PREMIÈRE PARTIE Rédigée d’après les souvenirs personnels de John Watson EX-MÉDECIN-MAJOR DANS L’ARMÉE ANGLAISE
Reading edition
CHAPITRE I SHERLOCK HOLMES
Ce fut en 1878 que je subis devant l’Université de Londres ma thèse de docteur en médecine. Après avoir complété mes études à Netley—pour me conformer aux prescriptions imposées aux médecins qui veulent faire leur carrière dans l’armée,—je fus définitivement attaché, en qualité d’aide-major, au 5e fusiliers de Northumberland. Ce corps était alors aux Indes, et, avant que j’aie pu le rejoindre, la seconde campagne contre l’Afghanistan était entamée.
En débarquant à Bombay, j’appris que mon régiment avait déjà traversé les défilés de la frontière et se trouvait au cœur même du pays ennemi. Je me joignis à plusieurs officiers dont la situation était analogue à la mienne, et nous parvînmes à atteindre sans encombre la ville de Candahar; j’y retrouvai mon régiment et le jour même j’entrai dans mes nouvelles fonctions.
Des distinctions, des grades, tel fut pour un grand nombre le bilan de la campagne qui s’ouvrait alors; pour moi je n’en recueillis que déboires et malheurs.
Une permutation d’office m’ayant fait passer aux Berkshires, ce fut avec ce corps que je pris part à la fatale bataille de Maiwand; j’y fus blessé à l’épaule par un de ces petits boulets que lancent les tromblons Jezaïl. L’os de la clavicule était brisé, l’artère voisine froissée et j’allais tomber entre les mains des féroces Ghazis quand le dévouement et le courage de mon ordonnance Murray me sauvèrent la vie; il réussit à me jeter en travers d’un cheval de bât et me ramena ainsi sain et sauf dans les lignes anglaises.
Brisé par la souffrance, affaibli par les fatigues et les privations de toutes sortes, je fis partie d’un long convoi de blessés et fus dirigé sur l’hôpital central de Peshawur. Là, mes forces commencèrent bientôt à renaître et j’allais déjà assez bien pour me promener à travers les salles et même pour m’étendre au soleil sous une véranda, lorsque je fus terrassé par la fièvre typhoïde, ce terrible fléau de nos possessions indiennes. Après avoir passé plusieurs mois entre la vie et la mort, j’entrai enfin en convalescence; mais j’étais si amaigri et si faible qu’à la suite d’une consultation les médecins décidèrent de me renvoyer en Angleterre, sans perdre un instant. En conséquence, je pris passage à bord du transport l’Orontes, et un mois plus tard je débarquais à Portsmouth, avec, il est vrai, une santé à tout jamais ruinée, mais muni, en revanche, d’un congé octroyé par notre bon et paternel gouvernement pour me permettre de travailler pendant neuf mois consécutifs à récupérer mes forces disparues.
Sans feu ni lieu, libre comme l’air—ou plutôt aussi libre qu’on peut l’être lorsqu’on possède pour toute fortune 14 fr. 35 de rente par jour,—je n’eus naturellement qu’une idée, celle de gagner Londres, ce vaste réceptacle vers lequel converge, irrésistiblement entraînée par tous les déversoirs de l’Empire Britannique, la foule des gens qui n’ont dans la vie ni emploi fixe, ni but déterminé.
Je plantai d’abord mes pénates dans un petit hôtel du Strand et pendant quelque temps j’y menai une vie aussi désœuvrée que monotone, tout en entamant notablement mes pauvres économies. Bientôt même l’état de mes finances devint si inquiétant qu’il me parut indispensable de choisir entre les deux partis suivants: ou quitter la capitale et chercher à la campagne quelque trou pour y végéter tristement, ou changer totalement mon genre d’existence. Ce fut à cette dernière alternative que je m’arrêtai; pour commencer je résolus de quitter l’hôtel et de m’établir dans un domicile moins brillant comme apparence, mais plus économique.
Le jour même où j’avais pris cette décision, je me trouvais au Criterion bar lorsque je sentis quelqu’un me frapper sur l’épaule, et en me retournant, je reconnus le jeune Stamford que j’avais eu comme assistant à l’hôpital de Barts. La vue d’une figure de connaissance, pour tout homme qui se sent profondément isolé au milieu de l’infernal brouhaha de Londres, est certainement la chose du monde la plus réconfortante. Jamais cependant Stamford n’avait été pour moi ce qu’on appelle un véritable copain, mais à ce moment je fraternisai avec lui de la façon la plus enthousiaste, et lui-même de son côté sembla ravi de la rencontre. Dans l’exubérance de ma joie, je l’invitai à déjeuner chez Holborn et un instant après nous montions en fiacre pour nous y rendre.
Pendant que la voiture roulait dans les rues tumultueuses de Londres: «Quelle diable de vie avez-vous bien pu mener, Watson?» me demanda mon compagnon en me dévisageant avec un étonnement non déguisé. «Vous êtes maigre comme un coucou et noir comme une taupe.»
En quelques mots, je le mis au courant de mes aventures et j’en avais à peine terminé le récit quand nous arrivâmes à la porte du restaurant.
«Pauvre garçon, me dit Stamford sur un ton de commisération, et maintenant où en êtes-vous?
—Pour le moment je suis à la recherche d’un logement et par là même d’un problème, le problème consistant à dénicher pour un prix raisonnable un appartement suffisamment confortable.
—Étrange, murmura-t-il, vous êtes la seconde personne aujourd’hui qui me tienne identiquement le même langage.
—Et quelle est la première?
—Un garçon qui vient à l’hôpital travailler dans le laboratoire de chimie. Il se plaignait ce matin devant moi de ne pouvoir trouver un ami pour partager avec lui un charmant appartement qu’il avait été visiter, mais dont le loyer dépassait ses moyens.
—Bon Dieu! m’écriai-je, s’il désire vraiment trouver quelqu’un qui partage avec lui et l’appartement et le loyer, je suis son homme. Je préfère de beaucoup loger avec un camarade que vivre tout seul.»
Le jeune Stamford me regarda par-dessus son verre d’une façon singulière. «Vous ne connaissez pas encore Sherlock Holmes, me dit-il; peut-être ne tiendrez-vous pas à l’avoir toujours pour compagnon.
—Pourquoi? A-t-on quelque chose à lui reprocher?
—Oh! ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Seulement il est quelque peu original, un véritable fanatique par rapport à certains genres de sciences. Cependant par ce que j’en connais, il paraît être un très brave garçon.
—Un étudiant en médecine, sans doute?
—Non, et même je n’ai aucune idée de ce qu’il a l’intention de faire. Il est, dit-on, très fort en anatomie et tout à fait de premier ordre en chimie; mais jamais, que je sache, il n’a suivi régulièrement les cours de médecine. Il étudie d’une façon très décousue, excentrique même; et, sans s’astreindre aux connaissances que tout le monde cherche à acquérir, il en a amassé une foule d’autres, de quoi certainement étonner tous ses professeurs.
—Ne lui avez-vous jamais demandé à quelle carrière il se destinait?
—Non certes, car ce n’est pas un homme qu’on puisse faire causer facilement, quoiqu’à l’occasion, et si la fantaisie lui en prend, il sache être assez communicatif.
—Je serais bien aise de le rencontrer, dis-je. Si je dois habiter avec quelqu’un, je préférerais que ce fût avec un homme studieux et d’habitudes tranquilles. Je ne suis pas encore assez fort, voyez-vous, pour supporter beaucoup de bruit ou d’agitation, et d’ailleurs j’ai eu assez de tout cela en Afghanistan pour en être rassasié jusqu’à la fin de mes jours. Comment faire pour rencontrer votre ami?
—Il est bien probablement au laboratoire, répliqua Stamford; ou bien il n’y met pas les pieds pendant des semaines entières, ou bien il y travaille du matin jusqu’au soir. Si vous voulez, nous prendrons une voiture après déjeuner et nous irons jusque-là.
—Parfaitement», répondis-je, et là-dessus nous nous mîmes à parler d’autre chose.
En nous rendant à l’hôpital, Stamford me donna encore quelques détails sur mon futur compagnon.
«Il ne faut pas m’en vouloir, commença-t-il, si vous ne vous entendez pas avec l’individu en question; je ne le connais guère que pour l’avoir rencontré de temps à autre au laboratoire. C’est vous qui avez eu l’idée de cet arrangement, ne m’en rendez donc pas responsable.
—Si nous ne nous entendons pas, repris-je, il sera facile de nous séparer. Cependant, Stamford, ajoutai-je, en le regardant fixement, il me semble que vous avez des raisons spéciales pour vous laver les mains de tout ce qui pourrait advenir. Y a-t-il vraiment quelque chose à craindre du caractère de cet homme? Allons, parlez franchement et ne soyez pas aussi cachottier.»
Stamford se mit à rire. «C’est qu’il n’est pas facile d’exprimer ce qui est inexprimable, dit-il. Ce Holmes s’est, pour mon goût, un peu trop identifié avec la science elle-même, et je crois que cela doit amener fatalement à l’insensibilité la plus complète. Ainsi, je m’imagine qu’il serait parfaitement capable d’administrer à un ami une petite pincée de la substance toxique la plus récemment découverte, non par méchanceté, vous m’entendez bien, mais simplement, étant donné son esprit chercheur, pour se rendre exactement compte de la façon dont ce poison opère. Cependant, je dois dire pour être juste, et cela avec la conviction la plus entière, qu’il tenterait tout aussi bien l’expérience sur lui-même. Il semble avoir la rage d’approfondir ce qu’il étudie de façon à tout résumer dans des formules d’une exactitude mathématique.
—Et je trouve qu’il a bien raison.
—D’accord, mais on peut pousser cette qualité jusqu’à l’exagération; ainsi quand on en arrive à prendre un bâton pour en battre les sujets anatomiques déposés sur la table de dissection, cela peut paraître au moins étrange.
—Que me racontez-vous là?
—La pure vérité; il a fait cela un jour; c’était, paraît-il, pour se rendre compte des effets ainsi produits sur les cadavres, et cela je l’ai vu, de mes yeux vu.
—Cependant, vous dites que ce n’est pas un étudiant en médecine?
—Non,—Dieu seul sait quel est le but de ses études.... Mais nous voici arrivés et vous allez pouvoir vous former vous-même une opinion à son sujet.»
Tout en parlant, nous tournions dans une petite ruelle et nous franchissions une porte bâtarde percée dans une aile du grand hôpital. C’était pour moi un terrain familier et je n’avais pas besoin de guide pour gravir les degrés de pierre du vaste escalier à l’aspect si glacial, et pour trouver mon chemin dans ces longs corridors, aux murs blanchis à la chaux, où s’ouvraient çà et là des portes peintes en brun foncé.
Vers l’extrémité du bâtiment s’embranchait un passage bas et voûté qui conduisait au laboratoire de chimie. Qu’on se figure une énorme pièce, fort élevée, tapissée du haut en bas d’innombrables flacons. Partout de larges tables, très basses, semées comme au hasard, et sur ces tables, au milieu des cornues et des éprouvettes, de petites lampes Bunsen, à la flamme bleuâtre, jetant des lueurs vacillantes.
Dans cette salle, et tout au fond, un seul étudiant, penché sur une table, complètement absorbé par son travail. Au bruit de nos pas, il leva vivement la tête, bondit vers nous en poussant un cri de triomphe et en agitant sous le nez de mon compagnon l’éprouvette qu’il tenait à la main. «Le voilà, le voilà, s’écria-t-il, il est trouvé le réactif qui arrive à précipiter l’hémoglobine, le seul, l’unique!»
Vraiment il aurait découvert une mine d’or qu’il n’aurait pas pu manifester une joie plus exubérante.
«Docteur Watson, Monsieur Sherlock Holmes», prononça Stamford en nous présentant l’un à l’autre.
«Comment vous portez-vous?» me dit aussitôt Holmes, avec rondeur et en me donnant une poignée de main dont l’énergie me révéla une force musculaire que je n’aurais pu soupçonner à première vue. «Ah! ah! je vois que vous revenez d’Afghanistan.
—Comment diable pouvez-vous le savoir? demandai-je abasourdi.
—Peu importe, répliqua-t-il en se souriant à lui-même. L’hémoglobine et son réactif, voilà pour le moment la grande affaire. Je ne doute pas que vous ne saisissiez toute l’importance de ma découverte?
—Évidemment, répondis-je, elle présente un certain intérêt au point de vue chimique, mais au point de vue pratique....
