TROISIÈME PARTIE
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CHAPITRE PREMIER
Les « marabouts » blancs du camp de la 22e Compagnie de Dépôt s’alignaient sur la terre nue.
A l’est, c’était le quartier de la Légion, les longs murs tristes, avec des toitures en tuiles vives des casernements et les squelettes noirâtres des arbres dénudés de la cour.
En approchant de Saïda, subitement le temps avait fraîchi, un grand vent s’était mis à souffler qui balayait la vallée. Les engagés retrouvaient l’hiver, un hiver étrange qui rappelait des automnes au pays.
Les montagnes étaient couvertes de neige, et cela faisait un étrange contraste avec les feuillages persistants des oliviers, énormes, noueux, et des eucalyptus grêles…
A l’arrivée, les « bleus » avaient été bousculés, traînés de bureau en bureau, enfin habillés, tant bien que mal.
Perrin était le moins mal ficelé, il avait été soldat et savait se « frusquer » régimentairement. Il avait retrouvé le pli.
Orschanow se sentait gêné sous le pantalon rouge, tout neuf, raide ; sa capote lui battait les jambes ; cela lui semblait un déguisement. Quand ils s’étaient regardés, Perrin et lui s’étaient mis à rire, comme des enfants.
— Faut s’habituer, on se sent tout drôle, les premiers jours. Mais, tu sais, on s’y fait vite… je connais le métier, on t’apprendra.
Perrin retrouvait là les souvenirs de ses trois années de service, et cela lui causait du plaisir, malgré tout.
Ce qui l’ennuyait, c’était de coucher sous la tente par un froid qui était devenu aigre. Vers le soir, le vent de la montagne secouait furieusement les pauvres petits « marabouts » de toile.
* * *
A cinq heures, après la soupe, sans avoir travaillé, les « bleus » se trouvaient éreintés, la tête vide. Le lendemain, on devait les présenter au colonel. Ensuite, commencerait leur instruction.
— J’ai idée qu’il faut demander à être inscrit au peloton des élèves-caporaux, dit Perrin. C’est plus dur, mais au moins on a des chances de s’en tirer.
— Le tableau de travail est plus chargé ?
— Pour ça, bien sûr.
— Alors, j’aime autant ne pas en être. Reposons-nous d’abord, prenons le temps de connaître les gens avec qui nous sommes obligés de vivre. Après on aura toujours le temps.
Assis devant leur « marabout », Orschanow et Perrin regardaient le camp presque désert, à cette heure de liberté attendue impatiemment toute la journée.
Orschanow avait l’impression que ses heures de vie, à lui, pour cinq années, commençaient ce jour-là.
De cinq à neuf heures, il vagabonderait dans la ville et dans la campagne, à sa guise, libre de penser et de rêver. Si quelque jour la vie de soldat venait à lui être pénible, il aurait en consolation ces quatre heures de loisir quotidien qui lui appartiendraient, que personne ne lui disputerait.
Un soldat s’approcha d’eux. C’était un grand blond, aux yeux gris fer, intelligents. Il demanda du feu, alluma une longue pipe allemande, et s’assit près d’Orschanow et de Perrin.
— D’où êtes-vous, vous autres ?
— Moi, je suis Suisse ; le camarade est Russe. Et vous donc ?
— Moi, Bulgare. Je suis de votre marabout, c’est pourquoi je vous demande ça.
Et dès lors, il s’adressa directement à Orschanow, en russe, avec un fort accent.
— Voyez-vous, moi, je suis un ancien étudiant. J’ai été à Kiew, pour mes études de droit. Puis, je me suis trouvé mêlé à des troubles. Je me suis sauvé, et après bien des misères, je me retrouve ici… Oh, la vie est affreuse, affreuse à cause des brutes qui nous entourent. Il n’y a, entre légionnaires, aucune solidarité ; chacun pour soi et le diable pour tous.
— On peut aussi vivre en soi-même.
— Si au moins il y avait moyen de lire, d’échanger des idées, mais sans livres, sans société intellectuelle, comment vivre ?
— Écoute, camarade, moi, j’ai quitté volontairement la vie d’étudiant pour me faire ouvrier et trimardeur. Ce n’est que la misère, les circonstances, — il hésita — et aussi l’envie de venir en Afrique, qui m’ont poussé à m’engager. Eh bien, pendant deux ans, absolument libre, je n’ai pas ouvert un livre, je n’ai pas eu la curiosité de jeter les yeux sur un journal.
