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Un crime étrange

PREMIÈRE PARTIE Rédigée d’après les souvenirs personnels de John Watson EX-MÉDECIN-MAJOR DANS L’ARMÉE ANGLAISE (continued 2)

Reading edition

—13, Duncan Street, Houndsditch, bien loin d’ici, comme vous voyez.

—Il ne me semble pas que Brixton Road se trouve sur le chemin du cirque à Houndsditch?» observa Sherlock Holmes sèchement.

La vieille femme se retourna et, sous ses paupières rougies, lui jeta un regard perçant.

«Le monsieur m’a demandé MON adresse! dit-elle. Sally, elle, demeure au no 3, Mayfield Place, Peckham.

—Votre nom? dis-je.

—Mon nom est Sawyer; celui de Sally, Dennis. Elle est la femme de Tom Dennis, un beau garçon, bien tourné; tant qu’il est en mer il n’a pas son pareil et il n’y a pas de maître d’hôtel qui soit plus apprécié que lui dans la Compagnie, mais à terre, entre les femmes et les marchands de vin....

—Voici votre bague, mistress Sawyer, lui dis-je en l’interrompant sur un signe de mon compagnon; elle appartient bien évidemment à votre fille, et je suis heureux de pouvoir la restituer à son légitime propriétaire.»

La vieille mégère la mit dans sa poche en marmottant entre ses dents un tas de bénédictions et de protestations de reconnaissance. Puis nous l’entendîmes descendre l’escalier de son pas mal assuré. A peine avait-elle franchi la porte, que Sherlock Holmes se levant, comme mû par un ressort, se précipita dans sa chambre. Il revint au bout de quelques secondes à peine, enveloppé dans un ulster, avec une cravate qui lui cachait la moitié du visage. «Je vais la suivre, dit-il rapidement. Elle doit être un complice et elle me mènera à notre homme. Attendez-moi.»

La porte de l’antichambre s’était à peine refermée sur notre visiteuse, que Holmes était déjà dans l’escalier. Par la fenêtre, je pus voir la vieille se traînant péniblement sur le trottoir opposé, tandis que son fileur la suivait à quelques pas. «Ou toute sa théorie est fausse, pensai-je en moi-même, ou il va arriver ainsi au cœur même du mystère.» Il n’avait pas besoin de me demander de l’attendre car je sentais bien qu’il me serait impossible de dormir tant que je ne connaîtrais pas le résultat de cette aventure.

Il était tout près de neuf heures lorsque Holmes partit. Comme je n’avais pas idée du temps qu’il pouvait rester absent, je m’établis confortablement et me mis à fumer une pipe, tout en feuilletant les Scènes de la vie de Bohème d’Henri Murger.—Dix heures sonnèrent, et j’entendis les pas de la servante qui allait se coucher; onze, et le pas plus lourd de la propriétaire qui allait en faire autant. Enfin, il était environ minuit lorsque j’entendis le grincement de la clef de Holmes dans la serrure. Dès son entrée, je vis sur sa figure qu’il n’avait pas réussi: il semblait tout à la fois amusé et désappointé; quand, la gaieté prenant définitivement le dessus, il éclata de rire et s’écria en tombant dans un fauteuil:

«Pour rien au monde je ne voudrais que ces messieurs de Scotland Yard aient vu ce qui s’est passé. Je me suis tellement moqué d’eux qu’ils me blagueraient à leur tour jusqu’à la fin de mes jours. Mais moi, je puis en rire, car je suis bien certain d’être toujours au moins à leur hauteur.

—Que s’est-il donc passé? demandai-je.

—Oh! je ne crains pas de raconter comment j’ai été roulé, dupé. Cette vieille bonne femme avait marché quelque temps, lorsqu’elle commença à boiter comme si elle avait mal au pied. Puis elle s’arrêta et héla un fiacre qui passait. Je m’arrangeai pour être tout près d’elle au moment où elle donnait son adresse. Mais c’était là une précaution inutile, car elle cria assez haut pour se faire entendre de l’autre côté de la rue: «Conduisez-moi no 13, Duncan Street, Houndsditch». A ce moment-là je crus qu’elle nous avait dit la vérité; et, l’ayant vue installée dans l’intérieur de la voiture, je m’accrochai derrière. C’est un petit talent que tout policier devrait posséder. Nous voilà partis, et nous roulons sans un seul arrêt, vers l’adresse indiquée. Je saute à terre avant d’arriver à la porte, et je me mets à suivre la rue en flânant d’un air distrait. Le fiacre s’arrête; le cocher descend de son siège, ouvre la portière et attend: rien ne sort. J’avais vu tout cela du coin de l’œil. Quand j’arrivai auprès de la voiture, le cocher était plongé dedans et cherchait jusque sous les coussins d’un air affolé, tout en défilant le plus joli chapelet de jurons que j’aie entendu de ma vie. Il n’y avait pas plus de client que dans ma main et je crains bien qu’il ne revoie de longtemps le prix de sa course. Au no 13, on nous apprit que la maison appartenait à un honorable marchand de papiers peints du nom de Keswick et que les noms de Sawyer et de Dennis y étaient totalement inconnus.

«Allons donc! m’écriai-je stupéfait, vous ne me ferez pas croire que cette vieille bonne femme qui ne tenait pas sur ses jambes ait été capable de sauter d’un fiacre en marche, sans que vous ou le cocher, vous en soyez aperçus?

—Au diable la vieille bonne femme, répliqua Sherlock Holmes amèrement. C’est nous, les bonnes femmes, pour avoir ainsi donné dans le panneau. Ce personnage ne pouvait être qu’un homme jeune, et très vigoureux même, sans compter que c’est un acteur incomparable. Son déguisement était la perfection même. Il s’est évidemment aperçu qu’il était filé et il a usé de ruse pour me glisser entre les doigts. Cela prouve que l’homme que nous poursuivons n’est pas seul, comme je l’avais cru jusqu’ici, et qu’il a des amis tout prêts à risquer gros pour lui. Docteur, vous avez l’air éreinté, croyez-moi, allez vous coucher.»

