ses bras ma petite Lisette. Chère tante ! Elle avait dû se lever de bonne heure, car nous avions pris à dessein, mon père et moi, un train matinal que les voyageurs de distinction connaissent peu.

— Ma pauvre Hedwige ! me dit la chanoinesse ; comme vous êtes changée ! Cela vous délivre du sermon que j’avais préparé pour vous.

Je compris, moi qui connaissais ma tante, que je devais avoir l’air bien malade.

— Elle a plus besoin d’un lit que d’un sermon, soupira mon père.

Mon lit m’attendait dans ce que nous appelions notre maison de ville, bien que ce fût plutôt une villa d’importance médiocre ; j’aurai occasion de la décrire plus tard. Notre véritable résidence de famille était le château d’Obersee, dominant une gorge pittoresque, et un beau lac, à une vingtaine de lieues de la capitale. Mon père ne fut pas long à vendre le domaine environnant. Pour le château lui-même, il fut racheté par la tante Bertha, bien qu’elle fût loin d’être riche. Mais, plutôt que de voir Obersee en des mains étrangères, elle eût mangé des croûtes.

Pendant ce temps-là j’étais malade et, s’il n’avait tenu qu’à moi, cet anéantissement causé par la fatigue aurait duré des années. J’y trouvais un prétexte à ne voir personne, sauf mon père, ma fille qui ne me quittait pas, et la chanoinesse qui avait toujours son sermon sur la langue. Il y est resté jusqu’à son dernier jour, bien qu’elle m’ait dit cent fois :

— Ma nièce, il faudra que nous trouvions une heure pour causer de choses sérieuses. N’ayant plus de mère, c’est de moi que vous devez entendre certaines vérités qui vous rendront plus sage à l’avenir.

On peut croire, cependant, que j’étais devenue sage. A cette heure, vingt Noircombe eussent essayé sur moi leur puissance magnétique sans me faire seulement cligner des yeux. Mais, pour des raisons péremptoires, je n’avais plus rien à craindre des joueurs décavés à la recherche d’une dot.

Nous étions pauvres, et nous confessions ouvertement notre ruine. Dès le premier jour, mon père avait pris cette attitude sans raconter à personne, sauf à Sa Majesté, l’histoire exacte de mes malheurs, devenus nos malheurs, grâce à sa scrupuleuse délicatesse. Non seulement le Roi l’avait approuvé, mais bien plus, en véritable ami et en homme de bon conseil, il avait indiqué une ligne de conduite qui fut suivie et me créa une autre existence.

— Mon cher baron, avait-il dit, pensons tout d’abord à votre petite-fille. Nous aurions peut-être quelque peine à marier, le moment venu, mademoiselle de Noircombe. Nous trouverons plus facilement un époux digne d’elle pour mademoiselle de Tiesendorf. Les exploits de votre gendre sont encore peu connus chez nous. Tâchons que cela dure. Faisons de ce joueur par trop habile — j’en sais quelque chose — un mari débauché qui a quitté sa femme. Nous allons prendre des mesures légales pour débarrasser ma filleule de tout lien avec son triste époux. Désormais le monde ne connaîtra plus que la baronne de Tiesendorf. Le secret de son infortune reste entre nous deux.

Mon père se garda bien de faire des objections et témoigna sa reconnaissance au Roi. Il ne manqua pas d’ajouter, en bon courtisan, qu’il s’était défié des atouts de son gendre dès cette soirée mémorable, où il avait vu le meilleur joueur d’Allemagne perdre partie sur partie contre lui. Qui sait d’ailleurs si le propos d’un courtisan n’était pas, une fois par hasard, l’expression de la vérité ?

Quoi qu’il en soit, le baron de Tiesendorf était plus en faveur que jamais. On lui offrit un nouveau poste, qu’il refusa pour ne pas s’éloigner de moi. Il n’avait plus d’ailleurs une fortune suffisante pour lui permettre de tenir son rang à l’étranger. Enfin il trouvait plus sage de faire le mort, afin d’aider l’oubli à couvrir un passé funeste.

Grâce à Dieu l’oubli vint, plus vite que nous pouvions l’espérer. Un très petit nombre de mes compatriotes avait entendu le nom de Noircombe ; ils ne s’en souvenaient guère, et me rendirent volontiers mon nom de Tiesendorf, qui sera seul gravé sur ma tombe.

J’aidai, il est vrai, l’action du temps par une retraite absolue. J’évitai le monde et la Cour, ainsi qu’il convient à une femme trahie pour une rivale (c’était la version répandue dans le public), et surtout à une femme ruinée. Notre petite maison ne s’ouvrait qu’à de vieux amis de mon père, qui ne faisaient pas grande attention à moi, plongés qu’ils étaient dans la politique, ou dans l’art, ou dans la philosophie. En somme, j’avais trouvé le genre d’existence qui pouvait le moins me faire souffrir.

Cependant, on devine qu’une femme abandonnée, jeune et point laide, peut rencontrer des consolateurs, même dans une vertueuse petite ville d’Allemagne. Il s’en présenta quelques-uns, tout au début. Mais ils me trouvaient toujours avec ma fille, à qui j’apprenais ses premières lettres, ou avec mon père et ses sérieux amis, ou, chose plus terrible encore ! avec la comtesse Bertha, dont les bandeaux rigides, coupés d’un velours noir en forme de diadème, auraient tenu Don Juan à distance et mis en fuite Leporello. Si parfois, un jour que ma tristesse était plus lourde ou le ciel plus azuré, je songeais qu’un ami dévoué peut rendre la vie moins insupportable, un souvenir m’arrêtait sur la pente. Je revoyais Jacques Malterre, son sourire plein de bonté, ses yeux où brillait la sympathie pour le malheur ; j’entendais ses paroles qui savaient me réchauffer l’âme ; je me souvenais que ce consolateur, au moment où je commençais à l’écouter, m’avait tourné le dos sans un signe, fuyant le ridicule de faire la cour à la femme d’un membre expulsé du cercle… Peut-être m’a-t-il rendu service, après tout, le beau Jacques Malterre !

Un seul homme pour moi, en dehors de mon père, a été véritablement un soutien, un conseiller, un sauveur ; je veux parler de notre sage et bien-aimé Roi, si malheureux depuis, maintenant réuni à ses ancêtres sous les nervures gothiques du caveau funèbre. J’ai dit que l’on ne me voyait pas à la Cour ; mais il ne faut pas en conclure que j’étais oubliée de mon parrain, ou que je manquais à mes devoirs de reconnaissance envers lui. Cet auguste vieillard me recevait de temps à autre dans son cabinet, aux heures matinales où l’étiquette sommeille encore. Il me réconfortait, me montrait l’espoir dans l’avenir, me parlait de ma fille, le seul sujet qui m’intéressât vraiment, me donnait des avis que je recevais comme des oracles. Je n’ai désobéi qu’une fois, lorsqu’au bout de la première année de mon veuvage, le Roi me conseilla de me remarier. Comme je protestais énergiquement, n’ayant jamais été de celles à qui un premier mariage malheureux donne l’envie de tenter une autre chance, mon parrain me dit :

— Chère petite, j’ai en réserve un argument qui ne saurait manquer d’agir sur une femme comme vous. Le mariage que je vais vous proposer, outre qu’il vous sortirait de peine, serait en quelque sorte une réparation.

— Grand Dieu ! m’écriai-je, voici assez longtemps que nous réparons, mon père et moi. Nous nous sommes appauvris à cette œuvre de justice.

— Ne parlez pas si vite, baronne. Cette fois il ne s’agit plus de réparer les torts des autres.

— Je n’ai jamais fait tort d’un centime à personne, répondis-je fièrement, trop fièrement, hélas !

— En effet, dit le Roi, avec une sévérité que j’avais rarement connue. Ce n’est pas de l’argent que le pauvre Otto pourrait vous réclamer, s’il était encore de ce monde.

Je baissai la tête sans prononcer une parole. Que pouvais-je alléguer de satisfaisant pour ma défense ?

Mon parrain continua :

— Eh bien, vous pouvez faire le bonheur du frère aîné de votre victime. Le comte de Flatmark vous aime depuis l’époque où vous étiez une toute jeune fille…

— Mais il s’est marié ! interrompis-je, oubliant à qui je parlais.

— Il vous savait engagée à son frère cadet. Il s’est marié ; sa femme est morte en lui donnant un fils ; c’est par mon ordre — car il m’a tout confié — qu’il vous évita lorsque vous revîntes chez nous, délaissée, mais non pas libre. C’est par mon ordre aussi qu’il a respecté la première phase de votre deuil. Il sait tout, mais il est discret comme la tombe. Jamais vous n’entendrez un mot d’allusion au passé. A vrai dire, il n’est pas bien riche ; en tout cas je le ferai bientôt colonel. Je l’aime sincèrement ; la preuve c’est que me voilà son ambassadeur auprès de vous. Pas besoin d’ajouter que vous avez tout le temps voulu pour réfléchir. Je ne suis pas un tyran, surtout pour ma filleule.

Je me retirai, bien résolue à réfléchir le plus longtemps possible, car j’éprouvais un véritable chagrin à désappointer le Roi. D’un autre côté, j’aurais fui au bout du monde plutôt que d’accepter cette union qui me semblait monstrueuse, car mes remords s’étaient réveillés avec le souvenir. Épouser le frère d’Otto ! C’était joindre le crime à une nouvelle trahison ; du moins je l’imaginais ainsi, d’autant qu’il y avait une ressemblance physique entre les deux frères. Hélas ! leurs destinées aussi devaient se ressembler.

A cette époque, un orage se formait sur les frontières des deux Allemagnes. Bientôt notre vénéré souverain eut des soucis plus graves que le mariage de sa filleule. Quant au comte de Flatmark, devenu colonel d’un régiment, il n’était plus question pour lui d’autre amour que de celui de la patrie.