— Je ne vous comprends pas.
— A quoi bon lire ? A quoi bon penser même ? Il y a d’autres voluptés, meilleures et plus intenses.
— Lesquelles donc ? Y a-t-il quelque chose de plus beau que les calmes jouissances de l’esprit, que le perfectionnement de soi-même, pour se rendre apte à la lutte qui nous incombe à nous tous, les intellectuels ?
— La lutte ? Pourquoi faire ? Il semble d’un égoïsme bourgeois de dire aux hommes : débrouillez-vous tout seuls. Mais non, c’est le seul avis que puisse leur donner un vrai libertaire. De quel droit empiéter sur la liberté des hommes ?
— Il faut réveiller ceux qui dorment.
— Celui qui dort ne souffre pas. Et s’il rêve, il souffre toujours moins que celui qui veille. Non, il faut se griser à d’autres sources, chercher la vie partout, dans la volupté et dans la douleur, car elle y est également.
— Et comment l’avez-vous cherchée vous ?
— Je vous l’ai dit : j’étais étudiant en médecine, j’étais fiancé à la femme la plus consciente et la plus belle… Un jour, à l’aube, j’ai tout lâché, je suis parti, avec une faulx sur l’épaule, pour travailler la terre et jouir de la vie, avec ce paysan qui est là. Oh ! comme nous avons été heureux, pendant deux ans, sur la grand’route, dans les champs, sur les quais de Marseille, comme débardeurs.
— Comme vous êtes passionné ! dit le Bulgare, sans ironie, avec un sourire plutôt triste. Je reconnais bien le sang russe, ce sang ardent et morbide à la fois, qui coule trop vite, qui brûle les cœurs en les faisant battre une charge continuelle. Moi aussi, je suis Slave, mais combien autre. Vous êtes des hommes de sensation, moi, je suis un homme de pensée.
— Ce n’est pas vrai, dit Orschanow, brutalement.
— Comment, ce n’est pas vrai ?
— Non, ce n’est pas vrai ! Si vous étiez un homme de pensée, si le sang slave ne bouillait pas dans vos veines et ne refluait pas à votre cerveau, vous ne seriez pas ici.
Un peu pâle, le Bulgare le regarda :
— C’est pourtant vrai, ce que vous dites là !
Un silence se fit. Pourquoi Orschanow, si silencieux d’ordinaire, avec les inconnus, avait-il brusquement ouvert son âme à cet étranger, chez qui il avait retrouvé toutes les tendances, toutes les idées qu’il avait fuies deux ans auparavant ? Il n’en savait rien. Cependant, en y réfléchissant bien, il sourit. Quel enfantillage mélancolique ! Rien que d’avoir entendu, pour la première fois depuis son départ, cette musique de la langue russe, cela lui avait donné une émotion d’une violence terrible. Cela avait fait vibrer ses nerfs, brusquement.
Il se leva et, seul, alla errer dans le camp, pour se calmer. Une formule lui vint à l’esprit : il était dans une mine nouvelle, obligé à l’exploiter, pendant cinq ans. Les richesses qu’il saurait en retirer lui appartiendraient. Il fallait donc les extraire toutes, fouiller la mine. Pour lui, il n’y avait pas de mines sans trésors cachés. Le travail d’extraction serait dur, mais il ne fallait pas se rebuter.
Orschanow se secoua, retrouva sa belle audace. Comme les hommes étaient bêtes et aveugles ! Tous, conscients ou non, se ruaient à la poursuite du bonheur, comme les mâles sauvages à la conquête des femelles timides, galopant dans la forêt. Et presque tous le manquaient, quand il était à leurs pieds, à leur merci. Tous, ils étaient les esclaves des êtres et des choses, ils se laissaient prendre et garder, quand il fallait dominer, et ne pas se laisser entraîner.
Orschanow sentit un orgueil gonfler sa poitrine : il avait aimé Véra, il avait eu, par elle, des heures charmantes, mais quand il avait compris qu’elle le briserait, il avait eu le courage de s’en aller…
C’était tout au début de son affranchissement. Maintenant, il se croyait le maître des choses. Pauvre soldat perdu dans une masse… courbé il se sentait plus de ressort.
Et Orschanow retourna au marabout.
— Eh, Perrin, cria-t-il gaiement. Tu n’as pas froid ? Le vent commence à vous couper la figure comme des coups de fouet !
