LA LAMPE DE PSYCHÉ
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Psyché fut une jeune princesse dont la beauté excita la jalousie de Vénus et l’amour de Cupidon. Exposée, d’après un oracle, sur un rocher pour y subir les caresses d’un monstre, elle fut transportée par les Zéphirs dans un palais magnifique où l’Amour venait la visiter. Présent pendant la nuit, le jeune Dieu s’échappait aux premières lueurs du jour sans se laisser apercevoir.
Inquiète et curieuse, Psyché veut connaître l’époux mystérieux. Profitant de l’heure où il sommeille, elle allume une lampe, s’approche du lit et, dans la surprise délicieuse qu’elle éprouve, laisse tomber une goutte d’huile brûlante qui réveille l’Amour.
Celui-ci s’envole courroucé ; le Palais enchanté disparaît ; la malheureuse Psyché se trouve seule dans un désert…
(Mythologie grecque.)
I
« Quand le malheur entre chez toi, donne-lui une chaise », dit un proverbe allemand.
Le visiteur funeste se trouvait sans doute assis fort à son aise au foyer d’un honnête homme qui s’appelait Falconneau, car, après y avoir pénétré sous forme de disgrâce politique au fâcheux lendemain du Seize-Mai, il n’en sortit qu’épuisé, pour ainsi dire, à force d’avoir multiplié les catastrophes.
Plus heureux que bien d’autres, le magistrat puni de ses opinions peu républicaines possédait une petite fortune. Propriétaire d’une maison et de quelques métairies le long des côtes de l’Océan, sur les confins de la Gironde et des Landes, il n’eut pas besoin de chercher un abri pour sa tête grisonnante lorsque sa carrière fut brisée. Toutefois son esprit habitué aux affaires ne pouvait accepter l’épreuve du repos forcé. Quand il eut repris pied chez lui, à la Peyrade, avec sa femme et sa fille unique âgée de douze ans, le rêve caressé tant de fois au milieu des dossiers et des conclusions hanta sa fantaisie avec une nouvelle force : il prétendait faire du lieu peu connu, très pauvre, où devait s’achever sa vie, une station rivale d’Arcachon.
— Car enfin, disait-il, nous voyons l’Océan, nous, plaisir que n’ont pas nos voisins les Arcachonnais.
Il aurait même pu dire que, les jours de tempête, l’Océan s’égarait quelque peu dans les rues de la Peyrade. Chose plus fâcheuse encore, il fallait vingt kilomètres de voiture pour y arriver de la station la plus voisine. Mais un embranchement, déjà tracé dans les rêves de l’excellent homme, amènerait bientôt les baigneurs à la porte du GRAND HÔTEL DE L’OCÉAN.
Celui-là ne tarda point à s’élever. Il était de bois, la pierre étant plus que rare dans la région. Circonstance à peine croyable, on vit arriver nombre de clients dès la première année. Pour tout dire, les prix n’avaient rien qui pût effrayer, même la bourse du plus mince propriétaire du Marensin ou de la Chalosse. On avait du poisson pour rien, du mouton pour pas grand’chose. Les œufs frits à la graisse d’oie, les pommes de terre de Dax, les « confits » et le lard du crû, formaient le roulement de la table d’hôte. Ce qui manquait le plus, dans les chaleurs de l’été, c’était l’eau potable ; mais on ne peut tout avoir.
Bref, les actionnaires de la Société fondée par Falconneau — on pourrait dire son actionnaire, car le fondateur avait dû absorber presque à lui seul toute l’émission — nourrissaient les plus belles espérances. Les premiers jalons de la voie ferrée se montraient déjà… sur la profession de foi d’un conseiller général. M. Falconneau voyait poindre la fortune, remerciant Dieu, en bon chrétien qu’il était, de la révocation qui l’avait d’abord accablé. Pauvre homme ! Il n’apercevait pas l’hôte du proverbe allemand, souriant sur sa chaise d’un air macabre, en personnage qui ne compte point partir encore !
La saison finie et les comptes réglés, M. Falconneau, président du conseil d’administration des Établissements balnéaires de la Peyrade, se réunit lui-même en assemblée générale, conformément aux statuts. Le rapport, qu’il recommandait à sa propre attention, se distinguait par une sincérité qui manque presque toujours aux documents de ce genre : il établissait nettement que la gestion de l’hôtel était en perte, d’où la résolution proposée — et votée sans discussion — de ne distribuer aucun dividende pour ce premier exercice. En même temps, le prix de la pension était « élevé » pour l’avenir jusqu’à cinq francs par jour, tout compris, ce qui le laissait abordable, disait le rapport, tout en le rendant plus rémunérateur.
Mais le destin avait compté les jours du pauvre hôtel, qui flamba comme une allumette l’hiver suivant. Comme il était vide, la catastrophe n’eut que des suites matérielles, dont la Société, garantie par une assurance, prétendait ne pas souffrir. Par malheur, un vice de forme dans la police fut l’occasion d’un procès qui mit deux ans à faire son chemin, du tribunal de première instance à la Cour de cassation où, pour la troisième fois, la Société fut battue sur toute la ligne.
Les illusions de Falconneau avaient été courtes ; mais cette période de sa vie restera sans doute parmi les plus agréables. Modeste en ses goûts au fond, il se trouvait heureux dans son habitation sans luxe, entre sa femme et sa fille. En outre, dans cette petite agglomération de pêcheurs et de térébenthiniers, l’ancien procureur s’était fait deux amis, ou même trois, si l’on ne veut pas s’arrêter à la différence des âges. C’étaient le médecin, le curé, et le neveu de celui-ci, jeune homme timide et pauvre, d’une âme supérieure à sa condition, que son saint homme d’oncle retenait près de lui avec une tendresse un peu égoïste.
Célestin Bidarray, qu’il faut prononcer Bidarraille, d’après l’idiome sonore des Basques, était pharmacien, et même, probablement, le plus jeune des pharmaciens de France. On peut douter si la Peyrade contentait son ambition ; mais, du moins, sa bonne humeur ne souffrait pas de cette résidence peu enviable. Il disait en riant :
— Comment ne ferais-je pas fortune ? Mon concurrent le plus proche du côté de l’Est se trouve à cinq lieues. Dans la direction du couchant, il faudrait aller jusqu’à New-York pour apercevoir d’autres bocaux que les miens.
— Mon ami, lui répondait Falconneau (avant l’incendie), vous n’aurez que trop de confrères quand la Peyrade sera un second Biarritz. Mais je vous promets le monopole de la Société, avec droit d’en faire mention sur vos cartes et prospectus.
La même faveur était garantie au vieux docteur Lespéron. Quant à l’abbé Bidarray, l’oncle de Célestin, il ne demandait qu’un vicaire ou deux, selon le développement futur de la paroisse.
Ces trois vieillards et ce jeune homme formaient, non pas « la meilleure société », mais tout ce qui ressemblait à une « société » dans ce village perdu au milieu des dunes. Il faut ajouter que l’on ne vit jamais société plus unie, avantage que les esprits tournés à l’amertume expliqueraient en disant qu’on y trouvait une seule femme et que, sur les quatre échantillons du sexe fort, les trois en dehors de son mari ne comptaient pas ou ne comptaient plus.
Chaque soir, par tous les temps, il y avait un whist chez les Falconneau. Pendant la partie, la femme de l’ancien procureur faisait lire sa fille à l’autre bout du salon, en lui recommandant de baisser la voix. Souvent on venait chercher le docteur pour une jeune Peyradaise en mal d’enfant. D’autres fois, c’était le curé qui devait laisser les cartes pour aller, comme il disait, « graisser les bottes » d’un moribond à trois kilomètres, sous la pinada ou derrière les dunes. Dans les cas secondaires, s’il s’agissait d’un pouce pris dans une poulie, ou d’une côte froissée par le gui dans un virement de bord, ou d’une épine vénéneuse entrée profond dans un pied nu, c’était Célestin qui marchait, avec son onguent, son arnica et sa pince. Madame Falconneau prenait alors la place de l’absent, et la partie, à peine interrompue, continuait de plus belle, sauf que la maîtresse de maison, qui regrettait son salon officiel de sous-préfecture et détestait les cartes, rêvait parfois, et commettait des fautes sévèrement critiquées par son partner, à moins que ce partner ne fût Célestin. Celui-là gardait la distance qui sépare un pharmacien, même de première classe, de la femme d’un ancien Procureur de la République.
La plus heureuse des habitants de ce petit monde était « mademoiselle Clotilde », qui traversait alors dans cette solitude complète, avec l’Océan pour seul compagnon et pour seul ami, la délicate évolution de l’enfance à la jeunesse. Elle devait sans doute à cette amitié solennelle et imposante l’immobilité, les longs silences, qui cachaient une imagination excessive, un besoin infini d’aimer et d’être aimée, une sensibilité à l’impression qui la rendait femme avant l’âge. Bien qu’elle fût sincèrement bonne, elle recevait avec une nuance de froideur les avances de Célestin, qui avait pour cette enfant l’aveugle soumission d’un esclave. Elle n’en professait pas moins beaucoup d’estime, de confiance et même d’attachement pour ce brave jeune homme qui les méritait à coup sûr. Mais depuis qu’elle l’avait surpris un jour dans son laboratoire intime, protégé par un tablier bleu et roulant des pilules sur la tablette de marbre, elle n’avait jamais pu s’empêcher de « marquer une nuance », d’une façon si discrète que l’intéressé n’y avait presque rien vu.
Le procès contre les Assurances perdu définitivement, il ne restait plus qu’à liquider la Société ou, pour mieux dire, à liquider Falconneau, tenu au versement intégral des actions — trop nombreuses — qu’il possédait. Ce fut l’affaire d’une longue année ; puis le pauvre homme quitta la Peyrade, ne possédant plus rien en ce bas monde, sauf l’espace de deux mètres carrés où il venait d’enterrer sa femme, tuée par le chagrin et les angoisses.
Il n’avait qu’une ressource, qu’il essaya sans retard, courageusement : c’était de gagner Bordeaux et d’y ouvrir un cabinet d’avocat. Sa fille, à cette heure une belle personne de seize ans et demi, blonde, grande et trop mince, tenait la maison et consolait presque son père, tant elle en était adorée, des épreuves subies et de la vieillesse venant à pas précipités.
Perdue dans cette vaste cité, le deuil d’abord, la pauvreté ensuite, empêchèrent mademoiselle Falconneau de faire des connaissances. Laissée à elle-même, tandis que son père fouillait dans les dossiers ou plaidait les causes, Clotilde n’avait pour compagnie qu’une petite bonne de son âge, à qui elle enseignait la cuisine, sans la savoir elle-même, hélas ! Mais les clients restaient peu nombreux. Le passé, la couleur politique de « maître » Falconneau, donnaient à réfléchir aux plaideurs, hommage douteux à l’indépendance de messieurs les juges. Le sort voulut qu’un jeune viveur de la garnison, en guerre avec sa famille, demandât l’appui de l’ancien procureur. Il aperçut Clotilde chez son père, et lui fit le triste honneur d’avoir pour elle un caprice violent, qu’il essaya de cacher sous les apparences du parfait amour. Il n’y réussit que trop, chose facile avec une personne dont l’inexpérience valait la pureté et dont la pureté était celle d’un ange. Le cœur de la pauvrette se donna tout entier ; ce fut après plusieurs mois d’écœurante comédie qu’elle se trouva édifiée sur la valeur — et les intentions — de son amoureux.
C’était l’époque des vacances ; Bordeaux devenait une effroyable étuve. La malheureuse orpheline, dont le cœur venait de se briser sous les yeux de son père sans qu’il en sût rien, dépérissait à vue d’œil. Le docteur Lespéron, venu par hasard au chef-lieu, fut terrifié du changement de Clotilde et de l’apparition, chez elle, des mêmes symptômes qu’il avait reconnus chez sa mère à l’époque de sa dernière maladie. Quand il regagna la Peyrade le lendemain, il emmenait, moitié de gré, moitié de force, monsieur et mademoiselle Falconneau.