Cependant, il trouva quelques minutes, la veille de son départ, pour venir me faire ses adieux. Il avait avec lui un grand garçon de onze ans qu’il nommait Rupert, et qui resta dans le jardin à jouer avec ma fille ; celle-ci allait atteindre sa septième année. Des cris de joie, qui parvenaient à nous par la fenêtre ouverte, semblaient indiquer une timidité moins grande chez nos enfants que chez nous autres, personnes d’âge mûr. Le comte de Flatmark trouva pourtant moyen de dominer son trouble.

— Ainsi que vous avez pu le voir, commença-t-il, j’ai respecté jusqu’ici votre désir de solitude. Mais je pars demain. Je ne laisse derrière moi que trois êtres dont il me coûte de m’éloigner : le Roi, mon fils et vous.

— Si j’étais homme, répondis-je évasivement, je donnerais ma vie avec joie pour notre cher souverain.

— C’est bien ce que je ferai à l’occasion, dit le galant soldat. Reste à savoir la valeur du cadeau ; c’est pour cela que je suis près de vous. Ma vie deviendrait pour moi une chose d’un prix inestimable, si j’emportais l’espoir qu’elle vous appartiendra un jour… Pardonnez-moi de vous importuner pour connaître mes chances. Dans toute autre conjoncture j’aurais attendu. Ce n’est pas moi qui refuse d’attendre, c’est le devoir.

Il parlait avec une grandeur simple qui me causait une profonde émotion ; toutefois rien ne pouvait ébranler mon horreur du mariage. Estimant que, dans la situation solennelle où nous étions, un marivaudage banal eût été indigne de nous deux, je répondis au comte :

— Le Roi vous a confié mon secret, ce dont je l’approuve sans réserve. Donc vous n’ignorez pas, comme on l’ignore généralement ici, quelle a été ma vie conjugale pendant trois ans. Les femmes, qui ont été malheureuses la première fois, peuvent tenter une seconde expérience. Mais ce qui reste du passé pour moi, c’est plus que le malheur ; c’est le dégoût et la honte. J’en suis empoisonnée à tout jamais, comme d’un cancer inguérissable. Aucun être humain n’obtiendra que je recommence la vie.

M. de Flatmark essaya de se défendre.

— Avec moi, c’est à peine si l’on pourrait dire que vous recommencez la vie. Ce serait un retour au passé, une restitution d’un monument détruit. N’avez-vous pas cru, pendant bien des années, que mon nom deviendrait le vôtre ?

— Ah ! m’écriai-je, vous venez de prononcer l’arrêt. J’ai causé la mort d’un homme, et cet homme est votre frère ! Pourriez-vous donc ne pas vous en souvenir chaque matin en m’apercevant ?

— Je ne me serais souvenu que d’une chose, dit M. de Flatmark en se levant. Je vous aimais déjà quand Otto, mon cadet, s’en alla trouver votre père. Je me suis effacé comme il convenait. D’ailleurs j’adorais mon frère — et il m’adorait… ce qui n’empêche pas que je le trouve sur mon chemin pour la seconde fois, quand je veux aller à vous. Que la destinée s’accomplisse ! Peut-être que je vous remercierai bientôt… Être aimé, c’est délicieux pour vivre ; mais cela doit rendre la mort bien dure !

— Je prierai Dieu chaque jour, afin qu’il vous conserve à votre fils, mon cher comte.

— Faites mieux encore : promettez-moi que cet enfant, fils et neveu de deux hommes dont la vie fut marquée à votre empreinte, ne sera jamais un étranger pour vous.

— Soyez sans inquiétude, répondis-je en lui tendant la main. Celui-là, du moins, n’aura pas à se plaindre que je l’ai fait souffrir. Je prierai matin et soir pour qu’il n’ait jamais besoin de mon affection.

Nous sortîmes dans le jardin, où ma fille faisait admirer à son jeune compagnon les grâces d’une tourterelle apprivoisée.

— Allons ! viens, Rupert ; nous sommes pressés, ordonna le colonel. Baise la main de madame la baronne et dis-lui au revoir.

Il ajouta plus bas, quand nous fûmes à la grille :

— Moi aussi, je vous quitte avec un « au revoir »… Mais ce pauvre petit vous reverra peut-être longtemps avant son père.

Il disait vrai. Douze longues années devaient s’écouler, pourtant, jusqu’à ma prochaine rencontre avec Rupert de Flatmark. Mais Dieu seul connaît la date redoutable du jour où je reverrai, au pied de son trône, l’un des plus glorieux héros de Sadowa, qui croyait mourir pour l’indépendance de sa patrie. Hélas ! il est mort pour l’ambition d’un homme. Qu’est devenu notre petit royaume aujourd’hui ?… Si j’ai quitté le nom que j’espérais porter noblement, si j’ai dû fuir le pays où je comptais laisser ma cendre, du moins je suis toujours Française par ma haine envers l’un des fléaux de l’humanité.

Mais il est temps que j’en finisse avec les morts. Un dernier nom sur la liste, le plus cher de tous : celui de mon père !

Quand il me quitta, j’avais trente-cinq ans ; ma fille en avait treize ; l’empire allemand était né de notre sang et des ruines de la pauvre France. Nous n’étions plus, sauf en théorie, les sujets d’un heureux petit royaume, supérieur à la Prusse elle-même par les arts et la civilisation. Perdus dans la masse, ou plutôt dans l’armée que faisait manœuvrer une volonté de fer, nous sentions chaque jour notre existence propre nous échapper. Qui pourrait comprendre, aujourd’hui, l’amère tristesse dont furent frappés alors ceux d’entre nous qui aimaient sincèrement leur patrie ? Ce fut pour mon père, je n’en doute pas, le coup de grâce, après tant de malheurs moins publics. Bien qu’il n’ait pas péri sous le feu d’une bataille, il n’en est pas moins une victime de plus, ajoutée à tant d’autres qui crient vengeance. Il fut pleuré par son Roi.

Cependant vous auriez cherché vainement le baron de Tiesendorf sur la liste des hauts fonctionnaires de notre petit État. Je l’ai entendu répondre à ceux qui lui apportaient les instances, presque les ordres du Souverain :

— L’homme qui n’a pas su gouverner sa famille n’est pas digne de prendre part au gouvernement de son pays.

Malgré tout, il ne put se défendre, en mainte circonstance, de se rendre au Palais pour donner son avis sur les questions diplomatiques. La délibération terminée, il se hâtait de rentrer chez lui.

— Ma fille et mes études me prennent tout mon temps, affirmait-il, oubliant les pauvres qui lui en prenaient une bonne partie.

Nous vivions en tête à tête dans la petite villa du faubourg ; ma fille était placée dans le meilleur couvent du royaume, à quelques heures de nous. Elle était studieuse et promettait d’être jolie. Déjà elle avait les cheveux d’or qui, sur la tête de sa mère, commençaient à s’argenter prématurément.

Certes, je n’étais pas heureuse et ne pouvais pas l’être ; mais j’avais ce bonheur des affligés, pâle soleil d’hiver, qui se nomme la paix et le repos. J’en sortis quand mon père me quitta pour toujours. La médiocrité dorée où nous vivions menaçait fort de devenir la gêne : la pension de l’ex-diplomate disparaissant avec lui.

Je n’avais qu’un mot à dire pour que mon parrain vînt à mon aide. On me connaît assez pour comprendre que la nécessité la plus cruelle aurait pu seule me résoudre à solliciter de nouveaux bienfaits.

Au moment où ma vie était menacée d’une crise — qui n’était pas la première, hélas ! — un personnage vint s’y mêler, qui devait y jouer un rôle considérable. Je suis obligée de dire en quelques mots ce qu’était le millionnaire Mathieu Kardaun, l’un des hommes les plus riches de notre capitale, et non pas le moins honnête parmi les riches, assurément.

Il était fils d’un boulanger, dont chacun peut encore voir la boutique dans une rue de la vieille ville. Parti pour l’Amérique avec les deux bras robustes et la tête, non moins solide, d’un ouvrier allemand, le brave Mathieu avait compris, tout en débarquant au dock des émigrants, qu’il fallait poursuivre sa route vers l’Ouest. Dans ces pays nouveaux où les mitrons ne couraient pas les rues, il était plus facile, parfois, de trouver une pièce d’or qu’une miche de pain. A mi-distance entre les deux Océans, il planta sa tente, c’est-à-dire son pétrin, au cœur d’une cité vieille de quelques semaines, qui est aujourd’hui la florissante Omaha.

Le difficile n’était pas d’avoir des clients : c’était de les satisfaire, faute de farine. Il y avait du blé à ne savoir qu’en faire ; mais les moulins manquaient.

— J’aurai un moulin, se dit Kardaun.

Et il eut un moulin, comme il le disait, pourvu que l’on veuille appeler de ce nom une paire de meules qui tournaient tant bien que mal dans une cabane en planches de dix mètres superficiels, au courant du Missouri, l’un des plus grands fleuves du monde. Cet homme extraordinaire faisait, pendant le jour, la farine qu’il pétrissait pendant la nuit. Comme il était maître de la mercuriale, ses prix variaient suivant la richesse et l’appétit des acheteurs. Les cours se discutaient trop souvent le revolver à la main, ce qui ennuyait fort Mathieu.

« Car, disait-il, si l’on me tue, je perds ma clientèle en bloc ; si c’est moi qui tue, j’ai un acheteur en moins. Tous les risques sont donc de mon côté. »

Comme on peut voir, ce brave garçon n’avait pas le temps de s’ennuyer, ce qui n’empêche qu’il trouva un beau jour une demi-heure pour épouser une jolie fille, Irlandaise, qui avait la double sinécure de l’école et du bureau de poste. Étant la seule demoiselle à marier dans un rayon d’une journée de marche, elle pouvait choisir parmi plusieurs centaines d’amoureux. La séduisante Brigitte avait du flair. Elle accepta Kardaun, parce qu’elle croyait deviner en lui un homme d’affaires de premier ordre. On dut bientôt reconnaître qu’elle avait raison.