— Ah ! ne fait pas chaud, dans ton sacré « bled » !
Perrin était grave, lui aussi réfléchissait, mais tout autrement, trouvant que cinq ans c’était long à tirer. Et puis il regardait la campagne et pensait à d’autres terres.
— Et vous appelez ça un pays !…
Orschanow sourit. Il connaissait Perrin, qui commençait toujours par jurer contre tous les endroits qu’il ne connaissait pas, par les débiner, puis qui se faisait à tout, et si facilement…
Un garçon maigre, scrofuleux, au visage glabre, la visière de son képi toute droite vers le ciel, s’approcha les mains aux poches.
— Alors, y avait plus de bricheton, par chez vous, que vous êtes venus par ici ? Ah, ce que vous allez vous en coller dans le fusil du singe pourri, des ténias et de la barbaque dure comme les côtes à ma grand’mère !
Avec son accent de voyou parisien, il voulait visiblement épater les « bleus », jouir de leur ignorance de l’argot de l’armée d’Afrique.
Perrin haussa les épaules. Brusquement, Orschanow, regardant bien en face l’intrus, répondit :
— C’est chez toi, qu’il doit pas y avoir eu tous les jours de la viande, pour que tu sois si mal fichu ! Quant à nous autres, si tu veux voir avec quoi on a été nourri, t’as qu’à t’approcher. Si c’est pour faire de l’esbroufe que tu es venu, t’as tort. T’es un bleu, comme les autres.
— Moi, un bleu ?
Un traînard, qui s’était rapproché de la dispute, approuva :
— Oui, le grand, là, il a raison. Si t’es pas un bleu, pourquoi que t’es au Dépotoir, alors ?
Le malin s’en alla, devant cette raison péremptoire, après avoir toisé les épaules larges d’Orschanow.
Dmitri sourit. Cela datait de ses vagabondages d’enfant parmi les bourlaki, cette faculté d’être peuple avec le peuple.
— Ben, si ça commence par des disputes, ça va être du propre, dit Perrin qui détestait les querelles et les rixes inutiles, quoique très fort et très brave. D’ailleurs m’est avis qu’il y a par ici un rude ramassis de mauvais gueux. Faudra se veiller ! Tu sais, au service, on est responsable pour ses effets… C’est le Conseil, souvent, si quelque chose manque. Alors, faut se veiller qu’on nous chipe rien, par là. C’est pas de reproche, mais on a fait une rude couillonnade en s’engageant.
— Le vin est tiré, il faut le boire.
— Ah, pour ça, bien sûr. Dame ! ici, c’est pas le Mont-de-Piété : il y a bien le bureau d’engagement, mais y en a point de dégagement…
Cela les fit rire.
Orschanow savait que Perrin ne se désespérait jamais, ne récriminait pas, qu’il réduisait toutes les choses à leur plus simple expression. Mais cette sagesse-là n’est pas facile aux intellectuels, aux imaginatifs, à ceux qui veulent toujours corriger la balance.
… Certes la responsabilité de leur fugue venait de lui, Dmitri, qui avait pris peur. Il y avait de la lâcheté dans leur cas, dans son cas. Il n’aurait pas dû entraîner Perrin.
Ils se couchèrent sous la tente froide que le vent secouait brutalement. Orschanow ne dormait pas.
Il pensait encore, que tout était arrivé par sa faute parce qu’il avait manqué de volonté au début de la grève, parce qu’il n’avait pas su s’affranchir par la fuite et l’abstention, parce qu’il avait voulu faire le brave, et pas jusqu’au bout.
* * *
Le matin, dans le décor froid et nu de la salle d’honneur, au quartier, on présenta les recrues au colonel, grand, mince, grisonnant, avec un œil bleu très perçant et très froid, et des gestes cassants.
— Comment vous appelez-vous ?
— Perrin Antoine, mon colonel.
— D’où êtes-vous ?
— De Genève, en Suisse.
— Que faisiez-vous dans la vie civile ?
— J’étais ouvrier de campagne, mon colonel.
— Pourquoi vous êtes-vous engagé ?
— Pour servir la France, mon colonel.
L’officier eut un vague regard d’étonnement, en entendant la voix de Perrin trembler, émue. Il passa à Orschanow.
— Il n’y avait pas d’ouvrage, mon colonel. On avait faim et froid, en Savoie, à Marseille, la misère…
Orschanow avait dit qu’il était ouvrier, lui aussi.
