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Un crime étrange

DEUXIÈME PARTIE Au pays des Saints.

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CHAPITRE I DANS LE DÉSERT DE SEL

Dans la partie centrale de l’Amérique du Nord se trouve un désert aride, effrayant. Longtemps il a marqué la limite où venait s’arrêter l’envahissement progressif de la civilisation. Limitée d’un côté par les montagnes de la Sierra-Nevada, de l’autre par celles de Nébraska, au nord par la rivière de Yellowstone et au sud par celle du Colorado, cette région semble être le domaine de la désolation et du silence. Son aspect n’est cependant pas toujours uniforme. De hautes montagnes couvertes de neige y succèdent à des vallées sombres et tristes. Tantôt des rivières au cours torrentueux se frayent un passage à travers des gorges étroites; tantôt des plaines immenses s’étendent à perte de vue, toutes blanches l’hiver lorsque la neige les recouvre de son linceul, toutes grises l’été, grâce à la poussière alcaline dont elles sont imprégnées. Mais partout, même aspect inhospitalier, même stérilité, partout même désolation. C’est la terre du désespoir; on n’y voit pas d’habitants. Une bande de Pawnees, ou de Peaux-Rouges, à la recherche d’un nouveau terrain de chasse, la traverse peut-être de temps à autre, mais les plus braves d’entre les braves ne se sentent rassurés que lorsqu’ils quittent ces terribles plaines pour revenir à leurs prairies habituelles. Le coyotte qui se cache dans les broussailles, le vautour qui plane dans les airs, l’ours grizzli qui déambule gauchement à travers les ravins et les rochers à la recherche de sa pâture, tels sont les seuls hôtes de ces parages.

Non, il n’y a pas au monde un paysage plus mélancolique que celui de la Sierra Blanca sur son versant méridional. A perte de vue, sans un accident de terrain, coupée seulement çà et là par quelques buissons de jujubiers, s’étend la plaine immense toute semée de plaques alcalines, tandis qu’à l’horizon se profile une longue chaîne de montagnes, dont les cimes décharnées dressent vers le ciel leurs sommets neigeux. Là, partout la vie semble suspendue; jamais un oiseau ne raie de son vol l’azur sombre du ciel; jamais une créature quelconque ne se meut sur cette terre grise, et l’impression qui domine toutes les autres est celle d’un silence intense, absolu. Tendez l’oreille: pas un son ne troublera la désolation de ce désert sauvage; le silence, rien que le silence, un silence qui vous glace le cœur. Mais peut-on vraiment dire que rien ne rappelle l’existence de créatures vivantes? Si du haut de la Sierra Blanca vous examinez la plaine, vous distinguerez une piste qui, serpentant à travers le désert, va se perdre dans l’éloignement. Bien des roues y ont laissé leur trace, bien des aventuriers l’ont foulée! Çà et là des taches blanches brillent au soleil plus blanches que le sol sur lequel elles se détachent. Approchez, regardez bien: ce sont des ossements; les uns forts et grossiers, les autres petits et fins, ossements de bestiaux, ossements humains. Pendant 1500 milles cette route des sombres caravanes est ainsi jalonnée par les squelettes qui sont tombés sur son parcours.

Le 4 mai 1847, un voyageur solitaire contemplait du haut d’un de ces sommets ce paysage désolé. Était-ce le génie, le démon familier de ces parages? A le voir, il était difficile de lui donner un âge: quarante ans, soixante peut-être, on ne savait. Sa figure était maigre, ses traits tirés; sa peau jaunie se collait comme un vieux parchemin sur la saillie des os; des fils blancs sillonnaient la masse brune de ses cheveux et sa barbe était toute embroussaillée; ses yeux, profondément enfoncés dans leur orbite, jetaient une lueur singulière; enfin sa main, crispée sur son fusil, était aussi décharnée que celle d’un squelette. Pour se soutenir, il était obligé de s’appuyer sur son arme et cependant sa haute taille et sa puissante ossature semblaient révéler la force et la vigueur. Mais sa face amaigrie, ses vêtements trop larges qui flottaient sur des membres décharnés, indiquaient trop clairement la cause de cette apparence misérable: cet homme se mourait de faim et de soif.

Péniblement il était descendu dans le ravin; plus péniblement encore il avait remonté la pente opposée, dans l’espoir, hélas! superflu, d’apercevoir du sommet de la hauteur quelque indice qui révélât la présence de cette eau si désirée. Mais aussi loin que la vue pouvait s’étendre, rien, pas un arbre, pas une plante indiquant une source, une mare quelconque; l’immensité de la plaine de sel et à l’horizon les hautes montagnes qui formaient une ceinture menaçante. C’était le désert, tout espoir était bien perdu. En vain son œil hagard avait sondé l’espace du nord au sud, de l’est à l’ouest. Il comprit que c’était la fin, qu’il arrivait au terme de son voyage et que là, sur ce rocher dénudé, il ne lui restait plus qu’à mourir. «Pourquoi pas? murmura-l-il, en s’asseyant sous l’abri d’une pierre géante, pourquoi pas? autant maintenant que plus tard, autant ici que dans un bon lit.»

Tout en s’asseyant il jeta à terre, en même temps que son fusil, devenu inutile, un fardeau volumineux qu’il avait porté jusque-là sur son épaule. C’était un gros paquet, enveloppé d’une couverture grisâtre et trop lourd évidemment pour ce qui lui restait de forces. De ce paquet sortit un petit cri plaintif et une figure d’enfant apparut, avec de grands yeux brillants et effarés, tandis que deux petites mains se crispaient convulsivement.

«Vous m’avez fait mal, dit une voix enfantine d’un ton de reproche.

—Oh! vraiment, reprit l’homme tout confus. Je ne l’ai pas fait exprès.» Tout en parlant, il défit le châle et en sortit une petite fille d’environ cinq ans. A ses jolis souliers, à sa gentille robe rose, à son petit tablier blanc, on reconnaissait la sollicitude d’une mère. L’enfant était bien pâle, mais ses bras potelés, ses jambes encore fortes montraient qu’elle avait cependant moins souffert que son compagnon.

«Et maintenant comment cela va-t-il?» dit l’homme avec inquiétude, en voyant qu’elle frottait encore le haut de sa tête sous les boucles blondes et soyeuses qui la recouvraient.

«Embrassez-moi là pour que ça ne fasse plus mal, dit-elle avec un grand sérieux. C’est comme cela que maman faisait toujours. Où est-elle maman?

—Maman est partie. Mais je pense que tu vas bientôt la rejoindre.

—Partie? dit la petite fille. Tiens, c’est curieux, elle ne m’a pas dit adieu; elle me disait toujours adieu lorsqu’elle allait prendre le thé chez tante, et maintenant voilà trois jours qu’elle est partie! Mais il fait soif, dites. Est-ce qu’il n’y a pas d’eau et puis quelque chose à manger?

—Non, hélas! ma chérie. Un peu de patience seulement et puis tu n’auras plus besoin de rien. Appuie ta tête sur moi, comme cela, tu seras mieux. Quoiqu’il ne soit pas facile de causer quand on a les lèvres racornies comme un vieux cuir desséché, je crois malgré tout, petite, qu’il vaut mieux te dire de quoi il retourne,... mais qu’est-ce que tu tiens donc là?

—Oh! de jolies choses, de bien jolies choses, s’écria la petite toute joyeuse, en montrant deux fragments de mica qui brillaient au soleil. Lorsque nous reviendrons à la maison je les donnerai à mon petit frère Bob.

—Attends seulement un peu, et tu verras des choses bien plus jolies encore, murmura l’homme; mais laisse-moi te parler. Tu te rappelles lorsque nous avons quitté la rivière?

—Oh, oui!

—Eh bien! nous comptions trouver bientôt un autre cours d’eau, seulement nous avons fait une erreur avec les compas, ou avec la carte, ou avec je ne sais quoi; ce qu’il y a de sûr, c’est que nous ne l’avons pas trouvé. Notre eau s’est épuisée, sauf quelques gouttes que nous avons réservées pour toi, et puis..., et puis....

—Et puis, interrompit gravement la petite en fixant les yeux sur la figure poussiéreuse de son compagnon, et puis, vous n’avez pas eu de quoi vous laver.

—Non, ni de quoi boire non plus, et M. Bender a succombé le premier, ensuite ç’a été le tour de l’Indien Pete, puis de Mme Mac Gregor et de Johnny Hones, enfin, chérie, ta mère....

—Quoi, maman aussi est morte!» cria la petite fille, en se cachant la tête dans son tablier pour éclater en sanglots.

«Oui, ils sont tous morts, excepté nous deux. Alors j’ai pensé que nous avions des chances de trouver de l’eau par ici; je t’ai prise sur mon épaule et nous sommes partis ainsi à l’aventure; je crois que nous n’avons guère réussi et il ne nous reste plus grand espoir maintenant.

—Voulez-vous dire que nous allons mourir aussi? demanda l’enfant, cessant brusquement de pleurer et levant vers son compagnon sa figure inondée de larmes.

—Je crois bien que c’est là ce qui nous attend.

—Pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt? fit-elle avec un rire joyeux. Comme vous m’avez fait peur! Du moment que nous serons morts, nous rejoindrons maman, bien sûr.

—Oui, ma chérie, tu la rejoindras.

—Et vous aussi. Et je lui dirai combien vous avez été bon. Je parie qu’elle viendra au-devant de nous à la porte du ciel avec une grande cruche pleine d’eau et avec beaucoup de gâteaux de sarrasin, tout chauds et bien grillés des deux côtés, comme Bob et moi les aimions tant. Mais combien de temps allons-nous attendre?

—Je ne sais trop, pas bien longtemps toujours.»

Les regards de l’homme s’étaient dirigés vers l’horizon dans la direction du nord. Sur l’azur du ciel il avait distingué trois petits points sombres, qui grandissaient à vue d’œil en se rapprochant rapidement. C’étaient trois grands oiseaux au plumage foncé qui se mirent à décrire des cercles au-dessus des deux voyageurs et finirent par se poser sur un rocher qui les surplombait. Les vautours arrivaient, leur présence était un signe avant-coureur de mort.

«Oh! des coqs et des poules», cria la petite toute joyeuse, à la vue de ces sinistres messagers. Et elle se mit à taper ses mains l’une contre l’autre pour les faire lever. «Dites, est-ce que c’est Dieu qui a créé ce pays-ci?

—Certainement c’est lui, répondit son compagnon, interloqué par cette singulière question.

—Non, non, continua l’enfant, c’est bien lui qui a fait l’Illinois et le Missouri, mais je parierais que c’est quelqu’un d’autre qui a créé la contrée où nous sommes; car elle n’est pas à moitié aussi bien faite. On y a oublié l’eau et les arbres.

—Si tu récitais un petit bout de prière? reprit l’homme timidement. Qu’en penses-tu?

—Mais la nuit n’est pas encore venue! reprit-elle.

—Peu importe, s’il n’est pas tout à fait l’heure, je suis sûr que le bon Dieu n’y fera pas attention. Répète donc les prières que tu disais tous les soirs sur le chariot lorsque nous étions encore dans la prairie.

—Pourquoi n’en dites-vous pas vous-même? demanda l’enfant en le regardant avec des yeux étonnés.

—Je les ai oubliées, répondit-il. Je n’étais pas moitié si haut que ce fusil, que déjà j’en avais perdu l’habitude, mais je pense qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire. Dis les tiennes tout haut, et je m’y associerai et accompagnerai les réponses.

—Alors il faut vous mettre à genoux avec moi, dit-elle en étendant le châle par terre; puis vous joindrez les mains comme ceci, et vous vous sentirez meilleur.»

Spectacle étrange que les vautours étaient seuls à contempler! L’enfant espiègle et le vieil aventurier étaient agenouillés côte à côte sur l’étroite couverture. La petite tête aux joues roses et rebondies se tournait vers le ciel pur et radieux en même temps que la figure hâve et décharnée. Ces deux êtres si dissemblables sentaient leur cœur s’élever d’un même élan vers cet Être suprême avec lequel ils s’entretenaient face à face. Et les deux voix, l’une argentine et pure, l’autre profonde et rude, s’unissaient pour implorer la miséricorde divine. La prière finie, ils reprirent leur place à l’abri du rocher, jusqu’à ce que l’enfant s’endormit pelotonnée sur la large poitrine de son protecteur. Celui-ci veilla pendant quelque temps sur son sommeil, mais à la fin la nature l’emporta. Pendant trois jours et trois nuits il ne s’était pas accordé un instant de repos, aussi ses paupières s’abaissèrent peu à peu sur ses yeux fatigués, sa tête se pencha de plus en plus sur sa poitrine et la barbe grisonnante de l’homme vint se mêler aux boucles blondes de l’enfant. Tous deux étaient abîmés dans le même sommeil lourd et sans rêve.