Comme, par le fait, je me sentais très fatigué, je suivis ce conseil. Je laissai Holmes devant un feu de braise, et bien avant dans la nuit, j’entendis encore les gémissements contenus et mélancoliques de son violon, preuve qu’il méditait toujours sur l’étrange problème qu’il s’était juré de résoudre.

CHAPITRE VI OU THOMAS GREGSON MONTRE DE QUOI IL EST CAPABLE

Les journaux du lendemain ne parlaient que du «mystère de Brixton», comme ils l’intitulaient. Chacun donnait un long compte rendu de l’affaire, quelques-uns même en avaient fait leur article de tête. J’y relevai plusieurs détails nouveaux pour moi. Comme mon calepin contient encore plusieurs extraits, découpés à cette époque, en voici un résumé:

Le Daily Telegraph remarquait qu’on avait rarement rencontré, dans les annales judiciaires, un drame présentant un caractère plus étrange. Le nom allemand de la victime, l’absence de tout motif apparent du crime, l’inscription sinistre laissée sur le mur, tout tendait à faire croire qu’on se trouvait en présence d’un acte commis par des réfugiés politiques et des révolutionnaires. Les socialistes avaient beaucoup de ramifications en Amérique; et la victime, ayant transgressé le code de leurs lois secrètes, avait peut-être été traquée par eux jusqu’à Londres. Après quelques légères digressions sur la Sainte-Vehme, l’agua tofana, les Carbonari, la Marquise de Brinvilliers, le Darwinisme, les préceptes de Malthus, les crimes des voleurs de grands chemins de Ratcliff, l’article concluait en adressant un appel au Gouvernement et en l’adjurant d’exercer une surveillance plus efficace sur les étrangers domiciliés en Angleterre.

Le Standard commentait le fait en faisant remarquer que c’est toujours lorsque les libéraux sont au pouvoir qu’on voit se commettre de pareils attentats, au mépris de toutes les lois existantes. Voilà où peuvent mener le trouble et la confusion qu’on sème dans l’esprit des masses et qui engendrent l’amoindrissement de tout principe d’autorité. La victime était un Américain, arrivé depuis quelques semaines dans la métropole. Il avait élu domicile dans la pension de Mme Charpentier à Torquay Terrace, dans le quartier de Camberwell, et était accompagné, dans son voyage, par son secrétaire particulier, M. Joseph Stangerson. Tous les deux avaient fait leurs adieux à leur propriétaire le mardi 4 du mois courant et s’étaient dirigés vers la station d’Euston en déclarant qu’ils avaient l’intention de prendre l’express pour Liverpool. Plus tard, on les avait vus encore ensemble dans la salle d’attente; mais depuis lors on ne savait plus rien sur leur compte, jusqu’au moment où, comme on le sait, le corps de M. Drebber fut découvert dans une maison inhabitée de Brixton Road, à plusieurs kilomètres d’Euston. Qui l’avait amené là? Quel était l’assassin? Autant de mystères. On ignore, ajoutait le journal, ce qu’est devenu Stangerson; mais nous sommes heureux d’apprendre que c’est à MM. Lestrade et Gregson de Scotland Yard qu’on a confié la mission de diriger les recherches et nous pouvons affirmer avec confiance que ces deux agents, dont le zèle et l’habileté sont si connus, ne tarderont pas à faire sur tous ces faits une lumière complète.

Le Daily News ne doutait pas un seul instant qu’on ne se trouvât en présence d’un crime politique. Le despotisme et la haine de toute liberté dont étaient animés les gouvernements du continent avaient eu pour effet de faire émigrer sur nos rives un grand nombre d’hommes qui auraient pu se montrer excellents citoyens s’ils n’étaient pas encore ulcérés par le souvenir de tout ce qu’ils venaient de souffrir. Sur ces hommes pesait un code d’honneur, aux lois inflexibles, qui punissait de mort la moindre infraction. Tous les efforts devraient tendre à retrouver le secrétaire Stangerson et à se renseigner de la façon la plus exacte sur les habitudes de la victime. Du reste l’enquête avait déjà fait un grand pas en découvrant la maison où elle avait logé, et cet heureux résultat était entièrement dû à la perspicacité et au zèle de M. Gregson de Scotland Yard.

Sherlock et moi nous lûmes tous ces articles pendant notre déjeuner et mon ami sembla s’en divertir beaucoup.

«Je vous avais bien dit que, quoi qu’il arrive, Lestrade et Gregson sauraient récolter des lauriers.

—Tout dépend de la tournure que va prendre l’affaire.

—Oh! laissez donc, cela n’y fera ni chaud ni froid. Si l’homme est arrêté, ce sera grâce à leurs efforts; s’il leur échappe, ce sera malgré leurs efforts. Ils jouent là à coup sûr; quoi qu’ils fassent, ils auront toujours des partisans. Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.

—Mais qui diable nous arrive ici?» interrompis-je brusquement.

En effet, à ce moment, des bruits de pas, de savates traînées, se faisaient entendre dans le vestibule et dans l’escalier, en même temps que de violentes exclamations de dégoût proférées par notre propriétaire.

«C’est la petite division de police de Baker Street», répliqua mon compagnon gravement, et aussitôt une demi-douzaine de petits voyous les plus sales et les plus dégoûtants que j’aie jamais vus firent irruption dans la pièce.

«Attention!» s’écria Holmes sévèrement, et les petits vauriens se mirent sur un rang et restèrent immobiles, comme six vilaines petites statues. «A l’avenir vous enverrez Wiggins seul au rapport et vous attendrez dans la rue. Y a-t-il quelque chose de nouveau, Wiggins?

—Non, m’sieu, répondit l’interpellé.

—C’est bien ce que je pensais. Mais vous continuerez vos recherches jusqu’à ce qu’elles aboutissent. Voici votre paye. (Il tendit à chacun un shelling.) Maintenant filez et revenez avec de meilleures nouvelles.»

Il fit un geste de la main et tous disparurent comme autant de rats pour faire entendre un instant après dans la rue leurs voix glapissantes.

«On est souvent mieux renseigné par un de ces petits bonshommes que par une douzaine d’agents de police, remarqua Holmes. L’aspect seul d’un agent officiel suffit à rendre les gens muets, tandis que ces gamins se faufilent partout et peuvent tout entendre. Ils sont même fins comme l’ambre et il ne leur manque vraiment qu’une bonne organisation.