Pendant deux mois, l’ancienne vie recommença pour les exilés, sauf qu’ils étaient les hôtes d’autrui et qu’ils faisaient un détour, quand ils allaient prier sur la tombe de la chère morte, pour ne point passer sous les fenêtres de leur ancienne maison. Ils avaient du moins la satisfaction relative de la voir inhabitée ; prise en paiement par un créancier qui cherchait à la vendre, elle attendait l’acquéreur. Ce furent, en somme, de tristes vacances. L’abbé Bidarray vieillissait beaucoup ; Célestin, qui n’avait jamais été gai ni bavard, ne desserrait plus les dents. Le whist était lugubre ; on entendait soupirer Clotilde ; parfois on l’entendait tousser, et Lespéron s’agitait alors sur sa chaise d’une façon étrange. La première fois que mademoiselle Falconneau remplaça un des joueurs, comme faisait jadis sa mère, l’ancien procureur se mit à pleurer. Les deux autres hommes avaient des larmes dans les yeux, surtout Célestin. Peut-être ce dernier pleurait-il déjà son amour sans espoir.
Ce fut pire encore l’année suivante, quand les vacances réunirent une fois de plus ces fidèles amis. Le curé de la Peyrade avait un vicaire ; non point, hélas ! que la paroisse se fût augmentée, mais le vieux prêtre ne pouvait plus sortir de chez lui, sauf pour dire sa messe de temps en temps. M. Falconneau était découragé ; les plaideurs semblaient le fuir ; Clotilde, toujours inconsolée de sa désillusion, marchait à grands pas vers la tombe.
Un soir qu’elle était allée voir l’abbé Bidarray — on pouvait se demander lequel de ces deux voyageurs vers l’autre monde arriverait le premier au but — M. Falconneau dit à ses amis au lieu de commencer la partie, qui se jouait à cette heure avec un « mort » :
— Allons au jardin. Je voudrais vous dire quelque chose pendant que ma fille ne peut m’entendre.
Ce qu’il avait à dire on ne le savait pas encore ; mais il suffisait de le regarder pour voir que la communication n’allait pas être gaie. Lorsqu’ils furent assis sous la tonnelle de houblon qui dominait la mer, du haut d’un monticule de vingt-cinq pieds, l’ancien magistrat prit la parole :
— Vous êtes mes seuls amis : j’ai besoin de vous consulter. Mon cabinet de Bordeaux réussit… comme a réussi tout le reste. Je recommence à m’endetter. Or, ce matin même, quelqu’un m’écrit d’Algérie que je trouverais une place vacante à Biskra. Il paraît qu’on gagne un peu d’argent dans cette petite ville. Peut-être que les Arabes ne me fuiraient pas comme une brebis galeuse, à l’exemple des conservateurs de Bordeaux qui confient leurs causes, par prudence, à des avocats républicains ou francs-maçons. Je partirais la semaine prochaine, si j’étais seul ; mais il y a ma fille…
— C’est vrai, dit le docteur Lespéron après un silence lugubre. Faites attention, toutefois, que le climat de Bordeaux ne lui vaut rien.
Le pauvre père sembla réunir son courage ; puis il demanda, les yeux fixés sur son interlocuteur :
— Connaissez-vous, en France ou à l’étranger, une région dont le climat pourrait sauver Clotilde ?
— Elle est atteinte profondément, répondit le médecin qui ne voulut pas mentir ; mais on a vu des existences… menacées par le même mal, se prolonger contre tout espoir dans un air très pur, comme est celui des oasis. L’usure des poumons devient presque nulle, faute des agents qui aident à la décomposition. Voyez plutôt les momies d’Égypte, conservées six mille ans dans un air du même genre. Ce serait une épreuve à tenter ; certainement la petite ne pourrait rien y perdre.
— Parlez-moi comme à un homme, dit le malheureux père. En France elle en aurait pour… combien de temps ?
— Mon Dieu… la nature aussi fait des miracles. Mais, pour des malades aussi avancés, mars, avril, sont une mauvaise période.
— Je comprends, soupira Falconneau : et, si nous allons en Algérie…
— Vous avez pour vous l’inconnu. Rien ne m’étonnerait moins que de voir l’affection s’enrayer. Alors c’est trois ans, quatre ans peut-être, que vous avez devant vous.
Incapable d’écouter davantage un entretien qui lui brisait le cœur, Célestin quitta la tonnelle et, presque aussitôt, on aurait pu l’entendre pousser une exclamation sourde dans l’obscurité. Falconneau et son ami Lespéron, absorbés par leur entretien, n’y prirent pas garde. Le médecin continua :
— Telle est mon opinion sincère. Pour me résumer, et pour éclairer le point qui vous intéresse, aller à Biskra me paraît une bonne chose, — quant à la santé de votre fille, s’entend.
— Voilà qui me décide à partir, conclut Falconneau. Si la petite reste là-bas, j’y achèverai ma vie. Qu’importe si ma tombe se creuse en Algérie ou ailleurs ! Ah ! je suis terriblement fatigué, mon pauvre Lespéron !
— Je le vois bien ; mais il faut tenir ferme. Les rôles sont renversés. C’est vous qui ne devez pas quitter ce monde avant votre fille. Et surtout ne lui laissez pas voir un visage désespéré. Courage ! Distrayons-nous ! Qu’elle nous trouve, tout à l’heure, faisant notre partie comme à l’ordinaire. Célestin nous attend, je suppose.
Les deux amis quittèrent la tonnelle et redescendirent à la maison. Pendant ce temps-là, sur un banc de bois qui occupait l’autre versant de la dune, Célestin et Clotilde causaient à demi-voix.
Le jeune homme avait surpris mademoiselle Falconneau, écoutant, derrière la mince cloison de feuillages, la conversation qui roulait sur la fin prochaine de la pauvre enfant. Déjà il élevait la voix pour mettre les causeurs en éveil ; mais Clotilde l’avait interrompu en lui posant la main sur la bouche, et l’avait entraîné à l’écart.
— Ne vaut-il pas mieux que je sache ?… avait-elle dit. Aussi bien, je ne demande qu’à mourir. Les désillusions m’ont brisée. J’apprends que mon père veut quitter la France… Ah ! Dieu ! c’est mon plus grand désir. Mais laissons-lui la suprême joie de penser qu’il m’aura déçue. Je veux feindre d’ignorer que je ne dois jamais revenir. Monsieur Célestin, êtes-vous mon ami ?
Des gémissements étouffés répondirent seuls à cette question.
Un autre, à la place du jeune homme, eût avoué qu’il n’était pas l’ami de Clotilde : presque depuis qu’elle avait cessé d’être une enfant, Célestin l’adorait de tout son cœur. Mais pouvait-il faire cet aveu, lui, le modeste et le timide par excellence ? Voyant qu’il se taisait, la jeune fille insista.
— Votre ami ! s’écria Bidarray. Non, mademoiselle ; je sais trop quelle distance nous sépare. Je ne suis que votre serviteur humblement dévoué… Ah ! certes, je le suis, je le serai toujours !
— Voilà un toujours qui ne durera guère ! Vous oubliez ce que vient de nous apprendre le docteur Lespéron… Enfin, puisque vous m’êtes dévoué, il faut m’obéir. Ne dites à personne que j’ai entendu la conversation de tout à l’heure. C’est juré, n’est-ce pas ? Nous aurons un secret à nous deux, monsieur Célestin.
Lorsqu’il eut fait la promesse demandée, mademoiselle Falconneau le renvoya.
— On vous attend pour la partie. Laissez-moi seule. Je reste ici quelques instants encore.
Le brave garçon fut heureux d’accomplir cet ordre. Son cœur se brisait de pitié, de douleur et de tendresse. Et quelle consolation pouvait-il offrir à cette douce condamnée ? Il se sentait incapable de dire un mot ; perdant contenance, il se retira ou, pour mieux dire, il s’enfuit, laissant la jeune fille en tête à tête avec l’Océan, dont la grande ligne sombre coupait au loin le ciel brillant d’étoiles.
Un peu plus tard, Clotilde traversa la pièce où les joueurs combinaient leurs coups dans un silence profond. Elle dit, sans s’approcher de la table :
— Ne vous dérangez pas. Bonsoir, tous ! La journée a été un peu fatigante, je vais dormir.
Elle se retourna, prête à fermer la porte, et regarda Célestin pour lui rappeler sa promesse. Le loyal garçon n’en avait pas besoin. Jamais il ne fit part à personne de leur rencontre derrière le cabinet de verdure, où mademoiselle Falconneau venait d’entendre son arrêt de mort.
Ils eurent un nouveau tête-à-tête — prémédité, celui-là — quelques semaines plus tard. L’établissement de Falconneau en Algérie était décidé, d’autant plus vite que sa fille, dès le premier mot, s’était montrée désireuse de partir, ce qui avait beaucoup surpris son père. C’était toujours une difficulté de moins.
— Nous allons donc nous quitter, dit la jeune malade à Célestin. Je me sépare des autres avec un au revoir ; mais, avec vous, je n’ai pas besoin de jouer la comédie, puisque nous avons notre secret. C’est le grand adieu que je vous laisse.
Bidarray était pâle comme un linge ; on aurait pu croire que c’était lui qui se préparait à partir pour l’Algérie — et pour beaucoup plus loin. Il essaya de balbutier :
— Vous savez quels effets… miraculeux produit parfois le pays où vous allez. Monsieur Lespéron le disait…
— Ah ! fit Clotilde ; je compte bien sur ces effets miraculeux. Trois ou quatre ans de vie, c’est… une éternité, quand on voit sa tombe ouverte. Et cependant, je devrais bénir la mort… Mais que voulez-vous ? J’ai dix-huit ans…
Elle essuya une larme.
Célestin, d’abord décidé à faire l’aveu de son amour avant le départ, fut glacé par la tournure plus que sévère de l’entretien. Il sentait, d’ailleurs, qu’il éclaterait en sanglots, s’il disjoignait ses dents serrées.
Mademoiselle Falconneau — plus maîtresse d’elle-même, car elle n’aimait pas — reprit au bout de quelques secondes :
— Vous m’aviez fait une promesse : vous l’avez tenue ; je vais vous en demander une autre. C’est pour moi un cuisant chagrin que d’abandonner la tombe de ma mère. Si vous m’assuriez que vous en prendrez soin…
— Jusqu’à mon dernier jour, affirma Célestin, qui recouvra la parole pour donner à Clotilde une dernière joie. Comme elle est aujourd’hui, ainsi vous la retrouverez…
— Chut ! interrompit mademoiselle Falconneau. La comédie n’est que pour les autres. Adieu, monsieur Célestin ! Vous avez été bon pour moi. Si, de temps en temps, vous m’écriviez les nouvelles du pays, cela me ferait plaisir. Je ne puis guère compter sur d’autres lettres…
— Comment ! protesta Bidarray. Et votre tante, cette vieille demoiselle qui a une maison à Saint-Sever ?
— Depuis qu’elle a perdu cinq mille francs dans l’entreprise de mon père, ils sont brouillés à mort. Cependant elle est riche et, pour elle non plus, la vie ne peut pas être bien longue. Mais elle aime trop l’argent. L’argent ! A quoi cela sert-il, quand on n’a plus d’espoir en ce monde ?… Sur ce, adieu ! Je vous souhaite le bonheur et une longue vie.
Quelques jours après, tandis que Falconneau et sa fille s’éloignaient des côtes de France, Lespéron disait à Célestin :
— Jusqu’en Algérie, je n’ai pas peur : elle arrivera. Mais ensuite, gare aux idées noires ! Je l’aurais voulue plus désolée de partir ; elle ne s’attache à rien. Il faudrait dans sa vie une occupation d’esprit, un intérêt à quelqu’un ou à quelque chose, une crainte, un espoir, qui feraient jouer les ressorts de l’être. Si ce déplorable affaissement continue, elle s’endormira comme une pauvre marmotte glacée par l’hiver. Seulement, elle ne se réveillera pas au printemps.
Bien des fois, pendant les jours qui suivirent, Célestin réfléchit à ces paroles de Lespéron. Par chacun des bateaux allant à Philippeville, c’est-à-dire tous les huit jours, il écrivait à mademoiselle Falconneau ; puis les circonstances le firent disparaître de la scène, ou à peu près.
On verra, par la publication d’une partie des lettres reçues ou écrites par Clotilde, l’enchaînement des faits qui valurent à l’exilée, peu de semaines après son éloignement, des pages plus intéressantes que celles du pauvre petit pharmacien de la Peyrade.
II
Célestin Bidarray à mademoiselle Falconneau. — Biskra.