Si le voyageur était resté éveillé encore quelques instants, un singulier spectacle eût bientôt frappé ses regards. A l’extrémité de la grande plaine de sel, au loin, tout au loin, apparut d’abord un petit tourbillon de poussière. Très léger au début, à peine distinct même, il grandit peu à peu de façon à former un nuage épais qui s’avançait lentement. Mais ce nuage, d’où provenait-il? Dans une région plus fertile, on aurait cru à la présence d’un de ces grands troupeaux de bisons qui errent en paissant dans la prairie; seulement dans des parages aussi désolés, une telle hypothèse était inadmissible. Lorsque ce nuage de poussière se fut rapproché du rocher qui abritait les deux voyageurs égarés, on put distinguer, à côté de chariots recouverts de toile, la silhouette de cavaliers armés. C’était donc une caravane en marche dans la direction de l’ouest. Mais combien immense! Les premiers rangs avaient déjà atteint le pied des montagnes, que les derniers n’étaient pas encore visibles à l’horizon. Tous ces éléments divers, fourgons et charrettes, cavaliers et piétons, s’égrenaient d’un bout à l’autre de l’énorme plaine. Les femmes chancelaient sous des fardeaux trop lourds, les enfants marchaient d’un pas mal assuré, ou montraient leurs figures curieuses sous la bâche des chariots. Certes, ce n’étaient pas là des émigrants ordinaires, c’était plutôt un peuple nomade, contraint par des circonstances cruelles à se mettre en quête d’une nouvelle patrie. De toute cette masse grouillante s’élevaient des clameurs confuses que dominaient le grincement des roues et le hennissement des chevaux. Ce tumulte ne parvint cependant pas à tirer de leur engourdissement les deux malheureux endormis sur le sommet du rocher.

En tête de la colonne marchaient une vingtaine d’hommes armés de fusils; leurs traits étaient sévères, leur visage aussi sombre que leurs vêtements. Arrivés au bas de la falaise, ils firent halte et tinrent brièvement conseil entre eux.

«Les puits sont sur notre droite, frères», prononça l’un d’eux. Celui qui venait de parler était un individu au regard d’acier, aux lèvres minces; son menton était complètement rasé, ses cheveux grisonnaient.

«A droite de la Sierra Blanca, nous tomberons sur le Rio Grande, dit un autre.

—Ne craignons pas de manquer d’eau, s’écria un troisième. Celui qui a su faire jaillir la source du rocher n’abandonnera pas maintenant son peuple d’élection.

—Amen, amen!» répondit toute la troupe.

Ils allaient se remettre en marche lorsqu’un des plus jeunes, doué d’une vue perçante, poussa une exclamation, en montrant du doigt la falaise dénudée qui les dominait. Tout en haut, un petit lambeau d’étoffe rose voltigeait au vent, piquant une note brillante et gaie sur la tonalité grise du rocher. Tous arrêtèrent leurs chevaux et saisirent leurs fusils, tandis que d’autres cavaliers accoururent au galop pour renforcer l’avant-garde. Le mot redouté de «Peaux-Rouges» était sur toutes les lèvres.

«Il ne peut y avoir un bien gros parti d’Indiens par ici, dit le vieillard qui semblait être le chef. Nous avons dépassé la région des Pawnees et nous ne devrions pas rencontrer d’autres tribus jusqu’à ce que nous ayons franchi la grande chaîne de montagnes.

—Voulez-vous me permettre d’aller en reconnaissance, frère Stangerson? demanda un de la bande.

—Moi aussi, moi aussi, crièrent une douzaine de voix.

—Laissez vos chevaux ici; nous vous y attendrons», répondit le chef.

En un instant les plus jeunes eurent sauté à terre, entravé leurs montures et ils se mirent à escalader les pentes abruptes, au sommet desquelles flottait le chiffon qui les intriguait tant. Ils avançaient rapidement et sans bruit avec la sécurité et l’adresse de gens rompus au métier d’éclaireurs. Ceux qui étaient restés dans la plaine les suivaient des yeux et les voyaient sauter de rocher en rocher jusqu’à ce qu’enfin leur silhouette se détachât sur la ligne bleuâtre du ciel. Le jeune homme, qui le premier avait donné l’alarme, marchait en tête; tout à coup ses compagnons le voyant lever les bras dans un geste d’étonnement, accoururent à sa hauteur et restèrent également frappés de stupeur devant le spectacle qui s’offrait à leurs yeux.

Sur le petit plateau qui couronnait le rocher s’élevait une pierre gigantesque. Sous l’abri qu’elle offrait, un homme de haute taille, à la barbe inculte, fortement charpenté, bien que maigre comme un squelette, était étendu. Sa figure calme, sa respiration régulière montraient qu’il était profondément endormi. Autour de son cou basané et musculeux s’enroulaient les bras potelés et blancs d’un enfant qui reposait tout contre lui, et cette tête blonde et dorée s’appuyait sur la poitrine de l’homme, se faisant un oreiller de sa vieille veste de velours. Ses lèvres roses étaient entr’ouvertes, montrant une rangée régulière de dents très blanches et un joyeux sourire illuminait ses traits enfantins. Les petites jambes bien rondes portaient des chaussettes blanches, et de jolis souliers, ornés de boucles brillantes, recouvraient les pieds mignons. Tout cela formait un contraste étrange avec l’aspect de son compagnon. Au-dessus d’eux sur le bord du rocher, trois énormes busards se tenaient gravement immobiles; mais à la vue des nouveaux arrivants ils se mirent à pousser, d’une voix rauque, de longs cris de désappointement et prirent le parti de s’envoler lourdement. Ce bruit réveilla les deux dormeurs; se redressant effarés, ils ouvrirent des yeux stupéfaits en apercevant des êtres humains si près d’eux. L’homme sauta sur ses pieds et, jetant ses regards sur la plaine, déserte quelques instants auparavant, il la vit peuplée par cette multitude d’hommes et d’animaux. Sa figure prit alors une expression d’incrédulité bizarre et il passa sa main osseuse sur ses yeux. «Voici, je suppose les hallucinations qui commencent», murmura-t-il. La petite fille debout à côté de lui, le tenait par le pan de son vêtement sans rien dire, mais elle contemplait tout cela avec le regard curieux et chercheur de l’enfance.

Les gens qui arrivaient ainsi au secours des deux pauvres égarés leur prouvèrent bientôt qu’ils n’étaient pas de simples apparitions. L’un d’eux prit l’enfant et la hissa sur son épaule, tandis que deux autres offrirent leur appui à l’homme pour le ramener vers leurs chariots.

«Je m’appelle John Ferrier, dit le voyageur; de vingt et un émigrants, cette enfant et moi sommes les seuls survivants. Tous nos compagnons sont morts de faim et de soif, là-bas vers le sud.

—Est-ce votre fille? demanda une voix.

—Je pense que maintenant j’ai bien acquis le droit de l’appeler ainsi, reprit-il d’un air de défi; elle est à moi puisque je l’ai sauvée et personne ne viendra me la prendre. A partir de ce jour elle se nomme Lucy Ferrier. Mais qui êtes-vous donc? ajouta-t-il en regardant avec curiosité ses sauveurs, hommes robustes et tout brûlés par le soleil. Comme vous êtes nombreux!

—Nous sommes environ dix mille, dit l’un des jeunes gens, nous sommes les enfants persécutés de Dieu, les élus de l’ange Merona.

—Je n’ai jamais entendu parler de lui, dit le voyageur, mais il m’a l’air de s’être payé un joli lot d’élus.

—Ne vous moquez pas de ce qui est sacré, reprit l’autre sévèrement. Nous sommes de ceux qui croient aux écrits saints tracés en caractères égyptiens sur des plats d’or battu, à ces écrits qui ont été transmis à saint Joseph Smith, à Palmyre. Nous venons de Nauvoo dans l’Illinois, où nous avions construit notre temple. Nous cherchons un refuge contre l’homme injuste et contre l’impie, quand même nous ne devrions le trouver qu’au centre du désert.»

Le nom de Nauvoo réveilla évidemment les souvenirs de John Ferrier.

«Je sais, dit-il, vous êtes les Mormons.

—Nous sommes les Mormons, répondirent ses compagnons d’une seule voix.

—Et où allez-vous?

—Nous ne le savons pas. La main de Dieu nous guide par l’intermédiaire de notre Prophète. C’est devant lui qu’il vous faut comparaître, car lui seul peut décider de votre sort.»

A ce moment, ils étaient arrivés au pied de la montagne. La foule les entourait, les femmes avec une figure pâle, un aspect résigné, les enfants vigoureux et ne pensant qu’à rire, les hommes, l’œil défiant et sévère. De tous côtés on entendait des exclamations d’étonnement et de pitié, à la vue de ces deux étrangers, l’un si jeune, l’autre si misérable. Toutefois on ne leur permit pas de s’arrêter et ils continuèrent leur chemin suivis par des flots de Mormons. Ils arrivèrent enfin à un grand char de dimensions tout à fait extraordinaires; la richesse et l’élégance de son extérieur étaient remarquables. Six chevaux le traînaient, tandis que toutes les autres voitures n’étaient attelées qu’à deux ou au plus à quatre chevaux. A côté du conducteur était assis un homme qui n’avait pas dépassé la trentaine; cependant sa tête puissante, l’expression de commandement qui luisait dans son regard, révélaient bien qu’il était le chef. En voyant cette troupe s’avancer, il déposa un livre relié en cuir brun qu’il était en train de lire et se prit à écouter attentivement le récit qu’on lui fit de l’épisode. Puis il se tourna vers les deux égarés.

«Si nous vous prenons avec nous, dit-il, d’un ton solennel, ce ne peut être qu’à titre de vrais croyants, fidèles à notre foi. Nous ne voulons pas de loups dans notre bergerie. Il vaudrait mieux pour vous que vos os restassent à blanchir dans ce désert que d’être le fruit gâté qui peu à peu corrompt toute la corbeille. Acceptez-vous ces conditions pour venir avec nous?

—Vous pensez bien que pour cela j’accepterais n’importe quoi», s’écria Ferrier avec tant de conviction que les vieillards eux-mêmes, malgré toute leur gravité, ne purent retenir un sourire. Le chef seul conserva son air grave et sévère.

«Prenez-le, frère Stangerson, dit-il, donnez-lui à manger et à boire ainsi qu’à l’enfant, puis, à vous la tâche de lui enseigner nos croyances. Maintenant partons, allons, allons vers Sion.

—Allons, allons vers Sion», hurla la foule des Mormons et ces mots, répétés de bouche en bouche par la longue caravane, formèrent un murmure semblable à celui des vagues, allant toujours s’affaiblissant jusqu’à ce qu’il s’éteignit dans le lointain. Le claquement des fouets, le grincement des roues se fit entendre de nouveau et toute cette multitude se remit en marche, déroulant toujours, tel qu’un immense serpent, ses anneaux dans la plaine. L’Ancien auquel les deux pauvres voyageurs avaient été confiés les conduisit à son chariot où déjà un repas avait été préparé pour eux.

«Vous vous installerez là, dit-il. Dans quelques jours vous serez remis de vos fatigues. En attendant rappelez-vous que maintenant et pour toujours vous partagez notre foi. Brigham Young l’a dit et il a parlé avec la voix de Joseph Smith qui est la voix de Dieu!»

CHAPITRE II LA FLEUR D’UTAH

Nous ne comptons pas rappeler ici les épreuves et les privations endurées par les Mormons dans le cours de leur émigration avant d’atteindre enfin le port. Des bords du Mississipi jusqu’aux pentes des Montagnes Rocheuses, ils avaient lutté avec un courage dont l’histoire ne nous offre que peu d’exemples. Grâce à cette ténacité qui est le propre de la race anglo-saxonne, ils parvinrent, hommes et bêtes, à tout surmonter, la faim comme la soif, la fatigue comme la maladie, en un mot les obstacles sans nombre que la nature semblait amonceler sur leur chemin. Cependant ce long voyage, ces périls sans cesse renouvelés, avaient ébranlé les cœurs les plus vaillants. Aussi tous tombèrent-ils à genoux, dans l’élan d’une fervente prière, lorsqu’ils virent s’étendre à leurs pieds, toute inondée de soleil, cette immense vallée d’Utah que leur chef désigna comme étant la terre promise dont le sol vierge allait devenir leur pour toujours.