—Est-ce à propos du mystère de Brixton que vous les employez? demandai-je.

—Oui; il y a un point que je tiens à éclaircir.—C’est du reste simplement une affaire de temps. Ah! ah! nous allons apprendre du nouveau et savoir comment Gregson a pris sa revanche. Le voici qui descend la rue avec un air de béatitude empreint sur toute sa figure; il vient certainement ici.—Oui, le voilà qui s’arrête.»

L’agent tira violemment la sonnette, escalada l’escalier en trois bonds et se précipita dans le salon.

«Mon cher monsieur, cria-t-il, en serrant une main que Holmes ne lui tendait pas, félicitez-moi. J’ai tout rendu clair comme de l’eau de roche.»

Je crus surprendre un vague sentiment d’inquiétude sur la figure si expressive de mon compagnon.

«Venez-vous donc nous annoncer que vous avez trouvé une bonne piste? demanda-t-il.

—Trouvé une piste! Mais, mon cher, nous tenons l’homme! il est déjà sous clef.

—Son nom?

—M. Arthur Charpentier, enseigne de la marine royale», prononça pompeusement Gregson en se frottant les mains et en faisant jabot.

Sherlock Holmes poussa un soupir de soulagement et redevint immédiatement tout souriant.

«Asseyez-vous donc et tâtez d’un de ces cigares, dit-il; nous sommes très impatients de savoir comment vous avez tout découvert. Voulez-vous un peu de whiskey avec de l’eau?

—Ce n’est pas de refus, répondit l’agent de police. Le travail incroyable auquel je me suis astreint pendant ces deux derniers jours m’a éreinté. Ce n’est pas tant, vous saisissez bien, l’effort physique que la tension d’esprit. Vous pouvez me comprendre mieux que personne, monsieur Sherlock Holmes, car nous sommes, vous et moi, des gens qui soumettons notre cerveau à de rudes épreuves.

—Vous me faites trop d’honneur, répliqua Holmes avec le plus grand sérieux. Mais apprenez-nous donc comment vous êtes arrivé à un résultat si remarquable.»

L’agent de police s’installa dans un fauteuil et se mit à regarder avec complaisance les spirales de fumée qui s’échappaient de son cigare.

Puis tout à coup il se donna une tape sur la jambe avec tous les signes de la plus franche gaieté.

«Le plus drôle, s’écria-t-il, c’est que cet imbécile de Lestrade, qui se croit si malin, est parti ventre à terre sur la mauvaise piste. Il est à la recherche du secrétaire Stangerson qui n’est pas plus mêlé à ce crime qu’un enfant qui vient de naître. Il l’a peut-être déjà arrêté à l’heure qu’il est.»

Cette idée parut à Gregson tellement bouffonne qu’il faillit s’étrangler à force de rire.

«Qu’est-ce qui vous a mis sur la voie?

—Ah! je vais vous raconter ça, mais, docteur Watson, tout ceci entre nous naturellement. La première difficulté à laquelle nous nous soyons heurtés, était l’absence de tout renseignement sur les tenants et aboutissants de cet Américain. D’aucuns auraient attendu les réponses aux annonces insérées dans les journaux, ou bien les renseignements spontanés qu’on serait venu leur apporter. Mais ce n’est pas ainsi que travaille Tobias Gregson. Vous rappelez-vous le chapeau qui était près du cadavre?

—Oui, dit Holmes, un chapeau de chez John Underwood and sons, 129, Camberwell Road.»

Gregson sembla un peu désorienté.

«Je n’avais pas cru que vous ayez remarqué cela, dit-il. Êtes-vous allé chez le fabricant?

—Non.

—Ah! s’écria Gregson, avec soulagement. Voyez-vous, il ne faut jamais rien négliger de quelque petite importance que cela puisse paraître.

—Rien n’est petit pour un grand esprit, fit Holmes sentencieusement.

—Eh bien! je suis allé, moi, chez Underwood et je lui ai demandé à qui il avait vendu un chapeau de telle espèce et de telle dimension. Il consulta ses livres et retrouva tout de suite une indication à ce sujet. Il avait envoyé le chapeau en question à un M. Drebber, demeurant dans la maison meublée Charpentier, Torquay Terrace. Voilà: j’avais déjà l’adresse.

—C’est fort, c’est très fort, murmura Sherlock Holmes.

—Puis, continua le détective, je me rendis chez Mme Charpentier. Je constatai qu’elle était très pâle et très agitée. Sa fille était là dans la chambre, une bien jolie fille, ma foi! Elle avait les yeux rouges et ses lèvres tremblaient. Naturellement tout cela ne m’a pas échappé et je commençai à me douter qu’il y avait anguille sous roche. Vous connaissez ce sentiment-là, n’est-ce pas, monsieur Sherlock Holmes, lorsque vous tombez sur la bonne voie, et que ça vous donne comme un frisson? Alors je leur demandai: «Avez-vous appris la mort mystérieuse de votre ancien locataire M. Enoch J. Drebber de Cleveland?»

«La mère fit signe que oui; elle semblait incapable d’articuler une parole. Quant à la fille, elle éclata en sanglots. Il me parut de plus en plus évident que ces gens-là étaient mêlés à l’affaire.

«—A quelle heure M. Drebber vous a-t-il donc quittés pour prendre le train? demandai-je.

«—A huit heures, dit la mère, en se raffermissant pour dominer son agitation. Son secrétaire, M. Stangerson, lui a dit qu’il y avait deux trains: l’un à 9 heures 15 et l’autre à 11 heures. Il se décida pour le premier.

«—Et vous ne l’avez plus revu?»

«A cette question la femme changea de figure et devint livide. Il lui fallut un bon moment pour se remettre et pour pouvoir articuler un simple non et encore fut-ce d’une voix rauque et hésitante.

«Il se fit un silence de quelques instants, puis la fille d’une voix claire:

«Ma mère, le mensonge n’a jamais rien produit de bon, dit-elle tranquillement. Soyons francs avec ce monsieur: nous avons revu M. Drebber.