Dans ce pays sans espèces monnayées, le boulanger livrait parfois ses miches contre un porc, ou contre un boisseau de blé, ou contre une mesure d’orge. De là trois genres de spéculation, qui font aujourd’hui la fortune d’Omaha, mais qui firent d’abord la sienne : les jambons, la bière, et le commerce des grains. Tandis que vingt paires de meules tournaient dans la minoterie qui succédait au moulin en planches, le blé de Kardaun descendait le Missouri, puis le Mississipi jusqu’à la Nouvelle-Orléans, où les navires d’Europe venaient le prendre, en même temps que ses caisses de lard fumé. Quant à sa bière, on la buvait jusqu’à Saint-Louis. De ces trois mines d’or, les millions sortaient avec une rapidité vertigineuse. Kardaun serait aujourd’hui l’un des rois de la finance américaine, si sa laborieuse compagne — elle avait travaillé plus que lui quand ils étaient pauvres — ne fût tombée en paralysie.

A cette époque, Mathieu avait quinze millions de fortune, quarante ans d’âge, et une fillette de douze ans qui savait tout juste lire et écrire : c’est tout ce qu’avait pu lui enseigner l’ancienne maîtresse d’école dont les brevets n’étaient pas fort en règle ; mais alors on n’y regardait pas de si près qu’aujourd’hui. En voyant sa femme, qu’il adorait, condamnée pour toujours à l’impuissance, le pauvre Kardaun se dégoûta subitement des affaires et n’eut plus qu’une idée : revenir dans son pays, ce qui lui permettrait de faire élever la jeune Mina et de jouir de sa fortune. Ils venaient tous trois d’arriver quand je perdis mon père ; la ville ne parlait que d’eux, surtout pour s’en moquer, je dois le dire. On était foncièrement aristocrate chez nous, même dans le peuple ; ce mitron enrichi, qui allait écraser tout le monde de son luxe, était vu presque d’aussi mauvais œil que s’il n’eût pas gagné ses millions fort honnêtement.

Je trouvais, quant à moi, cette moquerie fort injuste envers un homme qui revenait mourir dans sa ville natale, où chacun connaissait l’ancien mitron, alors qu’il aurait pu jouer au grand seigneur à Paris ou à Londres. Quoi qu’il en soit, à peine les Kardaun débarqués, nous vîmes commencer la danse des écus. Mathieu acheta une maison ; il acheta un mobilier ; il acheta des chevaux ; il acheta par piété filiale — et Dieu sait ce qu’on la lui fit payer ! — une affreuse bicoque où se trouvait l’ancienne boutique de son père ; il acheta un terrain, contigu à ma villa, pour y bâtir une résidence digne de lui. Pauvre homme ! Il ne put acheter la santé pour sa femme, bien qu’il ait couvert d’or les médecins de France et d’Allemagne. La malheureuse Brigitte n’a pas quitté son lit depuis vingt ans !

Il y a une autre chose que mon opulent voisin n’a pu acheter : c’est la maison où s’est éteint mon père, où je m’éteindrai moi-même, s’il plaît à Dieu. Ce n’est pas qu’il n’ait essayé, le brave homme. Un jour — j’étais encore en grand deuil, — on m’annonça qu’il désirait me voir, pour affaires. Je le fis introduire, devinant un peu ce qui l’amenait.

Il n’avait pas mauvaise mine dans ses beaux habits neufs, qu’il portait avec plus d’aisance qu’on pourrait le croire. Quinze années d’Amérique assouplissent un homme et lui enlèvent sa gaucherie. Toutefois je reconnus, au premier coup d’œil, qu’il avait conservé le respect de la noblesse inconnu là-bas, et même beaucoup plus près de nous. Il me salua comme il aurait salué la Reine, et je crus que je ne viendrais jamais à bout de le faire asseoir. Puis ce fut un chapitre d’excuses très humbles, balbutiées avec effort, sur l’audace qu’il avait de me déranger. Il aborda enfin le sujet de sa visite ; subitement il devint un autre homme, net, précis, ne disant pas une parole de trop. Le business man américain se réveillait en lui.

— Madame la baronne, commença-t-il, je vais avoir près de vous une villa et un parc. Je voudrais posséder tout le bloc. Ne vous conviendrait-il pas de me céder le terrain qui est à vous ? Je ne discuterai pas vos conditions.

Je répondis que certains souvenirs m’empêchaient de quitter ma demeure. Évidemment il connaissait mes embarras, car il me répondit :

— Le passé est quelque chose ; mais l’avenir est beaucoup. Mademoiselle la baronne (c’est de ma fille qu’il voulait parler) sera un jour reconnaissante à sa mère de lui avoir sacrifié de chers souvenirs.

Lui aussi, pour en arriver à son but, se servait du nom de ma fille. Ce trait de ressemblance avec l’homme qui m’avait coûté si cher me mit de mauvaise humeur ; je répondis, un peu aigrement, je l’avoue :

— Monsieur Kardaun, je vous remercie de me rappeler mes devoirs. Cependant, avec la grâce de Dieu, je mourrai dans cette maison.

Sur le visage du brave Mathieu, rasé comme celui d’un prêtre, on put lire un véritable désespoir. Il dit, les mains jointes :

— Ah ! madame la baronne, je vous ai déplu ! Dieu me préserve de dire que vous n’aimez pas votre fille. Moi, j’adore la mienne comme une idole. Si elle n’était pas riche déjà, et s’il me fallait, pour l’enrichir, vendre la tombe de mon père, je n’ose pas me demander à moi-même ce que je ferais.

— Prenez garde, monsieur ! Vous vous repentirez quelque jour de cette faiblesse !

— Madame la baronne aurait cent fois raison s’il s’agissait d’une autre. Mais Mina est un ange ! Et puis elle est tout pour moi : je suis presque veuf. Plus jamais ma pauvre chère femme ne quittera son lit. Et c’est ma faute ! Je n’aurais pas dû permettre qu’elle se tuât au travail comme elle l’a fait. Si vous l’aviez vue ! Quand j’étais en voyage, elle passait des nuits au moulin, à tout surveiller. Et, si je le lui avais demandé, elle se serait jetée sous les meules. Tout le monde me disait : « Vous avez mis la main sur la meilleure femme des États-Unis. » — « Non, répondais-je, pas des États-Unis, mais du monde entier… » Elle est pour une grande part dans l’œuvre de ma fortune : qu’y a-t-elle gagné ? Des rideaux de soie à son lit, des dentelles à ses draps ; voilà tout ! Ah ! madame la baronne, je suis bien à plaindre !

Il s’essuyait les yeux de ses gros doigts gantés de gris clair. Émue de compassion, je lui demandai :

— Souffre-t-elle beaucoup ?

— Beaucoup, et toujours ! De plus, elle n’a pas de distractions ; jamais une visite. Personne ici ne parle anglais, la seule langue qu’elle comprenne. Je commence à croire qu’il aurait mieux valu rester là-bas ! Mais nous avions mis notre espoir dans le changement d’air et dans les médecins de l’Europe. Hélas ! il ne me reste plus d’espoir, bien que je lui dise le contraire quand nous causons.

Il tira son mouchoir, et toutes les vitres de mon salon tremblèrent. Quand il fut plus calme, je lui tendis la main : peu s’en fallut que le pauvre homme ne se mît à genoux pour la prendre.

— Monsieur Kardaun, lui demandai-je, pensez-vous que votre chère malade aurait du plaisir à me voir ? Je parle anglais ; je pourrais aller demain…

— Oh ! madame la baronne, s’écria-t-il éperdu de joie, pas demain, tout de suite ! Mon Dieu ! Quel honneur ! Quelle bonté ! Comme vous allez lui faire du bien !

Il était debout, agité, se démenant, riant et pleurant tout à la fois. Je pris un chapeau et le suivis : faire attendre une visite qui doit causer tant de bonheur eût été cruel. Heureusement il n’avait pas sa voiture, qui faisait — et même un peu trop — l’admiration de ses concitoyens. Nous allâmes à pied. Je remarquais l’étonnement sur bien des figures, à la vue de la haute et puissante baronne de Tiesendorf cheminant côte à côte avec Kardaun, le fils du boulanger. Mais mon orgueil de race avait reçu des coups plus rudes. Nous arrivâmes, après une course de quelques minutes, au chevet de la malade. Mon compagnon m’annonça, avec tous mes titres et qualités ; puis il se tut, épiant l’effet que j’allais produire.

Je voyais seulement, dans un fouillis de dentelles merveilleuses, deux grands yeux noirs, admirables, qui me considéraient avec une sorte d’avidité curieuse. Il me fallut prendre la parole ; je dis en anglais :

— Chère madame Kardaun, je viens rendre visite à ma voisine, ou du moins à ma future voisine, car votre maison n’est pas encore bâtie. Je prie Dieu que vous y trouviez un allègement à vos souffrances.

Une voix très douce, presqu’une voix d’enfant, me répondit, sans qu’il y eût le moindre mouvement sous la couverture de satin rose ; on aurait dit qu’une tête sans corps parlait :

— Je vous prie de poser votre main sur mes lèvres, car je ne puis la prendre. Soyez bénie pour votre bonté envers une pauvre malade.

— Et dire que nous avons chez nous la filleule du Roi ! ajouta Mathieu.

Tout en baisant ma main, la pauvre Irlandaise me jeta un regard dont je compris l’éloquence, et qui voulait dire : « Que sont les rois et les empereurs, quand on est déjà presque hors de ce monde ! » Je n’étais plus guère du monde, moi non plus : c’est pourquoi je ne pus m’empêcher de répondre à Kardaun :

— Vous n’êtes pas devenu démocrate au pays de la démocratie, autant que je peux voir.

— Tout au contraire, madame la baronne ; je le fus terriblement au début, quand je n’avais rien dans ma poche. Depuis que j’ai fait fortune, et surtout depuis que je foule de nouveau le sol natal, j’ai retrouvé toutes mes idées d’enfant. J’attends des heures, perdu dans la foule, pour voir Sa Majesté, quand Elle doit sortir en carrosse au milieu de Son escorte. Je me répète à moi-même : « Tu pourrais acheter, payer comptant, le carrosse, les chevaux des soldats, leurs beaux uniformes, leurs cuirasses. Mais tu n’es rien devant le Roi, pas grand’chose devant le dernier des seigneurs de sa Cour… » Et cela me fait plaisir — qu’on me dise pourquoi ! — de songer qu’il y a des choses qu’on ne peut avoir pour de l’argent.