Le colonel le regardait plus attentivement :
— Il y a des choses qui se savent ici, parce qu’on les raconte, et d’autres qui ne se savent pas. Je n’ai pas le droit de vous les demander. Mais il y a des cas qui m’intéressent à un autre point de vue, et qui peuvent intéresser votre classement. On m’a dit que vous aviez été étudiant en médecine avant de travailler la terre. Pourquoi avez-vous lâché ?
— Par goût, mon colonel.
— Oui, enfin, c’est votre affaire. Ici, avec de l’ordre, de la conduite et surtout de la discipline, vous pouvez faire votre chemin. Je suis surtout impitoyable pour l’ivrognerie, souvenez-vous en. Allez !
— J’ai dit que c’était pour servir la France, insista Perrin en sortant, parce que, vois-tu, ça me fait toujours quelque chose quand je suis forcé de dire que je suis Suisse.
CHAPITRE II
Ce soir-là, après la soupe, ce fut leur première sortie en ville.
Ils passèrent la grande porte, sous le regard sévère du sergent de garde. Ils suivirent le chemin de la Remonte, sous les platanes dénudés, passèrent sous la porte de Tiaret, devant l’hôpital militaire, terne et triste dans le rouge du soir.
Les rues, droites, étaient bordées de maisons européennes, de boutiques, les promenades plantées de platanes et de faux poivriers.
— Ça ressemble encore assez aux petites villes du midi, disait Perrin.
Mais ce qui retenait surtout les regards des recrues, c’était la foule bigarrée, la tenue de la Légion, les Chasseurs d’Afrique, les ouvriers espagnols promenant la teinte neutre et morne de l’Europe, et, noyant le tout, la foule arabe partout, les Arabes en burnous terreux ou blancs, en turbans à cordelettes fauves, les Arabes moutonniers…
Quelques femmes, drapées dans leur haïck de laine, déambulaient, hâtives, comme fuyantes.
Un grand murmure de vie montait des ruelles, augmentant à mesure que les deux légionnaires se rapprochaient du quartier indigène.
Dans leurs boutiques ouvertes, les Mozabites au visage reposé, encadré de grandes barbes noires trônaient, en « djellaba » courte, parmi les marchandises hétéroclites : poterie de terre verte et fauve, couffins et nattes en doum, girandoles de poivre rouge séché qui semblaient de grandes grappes de corail. Il y avait encore des Tlemceni, en veste à capuchon, noire, toute chamarrée d’applications de drap de couleurs vives, des nègres, balayeurs de rues, poussant devant eux leurs petits ânes, des portefaix chargés, suants, courant dans la foule.
Devant les cafés maures, sur les bancs et sur les nattes, d’autres indigènes jouaient, penchant des profils secs et fins, tandis que d’autres goûtaient la joie de l’immobilité féline.
Devant les débits, les soldats se pressaient, faisant bandes à part, selon leur arme. C’était un continuel cliquetis de sabres, de baïonnettes, d’éperons. Et, sur cette houle colorée, le soir d’hiver tombait, noyant les hommes et les choses dans une onde rose, qui pâlissait lentement, flambant encore sur les sommets neigeux des montagnes, se fondant en transparences violettes dans les ruelles.
Ils allaient devant eux.
Après un terrain vide, lépreux, où des herbes minces sortaient à peine de terre, parmi les vieux chaumes dorés, ce fut un dédale étrange, des masures blanchies à la chaux, des nattes et des bancs de bois débordant, couverts de soldats et de femmes.
Une révélation, ces femmes aux marches des bouges africains ! Tous les types indigènes, tous les costumes, toutes les parures !…
Il y avait les Mauresques en chéchiya pointues, vêtues de soies éclatantes, les négresses dont la peau obscure tachait les couleurs violentes de leurs toilettes, et les bédouines aux visages impassibles, tatoués, idoles de bronze, au lourd regard. Et les filles du Sud, surtout celles des Hauts Plateaux et celles du Djebel Amour, avec de hauts hennins d’or sur leurs têtes, ou des tresses de cheveux noirs et de laines rouges, des diadèmes d’argent et des bouquets de plumes d’autruche.
Et c’étaient elles, les « Ouled-Naïl » qui étaient le plus chargées de bijoux, ruisselantes de reflets métalliques sur leurs mlahfa, de soie ou de fine laine aux splendides couleurs, assemblées avec un art sauvage.