«—Que Dieu te pardonne! s’écria Mme Charpentier, en levant les bras au ciel et en tombant dans son fauteuil. Tu as tué ton frère!

«—Arthur serait le premier à vouloir que nous disions la vérité, répondit la fille avec fermeté.

«—Vous feriez mieux de me raconter exactement ce qui s’est passé, repris-je, car les demi-confidences sont pires que tout. De plus, vous ignorez jusqu’à quel point nous sommes renseignés.

«—Que tout cela retombe sur toi, Alice», cria sa mère, puis se retournant vers moi: «Je vous dirai donc tout, monsieur. Oh! mais n’allez pas attribuer mon agitation aux craintes que je pourrais avoir. Je suis trop sûre que mon fils n’a joué aucun rôle dans cette horrible affaire. Ma seule frayeur est que malgré son innocence, malgré toutes les impossibilités, il puisse paraître compromis. Heureusement pour lui sa moralité irréprochable, sa profession, ses antécédents, tout témoigne en sa faveur.

«—Ce que vous avez de mieux à faire, je le répète, est de me parler à cœur ouvert, insistai-je. Soyez tranquille, si votre fils est innocent, il ne lui arrivera rien de fâcheux.

«—Peut-être, Alice, ferais-tu mieux de me laisser en tête à tête avec monsieur», dit-elle. Sa fille se retira.

«—Non, monsieur, continua Mme Charpentier, je n’avais pas l’intention de vous raconter tout cela; mais puisque ma pauvre fille a parlé, je n’ai plus à hésiter. Je vais tout vous dire, sans omettre un seul détail.

«—C’est ce qu’il y a de plus sage, dis-je.

«—M. Drebber a passé près de trois semaines chez nous. Lui et son secrétaire, M. Stangerson, venaient de faire un voyage sur le continent. J’ai remarqué que chacune de leurs malles portait une étiquette de «Copenhague»; c’est donc là la dernière ville où ils avaient séjourné. M. Stangerson était un homme calme, réservé; mais son maître, j’ai le regret de le dire, était tout l’opposé. Grossier et brutal, voilà ce qu’il était. Le soir même de son arrivée il s’est grisé et je dois avouer que passé midi, il n’était plus jamais dans son état normal. Ses manières avec les servantes étaient d’une liberté et d’une familiarité repoussantes; et, chose plus fâcheuse encore, il en vint bien vite à prendre la même attitude vis-à-vis de ma fille Alice. Plus d’une fois, il lui a parlé d’une façon que, Dieu merci, elle est trop innocente pour avoir pu comprendre. Une fois même, ne lui est-il pas arrivé de la prendre par la taille et de l’embrasser! Son secrétaire lui-même en a été indigné et lui a adressé les plus vifs reproches sur la façon ignoble dont il se conduisait.

«—Mais pourquoi avoir supporté tout cela? demandai-je. Je pense bien que vous êtes libre de vous débarrasser de vos locataires quand bon vous semble.

«Mme Charpentier rougit à cette remarque si logique.

«—Dieu m’est témoin que je regrette assez de ne l’avoir pas mis à la porte le jour même de son arrivée, dit-elle. Mais c’était trop tentant. Ils payaient chacun 25 francs par jour, soit 350 francs par semaine à eux deux, et nous sommes maintenant dans la morte-saison. Je suis veuve; mon fils qui est dans la marine m’a coûté très cher. Je n’eus pas le courage de renoncer à cet argent, croyant agir pour le mieux. Mais la dernière incartade de M. Drebber dépassant toutes les bornes, je lui donnai congé en lui disant pourquoi. Voilà quelle fut la cause de son départ.

«—C’est bon; continuez.

«—Je me sentis soulagée en voyant partir mes locataires. Je dois vous dire que mon fils est en permission en ce moment, et que je n’avais pas osé lui parler de tout cela à cause de la violence de son caractère et de l’affection passionnée qu’il porte à sa sœur. Lorsque j’eus refermé la porte derrière ces gens, il me sembla que j’avais un grand poids de moins sur la poitrine. Hélas! moins d’une heure après j’entendais sonner: c’était M. Drebber qui revenait très surexcité et ayant évidemment beaucoup bu. Il fit irruption dans la pièce où je me tenais avec ma fille et je crus comprendre, au milieu d’un flot de paroles incohérentes, qu’il avait manqué son train. Puis il se tourna vers Alice, et, devant moi, il eut l’impudence de lui proposer de s’enfuir avec lui:—«Vous êtes majeure, dit-il, et il n’y a aucune loi qui puisse vous en empêcher. J’ai plus d’argent que je ne peux en dépenser. Ne faites pas attention à la vieille, mais venez avec moi, tout de suite. Allons, arrivez. Vous vivrez en princesse.» Ma pauvre Alice fut si effrayée qu’elle s’écarta de lui, mais il la saisit par le poignet et chercha à l’entraîner vers la porte. Je me mis à crier, et au même moment mon fils Arthur entra dans la chambre. Ce qui arriva alors, je n’en sais rien. J’entendis des jurons, un bruit de lutte, mais j’étais trop terrifiée pour oser seulement lever les yeux. Quand je revins à moi, je vis Arthur debout sur le pas de la porte, une canne à la main et riant aux éclats.

«—Je ne crois pas que ce beau sire vienne vous ennuyer encore, dit-il, je vais cependant le suivre et voir ce qu’il devient.» En disant ces mots, il prit son chapeau et descendit dans la rue. Le lendemain matin nous avons appris la mort mystérieuse de M. Drebber....»

«Ce récit fut entrecoupé par bien des soupirs et des interruptions. Par moments, Mme Charpentier parlait si bas que je pouvais à peine saisir ce qu’elle disait. Je pris quelques notes pour résumer son récit et ne pas commettre d’erreur.

—C’est tout à fait palpitant, dit Sherlock Holmes en bâillant. Et ensuite?

—Quand Mme Charpentier eut fini, continua l’agent, je vis que tout reposait sur un seul point. Aussi la fixant avec un œil qui, je le sais, fait toujours une profonde impression sur les femmes, je lui demandai à quelle heure son fils était rentré?