— Il y a la santé ! soupira la malheureuse Brigitte.

Et moi je pensai tout bas :

« Il y a l’honneur ! »

Naturellement on me présenta « miss Kardaun », comme l’appelait déjà son père bien qu’elle eût à peine quatorze ans. Il est juste de dire qu’elle en paraissait davantage. Elle était grande, absolument belle, brune de cheveux, comme sa mère, avec un teint éblouissant. Je compris l’adoration de son père, et je devinai que mademoiselle Mina était l’enfant la plus gâtée de l’ancien monde, et même du nouveau. Elle avait une gouvernante française qui s’appelait mademoiselle Pélissard, et qui me rappela mademoiselle Ordan d’une façon pénible. Cette Pélissard était un puits de science, et me parut seconder Mathieu, avec tout le zèle possible, dans son intention manifeste de créer un type parfait d’héritière américaine. Mina, fort intelligente, comprenait bien son rôle et semblait à la hauteur de sa tâche. Elle s’habillait déjà divinement — à Paris, bien entendu, — parlait le français comme une Parisienne, professait une haine profonde contre les Anglais, gardait sur les Allemands un silence significatif, et ne songeait pas plus à être timide qu’une tortue à voler. Elle était sérieuse et avait du tact, faisant de son mieux pour ne pas me laisser voir qu’elle préférait son sort au mien, en quoi je suis loin de dire qu’elle avait tort.

Malgré tout, Mina me fit un peu peur ; je ne désirai pas que ma fille pût la rencontrer lorsqu’elle venait en vacances chez moi. J’insinuai donc que je ne recevais pas de visites, ajoutant la promesse de revenir voir madame Kardaun quelquefois. Puis je rentrai dans ma petite maison, qui me paraissait une demeure encore plus enviable, depuis que j’avais refusé de m’en défaire à prix d’or. Seulement il s’agissait d’y rester et, même avec des prodiges d’économie, l’équilibre de mes finances périclitait.

Je saute à pieds joints sur les deux années qui suivirent, pour entrer dans une nouvelle phase de ma carrière, celle où je travaillai pour gagner ma vie. Dieu sait que ce ne fut pas la plus malheureuse, car on trouve l’oubli dans le travail.

V

Les Kardaun avaient achevé de bâtir le Cottage et l’habitaient ; nous étions voisins, très bons voisins : Mathieu ne me gardait nullement rancune de mon obstination à ne pas lui vendre mon lopin de terre. J’avais été voir sa femme dans sa nouvelle résidence, de style américain, mais de bon goût, je dois le dire. Il restait bien entendu que je vivais en recluse et qu’il n’y aurait pas d’intimité entre nous. Mon voisin était fin comme l’ambre et entendait les choses à demi-mot.

— J’aurais beau faire, m’avait-il dit un jour, le vieux Kardaun sera jusqu’à sa tombe un boulanger enrichi. Mais, par Dieu ! ma fille sera duchesse !

Quant à moi j’en étais convaincue, tout en me demandant si la mienne ne serait pas institutrice. Dans tous les cas elle s’y préparait de son mieux, en étant la première de sa classe dans son couvent. Mais, Seigneur, que la pension me coûtait cher !

Ce fut le bon Mathieu qui me tira de peine. Il vint me voir un jour et, après un demi-quart d’heure d’excuses, nous arrivâmes au but de sa visite, qui ne semblait pas l’épouvanter médiocrement. J’eus l’idée qu’il s’offrait à nouveau comme acquéreur et, s’il faut l’avouer, je ne me sentais plus aussi ferme dans mon refus que la première fois. Je me trompais : mon homme avait pris son parti de ne pas posséder tout son bloc ; il m’apportait même généreusement le moyen de rester propriétaire de mon petit bien.

— J’ai reçu, commença-t-il, un câblogramme dont je viens parler à madame la baronne, après mûre réflexion. Une dame bostonienne, veuve, très bien élevée, est en route pour venir passer quelques mois ici avec sa fille. Désirant vivre très retirée, elle ne veut pas d’hôtel, mais une maison particulière où elle vivrait comme chez elle, sans préoccupation de ménage et de domestiques. Si je ne m’abuse, une bonne partie de votre demeure vous est inutile. Je vous offre donc de vous charger de mes commettantes. Nous n’aurons pas de difficultés quant aux conditions.

J’hésitais ; il articula un chiffre qui me sembla, vu mon inexpérience, encore plus avantageux qu’il n’était réellement. Pauvre de moi ! Qui m’eût dit, alors que je combinais avec Bruneau des menus extraordinaires, qu’une centaine de louis ou deux seraient une grosse affaire dans mon budget ! Toutefois je demandai vingt-quatre heures avant de donner mon dernier mot. Qu’allait dire mon royal parrain de voir sa filleule prendre des pensionnaires ?

Simple et bienveillante Majesté ! J’entends encore sa réponse :

— Vous blâmer, ma chère enfant ! Je vous admire au contraire. Vous êtes bien heureuse de pouvoir vous enrichir en faisant le lit des autres. Moi, je me suis appauvri en faisant celui de l’empereur d’Allemagne !

Ainsi je débutai dans la carrière du Family House, et devins une bourgeoise qui se faisait appeler Frau Tiesendorf. L’excellent Kardaun, je m’empresse de le dire, ne m’avait pas trompée. Mes pensionnaires étaient des personnes recommandables et même distinguées, dignes de la réputation de culture intellectuelle qui s’attache à leur ville natale. Je m’arrangeais d’ailleurs à les rencontrer le moins possible ; de leur côté, elles y mettaient de la discrétion. Elles mangeaient dans leur appartement, moi dans le mien. Je leur abandonnais un de mes deux salons, pour y recevoir leurs amis et faire de la musique ou du dessin. Elles me dirent, en partant, qu’elles n’avaient jamais été aussi bien servies. Elles firent mieux : elles m’envoyèrent de la clientèle.

Bien entendu, je ne recevais que des femmes, ou des ménages plus que mûrs : encore fallait-il montrer patte blanche. On ne me croirait pas, cependant, si je disais que je n’eus jamais d’ennuis ; mais j’étais encouragée par la vue des résultats : ma fille aurait une dot ou quelque chose d’approchant.

Ma pauvre Élisabeth ! Elle ne s’amusait guère à la maison quand elle venait en vacances. Rarement je pouvais lui consacrer une heure dans la journée, car il fallait être sur la brèche. Mais nous passions nos soirées ensemble ; je bénissais Dieu de m’avoir donné une fille si jolie et si raisonnable. Je ne la gardais pas longtemps, toutefois, trouvant que le séjour d’un Family House, même aussi sévère que le mien, n’était pas tout à fait convenable pour une jeune fille de quatorze ou quinze ans destinée, je l’espérais du moins, à reprendre son rang dans le monde. Elle passait une partie des vacances à Obersee, où la tante Bertha, qui s’était retirée de la Cour, s’occupait à conspirer, autant que le comportait son grand âge, contre celui qu’elle appelait toujours le Roi de Prusse. Dénouer le faisceau nouvellement formé de l’Empire, émanciper notre petit royaume, tel était son but, ni plus ni moins.

Élisabeth conspirait aussi, naturellement ; c’était même son seul plaisir au château d’Obersee, qui n’était pas précisément le séjour des Jeux et des Ris. Malgré tout, elle se résignait sans trop de peine à cette prison, où je me doute qu’elle faisait ses quatre volontés, car sa tante l’adorait. J’avoue même que je comptais beaucoup sur la bonne chanoinesse pour marier la petite, quand elle serait sortie de sa maison d’éducation, le plus tard possible.

Mais il fallut bien l’en sortir, bon gré mal gré, quand elle eut ses dix-huit ans. Pourquoi les filles grandissent-elles ? Je me trouvais de nouveau, après quelques années de calme, en proie aux difficultés. Devais-je renoncer à mes pensionnaires — qui composaient le plus clair de ma fortune — et reprendre ma fille avec moi ? Devais-je la confier à sa tante ? Je m’arrêtai à cette résolution, provisoirement. Aussi bien, je ne pouvais liquider en quelques semaines. Élisabeth s’installa donc à Obersee pour y vivre, et moi je continuai à veiller sur le bien-être de mes clientes, qui avaient fini par envahir toutes les pièces disponibles de ma maison. L’hiver venu, j’allais pouvoir plus facilement, si je m’y décidais, fermer mon Family House.

Nous en étions là, quand je vis entrer un jour dans mon parloir le plus bel officier de hussards que j’eusse rencontré de ma vie, du moins je le crois. Supposant qu’il désirait voir une des misses plus ou moins fringantes que j’hébergeais :

— Qui demandez-vous, monsieur ? dis-je au séduisant cavalier.

— Mais, madame, c’est vous que je demande, fit-il avec un sourire épanoui. J’ai peur que, depuis ma dernière visite, les tourterelles ne soient mortes de vieillesse. Quant à ma petite amie, en jugeant d’après sa mère, j’ose espérer qu’elle n’est pas encore décrépite.

— Mon Dieu ! m’écriai-je, vous êtes Rupert de Flatmark !

— En personne ; revu, augmenté et nouvellement promu au grade de lieutenant. Depuis hier, je suis dans cette ville, ma garnison.

Il me baisa la main, et devenu tout à coup plus grave :

— J’entends encore mon pauvre père vous dire : « Cet enfant vous reverra peut-être avant moi. »

Après un silence de quelques secondes, je répondis à Rupert dont les yeux étaient humides :

— Vous n’entendîtes pas ce que je lui disais un moment plus tôt : « Cet enfant ne sera jamais un étranger pour moi. »

— Merci, madame ! Voilà des paroles dont je me prévaudrai pour franchir souvent cette porte. Et maintenant, puis-je renouveler connaissance avec ma petite amie ?