Young prouva bientôt qu’il était aussi habile administrateur que chef résolu. Cartes et plans furent dessinés, l’emplacement de la nouvelle cité choisi, les fermes à l’entour réparties et alloties proportionnellement au rang de chacun. Le marchand put reprendre son commerce, l’artisan son travail. Dans la ville, les rues et les places se formèrent comme par enchantement. Dans la campagne, on planta des haies, on défricha, on sema, si bien que l’été suivant vit tout le pays doré par les moissons jaunissantes. Tout prospérait dans cette étrange colonie. Mais avant tout le grand temple, dont on avait jeté les fondations au centre de la ville, s’élevait de jour en jour davantage. Depuis la première heure du jour jusqu’à la nuit le bruit du marteau et le grincement de la scie ne cessaient pas un instant autour du monument que les émigrants élevaient à la gloire de Celui qui leur avait fait traverser sains et saufs de si grands périls.

Les deux voyageurs égarés, John Ferrier et l’enfant qu’on regardait maintenant comme sa fille, avaient accompagné les Mormons jusqu’au terme de leur exode. La petite Lucy avait été commodément installée dans le chariot du vieux Stangerson, en compagnie des trois femmes du Mormon et de son fils, solide garçon de douze ans, déjà plein de hardiesse et de résolution. Elle s’était bientôt remise du coup que lui avait porté la mort de sa mère,—à cet âge on oublie si vite!—et elle était devenue l’enfant gâtée des femmes; aussi s’accommoda-t-elle facilement de cette nouvelle vie dans une maison roulante recouverte de toile. De son côté, Ferrier s’était remis de ses privations et il se révéla comme un compagnon utile et un chasseur infatigable. Il gagna même si bien l’estime de tous, qu’une fois arrivés au terme de leurs pérégrinations, les chefs décidèrent d’un commun accord que le lot de Ferrier serait compris parmi les plus vastes et les plus fertiles, en dehors, bien entendu, des terrains alloués à Young lui-même et aux quatre principaux Anciens, Stangerson, Kemball, Johnston et Drebber.

Sur son nouveau domaine John Ferrier éleva d’abord une simple hutte de bois, mais solidement construite. Puis d’année en année il l’agrandit et l’arrangea si bien qu’il sut la transformer en villa spacieuse. C’était un homme éminemment pratique, doué d’une grande persévérance et très adroit de ses mains. Sa constitution de fer lui permettait de travailler du matin au soir. Aussi il améliora ses terres de telle sorte que tout ce qui était à lui prospéra rapidement d’une façon merveilleuse. Au bout de trois ans il avait réussi bien mieux que tous ses voisins; au bout de six, il se trouva à l’aise; au bout de neuf il était devenu riche et, au bout de douze, il n’y avait pas dans tout Salt Lake City plus de cinq à six richards qui pussent rivaliser avec lui. Des bords de la grande mer intérieure jusqu’aux lointaines montagnes de Wahsatch, pas un nom n’était plus honorablement connu que celui de John Ferrier.

Sur un point cependant, mais sur celui-là seul, il est vrai, il éveillait la susceptibilité de ses coreligionnaires.—Conseils et arguments, tout était venu échouer contre son inflexible volonté quand on avait voulu le décider à se pourvoir de femmes à l’exemple de ses compagnons. Jamais il ne consentit à motiver un refus si formel; il se contenta de persister dans sa détermination avec l’obstination la plus inébranlable. Les uns l’accusèrent de tiédeur pour sa religion d’adoption, d’autres d’avarice, ajoutant qu’il craignait de se voir entraîné à de trop grandes dépenses. D’autres encore parlaient d’une vieille histoire d’amour et d’une jeune fille blonde des rives de l’Atlantique qui serait morte pour lui de langueur et de désespoir. Quoi qu’il en fût, Ferrier restait un célibataire endurci. D’ailleurs, sur tous les autres points, il se conformait à la religion de la nouvelle colonie et se fit ainsi, malgré tout, la réputation d’un homme très ferme et très orthodoxe dans sa foi.

Lucy Ferrier grandit dans la cabane de son père adoptif, l’assistant dans tout ce qu’il entreprenait. L’air vivifiant des montagnes, l’odeur balsamique des pins, suppléaient aux soins absents d’une mère. Chaque année la vit grandir et se fortifier, tandis que ses joues devenaient plus fraîches et plus roses, son pas plus ferme et plus élastique. Plus d’un passant, en suivant la route qui longeait la ferme de Ferrier, sentait son vieux cœur se réchauffer à des pensées qu’il croyait endormies depuis longtemps, soit qu’il vît cette silhouette élégante trottiner dans les champs, soit qu’il rencontrât la jeune fille maniant avec l’aisance et la grâce d’une vraie fille de l’Ouest, le cheval encore presque indompté de son père. C’est ainsi que le bouton de rose s’épanouit en fleur charmante et l’année même où le père put se considérer comme le plus riche colon du pays, la fille offrait de son côté le spécimen de la jeune Américaine la plus accomplie qu’il fût possible de rencontrer d’une mer à l’autre.

Le vieux Ferrier ne fut pas le premier à s’apercevoir de cette transformation; c’est du reste l’habitude des pères. Le changement mystérieux qui s’opère ainsi à un moment donné est trop subtil et trop progressif pour qu’on puisse lui assigner des dates. La jeune fille elle-même est la dernière à s’en rendre compte, jusqu’au jour où un son de voix ému, où le frémissement d’une main dans la sienne, font battre son cœur et lui révèlent enfin que des sensations nouvelles et plus fortes vont s’éveiller en elle. Cette métamorphose l’effraie bien un peu, mais combien elle en éprouve une douce fierté! Presque toutes, parmi les femmes, pourraient se rappeler la date exacte où un incident, souvent futile en apparence, a fait luire à leurs yeux l’aurore d’une vie nouvelle. C’est ainsi que dans l’existence de Lucy Ferrier survint un événement de ce genre, moins important par lui-même que par les suites funestes qu’il devait avoir et pour elle, et pour bien d’autres encore.

Par une chaude matinée de juin, ceux qui s’intitulaient «les ouvriers de la dernière heure» étaient aussi occupés que les abeilles dont ils avaient pris la ruche pour emblème. Dans les champs comme dans les rues, régnait le même bourdonnement produit par l’activité humaine. Sur les chemins poudreux se succédaient de longues files de mules pesamment chargées; toutes se dirigeaient vers l’Ouest, car la fièvre de l’or avait éclaté en Californie et la route qui y menait traversait la cité des Elus. On voyait aussi, tantôt des troupeaux de moutons et de bœufs arrivant des pâturages lointains, tantôt des caravanes d’émigrants où les hommes et les chevaux paraissaient exténués d’un trop long voyage. Cherchant sa voie au milieu de tout ce tohu-bohu, Lucy Ferrier galopait avec l’habileté d’une amazone consommée; l’animation de la course colorait légèrement son teint transparent et ses longs cheveux blonds flottaient sur ses épaules. Chargée par son père, ainsi qu’il le faisait souvent, d’une commission pour la ville, elle se hâtait avec toute l’insouciance de la jeunesse, ne songeant qu’à sa mission et à la façon de la remplir. Tous ces aventuriers la contemplaient avec stupéfaction et les Indiens eux-mêmes, malgré leur impassibilité naturelle, se départissaient de leur calme pour admirer la beauté de la fille des Visages pâles.

Elle allait atteindre les faubourgs de la ville, lorsque son chemin se trouva barré par un énorme troupeau de bestiaux que poussaient devant eux une demi-douzaine de bergers, à l’aspect sauvage. Dans son impatience, elle essaya de dépasser cet obstacle en s’engageant dans un espace libre. Mais à ce moment les bœufs se resserrant, l’emprisonnèrent au milieu d’eux et elle se trouva comme portée par ce flot mouvant d’animaux au regard farouche, aux longues cornes acérées. Habituée à vivre au milieu du bétail, elle ne s’émut pas de cette situation désagréable, mais elle se contentait dès qu’un vide se produisait devant elle, d’y pousser son cheval espérant parvenir ainsi à traverser tout le troupeau. Malheureusement, soit hasard, soit méchanceté de la part de l’animal, un des bœufs porta un violent coup de corne dans le flanc de son cheval. Celui-ci, affolé, pointa tout d’un coup, en faisant entendre un hennissement de rage et de douleur, et se mit à bondir d’une telle façon qu’il fallait toute l’habileté de celle qui le montait pour ne pas perdre l’assiette. La situation était des plus critiques. A chaque bond, le cheval rencontrait les cornes de l’un des bœufs et ces piqûres répétées l’affolaient de plus en plus. La jeune fille avait toutes les peines du monde à se maintenir en selle, et cependant elle se rendait compte qu’une chute serait pour elle la mort, et quelle mort! Écrasée, piétinée par cet effrayant troupeau! Elle commençait à perdre la tête; déjà sa main se relâchait sur les rênes, la poussière l’aveuglait, la buée qui s’élevait de tous ces animaux pressés les uns contre les autres la prenait à la gorge.... En désespoir de cause elle allait renoncer à lutter plus longtemps, quand soudain une voix encourageante se fit entendre à ses côtés, et au même instant une main brune et nerveuse, saisissant le mors de sa monture terrifiée, la maîtrisa du coup et put l’entraîner hors du troupeau.

«J’espère, mademoiselle, que vous n’êtes pas blessée?» dit son sauveur d’un ton respectueux.

Elle considéra un instant cette figure bronzée et énergique, puis, faisant entendre un petit rire moqueur:

«Ah! j’ai eu bien peur, dit-elle; comment s’imaginer que quelques vaches suffiraient pour épouvanter ainsi....

—C’est une bénédiction du ciel que vous ne soyez pas tombée», reprit son compagnon d’un air sérieux.

C’était un jeune homme d’une taille élevée, à l’aspect plutôt sauvage, monté sur un fort cheval rouan, vêtu, comme un chasseur, de vêtements grossiers et portant un long fusil en bandoulière.

«Je gage que vous êtes la fille de John Ferrier, continua-t-il, je vous ai vue sortir à cheval de chez lui. En rentrant, demandez-lui donc s’il se souvient de Jefferson Hope, de Saint-Louis. Si c’est bien le Ferrier que je crois, mon père et lui ont été très liés.

—Ne voulez-vous pas venir vous renseigner vous-même auprès de lui?» insinua Lucy timidement.

Le jeune homme parut ravi de cette offre et dans ses yeux sombres une lueur s’alluma.

«Volontiers, dit-il, mais depuis deux mois nous courons la montagne et nous ne sommes guère en tenue de visite. Il faudra que Ferrier me prenne comme je suis.

—Il vous doit, comme moi, un beau cierge, répondit-elle, car il m’adore. Si ces maudites vaches m’avaient écrasée, il ne s’en serait jamais consolé.

—Ni moi non plus, dit son compagnon.

—Vous, je ne vois pas trop ce que cela aurait pu vous faire, vous n’êtes même pas un de nos amis.»

La figure sereine du jeune chasseur se rembrunit tellement à cette remarque que Lucy Ferrier éclata de rire.

«Allons, ce n’est pas ce que je voulais dire, reprit-elle, bien sûr que vous êtes un ami, il faut venir nous voir. Seulement laissez-moi continuer mon chemin, ou sans cela mon père ne voudra plus me confier ses commissions pour la ville.—Au revoir.

—Adieu», répondit-il en enlevant son large sombrero, et en s’inclinant sur la petite main qu’on lui tendait.

Lucy tourna son cheval, le cingla d’un coup de cravache et partit comme un trait en soulevant un nuage de poussière.