« La Peyrade, 14 janvier 188…
« Je vous annonçais, dans ma dernière, la maladie de mon pauvre oncle le curé. Il est mort, et j’aurai désormais deux tombes à soigner au lieu d’une. Me voilà beaucoup plus seul au monde que vous. Mais c’est une grande consolation d’apprendre qu’après un heureux voyage vous sentez que le climat vous fait du bien. Pour l’amour du ciel, combattez les idées noires dont vous me parlez. Sans doute, la vie de là-bas telle que vous la décrivez n’est pas gaie, ni les sujets de conversation intéressants. Mais pourquoi refuser de voir du monde ? Pourquoi cette horreur de l’uniforme dont je ne vous savais pas atteinte, et qui va gâter, la chose est immanquable, votre séjour dans une ville militaire comme Biskra ? Une Française qui n’aime pas l’uniforme ! c’est un phénomène, vraiment.
« Excepté mon deuil rien de neuf, sauf une nouvelle qui n’est encore qu’un bruit : votre ancienne maison de la Peyrade serait sur le point d’être achetée. Par qui ? Le nom est encore un mystère. Ce qui m’inquiète par-dessus tout, c’est l’impression que vous causera ce changement. Je me demande s’il ne vous était pas moins pénible de savoir votre demeure fermée, inhabitée, que de penser qu’un inconnu l’habite, se sert des meubles qu’elle contient, de vos meubles…
« Dites-moi bien franchement votre opinion sur ce point. Si tel est votre désir, je pourrai peut-être empêcher la vente. Les acquéreurs, parfois, sont faciles à effrayer. C’est bientôt fait de dire que le lieu est malsain, le sol humide, les murs salpêtrés, la charpente pourrie. Donnez-moi vos ordres et je mettrai en fuite l’amateur — que vous devez détester par avance. Ou bien faut-il incendier la maison pour que nul n’y rentre jamais ?
« Commandez, mademoiselle. Votre humble serviteur obéira. »
Clotilde Falconneau à Célestin Bidarray. — La Peyrade.
« Biskra, janvier 188…
« La mort du pauvre abbé Bidarray me fait beaucoup de peine, ainsi qu’à mon père qui me charge de vous le dire. Le cher vieillard a aidé ma pauvre maman à quitter ce monde avec courage, ce qui ne doit pas être bien facile, même quand on le quitte après avoir vu disparaître la jeunesse.
« Votre saint homme d’oncle vous a-t-il laissé quelque bien ? J’ai peur que non, moi qui l’ai vu tant de fois manger de la méture au lieu de pain blanc, parce que ses aumônes ne lui laissaient pas de quoi payer un sac de farine. Mais vous aimez votre état, et vous avez le bon esprit de vivre loin des rêves. Je vous en félicite et vous en estime davantage.
« Quant à moi, il est clair que je passe à vos yeux pour une étrange personne en matière de probité. Empêcher la vente de « notre » maison ? Mais, cher monsieur, cette maison n’est plus nôtre : elle est à ceux qui nous ont prêté de l’argent ; les meubles aussi. Tant mieux si nos créanciers peuvent rentrer dans leurs avances ; car, jusque-là, nous ne pourrons pas tout à fait dire que nous avons payé nos dettes.
« J’avoue cependant qu’il est un peu dur de penser qu’un inconnu vivra dans la chambre où est morte ma mère, et qui n’a jamais été habitée depuis. Je ne parle pas de mon pauvre petit coin, où j’ai fait des plans d’avenir (!), où j’ai passé de si bonnes heures, pas beaucoup !… Il faut se soumettre à cette amertume, et se préparer à d’autres changements plus redoutables encore.
« Mon seul désir est que nous soyons remplacés par de braves gens. Dites-moi leur nom dès qu’on le connaîtra. J’espère qu’ils ne nous ont jamais vus chez nous, au temps de nos splendeurs. Ce ne sera plus, alors, qu’un chagrin sans humiliation. Vous allez dire que ceci est de l’enfantillage et du faux orgueil ; je le sais ; mais il m’en coûterait moins d’apprendre que les nouveaux propriétaires viennent de loin, qu’ils n’ont jamais entendu parler de nous… Vrai, tout cela m’occupe, moi qui ne devrais plus songer à ces niaiseries, bonnes pour les gens qui ont deux poumons à leur service. Qui se souviendra, dans un an ou deux, que Clotilde Falconneau a vécu dans telle maison, ou même qu’elle a vécu ? Se demandera-t-on encore pourquoi elle n’aimait pas l’uniforme ?… Eh bien, j’ai beau faire : ces niaiseries m’occupent. On ne perd pas très facilement l’habitude de vivre, surtout quand il faut la perdre de si bonne heure. »
Célestin Bidarray à mademoiselle Falconneau. — Biskra.
« La Peyrade, février 188…
« Vous serez contente, j’espère : tout s’arrange comme vous le désirez. L’acquéreur de votre maison est un parfait inconnu. Il compte l’habiter seul, ayant, je le devine, un chagrin qui l’éloigne du monde. Le hasard d’une rencontre m’a donné l’occasion de causer avec lui. Je sais déjà que votre maison lui paraît un peu grande pour le genre de vie qu’il mène, si bien que plusieurs chambres resteront fermées, celles, précisément, que vous habitiez, vous et madame votre mère. Naturellement j’ai parlé de vous, de certains regrets que vous m’exprimiez ; et, tout en parlant, une idée m’est venue à l’esprit.
« — Qu’allez-vous faire du mobilier de ces chambres ? ai-je demandé.
« — Que voulez-vous que j’en fasse ? m’a-t-il répondu. Si cette demoiselle en avait envie… ce serait autant de moins à frotter, à brosser, à battre. D’ailleurs je comprends si bien certains souvenirs avec leurs délicatesses !
« Voilà où nous en sommes. Je ne doute pas que vous auriez pour un morceau de pain tous les meubles auxquels vous devez tenir. Je suis à vos ordres pour continuer les négociations. »
Clotilde Falconneau à Célestin Bidarray. — La Peyrade.
« Biskra, février 188…
« Je n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit, ce qui n’a rien de très nouveau ; car l’insomnie et moi sommes des sœurs tendres, qui posent la tête sur le même oreiller. Mais, cette fois, mes pensées n’avaient pas leur couleur ordinaire. S’il faut vous le dire, j’étais fort en colère contre vous.
« Quoi ! vous me racontez, comme si c’était chose naturelle, des traits de la délicatesse la plus rare ! Et vous ne m’écrivez pas un mot de cet homme adorable, de cet original, comme dit mon père. Voyons, monsieur Célestin, réveillez-vous ; tâchez d’oublier pour une demi-heure vos pilons et vos filtres. Comment s’appelle mon héros ? Comment est-il ? Vieux ou jeune ? (Ah ! j’espère bien qu’il n’est pas vieux !) Grand, petit, blond, brun, spirituel ou… ordinaire ? Dans tous les cas, je n’ai pas besoin que vous m’appreniez s’il est bon, généreux, dépourvu d’égoïsme. Le cher homme ! Il pense que je vais lui mander, comme ça, de m’envoyer mes meubles ! Et vous-même semblez croire que je le ferai ? D’où sortez-vous donc ? Vous savez bien que je n’accepterai pas un bon marché qui ressemblerait à un cadeau. Quant à payer mes chères reliques à leur prix… quelques raisons sérieuses m’en empêchent. D’ailleurs, comme dépense, le transport dépasserait de beaucoup l’acquisition. Bref, c’est une idée à mourir de rire, et j’en ai ri… jusqu’aux larmes, tant la bonté est une chose émouvante pour les malheureux.
« Il est donc malheureux, lui aussi, d’après ce que vous me dites ? Un chagrin d’amour ?… Pauvre garçon ! Puisse-t-il souffrir d’un mal moins incurable !
« Je vous en prie, monsieur Célestin, tâchez d’être un peu diplomate. Il faut absolument que vous deveniez son ami, que vous lui arrachiez son secret, pour me le dire, naturellement. Vous pouvez être sûr que le secret mourra — bientôt — avec moi.
« Je vous en prie : vite une réponse, des détails ; je meurs d’impatience ! »
Célestin Bidarray à mademoiselle Falconneau. — Biskra.
« La Peyrade, mars 188…
« Mademoiselle, je vous ai obéi ; je me suis réveillé, réveillé diplomate, et voici le résultat de ma diplomatie :
« Le jeune homme qui habite votre maison est grand, blond, très mince avec des yeux bleus et une moustache fine. Il est noble et se nomme Robert de Chalmont ; je lui donne vingt-six ou vingt-sept ans.
« J’ai cru comprendre qu’il aime une femme qui ne peut être à lui. Comme il serait incapable, dit-il, d’en aimer une autre, il veut s’enterrer vivant dans notre solitude de la Peyrade. Voilà tout ce que je peux vous dire de lui, et je doute que nous en apprenions jamais davantage. Robert de Chalmont parle peu et me semble sauvage, pour ne pas dire bourru. Sa présence n’apportera nul changement à la physionomie de la Peyrade, lieu remarquablement gai, comme vous savez.
« Je n’ai pas cru manquer à la discrétion en communiquant à ce nouveau venu certains passages de votre lettre, qui l’ont sincèrement touché.
« — Mes offres n’étaient pas des paroles en l’air, m’a-t-il répondu. N’ayant pas la permission de faire mieux, j’espère ne pas blesser mademoiselle Falconneau en expédiant à son adresse un souvenir de son ancienne demeure.
« Il m’a chargé des soins à prendre pour l’envoi de la caisse. Puisse-t-elle vous arriver à bon port ! Nous avons soigné l’emballage de notre mieux.
« P.-S. — Je vous disais tout à l’heure qu’il n’y avait pas de changement à la Peyrade. Hélas ! il s’en prépare un, cruel pour moi. Le docteur Lespéron nous quitte et vient de me l’apprendre. A son âge, une clientèle de campagne — et quelle campagne — est trop fatigante. Il avait espéré, lui aussi, que la Peyrade serait un jour quelque chose. Lui aussi va s’en aller, voyant la partie perdue. Il s’est fait donner le service médical d’un paquebot effectuant les voyages de Bordeaux à l’Amérique du Sud. Et me voilà seul, sans un ami !… Toutefois n’ayez pas d’inquiétude pour mon existence matérielle. Mon oncle, malgré toutes ses aumônes, laisse de quoi me garantir du besoin. »
Clotilde Falconneau à Robert de Chalmont. — La Peyrade.
« Biskra, mars 188…
« Monsieur, s’il est peu ordinaire de voir une jeune fille écrire à un inconnu, combien n’est-il pas plus rare de trouver, même chez de vieux amis, une recherche d’attentions comme celle dont vous venez de me donner l’exemple. Mon petit bureau que j’aimais tant ! Le voilà donc de nouveau dans ma chambre d’exilée !… J’ai pensé — et mon père est de cet avis — que je devais inaugurer son retour en me servant de lui pour vous dire, ou du moins pour tâcher de vous dire, jusqu’à quel point je suis reconnaissante et touchée. Un homme de cœur, un gentilhomme, pouvait seul avoir cette galanterie exquise envers une femme inconnue.
« D’ailleurs vous êtes quelque chose de plus : vous êtes un homme initié au chagrin — je le devinerais, si je ne le savais pas. Ceux que la vie a traités durement connaissent mieux que les autres le moyen de remonter le courage vaincu. Me voilà, grâce à vous, avec un peu de joie dans l’âme ; le soleil d’Algérie, que j’avais trouvé si pâle jusqu’à cette heure, me paraît plus brillant. Que Dieu vous rende le bien que vous faites à une pauvre malade, si malade que vous ne la verrez jamais ! Pour tout dire, c’est un peu à cause de cela que j’ai tant de désinvolture. Si je n’étais dans une catégorie à part, je vous aurais fait remercier — correctement — par mon père ou par le brave Célestin Bidarray.
« Je serais heureuse de savoir que notre maison abrite un être aussi heureux qu’il mérite de l’être, ce qui est d’ailleurs une locution dépourvue de sens ; car, Dieu merci ! l’on peut être malheureux sans avoir fait du mal sur cette terre…
« Mon père et moi désirons fort d’apprendre que vous êtes satisfait de votre séjour à la Peyrade. Croyez, en attendant, que nous serons toujours pleins de reconnaissance pour notre ami inconnu. »
Robert de Chalmont à mademoiselle Falconneau. — Biskra.