— Non. Elle habite chez sa tante. Le séjour d’un lieu comme celui-ci n’est pas à désirer pour une jeune fille de vieille race. Élisabeth reviendra chez moi quand j’aurai pu fermer mon auberge, où, par parenthèse, vous rougirez peut-être de venir me voir.

— Je ferai mieux, dit-il gaiement. Louez-moi une chambre ; quelque chose dans les prix doux, car je ne suis pas bien riche.

— Loger un jeune homme chez moi ! Belle idée, vraiment ! Toute ma clientèle déguerpirait dans les vingt-quatre heures. Vous avez si bonne réputation, vous autres hussards !

— Comme vous entendez peu les affaires, baronne ! Ayez deux ou trois lieutenants comme pensionnaires, et toutes les Anglaises qui viennent voir nos vieilles croûtes ne voudront pas descendre ailleurs que chez vous.

Il partit, après une assez longue visite pendant laquelle nous parlâmes de mille sujets divers. Il me rappelait son pauvre oncle Otto, avec plus de brillant et d’entrain, mais avec non moins de qualités sérieuses. Le monde s’empara de lui, selon ce que je prévoyais ; je le revis seulement après plusieurs semaines. Il me raconta qu’il n’aimait que la bonne compagnie, ce dont je le félicitai. Les salons qu’il fréquentait de préférence étaient les plus fermés de la ville. De fait, son nom et sa tournure lui permettaient de choisir ses relations. Je sus qu’il plaisait au Roi et qu’on le voyait régulièrement à la Cour où, cependant, un garçon de son âge devait s’ennuyer ferme. Bien qu’il eût à peine vingt-quatre ans, plusieurs femmes de très haute noblesse le soignaient déjà pour leurs filles, et celles-ci en rêvaient tout éveillées. Mais toutes ses amoureuses n’avaient pas trente-deux quartiers de noblesse. Je l’appris de la façon la plus positive, comme on va voir.

Mathieu Kardaun m’avait beaucoup négligée, ou du moins je tâchais de me persuader à moi-même que c’était lui qui me négligeait. La vérité est, d’abord, que j’avais peu de temps à donner à la causerie ; ensuite que ce brave homme n’était guère mon fait comme causeur ; enfin que sa fille m’effrayait terriblement, pas pour moi, bien entendu, mais pour Élisabeth si, quelque jour, elles devaient vivre côte à côte. Quoi qu’il en soit, on aurait eu peine à trouver deux voisins meilleurs, et deux voisins qui se fréquentassent moins.

Je fus donc un peu surprise de voir entrer Kardaun chez moi, vers le milieu de l’automne, à l’heure où l’on avait quelque chance de me trouver libre. Du premier coup d’œil je devinai qu’il avait un gros souci :

— Votre chère malade va-t-elle moins bien ? lui demandai-je.

— Pas moins bien, mais pas mieux, répondit-il. Sa vie ressemble à la végétation à peine sensible de certaines plantes. Ce n’est pas d’elle que je viens vous parler : c’est de Mina. Vous savez que j’adore ma fille.

— Vous êtes aussi bon père que vous êtes bon mari. Votre affection paternelle, Dieu merci ! n’est pas éprouvée comme l’autre.

— Non ; et pourtant !… Le bonheur de ceux qu’on aime nous tient à cœur autant que leur santé.

— Est-ce que votre fille n’est pas heureuse ?

— Vous allez voir que non, madame la baronne, si vous voulez bien m’écouter pendant cinq minutes. Il s’agit de marier cette enfant.

— Ce doit être facile, monsieur Kardaun, avec tous vos millions.

— N’avez-vous pas remarqué, madame la baronne, combien les demoiselles sont extraordinaires dans leurs goûts ? Petites, vous êtes sûre qu’elles s’amouracheront d’un géant ; si elles ont deux mètres, leur cœur sera pris par un diminutif d’homme. On dirait que le disparate les attire. C’est ce qui arrive à la mienne, dans un ordre d’idées moins matériel. Vous savez que j’ai encore de la farine sur mes habits. Que croyez-vous que fait Mina ? Elle perd la tête pour un grand seigneur, qui regarde toute femme non titrée comme une simple maritorne, et qui croirait déroger en adressant la parole à une roturière telle que ma fille.

— Sans doute il a dérogé, alors — mademoiselle Kardaun est certes assez jolie pour cela — puisque l’amour est venu.

— Mais non, madame la baronne. On s’est croisé à cheval deux ou trois fois ; rien de plus. Mina est franche. Elle ne s’est pas vantée à moi d’un succès qu’elle n’a pas eu. Le jeune comte n’a pas même regardé le cheval de mon héritière, qui m’a bel et bien coûté trois cents louis. Évidemment il savait le nom par trop plébéien de l’amazone. J’ai raisonné ma fille ; je lui ai dit : « Qu’est-ce que tu espères ? Autant vaudrait songer à l’archange Gabriel. Et encore, celui-là, tu peux le voir à l’église, tandis que ton officier entend la messe dans la chapelle du Roi, où tu ne peux pas entrer. »

— C’est un officier ? demandai-je.

— Oui ; et voyez la chose ! Vous croyez peut-être que cette folle a remarqué un mauvais sujet, perdu de dettes, qui serait trop heureux d’épouser une femme riche, eût-elle été servante d’auberge ? Pas du tout. Elle s’éprend d’une perfection, d’un être vertueux et sans défauts, qui ne touche pas une carte et ne met pas le pied dans les coulisses.

— Vous êtes vraiment bien malheureux, monsieur Kardaun, fis-je en riant.

— Ce n’est pas moi qui suis malheureux. J’ai offert à Mina — qui ne mange plus — de la conduire à Paris. Là, ce n’est pas comme chez nous. On ne demande pas à une jolie fille de produire ses parchemins. « Tu danseras avec des ducs, lui ai-je promis ; et tu seras duchesse avant la fin de l’année, ou le diable s’en mêlera ! » Mais elle se soucie peu d’être duchesse. Il n’y a qu’un homme pour elle au monde : Rupert de Flatmark !

Je poussai un cri d’étonnement à ce nom.

— Là ! fit Kardaun. J’étais bien sûr que vous le connaissiez. Reste à savoir si vous voudrez venir à mon aide, vous qui êtes la filleule du Roi.

Je fus saisie de terreur à la pensée que Kardaun voulait un anoblissement et comptait sur moi pour l’obtenir. J’allais élever des objections ; mais déjà il continuait :

— Madame la baronne, si vous vouliez présenter ma fille à la Cour, je suis sûr que tout irait bien.

— Quelle idée ! Vous devriez savoir que je ne vais plus à la Cour depuis… depuis un grand nombre d’années. Je suis à présent une simple bourgeoise : Frau Tiesendorf !

— Je le sais. Vous n’allez plus à la Cour parce qu’il faut, pour cela, des chevaux, des toilettes, et surtout du loisir. Mais je peux vous… prêter tout cela.

Je me redressai de ma hauteur, ce qui servit de peu ; car un citoyen d’Omaha, même par adoption, se moquerait du courroux de toutes les déesses de l’Olympe, quand il a une affaire dans le cerveau.

— Voyons les choses sous leur vrai jour, insista-t-il. Vous êtes une femme intelligente puisque vous gagnez de l’argent, ce qui est la marque distinctive de l’intelligence. Or donc, si je vous demandais de loger et de nourrir ma fille, comme vous faites pour d’autres, vous accepteriez mon argent. Le refuserez-vous en échange d’un service beaucoup moins vulgaire ?

— Oui, je le refuserai, certes ! répondis-je, encore plus abasourdie qu’offensée par ce langage.

Il serait trop long de sténographier la plaidoirie de ce singulier bonhomme. Jeter l’or sans compter, bouleverser toute une hiérarchie sociale n’étaient rien pour lui, du moment qu’il s’agissait d’empêcher que sa fille eût un chagrin. Cependant il ne parvenait pas à me convaincre. L’idée de reparaître à la Cour dans le seul but de rendre un mariage possible entre « miss Kardaun » et Rupert de Flatmark ne pouvait m’entrer dans l’esprit. Mon interlocuteur le voyait bien. Il me dit tout à coup :

— L’affaire est très simple, pourtant. Elle serait déjà faite si vous n’étiez pas baronne, c’est-à-dire si vous n’aviez pas de préjugés. Mais, si vous n’étiez pas baronne, vous ne pourriez m’être utile. Changeons les mots : quand on parle aux femmes, les mots sont tout. Je vais, comme disent les Anglais, tuer deux oiseaux avec la même pierre. J’ai toujours envie de votre maison, quoique je n’en parle plus.

Bien que n’étant pas, au fond de moi-même, aussi obstinée que jadis dans mon refus, je protestai par un geste.

— Madame la baronne, fit Kardaun en fixant sur moi ses petits yeux perçants, convenez que votre maison n’a plus à vos yeux le même caractère sacré de souvenir. Tant de créatures inconnues, étrangères, y ont passé avec leurs peines et leurs joies, emportant chacune — invisible larcin — comme un lambeau du passé ! Votre sacrifice, permettez-moi de le croire, ne sera plus ce qu’il eût été dix ans plus tôt.

— Où voulez-vous en venir ? demandai-je sans avouer qu’il avait raison.

— A vous dire que, devenue moins attachée à votre bien, vous n’en êtes pas moins libre de m’en demander un prix de convenance. Il vaut cinquante mille francs ; dites que vous en voulez trois cent mille et c’est marché conclu. En retour, je vous demanderai un service.

— La présentation de votre fille à la Cour ?

— Cela même. Votre parrain vous permettra de conduire au Palais une jeune amie de bonne apparence, bien élevée, dont la mère est infirme et le père trop vieux pour la suivre dans le monde. Vous voyez que je n’exige pas l’impossible. Je sais que l’ancien boulanger Kardaun doit rester chez lui. Cependant, voir ma fille causer avec Sa Majesté eût été la plus grande joie de ma vie !