Il y en avait de ces « mlahfa » errantes : des violettes avec de larges bandes vertes, des rouges et jaunes, des vertes et orangés, des roses et noires, des blanches toutes brodées de fleurs de couleur comme les ailes des papillons.
Sahariennes, elles portaient encore, retombant de leur coiffure, des chaînettes d’argent, de grands anneaux d’oreilles, des pièces d’or, des parures de corail ou de pâte odorante séchée, par-dessus les lourds gorgerins et des ceintures roides, et des cercles d’argent, minces ou larges à tête de clous rivés aux poignets. Leurs chevilles sonnaient de larges canons d’argent ajouré. Il y en avait de belles et de repoussantes, des jeunes aux chairs fermes et ambrées, des puissantes et des fanées. Les unes babillaient en buvant du café ou de l’absinthe, d’autres en fumant, gardaient un air farouche et de rêverie morne.
Des Arabes jouaient des airs d’une mélancolie infinie, sur les petits guibri en carapace de tortue, ou sur les djouak en roseau des bédouins… Quelque part, une rh’aïta sauvage et triste hurlait une désespérance inconnue.
Et des voix d’hommes chantaient les complaintes du Sud où revenait le refrain traînant, le dani-dane sans cesse renouvelé d’accent, d’intensité et de modulation.
Des lanternes s’allumaient, dans les petites chambres toutes blanches et toutes nues, et là quelques misérables lits s’offraient couverts d’indienne, ou plus simplement encore le gros tapis bédouin, étalé à terre, à côté d’un vieux coffre vert aux peintures de fleurs.
Une senteur violente flottait alentour, mélange d’eau de rose, de sueur, d’absinthe et de tabac.
Lâchée à travers cet étal de chair « la troupe » hurlait son rut ardent, son désir de joie, de détente et d’oubli…
Un rauquement coupé de cris plaintifs monta d’une place où l’ombre se faisait : des gens de la campagne faisaient agenouiller des chameaux.
Tandis qu’Orschanow s’enivrait de tout cet inconnu dont il voyait la splendeur nouvelle, malgré les oripeaux et la misère ambiante, Perrin errait, les bras ballants, pris de stupeur.
— Arrêtons-nous, buvons un café maure, dit Orschanow, pour s’asseoir sur une natte et pour regarder en repos un coin qui l’avait charmé.
Perrin hésita, puis, gauchement, il s’assit sur un banc, à côté d’un spahi qui lui fit de la place.
Perrin avait dit : « Bonjour tout le monde ». Seuls le spahi et les femmes, tout de suite accourues, répondirent. Orschanow s’étendit à demi sur la natte.
Il avait du sang musulman, du côté de sa mère, dont les ascendants étaient des tartares et il subissait l’afflux de tout cet atavisme inconscient.
Il se sentait bien là, dans cette pose nonchalante qu’il avait si souvent prise sur le bord des routes.
Aucun trouble ne lui venait sous les tranquilles regards de ces hommes d’un autre monde, surpris de voir des légionnaires, des roumis, s’asseoir fraternellement parmi eux, qui se savaient honnis et méprisés et qui répondaient à ces mines par un absolu dédain, indifférents pour tout ce que les roumis avaient pu introduire de nouveau dans leur pays, dans le silence de leurs horizons immenses.
— Il faudra que j’apprenne leur langue, pensa Dmitri, repris de son besoin de vivre de la vie populaire, partout où il était.
Lui et Perrin restaient sans le sou, il ne fallait pas songer aux faciles amours étalées sous leurs yeux. D’ailleurs, Perrin n’était pas tenté par tout cet inconnu qui l’effrayait. Ces femmes qui le frôlaient, qui lui parlaient pourtant français, avec leur accent de gorge, lui semblaient presque des fantômes. Et il les regardait en dessous, sans répondre. Alors, elles l’apostrophèrent de phrases allemandes, croyant qu’il ne comprenait pas… Pressé de trop près par l’une d’elles, une grande fille pâle en gandoura fleur de pêcher, il répondit tout de même, maussade :
— C’est pas la peine de mâcher de la paille… On comprend le français, et puis ce que tu veux.
Orschanow, amusé, sentant qu’il reviendrait là, tantôt pour de délicieuses rêveries, tantôt pour assouvir ses rages subites d’amour, leur parlait, doucement, les plaisantait, leur demandant leurs noms, écoutant leurs rires et leurs gazouillements étranges, heurtés d’aspirations rauques, plus rauques que celles du russe — dès qu’elles parlaient arabe, entre elles.