—Comment, monsieur, mais, sous le rapport médico-légal, c’est précisément la découverte la plus pratique qui ait été faite depuis des années. Ne voyez-vous pas que cela nous donne une méthode infaillible pour reconnaître les taches faites par le sang humain. Venez par ici—et, dans son empressement, il me saisit par la manche et m’entraîna vers la table où il venait de travailler.—D’abord procurons-nous du sang frais, dit-il;—et, se donnant un léger coup de bistouri au milieu du doigt, il recueillit dans un petit tube une goutte de son sang.—Maintenant, je verse cette simple goutte dans un litre d’eau. Vous voyez que l’eau conserve absolument l’apparence qu’elle avait auparavant. La proportion de sang ne doit guère excéder un millionième, et cependant je ne doute pas que nous n’obtenions la réaction caractéristique.»
Tout en parlant, il jeta d’abord dans le récipient quelques cristaux blancs, puis y versa quelques gouttes d’un liquide transparent. En un instant, le tout prit une teinte acajou foncé et un précipité de couleur brunâtre se forma au fond du bocal.
«Ha! ha!» s’écria-t-il en battant des mains avec l’air transporté d’un enfant auquel on présente un joujou nouveau. «Qu’est-ce que vous en pensez?
—Il me semble que voilà un réactif d’une rare sensibilité, remarquai-je.
—Merveilleux! c’est merveilleux! Autrefois, avec le gaïac, on n’obtenait que difficilement quelques résultats et encore bien incertains. Il en était de même lorsqu’on soumettait les globules de sang à l’analyse microscopique; celle-ci perdait toute valeur pour peu que le sang fût vieux de quelques heures. Mon réactif, au contraire, se comporte aussi bien avec du sang vieux qu’avec du sang frais; ah! s’il avait été connu plus tôt, des centaines d’hommes qui se promènent tranquillement sur la surface du globe, auraient depuis longtemps subi le châtiment dû à leurs crimes.
—Vraiment, murmurai-je.
—Mais oui; nous touchons là au point capital d’un grand nombre de causes judiciaires. Un homme n’est souvent soupçonné d’un crime que plusieurs mois après l’avoir commis; on examine son linge ou ses vêtements, on y découvre des taches rougeâtres; d’où proviennent-elles? de sang, de boue, de rouille ou simplement du jus d’un fruit? Voilà où plus d’un expert a perdu son latin, et pourquoi? Parce qu’on ne possédait pas de réactif infaillible. Mais maintenant nous avons le réactif de Sherlock Holmes et l’incertitude ne sera plus possible.»
Pendant qu’il parlait, ses yeux étincelaient; lorsqu’il eut fini, mettant la main sur son cœur, il s’inclina profondément, comme pour remercier une foule imaginaire de ses applaudissements.
«Recevez tous mes compliments, lui dis-je, confondu de cet enthousiasme extraordinaire.
—N’avons-nous pas eu l’année dernière encore le cas de von Rischoff de Francfort? Il aurait certainement été pendu, si mon réactif avait existé. Et Mason de Bradford, et le célèbre Müller, et Lefèvre de Montpellier, et Samson de la Nouvelle-Orléans.... Je pourrais citer plus de vingt cas analogues.
—Mais vous êtes un répertoire vivant de tous les crimes, s’écria Stamford en riant; publiez donc là-dessus un mémoire et intitulez-le: Nouvelles annales judiciaires du temps passé.
—Cela pourrait être bien intéressant», murmura Sherlock Holmes, tout en collant un petit morceau de taffetas à l’endroit où il s’était piqué le doigt, puis me montrant sa main avec un sourire: «Je suis obligé d’être prudent, dit-il, je manipule tant de poisons....» Je vis alors que cette main était déjà couturée d’autres morceaux de taffetas et toute brûlée par de violents acides.
«Mais ce n’est pas tout cela, interrompit Stamford en s’asseyant sur un escabeau et en m’en poussant un autre avec son pied, nous sommes venus ici pour parler d’affaires sérieuses. Mon ami que voici cherche une installation, et, comme je vous ai entendu vous plaindre de ne pas trouver de camarade pour cohabiter avec vous, j’ai cru bien faire en vous réunissant.»
Sherlock Holmes parut ravi à l’idée de partager son logement avec moi: «J’ai un appartement en vue, me dit-il, il est situé Baker Street, et nous irait comme un gant.... Mais j’espère que vous ne craignez pas l’odeur d’un tabac très fort?
—Je ne fume moi-même que du tabac de matelot, répondis-je.
—Bon, dit-il. Maintenant, je vous préviens que je suis toujours entouré d’ingrédients chimiques et que je me livre quelquefois à des expériences; cela vous contrarierait-il?
—En aucune façon.
—Voyons, laissez-moi chercher quels sont mes autres vices rédhibitoires.... Ah! j’ai de temps en temps des humeurs noires qui durent plusieurs jours et pendant lesquelles je n’ouvre pas la bouche. Il ne faudra pas croire pour cela que je boude; vous n’aurez qu’à me laisser tranquille et je reviendrai bien vite à mon état normal. Maintenant, à votre tour; qu’avez-vous à confesser? Voyez-vous, il vaut mieux que deux individus connaissent mutuellement tous leurs défauts avant de se mettre à vivre en commun.»
Cet interrogatoire contradictoire me fit sourire: «Je possède un petit chien bull, dis-je, puis mes nerfs ont été récemment si ébranlés que je ne puis supporter le bruit et le tapage; enfin je me lève aux heures les plus invraisemblables et je suis affreusement paresseux. Je possède, il est vrai, un autre jeu de défauts quand je suis bien portant, mais, pour le quart d’heure, voilà quels sont chez moi les principaux.
—Par tapage, voulez-vous parler aussi du violon? demanda Holmes avec inquiétude.
—Cela dépend de l’exécutant, répondis-je; entendre bien jouer du violon, est un plaisir des dieux, mais si on en racle....
—Parfait alors, s’écria-t-il gaiement; en ce cas l’affaire me semble conclue, à condition, bien entendu, que l’appartement vous plaise.
—Quand le visiterons-nous?
—Venez me prendre ici demain à midi, nous irons le voir ensemble.
—Convenu, dis-je en lui serrant la main; à demain, à midi précis.»
Nous le laissâmes, Stamford et moi, en train de continuer ses expériences chimiques et nous reprîmes ensemble le chemin de mon hôtel.
«A propos, fis-je tout à coup en m’arrêtant et en me retournant vers mon compagnon, comment diable a-t-il pu savoir que j’avais été en Afghanistan?»
Stamford sourit d’un air énigmatique. «C’est précisément là une de ses bizarreries; bien des gens se demandent comment il arrive à découvrir du premier coup les choses les mieux cachées.
—Oh! du mystère alors, m’écriai-je, en me frottant les mains, cela devient palpitant. Je vous suis vraiment bien reconnaissant de m’avoir fait faire connaissance avec un pareil personnage. La véritable manière d’étudier l’humanité consiste, vous le savez, à étudier successivement les différentes individualités.
—Eh bien, étudiez celle-ci, répliqua Stamford en me disant adieu. Seulement je vous avertis que vous vous heurtez à un problème qui n’est pas facile à déchiffrer, et je parierais bien que le bonhomme en apprendra vite plus long sur vous que vous n’en saurez sur lui. Sur ce, bonsoir.
—Au revoir», répondis-je, et je continuai mon chemin tout en flânant, réellement intrigué par ma nouvelle connaissance.
CHAPITRE II OU L’ON VOIT QUE LA DÉDUCTION PEUT DEVENIR UNE VRAIE SCIENCE
Le lendemain, après nous être retrouvés au rendez-vous convenu, nous nous rendîmes, Sherlock Holmes et moi, au numéro 221 de Baker Street, pour visiter le logement dont il avait été question. Il se composait de deux chambres à coucher très confortables et d’un grand salon bien aéré, élégamment meublé et éclairé par deux larges fenêtres. L’ensemble était si séduisant et le prix si modique—du moment où nous en payions chacun la moitié—que l’affaire fut conclue sur-le-champ. Comme nous pouvions entrer immédiatement en jouissance, je transportai le soir même toutes mes affaires dans notre nouvel appartement et le lendemain matin je vis arriver Sherlock Holmes avec un assez grand nombre de malles et de caisses. Pendant deux ou trois jours nous fûmes uniquement occupés à déballer tous nos bibelots et à les disposer de manière à les mettre le mieux possible en valeur. Ces arrangements préliminaires terminés, nous commençâmes à nous sentir installés et à nous familiariser avec notre nouveau domicile.
Holmes n’était certainement pas un homme difficile à vivre; calme d’allures, régulier dans ses habitudes, il se couchait rarement après dix heures du soir et chaque matin, en me levant, je constatais invariablement qu’il avait déjà décampé après avoir pris son déjeuner. Parfois il passait la journée dans le laboratoire de chimie, parfois dans la salle de dissection, ou bien encore il faisait de longues promenades dont l’objectif semblait toujours être les quartiers les plus misérables de la ville. Rien ne peut donner une idée de son activité lorsqu’il était dans une période agissante; mais, au bout de quelque temps, la réaction se produisait et pendant des jours entiers il restait depuis le matin jusqu’au soir étendu sur un canapé du salon, sans, pour ainsi dire, prononcer une parole ou remuer un membre. Dans ces moments-là, ses yeux prenaient une expression si rêveuse et si vague que je l’aurais certainement soupçonné de se livrer à l’usage d’un stupéfiant quelconque, si sa sobriété exemplaire et la moralité parfaite de sa vie n’eussent protesté contre une semblable supposition.
Les semaines se succédaient et je sentais ma curiosité devenir de jour en jour plus vive à l’endroit du but qu’il pouvait bien donner à son existence. Tout son extérieur, d’ailleurs, était fait pour impressionner à première vue l’individu le moins observateur. D’une taille élevée—il avait plus de cinq pieds et demi,—sa maigreur le faisait paraître bien plus grand encore. Ses yeux étaient vifs et perçants—excepté pendant ces périodes de torpeur dont j’ai parlé plus haut,—et son nez, mince et recourbé comme le bec d’un oiseau de proie, donnait à son visage une expression décidée, jointe à un air de pénétration remarquable. La forme carrée et proéminente de son menton contribuait aussi à dénoter chez lui une puissance de volonté peu commune. Ses mains étaient constamment couvertes de taches d’encre et de brûlures produites par les acides chimiques; et cependant il avait une adresse extraordinaire dans les doigts, ainsi que j’ai pu m’en convaincre souvent en le voyant manier ses fragiles instruments de physique.
Quand bien même le lecteur devrait m’accuser d’avoir les instincts de curiosité d’une vieille portière, j’avouerai que cet homme m’intriguait terriblement et que bien des fois j’ai essayé de percer le mystère dont il semblait vouloir s’entourer. Cependant avant de me juger trop sévèrement qu’on veuille bien se rappeler combien ma vie sans but était dépourvue de tout intérêt. Ma santé ne me permettait de sortir que par des temps exceptionnellement favorables et je ne possédais pas un ami à qui la pensée ait pu venir de passer quelques instants avec moi et de rompre ainsi la monotonie d’une existence qui me pesait tous les jours davantage. Aussi je saisis avidement cette occasion d’occuper la majeure partie de mon temps en cherchant à soulever les voiles mystérieux dont s’enveloppait mon compagnon.
Décidément il n’étudiait pas la médecine. Lui-même, en réponse à une question posée par moi, avait confirmé les dires de Stamford à ce sujet. Il ne semblait pas non plus subordonner ses lectures à une méthode quelconque lui permettant, soit de faire des progrès dans une science déterminée, soit de s’ouvrir un chemin particulier dans le domaine de l’érudition. Et cependant son zèle pour certaines études était vraiment remarquable; ses connaissances, qui sortaient de toutes les limites convenues, étaient si vastes et si approfondies que plus d’une fois les remarques faites par lui m’ont causé une réelle stupéfaction. «Sûrement, pensais-je, pas un homme n’est capable de travailler autant et d’acquérir sur certains points une instruction aussi précise s’il ne se propose à lui-même un but bien défini. Car les gens qui lisent sans apporter à leurs lectures un véritable esprit de suite ne peuvent que bien rarement arriver à coordonner ce qu’ils ont appris. Personne enfin ne consentirait à se surcharger le cerveau d’une foule de connaissances secondaires sans avoir, pour agir ainsi, les raisons les plus fortes.»