Le jeune Jefferson continua sa route avec ses compagnons, mais il resta sombre et taciturne. Tous ces hommes venaient de prospecter dans les monts Nevada à la recherche de mines d’argent et ils arrivaient à Salt Lake City, espérant y trouver les capitaux nécessaires pour exploiter les filons découverts.—Jusqu’alors Jefferson s’était montré aussi ardent au gain que les autres, mais cet incident inattendu allait changer le cours de ses idées. La vue de cette blonde jeune fille, franche et saine comme les brises qui viennent caresser la Sierra, avait remué jusqu’au plus profond ce cœur sauvage et passionné. En la voyant s’évanouir dans le lointain, il comprit qu’un changement se produisait dans sa vie et que désormais ni mines d’argent, ni rien au monde, ne pourrait rivaliser à ses yeux avec les sensations nouvelles qui venaient de l’assaillir. Ce n’était plus un enfant capable de subir tout d’un coup les atteintes d’une passion déraisonnée; c’était un homme au vouloir bien trempé, au caractère dominateur, et ce qui se manifestait ainsi chez lui, était un amour vrai, fier, sauvage. Jusqu’alors tout ce qu’il avait entrepris lui avait réussi. Aussi, jura-t-il, dans le plus profond de son cœur, de mettre tous ses efforts, toute sa persévérance à triompher, dans cette lutte d’un nouveau genre, des obstacles qui pourraient se présenter. Dans la soirée Jefferson Hope alla faire sa première visite à John Ferrier. Puis il y retourna si souvent qu’il devint bientôt un des habitués de la ferme. Depuis douze ans, John, emprisonné dans sa vallée, absorbé par son travail, n’avait guère prêté l’oreille aux nouvelles du monde extérieur. Jefferson Hope l’initia donc à tout ce qui pouvait l’intéresser et ses récits savaient captiver la fille aussi bien que le père. Il avait été pionnier en Californie et racontait d’étranges histoires sur les fortunes faites ou défaites en quelques mois dans ce pays de fièvre et d’aventures. Tour à tour il avait encore été chasseur d’Indiens, trappeur, prospecteur de mines, éleveur de bestiaux.—Partout où il y avait eu chance de courir des aventures hasardeuses, Jefferson Hope s’y était trouvé. Bientôt le vieux fermier en fit son hôte de prédilection et ne cessa de prôner ses mérites. Dans ce cas-là, Lucy se taisait; mais ses joues légèrement colorées, ses yeux brillants et joyeux, montraient clairement que son jeune cœur ne lui appartenait déjà plus. Son brave homme de père pouvait ne pas apercevoir ces symptômes significatifs, mais l’élu de son affection ne s’y trompait pas.

Un soir d’été, un temps de galop l’avait amené devant la grille du vieux Ferrier; après avoir attaché à un barreau les rênes de sa monture, il s’avança dans l’allée à la rencontre de Lucy qui, l’ayant aperçu, venait au-devant de lui.

«Je pars, Lucy», dit-il, en prenant ses deux mains dans les siennes et en la regardant tendrement dans les yeux. «Je ne veux pas vous demander de venir avec moi maintenant, mais, à mon retour, serez-vous prête à me suivre?

—Et à quand votre retour? demanda-t-elle en rougissant, quoique avec un sourire.

—Je reviendrai au plus tard dans deux mois et alors, ma chérie, je vous réclamerai comme mon bien. Qui pourrait tenter de nous séparer?

—Et mon père? demanda-t-elle.

—Il m’a donné son consentement à condition que l’affaire des mines tourne bien. Je n’ai aucune crainte de ce côté.

—Ah! alors si vous et mon père avez tout arrangé, je n’ai plus rien à dire, murmura-t-elle, en appuyant sa tête sur la large poitrine de son ami.

—Dieu soit loué! reprit celui-ci d’une voix émue, tout en se baissant pour l’embrasser, voilà donc qui est décidé. Mais plus je resterai et plus il me semblera dur de partir; mes compagnons m’attendent dans le défilé; adieu, mon amour, adieu, dans deux mois, vous me reverrez.»

Il s’arracha alors à son étreinte et sautant sur son cheval partit au grand galop, sans même retourner la tête, comme s’il craignait qu’un seul coup d’œil, jeté sur ce qu’il laissait derrière lui, pût suffire à ébranler sa résolution.

La jeune fille resta appuyée contre la grille, le suivant du regard jusqu’à ce qu’il eût disparu; puis elle rentra lentement chez elle. C’était à ce moment la fille la plus heureuse de tout l’Utah.

CHAPITRE III LE PROPHÈTE CHEZ JOHN FERRIER

Trois semaines s’étaient écoulées depuis que Jefferson Hope et ses compagnons avaient quitté Salt Lake City. John Ferrier sentait son cœur se briser lorsqu’il pensait au retour du jeune homme qui devait, hélas! être le signal du départ pour sa fille d’adoption. Cependant la vue de la gaieté et du bonheur de Lucy était le meilleur des arguments pour le réconcilier avec la promesse donnée. Il s’était toujours formellement juré, avec toute l’énergie dont il était capable, que pour rien au monde sa fille n’épouserait un Mormon. Une telle union ne lui semblait plus un mariage, mais une honte et un malheur, et quelles que fussent ses idées sur le reste de la doctrine, c’était là un point sur lequel il demeurait intraitable. Mais il lui fallait renfermer soigneusement en lui-même de pareilles pensées, car à cette époque, dans le pays des Saints, il était bien dangereux d’exprimer une opinion qui ne fût pas orthodoxe.

Oui, c’était dangereux, si dangereux même que les plus pieux osaient à peine échanger à voix basse leurs idées religieuses, de peur qu’une parole tombée de leurs lèvres ne fût mal interprétée et ne leur valût un prompt châtiment. Les victimes étaient maintenant devenues persécuteurs à leur tour, et quels persécuteurs! Ni l’Inquisition de Séville, ni la Sainte-Wehme d’Allemagne, ni les sociétés secrètes d’Italie n’avaient, par leurs sombres machinations, étendu sur l’Europe un voile plus terrible que le sombre nuage qui recouvrait l’Utah.

Invisible et mystérieuse comme elle était, cette organisation se faisait doublement redouter. Elle paraissait tout savoir, tout pouvoir, et cependant jamais on ne la voyait, jamais on ne l’entendait se manifester. L’homme qui tentait d’engager la lutte contre l’Église, disparaissait un beau jour et personne ne savait, ni où il était allé, ni ce qu’il était devenu. C’était en vain que sa femme et ses enfants l’attendaient à la maison, jamais plus il ne revenait révéler ce qui s’était passé entre lui et le tribunal secret. Un mot dit à la légère, un acte inconsidéré, et l’imprudent était supprimé sans que personne pût percer le mystère de cette puissance terrible, suspendue sur la tête de tous. Comment s’étonner que ces hommes dominés par la terreur n’osassent, même pas au sein du désert, se murmurer entre eux les doutes qui les oppressaient?

Au début, ce pouvoir vague et terrifiant ne s’étendait que sur les révoltés qui après avoir embrassé la religion des Mormons voulaient ensuite soit la dénaturer, soit l’abandonner. Bientôt cependant le champ des persécutions s’agrandit. Le nombre de femmes adultes avait diminué dans la colonie et devant une population féminine insuffisante, l’obligation de la polygamie devenait une doctrine stérile. On commença alors à entendre circuler d’étranges rumeurs; on parlait d’émigrants assassinés, de campements pillés dans des régions où cependant les Indiens n’avaient jamais paru. De nouvelles femmes vinrent peupler les harems des Anciens, des femmes brisées par la douleur et par les larmes et sur les traits desquelles se reflétaient tous les symptômes d’une horreur inexprimable.

Des voyageurs attardés dans les montagnes racontaient qu’ils avaient vu défiler dans les ténèbres, d’un pas furtif et silencieux, des hommes armés et masqués. Ces récits, ces rumeurs, prirent bientôt un corps; et, à force d’être confirmés cent fois, firent comprendre ce qui en était. Aujourd’hui encore dans les fermes solitaires de l’Ouest, parlez de la bande des Danites ou des Anges de la Vengeance et ces mots sonneront comme des noms sinistres et de redoutable augure.

Lorsqu’on commença à connaître mieux cette organisation dont les effets étaient si effrayants, la terreur qu’elle inspira ne fit que s’accroître au lieu de diminuer. Personne ne savait quels étaient les membres de cette association implacable; leurs noms, le nombre des auteurs ou des complices des meurtres et des crimes, commis au nom de la religion, restaient ensevelis dans le plus profond mystère. Avait-on un ami? On ne pouvait lui confier ni ses craintes, ni ses appréciations sur le Prophète, ou sur la mission qu’il s’était donnée, car celui-là même peut-être serait le terrible exécuteur des hautes œuvres, qui viendrait, dans l’ombre de la nuit, exercer avec le fer et avec le feu la plus effroyable répression. Chacun se défiait de son voisin et jamais une parole n’était échangée sur ce sujet dont les esprits et les cœurs étaient cependant sans cesse préoccupés.

Par une belle matinée, où John Ferrier se préparait à faire sa tournée dans les champs, le loquet de sa grille se mit à grincer et, de la fenêtre, il aperçut un homme entre deux âges, aux cheveux dorés, à la stature imposante, qui s’avançait dans l’allée. Son cœur ne fit qu’un saut dans sa poitrine; il venait de reconnaître l’illustre Brigham Young lui-même. Plein d’angoisse, car une pareille visite ne pouvait rien présager de bon, le vieillard courut à sa rencontre pour le saluer respectueusement; mais le grand chef des Mormons ne reçut que froidement cet hommage et suivit Ferrier dans le salon sans que sa figure se départît de la sévérité la plus rigide.

«Frère Ferrier», dit-il, en s’asseyant et en laissant filtrer à travers ses cils décolorés un regard perçant, «Frère Ferrier, les vrais croyants se sont, je crois, montrés bons pour vous. Nous vous avons ramassé à moitié mort de faim dans le désert, nous avons partagé notre pain avec vous, nous vous avons conduit sain et sauf dans la vallée d’élection, nous vous avons donné des terres et nous vous avons permis d’édifier votre fortune sous notre protection. Tout cela est-il exact?

—C’est exact, répondit John Ferrier.

—En retour, qu’avons-nous exigé? Une seule chose: que vous embrassiez la vraie foi et que vous vous conformiez en tout à nos préceptes. Vous nous l’aviez bien promis et cependant, si la rumeur publique dit vrai, vous ne l’avez pas fait!

—Et en quoi ne l’ai-je pas fait? s’écria Ferrier en levant les bras au ciel. N’ai-je pas versé ma part au fonds commun? Ne suis-je pas allé fidèlement au temple? N’ai-je pas....

—Où sont vos femmes? interrompit Young, en jetant un regard autour de lui. Faites-les entrer que je puisse les saluer.

—C’est vrai, je ne me suis pas marié, répondit Ferrier, mais le nombre de femmes était restreint et bien des frères avaient plus de droits que moi pour en demander, puisque je n’étais pas seul. N’avais-je pas pour m’assister ma fille avec moi?

—C’est de cette fille que je veux vous entretenir, reprit le chef des Mormons. Elle a crû en force et en beauté et elle est devenue la fleur d’Utah; plusieurs, et des premiers d’entre nous, ont jeté les yeux sur elle.»

John Ferrier étouffa un sourd gémissement.

«Certaines rumeurs courent sur son compte, rumeurs auxquelles je voudrais ne pas ajouter foi; on prétend qu’elle serait promise à un gentil. J’espère que ce n’est là qu’un commérage de langues oiseuses. Que dit en effet le 13e commandement dans le code du bienheureux Joseph Smith? «Chaque fille de la vraie foi devra devenir l’épouse d’un élu, car si elle choisissait un gentil elle commettrait le plus grand des péchés.» Il est donc impossible que vous, qui appartenez à la vraie foi, vous puissiez consentir à la voir ainsi transgressée par votre fille.»

John Ferrier ne répondit pas, mais il se mit à tordre nerveusement son fouet de chasse entre ses mains.

«Voici donc l’occasion de mettre votre foi à l’épreuve; c’est ainsi qu’il en a été décidé dans le conseil sacré des Quatre. Votre fille est jeune, et nous ne voulons pas voir cette jeune tête s’unir à des cheveux déjà gris, de même que nous consentons à ce qu’elle puisse, dans une certaine mesure, faire elle même son choix. Chaque Ancien a un troupeau[1] considérable; mais nos enfants doivent également être pourvus. Stangerson et Drebber ont chacun un fils; au foyer de l’un comme au foyer de l’autre, votre fille sera la bienvenue. Qu’elle choisisse entre les deux. Ils sont jeunes, riches, ils sont de vrais croyants.... Quelle est votre réponse?»

Ferrier, les sourcils froncés, demeura muet quelques instants. «Vous nous accorderez un peu de temps, dit-il enfin. Ma fille est si jeune, c’est à peine si elle a atteint l’âge de se marier.

—Elle aura un mois pour se décider, prononça Young en se levant. Mais, ce temps écoulé, il faudra qu’elle nous donne une réponse.»

Il était déjà sur le seuil de la porte, lorsque soudain se retournant le visage courroucé, les yeux étincelants: «Si vous et votre fille, Ferrier, tentiez malgré votre impuissance, de lutter contre la volonté des quatre Saints, il vaudrait mieux pour vous que vos ossements fussent en train de blanchir maintenant sur le versant de la Sierra Blanca.» Et brandissant sa main dans un geste menaçant, il s’éloigna, faisant crier sous ses pas pesants, le gravier de l’allée.