L’offre était éblouissante. Néanmoins je fis cette première objection :

— Tout cela est fort bien. Mais, pour commencer, je ne puis répondre des sentiments du comte de Flatmark, ni même vous laisser croire que je l’influencerai.

— Je n’attends rien de semblable, fit Kardaun. En tout cas, vous ne l’influencerez pas contre ma fille. Je m’en rapporte à vous.

L’affaire — puisqu’il s’agissait d’une affaire — me paraissait bien définie. Elle n’était pas autrement glorieuse ; mais je n’y voyais rien d’immoral. Je trouvai cependant qu’une première question se posait devant ma responsabilité. Du moment qu’il s’agissait de Rupert de Flatmark, il fallait avant tout savoir quelle femme était au juste Mina Kardaun. A vrai dire je ne la connaissais guère. Elle venait parfois rendre visite à quelqu’une de mes pensionnaires ; mais elle évitait manifestement de me rencontrer ; ce qui était peut-être de la discrétion plus que de l’indifférence. Son père, à ma demande, me l’envoya.

Nous parlâmes sans le moindre détour, chose facile avec cette jeune personne dont la franchise était la qualité maîtresse. Elle me dit, résumant la situation mieux que je n’aurais pu le faire moi-même :

— On vous a prévenu sans doute, madame, que je suis une enfant gâtée, et c’est parfaitement vrai. Toutefois, dans l’occasion, il ne s’agit pas d’un caprice. Pourquoi Rupert de Flatmark est le premier homme qui m’ait troublée, je ne puis vous l’apprendre : l’amour ne s’explique pas. Mais je peux vous dire pourquoi je veux l’épouser : précisément parce qu’il ne fait pas attention à moi. Le plus affreux malheur qui puisse arriver à une femme est d’être épousée pour son argent.

— C’est vrai ! fis-je avec la conviction de l’expérience.

— Quant à moi, poursuivit-elle, je n’épouserai jamais un homme pour son titre. Vous jugez bien que je pourrais viser plus haut qu’une couronne de comtesse. Néanmoins je désire que mon mari soit noble, parce que la noblesse est une clef qui ouvre certaines portes, devant lesquelles le mérite se brise ou s’attarde. Voyez mon père ! Il ne peut même pas être de certains clubs et, si j’étais un garçon, je ne pourrais pas être officier dans notre armée. Pauvre père ! Je crois qu’il n’a jamais fait qu’une bêtise dans sa vie : c’est le jour où il est revenu dans ce royaume en retard d’un siècle sur le monde entier.

Je ne pus m’empêcher de dire à Mina qu’elle parlait avec beaucoup de bon sens.

— Et maintenant, continuai-je, une dernière question. Est-ce bien pour lui-même que vous vous êtes éprise de Flatmark ? Si l’on vous apprenait que ce jeune homme est le fils d’un artisan quelconque, persisteriez-vous à vous faire aimer de lui ?

— Certainement, fit-elle. Mais alors je n’aurais pas besoin de vous.

Elle prononça ces paroles avec un mélange de déférence envers moi et de confiance en elle-même qui me charma. En bonne conscience il me semblait que Rupert n’était pas tant à plaindre. Toutefois il y avait d’autres obstacles à considérer. Je demandai un peu de patience à ma solliciteuse et, dès que la chose fut possible, j’allai voir le Roi, me demandant si je n’allais pas être tancée d’importance, pour avoir seulement arrêté mon esprit à l’idée que je venais lui soumettre. Il n’en fut rien. Une fois de plus j’arrivai à la conclusion que mon royal parrain était d’une largeur de vues que bon nombre de ses sujets auraient pu lui envier.

— Avant tout, me répondit-il, je pense à notre chère Élisabeth à qui une dot va tomber du ciel. Quant à Flatmark, je ne lui conseillerai jamais une mésalliance ; mais enfin l’intérêt d’un royaume est que les grands noms soient attachés à de grandes fortunes. Il est encore bien jeune, mais très sérieux. C’est affaire à lui de décider le sort de la belle Mina. Bien entendu, nous respecterons le secret de cette jeune fille. Si elle est ce que vous dites, amenez-la-moi ; je la recevrai bien. Et, du même coup, je retrouverai ma chère filleule, rentrée dans sa sphère et victorieuse de la destinée.

Sous ce rapport, mon vénérable parrain était assez mauvais prophète ; mais ce ne fut ni sa faute ni la mienne. Il me conseilla vis-à-vis de Kardaun certaines précautions que je déclinai respectueusement. J’avais confiance dans la parole du brave Mathieu. De fait, il ne tint qu’à moi de conclure le marché d’or pour ma maison, dès la rencontre que je ménageai avec cet heureux père, afin de l’informer que le pacte était conclu, mieux encore : ratifié.

Je refusai d’aller si vite pour plusieurs raisons, dont la première était la crainte que le public ne devinât, trop aisément, la cause véritable de la faveur soudaine que Mina Kardaun allait trouver auprès de moi. Cette jeune fille eût été la première à en souffrir et son père le comprit. Tout se borna au versement acompte d’une petite somme dont j’avais besoin pour m’équiper en grande dame. Au surplus, il me fallait trouver une gérante pour soigner mes pensionnaires, peu nombreux en cette saison. Kardaun devait entrer en possession de ma demeure au printemps. Jusque-là sa fille aurait le temps de réussir ou d’échouer définitivement auprès de Rupert de Flatmark. Ceci n’était pas mon affaire. On juge bien que j’aurais demandé l’aumône, plutôt que de tomber dans l’industrie du mariage à forfait. Peut-être les gens méticuleux trouveront-ils que j’allais déjà trop loin à faire ce que je faisais. Qu’ils attendent un peu avant de me jeter la pierre !

Le premier acte de cette nouvelle comédie du Bourgeois gentilhomme, où la « belle marquise » était seule en scène, fut ma rentrée à la Cour. Je n’y avais pas reparu officiellement, depuis certaine soirée où j’avais eu l’avantage de voir M. de Noircombe « plumer » mon pauvre parrain. Cette fois j’étais la baronne de Tiesendorf, de par la grâce du Roi et de ses tribunaux. En dix-huit ans, le personnel s’était renouvelé, comme bien on pense, et j’arrivais là ainsi qu’un objet antédiluvien, assez curieux d’ailleurs. Cette filleule de Sa Majesté, victime de malheurs dont l’histoire était peu connue, et qui tenait, pour vivre, un Family House, ne laissait pas que d’être un type étrange. S’il faut tout dire, mon entrée fut glaciale. Je ne connaissais plus personne, à l’exception du Roi ; son auguste compagne l’avait précédé au caveau funèbre. Cependant j’eus, dès la première minute, un chevalier servant : Rupert de Flatmark. Pauvre garçon ! Il ne se doutait guère que j’étais là pour lui mettre la corde au cou !

Bientôt la faveur signalée dont j’étais l’objet de la part du Roi fit son effet. La glace fondit ; mon fauteuil fut entouré. Les cinq ou six femmes qui se trouvaient là me demandèrent la permission d’aller me voir chez moi, ou réclamèrent ma visite, suivant leur âge et leur rang. J’acceptai les politesses, cela va sans dire, puisque Mina devait voir le monde. Avant de se retirer, le Roi me dit tout haut :

— J’espère, baronne, que vous viendrez souvent chez un pauvre vieillard dont la société n’est guère amusante. Il faudra cependant tâcher de vous distraire. Mon neveu me tourmente pour que je fasse danser après Noël. Je compte sur vous.

— Pas comme danseuse, Sire, protestai-je avec une révérence. Mais, si Votre Majesté voulait excuser ma hardiesse, Elle me permettrait de Lui présenter une amie dont la jeunesse ne déparera point les salons du Palais.

Ce dialogue était réglé d’avance avec le Roi. Il me demanda, jouant bien son rôle :

— Qui est cette amie, et comment se fait-il que je ne la connaisse pas ?

— C’est mademoiselle Kardaun, Sire. La santé de ses parents les empêche de voir le monde et d’y conduire leur fille.

Je vis l’étonnement et la moquerie se peindre sur les figures. Mathieu, au su de chacun, n’allait pas dans le monde parce que le monde n’aurait pas voulu de lui. Il va sans dire, toutefois, que nul n’ouvrit la bouche. Mon parrain, sans sourciller, m’accorda ce que je lui demandais. Le tour était joué. L’aristocratie pointilleuse de notre petite capitale avait quinze jours pour s’habituer au sacrilège qui allait se commettre. Tout en me reconduisant à ma voiture, mon chevalier, le beau Rupert de Flatmark, me confia ses craintes à cet égard :

— A Dieu ne plaise que je critique les actes du Roi ou les vôtres, chère baronne. Mais nous venons de faire, ce soir, un grand pas vers les idées nouvelles. La fille du boulanger Kardaun invitée à la Cour !… Entre nous, j’ai peur que vous n’ayez l’ennui de la voir rester sur sa chaise.

— Allons ! vous lui ferez bien faire un tour de valse, pour m’être agréable, mon cher Flatmark ?

— Oui, mais il faudra qu’un autre me donne l’exemple. J’irai le premier à l’assaut quand on voudra. Mais inviter le premier Mina Kardaun, toute jolie et toute riche qu’elle est… j’avoue que je me sens lâche devant un exploit de ce genre.

Pauvre Mina ! Les choses commençaient bien pour elle ! Quant à « l’exemple » qu’exigeait Rupert, on verra que j’avais pris mes précautions ; je n’étais pas pour rien fille de diplomate.

Mathieu faillit mourir de joie quand il apprit que sa fille entrerait dans la terre promise, qu’il devait contempler de loin, le pauvre homme ! Il jura qu’on parlerait de la toilette de « miss Kardaun ». Hélas ! c’était justement ma crainte qu’on en parlât trop, de même que de ses bijoux. Mais je me réservais de poser la question de cabinet au dernier moment, s’il y avait lieu. Il était convenu que la protégée et son introductrice auraient à leurs ordres un équipage, dont je demandai que la livrée fût moins éclatante que celle de mon millionnaire voisin. En somme, je voyais arriver la bataille avec assez peu de crainte mais beaucoup de curiosité.