A côté de tout cela son ignorance en certaines choses était aussi remarquable que son savoir. En fait de littérature contemporaine, aussi bien qu’en philosophie ou en politique, il était nul, ou à peu près. Je me souviens qu’ayant cité un jour Thomas Carlyle devant lui, il me demanda de la façon la plus naïve quel nom je venais de prononcer là et ce que ce personnage avait bien pu faire. Mais le jour où ma surprise fut portée à son comble, ce fut celui où je découvris, par hasard, qu’il était parfaitement ignorant de la théorie de Copernic et qu’il ne connaissait même pas l’explication du système solaire. Qu’il y eût en plein XIXe siècle, un être civilisé ne sachant pas que la terre tourne autour du soleil, cela me parut si extraordinaire que je ne pouvais y croire.
«Vous semblez étonné, me dit-il en souriant de mon air stupéfait. Mais soyez tranquille, maintenant que je le sais, je ferai tous mes efforts pour l’oublier.
—Pour l’oublier!
—Vous allez le comprendre. Dans le premier âge, le cerveau humain me représente un grenier vide, le devoir de chacun est de le meubler à son gré. S’agit-il d’un imbécile? Il emmagasinera toutes les matières les plus encombrantes de telle façon que les connaissances qui lui seraient le plus utiles s’entasseront à la porte sans pouvoir entrer; ou bien, en mettant tout au mieux, une fois entrées, elles se trouveront tellement enchevêtrées au milieu d’une foule d’autres qu’elles ne seront plus à la portée de sa main, lorsque l’occasion viendra pour lui de s’en servir. Tout au contraire, l’artisan industrieux apporte le plus grand soin à la manière dont il meuble son grenier. Il ne veut y loger que les instruments qui peuvent lui être utiles dans son travail; seulement de ceux-ci a-t-il au moins un vaste assortiment toujours rangé dans l’ordre le plus parfait. C’est une erreur de penser que ce petit grenier ait des murs élastiques qui puissent se dilater à volonté. Croyez-le bien, il vient un temps où pour chaque chose nouvelle que vous apprenez, vous en oubliez une que vous saviez précédemment. Il est donc de toute importance de ne pas emmagasiner un bagage inutile qui vienne gêner celui qui doit réellement vous servir.
—Mais le système solaire..., commençai-je en manière de protestation.
—Que diable cela peut-il bien me faire! interrompit-il avec impatience; vous dites que la terre tourne autour du soleil; qu’elle tourne autour de la lune si cela lui fait plaisir, mais, pour mon compte, je m’en moque, et mes travaux ne s’en ressentiront guère!»
J’étais sur le point de lui demander en quoi pouvaient bien consister ses travaux, lorsque je compris en le regardant que ma question serait parfaitement intempestive. Cependant je me pris à méditer sur cette conversation et je cherchai à en tirer quelques conclusions. N’avait-il pas dit qu’il se refusait à acquérir toute connaissance qui ne serait pas en relation directe avec son but? En conséquence, celles qu’il possédait ne pouvaient que lui être utiles. J’énumérai donc en moi-même les différents sujets sur lesquels il m’avait paru exceptionnellement ferré et je pris même un crayon pour en dresser une liste exacte.
Je ne pus m’empêcher de sourire en relisant le document que j’étais arrivé à rédiger ainsi.
Le voici:
Résumé du savoir de Sherlock Holmes.
1o En littérature. Connaissances nulles.
2o En philosophie. —
3o En astronomie. —
4o En politique. Connaissances très médiocres.
5o En botanique. Connaissances variables. Très ferré sur tout ce qui concerne la belladone, l’opium et les poisons en général, complètement ignorant en horticulture pratique.
6o En géologie. Connaissances renfermées dans certaines limites bien définies; discerne à première vue les différents terrains les uns des autres: me montre après ses promenades les taches de boue de son pantalon et m’explique comment leur couleur et leur consistance lui permettent de reconnaître dans quelle partie de Londres chacune a été faite.
7o En chimie. Connaissances très approfondies.
8o En anatomie. Connaissances très grandes, mais acquises sans aucune méthode.
9o En littérature sensationnelle. Érudition incroyable; selon toute apparence pas une abomination n’a été perpétrée dans le courant du siècle, sans qu’il en ait connaissance.
10o................................................ Joue bien du violon.
11o................................................ Est très fort à la canne, à la boxe et à l’épée.
12o................................................ A une bonne connaissance pratique de la loi anglaise.
Mais à peine ce travail terminé, je le jetai au feu avec dépit. «Décidément, pensai-je, plutôt que de chercher où peut mener un tel amalgame de connaissances et quelle est la carrière dans laquelle elles peuvent être utiles, mieux vaut y renoncer tout de suite.»
J’ai mentionné tout à l’heure le talent d’Holmes comme violoniste. Certes il était très réel, très remarquable même; mais cet original le manifestait d’une façon aussi excentrique que le reste. Qu’il fût capable d’exécuter des morceaux d’une difficulté reconnue, cela était hors de doute, puisqu’à ma requête il m’avait souvent joué des romances de Mendelssohn et d’autres mélodies célèbres. Cependant, lorsqu’il était livré à lui-même, il était bien rare de l’entendre, soit faire de la vraie musique, soit même chercher à se rappeler un air connu. En revanche, il s’étendait volontiers le soir dans son fauteuil et, posant son violon sur ses genoux, se mettait à en gratter les cordes, les yeux fermés. Parfois il obtenait ainsi une mélopée douce et mélancolique, parfois les notes se succédaient joyeuses et vibrantes dans un mode tout à fait fantastique. C’était pour lui une manière de répondre à ses pensées intimes; mais cette musique avait-elle pour but de surexciter ses facultés intellectuelles, ou naissait-elle simplement d’un caprice momentané? c’est ce que je ne pouvais déterminer.
J’aurais été bien en droit de me révolter contre ces soli exaspérants, si, d’ordinaire, il n’avait terminé la séance en jouant toute une série de mes airs préférés, voulant sans doute par là me donner une légère compensation pour l’épreuve à laquelle ma patience avait été mise auparavant.
Pendant la première semaine, nous n’avions pas reçu une seule visite et j’avais fini par croire que mon compagnon se trouvait aussi dépourvu d’amis que je l’étais moi-même, quand, peu à peu, je m’aperçus qu’il avait au contraire un grand nombre de relations réparties dans les classes de la société les plus opposées. Je remarquai, entre autres, un petit chafouin, à l’œil noir et perçant, dont la tête blafarde avait une vague ressemblance avec celle d’un rat; il vint trois ou quatre fois dans la même semaine et me fut présenté sous le nom de M. Lestrade. Puis, un matin, je vis apparaître une jeune fille, très élégante d’allures, qui resta environ une demi-heure à causer avec Holmes. Dans l’après-midi du même jour, ce fut le tour d’un bonhomme à cheveux gris, tout râpé, vrai type du brocanteur juif, qui paraissait en proie à une surexcitation extraordinaire. Presque aussitôt après, je vis entrer une vieille femme en savates. Un autre jour, ce fut un vieux monsieur à cheveux blancs et à l’air respectable, une autre fois encore un employé de chemin de fer reconnaissable à son uniforme de velours côtelé. Chaque fois qu’arrivait un de ces individus bizarres, Sherlock Holmes me demandait de lui abandonner le salon, et je me retirais alors dans ma chambre. D’ailleurs, il me faisait toujours force excuses pour le dérangement qu’il m’occasionnait; «mais, disait-il, il faut bien que cette pièce me serve de cabinet d’affaires, et ces gens sont mes clients.» J’aurais pu profiter de cela pour l’interroger à brûle-point, si je n’avais éprouvé un certain scrupule à forcer ainsi ses confidences. J’en étais même arrivé à me figurer qu’il avait quelque bonne raison pour ne pas me mettre au courant de ses affaires, quand il prit soin de me détromper en abordant de lui-même le sujet qui m’intriguait tant.
Ce fut le 4 mars—j’ai des motifs sérieux pour me rappeler cette date d’une façon précise,—que m’étant levé un peu plus tôt que de coutume, je rejoignis Holmes dans le salon, avant qu’il eût fini son repas matinal. Notre propriétaire était déjà si bien au courant de mes habitudes que mon propre déjeuner n’était pas encore préparé. Avec cette impatience inhérente à la nature humaine, j’agitai la sonnette et donnai sèchement l’ordre de me servir. Puis avisant sur la table une revue, je me mis à la feuilleter, tandis que mon compagnon dévorait silencieusement ses tartines. Une marque au crayon faite à l’un des articles attira mon attention, et ce fut naturellement celui-là que je me mis à parcourir tout d’abord.
Son titre Le livre de la vie me parut quelque peu prétentieux. L’auteur cherchait à faire ressortir tout le profit qu’un homme vraiment observateur pouvait retirer des événements quotidiens en les passant soigneusement au crible d’un examen judicieux et méthodique. Ce qu’il disait à ce propos me parut un mélange extraordinaire de subtilité et de niaiserie; quelque serré qu’en fût le raisonnement, les déductions étaient tellement tirées par les cheveux qu’elles semblaient tomber complètement dans le domaine de l’exagération. L’expression surprise un instant sur un visage, la contraction d’un muscle, le clignement d’un œil, suffisaient, prétendait l’auteur, à révéler les pensées les plus secrètes d’un individu. Quiconque possédait certaines habitudes d’observation et d’analyse ne pouvait s’y tromper et devait aboutir ainsi à des conclusions aussi mathématiques que celles d’Euclide dans ses célèbres théorèmes. Enfin les résultats obtenus ainsi devaient être si merveilleux qu’ils apparaissaient forcément, aux yeux des gens qui n’étaient pas au courant des procédés employés, comme des phénomènes émanant de la sorcellerie pure.
«Qu’on donne, disait l’auteur, une simple goutte d’eau à un homme vraiment pourvu d’un esprit logique et il sera capable d’en déduire l’existence de l’océan Atlantique ou de la cataracte du Niagara, sans avoir jamais eu auparavant la moindre idée de l’un et de l’autre. C’est ainsi que la vie de chaque homme n’est qu’une longue chaîne dont il suffit de connaître un seul anneau pour pouvoir reconstituer tous les autres. Il en est des facultés de déduction et d’analyse comme de toutes les sciences en général; on ne peut les acquérir que par une étude patiente et approfondie, et jamais vie humaine ne sera assez longue pour permettre à un mortel d’atteindre, en ce genre, à la perfection suprême. Au point de vue moral comme au point de vue intellectuel, ce sujet est tellement complexe qu’il est préférable de ne s’attaquer d’abord qu’aux problèmes les plus simples. Lorsque nous rencontrons un homme, il faut qu’un coup d’œil suffise à nous révéler son histoire, son métier, sa profession. Cet exercice est nécessaire et, quelque puéril qu’il puisse paraître, il aiguise en nous toutes les facultés d’observation et nous apprend où et comment nous devons diriger nos regards. Examinez donc les ongles, les manches de l’habit, la chaussure, les déformations subies par le pantalon à l’endroit des genoux, les callosités du pouce et de l’index, l’expression du visage, les poignets de la chemise et vous aurez par là autant d’indices qui vous permettront de connaître à fond tout ce qui concerne l’individu que vous aurez ainsi détaillé. Ne semble-t-il pas impossible, qu’avec autant d’éléments réunis, tout homme tant soit peu intelligent n’arrive pas à un résultat aussi clair que certain?»
«Quel galimatias impossible, m’écriai-je en jetant la revue sur la table; je n’ai jamais lu idiotie pareille.
—Qu’est-ce qui vous prend donc? demanda Sherlock Holmes.
—Mais c’est la faute de cet article, dis-je en le désignant avec ma cuillère, et tout en me préparant à attaquer mon déjeuner. Du reste vous avez dû le lire, puisque vous y avez fait une marque. Il est ingénieux, c’est indiscutable, mais il m’agace quand même terriblement. Je vois d’ici le théoricien oisif qui s’est amusé à développer tous ces charmants petits paradoxes, je le vois carré dans un bon fauteuil au fond de son cabinet de travail.... En somme qu’a-t-il dit de pratique dans tout cela? Fourrez-le donc, ce monsieur si habile, au fond d’une voiture de troisième classe dans le chemin de fer souterrain et demandez-lui de vous énumérer les professions de ses compagnons de voyage; je parierais mille contre un qu’il serait incapable de s’en tirer.
—Vous perdriez votre pari, repartit Holmes avec calme. Quant à l’article en question, c’est moi qui en suis l’auteur.
—Vous!
—Moi-même. Mes goûts naturels me portent vers tout ce qui est observation et déduction. Les théories que j’ai exposées là, et qui vous paraissent si chimériques, sont au contraire on ne peut plus pratiques, si pratiques même que c’est sur elles seules que je me repose pour gagner ma vie.