«—Je ne sais pas, répondit-elle.

«—Vous ne savez pas?

«—Non, il a une clef et il est rentré sans déranger personne.

«—Étiez-vous déjà couchée?

«—Oui.

«—A quelle heure vous êtes-vous couchée?

«—Vers onze heures?

«—Alors votre fils est resté au moins deux heures dehors?

«—Oui.

«—Peut-être même quatre ou cinq?

«—Peut-être.

«—Qu’a-t-il fait pendant tout ce temps?

«—Je n’en sais rien.

«Naturellement j’étais édifié. Je m’assurai de l’endroit où se trouvait le lieutenant Charpentier; je pris deux agents avec moi et je le mis en état d’arrestation. Lorsque je le touchai à l’épaule et l’invitai à me suivre tranquillement, il me demanda avec effronterie: «C’est sans doute comme impliqué dans l’affaire de cette canaille de Drebber que vous m’arrêtez?» Comme nous ne lui avions encore rien dit, cette exclamation m’a paru tout à fait suspecte.

—Tout à fait, dit Holmes.

—Il tenait encore à la main la lourde canne, qu’au dire de sa mère il avait prise pour suivre Drebber. C’est un gros gourdin en bois de chêne.

—Quelle est votre opinion, alors?

—Eh bien! mon opinion est qu’il a suivi Drebber jusqu’à Brixton Road. Là, une nouvelle altercation s’est élevée entre eux et Drebber aura reçu, je ne sais trop où, peut-être dans le creux de l’estomac, un coup de bâton qui aura occasionné la mort sans laisser aucune trace. La nuit était si pluvieuse qu’il n’y avait pas un chat dans les rues et Charpentier a pu traîner le cadavre de sa victime dans la maison inhabitée. Quant à la bougie, au sang répandu et à l’inscription sur le mur, autant de ruses destinées à dérouter la police.

—Très bien travaillé, dit Holmes, sur un ton encourageant. Vraiment, Gregson, vous faites des progrès. Nous arriverons à faire quelque chose de vous.

—Je me flatte, en effet, d’avoir conduit toute cette affaire assez proprement, répondit avec suffisance l’agent de police. Le jeune homme a spontanément déclaré qu’il suivait Drebber depuis quelque temps déjà, lorsque ce dernier l’aperçut et prit un fiacre pour lui échapper. Il prétend avoir rencontré alors, en rentrant chez lui, un ancien camarade de la marine et avoir fait avec celui-ci une longue promenade. Quand on lui a demandé où demeurait ce camarade, il s’est trouvé incapable de donner une réponse satisfaisante. Je crois que tout cela se tient parfaitement. Ce qui m’amuse le plus, c’est de penser que Lestrade galope sur la fausse piste. J’ai bien peur qu’il n’arrive pas à grand’chose. Eh! mais, que diable, le voici en personne!»

C’était en effet Lestrade qui venait de monter l’escalier, et entrait à ce moment. Mais il avait perdu tout ce qui caractérisait en général son maintien. Sa figure était bouleversée et ses vêtements en désordre. Il venait assurément dans l’intention de consulter Sherlock Holmes, car la vue de son collègue parut l’embarrasser et même le contrarier vivement. Il restait planté au milieu de la chambre, tortillant nerveusement son chapeau et ne sachant à quoi se décider: «C’est un cas bien extraordinaire, dit-il enfin, une affaire tout à fait incompréhensible....

—Ah! vous trouvez ça, monsieur Lestrade, s’écria Gregson triomphalement. Je pensais bien que c’était là que vous aboutiriez. Avez-vous fini par découvrir le secrétaire, M. Joseph Stangerson?

—Ce secrétaire, ce Joseph Stangerson, prononça Lestrade gravement, a été assassiné ce matin vers six heures à l’hôtel d’Halliday.»

CHAPITRE VII UNE LUEUR DANS LES TÉNÈBRES

La nouvelle que nous apportait Lestrade était si grave et si inattendue que nous restâmes tous les trois interdits. Gregson en sursauta sur son siège, renversant ce qui restait de son verre de whiskey. Pour moi, je me contentai d’examiner en silence Sherlock Holmes dont les lèvres se serraient et dont les sourcils s’abaissaient jusque sur les yeux.

«Stangerson aussi! murmura-t-il; l’affaire se complique.

—C’était déjà bien assez compliqué, grommela Lestrade en s’asseyant. Mais il me semble que je suis tombé en plein conseil de guerre.

—Vous..., vous..., vous êtes sûr de cette nouvelle? balbutia Gregson.

—Je sors de sa chambre, dit Lestrade, et j’ai été le premier à faire cette découverte.

—Nous venons d’entendre l’opinion de Gregson sur l’affaire, observa Holmes. Auriez-vous la complaisance de nous dire tout ce que vous avez vu et fait?

—Volontiers, répondit Lestrade en s’asseyant. Je dois avouer que j’étais convaincu de la complicité de Stangerson dans le meurtre de Drebber, avant que ce nouvel incident soit venu me prouver mon erreur. Avec cette idée fixe, je me mis à la recherche du secrétaire. On les avait vus ensemble, son maître et lui, vers huit heures et demie dans la soirée du 3 à la station d’Euston. A deux heures du matin, Drebber était trouvé mort dans la maison de Brixton Road: le point important était donc de connaître l’emploi du temps de Stangerson entre huit heures et demie et l’heure du crime et de savoir ensuite ce qu’il était devenu. Je télégraphiai à Liverpool en donnant le signalement de l’homme et en recommandant d’exercer une surveillance sur les paquebots américains. Puis, je me mis à travailler de mon côté, explorant tous les hôtels et toutes les maisons meublées qui se trouvent dans le voisinage de la station d’Euston. Car je supposais que si, contrairement à mes prévisions, Drebber et son compagnon s’étaient séparés à un moment donné, ce dernier avait dû passer la nuit quelque part dans les environs pour revenir ensuite rôder aux abords de la gare dans la matinée du lendemain.

—Ils avaient probablement convenu d’un rendez-vous, avant de se quitter, remarqua Sherlock Holmes.