Quant à Mina, elle était sérieuse et ne criait pas ville prise ! Elle me dit, la veille de sa présentation :

— C’est quelque chose d’avoir l’entrée du tournoi ; mais il reste à vaincre. Je lutte pour plus que la vie : je lutte pour l’amour !

Elle était vraiment touchante, et je ne me la serais jamais figurée ainsi. Quand j’allai la prendre pour ce fameux bal, car je tenais à passer la revue du départ, je la trouvai, à ma grande satisfaction, vêtue d’une robe blanche très simple et sans un bijou. Une seule rose rouge ornait sa chevelure d’ébène. Je déclarai de bonne foi qu’elle était adorablement jolie, et qu’elle aurait les honneurs de la soirée.

— Mais, ajoutai-je, pourquoi êtes-vous si pâle ? Est-ce que vous avez peur ?

— Une peur affreuse, répondit-elle ; mais — je fus seule à entendre ces paroles — j’ai peur d’un autre que du Roi.

Nul doute que le pauvre Kardaun m’eût doublé la somme promise, pour entendre l’huissier de l’antichambre royale annoncer sa fille, et pour la voir faire sa révérence devant Sa Majesté. La révérence fut un chef-d’œuvre de souplesse et de grâce. Mon auguste parrain le remarqua.

— J’avais entendu affirmer, dit-il en souriant à ma jeune compagne, qu’on ne sait pas faire la révérence, aux États-Unis.

Elle répondit avec une simplicité de bon aloi, en me regardant :

— Sire, je ne savais pas ; mais j’ai tâché de copier madame la baronne de Tiesendorf.

— Oh ! bien, fit le Roi, si vous la copiez en tout, je vous promets la grâce en ce monde, et le Paradis en l’autre.

Le prince héritier, à qui l’on reprochait de prendre pour modèle son contemporain et futur maître, s’entendait mieux à conduire des manœuvres qu’à dire un mot aimable à une femme. Il se contenta de dévisager mademoiselle Kardaun avec une attention admirative quand elle lui fut présentée ; puis, froid et raide comme s’il eût récité une leçon de théorie militaire :

— Je vous demanderai une valse, quand j’aurai fini le tour des salons, dit-il.

Mon bon parrain m’avait promis que son neveu ferait cette grâce à Mina, ainsi qu’il devait la faire à trois ou quatre débutantes plus aristocratiques. En attendant, la pauvre fille restait à côté de moi, quelque peu isolée. Je sentais bien qu’il se formait contre elle une cabale de protestation. Je ne perdis pas courage, et la présentai intrépidement à plusieurs femmes connues pour diriger le ton dans notre capitale. En vérité, j’en donnais à Kardaun pour son argent !

Après que Mina eut valsé avec le prince, elle ne resta plus sur sa chaise : on n’aurait pas osé l’y laisser. Rupert, lui-même, s’exécuta, ce qui fut pour la pauvre créature, je pense, une des minutes les plus désirées de sa vie. Tous deux valsaient à ravir ; je ne crois pas qu’on ait vu souvent un plus beau couple dans les salons du Palais. Ma protégée, comme je l’avais prédit, l’emportait en beauté sur toutes les femmes présentes. Flatmark l’invita une seconde fois et, dans le velours sombre de ses yeux, il y eut un éclair de joie. Elle n’était plus pâle en ce moment ; je le lui dis, quand elle revint au bras de son danseur.

— Oh ! me répondit-elle, je suis si heureuse !… Voilà une soirée que je n’oublierai jamais.

— On dirait, fit observer Rupert, que c’est votre premier bal, tant vous avez l’air de vous amuser.

— C’est le premier qui compte pour moi, dans tous les cas.

— Oui ; un bal de Cour impressionne quand on n’en a pas vu. Cependant, à cause de l’étiquette, c’est plus ou moins une corvée.

Pauvre Mina ! Elle avait encore du chemin à faire !

— Pour vous, peut-être, répondit-elle tristement, ce bal fut une corvée. Pas pour moi !

D’autres épines se mêlèrent aux roses de son triomphe. Un journal satirique imprima le lendemain :

« Allons-nous voir revivre, en dehors de nos musées, la grande époque de l’art ? Au bal de cette nuit la Fornarina s’est montrée, en robe de gaze blanche avec une rose rouge. Puissions-nous trouver un Raphaël sur la liste du prochain Salon ! »

Je n’avais pas encore lu ce madrigal à rebrousse-poil quand on m’annonça Kardaun. Il débuta par me remercier de mon chaperonnage de la veille ; puis il me demanda, perfidement :

— Vous savez l’italien, sans doute, madame la baronne ?

— Oui, répondis-je avec une parfaite innocence.

— Voulez-vous me dire, alors, ce que c’est que la Fornarina ?

— C’était une boulangère — Fornarina en italien — d’une beauté merveilleuse, que Raphaël a peinte bien souvent.

— Ah ! j’ai compris, soupira le pauvre Mathieu. Mille grâces, madame la baronne !

Ce fut après son départ que j’eus connaissance de l’article, et ce fut précisément Rupert qui me l’apporta. On devine combien je fus ennuyée.

— Ce n’est pas bien méchant, dis-je après avoir lu, parce que Mina Kardaun a pris le sage parti d’être fort belle. Si bien qu’après tout la comparaison n’est qu’une moitié de satire. Cette jeune fille n’en a pas moins triomphé sur toute la ligne au bal ; on n’a pu critiquer une seule de ses paroles ou de ses attitudes.

— Peut-être bien, dit-il. Mais la voilà pourvue d’un surnom qui lui restera. C’est fâcheux.

— Soyez tranquille. Nom et surnom, elle perdra bientôt l’un et l’autre en se mariant ; car je serais étonnée si elle épouse un boulanger.

— Non, certes ! Elle épousera quelque débris de famille illustre, en quête de millions.

— C’est juste ce qu’elle prétend ne pas vouloir faire. Elle veut être aimée, et je ne doute pas qu’elle le sera. C’est une bonne, franche, loyale créature. Sans cela, du reste, je ne me chargerais pas de la mener dans le monde.

— Voilà précisément ce que j’ai répondu, baronne, à ceux qui vous trouvent… peu entichée de noblesse.

— J’en serais entichée plus que personne, mon cher Flatmark, si noblesse était toujours synonyme d’honneur.

Il me regarda un peu surpris, ne sachant rien ou presque rien de mon histoire. De mon côté, je changeai de conversation. J’en avais assez dit en faveur de Mina, et je ne comptais pas en dire jamais davantage. C’était à elle, pour citer ses propres paroles, à vaincre sur le champ de bataille que je venais de lui ouvrir.

Je continuai les présentations. Presque chaque soir nous allions dans le monde, invariablement dans le meilleur. C’était là que nous étions sûres de rencontrer Rupert. La belle Mina, il faut lui rendre justice, manœuvrait avec une tactique supérieure, en même temps qu’avec une délicatesse irréprochable. Mais, comme il arrive à la guerre, ses coups portaient à côté. Les hommes l’admiraient ; j’en voyais devenir sérieusement amoureux d’elle ; plusieurs, sans s’embarrasser d’amour en voulaient manifestement à ses millions. Quant à Rupert, il avait, la chose ne faisait pas de doute, un plaisir réel à la rencontrer. Ils valsaient beaucoup ensemble ; ce beau cavalier, réputé le meilleur valseur du royaume, déclarait que ma protégée en était la première valseuse. Mais, comme elle disait quand nous étions remontées en voiture, le bonheur de la vie ne consiste pas à valser.

Un soir, elle me raconta, les larmes aux yeux :

— Vous ne savez pas le compliment qu’il m’a fait tout à l’heure : « Mademoiselle, vous pouvez compter sur moi comme sur le plus sincère de vos amis. » Pourquoi ne veut-il pas me donner mieux ? Aime-t-il ailleurs ? Ah ! mes yeux ne le quittent pas lorsqu’il parle à d’autres femmes. Je n’ai rien vu, pourtant !

Rupert venait souvent chez moi, car, à cette heure, j’avais un salon ; mes pensionnaires (les frimas de janvier les réduisaient à un fort petit nombre) ne m’apercevaient plus. Je le questionnai sur l’état de son cœur : il éclata de rire.

— En vérité, me répondit-il, je ne comprends pas ceux qui mettent dans la vie, à côté du boire, du manger et du dormir, une quatrième nécessité, qui est l’amour. Nous avons déjà bien assez de peine à faire face aux trois autres, faibles mortels que nous sommes ! Vive le vin, l’appétit et le sommeil ! Au diable l’amour !

— Patience ! Vous y passerez comme les autres, prophétisai-je. Vous n’avez que vingt-quatre ans.

— Et vous, madame, combien ? fit-il en me regardant avec un air tout à la fois respectueux et « mauvais sujet », qui lui donnait une séduction rare. Ne craignez-vous pas de me convertir trop vite à la religion de l’amour, et que j’en commence le culte par vous ?

— Comme on vous a bien élevé ! répondis-je en riant. Vous avez tout à fait l’air d’oublier que je pourrais être votre mère. Vous irez loin si, comme je l’ai entendu dire, un homme arrive à tout en faisant sa cour aux vieilles femmes.

— Ceci est une façon de m’apprendre que je n’arriverais à rien… avec vous, soupira-t-il en me baisant la main. Ne rions plus. Peut-être que si je trouvais une jeune fille qui vous ressemble, j’en deviendrais amoureux. Et encore, qui sait ? Probablement je n’aimerai jamais. C’est de famille. Mon général, qui fut le camarade et l’ami du pauvre oncle Otto, m’a dit cent fois qu’il ne l’a jamais vu s’occuper d’une femme. Quant à mon père, je l’ai assez connu pour savoir qu’il vivait comme un Chartreux, malgré la liberté de son veuvage.