—Comment cela? demandai-je involontairement.
—Mon Dieu, j’ai un métier tout spécial et je présume que je suis seul au monde à l’exercer: je suis un policier consultant, si je puis m’exprimer ainsi. Ici, à Londres, la police se compose d’une foule d’agents appartenant, soit au gouvernement, soit à des agences privées. Quand ces individus sont embarrassés, ils viennent me trouver et je leur débrouille leur affaire. Pour cela, ils m’exposent les faits avec toutes les circonstances qui s’y rattachent, et généralement, grâce à l’étude spéciale que j’ai faite des crimes, je me trouve à même de les remettre dans la bonne voie. Tous les crimes, en effet, ont entre eux un véritable air de famille, et, si vous en connaissez mille jusque dans leurs moindres détails, il est bien rare que vous n’arriviez pas à démêler tout ce qui concerne le mille et unième. Ce Lestrade que vous avez vu ici est un policier bien connu. Dernièrement il s’est mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude, à propos d’un faux qui avait été commis, et c’est ce qui l’a amené chez moi.
—Et les autres personnes que vous recevez?
—La plupart sont envoyées par des agences privées. Ce sont tous des gens qui se trouvent dans un embarras quelconque et qui demandent à ce qu’on les en sorte. J’écoute leurs petites histoires, ils écoutent mes commentaires et j’empoche mes honoraires.
—Ainsi, sans même quitter votre chambre, vous avez la prétention de voir clair là où d’autres qui ont pu étudier sur place les faits dans leurs moindres détails, ne peuvent s’y reconnaître?
—C’est cela même. J’ai à mon service une espèce d’intuition naturelle. De temps en temps, il est vrai, il se présente un cas un peu plus compliqué. Je suis bien alors forcé de me remuer et d’examiner les choses par mes propres yeux. Vous avez pu remarquer que je possède un gros bagage de connaissances spéciales; je les applique toutes à la solution de ces problèmes, et elles me servent d’une façon merveilleuse. La méthode de déduction, que j’ai exposée dans l’article qui vient d’exciter votre indignation, m’est d’un secours inappréciable lorsque j’ai à travailler par moi-même. L’observation, du reste, est devenue chez moi une seconde nature. Ainsi vous avez paru surpris, lors de notre première rencontre, quand je vous ai dit que vous arriviez d’Afghanistan?
—On vous avait probablement renseigné là-dessus.
—Nullement. J’avais vu que vous veniez de là-bas. Grâce à une longue habitude, l’enchaînement de mes pensées se fait si rapidement dans mon cerveau que j’arrive à la conclusion sans même me rendre compte des anneaux qui composent cette chaîne; ils existent cependant. Tenez, prenons pour exemple la manière dont j’ai procédé à votre égard. Voici, me suis-je dit, un monsieur qui a l’air tout à la fois d’un médecin et d’un militaire. C’est donc évidemment un médecin militaire. Il arrive d’un pays des tropiques; car sa figure est toute brunie, quoique ce ne soit pas la couleur naturelle de son teint puisque ses poignets sont restés très blancs. Il a enduré de grandes privations et a été très malade, comme sa mine le révèle trop clairement. De plus, il a reçu une blessure au bras gauche, puisque ce membre semble raide et tout gêné. Quel est, sous les tropiques, le pays où un médecin militaire anglais a pu se trouver en proie à de réelles souffrances et avoir été blessé au bras? cela ne peut être que l’Afghanistan. Tout cet enchaînement de pensées ne m’a pas pris une seconde; c’est alors que je vous ai dit que vous arriviez d’Afghanistan et vous avez semblé tout surpris.
—Grâce à vos explications, cela me paraît maintenant assez simple, dis-je en souriant. Vous me rappelez le Dupin d’Edgar Allen Poë. Mais je ne soupçonnais pas que de tels individus pussent exister en dehors des romans.»
Sherlock Holmes se leva et alluma sa pipe: «Vous croyez sans doute me faire un compliment en me comparant à Dupin, dit-il. Eh bien, à mon avis, Dupin n’était qu’un homme très ordinaire. Son seul truc consistait à pénétrer les pensées de ses interlocuteurs en les surprenant tout à coup, après un quart d’heure de silence, par une remarque faite avec à-propos; mais c’est là une méthode vraiment très superficielle et contre laquelle il est trop facile de se mettre en garde. Il possédait évidemment certaines facultés d’analyse, mais de là à être le phénomène que Poë a voulu en faire, il y a loin!
—Avez-vous lu les œuvres de Gaboriau, demandai-je; Lecoq personnifie-t-il pour vous le type du parfait policier?»
Sherlock Holmes ricana d’une façon ironique: «Lecoq était un vulgaire brouillon, s’écria-t-il avec humeur. Il n’avait qu’une seule chose à son actif: son énergie. Non, voyez-vous, ce livre m’a positivement rendu malade. Il s’agissait, n’est-ce pas, de constater l’identité d’un prisonnier inconnu? En vingt-quatre heures j’y serais arrivé; Lecoq, lui, a eu besoin de six mois. Cet ouvrage devrait être mis entre les mains des agents comme un manuel destiné à leur montrer tout ce qu’ils ne doivent pas faire.»
Je fus choqué de voir ainsi démolir deux types que je me plaisais à admirer. Aussi, me levant, j’allai à la fenêtre et me mis à regarder dans la rue très animée à ce moment. «Ce garçon-là, pensai-je, peut être fort habile, mais en tout cas il est joliment plein de lui-même.»
«Hélas, l’entendis-je reprendre tristement, de nos jours, il n’y a plus de crimes, il n’y a plus de criminels. A quoi sert maintenant dans notre profession un cerveau puissamment organisé? Je sens que j’ai en moi de quoi rendre mon nom à jamais célèbre; il n’y a pas d’homme, il n’y en a jamais eu qui ait acquis autant de connaissances spéciales jointes à d’aussi précieuses dispositions naturelles, dans le seul but de faire la guerre au crime. A quoi bon tout cela? Il n’y a plus de crime ou s’il y en a ce sont de petits crimes si maladroitement machinés que le dernier agent de Scotland Yard est capable de les percer à jour.»
Agacé d’une telle présomption, je cherchai à changer le sujet de la conversation. «Je me demande ce que cet individu peut bien vouloir?» dis-je montrant du doigt un homme qui s’avançait lentement de l’autre côté de la rue en examinant attentivement les numéros de chaque maison. C’était un fort gaillard, aux épaules carrées et habillé d’une façon commune; il tenait à la main une grande enveloppe bleue et était évidemment chargé d’une commission.
«Vous voulez parler de ce sous-officier de marine retraité?» demanda Sherlock Holmes.
«Que le diable emporte l’animal avec sa vantardise, me dis-je en moi-même, il sait bien que je ne peux pas vérifier l’exactitude de ses suppositions.»
A peine avais-je eu le temps de formuler cette pensée que l’homme en question, apercevant le numéro inscrit sur notre porte, traversa rapidement la chaussée. Un violent coup de marteau se fit entendre, puis quelques mots prononcés par une voix de basse-taille, et des pas lourds résonnèrent dans l’escalier.
«Pour M. Sherlock Holmes», dit l’individu en entrant dans la pièce et en tendant à mon ami la lettre dont il était porteur.
C’était pour moi une excellente occasion de rabattre un peu le caquet de mon compagnon; car il ne devait évidemment pas s’attendre un instant auparavant à ce que je fusse aussitôt à même de contrôler ses assertions.
«Dites-moi, l’ami, dis-je en prenant ma voix la plus aimable, puis-je vous demander quelle est votre profession?
—Commissionnaire, répondit-il brusquement, mais mon uniforme est en réparation.
—Et auparavant, repris-je en regardant malicieusement Holmes du coin de l’œil, qu’étiez-vous donc?
—Sergent dans l’infanterie légère de la marine royale. Il n’y a pas de réponse? Bonsoir, messieurs.»
Il fit sonner ses talons l’un contre l’autre, porta la main à sa coiffure en guise de salut, et sortit.
CHAPITRE III LE MYSTÈRE DU JARDIN LAURISTON
Je dois l’avouer, cette preuve inattendue de la justesse des théories émises par mon ami me fit une profonde impression, et la considération que j’avais déjà pour ses facultés d’analyse s’en accrut encore. Cependant, tout cela n’était-il pas arrangé d’avance dans le seul but de m’éblouir? Je me le demandais tout en ne comprenant pas bien l’intérêt qu’il aurait pu avoir à m’abuser de la sorte.
Je me mis à l’examiner; il avait terminé la lecture de la lettre et ses yeux venaient de prendre cette expression terne, absente, qui prouvait que ses pensées erraient au loin.
«Comment avez-vous fait pour deviner aussi juste? lui demandai-je.
—Deviner quoi? répondit-il brusquement.
—Mais que cet homme était un ex-sous-officier de la marine royale.
—Je n’ai pas de temps à perdre en niaiseries, grommela-t-il; puis avec un sourire: Pardon de ma grossièreté; c’est que vous avez interrompu le fil de mes pensées; mais au fond cela vaut peut-être mieux. Alors vous n’aviez vraiment pas vu que cet homme avait été sous-officier dans la marine?
—Non, certainement.
—Le deviner était cependant plus facile que d’expliquer comment j’ai été amené à cela. Si on vous demandait de faire la preuve que deux et deux font quatre, la feriez-vous facilement? et cependant c’est un fait dont vous êtes absolument certain. Eh bien! pour en revenir à l’individu en question, j’ai pu, d’un côté à l’autre de la rue, apercevoir une grande ancre bleue tatouée sur le dessus de sa main. Cela sentait la mer. De plus il avait une tournure militaire et ses favoris étaient taillés à l’ordonnance. Voilà pour la marine.—Enfin il avait l’air assez convaincu de sa propre importance et paraissait posséder l’habitude du commandement. N’avez-vous pas en effet remarqué la manière dont il portait la tête et dont il frappait le sol avec sa canne? Comme en outre il n’était plus jeune et avait une certaine apparence de «respectability», j’en ai conclu qu’il avait été sous-officier.
—Merveilleux! m’écriai-je.
—Bien simple», reprit modestement Holmes, et cependant je vis à sa figure qu’il était assez satisfait de la façon spontanée dont j’avais exprimé mon admiration. «Je disais tout à l’heure, reprit-il, qu’il n’y avait plus de criminels, eh bien! je m’étais trompé; lisez ceci!» et il me tendit la lettre que le commissionnaire venait d’apporter.
«Comment? m’écriai-je après l’avoir parcourue d’un coup d’œil, mais c’est horrible!
—Oui, cela semble sortir un peu de la banalité ordinaire, remarqua-t-il avec calme. Voudriez-vous être assez aimable pour me relire cette lettre tout haut?»
Voici ce qu’elle contenait:
«Cher Monsieur Sherlock Holmes,
«Il y a eu cette nuit du grabuge au no 3 du Jardin Lauriston, près la route de Brixton. L’agent de faction dans ce quartier aperçut vers deux heures du matin une lumière qui semblait venir de cette maison; comme elle est inoccupée, il trouva la chose anormale et se dirigea de ce côté. La porte était ouverte; dans la première pièce, complètement démeublée, gisait le cadavre d’un homme bien mis et paraissant appartenir à une condition sociale élevée; il avait dans sa poche des cartes de visite au nom d’Enoch J. Drebber, Cleveland Ohio, U.S.A. Le vol n’avait pas été le mobile du crime et jusqu’ici il est impossible de dire ce qui a pu déterminer la mort! On remarque bien dans la chambre des taches de sang, mais le corps ne porte aucune trace de blessure. Comment cet homme a-t-il pu entrer dans cette maison inhabitée? C’est là que commence le mystère; et, pour tout dire, cette affaire n’est d’un bout à l’autre qu’une parfaite énigme.
«Si vous voulez vous rendre là-bas à une heure quelconque avant midi, vous m’y trouverez. J’ai laissé tout dans le statu quo jusqu’à ce que je sache ce que vous comptez faire. Dans le cas où il vous serait impossible de venir, je vous donnerai des détails plus circonstanciés, et je m’estimerais très heureux si vous vouliez être assez bon pour me faire connaître votre opinion.—Agréez, etc...
«Tobias Gregson.»
«Gregson est le plus fin des limiers de Scotland Yard, remarqua mon ami; Lestrade et lui, voilà les sujets d’élite de ce contingent si peu recommandable. Ils sont tous les deux ardents, pleins d’énergie, mais malheureusement ils sont trop, toujours trop, de parti pris. De plus, entre eux, ils sont à couteaux tirés, aussi jaloux l’un de l’autre que deux beautés à la mode pourraient l’être. Il y aura des scènes amusantes à propos de cette nouvelle affaire, s’ils s’en occupent ensemble.»