—C’était ce que je pensais. J’ai donc passé toute ma soirée d’hier à faire des recherches qui n’ont abouti à rien. Ce matin j’ai recommencé de très bonne heure et à cinq heures je suis arrivé à l’hôtel d’Halliday dans la rue Little Georges. Lorsque je demandai si M. Stangerson habitait là on me répondit affirmativement.

«Vous êtes sans doute le monsieur qu’il attendait, me dit-on. Voilà deux jours qu’il l’espère.

«—Où est-il maintenant? demandai-je.

«—Il est en haut et encore dans son lit. Il a demandé qu’on n’entre chez lui qu’à neuf heures.

«—Je vais monter le voir tout de suite», répliquai-je.

«Je pensais que mon apparition soudaine lui porterait un coup et lui arracherait peut-être quelque exclamation involontaire. Le portier s’offrit à me mener dans sa chambre; elle était située au deuxième étage et on y accédait par un petit couloir. L’homme me désigna la porte et allait redescendre, lorsqu’un spectacle si affreux s’offrit à mes regards que mon cœur se souleva, malgré mes vingt années d’expérience. Sous la porte coulait un mince ruisseau de sang qui avait traversé le corridor et avait formé une mare contre la cloison opposée. Je poussai un cri qui fit revenir le portier sur ses pas. Il se trouva presque mal en voyant ce sang. La porte de la chambre était fermée à clef à l’intérieur, mais, réunissant nos efforts, nous l’enfonçâmes au moyen de quelques coups d’épaule. Près de la fenêtre ouverte, gisait, la face contre terre, le corps d’un homme en chemise de nuit. Il devait être mort depuis quelque temps, car il était déjà tout raide et complètement froid. Lorsque le portier le retourna, il reconnut l’individu qui avait loué une chambre sous le nom de Joseph Stangerson. La mort était due à un coup de poignard porté dans le côté gauche et si violemment qu’il avait dû atteindre le cœur. Et maintenant voici le plus étrange de l’affaire. Que pensez-vous qu’il ait pu y avoir au-dessus du cadavre?»

Je sentis un frisson m’envahir et j’eus le pressentiment de quelque chose de terrible, avant même que Sherlock Holmes eût répondu.

«Le mot Rache écrit en lettres de sang.

—C’est cela même», dit Lestrade d’une voix mal assurée. Tous nous nous regardâmes un instant en silence.

Cet assassin inconnu procédait d’une façon si méthodique et incompréhensible que le crime en devenait encore plus horrible. Mes nerfs, que les champs de bataille n’avaient guère pu ébranler, se révoltaient devant ce mystère.

«On a vu l’assassin, continua Lestrade. Un garçon laitier, allant à sa laiterie, passait dans la ruelle qui sépare l’hôtel des écuries. Il remarqua qu’une échelle, qui gît là généralement, était appuyée contre une des fenêtres du second et que cette fenêtre était grande ouverte. Après avoir dépassé la maison, il se retourna et vit un homme descendre l’échelle. Mais il faisait cela si tranquillement et si naturellement que le garçon pensa que c’était un menuisier ou quelque autre ouvrier qui travaillait dans l’hôtel. Il n’y fit donc guère attention et se contenta de penser que cet individu commençait son ouvrage de bien bonne heure. Il croit se rappeler que l’homme était grand avec une figure rouge et qu’il portait un long pardessus brun. Il doit être resté quelque temps dans la chambre, après avoir commis son crime, car j’ai trouvé dans la cuvette de l’eau mêlée de sang, preuve qu’il s’y était lavé les mains; et les draps portaient des marques, montrant qu’il s’en était servi pour essuyer son couteau.»

Je jetai un regard à Holmes en entendant cette description de l’assassin en tout si semblable à celle qu’il m’avait donnée, mais je ne vis sur sa figure aucune trace de triomphe ou même de satisfaction.

«N’avez-vous trouvé dans la chambre aucun indice qui puisse mettre sur la trace du meurtrier? dit-il.

—Aucun, Stangerson avait dans sa poche la bourse de Drebber, mais ce devait être son habitude, puisqu’il était chargé de régler toutes les dépenses. Il y avait dedans un peu plus de deux cents francs; rien n’avait été volé. Quels que soient les motifs de ces crimes extraordinaires, le vol n’en est assurément pas le mobile. Il n’y avait ni papier, ni portefeuille dans la poche de la victime; il ne s’y trouvait qu’un télégramme, daté de Cleveland, et vieux d’un mois environ. Voici ce qu’il contenait: «J. H. est en «Europe.» Pas de signature.

—Rien d’autre? demanda Holmes.

—Rien d’important. Un roman que le malheureux avait pris pour s’endormir était encore sur son lit et sa pipe se trouvait sur une chaise à côté. Sur la table, il y avait un verre d’eau et sur le rebord de la fenêtre une petite boîte en bois contenant deux pilules.»

Sherlock Holmes bondit sur sa chaise en poussant une exclamation de joie.

«Voilà mon dernier anneau, cria-t-il, tout est complet maintenant.»

Les deux agents de police le regardèrent avec stupéfaction.

«Voyez-vous, reprit mon compagnon, sur un ton confidentiel, je tiens à présent dans ma main tous les fils si embrouillés de cette affaire. Il me manque encore naturellement quelques détails; mais je suis aussi sûr des principaux événements qui se sont déroulés, depuis le moment où Drebber s’est séparé de Stangerson à la station jusqu’à celui où on a découvert le cadavre, que si j’y avais assisté moi-même. Je vais vous en donner une preuve. Avez-vous pris les pilules?

—Les voici, dit Lestrade, en montrant une petite boîte blanche; je les ai prises, ainsi que la bourse et le télégramme, afin de tout déposer au bureau de police. Mais j’ai bien failli laisser là les pilules; car j’avoue que je n’y attachais pas la moindre importance.

—Donnez-les-moi, dit Holmes. Maintenant, docteur, continua-t-il, en se tournant vers moi, dites-nous si ce sont là des pilules ordinaires?»

Elles ne l’étaient certainement pas. D’une couleur gris perle, elles étaient petites, rondes et presque transparentes à la lumière. «Leur légèreté et leur transparence, remarquai-je, me portent à croire qu’elles sont solubles dans l’eau.