Ferrier était resté assis la tête dans ses mains se demandant quelle entrée en matière il emploierait vis-à-vis de sa fille, lorsqu’il sentit sur son bras la pression d’une main petite et douce, et levant les yeux il aperçut Lucy devant lui. Rien qu’à voir sa pâleur et la terreur empreinte sur ses traits, il comprit qu’elle avait tout entendu.

«Je ne l’ai pas fait exprès, dit-elle, en réponse à son regard, car sa voix résonnait dans toute la maison! Oh! mon père, mon bon père, qu’allons-nous devenir?

—Ne te tourmente pas, répondit-il, en l’attirant à lui et en caressant de sa main large et rugueuse la blonde chevelure de l’enfant, nous trouverons bien un moyen d’en sortir. Tu ne sens pas diminuer la sympathie pour notre voyageur, n’est-il pas vrai?»

Un sanglot, accompagné d’une pression de la main fut l’unique réponse.

«Non, non, je sais bien que non, reprit-il; d’ailleurs je ne le désire guère. C’est un brave garçon et un bon chrétien, ce que ne sont guère les gens d’ici malgré toutes leurs simagrées de prières et de sermons. Écoute, il y a demain un convoi qui part pour Nevada, je vais m’arranger pour lui envoyer un message qui lui fera connaître l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Si je juge bien, ce jeune homme arrivera ici, plus rapide que le télégraphe.»

A ces mots Lucy sourit à travers ses larmes.

«Quand il sera là, dit-elle, il nous indiquera le meilleur parti à prendre. Mais c’est pour toi que je tremble, mon père chéri. Elles sont si terribles, si terribles, ces histoires qu’on entend raconter sur ceux qui résistent au Prophète, il leur arrive toujours une si horrible catastrophe.

—Mais nous n’avons pas encore commencé à lui résister! répondit le père. Il sera bien temps de se garer de l’orage lorsque nous en serons là et nous avons un mois entier devant nous; il est vrai qu’ensuite il sera peut-être sage de disparaître du beau pays d’Utah.

—Quitter l’Utah?

—C’est bien là mon intention.

—Et la ferme?

—Nous allons tâcher de faire rentrer le plus d’argent possible et nous abandonnerons le reste. A vrai dire, Lucy, ce n’est pas la première fois que je songe à agir ainsi; je n’aime pas beaucoup à ce qu’on fasse joujou avec moi comme ce Prophète de malheur fait avec tous les bonshommes d’ici. Je suis, moi, un fils de la libre Amérique et tout cela me change trop. Ce n’est pas à mon âge qu’on apprend à faire des grimaces et si ce vieux vient encore rôder par ici, il pourra bien être reçu par une bonne charge de chevrotines.

—Mais on s’opposera à notre départ! objecta la jeune fille.

—Attendons l’arrivée de Jefferson et nous saurons bien nous en tirer. En attendant ne te tracasse pas, ma mignonne, et ne rougis pas trop tes yeux, ou sans cela c’est à moi qu’il s’en prendra. Il n’y a pas grand’chose à redouter, va, et nous ne courons aucun vrai danger.»

Malgré l’air rassuré qu’avait pris John Ferrier pour prononcer ces paroles réconfortantes, sa fille ne put s’empêcher de remarquer le soin inusité qu’il mit ce soir-là à verrouiller les portes et l’attention avec laquelle il nettoya d’abord, puis chargea ensuite le vieux fusil de munition, suspendu dans sa chambre.

CHAPITRE IV LA FUITE

Le matin qui suivit son entrevue avec le Prophète des Mormons, J. Ferrier se rendit à Salt Lake City et remit à l’ami qui devait partir pour les montagnes de Nevada la missive destinée à Jefferson Hope. Il racontait au jeune homme le danger terrible qui les menaçait et lui disait combien son retour serait nécessaire. Une fois cela fait, il se sentit délivré d’une partie de ses craintes et rentra chez lui le cœur plus léger.

En approchant de la ferme il fut très étonné de voir deux chevaux attachés de chaque côté de la grille, mais sa surprise augmenta encore en trouvant deux jeunes gens installés dans son salon. L’un, à la figure longue et pâle, se tenait renversé dans un fauteuil à bascule, les pieds appuyés sur le haut du poêle. L’autre, chez lequel un cou de taureau s’harmonisait parfaitement avec la grossièreté des traits, était campé devant la fenêtre, les deux mains dans les poches, et sifflait une chanson populaire. Tous deux saluèrent Ferrier d’un signe de tête et celui qui se prélassait dans le fauteuil entama la conversation en ces termes:

«Peut-être ne nous connaissez-vous pas? Mon compagnon est le fils de l’Ancien Drebber, et moi je suis Joseph Stangerson. Tous deux nous avons voyagé avec vous dans le désert lorsque le Seigneur a daigné étendre sa main sur vous et vous faire entrer dans le troupeau de ses brebis fidèles.

—De même qu’il fera rentrer toutes les nations au bercail à l’heure qu’il aura choisie, reprit l’autre d’une voix nasillarde. La meule ne broie que lentement, mais elle broie bien.»

John Ferrier s’inclina froidement. Il savait maintenant à quoi s’en tenir sur cette visite.

«Nous sommes venus, continua Stangerson, sur l’avis de nos pères vous demander la main de votre fille. Choisissez, elle et vous, entre nous deux; mais comme je n’ai que quatre femmes, tandis que frère Drebber ici présent en a sept, il me semble que c’est ma demande qui doit être le plus favorablement accueillie.

—Non, non, frère Stangerson, s’écria l’autre. Il ne s’agit pas de savoir combien de femmes nous avons, mais combien nous pouvons en entretenir. Mon père m’a abandonné ses moulins, et je suis le plus riche de nous deux.

—Mais mon avenir est plus brillant que le vôtre, repartit l’autre avec chaleur. Quand le Seigneur rappellera à lui mon père, j’aurai sa tannerie et sa fabrique de cuirs. De plus je suis votre aîné et j’occupe dans l’Église une situation plus élevée.

—Ce sera donc à la jeune fille à se prononcer, reprit le jeune Drebber, en se regardant avec complaisance dans la glace. Nous nous en rapporterons à sa décision.»

Pendant tout ce dialogue, John Ferrier, plein d’une rage contenue, était resté sur le seuil de la porte, se tenant à quatre pour ne pas casser son fouet de chasse sur le dos de ses deux visiteurs.

«Écoutez bien, dit-il enfin, en faisant un pas vers eux. Quand ma fille vous demandera elle-même de venir, je consentirai à vous recevoir, mais jusque-là, tournez-moi les talons et que je ne vous voie plus.»

Les deux jeunes Mormons sursautèrent stupéfaits. Pour eux cette rivalité qu’ils venaient d’exposer était le plus grand honneur qui pût être fait au père aussi bien qu’à la jeune fille, objet de leur recherche.

«Il y a deux manières de sortir d’ici, cria Ferrier, par la porte ou par la fenêtre. Choisissez.»

Cette figure bronzée était si terrible, ces mains osseuses si menaçantes, que les visiteurs jugèrent bon d’opérer une prompte retraite. Le vieux fermier les suivit jusqu’à la porte.

«Vous me ferez savoir, dès que vous serez d’accord, quel est celui de vous deux qui doit devenir mon gendre, leur dit-il d’un ton de moquerie.

—Il vous en cuira pour tout cela, hurla Stangerson, blanc de rage. Vous avez porté un défi au Prophète et au conseil des Quatre. Vous vous en repentirez jusqu’à la fin de vos jours.

—La main du Seigneur s’appesantira sur vous, reprit le jeune Drebber. Il se lèvera pour vous châtier.

—Alors je vais prendre les devants», s’écria Ferrier furieux et déjà il s’élançait pour saisir son fusil, lorsque Lucy accourut et l’arrêta en le prenant par le bras. Avant qu’il ait pu lui échapper, le galop des chevaux se fit entendre sur la route et lui apprit que les deux Mormons étaient désormais hors d’atteinte.

«Les cafards! les misérables! s’écria Ferrier, en essuyant la sueur qui coulait de son front. J’aimerais mieux te voir morte, mon enfant, que la femme de l’un d’eux.

—Et moi aussi, mon père, répondit-elle avec calme, mais Jefferson sera bientôt ici.

—Oui, je l’espère, et le plus tôt sera le mieux; car nous ne savons pas ce qu’ils sont capables d’inventer maintenant.»

Il était en effet grand temps qu’un homme de bon conseil pût venir apporter un secours efficace au vieux fermier et à sa fille adoptive. Depuis les débuts de la colonie, jamais personne ne s’était permis de méconnaître d’une façon aussi formelle l’autorité des Anciens. Si des fautes bien moindres avaient été châtiées par eux avec la dernière rigueur, qu’allaient-ils faire devant une pareille rébellion? Ni richesse, ni position acquise ne pouvait plaider en faveur du coupable. Bien d’autres possesseurs d’un renom ou d’une situation équivalente avaient disparu un beau jour et l’Église avait hérité de tous leurs biens. Malgré sa bravoure, les dangers vagues et mal définis que Ferrier sentait planer sur lui, le remplissaient de terreur. Il aurait bravé en face et sans sourciller un péril connu, mais l’incertitude l’affolait. Devant sa fille cependant, il dissimula ses craintes et affecta de n’attacher que peu d’importance à tout cela. Mais Lucy, avec la pénétration que lui donnait son affection filiale, comprit qu’il n’était guère rassuré.

Il pensait bien recevoir de Young, soit un message, soit des remontrances verbales; si son attente ne fut pas complètement déçue, jamais toutefois il n’aurait pu deviner de quelle manière allait se manifester l’intervention du Prophète. Le lendemain matin, en effet, quelle ne fut pas sa surprise en trouvant, à son réveil, un petit carré de papier épinglé sur la couverture de son lit juste au-dessus de sa poitrine. On y voyait écrit en grosses lettres:

«29 jours encore vous restent pour vous décider, mais ensuite....»

Un pareil avertissement était plus effrayant qu’aucune menace. Comment avait-il pu lui être signifié jusque dans sa chambre? C’était ce qui inquiétait Ferrier tout en l’intriguant cruellement; ses serviteurs en effet couchaient dans les dépendances, et toutes les portes, toutes les fenêtres de la maison avaient été solidement verrouillées. Il déchira soigneusement ce papier et n’en parla pas à sa fille, mais cet incident le glaça d’épouvante. Les vingt-neuf jours en question étaient évidemment le complément du mois accordé par Young. Quelle force, quel courage pouvaient prévaloir contre un ennemi si puissant qui se servait d’armes aussi mystérieuses? La main qui avait épinglé ce chiffon de papier aurait aussi bien pu le frapper en plein cœur sans qu’on ait jamais su à qui elle appartenait.

Le lendemain matin, il reçut un choc plus violent encore. Lucy et lui s’étaient mis à table pour déjeuner, lorsque tout à coup la jeune fille poussa un cri de surprise en montrant du doigt le plafond: au centre était inscrit au charbon le chiffre 28. Pour elle ce chiffre restait inintelligible et ne lui révélait rien. Mais cette nuit-là le vieux Ferrier ne se coucha pas et monta la garde, son fusil entre les jambes. Bien qu’il n’eût rien vu, rien entendu, le lendemain matin un énorme «27» se dessinait sur l’extérieur de la porte.

Chaque jour pareil fait se renouvela; chaque matin Ferrier put constater que ses invisibles ennemis continuaient à tenir les comptes, en marquant, d’une façon bien apparente, le nombre de jours qui restait encore pour compléter le mois de grâce qu’on lui avait octroyé. Tantôt le chiffre fatal apparaissait sur le mur, tantôt il était écrit par terre, parfois encore on trouvait de petites affiches collées sur la grille du jardin. Et, malgré toute sa vigilance, jamais Ferrier ne put découvrir d’où provenaient ces avertissements journaliers. A leur aspect, il sentait une terreur presque superstitieuse l’envahir. Il devenait tout à la fois inquiet et agité, et l’on voyait se refléter dans ses yeux l’expression douloureuse d’un cerf aux abois. Un seul espoir lui restait encore, l’arrivée du jeune chasseur de la Nevada.