J’étais confondu du calme avec lequel Holmes s’exprimait. «Mais il n’y a pas un moment à perdre, m’écriai-je, voulez-vous que j’aille vous chercher un fiacre?
—Je ne sais pas encore si je vais me déranger. Je suis le paresseux le plus indécrottable qui ait jamais existé, sinon d’une façon habituelle, au moins par accès; quelquefois, en revanche, je sais être assez actif.
—Cependant, voici justement l’occasion que vous désiriez tant.
—Mais, mon cher ami, qu’est-ce que cela peut bien me faire? Supposons que je débrouille l’affaire, vous pouvez être certain que Gregson, Lestrade et Cie en recueilleront tout le bénéfice. Voilà ce que c’est que d’être en dehors de toute situation officielle.
—Cependant, puisqu’on implore votre concours.
—Oui, Gregson sait bien que je suis plus malin que lui et avec moi il en convient facilement; mais il se couperait la langue, plutôt que de le reconnaître devant une autre personne. En tout cas nous pouvons toujours aller voir ce qui en est; je n’agirai d’ailleurs qu’à ma guise, et peut-être aurai-je, à défaut d’autre chose, l’occasion de rire de tous ces pantins. En route donc.»
En disant cela, il se hâtait d’enfiler son pardessus, et ne manifestait plus l’ombre de paresse. C’était la période d’activité qui commençait.
«Vite, prenez votre chapeau, me dit-il.
—Vous désirez que je vous accompagne?
—Oui, si vous n’avez rien de mieux à faire.»
Une minute plus tard, installés dans un hansom, nous roulions à toute vitesse dans la direction de Brixton Road. La matinée était brumeuse, le ciel chargé de nuages, et un voile sombre, qui semblait refléter toute la boue des rues, flottait au-dessus des maisons. Holmes se montrait d’une humeur charmante et discourait sans s’arrêter, sur les violons de Crémone et sur les mérites comparés d’un Stradivarius et d’un Amati. Quant à moi, je gardais le silence; car ce temps mélancolique, cette affaire sinistre dans laquelle nous nous trouvions engagés m’impressionnaient péniblement.
«Vous ne semblez pas réfléchir beaucoup à ce que vous allez faire, dis-je enfin, interrompant ainsi la dissertation musicale de mon compagnon.
—Je n’ai encore aucune donnée précise, répondit-il; c’est une grave erreur que d’échafauder une théorie avant d’avoir rassemblé tous les matériaux nécessaires; cela ne peut que fausser le jugement.
—Vous n’avez plus longtemps à attendre, remarquai-je, en regardant par la portière; nous sommes arrivés à Brixton Road et voici, si je ne me trompe, la maison en question.
—Vous avez raison. Cocher, arrêtez!» cria-t-il.
Nous étions encore à une centaine de mètres du but de notre excursion, mais il insista pour mettre pied à terre à cet endroit et pour faire le reste du trajet à pied.
La bâtisse qui portait le no 3 du Jardin Lauriston avait une apparence impressionnante et sinistre; elle faisait partie d’un groupe de quatre maisons construites un peu en retraite sur la rue; les deux premières étaient habitées, les deux autres n’avaient pas de locataires. Ces dernières présentaient trois rangées de fenêtres béantes, à l’aspect lugubre et abandonné, et dont, çà et là, une vitre, portant un petit carton avec l’indication à louer, donnait l’impression d’un œil recouvert d’une taie blanche. Un petit jardin séparait chacune de ces maisons de la rue; pour le moment, ces jardins, détrempés par la pluie qui n’avait pas cessé de tomber toute la nuit, n’étaient plus que des cloaques bourbeux. En temps ordinaire, on y distinguait une allée étroite dont l’argile jaunâtre perçait à travers des graviers trop rares; çà et là, quelques plantes étiolées y poussaient péniblement. Comme clôture, un mur de brique haut d’un mètre à peine et surmonté d’une grille en bois.
Au moment de notre arrivée, un agent de police se tenait appuyé contre cette grille, et un groupe assez nombreux de badauds ou de vagabonds allongeaient le cou et écarquillaient les yeux dans le fallacieux espoir de saisir quelque chose du drame mystérieux qui s’était accompli derrière ces murs. Je m’imaginais que Sherlock Holmes ne perdrait pas une minute pour se précipiter dans la maison et attaquer de front l’énigme qu’elle renfermait; mais à mon grand étonnement, tout différente fut sa manière de procéder. Avec un air de nonchalance parfaite, que, vu la circonstance, je ne pus m’empêcher de prendre pour de l’affectation, il se mit à flâner sur le trottoir, allant et venant à petits pas et portant ses regards distraits tantôt vers le sol, tantôt encore vers les maisons en face ou vers les grilles qui servaient de clôture. Ce singulier examen terminé, il s’engagea lentement dans l’allée en ayant soin de suivre la bordure de gazon, les yeux attentivement dirigés vers la terre. Deux fois il s’arrêta, et je le vis même esquisser un sourire, tandis qu’une exclamation de satisfaction s’échappait de ses lèvres. Sur le sol détrempé, on pouvait voir de nombreuses traces de pas; mais, étant données toutes les allées et venues des gens de la police, je n’arrivais pas à comprendre ce qu’Holmes espérait reconnaître dans ces empreintes. Malgré cela, connaissant sa promptitude à percevoir les moindres détails, je sentais qu’il découvrait une foule de choses intéressantes là où, pour ma part, je ne déchiffrais rien. Au moment où nous arrivions à la porte de la maison, nous vîmes un homme grand, à la figure pâle, aux cheveux blonds filasse, qui tenait un calepin à la main, se hâter à notre rencontre. Il serra avec effusion la main de mon compagnon, disant: «C’est vraiment bien aimable à vous de venir, j’ai fait laisser toutes choses en l’état.
—Excepté ici, répondit mon ami en montrant du doigt l’allée; si tout un troupeau de buffles avait passé par là, il n’aurait certes pas fait un plus grand gâchis. J’espère bien cependant, Gregson, que vous aviez fait auparavant toutes vos observations.
—J’ai eu tant à faire dans l’intérieur de la maison,... répliqua l’agent de police d’une manière évasive, mais mon collègue, M. Lestrade, est ici et c’est sur lui que je me suis reposé du soin d’examiner le jardin.»
Holmes me regarda en clignant de l’œil d’une manière sardonique. «Avec deux hommes tels que vous et Lestrade sur les lieux, dit-il, il ne restera pas grand travail pour moi.»
Gregson se frotta les mains d’un air de satisfaction. «Je crois en effet, répondit-il, que nous avons fait absolument tout ce qu’il y avait à faire; toutefois c’est un cas fort curieux et, comme je connais votre goût pour ce qui est extraordinaire....
—Vous n’êtes pas venu ici en fiacre, n’est-ce pas? interrompit Sherlock Holmes.
—Non, monsieur!
—Et Lestrade?
—Lestrade non plus.
—Dans ce cas, allons examiner la chambre.»
Et sur cette remarque qui semblait incohérente, il entra dans la maison, suivi de Gregson, dont les traits exprimaient un ahurissement complet. Un petit passage dont le plancher était recouvert d’une épaisse couche de poussière menait à la cuisine et aux offices. Deux portes se trouvaient à droite et à gauche; l’une d’elles n’avait évidemment pas été ouverte depuis longtemps; l’autre donnait sur la salle à manger et c’était là que s’était déroulé le drame. Holmes y entra et je le suivis, dominé par ce sentiment pénible que nous ressentons toujours en présence de la mort.
C’était une vaste pièce carrée que l’absence de tout meuble faisait paraître plus grande encore. Un papier vernissé, fort ordinaire, tapissait les murs; on y voyait de nombreuses taches d’humidité; et, çà et là, des bandes entières à moitié détachées pendaient lamentablement, laissant à nu le plâtre pourri qu’elles auraient dû recouvrir. En face de la porte, sur le coin d’une cheminée prétentieuse en imitation de marbre blanc, on remarquait le reste d’une bougie de cire rouge à moitié consumée. Les vitres de l’unique fenêtre étaient si sales qu’elles semblaient ne laisser passer qu’à regret un jour douteux, ce qui répandait sur l’appartement tout entier une teinte grise et sombre que venait encore renforcer la couche épaisse de poussière dont chaque objet était recouvert.
Tous ces détails ne me revinrent que plus tard à la mémoire; sur le moment, mon attention se concentra tout entière sur l’horrible spectacle que présentait, étendu devant nous, un corps rigide, dont les yeux, encore grands ouverts, dirigeaient vers le plafond leur regard sans vie. La victime qui paraissait avoir de quarante-quatre à quarante-cinq ans, était de taille moyenne, large d’épaules, avec des cheveux noirs et crépus, et une barbe courte et clairsemée. Elle était vêtue d’une redingote, en drap épais, d’un gilet pareil et d’un pantalon de couleur claire; le col et les manchettes de la chemise étaient d’une blancheur immaculée. Un chapeau haut de forme, tout neuf et brillant comme un miroir, gisait à terre. Les bras étaient étendus en croix et les mains crispées; les membres inférieurs se tordaient comme si les dernières souffrances de l’agonie avaient été terribles. Je lisais sur cette figure immobile une expression d’horreur et de haine telle que je n’en avais jamais vue à aucun visage humain. Tout dans l’aspect de ce misérable, son front bas, son nez aplati, sa mâchoire proéminente, et surtout cette position étrange et ces membres contournés, tout contribuait à lui donner une ressemblance singulière avec un véritable gorille. J’ai vu la mort sous bien des formes, mais jamais sous une apparence plus effroyable que dans cette pièce sombre et lugubre, à deux pas d’une des principales artères de Londres suburbain.
Lestrade, avec cet air de furet qui lui était particulier, se tenait près de la porte et nous salua lorsque nous entrâmes.
«Cette affaire fera sensation, monsieur, remarqua-t-il. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je suis dans le métier et cependant cela dépasse tout ce que j’ai déjà vu.
—Pas un seul indice! dit Gregson.
—Pas un seul», renchérit Lestrade.
Sherlock Holmes s’approcha du cadavre, et s’agenouillant auprès de lui, l’examina avec la plus grande attention.—«Vous êtes sûrs qu’il ne porte aucune trace de blessure», demanda-t-il, montrant les nombreuses gouttes de sang et les éclaboussures rougeâtres qu’on remarquait tout autour.
«Absolument sûrs! s’écrièrent les deux agents d’une seule voix.
—Alors ce sang ne peut provenir que d’un autre individu et celui-là est bien probablement l’assassin, si toutefois il y a eu assassinat. Cela me rappelle tout à fait les circonstances qui entourèrent la mort de Van Jansen à Utrecht en 1834. Vous rappelez-vous ce cas, Gregson?
—Non, monsieur.
—Vous feriez bien de le lire, je vous assure; il n’y a rien de nouveau sous le soleil, tout ce qui arrive est arrivé.»
Pendant qu’il parlait, ses doigts agiles se promenaient çà et là, tâtant, pressant, déboutonnant, inspectant tout; mais ses yeux avaient repris cette expression vague dont j’ai parlé plus haut. Si rapide fut cet examen, que jamais on n’aurait pu croire qu’il fût en même temps aussi minutieux.
Ensuite Holmes se penchant sur les lèvres du mort se mit à aspirer, puis à renifler et enfin il termina son petit travail en inspectant les semelles des bottines qui sortaient de chez un bon faiseur.
«Ce cadavre n’a pas été remué? demanda-t-il.
—Pas plus que cela n’a été indispensable pour notre enquête.
—Vous pouvez maintenant le faire porter à la morgue; il n’a plus rien à nous apprendre.»
Gregson avait déjà fait venir quatre hommes avec un brancard; à son appel ils entrèrent et emportèrent l’inconnu. Au moment où ils le soulevèrent, une bague tomba et roula sur le sol, Lestrade la saisit et la regarda avec des yeux surpris.
«Une femme est entrée ici, s’écria-t-il; c’est un anneau de mariage», et il le tenait sur la paume de sa main. Nous l’entourâmes tous et examinâmes la bague; on n’en pouvait douter, ce cercle d’or avait été un jour passé au doigt d’une jeune mariée.
«Voilà qui complique encore l’affaire, murmura Gregson; Dieu sait pourtant qu’elle était déjà assez embrouillée comme cela.