« La Peyrade, avril 188…
« Mademoiselle, que devez-vous penser de l’ami inconnu qui tarde tant à vous répondre, et qui vous répond en se servant d’une machine à écrire ? Le retard s’explique par un voyage qu’il m’a fallu faire à Bordeaux ; la machine m’est imposée par une ataxie des fonctions de la main droite, survenue depuis quelque temps. Ce clavier me permet d’utiliser la main gauche. Mais n’allez-vous pas prendre en haine ces lignes imprimées comme celles d’un livre ? Si ce moyen de correspondance vous déplaît, ou si — chose non moins probable — vous êtes peu charmée du correspondant, le remède est fort simple et vous le devinez : il consiste à ne pas me répondre. Ce sera d’ailleurs la chose la plus naturelle du monde. J’ai cherché à vous causer un plaisir ; vous m’en avez remercié par une faveur tout à fait hors de proportion avec ce que j’ai fait. Nous sommes quittes, ou plutôt c’est moi qui vous devrais du retour, car vous ne pouvez savoir quel plaisir j’ai eu moi-même à vous préparer cette petite surprise. Vous ne me croiriez pas si je vous disais combien les moments agréables ont été rares dans ma vie !
« Cependant, je suis loin de me plaindre. Comment le pourrais-je, quand c’est à vous que je parle ? J’ai la consolation d’habiter la France et le prétendu bonheur d’être un oisif. Vos épreuves et celles de monsieur votre père sont plus dures. Si je me plaignais, vous diriez l’un et l’autre que je suis un ingrat envers la destinée.
« J’avoue d’ailleurs que les chagrins de l’existence me pèsent moins, depuis que j’ai reçu vos lignes réconfortantes. Comme vous m’avez fait du bien ! Et comme je voudrais pouvoir vous en faire un peu ! Ce serait la seule tâche qui pourrait m’intéresser dans le vide morne où s’écoule ma vie sans avenir.
« Je veux terminer cette lettre — qui sera la dernière si vous l’ordonnez — par cette assurance de sympathie dont vous sentirez, j’espère, la sincérité respectueuse. »
Clotilde Falconneau à Robert de Chalmont. — La Peyrade.
« Biskra, avril 188…
« Je veux d’autres lettres, monsieur, malgré cette machine que « je ne hais point », comme dit Chimène en parlant à Rodrigue. Certes, j’aimerais mieux voir votre écriture ; mais, d’une part, je suis fort peu graphologue ; de l’autre, je n’ai pas besoin de la graphologie pour voir que vous n’êtes ni léger, ni fat, ni égoïste comme tant d’autres. Je n’en veux qu’à l’infirmité — momentanée, j’aime à le croire — qui vous empêche de tenir la plume. Croiriez-vous que Célestin Bidarray ne m’en avait pas parlé ? C’est un brave garçon, plein de cœur, mais si distrait, si original et si… pharmacien ! Je lui pardonne cependant, car c’est à lui que je dois mon ami inconnu.
« Vous sentez bien que ce jeune homme n’a pas eu toutes mes confidences. Voilà pourquoi, ne me connaissant que d’après lui, vous m’imaginez tout simplement comme une pauvre demoiselle qui meurt de la poitrine, et, en attendant, se débat contre les ennuis de la pauvreté. Cela m’humilie un peu, non d’être pauvre, mais de passer à vos yeux pour une personne qui n’a point subi d’épreuves plus nobles que la toux ou le manque d’argent. Ne pensez-vous pas que le combattant qui revient du feu, avec une belle blessure près du cœur, peut bien réclamer, si on l’indique au rapport comme atteint d’une égratignure au bras, trop insignifiante pour lui valoir la médaille ?
« Je devine que vous êtes fier d’avoir un cœur et de porter dans ce cœur une blessure profonde. Je comprends cette fierté et vous estime davantage de la ressentir. Mais, monsieur…, j’ai droit à la médaille, moi aussi.
« Voilà qui ressemble fort, allez-vous me dire, aux confidences que je n’ai pas faites au bon Célestin. Soyez sûr que je ne vous en raconterais pas tant si, d’une part, nous ne causions ainsi, la Méditerranée entre nous deux, et si, de l’autre, je ne devais rester éternellement pour vous une ombre — pas trop plaintive, vous me rendrez cette justice. Quand vous rentrerez en possession de ce petit bureau — on vous le rendra, soyez tranquille — vous songerez à celle qui vous ressemble par la souffrance. Ne lui ressemblez pas jusqu’au bout. Puissiez-vous être heureux bientôt ! Puissiez-vous savoir un jour ce qu’est cette chose fabuleuse et fantastique nommée la vieillesse !… »
Robert de Chalmont à Clotilde Falconneau. — Biskra.
« La Peyrade, avril 188…
« Quelle joie, ce matin, quand le facteur a sonné à ma porte ! Je n’ai pas d’amis et je n’ai plus de famille : je n’attendais qu’une lettre au monde… Je vous assure que je l’attendais sans l’espérer. Depuis quatorze jours je travaillais à chercher quelles raisons pourraient vous engager à m’écrire encore. Hélas ! je n’en pouvais trouver qu’une seule : mon infini désir de recevoir ces pages. Vous direz que c’est une raison bien suffisante, puisque le sort nous refuse constamment ce que notre cœur désire.
« Mais vous avez eu pitié de ma solitude : je vous remercie à genoux. Un peu plus je vous remercierais même d’avoir souffert, puisque le chagrin vous a rendue bonne et compatissante. Je vous admire comme un miracle d’indulgence, comme un prodige de résignation. Que dis-je ? Vous êtes trop résignée. Il faut vouloir vivre. Ah ! si je pouvais changer avec vous ! Nul ne me regretterait, moi ; et je me trouve ridicule de bien me porter tandis que vous êtes malade. Pouvez-vous me dire à quoi je sers en ce monde ?
« Cependant j’ai servi à quelque chose hier. J’ai fait dire une messe pour le repos de l’âme de celle qui vous a quittée trop tôt. Sur sa tombe — fidèlement entourée de fleurs par Célestin Bidarray — j’avais vu la date de sa mort : nous avons célébré l’anniversaire.
« Les femmes de nos pêcheurs n’ont point oublié leur bienfaitrice, ni sa fille. Elles se sont jointes à moi dans la petite église et, sous l’abri du porche, en sortant, les mains des plus pauvres se sont tendues comme autrefois. Comme autrefois, elles ne sont pas restées vides. Toutes ces bonnes créatures, vieilles et jeunes, m’ont demandé :
« — Comment va la demoiselle ?
« J’ai répondu :
« — Elle ira tout à fait bien si vous priez beaucoup.
« De là, je suis allé faire une longue visite à votre mère. Il m’a semblé que son âme était contente ; et nous avons parlé de vous, longuement, sous le saule qui commence à grandir. Il faisait beau ; pour la première fois de l’année, l’Océan portait sa robe bleue, sur laquelle je voyais se promener, leurs grandes ailes de toile ouvertes, cinq ou six papillons blancs. J’ai lu tout haut votre dernière lettre ; nous avons jugé que la « médaille » vous était bien due, en effet.
« J’ai chargé l’âme qui m’entendait de vous dire certaines choses que je ne vous écris pas ; mais comment pourrais-je espérer qu’elle s’est acquittée de mon message ? Vous confierai-je qu’elle vous a trouvée un peu sévère pour le pauvre Célestin, à qui, par parenthèses, vous n’écrivez plus ? Il en est malheureux ; que serait-ce donc s’il savait comment vous parlez de lui !
« Quant à moi, chose étrange ! pendant la matinée d’hier, j’ai été moins éloigné du bonheur et plus accompagné dans la solitude que cela ne m’était arrivé depuis… une certaine date néfaste. Je retournerai bientôt sous le cher petit saule. »
Clotilde Falconneau à Robert de Chalmont. — La Peyrade.
« Biskra, mai 188…
« Voulez-vous savoir, mon ami, pourquoi vous étiez moins seul pendant cette matinée d’avril, qui vous vaudra, jusqu’à mon dernier jour, ma fidèle affection ? C’est que vous m’aviez pour compagne, sans le savoir. Ah ! comme vous êtes bon ! J’ai promis à Dieu, après avoir lu vos lignes, de ne plus penser de mal des hommes. (Je n’en dis point de mal, n’ayant personne à qui en parler, sauf mon père, dont je ne veux pas augmenter le chagrin par mon pessimisme précoce.)
« Quel être rare, unique, êtes-vous donc pour avoir songé à cet anniversaire de ma plus grande douleur ! Je ne vous en avais rien dit, jugeant que nous étions encore trop étrangers l’un à l’autre. Un étranger, vous !… Le meilleur des frères, le plus dévoué des fils, n’eût pas montré plus d’affection pour la vivante et pour la morte.
« Ainsi donc, grâce à vous, le cher nom a été mis encore une fois dans la bouche des pauvres et sur les lèvres sacerdotales. Comment vous remercier de cette chose pieuse, délicate, exquise, que vous avez faite ? Mon père en avait des larmes dans les yeux. Moi, j’en ai de la reconnaissance tout plein le cœur. Ne faut-il pas qu’il se dépêche de vous payer, ce cœur à qui l’on a fait tant de mal et à qui vous faites tant de bien !
« Pendant que vous étiez dans la petite chapelle toute noircie par les rafales de l’Océan, je priais dans notre église encore presque neuve, où le simoun, à certains jours, sème le sable du désert qui entoure Biskra.
« Dans le silence de la nef ombragée par les grands rideaux de laine bleue, je causais, moi aussi, avec l’âme de celle qui m’attend sur l’autre rive. Ma prière finie, je suis rentrée dans ma chambre d’où l’on voit l’océan du désert. Il n’est pas bleu celui-là, mais tout jaune ; les barques légères et fuyantes y sont remplacées par les lourds chameaux des caravanes. Si vous saviez comme la vue de ces vagues de sable finit par mettre au cœur une angoisse étouffante !
« Mais c’est notre Océan que je voyais ce matin-là, car j’étais — avec vous, mon ami — sous le saule, autour duquel se pressent les croix blanches. Quoi d’étonnant si vous ne vous sentiez pas seul ?
« Quant aux commissions dont vous chargiez ma mère, je suppose qu’elles ont été faites, car nous avons parlé de vous longuement : vous ne saurez jamais avec quelle affection et quelle reconnaissance. Vous me plaignez, vous vous intéressez à moi, vous voudriez me faire du bien, vous seriez curieux de me voir. Ce sont bien là vos commissions, n’est-ce pas ? Soyez sûr qu’elles sont bien accueillies ; mais pourquoi ne pas me les faire vous-même ? Je n’ai pas de meilleur ami que vous.
« Moi aussi, je voudrais vous faire du bien, vous consoler. Ce ne serait que justice, car, depuis que vous êtes entré dans ma vie comme un rayon sortant d’une étoile invisible, je m’aperçois que mon courage augmente. Je vais parfois jusqu’à m’imaginer que je suis plus forte physiquement. Je fais des promenades sous les longues voûtes des cassiers aux feuilles découpées. Comme elles sont belles, ces avenues que borde à droite et à gauche un ruisseau d’eau claire, coupé devant chaque maison d’une passerelle rustique en troncs de palmiers ! La chaleur est déjà grande ; mais elle me convient ; je tousse moins… Allons ! Pas d’idées folles ! Quand les agonisants de mon espèce croient aller mieux, gare au lendemain ! J’aurais pourtant bien aimé vous connaître quelque jour par mes yeux, non pas uniquement par la description que le brave Célestin m’a faite de votre personne. Ce qui ressort le mieux de ce portrait tant soit peu vague tracé par lui, c’est qu’il n’y a pas de ressemblance entre vous deux. Ne manquerai-je pas aux convenances du monde en vous confessant que je vous approuve fort d’être blond ? J’ai des raisons spéciales — dans lesquelles Célestin n’a rien à voir — pour ne pas aimer les moustaches brunes.