On devine mes réflexions, pendant que Rupert me citait des exemples si bien choisis pour montrer que « c’était de famille ». Le cher garçon ne se doutait pas que l’oncle Otto m’avait aimé jusqu’à en mourir, et qu’il avait tenu à moi d’être sa seconde mère. Il me dit, voyant que je gardais le silence :

— Pardonnez-moi : je vous ai déplu. Aussi bien vous allez être, pour quelques jours, débarrassée de ma présence. Le général auquel je suis attaché m’emmène en inspection.

— Je connais une belle personne qui va pleurer son valseur.

— Il ferait beau voir qu’elle ne me pleurât point ! Mais elle aura sur moi un avantage : elle pourra me remplacer. Tandis que, dans les déserts où le sort m’exile, je lui serai fidèle. Vous avez congé de le lui dire.

— Elle appréciera le mérite de cette fidélité forcée. Pauvre Mina !

— Je ne la croyais pas si pauvre.

— Et moi je ne vous croyais pas si riche.

— Pourquoi ? Parce que je ne me précipite pas sur les millions du père Kardaun ? S’enfarine qui voudra ! Si j’ai un fils quelque jour, il sera assez riche à tout le moins pour acheter une épée.

— Oui ; mais si vous avez une fille, elle sera peut-être obligée de tenir une pension pour gagner sa vie. Et je vous assure que ce n’est pas amusant.

— Vous n’avez pas voulu me prendre comme pensionnaire !

— Allez ! Je n’ai jamais vu de jeune homme moins sérieux que vous.

— Je voudrais que mon général pût vous entendre, lui qui prétend que je suis un élève de théologie, affublé par erreur d’un uniforme de hussard.

Cet entretien me laissa peu d’espoir que le rêve de Mina pût jamais s’accomplir. Loyalement j’en prévins Mathieu, que je m’attendais à voir désespéré. Il n’en fut rien. Depuis que sa fille avait dansé avec notre futur monarque, ce brave homme entrevoyait pour elle les plus brillantes destinées.

— Entre nous, me répondit-il, un échec de ce côté est ce qui peut arriver de plus heureux pour Mina. Certes, je consentirais à la voir comtesse de Flatmark. C’est une famille des plus anciennes ; le jeune homme a la meilleure réputation. Mais il lève le nez et me salue à peine quand il me rencontre. Jamais il n’a daigné mettre une carte chez nous. D’autres ne sont pas si difficiles. Pas plus tard qu’hier, le fils du Ministre des Finances faisait avec moi sa partie, sur mon billard. Et savez-vous ce qu’il me disait ?

— Mon Dieu ! Je le devine : « Monsieur Kardaun, je serais l’homme le plus heureux de la terre si vous vouliez m’accepter pour gendre. »

— Oh ! cela, il me l’a dit dès le lendemain du fameux bal. Mais, hier, c’est de moi que nous parlions. « Monsieur Kardaun, me demandait-il, aimeriez-vous être banquier de la Cour ? Le titulaire se retire. Comme vous savez, le Roi l’a fait baron depuis plusieurs années. »

— Bravo ! m’écriai-je en évitant de rire. Baron Kardaun : cela vous irait comme un gant. Hélas ! j’aurai le regret de n’être plus votre voisine à cette époque.

— Le regret sera pour moi, baronne. — Il ne disait déjà plus : Madame la baronne ! — C’est au premier mai que je prends possession de votre demeure. Si je ne vous ai pas déjà versé le prix, vous daignerez vous souvenir que c’est sur votre volonté. Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour ma fille.

— Et, si elle n’épouse pas le comte de Flatmark, vous ne m’en voudrez pas ? Je vous assure que ce n’est pas de ma faute.

— Caprice d’enfant gâtée, fit Mathieu avec une moue, en se levant. Et surtout, caprice d’une enfant qui ne connaissait pas le monde. Mais maintenant, grâce à vous, elle le connaît.

Après cette conversation, je me sentis soulagée d’un assez grand poids. Je ne sais trop lequel méritait mieux, du père ou de la fille, qu’on l’appelât enfant gâté ; je craignais les gémissements de Kardaun encore plus que les soupirs de Mina. Dieu merci ! j’allais en être quitte à meilleur compte. Ce qui était plus doux encore, dans deux mois j’allais pouvoir m’occuper de ma fille, au lieu de m’occuper de la fille d’un autre. Quelle joie d’être libre ! Avec quel plaisir je signais, chaque jour, des lettres écrites par ma gérante à des personnes qui demandaient à loger chez moi pendant l’été, pour leur notifier mon refus.

Elle avait vécu, la pension de famille de Frau Tiesendorf. Ou, du moins, je croyais qu’elle avait vécu.

VI

On pourrait croire, en lisant ces notes, que je m’étais complètement déchargée de mes devoirs maternels sur la comtesse Bertha, et que ma chère Élisabeth s’accommodait assez bien de notre séparation. Je me borne à répondre que nous nous écrivions chaque soir, sans compter que je profitais de la présence d’une suppléante pour aller, de temps à autre, passer deux jours à Obersee.

La crainte de parler trop de ma fille est ce qui m’empêcha d’en parler jusqu’ici. Rien n’est plus ennuyeux pour les autres que l’enthousiasme d’une mère. Si j’avais laissé courir ma plume, elle aurait entassé pages sur pages, dans le seul but de convaincre la postérité qu’Élisabeth de Tiesendorf était un ange descendu sur la terre, un ange sans ailes, mais avec un nimbe d’or flottant, de grands yeux bleus, une taille délicieusement terrestre, et le cœur le plus pur, le plus tendre, le plus fidèle que j’aie jamais connu… Là ! Me voilà partie ! Qu’on m’arrête si l’on peut !

On ne m’arrêtera pas, toutefois, sans que j’aie tâché de peindre cette âme où se trouvaient tant de vertus diverses, presque incompatibles, croirait-on ; de même que, dans certaines vallées de montagnes, la nature fait pousser, presque côte à côte, le pâle edelweiss du sommet neigeux avec l’œillet chaudement coloré des plaines du Midi. Le couvent l’avait rendue très pieuse, légèrement mystique. Les histoires de la tante Bertha, l’ex-beauté de la Cour, lui avaient communiqué une imagination romanesque, la fierté de la race, l’amour de tout ce qui brille au-dessus du niveau commun, surtout une largeur d’idées, une aisance de manières qu’on se serait peu attendu à trouver dans cette jeune recluse. Quant à moi, dans mes lettres comme dans mes visites, je m’attachais à la convaincre que toute vie appartient au devoir, et que la sienne, en particulier, avait toutes les chances de ne pas ressembler à un conte des Mille et une Nuits.

De toutes ces influences variées, sinon contraires, il résultait une assez drôle de petite personne, dont la correspondance eût charmé, je crois pouvoir le dire, même une autre que sa mère. Dans ce vieux château situé au fond d’une province, elle trouvait de quoi remplir des pages nombreuses. Rien n’était omis des moindres incidents domestiques.

Au point où je suis arrivée, c’est-à-dire à l’époque où je commençais à prévoir l’échec de Mina Kardaun, ma fille était informée du changement qui se préparait dans notre existence. Elle savait que nous allions vivre ensemble ; nos projets d’avenir faisaient, bien entendu, le principal sujet de notre correspondance. Où habiterions-nous ? La tante Bertha nous offrait de nous établir chez elle. J’hésitais à accepter pour deux raisons : la première c’est que le séjour d’Obersee, qui m’eût convenu à moi-même, fournissait peu d’occasions de faire connaître une jeune fille dont l’établissement serait bientôt mon principal souci. La seconde, c’est que la bonne tante allait avoir, ce qui la désolait, un voisin peu agréable pour des femmes destinées à vivre seules. On construisait une forteresse à une demi-lieue du château ! Cette complication m’avait à peu près décidée à vivre dans la capitale, au moins jusqu’au mariage d’Élisabeth. Ma maison payée, c’est-à-dire dans peu de semaines, j’en aurais les moyens. Déjà, sans avoir pris de résolution définitive, je visitais des appartements.

« Petite mère, écrivait ma fille, peu m’importe où je vivrai, pourvu que ce soit près de vous. Si je dois habiter la ville, ne vous inquiétez pas de me trouver une belle chambre. Tout ce que je désire, c’est que nous ayons une belle vue sur la campagne, que nous soyons près du Palais afin de voir la parade et d’entendre la musique, enfin que nous ayons une église tout à côté de nous. »

Le programme n’était déjà pas si facile à remplir. Mais la lettre suivante fut absorbée tout entière par le récit d’un gros événement.

« Nous sommes sens dessus dessous depuis hier soir.

« Un peu après la tombée de la nuit, voilà qu’on frappe à la porte du château. Qui pouvait venir à cette heure tardive ? Il y avait deux pieds de neige sur les routes, dans nos montagnes, à cause d’un tourbillon qui avait régné tout l’après-midi. Le vieux Hans pénètre comme un fou dans la chambre de ma tante, qui dormait d’un œil, tandis que je lui faisais la lecture :

« — Madame la comtesse, il y a un général au salon.

« — Un général ! Je ne reçois pas : j’ai mes papillottes. Qu’il laisse sa carte et qu’il s’en aille.

« — Mais, madame la comtesse, il demande à dîner et à coucher.

« — Dites-lui qu’il y a un hôtel dans la petite ville près d’ici. Tout au plus deux lieues. J’imagine que ce général n’est pas à pied.

« — Non, madame la comtesse, il est à cheval. Mais ni lui ni son cheval n’arriveraient vivants là-bas, au milieu de cette tourmente.

« — Qu’avait-il besoin de se mettre en route, s’il a peur de la neige ?

« — Madame la comtesse, il vient d’inspecter les travaux du fort.

« — Tant pis pour lui ! C’est bien fait ! Qu’avait-on besoin de bâtir un fort qui rendra Obersee inhabitable ?

« Ah ! ma chère maman, il faut voir la tante quand il est question du fort ! J’ai bien cru que le pauvre général était condamné à mourir dans la neige. Par bonheur Hans a ajouté :

« — Le général s’est informé du nom du propriétaire du château. Il dit qu’il a bien souvent eu l’honneur de danser avec madame la comtesse — autrefois…

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