—Êtes-vous sûr que cette circonstance ne la simplifie pas au contraire? observa Holmes. Mais nous n’apprendrons rien de plus en restant à contempler cet anneau; qu’avez-vous trouvé dans les poches?
—Tout est là, dit Gregson, montrant une réunion d’objets posés sur l’une des marches de l’escalier: une montre en or no 97,163 venant de chez Barraud de Londres; une chaîne en or, dite «Albert», solide et très lourde; une bague en or avec une devise maçonnique, une épingle en or représentant la tête d’un bull-dog dont les yeux sont formés par deux rubis; un porte-cartes en cuir de Russie, contenant des cartes au nom d’Enoch J. Drebber, de Cleveland, ceci correspondant d’ailleurs aux initiales E. J. D. marquées sur le linge; pas de porte-monnaie, mais de l’argent à même dans la poche, 7 livres 13 sh. (188 fr. 75); une édition de poche du Décaméron, de Boccace, portant sur la première page le nom de Joseph Stangerson; deux lettres, l’une au nom de E. J. Drebber, l’autre à celui de Joseph Stangerson.
—Et quelle adresse portent ces lettres?
—Banque américaine, Strand, poste restante. Elles sont toutes les deux de la Compagnie des paquebots Guion et se rapportent au départ de ses bateaux de Liverpool. Il est clair que ce malheureux était sur le point de retourner à New-York.
—Avez-vous fait une enquête sur ce Stangerson?
—J’ai commencé par là, dit Gregson. J’ai fait insérer des annonces dans tous les journaux et j’ai dépêché un de mes hommes à la Banque américaine; mais il n’est pas encore revenu.
—Avez-vous télégraphié à Cleveland?
—Ce matin même.
—Comment avez-vous rédigé votre demande de renseignements?
—Nous avons simplement fait connaître les circonstances qui les nécessitaient et déclaré que nous serions reconnaissants de toute information pouvant nous servir.
—Vous n’avez pas demandé de détails sur un point qui vous aurait paru particulièrement important?
—J’ai demandé des renseignement sur Stangerson.
—Voilà tout? Ne vous semble-t-il pas qu’il existe un pivot sur lequel toute l’affaire doit reposer? Ne comptez-vous pas télégraphier de nouveau?
—J’ai fait tout ce qu’il y avait à faire», repartit Gregson, d’un ton piqué.
Sherlock Holmes marmotta quelque chose entre ses dents; il semblait sur le point d’adresser une remarque à Gregson, quand Lestrade, qui était resté dans la première pièce, pendant que nous avions été causer dans l’antichambre, reparut soudain en se frottant les mains d’un air de triomphe.
«Monsieur Gregson, dit-il, je viens de faire une découverte de la plus haute importance et qui aurait pu certainement échapper à tout le monde, si je n’avais pas eu l’idée de faire un examen minutieux de la muraille.»
Les yeux du petit bonhomme étincelaient et il ne pouvait cacher sa satisfaction d’avoir ainsi damé le pion à son collègue.
«Venez par ici», dit-il, en rentrant tout affairé dans la salle à manger.
Nous le suivîmes et l’air de cette pièce fatale me sembla moins difficile à respirer, du moment où ce mort, à l’aspect terrifiant, n’y était plus.
«A présent, regardez bien.»
Il enflamma une allumette sur la semelle de son soulier et l’éleva de façon à éclairer la muraille.
«Voyez», dit-il triomphant.
J’ai dit plus haut que le papier était décollé par places. Dans un coin en particulier une large bande s’était détachée découvrant ainsi le plâtre jauni de la cloison. A cet endroit, apparaissait, grossièrement écrit en lettres rouges, ce seul mot:
RACHE
«Eh bien, messieurs, qu’en pensez-vous? s’écria l’agent de police, en prenant l’intonation d’un barnum de foire faisant la parade. On n’avait pas aperçu cette inscription parce qu’elle se trouvait dans le coin le plus obscur de la chambre, que personne n’avait songé à inspecter. Mais l’assassin, homme ou femme, l’a tracée avec son propre sang. Voyez, le sang a coulé là, le long du mur. Voilà donc qui enlève toute idée de suicide. Maintenant pourquoi l’assassin a-t-il choisi de préférence cet endroit? Je vais vous l’expliquer. Vous voyez cette bougie, placée sur la cheminée: elle était allumée au moment du crime, et cette partie de la pièce se trouvait ainsi la mieux éclairée, au lieu d’être, comme à présent, la plus sombre.
—Et maintenant que vous avez fait cette précieuse découverte, voulez-vous nous expliquer ce qu’elle prouve? demanda Gregson d’un air ironique.
—Ce qu’elle prouve? Tout simplement que quelqu’un allait écrire le nom de Rachel, lorsqu’il a été dérangé avant d’avoir pu achever le mot. Retenez bien ce que je vous dis: quand le mystère aura été éclairci, vous verrez qu’une femme du nom de Rachel s’y trouve mêlée. C’est fort joli d’en rire, monsieur Sherlock Holmes; vous pouvez être très habile et très malin, mais c’est encore le vieux chien de chasse qui aura le dernier mot de tout cela.
—Je vous fais mes plus humbles excuses», dit mon compagnon, dont un éclat de rire intempestif avait provoqué chez le petit homme, cet accès de colère. «Vous avez le mérite incontestable d’avoir le premier découvert ce mot qui, comme vous le dites fort bien, n’a guère pu être écrit que par le second acteur du drame de la nuit dernière. Je n’ai pas encore eu le temps d’examiner cette pièce, mais, si vous le permettez, je vais m’y mettre maintenant.»
Tout en parlant, il avait retiré de sa poche un mètre en étoffe et une grande loupe ronde. Muni de ces deux instruments, il se mit à trotter sans bruit à travers la chambre, s’arrêtant ici, s’agenouillant là, se couchant même parfois à plat ventre. Cette occupation l’absorbait tellement qu’il semblait avoir complètement oublié notre présence; on l’entendait marmotter à mi-voix, laissant échapper sans interruption des exclamations, des gémissements, des petits sifflements, ou des cris contenus d’encouragement et d’espoir. A le voir ainsi, il me rappelait singulièrement un bon chien d’équipage lorsque dans un balancé il court à droite et à gauche en donnant de temps à autre un coup de gueule d’impatience, jusqu’au moment où il peut empaumer de nouveau la voie.
Ces investigations durèrent plus de vingt minutes; tantôt Holmes mesurait, avec une minutie extrême, la distance entre deux traces qui restaient totalement invisibles à mes yeux; tantôt il appliquait son mètre contre le mur d’une manière tout aussi incompréhensible. A un moment donné, il recueillit soigneusement sur le plancher un peu de poussière grisâtre et la mit dans une enveloppe. Finalement il examina avec sa loupe le mot écrit sur le mur, suivant les contours de la lettre avec la plus scrupuleuse attention. Ceci fait, trouvant sans doute qu’il avait achevé sa tâche, il remit son mètre et sa loupe dans sa poche.
«On dit qu’un homme de talent est celui qui sait payer de sa personne sans compter, remarqua-t-il en souriant. Cela n’est guère juste, mais peut s’appliquer assez bien à la définition du bon policier.»
Gregson et Lestrade avaient observé les manœuvres de leur collègue amateur avec une curiosité non déguisée, mélangée d’un certain dédain. Ils ne voyaient évidemment pas ce dont je commençais à m’apercevoir: c’est que les moindres actions de Sherlock Holmes concordaient toutes vers un but pratique et parfaitement défini.
«Quelle est maintenant votre opinion, monsieur? demandèrent-ils tous les deux à la fois.
—Je vous frusterais du mérite de débrouiller cette énigme, si j’avais la prétention de vous venir en aide, observa mon ami. Vous vous tirez si bien de cette affaire qu’il serait dommage de voir quelqu’un d’autre s’en mêler.»
Ces paroles renfermaient tout un monde d’ironie, dans leur intonation gouailleuse.
«Si cependant vous avez la bonté de me mettre au courant de vos investigations, continua-t-il, je serai heureux de vous prêter mon concours dans la limite de mes moyens. En attendant, je voudrais bien parler à l’agent de police qui a découvert le cadavre. Pouvez-vous me donner son nom et son adresse?»
Lestrade consulta son calepin. «C’est John Rance, dit-il. Il n’est plus de service en ce moment, monsieur. Vous le trouverez au no 46 d’Audley Court Kennington Park Gate.»
Holmes nota l’adresse.
«Venez, docteur, dit-il, nous allons nous mettre à la recherche de cet homme.» Puis, se retournant vers les deux policiers: «Laissez-moi vous dire quelques mots dont vous pourrez faire votre profit. Nous sommes bien en présence d’un assassinat, et c’est un homme qui l’a commis. Cet homme mesure au moins 1m. 80 et est dans la force de l’âge; ses pieds sont petits pour sa taille; il portait des chaussures communes et carrées du bout; enfin il fumait un cigare de Trichinopoli. Il est venu ici avec sa victime, dans un fiacre à quatre roues, attelé d’un cheval dont trois des fers étaient usés, tandis que le quatrième, un de ceux de devant, était neuf. Je crois être sûr que le meurtrier est très rouge de figure. Enfin les ongles de sa main droite sont remarquablement longs. Ce ne sont là que quelques indications sommaires, mais elles peuvent vous être utiles.»
Lestrade et Gregson se regardèrent tous les deux avec un sourire d’incrédulité.
«Si cet homme a été assassiné, quelle est la cause de sa mort? demanda le premier.
—Le poison, répliqua sèchement Sherlock, et il fit mine de s’en aller. Encore un mot, Lestrade, ajouta-t-il, en se retournant au moment de franchir le seuil de la porte, Rache est un mot allemand qui signifie vengeance; ne perdez donc pas trop de temps à rechercher Mlle Rachel.»
C’est après avoir lancé cette flèche du Parthe qu’il sortit définitivement, tandis que les deux rivaux, restés bouche béante, le suivaient des yeux.
CHAPITRE IV LES RENSEIGNEMENTS FOURNIS PAR JOHN RANCE
Une heure sonnait au moment où nous quittions le no 3 du Jardin Lauriston. Sherlock Holmes entra dans le bureau de télégraphe le plus rapproché, et il se mit à rédiger une longue dépêche.—Puis hélant un fiacre, il donna l’ordre au cocher de nous mener à l’adresse indiquée par Lestrade.
«Rien ne vaut les renseignements recueillis à la source même, remarqua-t-il; par le fait, j’ai sur cette affaire une opinion parfaitement formée, mais nous ferons bien toutefois de ne rien négliger.
—Vous êtes étonnant, Holmes, lui dis-je; espérez-vous me faire croire que vous avez pu constater d’une façon certaine tout ce que vous nous avez énuméré?
—Il est impossible de s’y tromper, répondit-il. La première chose que j’ai observée en arrivant, a été une double trace laissée par les roues d’un fiacre, qui s’était rangé contre la grille; or avant la journée d’hier, il n’avait pas plu depuis longtemps, les ornières très visibles et relativement profondes n’avaient pu être faites que pendant la nuit. J’ai remarqué aussi les empreintes formées par les fers du cheval; l’une d’elles présentait des contours beaucoup plus nets que les trois autres; elle avait donc été faite par un fer neuf. Vous le voyez, je savais qu’un fiacre s’était arrêté là après qu’il avait commencé à pleuvoir, mais je savais aussi d’après les affirmations de Gregson qu’on n’y avait pas vu de voiture pendant la matinée. J’en ai donc conclu que le fiacre était venu pendant la nuit, et que par conséquent il avait dû amener le meurtrier et sa victime.
—Cela semble assez logique, dis-je, mais comment avez-vous pu mesurer la taille de l’assassin?
—Voici: neuf fois sur dix, la taille d’un homme peut être évaluée d’après la longueur de ses enjambées. C’est un calcul à faire, mais je ne veux pas vous ennuyer avec une kyrielle de chiffres. Qu’il vous suffise donc de savoir que j’ai relevé deux fois ses enjambées, d’abord sur le sol argileux de l’allée et ensuite sur le plancher poussiéreux de la chambre. Puis j’ai eu encore un autre moyen de vérifier mon calcul. Lorsqu’un homme écrit sur un mur, d’instinct il trace les caractères à la hauteur de son œil. Or l’inscription que nous avons relevée était à 1m. 82 du sol. Vous voyez que ce n’était qu’un jeu d’enfant.
—Et son âge? demandai-je.