« A propos de Célestin, vous m’accusez avec les circonlocutions voulues d’être odieusement ingrate à son égard. Peut-être le suis-je ; mais à qui la faute ? Votre correspondance m’a rendue beaucoup plus difficile que je n’étais. Au moins, dans vos lettres, il y a quelque chose. Vous pensez ; vous savez dire votre pensée, quand il ne vous convient pas de la laisser dans le vague. N’empêche que j’ai des remords, d’autant que, chaque jour, je vois, de ma chambre, le pharmacien d’en face piler ses drogues avec un zèle que les flâneries ailées de l’imagination n’interrompent jamais. Alors je pense à Célestin Bidarray…
« Je veux lui écrire. Le pauvre garçon doit être fâché contre moi, car il ne m’écrit plus. Tâchez de me blanchir à ses yeux jusqu’au prochain courrier. Dites-lui que je ne l’oublie pas, ce qui est d’ailleurs la vérité pure. Enfin empêchez qu’il me juge pire que je ne suis.
« Quant à vous, nul inconvénient à ce que vous me preniez pour un ange doué de toutes les perfections. Croyez-moi bonne, vous n’aurez jamais à souffrir de mes défauts. Croyez-moi belle, vous ne me verrez jamais.
« Une chose du moins est sûre : ange ou diable, beauté ou laideron, je suis pour toujours votre amie. »
Robert de Chalmont à Clotilde Falconneau. — Biskra.
« La Peyrade, mai 188…
« Ange ou diable… beauté ou laideron ! Cela vous amuserait, je le vois, de me laisser dans l’incertitude ; mais vous y travaillez vainement. Vous êtes un ange et vous êtes une beauté. Sur le premier point, j’ai le témoignage de mon cœur ; sur le second, celui de mes yeux. Ils me disent en ce moment — et ce n’est pas la première fois — que vous êtes souverainement belle. Voulez-vous que je fasse votre portrait ?… Non, c’est trop difficile. D’ailleurs je ne veux pas jouer au fin avec vous. Ce n’est pas dans le baquet de Mesmer que je vois vos traits. Je possède votre photographie !
« Comment ? Oh ! mon Dieu, c’est bien simple ! Ne l’aviez-vous pas donnée jadis à l’abbé Bidarray ? Son héritier me l’a cédée. Elle orne, seule de son sexe, mon petit salon. Devant elle j’écris ou plutôt je pianote ces lettres qui sont toute ma joie. Devant elle je lis, je travaille à m’instruire, à devenir moins indigne de vous, puisque vous êtes difficile. Ah ! certes, vous en avez le droit !…
« Ceci m’amène à vous parler du « brave Célestin ». Par grâce, ne vous infligez pas le pensum d’une page à ce « pharmacien » ! Laissez-le à ses filtres et à ses fioles. Je vous assure qu’il en prend fort bien son parti. Chaque fois que vous avez la bonté de m’écrire, j’ai soin de lui communiquer les nouvelles. Je lui dis, de votre part, que vous pensez à lui ; que faut-il de plus ? Donc, vous pouvez calmer votre conscience : je prends tout sur moi. Ne vous fatiguez pas à cette double correspondance, fort inutile vraiment ; si votre plume est en train de courir, qu’elle me donne ce que n’aura pas Célestin… Vous allez crier à l’égoïsme.
« Hélas ! mon égoïsme ne sera-t-il pas bientôt puni ?
« J’ai peur en ce moment que Célestin ne soit à la veille de profiter de ma disgrâce. Me pardonnerez-vous la hardiesse dont je vais faire preuve, non sans avoir hésité longtemps, non sans être resté les yeux ouverts, toute la nuit, me demandant si ma folie ne mettra pas fin à cette correspondance qui est tout mon bonheur. Malgré tout, je me risque : vous êtes si bonne… et vous êtes si loin !…
« Non, mademoiselle, toutes mes commissions n’ont pas été faites. Vous m’avez dit que l’âme de votre mère, conversant avec l’âme de sa fille, a parlé de mon zèle ardent à vous servir, de la révolte amère qui torture mon cœur à la vue de vos souffrances. Mais, dans ce cœur, il y a quelque chose de plus : il y a l’amour, si incroyable que cet amour puisse vous paraître. Jamais homme n’éprouva d’amour plus fidèle, plus respectueux, plus passionné. Ah ! Dieu ! Je ne vous aurais pas fait souffrir, moi !
« Et maintenant, j’ai parlé. Que mon sort s’accomplisse ! Vous ai-je déplu ? En ce cas vous pouvez me punir, oh ! si aisément ! Que votre mémoire et votre plume oublient mon nom : vous serez vengée autant que peut le vouloir la plus forte rancune.
« Mais n’allez-vous pas croire plutôt que j’ai perdu la raison ? Oui, croyez-le ; attendez ; laissez-moi vous écrire encore. Vous jugerez peut-être que mes paroles sont les divagations d’un malheureux frappé par la démence. Il sera toujours temps, si je vous semble moins fou que criminel, de me proscrire, de m’ôter tout ce que ma vie contient d’espérance. J’attends mon sort ; si vous ne me répondez pas, vos yeux pour la dernière fois auront lu au bas d’une page mon nom et ces mots que j’ose vous écrire de nouveau : Je vous aime ! »
Clotilde Falconneau à Robert de Chalmont. — La Peyrade.
« Biskra, mai 188…
« On a vu des poètes aimer une morte et le crier partout, sans que personne le trouvât mauvais. C’est un acte sans conséquence, comme celui d’aimer un symbole ou un mythe. Voilà pourquoi celle qui vous écrit — à moitié chemin, ou plus, entre la vie et la mort — voilà pourquoi le mythe de demain ne se fâche point, mon ami. Si je me mettais en colère contre vous, et que cela vînt à se savoir, comme on rirait de moi ! On dirait que je me donne les airs d’une vraie femme. Je n’aurai donc pas ce ridicule.
« Je n’aurai pas davantage la fausse modestie de vous croire fou. J’estimerais plutôt que vous avez la pitié… comment dirai-je ?… un peu fiévreuse. De cela non plus, je ne dois pas me fâcher.
« Mon impression, si vous désirez la connaître, est un prodigieux étonnement. Bien que Célestin Bidarray soit resté dans une grande réserve sur votre compte, j’avais cru comprendre que vous aviez au cœur une blessure. La voilà donc guérie ? Cela peut donc se guérir ?…
« Toutes ces réflexions troublent ma pauvre tête, ce qui vous expliquera pourquoi je cause avec vous moins longuement qu’à l’ordinaire. Mais je ne vous en veux pas : soyez en paix. »
Robert de Chalmont à Clotilde Falconneau. — Biskra.
« La Peyrade, mai 188…
« Ah ! comme votre pardon est cruel ! Comme vous me brisez le cœur quand vous me dites, quand vous me répétez avec cette insistance lugubre pourquoi vous n’êtes pas fâchée. Votre colère, votre dédain le plus méprisant, me seraient moins insupportables. Vous aimer, sans jamais entendre parler de vous, serait une joie ineffable, si je savais que vous êtes forte et pleine de vie.
« Pourquoi donc tenez-vous tant à mourir ? Car il semble que vous y teniez vraiment.
« Ah ! comme vous me faites bien voir, par ce dédain de la vie, que je ne suis rien à vos yeux ! Que vous importe d’être aimée par un être aussi peu digne de vous ! Que vous importe si j’existe ou non ! Et moi, malheureux ! si vous mourez, que me reste-t-il ? Une seule chose : la mort !
« Mais, jusqu’au jour où je vous suivrai dans un autre monde moins cruel, vous aurez tout mon cœur. Nulle femme, je le jure, n’y est entrée avant vous ; nulle n’y entrera désormais. Quelle que soit la destinée, que vous arriviez à la vieillesse, ou que vous quittiez cette terre à la fleur de l’âge, mon dernier soupir emportera votre nom dans l’éternité.
« Maintenant, par grâce, daignez me répondre.
« Supposons que, demain, une guérison subite vous assure de longs jours, seriez-vous indulgente pour celui qui ne demande qu’à vous servir à genoux ? Permettriez-vous qu’il tentât de cicatriser la blessure d’un premier amour malheureux ? Qui sait ? Peut-être qu’elle n’est pas sans remède. Quant à moi, hélas ! mon mal est inguérissable, sauf par votre main.
« Soyez miséricordieuse ; répondez-moi, sans tarder. Je meurs d’impatience, de douleur et de crainte. »
Clotilde Falconneau à Robert de Chalmont. — La Peyrade.
« Batna, juin 188…
« Il m’est arrivé, en attendant mieux, une chose que je croyais impossible, tant ma pauvre personne était toujours grelottante : j’ai eu trop chaud. Que c’est bon la chaleur ! Cela donne un peu l’illusion de la vie.
« Toutefois, comme il ne faut pas abuser des meilleures choses — d’ailleurs mon père ne pouvait plus supporter Biskra, — nous sommes venus respirer l’air des montagnes. Rassurez-vous : nous avons encore trente jolis degrés. Et puis quelle vue splendide ! Quelle joie d’être délivrée de l’obsession pesante du désert ! Si cela ne portait pas malheur de dire qu’on va mieux…
« Ah ! mon ami, je vous assure que je ne veux pas mourir ! J’en ai une peur affreuse ! Et les mois s’envolent, s’envolent !… Ils se traînaient en France. Pauvre cher pays ! Si j’y étais restée, à quoi ressemblerait aujourd’hui cette main que je regarde et que je trouve si belle, parce qu’elle est vivante !
« En Algérie, en mettant tout au mieux, on m’accorde trois ou quatre ans. Ce sera juste assez pour devenir presque une vieille fille.
« Savez-vous que Bidarray n’a rien des paladins d’autrefois, qui auraient pourfendu cent hommes pour leur disputer l’image d’une belle ? Vous n’avez pas eu besoin de l’appeler en champ clos pour conquérir ma photographie. Ah ! Célestin, félon chevalier, comme vous m’avez donné l’exemple de cette froideur dont vous vous plaignez ! Cependant je vous pardonne et… je ne vous en veux pas trop d’avoir senti que mon portrait sera mieux là où il se trouve, qu’au milieu des onguents et des juleps.
« Contentez-vous, mon ami, de cette réponse à votre question… délicate. Vraiment, vous ne pouvez pas dire que je suis bien sévère. Tout ce que je vous demande, c’est de me brûler en effigie quand… quand je deviendrai gênante pour un motif quelconque ; par exemple, quand vous rajeunirez la maison quelques jours avant votre mariage, — il faudra bien vous marier une fois ou une autre. Je désire ne pas figurer parmi les bibelots de madame de Chalmont. Vous voyez qu’on reste femme jusque… jusqu’au bout. »
Robert de Chalmont à Clotilde Falconneau. — Batna.
« La Peyrade, juin 188…
« Vous êtes adorable et je vous adore. Quelle bonté, quelle grâce ! Comment pourriez-vous me dire mieux — sans me le dire — que vous me permettez de vous aimer ? Ah ! comme je vais abuser de la permission ! Vous ne m’aimez… Mon Dieu ! je n’ose écrire les mots « pas encore » qui venaient follement au cours de ma pensée !… Vous ne m’aimez pas ; mais je vous aime ; je vous dis que je vous aime ; cela suffit déjà pour me donner plus de bonheur que je n’en ai connu dans toute ma vie. Que serait-ce donc si j’obtenais un peu de tendresse !
« Au nom du ciel, faites un effort ! Ne pensez plus à… cet homme ! Ah ! le misérable, comme je le hais ! Ne croyez pas toutefois que je le déteste parce que vous l’aimez : je le bénirais s’il vous rendait heureuse. Mais ce qu’il vous a fait souffrir vient s’ajouter à ce que je souffre : c’est un gros compte que j’ai avec lui.
« Faites un effort. Voyez la vérité et la justice ; arrachez de votre cœur ce souvenir : vous serez bien plus heureuse. Peut-être que vous croyez encore l’aimer, alors qu’il est seulement dans votre mémoire comme une blessure maudite… et mal soignée. Maintenant j’ai un peu le droit d’en essayer la guérison. Vous ne pouvez permettre que je vous aime, sans permettre aussi que je fasse mes efforts pour vous empêcher d’aimer un autre homme… qui ne vous aime pas. Quel charme en lui vous attache ? Quel bien vous a-t-il fait, a-t-il tenté de vous faire ? De quoi sert l’esprit, l’élégance, la distinction qu’il a sans doute, alors qu’il n’a pas de cœur ? Moi, j’ai du cœur. Hélas ! de quoi cela me sert-il ? Du matin au soir, souvent du soir au matin, je pense à vous. Je retourne dans ma tête les moyens de vous donner un peu de plaisir, de vous faire un peu de bien. Si je pouvais, en devenant moi-même tout à fait pauvre et malade, vous rendre le bonheur et la santé, croyez-vous que j’hésiterais une minute ? Ah ! cette impuissance de l’amour ! Voilà, vraiment, de tous les chagrins qu’il cause, le seul que je maudisse.