Les vingt jours de grâce s’étaient changés en quinze, les quinze n’étaient plus que dix et cependant aucune nouvelle de l’absent n’était parvenue à la ferme. Chaque fois qu’un cavalier passait sur la route, chaque fois qu’un conducteur excitait son attelage, le vieux fermier se précipitait à la grille, espérant que ses vœux étaient enfin exaucés. A la fin, lorsqu’il vit le chiffre 5 remplacé par un 4, le 4 par un 3, il perdit courage et renonça à tout espoir de salut. Abandonné à lui-même et ignorant comme il l’était de la région montagneuse qui entourait la colonie, il se rendait compte de son impuissance. Les routes les plus fréquentées étaient strictement surveillées et si bien gardées que personne ne pouvait y passer sans un ordre signé du Conseil. De quelque manière qu’il envisageât la situation il lui semblait impossible d’éviter la catastrophe suspendue sur sa tête. Et cependant la résolution du vieillard ne chancela jamais; plutôt la mort que de consentir à ce qu’il regardait comme le déshonneur de sa fille.

Un soir, assis seul dans sa demeure, il réfléchissait encore à la terrible position dans laquelle il se trouvait et cherchait vainement un moyen d’en sortir. A l’aube du même jour, c’était le numéro 2 qui était apparu, inscrit sur le mur de la maison; le lendemain serait donc le dernier jour du délai qui lui avait été accordé. Qu’allait-il arriver alors? Toutes sortes de pensées vagues et effrayantes se heurtaient dans son cerveau. Que deviendrait sa fille quand il n’y serait plus? N’y avait-il aucun moyen de traverser les mailles du filet qu’il sentait se resserrer autour de lui? En constatant son impuissance, il laissa tomber sa tête sur la table et se mit à sangloter.

Mais soudain dans le silence un bruit se fit entendre. Qu’était-ce donc? A la porte un léger grattement, très distinct cependant, troublait le calme de la nuit. Ferrier se glissa dans l’antichambre pour écouter plus attentivement. Le bruit s’interrompit quelques instants, puis reprit de la même façon mystérieuse. Évidemment quelqu’un frappait doucement sur un des panneaux de la porte. Était-ce quelque assassin venu dans la nuit pour accomplir les ordres sanguinaires du tribunal secret, ou bien quelque agent signalant par le chiffre fatal l’aurore du dernier jour de grâce? Cette incertitude énervante fit passer un tel frisson dans les veines du vieillard que, préférant à ces angoisses une mort immédiate, il bondit en avant, tira le verrou et ouvrit brusquement la porte.

A l’extérieur tout était silencieux et tranquille. La nuit resplendissait sereine et les étoiles brillaient au firmament. La vue s’étendait jusqu’à la barrière qui limitait le jardin, mais ni dans l’enclos, ni sur la route, n’apparaissait aucun être humain. Avec un soupir de soulagement Ferrier examinait les environs, lorsque tout à coup ayant regardé à ses pieds, il fut stupéfait d’y voir un homme étendu tout de son long, la face contre terre. Cette vue lui produisit un tel effet qu’il fut obligé de s’appuyer contre le mur et de porter la main à sa gorge pour étouffer le cri qu’il allait pousser. Il s’imagina d’abord que quelque blessé ou quelque mourant s’était traîné jusque-là, lorsque soudain, il vit l’homme ramper sur le sol et glisser dans l’antichambre avec la rapidité silencieuse du serpent; puis une fois dans la maison, il sauta sur ses pieds, ferma la porte et exhiba aux yeux stupéfaits du fermier le visage fier et résolu de Jefferson Hope.

«Bonté divine, exhala John Ferrier, quelle peur vous m’avez faite! Mais pourquoi vous introduire ici de cette façon?

—Donnez-moi à manger, dit l’autre, d’une voix rauque. Je n’ai rien eu à me mettre sous la dent depuis quarante-huit heures.» Il se jeta sur la viande froide et le pain qui restaient encore du souper de son hôte et se mit à dévorer en conscience.... «Lucy va-t-elle toujours bien? demanda-t-il, après avoir assouvi sa première faim.

—Oui, répondit le père, elle ignore les dangers que nous courons.

—C’est bon. La maison est surveillée de tous les côtés; voilà pourquoi j’ai rampé jusqu’ici. Ils peuvent être aussi malins qu’ils voudront, ils ne le sont pas encore assez pour déjouer les ruses d’un chasseur d’antilopes.»

Depuis l’arrivée d’un tel allié, John Ferrier se sentait devenir un autre homme. Il saisit la main bronzée du jeune homme et la serra cordialement. «On peut être fier de vous, dit-il. Peu de gens auraient consenti à venir ainsi partager nos dangers et nos peines.

—Vous dites vrai, père, répondit le jeune chasseur. Je vous estime bien, mais si vous étiez seul dans l’embarras, je crois que j’y regarderais à deux fois avant de me fourrer dans un pareil guêpier. C’est pour Lucy que je suis ici et avant qu’il lui arrive malheur, il faudra qu’il y ait un Hope de moins dans l’Utah.

—Qu’allons-nous faire?

—Demain est le dernier jour qu’ils vous ont laissé et si nous n’agissons pas ce soir, tout est perdu. J’ai une mule et deux chevaux qui nous attendent dans le ravin de l’Aigle. Combien d’argent avez-vous?

—Deux mille dollars en or et cinq mille en billets.

—C’est suffisant. J’en ai autant de mon côté. Il faut que nous atteignions Carson-City par les montagnes; mais vous feriez bien de réveiller Lucy. Nous avons de la chance que les domestiques ne couchent pas dans la maison.»

Pendant que Ferrier allait prévenir sa fille du voyage qu’ils étaient sur le point d’entreprendre, Jefferson Hope fit un petit paquet de tout ce qu’il put trouver en fait de provisions de bouche et remplit d’eau une jarre de grès, sachant par expérience combien, dans la montagne, les puits étaient rares et distants les uns des autres. A peine ses préparatifs étaient-ils terminés, que le fermier et sa fille revinrent tout prêts à se mettre en route. Quelque tendre que fût la rencontre entre les deux amoureux ils abrégèrent leurs épanchements; car les minutes étaient précieuses et il leur restait beaucoup à faire.

«Il faut partir sur l’heure», dit Jefferson Hope, sur un ton bas mais résolu comme quelqu’un qui, tout en se rendant bien compte du danger, a d’avance cuirassé son cœur. «Devant et derrière, les approches sont gardées mais avec des précautions nous pourrons nous échapper par une fenêtre de côté et prendre ensuite à travers champs. Une fois sur la route nous ne sommes qu’à deux milles du ravin où attendent les chevaux et au lever du soleil nous pourrons avoir fait la moitié du chemin dans les montagnes.

—Et si on nous arrête?» demanda Ferrier.

Hope toucha la crosse du revolver qu’il portait à sa ceinture. «S’ils sont trop nombreux, nous en descendrons toujours bien deux ou trois avant d’y passer nous-mêmes», dit-il, avec un sourire sinistre.

Toutes les lumières de la maison avaient été éteintes et à travers la fenêtre ainsi assombrie, Ferrier regarda ces terres qui avaient été les siennes et qu’il allait abandonner pour toujours. Pourtant son sacrifice était fait depuis longtemps et la pensée de l’honneur et de l’avenir de sa fille l’empêchait de sentir trop douloureusement sa ruine. Tout paraissait si calme, si heureux, depuis les arbres frémissant dans l’ombre, jusqu’aux immenses plaines labourées dont pas un bruit ne s’élevait, qu’on ne pouvait croire un tel paysage hanté par l’esprit du meurtre. Et cependant, la pâleur du jeune chasseur, l’expression sérieuse répandue sur ses traits, témoignaient bien qu’il en avait vu assez aux abords de la maison pour savoir à quoi s’en tenir.

Ferrier avait pris le sac plein d’or et les billets de banque; Jefferson Hope s’était chargé des menues provisions ainsi que de l’eau, et Lucy portait un petit paquet contenant ce qu’elle possédait de plus précieux. Ouvrant la fenêtre aussi doucement que possible, ils attendirent le passage d’un nuage épais qui vînt obscurcir la nuit, puis l’un derrière l’autre ils se mirent à traverser le jardin; rampant, trébuchant, retenant avec soin leur respiration, ils parvinrent à gagner l’abri de la haie, qu’ils voulaient longer jusqu’à la brèche donnant dans les champs. Ils allaient l’atteindre lorsque le jeune homme saisissant tout à coup ses deux compagnons les repoussa violemment dans l’ombre où ils se tinrent tous les trois silencieux et tremblants.

Élevé dans la prairie, Jefferson Hope devait à l’existence nomade qu’il avait toujours menée une ouïe extraordinairement développée; ce fut heureux pour les trois fugitifs; car à peine s’étaient-ils tapis contre la haie qu’ils entendirent tout près d’eux le hululement mélancolique d’un hibou de montagnes, auquel répondit aussitôt et à une petite distance un cri semblable. En même temps une silhouette vague, indécise se profila dans la brèche même et répéta ce plaintif signal jusqu’à ce qu’un second individu apparût dans l’obscurité.

«Demain soir à minuit, dit le premier qui semblait être le chef; quand le hibou fera entendre trois fois son appel.

—C’est bien, répondit l’autre. Faut-il prévenir frère Drebber?

—Prévenez-le, lui et les autres,... de neuf à sept.

—De sept à cinq», répéta le second personnage, et les deux silhouettes s’éloignèrent, chacune dans une direction différente. Les dernières paroles échangées étaient évidemment un mot de passe. Dès que le bruit des pas se fut évanoui dans le lointain, Jefferson Hope se leva d’un bond et aida ses compagnons à franchir la brèche, puis les guidant à travers champs il les fit marcher aussi vite que possible soutenant la jeune fille, ou la portant presque, lorsque les forces semblaient lui manquer.

«Dépêchons, dépêchons, murmurait-il de temps à autre. Nous sommes à hauteur des vedettes et tout dépend de notre célérité. Dépêchons.»

Dès qu’ils eurent atteint la grande route, ils avancèrent plus rapidement, ils eurent la chance de ne rencontrer qu’une seule personne, mais ils purent se glisser dans un champ avant d’être reconnus. Près de la ville, le chasseur obliqua et s’engagea dans un sentier étroit et malaisé qui menait dans les montagnes. Deux arêtes sombres et dentelées se profilaient dans l’obscurité; entre les deux s’étendait le défilé de l’Aigle où les chevaux attendaient. Avec un instinct qui n’était jamais mis en défaut, Jefferson Hope choisissait son chemin au milieu des blocs de rocher, ou dans le lit du torrent desséché, jusqu’à ce que son compagnon et lui eussent enfin atteint l’endroit retiré où, cachés par d’énormes pierres, les fidèles animaux avaient été attachés. La jeune fille fut placée sur la mule, le vieux Ferrier, toujours muni de son sac d’argent, enfourcha un des chevaux, tandis que Jefferson Hope prenait l’autre. Puis ils s’engagèrent tous les trois dans un étroit sentier qui longeait d’effrayants précipices.

Le spectacle était propre à glacer de terreur quiconque n’a pas l’habitude de l’aspect sauvage que la nature sait revêtir parfois. D’un côté s’élevait à plus de mille mètres un énorme rocher tout noir, tout morne, qui semblait menacer les alentours; de longues rayures de basalte striaient sa surface rugueuse et lui donnaient ainsi l’aspect d’un monstre aux côtes proéminentes; de l’autre côté un affreux chaos de rochers et de débris de toutes sortes obstruait une partie du défilé. Au milieu était tracée la piste, mais si étroite, si mauvaise, que non seulement on ne pouvait y passer qu’en file indienne, mais qu’encore des cavaliers expérimentés étaient seuls capables de s’y aventurer. Cependant, en dépit des dangers et des obstacles, les fugitifs se sentaient le cœur plus léger, puisque chaque pas augmentait la distance qui les séparait du pouvoir terrible et despotique devant lequel ils fuyaient. Mais ils étaient toujours sous la juridiction des Saints et ils ne tardèrent pas à en avoir la preuve. Ils venaient d’atteindre la partie la plus sauvage et la plus désolée du défilé lorsque Lucy poussa un cri d’effroi, en montrant du doigt le sommet de la montagne. Sur un rocher qui dominait le chemin se détachait nettement la silhouette d’une sentinelle avancée. Celle-ci les aperçut au même instant et un «Qui vive?» tout militaire fit résonner les échos silencieux du ravin.

«Voyageurs allant à Nevada», répondit Jefferson Hope en mettant la main sur la carabine qui pendait à sa selle.

L’homme arma son fusil et les examina comme si cette réponse n’était pas suffisante.

«Avec quelle autorisation? demanda-t-il.

—Avec celle des Quatre Saints», répondit Ferrier.

Son expérience des Mormons lui avait appris que c’était la plus haute autorité qu’il pût invoquer.