—Si un homme peut faire sans effort une enjambée de 1m. 20, c’est qu’il est loin d’être vieux et rabougri; or, c’était exactement la largeur d’une flaque d’eau qu’il avait dû franchir dans l’allée du jardin. On voyait des traces de chaussures fines contourner cette flaque, tandis que des chaussures à bouts carrés l’avaient facilement enjambée. Il n’y a vraiment aucun mystère dans tout ceci. J’applique simplement aux faits ordinaires quelques-unes de ces règles d’observation et de déduction que j’ai recommandées dans mon article. Y a-t-il encore autre chose qui vous intrigue?
—La longueur des ongles et le cigare de Trichinopoli? insinuai-je.
—L’inscription sur le mur a été faite avec l’index trempé dans du sang. Ma loupe m’a permis de constater que le plâtre avait été légèrement éraillé, ce qui ne serait pas arrivé si l’ongle de l’homme avait été coupé court. Pour le cigare, j’ai ramassé par terre quelques pincées de cendre. Cette cendre était noire et compacte et telle que seul un cigare de Trichinopoli peut en produire de semblable. Il faut vous dire que j’ai fait l’étude spéciale des cendres de cigare, et j’ai même écrit là-dessus une petite brochure. Je me flatte d’être à même de distinguer à première vue le résidu laissé, soit par un cigare, soit par un tabac quelconque. C’est précisément dans les détails de cette nature que le policier habile diffère d’un Gregson et d’un Lestrade.
—Vous avez dit encore que cet homme devait avoir le teint très rouge? demandai-je.
—Ah! ceci est une assertion un peu plus hasardée; et, cependant, je suis bien persuadé qu’elle est exacte. Mais ne m’interrogez pas là-dessus pour le moment.»
Je passai ma main sur mon front. «Tout se brouille dans ma tête, remarquai-je; plus je réfléchis, plus tout cela me semble mystérieux. Comment les deux hommes, si toutefois il y en a eu deux, sont-ils arrivés dans cette maison inhabitée? Qu’est devenu le cocher qui les a conduits? Comment un homme peut-il en forcer un autre à s’empoisonner? D’où provient le sang que nous avons vu? Quel était le mobile de l’assassin du moment où ce n’était pas le vol? Comment cet anneau de femme s’est-il trouvé là? Et par-dessus tout pourquoi l’assassin aurait-il écrit le mot allemand: Rache (vengeance), avant de déguerpir? J’avoue qu’il m’est impossible de concilier tous ces faits.»
Mon compagnon sourit d’un air approbateur.
«Vous énumérez, d’une façon claire et très précise, les difficultés de la situation, dit-il; il y a bien des petites choses qui restent encore inexpliquées, quoique j’aie mon opinion faite sur les points principaux. Quant à la découverte de ce pauvre Lestrade, c’est simplement une ruse pour lancer la police sur une fausse piste en lui faisant croire que le socialisme allemand et les sociétés secrètes se trouvent mêlés à l’affaire. Mais le mot Rache n’a pas été écrit par un Allemand. L’A, si vous l’avez remarqué, ressemble un peu à l’A de l’alphabet allemand; or un vrai Allemand, lorsqu’il se sert comme ici de lettres majuscules, emploie toujours des caractères latins; nous pouvons donc en conclure, d’une façon certaine, que cette inscription n’a pas été faite par un Allemand, mais simplement par un maladroit, qui a cherché à trop bien faire. C’était, je le répète, une ruse pour faire dévier l’enquête. Je ne vous en dirai pas plus long à ce sujet, docteur, car, vous le savez, un prestidigitateur perd tout son prestige, dès qu’il a dévoilé ses trucs; et si je vous explique trop clairement ma manière de procéder, vous finirez par trouver que je ne suis, après tout, qu’un homme bien ordinaire.
—Je ne croirai jamais chose pareille, m’écriai-je, vous avez, dans la mesure du possible, élevé le métier de policier à la hauteur d’une science exacte.»
Ces paroles, et surtout la manière sincère dont je les avais prononcées, firent rougir de plaisir mon compagnon. J’avais déjà remarqué qu’il était aussi sensible aux flatteries qui visaient son talent, qu’une jolie femme peut l’être à celles qui s’adressent à sa beauté.
«J’ai encore autre chose à vous apprendre, dit-il. L’homme qui portait les chaussures fines et celui qui avait les souliers carrés du bout, sont venus dans le même fiacre; pendant qu’ils marchaient dans l’allée ils étaient dans des termes aussi amicaux que possible, probablement même se donnaient-ils le bras. Une fois entrés dans la chambre, ils se mirent à marcher de long en large, ou plutôt, l’homme aux chaussures fines est resté en place, tandis que l’autre, celui aux bouts carrés, arpentait la pièce. J’ai lu tout cela dans la poussière du plancher et j’ai même vu que plus le dernier marchait, plus il devenait surexcité. Ceci m’a été démontré par la longueur de ses enjambées qui augmentait toujours davantage. Il parlait en même temps et sa colère arrivait sans doute à son paroxysme. Ce fut le moment où la tragédie se dénoua. Je vous ai maintenant dit tout ce que je sais moi-même, car le reste n’est que probabilité et conjecture. Dans tous les cas nous avons pour point de départ une excellente base; seulement je tiens à me hâter, car je compte aller cet après-midi au concert de Halle pour entendre Norman Neruda.»
Pendant cette conversation, notre fiacre avait traversé une longue succession de rues sales et de ruelles détournées. Au milieu de la plus obscure et de la plus triste, notre cocher s’arrêta brusquement. «Audley Court est là», dit-il, montrant avec son fouet un passage étroit qui s’ouvrait dans la longue ligne sombre formée par les murs de brique. «Vous me trouverez ici quand vous reviendrez.»
Audley Court ne présentait pas un aspect enchanteur. L’étroit passage franchi, nous débouchâmes dans une cour carrée, grossièrement dallée et entourée de taudis sordides. Nous nous frayâmes un chemin au milieu de groupes d’enfants peu débarbouillés et à travers des rangées de linge d’une couleur indéfinissable, jusqu’à une porte où on lisait au-dessus du no 46 le nom de Rance, gravé sur une plaque de cuivre. A la question posée par nous, on répondit que l’agent de police était dans son lit et on nous fit entrer dans un petit salon, pour attendre sa venue. Il parut bientôt, visiblement mécontent d’avoir été interrompu dans son sommeil.
«J’ai fait mon rapport au bureau», dit-il.
Holmes tira de sa poche un demi-souverain avec lequel il se mit à jouer négligemment.
«Nous avions envie d’entendre le récit de l’affaire de votre propre bouche, dit-il.
—Je serais très heureux de vous dire ce que je sais là-dessus, répondit l’agent de police, sans quitter des yeux la petite pièce d’or.
—Racontez-nous donc à votre manière tout ce qui s’est passé.»
Rance s’assit sur un canapé de crin et, fronçant les sourcils sous l’effort qu’il faisait pour ne rien omettre dans sa narration, commença en ces termes:
«Je vais tout vous dire depuis A jusqu’à Z. Mon tour de service commence à dix heures pour finir à six heures du matin. A onze heures, il y eut une rixe au Cœur d’Argent, mais à part cela tout était assez tranquille dans mon secteur.
«A une heure, la pluie a commencé à tomber; je rencontrai alors Harry Murcher, le camarade du quartier de Hollande, et nous restâmes quelque temps à causer ensemble au coin de la rue Henriette. Tout à coup—il pouvait bien être deux heures ou deux heures quelques minutes—j’ai pensé que je ferais bien de faire un tour du côté de Brixton Road pour voir s’il n’y avait rien de nouveau par là. Ce coin était terriblement sale et désert; je n’ai pas rencontré une âme tout le long du chemin, quoique un fiacre ou deux m’aient dépassé. Je marchais doucement en pensant combien un quart de gin chaud me ferait du bien, quand soudain j’aperçus une lueur à la fenêtre de la maison en question. Or, je savais que ces deux maisons du Jardin Lauriston étaient inhabitées par la raison que le propriétaire se refusait à réparer les conduits, quoique le dernier locataire y fût mort d’une fièvre typhoïde. Je restai donc interloqué en voyant cette fenêtre ainsi éclairée, et je soupçonnai tout de suite qu’il se passait là quelque chose d’anormal.
Quand j’arrivai à la porte....
—Vous vous êtes arrêté, puis vous êtes revenu jusqu’à la grille, interrompit mon compagnon, pourquoi cela?»
Rance sursauta et regarda Sherlock Holmes avec l’expression de l’ahurissement le plus complet.
«Mais c’est que c’est exactement ce qui s’est passé, monsieur; pourtant, il n’y a que le diable qui ait pu vous le dire. Voyez-vous, quand je suis arrivé à la porte, devant cette bâtisse si silencieuse et si abandonnée, je pensai que je ne m’en trouverais pas plus mal si je m’adjoignais un camarade. Vous savez, je n’ai certainement peur de rien de la part des hommes, cependant je réfléchis que cela pouvait bien être le bonhomme mort de la fièvre typhoïde qui revenait inspecter ces maudits conduits. Cette idée-là me fit passer un tel frisson par tout le corps que je retournai à la grille pour voir si je n’apercevrais pas la lanterne de Murcher. Mais il n’y avait pas une âme en vue.
—Personne dans la rue?
—Pas un être humain, monsieur, pas même un chien. Alors je pris un peu sur moi, je revins sur mes pas et j’ouvris la porte. A l’intérieur tout était tranquille; je pénétrai dans la pièce où la lumière brillait, il y avait une bougie allumée sur la cheminée, une bougie en cire rouge, et alors je vis....
—Oui, je sais ce que vous avez vu. Vous avez fait plusieurs fois le tour de la chambre, vous vous êtes agenouillé près du cadavre, puis vous avez traversé cette pièce et vous avez essayé d’ouvrir la porte de la cuisine; et ensuite....»
John Rance se leva d’un bond; et d’un air effrayé et soupçonneux tout à la fois:
«Où étiez-vous caché pour voir tout cela? s’écria-t-il. M’est avis que vous en savez plus que de raison.»
Holmes éclata de rire et jeta sa carte sur la table.
«N’allez pas m’arrêter pour ce crime, dit-il. Je suis un chien de meute et non pas l’animal de chasse; M. Gregson ou M. Lestrade pourront vous le dire. Mais continuez donc, qu’avez-vous fait après cela?»
Rance se rassit, non sans conserver un air inquiet.
«J’allai à la grille et je donnai un coup de sifflet: Murcher et deux autres agents accoururent à ce signal.
—La rue était-elle déserte à ce moment?
—Mon Dieu oui, elle l’était ou du moins à peu près.
—Que voulez-vous dire?»
L’agent de police esquissa une grimace.
«J’ai vu bien des ivrognes dans ma vie, dit-il, mais jamais, au grand jamais, un ivrogne plus complètement ivre que le voyou qui était là au moment où je suis sorti. Il se tenait cramponné aux barreaux de la grille et chantait à tue-tête le refrain de Colombine et sa bannière ou quelque scie du même genre. Il ne pouvait pas se tenir debout, encore bien moins nous être d’un secours quelconque.
—Comment était cet homme?» demanda Sherlock Holmes.
John Rance sembla agacé de l’insistance que mettait mon ami à le questionner sur un point aussi étranger à l’affaire.
«Eh bien! c’était un homme outrageusement ivre. Bien sûr il se serait réveillé ce matin au poste, si nous n’avions pas eu d’autres occupations plus sérieuses.
—Et sa figure, ses vêtements, ne les avez-vous pas observés? reprit Holmes, avec impatience.
—Je crois bien que je les ai observés puisque nous avons dû le soutenir, Murcher et moi, un de chaque côté. C’est un grand diable, à la figure rouge, avec....
—Cela suffit, interrompit Holmes; qu’est-ce qu’il est devenu?
—Nous avions trop à faire pour nous occuper de lui, répondit l’agent de police d’un air grognon; je parierais bien qu’il a retrouvé tout de même le chemin de sa maison.
—Comment était-il vêtu?
—D’un pardessus brun.
—Avait-il un fouet à la main?
—Un fouet, non.
—Alors il a dû le laisser dans la voiture, murmura mon compagnon. Vous n’avez pas, par hasard, vu ou entendu un fiacre un moment après?
—Non.
—Voici pour vous», dit mon compagnon, en lui remettant le demi-souverain; puis il se leva et prit son chapeau. «J’ai peur, Rance, que vous n’arriviez jamais à monter bien haut en grade; il ne faut pas considérer votre tête comme un simple ornement physique, il faut surtout en faire un instrument utile. Vous auriez pu, hier soir, gagner vos galons de brigadier. L’homme que vous avez eu entre les mains est justement celui qui possède la clef de ce mystère; en un mot c’est l’homme même que nous recherchons. Inutile de discuter là-dessus, je vous dis que c’est comme cela. Venez, docteur.»