« Peut-on imaginer une dérision plus cruelle ? Je vous donnerais ma vie comme je cueillerais, afin de vous l’offrir, une des roses de mon jardin. Et tout ce dévouement ne saurait vous procurer une heure de sommeil, une journée d’oubli, sans souffrance !
« Cela vous est-il du moins quelque peu agréable de savoir que je suis, de mon côté, très malheureux, plus malheureux que vous, sans doute ? Ah ! comme vous pourriez, vous, me donner du bonheur avec une seule ligne !
« Cependant un passage de votre lettre m’a fait sourire. Ainsi donc vous supposez qu’une autre femme, portant mon nom, franchira jamais mon seuil ?… Combien je vous plains de ne plus croire qu’on peut être fidèle, toujours ! Et comme je hais davantage encore l’être maudit qui vous a ôté cette croyance ! »
III
Faut-il admettre que l’amour fidèle, obstiné, généreux, n’est pas impuissant comme le déplorait l’étrange personnage dont on vient de lire les lettres ?
Quand vint l’automne, mademoiselle Falconneau, rentrée avec son père dans la petite maison de Biskra, se sentit beaucoup mieux. Non seulement elle avait retrouvé le sommeil avec un peu d’appétit ; mais encore elle pouvait écrire au bon sorcier de la Peyrade, comme elle s’amusait à l’appeler :
« Je vais vous dire une nouvelle qui vous fera plaisir : mes forces reviennent et ma mémoire s’en va. Pour ce qui est des forces, je n’ose pas trop m’y fier ; c’est probablement une mauvaise plaisanterie du mal — souvent facétieux — qui me mène là où je ne voudrais pas aller, maintenant moins que jamais. Par contre, il est indubitable que je me souviens moins de certaines douleurs. Je commence à croire que ma vie n’a été qu’un rêve malsain jusqu’à votre apparition ; et, dans mon existence actuelle, deux êtres seulement tiennent une place : l’un, mon pauvre père, que je vois tous les jours et qui sourit quelquefois, maintenant ; l’autre, invisible, qui va sourire enfin, je l’espère, quand il saura que mon cœur va mieux, certainement mieux, presque bien. Ne maudissez donc plus… ce que vous maudissiez. Moi, je bénis la sorcellerie… et certain sorcier qui n’a rien à craindre des fagots : son bon cœur est sa seule magie. »
Dans toutes ses lettres, l’amoureux se répétait furieusement, ce qui rendrait sa correspondance monotone aux yeux d’un lecteur n’ayant pas les mêmes raisons que Clotilde pour la trouver intéressante. Celle-ci, au contraire, après chaque courrier, s’intéressait davantage à « l’ami inconnu ». Peu à peu les choses en vinrent au point qu’elle ne chercha plus à déguiser combien elle désirait le connaître. Au commencement de décembre elle écrivait à Robert de Chalmont :
« Savez-vous ce que j’ai fait ce matin ? Je me suis regardée au miroir et j’ai constaté l’existence de mes joues. Pas encore bien rondes, hélas ! Même vous, qui avez tant de poésie et… d’imagination, n’oseriez pas les comparer à deux pêches. Mais enfin ce ne sont plus des creux : nous avons décidé, mon miroir et moi, que je suis montrable.
« Ce premier point éclairci, j’ai ouvert l’Indicateur et j’y ai trouvé certain « Voyage circulaire » d’un bon marché attendrissant. Biskra est l’une des stations de la route. L’hiver, ici, est merveilleux. Si vous connaissiez quelque touriste que notre soleil attire, je me chargerais de lui faire garder une chambre à l’Hôtel de l’Oasis, qui est excellent. Et je suis sûre que le touriste en question, pour peu qu’il ait l’âme bonne, serait content d’être venu distraire des exilés qui n’oublient pas la France et leurs amis de France, même les amis inconnus. »
Chose étrange ! L’invitation ne décida point cet original de Robert. On croirait plutôt qu’elle l’effraya, si l’on en juge d’après sa réponse :
« Qu’allez-vous penser de moi qui prends la plume, au lieu de prendre le chemin de fer et le bateau ? Ah ! Dieu ! Croyez-vous que je ne serais pas allé vous voir depuis longtemps, si le voyage pouvait s’accomplir ? Mais ce bonheur, plus grand qu’aucun de ceux de ma vie passée, présente et future, ce bonheur m’est refusé. Il y a une chose que vous ne savez pas : c’est que votre existence, aujourd’hui surtout qu’elle est moins fragile, ferait envie à la mienne sous le rapport de la solidité. Ce voyage, auquel j’ai rêvé cent fois, tuerait votre pauvre ami inconnu d’une façon pas beaucoup moins sûre que la balle d’un pistolet. Donc n’y pensons plus, ou du moins n’y pensez plus, car moi j’y penserai toujours. Nos yeux ne se rencontreront pas en ce monde ; mais nous pourrons nous voir là-haut, j’espère. En attendant, prêtez l’oreille à cette parole qui résume tous les battements d’un pauvre cœur malheureux : je suis à vous ; nulle autre n’obtiendra de moi un seul regard. Si vous partez la première, je porterai votre deuil comme celui d’une fiancée tendrement chérie. Si c’est moi qui m’en vais d’abord, le dernier souffle qui sortira de mes lèvres dira encore votre nom. »
La première impression de mademoiselle Falconneau en lisant ces lignes fut une déconvenue poignante, ce dont elle ne fut pas surprise ; elle s’était fait une joie de la visite de Robert, et dans son existence à Biskra, les joies n’étaient pas nombreuses. Mais ce qui l’étonna davantage fut la terreur dont son âme fut serrée, en songeant que son « ami inconnu » pouvait être, qu’il était sans doute gravement atteint de quelque maladie jusque-là dissimulée. Aussi bien, jamais il ne parlait de sa santé. Ne devait-on pas croire que cette paralysie d’un membre, en pleine jeunesse, indiquait un état grave, menaçant, désespéré peut-être ?
— Mon Dieu ! songea Clotilde, s’il allait mourir, mourir avant moi !
Cette inquiétude nouvelle, torturante, elle ne l’avait ressentie, depuis qu’elle était au monde, que pour deux êtres humains : son père et sa mère. Elle se demanda : « Mais, alors, quelle place tient-il dans ma vie ? » Puis bientôt : « Est-ce que je l’aime donc ? »
Elle essaya de plaisanter avec elle-même sur cette découverte. Quelle idée bizarre, maladive, d’aimer un homme qu’elle n’avait jamais vu, qu’elle ne verrait sans doute jamais ! Son cœur trouva, sans chercher, la réponse à l’objection : « Il m’aime bien, lui ! M’a-t-il vue ? »
Et déjà un glaive de douleur déchirait cette tendresse à peine éclose à la vie. Robert, à n’en pas douter, cachait quelque chose. Dévoué comme toujours, il craignait de troubler par la compassion une malade succombant déjà sous le poids lourd de sa propre destinée. La compassion ! Il ne savait pas, ce simple et ce modeste, combien sa vie était précieuse, nécessaire à la vie d’une autre !
Pour la première fois depuis longtemps, une journée s’écoula sans que Clotilde se souvînt de faire le compte lugubre des jours qui lui restaient à passer sur la terre. Le soir, elle prit sa plume et, s’efforçant de donner à ses phrases l’allure dégagée et sans réticences d’une sollicitude inspirée par la seule amitié, elle écrivit à Célestin Bidarray pour avoir « des nouvelles de son voisin ».
Elle affectait d’en parler tantôt comme d’un malade imaginaire, craignant de déranger ses habitudes, tantôt comme d’un solitaire un peu désœuvré, que le manque de distractions poussait à des idées sombres.
« N’êtes-vous pas de mon avis ? demandait-elle. Ne pensez-vous pas qu’un voyage intéressant, par exemple une excursion en Algérie, chose facile et relativement peu coûteuse, lui ferait du bien ? Mais il affirme le contraire. Il dit qu’un déplacement serait dangereux pour sa vie. Faut-il croire qu’il dit vrai ? Ni vous ni lui ne m’aviez jamais donné nul soupçon d’un état de santé si précaire et, en somme, passablement mystérieux. Je m’adresse à vous, en qui j’ai toute confiance, pour savoir la vérité et pour la savoir sans que notre ami se doute de ma démarche, qui augmenterait une inquiétude exagérée, je veux le croire, sur le mal dont il souffre. »
Célestin répondit courrier par courrier et sans grands détails, même avec un soupçon de mauvaise humeur.
Mais rien d’étonnant qu’il en voulût plus ou moins à mademoiselle Falconneau : elle ne prenait plus la peine de lui écrire, sauf qu’elle n’eût besoin de lui. Au reste, il était résolument affirmatif dans son opinion : Robert, en faisant le voyage d’Algérie, commettrait une imprudence des plus graves. « Et, concluait-il, vous seriez naturellement la première à regretter de la lui avoir conseillée. »
Clotilde resta plusieurs jours dans un état d’esprit nouveau, après avoir lu cette réponse. Elle passait tout à coup d’un morne abattement à l’exaltation la plus vive, au point que son père s’en inquiéta. Mais il n’osa questionner, pensant être témoin d’une de ces crises morales trop ordinaires chez les malades atteints aux sources de la vie. Un matin, sa fille resta enfermée dans sa chambre, et, dans une sorte de rêve mystique plutôt que passionné, laissa couler lentement de son âme ces lignes qui la faisaient pleurer et sourire tout à la fois, comme un adieu à la lumière à peine dévoilée, au bonheur suprême à peine entrevu :
« Mon pauvre ami, ce que vous allez lire présente quelque ressemblance avec un testament. Ou plutôt c’en est un ; si bien, même, que j’avais déjà préparé l’enveloppe réglementaire : A Monsieur Robert de Chalmont. — N’ouvrir qu’après ma…
« Seulement il est arrivé deux choses. La première c’est que le courage m’a manqué pour écrire l’affreux mot : je vous assure qu’il fait tomber la plume des doigts quand on a dix-huit ans, même si l’on tâche, depuis quelque temps déjà, de faire son sacrifice.
« Puis j’ai réfléchi qu’il y a une douceur plus complète à donner qu’à léguer. Le plaisir de celui qui donne consiste dans la vue du plaisir procuré à celui qui reçoit. Il est vrai que, si je mets quelque bonheur dans votre vie, je n’en serai témoin qu’à distance ; mais la distance qui nous sépare maintenant, comparée à l’autre, à celle qui nous séparera bientôt, me paraît toute petite. Si vous étiez plus près, d’ailleurs, je ne vous écrirais pas ce que je vais vous écrire.
« Mon testament ! Vous riez peut-être à ce mot, pensant que je ne possède rien en ce bas monde. En êtes-vous bien sûr, ô mon ami ?… Je possède un cœur, le cœur d’une pauvre petite mourante, qui n’a jamais fait de mal à une mouche et qui a souffert beaucoup, déjà, d’un faux amour. Ce cœur-là, cher compagnon de ma misère, je vous le donne entre vifs, comme dirait papa… Il dirait autre chose peut-être : par exemple que sa fille est d’une hardiesse révoltante. Mais songez, mon Robert, que nous sommes condamnés à ne nous connaître jamais !