«Neuf à sept, cria la sentinelle.

—Sept à cinq, riposta aussitôt Jefferson Hope, se rappelant le mot de passe qu’il avait entendu dans le jardin.

—Passez et que le Seigneur soit avec vous», dit la voix d’en haut.

Plus loin le chemin devenait meilleur et les fugitifs purent mettre leurs chevaux au trot. En jetant un regard en arrière, ils aperçurent la sentinelle perdue appuyée sur son fusil; cette silhouette leur indiquait la frontière du peuple des Elus et devant eux ils crurent voir enfin briller l’aurore de la liberté.

CHAPITRE V LES ANGES DE LA VENGEANCE

Toute la nuit ils poursuivirent leur route en suivant, au milieu de gorges abruptes, des sentiers presque impraticables, semés partout d’énormes quartiers de roches; aussi s’égarèrent-ils plus d’une fois; mais Hope connaissait si bien cette région montagneuse qu’il finissait toujours par retrouver son chemin.

Au point du jour, un spectacle grandiose et sauvage s’offrit à leurs yeux. De tous côtés les pics couverts de neige se dressaient les uns à côté des autres, comme si chacun d’eux cherchait à dominer son voisin pour plonger plus avant dans les horizons lointains. La piste côtoyait d’immenses rochers à pic au sommet desquels les mélèzes et les pins semblaient suspendus sur les têtes des voyageurs et prêts, au moindre coup de vent, à venir s’abattre sur leur tête. Cette crainte n’était pas d’ailleurs tout à fait chimérique, car la vallée sauvage était à chaque instant barrée par des arbres ou des quartiers de rocs qui s’étaient détachés un jour de la montagne. Au moment même de leur passage, un grand rocher vint à rouler du haut en bas avec un grondement sourd et terrible qui, réveillant les échos des gorges silencieuses, détermina les chevaux à prendre le galop, malgré leur extrême fatigue. A mesure que le soleil montait lentement sur l’horizon, les capuchons, dont semblaient recouvertes les montagnes les plus élevées, s’éclairaient l’un après l’autre,—telles les lampes qu’on allume pour une fête mondaine,—jusqu’à ce qu’ils se fussent revêtus d’une couleur vermeille et brillante. La magnificence de ce spectacle réconforta les trois fugitifs et leur donna une nouvelle énergie. Bientôt ils firent halte au bord d’un torrent, dont les eaux rapides s’échappaient d’un étroit ravin, et, pendant que les chevaux se désaltéraient, ils déjeunèrent rapidement. Lucy et son père se seraient bien reposés plus longuement, mais Jefferson Hope s’y opposa énergiquement.

«Ils doivent être sur nos traces à l’heure qu’il est, dit-il; tout dépend donc de la rapidité de notre course. Une fois sains et saufs à Carson, nous serons libres de nous reposer toute notre vie.»

Pendant la journée entière, ils cheminèrent à travers les défilés et vers le soir ils calculèrent que trente milles au moins les séparaient de leurs persécuteurs. A la tombée de la nuit ils choisirent une anfractuosité de rocher à l’abri du vent, et là, serrés les uns contre les autres pour mieux se garantir du froid, ils purent s’accorder quelques heures de sommeil. Mais avant le lever du jour ils étaient de nouveau en route. Rien jusque-là n’indiquait qu’ils fussent poursuivis et Jefferson Hope se prenait à espérer qu’ils avaient échappé enfin à leurs terribles ennemis. Il ne savait pas encore jusqu’où pouvait s’étendre la griffe impitoyable de cette association toute-puissante qui devait pourtant les étreindre et les broyer avant peu.

Vers le milieu du second jour leurs provisions commencèrent à s’épuiser; mais un chasseur qui avait eu si souvent à ne compter que sur son fusil pour le nourrir et qui savait qu’on pouvait trouver du gibier dans ces montagnes, ne devait pas s’inquiéter pour si peu. Aussi Hope commença-t-il par choisir un endroit abrité; après avoir fait une provision de bois mort, il construisit un bûcher sérieux dont la flamme réconfortante permit à ses compagnons de se réchauffer suffisamment. Ils se trouvaient en effet à une altitude de plus de cinq mille pieds et l’air commençait à mordre cruellement. Puis, les chevaux une fois entravés, et après avoir dit adieu à Lucy, il jeta son fusil sur son épaule et se mit en chasse, comptant sur son étoile pour lui faire rencontrer du gibier. A une certaine distance il aperçut encore en se retournant le vieillard et la jeune fille accroupis devant le feu, tandis qu’un peu plus loin il distinguait les trois chevaux immobiles. Il poursuivit alors son chemin et au détour d’un rocher il les perdit de vue.

Pendant deux milles environ, les ravins se succédèrent sans qu’il eût rien rencontré. Cependant les marques empreintes sur l’écorce des arbres, aussi bien que les traces qu’il relevait à terre, prouvaient que cette région devait renfermer des ours en grand nombre. Enfin après avoir marché deux ou trois heures sans résultat, il allait se décider à revenir sur ses pas en désespoir de cause, lorsqu’en levant les yeux il aperçut un spectacle qui le fit tressaillir d’aise.

Sur la saillie d’un énorme rocher, à trois ou quatre cents pieds au-dessus de sa tête, se dessinait la silhouette d’un animal assez semblable à un mouton, mais orné d’une paire de cornes gigantesques. Ce mouflon, car c’en était un, était sans aucun doute la sentinelle avancée d’un troupeau invisible; comme par bonheur il regardait dans une direction opposée à celle où se trouvait notre chasseur, il ne l’avait pas éventé. Jefferson Hope se coucha à plat ventre et appuyant la crosse de sa carabine dans le creux d’une pierre il visa longuement avant de presser la détente. Au coup de fusil l’animal fit un bond désespéré, chancela un instant sur le rebord du précipice, puis vint s’écraser lourdement au fond de la vallée.

C’était un gibier trop gros pour pouvoir l’emporter tout entier; aussi le jeune homme se contenta-t-il d’en couper un cuissot et de détacher le filet. Jetant son butin sur son épaule il se hâta de revenir sur ses pas, car le jour commençait à tomber. Mais il s’aperçut bientôt qu’il allait avoir d’autres difficultés à surmonter. Son ardeur, en effet, l’avait emporté bien au delà de la contrée qui lui était familière et il lui était presque impossible de reconnaître le chemin qu’il avait suivi. La vallée dans laquelle il se trouvait était coupée et enchevêtrée par plusieurs gorges qui se ressemblaient toutes tellement, qu’on ne pouvait les distinguer les unes des autres. Il en suivit une pendant plus d’un mille, mais elle l’amena à un torrent qui s’échappait de la montagne et qu’il était certain de n’avoir pas rencontré en venant; reconnaissant son erreur il suivit alors un autre ravin; le résultat fut le même. La nuit tombait rapidement et l’obscurité était presque complète lorsqu’il se retrouva dans un défilé qu’il reconnut enfin. Mais alors même il était difficile de suivre le bon chemin sans commettre d’erreur, car la lune n’était pas levée et les grandes falaises qui se dressaient de chaque côté rendaient les ténèbres plus épaisses encore. Pliant sous le poids de son fardeau, exténué de fatigue, il ne pouvait faire un pas sans trébucher; cependant la joie de revoir Lucy et la pensée qu’il rapportait des provisions suffisantes pour assurer la fin de leur voyage le soutenaient et lui donnaient des forces surhumaines.

Il atteignit enfin l’entrée du défilé d’où il était parti et qu’il reconnut aux hautes falaises que, malgré l’obscurité, on voyait se détacher sur le ciel. Songeant alors à l’anxiété avec laquelle ses compagnons devaient l’attendre—car son absence avait duré près de cinq heures,—il mit sa main sur sa bouche et lança un joyeux hallo pour signaler son arrivée. Il s’arrêta un instant espérant entendre un autre cri lui répondre. Mais rien, sinon son propre appel répercuté cent fois sur un ton lugubre par les échos de ces gorges sauvages, tout surpris d’être ainsi réveillés. De nouveau et plus haut encore il se mit à appeler, mais cette fois encore personne ne répondit, rien ne vint lui révéler la présence des êtres aimés qu’il venait de quitter. Une terreur vague, une terreur sans nom s’empara de lui et il s’élança dans une course folle laissant même, dans son trouble tomber le précieux butin qu’il rapportait.

Lorsqu’il eut tourné l’angle du rocher il se trouva soudain devant les restes du brasier. Le feu achevait de se consumer et il était facile de voir qu’il n’avait pas été entretenu depuis son départ. Un silence de mort régnait sur cette scène. Ses craintes se changèrent alors en certitude, il bondit en avant; mais il ne vit rien, rien en dehors des cendres encore brûlantes. Le père, la fille, les animaux eux-mêmes, tout avait disparu. Cela n’était que trop clair; une catastrophe soudaine, terrible, s’était abattue sur ses compagnons pendant son absence et les avait engloutis sans laisser d’eux aucune trace.

Anéanti par ce coup effroyable, Jefferson Hope sentit la tête lui tourner et dut s’appuyer sur son fusil pour ne pas tomber. Mais il était avant tout un homme d’action, et il surmonta rapidement cette faiblesse passagère. Saisissant dans le brasier un brandon enflammé, il souffla dessus pour en raviver la flamme et se mit à examiner minutieusement le lieu du campement. Le sol portait de nombreuses empreintes de pieds de chevaux; c’était donc une troupe d’hommes montés qui auraient surpris les fugitifs et qui, d’après la direction des pas, avaient dû retourner ensuite à Salt Lake City. Avaient-ils emmené ses deux compagnons? Jefferson Hope commençait à le croire, lorsque soudain en continuant à promener ses regards de tous côtés, il se prit à frissonner de la tête aux pieds; près du camp, il venait d’apercevoir un renflement de terre rougeâtre qui certainement n’existait pas quelques heures auparavant. Il n’y avait pas à s’y tromper, ce ne pouvait être qu’une tombe fraîchement creusée. En s’en approchant, le jeune chasseur distingua un morceau de papier placé dans la fente d’un bout de bois fiché en terre et sur ce papier cette inscription laconique mais trop significative, hélas!

John Ferrier

De son vivant citoyen de Salt Lake City Décédé le 4 août 1860.

Le robuste vieillard qu’il avait quitté si peu d’heures auparavant n’était donc plus et il ne restait de lui que cette brève épitaphe! Blême d’effroi, Hope regarda de tous côtés, tremblant d’apercevoir une seconde tombe, mais aucun indice ne vint confirmer ses craintes. Lucy avait dû être ramenée par ses terribles persécuteurs pour accomplir la destinée à laquelle ils l’avaient vouée, pour être enfermée dans le harem du fils d’un des Anciens! Devant la certitude de son malheur, devant sa propre impuissance, le jeune homme se prit à regretter amèrement de ne pas partager la dernière demeure du vieux fermier, la demeure où l’on trouve enfin le repos suprême.

Bientôt cependant son énergie naturelle lui fit secouer l’abattement où l’avait plongé d’abord son désespoir. Si tout était perdu, il pouvait au moins consacrer sa vie à la vengeance. A une patience incroyable, à une persévérance sans égale, Jefferson Hope était capable de joindre une puissance de haine et de ressentiment que n’auraient pas désavouée les Indiens au milieu desquels il avait vécu si longtemps. Assis près du foyer abandonné, il se dit qu’une seule chose pourrait adoucir sa douleur: la joie d’infliger de ses propres mains un châtiment complet, un châtiment terrible, à ses cruels ennemis. Il se fit donc à lui-même le serment de n’avoir plus que ce seul but dans la vie et d’y consacrer toute sa volonté, toute son énergie. La figure pâle, les traits contractés, il retourna chercher le cuissot de mouflon à l’endroit où il l’avait laissé tomber et, ayant ravivé les restes du feu, il le fit cuire de façon à assurer sa nourriture pour quelques jours. Puis il l’enveloppa soigneusement et, insoucieux de son immense fatigue, il se mit en marche à travers les montagnes pour suivre les traces de ceux qui s’intitulaient eux-mêmes les Anges de la Vengeance.

Cinq jours durant, il chemina harassé, les pieds en sang, à travers les défilés qu’il avait déjà traversés à cheval. Le soir il se laissait tomber dans une anfractuosité de rocher et dormait quelques heures, mais le lever du soleil le retrouvait toujours en marche.