—Précisément, répondit Holmes. Maintenant voudriez-vous avoir la bonté d’aller chercher ce pauvre petit terrier, qui est malade depuis si longtemps que notre propriétaire vous avait demandé hier de mettre un terme à ses souffrances.»

Je descendis et je remontai avec le chien dans mes bras. Sa respiration pénible et son œil vitreux montraient qu’il n’était pas loin de sa fin. En effet, son museau blanc comme la neige prouvait qu’il avait déjà dépassé les limites habituelles de l’existence pour les animaux de sa race. Je le mis sur un coussin devant la cheminée.

«Maintenant, je vais couper une de ces pilules en deux, dit Holmes; et prenant son canif il joignit l’action à la parole.—Je remets une moitié dans la boîte pour m’en servir plus tard et je jette l’autre moitié dans ce verre qui contient une petite cuillerée d’eau. Vous voyez que notre ami le Docteur a raison et que cela se dissout parfaitement.

—C’est peut-être très intéressant ce que vous faites là, dit Lestrade du ton piqué de quelqu’un qui craint qu’on ne se moque de lui. Cependant, je ne vois pas très bien ce que cela peut avoir de commun avec la mort de M. Joseph Stangerson.

—Patience, mon ami, patience. Vous constaterez en temps voulu comment cela se rattache à notre affaire. J’ajoute maintenant un peu de lait pour rendre la potion agréable et en la présentant au chien nous voyons qu’il la boit très volontiers.»

Tout en parlant, il avait versé le contenu du verre dans une soucoupe et l’avait placé devant le terrier qui l’avala en un instant. Le sérieux de Sherlock nous avait à tel point impressionnés que nous restions tous là en silence, nous attendant à quelque résultat surprenant. Il n’y en eut aucun. Le chien continua à rester étendu sur le coussin respirant toujours difficilement, mais ne se trouvant évidemment ni mieux ni plus mal de sa petite médecine.

Holmes avait tiré sa montre; les minutes se succédaient sans qu’il se produisît rien d’extraordinaire et une expression d’ennui et de violent désappointement se manifesta sur son visage. Il se rongeait les lèvres, battait du tambour avec ses doigts sur la table et montrait tous les symptômes d’une impatience nerveuse. Telle était son émotion que je me sentais sincèrement affligé pour lui, tandis que les deux agents, ravis de cet échec, souriaient ironiquement.

«Il est impossible que ce soit une simple coïncidence, cria-t-il enfin, s’élançant de sa chaise et se mettant à arpenter la chambre en tous sens; non, c’est impossible. Ces mêmes pilules dont je soupçonnais l’existence dans l’affaire Drebber, apparaissent encore dans l’affaire Stangerson. Et cependant elles sont inoffensives. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire? Non, tout l’enchaînement de mes raisonnements ne peut pas ne pas être juste. C’est impossible! Et cependant ce maudit chien ne paraît pas s’en porter plus mal.... Ah! mais j’y suis, j’y suis!»

Avec un cri de joie, il se précipita sur la boîte, coupa l’autre pilule en deux, la fit dissoudre, y ajouta du lait et présenta le breuvage au terrier. A peine la malheureuse bête se fut-elle humecté la langue qu’elle eut un frisson convulsif, qui secoua tous ses membres, puis elle tomba raide morte, comme si elle avait été frappée de la foudre.

Sherlock Holmes poussa un long soupir de soulagement et essuya la sueur qui ruisselait sur son front. «Je devrais avoir plus de confiance, dit-il; je devrais, à l’heure qu’il est, savoir que lorsqu’un fait semble venir contrarier une série de déductions, c’est invariablement parce qu’on doit lui chercher une autre interprétation. Des deux pilules renfermées dans la boîte, l’une contenait un poison mortel, l’autre était parfaitement inoffensive. J’aurais dû m’en douter avant même d’avoir vu la boîte.»

Cette dernière assertion me parut si étonnante que je pouvais à peine croire qu’il fût dans son bon sens. Il y avait cependant là le cadavre du chien comme preuve de la justesse de ses conjectures. Il me sembla que le brouillard qui obscurcissait mon cerveau se dissipait et que je commençais à avoir une vague idée de la vérité.

«Tout ceci vous paraît étrange, continua Holmes, parce que dès le début de l’enquête vous n’avez pas saisi l’importance du seul indice véritable que nous ayons relevé. J’ai eu la bonne fortune de m’en rendre compte; tout ce qui est arrivé depuis, n’a fait que confirmer mes premières suppositions, ou, pour mieux dire, en a été la déduction logique. En conséquence, ce qui n’a fait que vous embarrasser et vous embrouiller davantage n’a servi qu’à m’éclairer et à confirmer mes suppositions. C’est une erreur de croire que ce qui est étrange soit un mystère. Le crime le plus ordinaire est souvent le plus mystérieux parce qu’il ne présente aucun côté saillant auquel on puisse accrocher ses déductions. L’assassinat qui nous occupe aurait été infiniment plus difficile à débrouiller, si le corps de la victime avait été trouvé tout simplement étendu sur la route, sans aucune des circonstances sensationnelles qui l’ont tout de suite mis en relief. Ces détails étranges, loin de rendre l’affaire plus difficile, ont au contraire facilité notre tâche.»

M. Gregson qui avait écouté ce discours avec une impatience marquée ne put se contenir plus longtemps.

«Écoutez, monsieur Sherlock Holmes, dit-il, nous sommes tout prêts à reconnaître que vous êtes un homme très fort et que vous avez une méthode spéciale de travailler; mais à l’heure qu’il est, il nous faut autre chose que des théories et des beaux discours. Il faut arrêter l’homme. J’ai agi d’après mon idée et il me semble que j’ai fait fausse route. Le jeune Charpentier ne peut pas être impliqué dans cette seconde affaire. Lestrade de son côté a donné la chasse à Stangerson et il n’était pas davantage dans le vrai. Vous nous avez, par-ci par-là, jeté des insinuations à la tête, tout en semblant en savoir plus long que nous; nous avons donc maintenant le droit de vous demander ce que vous connaissez de l’affaire. Pouvez-vous nommer l’assassin?