« A ne nous voir jamais plutôt, car je vous connais : c’est pour cela que je vous aime. Vous avez été si bon pour moi, si noble, si délicat, si généreux ! Que n’avez-vous pas fait ?… Cependant voulez-vous savoir ce que vous avez fait de plus inoubliable, de plus divin, de plus miraculeux ? Eh bien ! vous avez fait que je ne mourrai pas sans être aimée comme il faut. Ce sera un peu moins dur de s’en aller ainsi, en songeant qu’un cher homme se souviendra de moi, qu’il restera ma chose, mon amant, mon fiancé devant Dieu. Car je crois à vos paroles, mon adoré, et je vous réponds : moi aussi, toujours ! Aimons-nous vite, aimons-nous bien ! Rendons-nous très heureux pendant quelques jours. Puis, je crois que le bon Dieu nous mariera dans son ciel. Vous me reconnaîtrez dans la foule, n’est-ce pas ? Du reste je vous verrai venir, j’irai à votre rencontre, je vous dirai : Enfin ! vous voilà ! Comme vous fûtes long ! — Qui aurait pu attendre que je mourrais fiancée, comme une personne ordinaire, que j’écrirais, moi aussi, des lettres d’amour, en cachette !… Ah ! Dieu ! comment aurais-je gardé toute cette joie dans mon cœur sans vous en parler, sans vous en bénir ? Non ; pas de seconde enveloppe cachetée, à n’ouvrir que… plus tard. Ce serait mieux, je le sais ; mais je n’en ai pas le courage. D’ailleurs qu’importe, puisque nous ne devons jamais nous voir en ce bas monde ? »
Robert ne fit pas attendre sa réponse. Elle commençait par ces mots :
« Vous comprenez bien, je pense, que si je n’arrive pas à vos pieds, au lieu de cette lettre, c’est que la chose est impossible. Dans quelques jours, dans quelques semaines peut-être, je m’imaginerai que je peux tenter la chance. Alors, ce ne sera pas long. Mais mon bonheur actuel est si grand, si « divin », si « miraculeux » comme vous dites, que j’ai peur de le briser trop tôt en me brisant moi-même. »
Clotilde, à coup sûr, ne doutait pas que le voyage d’Algérie ne fût une impossibilité pour Robert. Bien plus, la certitude de cette impossibilité avait seule pu lui donner la hardiesse d’écrire la lettre qu’elle avait écrite, ce testament sitôt changé en une donation d’elle-même. Cependant toute femme comprendra qu’elle fut un peu désappointée de voir que son amoureux tenait si ferme à ses sages résolutions de rester en France. Elle savait, pour l’avoir éprouvé, que les plus fragiles ne meurent pas toujours d’un voyage de trois cents milles marins. Et, quelque embarras que sa pudeur de jeune vierge eût dû souffrir en voyant Robert tomber à ses genoux, il lui fallait bien s’avouer qu’à cette épreuve, non moins qu’à celle de la traversée, elle aurait pu survivre.
Mais si son cœur soupira quelque plainte secrète, il ne tarda guère à s’ouvrir à d’autres sentiments. Quoi que Robert pût dire de son bonheur divin et miraculeux, une souffrance vague, une amertume que l’on devinait poignante se faisait jour à travers les lignes délirantes qu’avait prodiguées sa machine. On aurait cru que c’était lui, non pas Clotilde, dont les jours étaient comptés, pour qui ce bonheur était un mythe jamais réalisable. Et le cœur de la jeune fille se serra douloureusement quand elle lut un jour ces mots :
« Je vous aime. Je couvre vos mains de baisers, de larmes aussi, car je souffre à en mourir. »
Toutefois, en quelques semaines, elle avait pris l’habitude d’être aimée avec ces alternatives de passion et de mélancolie, sans qu’un mot laissât jamais briller un espoir d’avenir humain. Puis elle en vint à trouver un charme délicieux à ces fleurs pâles, mais d’une exquise odeur, de sentiment supra-terrestre. Comme toutes les femmes qui ont un amoureux et qui l’adorent, elle n’eût pas accepté que l’amoureux fût autrement. On jugerait même, si leur volumineuse correspondance était reproduite, que, de ces deux êtres, le plus heureux était Clotilde. Une chose contribuera sans doute à l’expliquer : la jeune malade allait mieux et reprenait des forces. Vers la fin du second hiver passé en Algérie, elle écrivait à Robert de Chalmont :
« Je suis plus forte, tellement que le médecin n’en revient pas : je vois sa stupéfaction, encore qu’il soit trop… médecin pour ne pas déclarer la chose toute naturelle. — « Voilà ce que c’est, mon enfant, que d’obéir à son docteur ! Et puis l’air de Biskra !… Et puis mes pointes de feu !… Et puis mes injections de gaïacol !… Et puis mes pilules de créosote !… »
« Moi, je dis tout bas : Et puis mon Robert !… Ah ! quel grand et beau remède que l’amour, même quand on le prend, comme moi, les yeux fermés ! Je les garde ainsi, dans un délicieux rêve, en vous envoyant un sourire, à vous, mon vrai médecin. Laissons-nous vivre au jour le jour ; je ne veux plus les compter, ces jours de trêve, pendant lesquels je sens que le sort m’oublie !…
« Aimons-nous bien, fidèlement, aveuglément, toujours ! »
IV
Le rêve, cependant, allait finir ; la marche des événements allait succéder au court sommeil des destinées ; la réalité entrait en scène.
Vers la fin d’avril, M. Falconneau, pour qui ces dix-huit mois n’avaient pas été un rêve de bonheur, apprit qu’il allait du moins ne plus souffrir de la pauvreté. Sa cousine, morte en quelques heures, laissait un testament qui le déshéritait avec un soin minutieux. Un seul détail manquait à l’acte : il n’était pas signé.
Cette négligence de la rancuneuse dame assurait une petite fortune aux Falconneau. L’ancien magistrat, craignant une secousse pour sa fille, apprit d’abord la nouvelle au médecin qui était, au surplus, son seul ami à Biskra.
— Entre nous, mon cher, il était temps ! soupira-t-il épuisé. Je me sentais mourir à la peine. Et, dans les circonstances, il faut que je reste le dernier.
Tous deux allèrent porter à Clotilde l’importante communication. Loin de sentir le choc, même heureux, que l’on pouvait redouter, elle parut trouver la chose toute naturelle. C’était un bonheur, sans doute ; mais à cette heure elle savait qu’il en existe de plus grands. La vue d’un miracle ne l’eût point étonnée. Quel plus merveilleux prodige que celui qui avait fait entrer l’amour dans sa vie, par cette même porte d’où elle attendait la mort ?
Falconneau fut consterné de cette sérénité qu’il prenait pour une indifférence de mauvais augure. Le médecin tâta le pouls, sans deviner quel nom répétait le battement de la jolie veine bleue sur le bras un peu plus ferme. Il vit qu’aucun désordre n’était à craindre et se retira, plaisantant. La plaisanterie, même au lit de mort… des autres, était un de ses moyens de médication.
— Maintenant, mademoiselle, pas de bêtises ! Vous voilà une héritière… Et moi qui n’ai que des filles !
L’héritière ne répliqua rien : elle releva la tête, foudroyant le pauvre docteur d’un regard dédaigneux. Elle eût aimé lui répondre :
— Eh bien !… Et si vous aviez pour fils le plus beau des enfants des hommes, un millionnaire, un prince ?… Pensez-vous qu’il obtiendrait un regard de celle qui appartient, cœur et âme, à Robert de Chalmont ?
M. Falconneau quitta la chambre avec son ami, sous prétexte de le reconduire. Quand il fut de retour auprès de sa fille, une heure après, il dit :
— Ce n’est pas tout que d’hériter : il faut aller recueillir la succession. J’inclinerais à partir sans tarder pour revenir avant les grandes chaleurs, et t’emmener à Batna. Que dirais-tu si je prenais, à Philippeville, le bateau de la semaine prochaine ? Quant à toi, j’ai pourvu à ton sort pendant cette absence. Le bon docteur veut bien t’accepter comme pensionnaire. Sa femme est excellente et ses filles…
— Vous allez dans les Landes, papa ? demanda Clotilde sans répondre.
— Naturellement. Je toucherai d’abord à Saint-Sever ; c’est là que se trouvent les biens de… la défunte. Puis j’irai faire une visite à la tombe de ta mère. Ceci, par exemple, sera dur. Voir ma pauvre maison aux mains d’un étranger !… Ah ! si je pouvais, d’un coup de baguette, réaliser mon rêve !…
— Quel est-il, votre rêve, mon cher papa ?
— Racheter la Peyrade et te rendre assez forte pour que nous y passions les étés ensemble. Pour l’hiver, je me bâtirais un pavillon ici… J’aime beaucoup Biskra pendant la saison froide.
— Vraiment ? dit Clotilde avec un sourire triste. Eh bien ! je ne vois qu’une chose difficile dans votre rêve : c’est la partie qui me concerne ; et encore je vais tellement mieux ! Le pavillon de Biskra n’est qu’une parole à dire pour des gens riches comme nous. Quant à notre ancienne demeure, j’ai dans l’idée que… monsieur de Chalmont vous la rendra demain, si je la lui demande.
M. Falconneau considérait sa maison de la Peyrade comme une résidence unique, surtout depuis qu’elle appartenait à un autre. L’idée que Robert de Chalmont pourrait s’en dessaisir, autrement que contraint et forcé, lui parut tout à fait plaisante. Il répondit :
— Voilà bien les femmes ! Parce que cet inconnu t’a écrit quelques phrases polies, tu t’imagines qu’il va, pour tes beaux yeux, quitter une habitation comme il n’en trouvera nulle part, au même prix !
— Je sais que je peux compter sur lui, mon père. Vous en jugerez d’ailleurs. Le courrier de France part ce soir. Je vais écrire à monsieur de Chalmont pour l’informer de ce qui nous arrive et lui dire qu’il vous verra bientôt. Vous logerez chez lui, naturellement.
— Naturellement ? Je ne vois pas ce qu’il y a de si naturel pour moi à traiter en camarade ce manchot emmanché à une machine à écrire. Son seul titre à mon amitié est qu’il chausse mes pantoufles, boit dans mon verre et use mes draps. Si tu trouves que c’est agréable de rentrer dans sa maison, à la manière d’un passant égaré, qui demande un gîte pour la nuit… Non ! je préfère l’hospitalité de Célestin Bidarray ; au moins je le connais, celui-là !… Bon ! voilà que tu pleures, maintenant.
Clotilde essaya de refouler ses larmes. Vains efforts : les nerfs affaiblis n’avaient pas de résistance. La pauvre petite balbutia, ou plutôt sanglota ces paroles :
— Je vous en prie… Ne faites pas cette injure à Ro… à monsieur de Chalmont. Dites-moi que vous irez chez lui, papa.
Plutôt que de voir pleurer l’enfant qu’il disputait à la mort, Falconneau eût promis d’aller chez le diable. Quand il fut certain d’avoir calmé l’orage, il sortit : pour être en état de partir la semaine suivante, il n’avait plus une minute à perdre. Clotilde, restée seule, commença de noircir des pages.
Pour cette amoureuse de dix-huit ans, la grosse nouvelle n’était pas qu’une petite fortune était rendue à la famille. L’important, c’est qu’elle allait, enfin ! connaître son amoureux autrement que par des lettres — et d’adorables preuves de bonté.
« Quelle joie ! écrivait-elle. Vous parlerez à mon père ! il vous verra… Et, quand il sera de retour, quand il vous connaîtra bien, je lui dirai que je vous aime. C’est mal d’avoir tardé à le lui dire ; mais il vaut mieux qu’il sache d’abord quel homme vous êtes. Il ne le sait pas, lui !…
« Gardez-le bien longtemps, pour qu’il ait à me raconter, pendant des semaines, ce que vous aurez fait ensemble, ce que vous aurez dit, quelle vie vous menez, comment vous allez… Ah ! Dieu ! si vous saviez quelles idées folles me viennent !… Et je suis sûre qu’elles vous viennent aussi. Mais je vous réponds à mon tour, monsieur l’homme prudent : « Pas tout de suite : nous verrons plus tard. » J’ose presque dire plus tard, tant je vais bien ! — Contentez-vous, pour l’instant, de faire en sorte que mon père vous aime… bien moins que ne fait sa fille, mais beaucoup.
« N’essayez pas de lui écrire. Votre lettre ne pourrait être ici avant son départ. Il vous télégraphiera de Marseille pour que vous l’attendiez. »
La lettre partit, mais les « idées folles » restèrent. Le second jour elles avaient grandi ; le troisième elles étaient devenues des idées fixes. Mademoiselle Falconneau mangeait à peine ; en revanche, elle ne dormait plus, elle changeait à vue d’œil ; mais son père, trop affairé, n’y prenait pas garde. La veille de la date fixée pour le départ il faisait ses malles quand sa fille entra, le visage bouleversé, méconnaissable.