Nous retournâmes vers notre voiture, laissant l’agent évidemment inquiet quoique encore incrédule.
«Le quadruple idiot!» laissa échopper Holmes amèrement, tandis que nous roulions dans la direction de notre logis. «Penser qu’il a eu une aubaine pareille entre les mains et qu’il n’a pas su en profiter!
—Je ne vois pas encore clair dans tout cela, dis-je. Il est bien sûr que la description de cet homme répond à celle que vous nous avez donnée du second acteur du drame; mais pourquoi serait-il revenu sur le lieu du crime? Ce n’est pas ainsi qu’agissent les criminels.
—Et la bague? mon ami, la bague; voilà pourquoi il est revenu. Si nous n’avons pas d’autre moyen de le happer, nous pouvons toujours nous servir de cette bague pour amorcer notre ligne. Mais je l’aurai, docteur; je vous parie deux contre un que je l’aurai. C’est bien à vous que j’en serai redevable, car sans vous, je ne me serais probablement pas dérangé, et j’aurais manqué ainsi l’étude la plus intéressante que j’aie encore rencontrée, une étude de rouge, hein, comme dirait un peintre.... De quel beau rouge n’est-il pas, en effet, ce fil teint par le sang d’un crime et qui se perd au milieu de l’écheveau emmêlé des existences humaines! C’est à nous de le dévider, à nous de l’isoler, de l’étudier brin par brin. Pour le moment rentrons déjeuner, puis j’irai entendre Norman Neruda; sa manière d’attaquer la note et son coup d’archet sont vraiment parfaits. Quelle est donc cette petite machine de Chopin qu’elle joue si bien: Tra-la-la-lira-lira-lari....?»
Et, renversé au fond de la voiture, ce limier amateur chantait comme un oiseau, pendant que je méditais sur les contrastes si divers qu’offre l’esprit humain.
CHAPITRE V L’ANNONCE AMÈNE UN VISITEUR
Les émotions de cette matinée avaient été trop fortes pour ma santé, encore chancelante, et dans la journée je me sentis horriblement fatigué. Après le départ de Holmes pour le concert, je m’étendis sur le canapé, espérant pouvoir dormir une heure ou deux. Ce fut en vain. J’avais été trop surexcité par tout ce qui s’était passé, et les idées les plus fantastiques, les suppositions les plus étranges tourbillonnaient dans mon cerveau. Chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais ce cadavre avec sa tête de gorille, ses membres tordus. Si pénible était l’impression produite ainsi sur moi, que j’arrivais à en savoir bon gré à l’assassin; car certainement, si jamais mortel a porté inscrits sur son visage tous les stigmates du vice dans ce qu’il a de plus repoussant, c’était bien le sieur Enoch J. Drebber, de Cleveland. Cependant, j’étais bien forcé de le reconnaître: quelque peu intéressante que fût la victime, la justice devait suivre son cours et la loi ne pouvait trouver de circonstance atténuante pour un si grand crime.
Plus j’y réfléchissais, plus je m’étonnais de l’assurance avec laquelle mon compagnon affirmait que cet homme avait été empoisonné; je me rappelais bien qu’Holmes s’était penché sur les lèvres du cadavre pour les renifler, et j’étais persuadé qu’il avait alors découvert quelque indice le mettant sur la voie. De plus, si ce n’était pas le poison, quelle autre cause aurait pu occasionner sa mort, puisque le corps ne présentait ni trace de blessure, ni marque de strangulation? Et cependant d’où provenait ce sang dont on voyait par terre une couche si épaisse? Il n’y avait aucun signe de lutte, pas d’apparence que la victime ait eu entre les mains une arme pour se défendre. Tout cela restait mystérieux et je sentais bien que tant que ces questions ne seraient pas résolues d’une manière satisfaisante, ni Holmes, ni moi ne pourrions dormir en paix. Pour sa part, mon ami semblait si tranquille et si sûr de son fait qu’il avait déjà dû, j’en étais persuadé, se formuler une théorie expliquant tous les faits; mais quelle était cette théorie? Voilà ce qu’il m’était impossible de deviner.
Holmes rentra très tard, si tard même qu’il devint évident pour moi que ce n’était pas le concert seul qui l’avait retenu si longtemps. Le dîner était déjà servi lorsqu’il revint.
«C’était splendide, dit-il, en s’asseyant. Vous rappelez-vous ce que Darwin dit de la musique? Il prétend que l’homme savait faire naître des sons harmonieux et en jouir réellement bien avant d’avoir pu parler. Peut-être est-ce à cause de cela que la musique nous impressionne d’une manière si pénétrante. Nous portons en nous des réminiscences vagues de cet âge perdu dans la brume du passé, de cette époque où le monde était encore dans son enfance.
—C’est une conception un peu vaste, remarquai-je.
—Les conceptions doivent être aussi vastes que la nature, lorsqu’elles sont appelées à l’interpréter, répondit-il; mais qu’avez-vous donc? vous ne semblez pas être dans votre assiette? Est-ce que l’affaire de Brixton Road vous aurait bouleversé à ce point?
—Oui, je dois l’avouer; je devrais cependant être plus endurci après toutes mes aventures d’Afghanistan. J’ai vu à Maiwand mes pauvres camarades hachés en morceaux et ce terrible spectacle ne m’a cependant pas fait perdre un instant mon sang-froid.
—Je vous comprends très bien. Il y a dans le cas présent un mystère qui parle haut à votre imagination. Or, là où l’imagination ne travaille pas, l’horreur n’existe pas. Avez-vous lu les journaux de ce soir?
—Non.
—Ils donnent un compte rendu assez exact de l’affaire, et ils ne mentionnent pas la découverte de la bague de femme qui est tombée par terre quand on a soulevé le cadavre. Il vaut mieux qu’il en soit ainsi.
—Pourquoi?
—Lisez cette annonce, répondit-il. Dès notre retour ce matin j’ai envoyé la pareille à chacun des journaux de Londres.»
Il me tendit le journal et je regardai à l’endroit indiqué. C’était la première annonce de la colonne réservée aux objets perdus; elle était rédigée en ces termes: «Il a été trouvé ce matin dans Brixton Road, à moitié chemin entre la taverne du Cœur d’Argent et Holland Grove, un anneau de mariage en or uni.—S’adresser à M. le docteur Watson, 221 bis, Baker Street, entre huit et neuf heures du soir.»
«Pardonnez-moi de m’être servi de votre nom, dit-il. Si j’avais mis le mien, quelques-uns de ces idiots l’auraient remarqué et auraient voulu se mêler de la chose.
—Vous avez eu raison, répondis-je, mais supposez que ce quelqu’un se présente, je n’ai pas de bague.
—Si fait, reprit-il en m’en tendant une. Voici qui fera très bien l’affaire; c’est presque un fac-simile.
—Et, d’après vous, qui va répondre à cette annonce?
—Mais l’homme au pardessus brun, notre ami à la figure rouge et aux souliers à bouts carrés. Ou s’il ne vient pas lui-même il enverra en tout cas un complice.
—Ne trouvera-t-il pas cette démarche bien dangereuse?
—Nullement, si mes suppositions sont exactes, et j’ai tout lieu de croire qu’elles le sont, cet homme serait prêt à braver tous les périls, plutôt que de perdre cette bague. Selon moi, il a dû la laisser tomber en se penchant sur le cadavre de Drebber, et au moment même il n’y a pas fait attention. Ce n’est qu’après son départ qu’il s’en est aperçu, et il s’est hâté de revenir; mais la police était déjà en train d’instrumenter par suite de la faute qu’il avait commise en laissant la bougie allumée. Pour détourner les soupçons que sa présence pouvait faire naître, il a été obligé de simuler l’ivresse. Maintenant, mettez-vous un instant à sa place: en y réfléchissant, il a dû supposer qu’il avait bien pu perdre cette bague dans la rue après être sorti de la maison. Que fera-t-il donc? Il lira attentivement les journaux du soir à l’article: Objets trouvés. Naturellement notre annonce lui sautera aux yeux et il en sera transporté de joie. Pourquoi soupçonnerait-il un piège? Il n’a aucune raison de croire que la découverte de la bague puisse se rattacher au crime. Donc il doit venir, il viendra. Vous le verrez apparaître avant une heure d’ici.
—Et alors? demandai-je.
—Oh! alors, laissez-moi faire. Avez-vous des armes?
—J’ai mon ancien revolver d’ordonnance et quelques cartouches.
—Vous feriez bien de le mettre en état et de le charger; nous allons avoir à faire à un homme qui luttera en désespéré; et bien que je compte le surprendre sans qu’il s’y attende, il vaut mieux être préparé à toutes les éventualités.»
J’allai dans ma chambre mettre son conseil en pratique. Lorsque je revins avec mon revolver, la table était desservie et Holmes s’était plongé dans son passe-temps favori: il grattait les cordes de son violon.
«L’action se resserre, dit-il en me voyant entrer. Je viens de recevoir la réponse au télégramme que j’ai envoyé en Amérique. Toutes mes prévisions se réalisent.
—Et lesquelles? demandai-je vivement.
—Mon violon a besoin de cordes neuves, remarqua-t-il tout simplement. Mettez votre revolver dans votre poche. Quand l’individu sera là, parlez-lui de la façon la plus naturelle et fiez-vous à moi pour le reste. Surtout ne l’effrayez pas en le regardant trop fixement.
—Il est maintenant huit heures, dis-je en regardant ma montre.
—Oui, il sera probablement ici dans quelques minutes. Entre-baîllez la porte.... Comme cela, bien.... Maintenant mettez la clef à l’intérieur.... Merci. Voici un vieux bouquin très curieux que j’ai pêché hier à un étalage: De Jure inter gentes, publié en latin à Liège, Pays-Bas, en l’an 1642. La tête de Charles Ier était encore solide sur ses épaules à l’époque où ce petit volume à la reliure brunâtre fut imprimé.
—Quel en est l’éditeur?
—Un certain Philippe de Croy. Sur la première page on voit écrit avec une encre jaunie «Ex libris Gulielmi Whyte»; je me demande qui pouvait être ce Guillaume Whyte? Quelque magistrat zélé du XVIIe siècle, sans doute; son écriture sent l’homme de loi.... Mais, si je ne me trompe, voici notre homme.»
Au moment où il prononçait ces paroles, la sonnette venait de tinter violemment; Sherlock Holmes se leva doucement, et tourna sa chaise dans la direction de la porte. Nous entendîmes la servante passer dans l’antichambre, puis tirer le verrou.
«Est-ce ici que demeure le docteur Watson?» demanda une voix claire, bien qu’un peu rude.
La réponse de la servante ne parvint pas jusqu’à nous, mais la porte se referma et quelqu’un monta l’escalier. Le pas était incertain et hésitant. Une expression de surprise se manifesta sur les traits de mon compagnon en écoutant ce bruit. Le son se rapprocha doucement, on frappa un coup timide à la porte.
«Entrez», criai-je.
A cette invitation, au lieu de l’homme à l’aspect brutal sur lequel nous comptions, nous vîmes une femme très vieille et toute ridée qui entra en boitant et trébuchant. Elle parut éblouie en se retrouvant subitement en pleine lumière et, après avoir esquissé une révérence, elle resta là, à clignoter de ses yeux chassieux, tout en farfouillant dans sa poche d’une façon nerveuse. Je jetai un coup d’œil à mon compagnon et je lus sur son visage une telle expression de désappointement, que j’eus toutes les peines du monde à garder mon sérieux.
La vieille sorcière tira enfin un journal du soir et nous montra l’annonce. «Voilà ce qui m’amène, mes bons messieurs, dit-elle, faisant une autre révérence: un anneau de mariage en or, trouvé dans Brixton Road. Ce doit être celui de ma fille Sally, qui s’est mariée il y a juste un an et dont le mari est maître d’hôtel à bord d’un bateau de l’Union. Je n’ose pas penser à ce qu’il ferait si, à son retour, il trouvait ma pauvre fille sans sa bague, parce que, voyez-vous, il a d’habitude la main assez leste; mais ce n’est rien auprès de ce qu’il est quand il a bu! Ne vous en déplaise, Sally est allée hier au soir au cirque avec....
—Est-ce sa bague? demandai-je.
—Dieu soit loué! s’écria la vieille femme; comme Sally sera heureuse ce soir! C’est bien la bague.
—Voulez-vous me donner votre adresse? demandai-je en prenant un crayon.