—Je suis forcé de reconnaître que Gregson a raison, monsieur, remarqua Lestrade. Nous avons fait de notre mieux tous les deux et tous les deux nous avons échoué. Depuis que je suis là vous avez plus d’une fois constaté que vous avez toutes les preuves dont vous avez besoin. Vous n’allez pas les garder pour vous plus longtemps?

—Le moindre retard apporté dans l’arrestation de l’assassin, observai-je, à mon tour, pourrait lui donner le temps de perpétrer de nouveaux crimes.»

Ainsi pressé de tous côtés, Holmes sembla hésiter. Il continua à arpenter la chambre, la tête inclinée sur la poitrine et les sourcils froncés, ainsi qu’il avait l’habitude de le faire lorsqu’il réfléchissait.

«Il n’y aura plus de crimes commis, dit-il enfin, en s’arrêtant brusquement et en nous dévisageant. Vous pouvez compter là-dessus. Vous m’avez demandé si je savais le nom de l’assassin? Oui, je le sais. Le fait seul de connaître son nom est peu de chose comparé à la difficulté de l’arrêter. Je compte toutefois y arriver avant peu. J’ai bon espoir de réussir, grâce à mes procédés particuliers; mais c’est une chose qui demande beaucoup de tact, car nous avons affaire à un homme rusé et capable de tout, doublé, comme je l’ai expérimenté à mes dépens, par un autre aussi habile que lui. Tant que cet homme sera convaincu que personne n’est encore sur la piste, il y aura quelque chance de mettre la main dessus; mais au premier soupçon il changera de nom et se perdra immédiatement au milieu des quatre millions d’habitants que renferme Londres. Sans vouloir vous être désagréable, je suis obligé de dire que la police se trouve en face de gens plus forts qu’elle, et c’est pourquoi je ne vous ai pas demandé votre concours. Si j’échoue, tout le blâme tombera naturellement sur moi; mais j’y suis préparé.—Je termine en vous promettant que, dès que cela ne pourra plus nuire à mes propres combinaisons, je vous communiquerai tout ce que je saurai.»

Gregson et Lestrade ne parurent pas très satisfaits de cette assurance, non plus que de l’allusion blessante pour la police. Le premier avait rougi jusqu’à la racine de ses cheveux filasse, tandis que les yeux en boule de loto de l’autre s’allumaient dans un mélange de curiosité et de ressentiment. Aucun des deux cependant n’avait eu le temps de formuler leurs réflexions, lorsqu’on frappa à la porte et le porte-parole des petits voyous de la rue, le jeune Wiggins, se présenta en personne, toujours aussi sale et aussi dégoûtant.

«Pardon, m’sieu, dit-il en portant la main à sa tignasse, le fiacre est en bas.

—Tu es un brave garçon, répondit Holmes simplement. Tenez, continua-t-il, voilà un type que vous devriez adopter à Scotland Yard», et il montrait une paire de menottes en acier qu’il venait de prendre dans un tiroir. «Voyez comme le mécanisme en est ingénieux. En un clin d’œil on vous ligote un homme.

—Le vieux modèle est bien assez bon, remarqua Lestrade, si nous avions seulement l’homme à qui les mettre!

—C’est vrai, répondit Holmes en souriant. Mais le cocher pourrait bien me donner un coup de main pour mes malles. Demande-lui donc de monter, Wiggins.»

J’étais très étonné d’entendre mon compagnon parler ainsi de partir, alors qu’il ne m’avait pas soufflé mot de ses projets de voyage. Il y avait dans un coin de la chambre une petite valise, il la tira et se mit en devoir de la boucler. Il était tout absorbé dans cette besogne quand le cocher de fiacre entra.

«Aidez-moi donc un peu à mettre cette courroie, cocher», dit-il, sans tourner la tête et toujours agenouillé sur la malle.

L’individu s’avança d’un air grognon et méfiant et mit ses mains sur la valise pour aider Holmes. Au même moment, on entendit un bruit sec, un cliquetis métallique et Sherlock Holmes se redressa d’un bond.

«Messieurs, cria-t-il les yeux étincelants, laissez-moi vous présenter M. Jefferson Hope, l’assassin d’Enoch Drebber et de Joseph Stangerson.»

Tout cela avait été si rapide que je n’y avais vu que du feu; mais je n’oublierai jamais cet instant et l’expression triomphante d’Holmes et le son éclatant de sa voix et l’air de détresse sauvage du cocher, tandis qu’il contemplait les manchettes brillantes qui s’étaient rivées comme par enchantement autour de ses poignets. Pendant une seconde ou deux nous eûmes l’air métamorphosés en statues. Puis, avec un hurlement inarticulé de fureur, le prisonnier s’arracha à l’étreinte de Holmes et se jeta sur la fenêtre. L’encadrement et les vitres volèrent en éclats, mais avant qu’il ait eu le temps de passer au travers, Gregson, Lestrade et Holmes sautèrent sur lui comme autant de chiens sur leur proie. Il fut renversé dans la chambre et alors commença une bataille terrible. Cet homme était si fort et si violent qu’il nous secouait tous les quatre sans que nous puissions le maîtriser. Il semblait aussi terrible qu’un épileptique au milieu d’une crise. Sa figure et ses mains avaient été affreusement entamées par les éclats de verre; mais le sang qui ruisselait de ses blessures ne diminuait en rien sa résistance. Ce ne fut que lorsque Lestrade parvint à passer sa main dans sa cravate et l’eut étranglé à moitié, qu’il comprit enfin l’inutilité de ses efforts. Même alors, nous ne nous sentîmes sûrs de l’avoir dompté que lorsque nous eûmes attaché ses pieds comme ses mains. Cela fait, nous nous relevâmes essoufflés et haletants.

«Nous avons son fiacre, dit Sherlock Holmes. Cela servira à le mener à Scotland Yard. Et maintenant, messieurs, continua-t-il en souriant aimablement, nous voilà arrivés à la solution de notre petit problème. Vous êtes parfaitement libres de m’adresser toutes les questions que vous voudrez et je serai trop heureux d’y répondre.»

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