— Mon cher papa, commença-t-elle, écoutez bien ce que je vais dire : si vous me laissez à Biskra, vous ne me trouverez pas vivante, au retour.
— Qu’est-ce qui te prend ? N’aimes-tu pas le docteur et sa femme ? Ne peux-tu, sans mourir, passer deux mois chez eux ? Tu l’avais accepté de bonne grâce, pourtant !
— Je l’avais accepté. Mais, dès le lendemain, un désir est né en moi de… revoir la France. Aujourd’hui ce désir est une maladie, plus dangereuse que l’autre, je le sens fort bien. Si vous aimez votre fille, donnez-lui une joie dans sa vie, la plus grande joie que cette vie, très courte, aura jamais connue.
— Est-ce que tu vas avoir des caprices, maintenant ? dit Falconneau. Est-ce que…?
La suite de la mercuriale resta sur ses lèvres. Il venait de regarder sa fille et sentait, revenue en lui, cette terreur de la voir mourir, qu’il commençait à oublier depuis que l’échéance paraissait plus lointaine.
— Voyons, petite ! ne te mets pas dans un état pareil, s’écria Falconneau. Je ne refuse pas de t’emmener, tu m’entends ? Je ne refuse pas. Seulement il faut que je parle au docteur : je cours chez lui.
Le docteur vint presque aussitôt. Il examina de près sa jeune malade et ne fit pas de plaisanterie.
— Venez, dit-il au père, il faut que nous parlions de ce voyage.
Quand ils furent seuls :
— Voici du nouveau, déclara l’homme de science. Le poumon va mieux et le cœur se prend. L’an dernier le mot d’ordre était : Pas de courants d’air ! Aujourd’hui c’est : Pas d’émotion ni de contrariétés ! Pour conclure : emmenez votre fille en France. Vous arriverez avec le mois de mai à Marseille ; prenez le premier train pour Pau ; vous y laisserez Clotilde jusqu’aux chaleurs. Et Dieu vous garde d’un coup de mistral au débarquement !
Informée de la décision prise, mademoiselle Falconneau sembla devenir une autre personne. Elle mangea, fit ses malles avec une activité de bon augure et, la chose va de soi, ne ferma pas l’œil jusqu’au matin. Mais, comme elle dit à son père, ce n’est pas l’insomnie qui fait les mauvaises nuits : ne pas dormir, avec des pensées joyeuses dans l’esprit, c’est meilleur que le sommeil.
La traversée fut heureuse ; le débarquement ne fut salué par aucun coup de mistral. L’air était presque tiède ; le changement de température moins vif qu’on aurait pu le redouter. Non loin du port, les deux voyageurs passèrent devant un bureau de télégraphe, et Clotilde fit arrêter la voiture, s’apprêtant à descendre. « Ne bouge pas, dit son père. Je vais envoyer la dépêche. »
Mais la jeune voyeuse était déjà debout devant le guichet, traçant une simple ligne qu’elle méditait depuis quatre jours :
Robert de Chalmont. — La Peyrade.
J’accompagne mon père et je meurs de joie.
CLOTILDE.
Quand elle eut repris sa place au milieu des paquets et des couvertures, son père lui demanda :
— Tu connais donc les hôtels de Pau ?
Elle joignit les mains avec des yeux qui auraient désarmé un tyran plus féroce.
— Mon cher papa, j’ai assez des villes où meurent les poitrinaires ; j’en ai même trop. Si vous m’aimez, nous irons d’abord à la Peyrade pour nous occuper de votre rêve — et aussi du mien. Ai-je toussé une fois depuis que nous sommes partis ? Je suis forte ; le voyage me fait du bien. Il me guérira, si vous me laissez faire mes volontés, c’est-à-dire être heureuse. Le bonheur ! J’en ai eu si peu, jusqu’ici !
Ses yeux brillants, ses joues roses, la rendaient jolie et séduisante. Son père l’admira, presque timidement, comme il eût touché une fleur unique, très délicate, rapportée de loin.
— Sois donc heureuse, dit-il. Essayons de gagner la Peyrade. Mais, à la première toux, en voiture pour Pau ! En attendant, où logerons-nous ?
— Dans notre ancienne maison, répondit-elle. Je viens de télégraphier.
Il fallut coucher en route. Le lendemain seulement, comme le soleil s’inclinait déjà sur les dunes couronnées de pins tout brillants de résine, les voyageurs quittèrent le train dans la petite gare qui desservait la Peyrade, toujours dans l’attente de son embranchement. Sauf quelques chars à bœufs chargés de bois, l’on n’apercevait dans l’enceinte des barrières brunes que deux voitures. L’une, un char à bancs couvert, était évidemment destinée à Falconneau et à sa fille. L’autre, sorte de fourgon transformable en break, attendait les bagages. Sur le quai, deux hommes seulement ne portaient pas le béret et la blouse : l’un était le chef de gare ; l’autre… Célestin Bidarray.
Il était si pâle, si défait, si tremblant, que Clotilde, craignant un malheur, devint toute pâle elle-même. Avec un grand effort pour empêcher sa voix de la trahir, elle dit :
— Bonjour, monsieur Célestin… J’espère qu’il n’est rien arrivé à… notre ami.
— Rien, mademoiselle : rien. Seulement… c’est moi qui suis venu vous chercher.
— Monsieur de Chalmont reste chez lui pour mettre les petits pots dans les grands ? dit Falconneau. Nous sommes d’une indiscrétion !… Mais vous savez, mon cher Bidarray, nul visage ne pouvait m’être plus agréable à voir que le vôtre, puisque mes vieux amis, votre digne oncle et mon brave Lespéron, ne peuvent plus être là pour me souhaiter la bienvenue.
Un pâle sourire de reconnaissance flotta sur les lèvres de Célestin. Il était demeuré toujours le même, doux, modeste, silencieux ; mais il portait des vêtements neufs, prodigalité inconnue au temps de sa carrière pharmaceutique. Il répondit :
— Monsieur Falconneau, les vieux amis ne sont plus là, malheureusement. Dans tous les cas il vous en reste un jeune, sur qui vous pouvez compter jusqu’à la mort.
Le train venait de partir. Clotilde, pendant que son père vérifiait les bagages, restait debout près de Célestin. Ni l’un ni l’autre ne trouvaient une parole à dire. Tout à coup un colloque animé s’éleva entre M. Falconneau et le chef de gare.
— C’est vrai ; une de vos malles a été gardée dans le fourgon, reconnut ce dernier. Mais vous l’aurez dans une demi-heure : les trains se croisent à la station prochaine. Je cours au télégraphe.
M. Falconneau revint près de sa fille. Elle paraissait toute changée et, soudainement, une extrême lassitude marquait ses yeux de grands cercles sombres. Pour la première fois, depuis plusieurs jours, elle eut une légère toux.
— Grand Dieu ! voilà que tu prends froid ! s’écria son père. Célestin, avez-vous une voiture fermée ?
— Oui, monsieur ; et une autre pour les bagages.
— Nous sommes sauvés, alors. Vite, emmenez la petite et prenez soin d’elle en débarquant. Vous êtes un peu médecin. Sa chambre est-elle chauffée ?
— Il y a du feu depuis ce matin, répondit Bidarray qui paraissait plus mort que vif.
— Eh bien ! donc, partez sur-le-champ. Moi je vous suivrai dès que cette maudite malle sera trouvée. Enveloppe-toi bien, vilaine enfant ! Si tu tombes malade, ce sera de ma faute. Je n’aurais pas dû te laisser venir ici.
— Ne craignez rien, papa. Dans une heure je serai à la Peyrade. Et alors… tout danger aura disparu.
Deux minutes après, Clotilde et Célestin roulaient ensemble, sous les rideaux fermés du char à bancs. La jeune fille rompit le silence la première :
— N’est-il pas étrange que j’arrive seule chez… chez monsieur de Chalmont que je ne connais pas ?
On aurait pu croire que son compagnon n’avait pas entendu. Sans desserrer les lèvres, il semblait compter les tas de gravier du chemin. Tout à coup, faisant le geste suprême du condamné qui va offrir sa poitrine aux balles, il prit la parole d’une voix sourde et tremblante :
— Mademoiselle, si l’on m’avait donné à choisir entre la mort et les tortures de la minute présente, je vous jure que vos yeux ne me verraient pas à cette heure. Je suis perdu si je ne peux éveiller en vous la miséricorde. Vous allez avoir à juger ma conduite : daignez m’entendre avec patience.
Les yeux hagards de celui qui parlait, ses traits bouleversés, pouvaient faire craindre les révélations les plus tragiques. Toute à son unique pensée, Clotilde se demanda : « Est-ce qu’il aurait tué Robert ? » Du reste, un pressentiment serrait le cœur de la jeune fille depuis qu’elle avait aperçu Bidarray au lieu du cher « inconnu ». Dans le trouble de son angoisse elle était incapable de dire une parole. Son voisin continua :
— Vous me demandiez tout à l’heure s’il était survenu quelque accident à… Robert de Chalmont. Il est devant vous à cette heure.
— Je ne vous comprends pas. Que voulez-vous dire ? balbutia Clotilde dont les paupières battaient sous l’effort de la pensée.
— Je veux dire que… que c’est moi qui suis Robert de Chalmont…
— C’est vous ?… C’est vous, alors, qui me trompez depuis un an ! C’est vous qui osez !…
Elle cachait son visage dans ses mains, folle de surprise, de désespoir, de honte. Elle gémit, d’une voix plus basse : « Maintenant je m’explique pourquoi… il n’a pas voulu venir me voir quand je l’appelais ! »
— Mademoiselle… je vous en prie… écoutez-moi : vous vous expliquerez tout. Je n’ai cherché autre chose que de faire pour le mieux. Quand vous êtes partie, nul être au monde n’espérait que ce pays dût vous revoir. Si certaine soirée vous est encore présente à l’esprit, vous conviendrez que cette espérance était moins grande chez vous que chez personne. Le vieux Lespéron me dit alors : « Gare aux idées noires ! Il faudrait dans sa vie un intérêt à quelqu’un, à quelque chose. » Que de fois j’ai médité cette parole, moi qui aurais donné, alors déjà, ma vie pour conserver la vôtre !… Mon oncle est mort, me laissant quelque argent contre toute prévision. Dès lors ma seule pensée fut d’empêcher que votre maison, la maison de la femme que j’aimais, fût profanée par des étrangers. Mais je n’ai pas osé vous dire que je l’avais achetée. J’avais peur de passer, à vos yeux, pour un de ces naufrageurs qui tirent parti des épaves laissées par la tempête. C’est alors que j’ai inventé Robert de Chalmont. Je ne voulais d’abord qu’en faire l’homme de paille dont j’avais besoin. Puis l’idée me vint de vous amuser de lui comme on amuse d’une poupée l’enfant malade qui s’ennuie et qui va mourir. Veuillez vous souvenir, mademoiselle, que c’est vous qui avez écrit la première à… Robert de Chalmont. Je n’avais pas prévu cela !
— Pourquoi ne m’avez-vous pas détrompée alors ?
— Parce que Lespéron m’a dit : « A quoi bon lui ôter son joujou ? Elle sera détrompée dans quelques semaines, dans quelques mois, si, comme l’assurait votre oncle, nos âmes voient ceux qui restent sur la terre. Chalmont l’intéresse ; laissez-lui Chalmont. » C’était fort bien ; mais il fallait que Chalmont pût vous répondre. Que faire ? Je suis allé à Bordeaux, j’ai acheté une machine et… mes lettres du moins ne vous ont pas trompée. Nulle phrase n’est arrivée sous vos yeux qui ne fût sortie de mon cœur. Qu’est-ce qu’un nom ? Une plume à un chapeau, une frange à un vêtement, une tache quelquefois !… Sous un nom ou sous un autre, c’est moi qui ai garni de fleurs la tombe qui vous est chère. C’est moi qui vous aime et qui vous l’ai dit, mais sans rien attendre, et de si loin !… C’est moi, enfin, qui vais vous ouvrir votre porte comme un serviteur vigilant, qui attendait ses maîtres. Dites, maintenant ; allez-vous condamner, rejeter, maudire, celui dont les actions, depuis un an, sont dictées par un seul désir ? J’ai le malheur d’avoir été pour vous la cause d’une involontaire illusion, mais je n’ai pas cherché, prémédité, une imposture odieuse : j’en fais le serment !