Elles lui faisaient des compliments, le trouvaient beau. Et il promettait de revenir, quand il aurait de l’argent.
Perrin s’ennuyait, mais, comme il voyait que son camarade ne bougeait pas, heureux, il ne voulait pas le déranger. Ce nom de Dieu de Russe était tout de suite à son aise partout !
Puis, quand même, Perrin se leva.
— Tu viens pas prendre un verre, là-bas ? dit-il, en montrant un débit juif, au bout de la rue.
— Non, ça va bien ici. Tu sais comment je suis, vas-y… on se retrouvera.
Orschanow était reconnaissant à Perrin de sa délicatesse instinctive, car le paysan ne cherchait jamais à lui imposer ses goûts, à contrecarrer ses besoins brusques de solitude, de silence ou d’errance. Sagement, sans rancune, il allait chercher des plaisirs plus accessibles, laissant Orschanow se débrouiller, comme il disait.
Et Dmitri resta là jusqu’à la sonnerie du soir silencieux, étendu sur la natte, sans hâte de pénétrer ce monde nouveau, y vivant déjà, de plain-pied, heureux dès la première heure.
CHAPITRE III
Dans une boutique étroite, sur des bancs, quelques rares consommateurs indigènes étaient assis. Devant l’oudjak, le fourneau en faïence bleue et blanche, en forme de porte mauresque avec, par côté, sur des degrés, le bariolage naïf et délicieux des petites tasses, et les cuivres polis des plateaux et des cafetières, le kaouadji, un grand Marocain bronzé, préparait le café avec des gestes assurés et lents. Il portait une longue blouse de toile bise, et, sur sa tête rasée, autour d’une chéchiya très rouge, un petit turban blanc.
Dans un coin, sur une natte, Orschanow était accroupi près d’un Arabe, jeune encore, avec de larges yeux noirs, caressants et une petite barbe brune autour du dessin ferme et charnu des lèvres. Quand il riait, son visage redevenait enfantin, très doux.
Orschanow, dans un petit carnet, inscrivait en lettres russes des mots arabes, sous la dictée de l’indigène.
Il avait découvert ce professeur bénévole, qui, parlant bien français, était ravi de l’application de ce roumi à apprendre sa langue. Quand Orschanow lui avait dit les ascendances musulmanes de sa mère, son étonnement s’était teinté de sympathie. Il s’appelait Mohammed, ancien spahi, il était fils d’un pauvre instituteur coranique et, partant, lettré en arabe.
— Tu sais, demain, tu manges la soupe avec nous, dit-il à Orschanow.
— Tu es donc marié ?
— Non, mais j’en ai une femme, au village nègre, qu’elle fera le couscous. Sans faute, tu viendras ?
— Bien sûr. Passe me prendre au quartier, à cinq heures.
— Moi, tu sais, j’en ai pas beaucoup des amis parce que je suis trop fier et trop civilisé. Si tu veux pas qu’on se foute de toi, tais-toi et sois malin. Tu as besoin de personne, je te ferai voir tout ce que tu voudras… avec moi tu es tranquille.
Et Mohammed prenait maintenant des intonations fraternelles pour parler à Orschanow.
* * *
Le lendemain, l’Arabe vint à cinq heures chercher son ami. Les camarades louchèrent un peu de cette amitié insolite entre un légionnaire et un indigène. Mais Orschanow continuait à se tenir à l’écart des autres, pris tout entier par ce pays qui le grisait d’une ivresse singulière.
Perrin avoua en souriant qu’il avait fait la rencontre d’une Espagnole au bar, qu’elle ne lui déplaisait pas, et qu’il avait rendez-vous avec elle pour ce soir-là. La vie indigène, trop différente, lui faisait encore peur, le rebutait même. Il avait envers ces hommes d’une autre race une méfiance persistante.
* * *
Dans une petite masure passée à la chaux, aux murs en planches branlantes, un tapis à grands ramages verts et jaunes était étendu. Contre le mur, des coussins recouverts d’indienne, au lieu de sièges. Un chandelier de cuivre posé à terre et un grand coffre peinturluré, avec de très vieilles ferrures, complétaient l’ameublement.