Enfin le sixième jour, il atteignit le col de l’Aigle, ce col qui avait été le point de départ de leur fatal exode et de là il put apercevoir la demeure des saints. Brisé par la fatigue, obligé de s’appuyer sur sa carabine, il brandit son poing décharné dans l’espace et menaça la grande ville qui s’étendait silencieuse à ses pieds. En regardant plus attentivement de ce côté il distingua des drapeaux déployés dans les rues et de nombreux signes de réjouissances. Il était à se demander ce que cela signifiait lorsqu’il entendit le pas d’un cheval et vit un cavalier qui s’avançait vers lui. Bientôt il reconnut un Mormon du nom de Cowper auquel il avait, à plusieurs reprises rendu quelques services; aussi l’aborda-t-il sans hésiter pour tâcher de se renseigner sur le sort de l’infortunée Lucy Ferrier.

«Ne me reconnaissez-vous pas, dit-il? Je suis Jefferson Hope.»

Le Mormon le regarda stupéfait. Il était difficile en effet de retrouver dans ce misérable tout déguenillé, dans ce vagabond à la figure hâve et farouche, aux yeux égarés, le jeune et élégant chasseur d’autrefois. Mais lorsqu’il l’eut à la fin reconnu, la surprise du Mormon se changea en consternation.

«Vous êtes fou de vous aventurer jusqu’ici! s’écria-t-il. Le seul fait d’être vu causant avec vous peut me coûter la vie; ne savez-vous pas que les Quatre Saints ont prononcé contre vous la fatale sentence pour avoir assisté les Ferrier dans leur fuite?

—Je ne crains ni eux ni leur sentence, répondit froidement Hope. Vous êtes sûrement au courant de ce qui s’est passé, Cowper; aussi par tout ce que vous avez de plus sacré au monde, je vous conjure de répondre à quelques-unes de mes questions. N’avons-nous pas toujours été bons amis? Pour l’amour du ciel, ne me refusez pas ce que je vous demande.

—Que désirez-vous savoir? demanda le Mormon avec embarras. Dites-le vite, car ici les rochers ont des oreilles et les arbres des yeux.

—Qu’est devenue Lucy Ferrier?

—Elle a épousé hier le jeune Drebber.... Mais, allons, du courage, mon ami, du courage, vous allez vous trouver mal!

—Et qu’importe!» dit Hope faiblement.

Il était devenu en effet d’une pâleur effrayante et s’était laissé tomber au pied du rocher contre lequel il s’appuyait jusque-là.

«Elle est mariée, dites-vous?

—Mariée depuis hier, voilà pourquoi vous voyez ces drapeaux sur l’hôtel de ville. Il y a bien eu discussion entre le jeune Drebber et le fils de Stangerson pour savoir qui l’épouserait. Ils avaient fait partie tous les deux de la troupe qui vous avait poursuivis, et comme Stangerson avait tué le père il pensait que ses droits devaient primer ceux de son compagnon; mais lorsque l’affaire fut portée devant le grand Conseil, la majorité se prononça en faveur de Drebber et alors le Prophète lui accorda la jeune fille. Seulement je crois bien qu’avant peu elle ne sera plus à personne; car hier j’ai vu distinctement la mort peinte sur sa figure. Elle ressemble plus à un fantôme qu’à un être humain. Et maintenant allez-vous repartir?

—Oui, oui, je pars», dit Jefferson Hope qui s’était levé.

Sa figure semblait être devenue de marbre tant l’expression en était dure et immobile; les yeux seuls brillaient d’une lueur sinistre.

«Où allez-vous? demanda le Mormon.

—Qu’importe!» répondit le chasseur; et jetant sa carabine sur son épaule, il redescendit la pente du ravin, puis se perdit au milieu des montagnes, dans les gorges profondes où seules les bêtes féroces établissent leurs repaires; à cette heure, il était devenu plus dangereux et plus cruel que tous les fauves au milieu desquels il allait vivre!

La prédiction du Mormon ne se réalisa que trop bien. Accablée, soit par l’effroyable mort de son père, soit par le mariage odieux auquel on l’avait contrainte, l’infortunée Lucy ne releva plus la tête. Elle languit encore un mois, puis mourut. La brute qu’elle avait pour mari, et qui l’avait épousée surtout à cause des biens que possédait John Ferrier, ne manifesta pas le moindre chagrin de cette mort; mais les autres femmes de Drebber la pleurèrent sincèrement et, selon la coutume des Mormons, elles voulurent la veiller pendant la nuit qui précéda les funérailles. Elles se trouvaient toutes réunies autour de sa bière quand, aux premières lueurs du jour, elles virent, à leur inexprimable terreur, la porte s’ouvrir brusquement et un homme, à l’air féroce, tout hâve et déguenillé, se précipiter dans la chambre.

Sans un regard, sans un mot pour les femmes effondrées devant lui, il s’avança vers le corps blanc et immobile d’où venait de s’envoler l’âme si pure de Lucy Ferrier. Se penchant sur elle, il baisa avec respect son front glacé, puis saisissant sa main il en arracha l’anneau de mariage: «Du moins elle ne portera pas cela dans la tombe», cria-t-il d’un ton de défi. Et avant que l’alarme ait pu être donnée, il avait déjà dégringolé l’escalier et avait disparu. Tout cela s’était passé si vite, d’une façon si étrange que les témoins de cette scène auraient eu de la peine à croire eux-mêmes à sa réalité, s’ils n’en avaient eu une preuve indéniable: l’anneau de mariage de Lucy avait bien été enlevé de son doigt.

Pendant plusieurs mois, Jefferson Hope erra dans les montagnes, menant une véritable vie de sauvage et berçant dans son cœur le désir immodéré de vengeance qui le possédait tout entier. Bientôt des récits étranges commencèrent à circuler dans la ville; on parlait d’une espèce de fantôme qu’on voyait, tantôt ramper près des faubourgs, tantôt errer comme une apparition dans les gorges solitaires et les ravins abrupts. Un jour Stangerson entendit siffler à ses oreilles une balle qui, traversant la fenêtre, vint s’aplatir contre la muraille à quelques pouces de lui. Une autre fois, comme Drebber passait au pied d’une falaise, un quartier de roc se détacha du sommet et l’aurait entraîné dans le précipice en le vouant à une mort effroyable s’il n’avait eu la présence d’esprit de se jeter à plat ventre.

Les deux jeunes Mormons ne tardèrent pas à découvrir quel était l’auteur de ces attentats; ils firent plusieurs expéditions dans les montagnes dans l’espoir de capturer ou de tuer leur ennemi, mais toujours en vain. Alors ils se résignèrent à ne jamais sortir seuls, ni après la chute du jour, et à faire monter la garde autour de leurs demeures. Au bout d’un certain temps ils se relâchèrent un peu de leurs précautions; car personne n’avait plus vu leur adversaire, on n’en avait plus entendu parler et ils pouvaient espérer que le temps avait enfin calmé sa soif de vengeance.

Il n’en était rien cependant; le ressentiment de Hope n’avait fait que s’accroître; sa nature inflexible et farouche était possédée tout entière par le désir de la vengeance et il n’y avait plus dans son cœur place pour aucun autre sentiment. Mais il était doué d’un sens éminemment pratique. Il s’aperçut bientôt que sa constitution de fer, quelque solide qu’elle fût, ne pourrait résister longtemps à la tension constante à laquelle il l’astreignait. Cette vie de périls et de privations l’affaiblissait trop rapidement. S’il mourait comme un chien dans les montagnes, que deviendrait alors sa vengeance? Et cependant telle était la fin qui l’attendait s’il persistait à mener la même existence. C’était trop bien faire le jeu de ses ennemis; il le comprit et alors, le cœur déchiré, il reprit le chemin des mines de Nevada pour y refaire sa santé et aussi pour y amasser l’argent qui lui permettrait de poursuivre enfin son but par tous les moyens.

Son intention avait d’abord été de ne pas rester plus d’une année absent, mais par suite d’une série de circonstances imprévues il ne put quitter la mine qu’au bout de cinq ans environ. Et cependant après ce long temps écoulé, le ressentiment de tout ce qu’il avait souffert et sa soif de vengeance étaient aussi vifs, aussi ardents, qu’au moment même où dans une nuit inoubliable il s’était agenouillé sur la tombe de John Ferrier. Il revêtit un déguisement, prit un faux nom et retourna à Salt Lake City se souciant peu de risquer sa vie, pourvu qu’il arrivât enfin à se faire justice. Mais là de mauvaises nouvelles l’attendaient. Quelques mois auparavant un schisme avait divisé les Élus. Plusieurs parmi les plus jeunes membres de l’Église s’étaient révoltés contre l’autorité des Anciens et il en était résulté une scission à la suite de laquelle les mécontents avaient quitté l’Utah pour redevenir Gentils. Parmi ces derniers on comptait Drebber et Stangerson, mais personne ne savait de quel côté ils s’étaient dirigés. La rumeur publique disait seulement que Drebber avait pu réaliser une grande partie de ses biens et qu’il était parti à la tête d’une réelle fortune, tandis que son compagnon Stangerson était presque ruiné. Aucun indice, d’ailleurs, ne faisait présager qu’on pourrait un jour retrouver leurs traces.

En présence de pareilles difficultés et malgré le ressentiment le plus violent, plus d’un aurait abandonné toute pensée de vengeance; mais Jefferson Hope n’eut pas un instant de défaillance. Avec le petit pécule qu’il possédait, cherchant de plus à travailler partout où il passait, il voyagea de ville en ville à travers les États-Unis toujours à la recherche de ses ennemis. Les années succédaient aux années, les cheveux gris aux cheveux noirs, mais il suivait toujours sa voie, comme un bon chien de chasse âpre à la curée, sa volonté tendue vers le but auquel il avait consacré sa vie. Une telle persévérance fut enfin récompensée. Un jour il aperçut simplement une tête se profiler un instant derrière une fenêtre, et cette apparition d’une seconde lui suffit; il savait désormais que c’était à Cleveland dans l’Ohio que s’étaient retirés ceux qu’il poursuivait. Lorsqu’il rentra dans son misérable taudis, son plan de vengeance était déjà tout fait. Mais le malheur voulut que Drebber en regardant par la fenêtre avait de son côté reconnu ce vagabond et dans ses yeux il avait eu le temps de voir luire une pensée de meurtre. Aussi accompagné de Stangerson, qui était devenu son secrétaire particulier, il se précipita chez un des juges de la ville pour lui expliquer qu’un ancien rival les poursuivait de sa haine et que sa présence à Cleveland leur faisait courir les plus grands dangers. Le même soir, Jefferson Hope fut arrêté et, n’ayant trouvé personne pour lui servir de répondant, il demeura en prison pendant plusieurs semaines. Lorsqu’il fut enfin relâché, la maison de Drebber était vide; son secrétaire et lui venaient de partir pour l’Europe.

Une fois de plus les projets de vengeance de Hope se trouvaient déjoués; mais sa haine était trop forte pour lui permettre d’abandonner sa poursuite. Comme cependant l’argent lui faisait défaut, il fut pendant quelque temps obligé de se remettre au travail, économisant sou par sou en vue de prochains voyages. A la fin, ayant amassé assez pour aller jusqu’en Europe, il se décida à partir. Bientôt il retrouva la piste de ses ennemis; de ville en ville il les traqua, travaillant partout pour gagner sa vie, mais sans jamais pouvoir les atteindre. Lorsqu’il parvint à Saint-Pétersbourg ils venaient de repartir pour Paris et quand à son tour il y arriva, ils étaient déjà en route pour Copenhague. Ce fut encore quelques jours trop tard qu’il débarqua dans la capitale du Danemark, car ils avaient fait voile pour Londres. Mais là enfin il réussit à sonner l’hallali. Pour avoir l’historique des derniers événements nous ne pouvons faire mieux que de transcrire le récit du vieux chasseur lui-même, tel que le docteur Watson l’a reproduit dans ses notes auxquelles nous avons déjà tant d’obligations.

CHAPITRE VI CONTINUATION DES SOUVENIRS DE JOHN H. WATSON EX-MÉDECIN-MAJOR

La résistance désespérée de notre prisonnier ne dénotait pas cependant chez lui des dispositions particulièrement agressives à notre endroit, car dès qu’il se vit réduit à l’impuissance il nous regarda en souriant de la manière la plus aimable et exprima sincèrement l’espoir de n’avoir blessé aucun de nous, dans la lutte qu’il venait de soutenir. «Je pense bien que vous allez m’emmener au poste de police, dit-il à Sherlock Holmes. Mon fiacre est à la porte et si vous voulez bien me délier un peu les jambes, je marcherai jusque-là; car pour me porter, je suis maintenant un peu plus lourd que dans ma jeunesse.»

Notes in this chapter

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