Une Mauresque en mlahfa blanche, jeune, mais de visage las, avec, au front, le tatouage des bédouines et des sonnailles gaies de bracelets aux poignets et aux chevilles, salua les deux hommes, leur baisant la main. Sa voix lente était un peu rauque avec des intonations caressantes.
— Tu sais, on va boire l’absinthe, dit Mohammed. La femme, il nous servira.
En effet, elle ne s’assit pas auprès d’eux, gardant son rôle d’emprunt de femme mariée, attentive, obéissant au regard de l’ancien spahi qui se calait dans des attitudes de maître.
Sur le tapis parurent les verres, la gargoulette d’eau et la bouteille de Pernod.
— C’est au service que tu as appris à boire ?
— Oui… Le service, il gâte les gens… Moi, avant, je fumais pas seulement, à présent je jure le bon Dieu, je bois l’absinthe, je mange cochon — et en avant mon ami !
Accoudé aux coussins, il cligna de la paupière vers le légionnaire, parce que l’intelligent comprend au coup d’œil :
— Tu sais, tout à l’heure, il y a la sœur de Zohra qui va venir…
Orschanow se détendait dans cette atmosphère chaude où traînait une odeur indéfinissable. Une chaleur lui montait à la gorge.
Zohra, debout, les regardait.
— Si Mohammed, faut-il apporter le souper ? dit-elle riant de les voir.
— Donne.
Et, comme ils mangeaient, dans un plat unique, la cuisine pimentée et parfumée d’herbes odorantes, on frappa.
C’était Aïcha, une brune frêle, bronzée, avec ce lourd regard impénétrable et farouche des bédouines qu’Orschanow avait remarqué et qui lui donnait un trouble étrange. Elle lui parut très belle, avec ses voiles bleu sombre sur lesquels les bijoux d’argent mettaient des lueurs étranges. Elle était plus jeune que Zohra : son visage tatoué au front avait une fraîcheur de fleur sauvage.
Assise dans un coin, silencieuse, elle gardait une immobilité d’idole. Sa tête était coiffée d’un diadème d’argent ciselé aux pendeloques de corail, tombant en gouttes de sang de ses cheveux noirs. Et elle baissait les yeux, ne regardant pas même ce roumi pour lequel sa sœur l’avait fait venir.
Zohra, plus expansive, voyant que Mohammed était un peu ivre se coula vers lui, humble, rampant presque à terre.
— De l’absinthe, pour l’amour de Dieu !
Lui, toujours souriant, la jeta au tapis d’un revers de coude.
— Pourquoi la bats-tu ? dit Orschanow, le prenant par le poignet.
— Ce n’est rien, ça… si tu voyais comme je la bats, quand ça me plaît, quand je suis en colère ! ça lui fait plaisir… Dis, ça te fait plaisir, hein ?
Elle se hasarda à lever la tête, avouant, de peur d’être battue encore.
Et alors, bon prince, Mohammed lui versa à boire, lui donna une cigarette.
— Aïcha, approche, viens boire, n’aie pas honte, disait Zohra. Mais l’autre à peine enfuie de son douar, demeurait immobile.
Mohammed poussa son camarade :
— Elle a honte.
La tête d’Orschanow tournait délicieusement. Ce décor d’orgie brutale ne lui déplaisait pas. Combien il s’était méprisé, jadis, de ce goût de l’amour brutal qu’il se connaissait bien, et qui le jetait souvent à des aventures dont il restait honteux ! Maintenant il s’y abandonnait, tranquille, conscient malgré son ivresse.
Mohammed lui racontait l’histoire d’Aïcha. On l’avait mariée, elle avait un caractère hautain et indocile, son mari n’avait pas su s’en rendre maître et elle s’était enfuie, rejoignant sa sœur.
— Elles sont souvent comme ça, les bédouines. Il faut savoir les prendre.
Orschanow se laissait gagner par la gaîté sauvage de l’indigène qui luttait à présent avec Zohra, la roulant à terre comme une boule, d’une main. Comme toujours, l’envie lui venait de ces jeux de ce « jus de bras » qui le rendait fou, après.
Et il se leva, ferme sur ses jambes, avec sa résistance à l’alcool d’homme du Nord. Il prit Aïcha, la leva à la hauteur de sa bouche, malgré ses ongles de jeune chatte qui entraient dans la chair de ses poignets, puis la jeta sur les coussins, et, la violentant, l’obligea à boire un verre d’absinthe, pris tout d’un coup d’une obstination animale.
Elle se raidissait pour lui échapper, détournant la tête, les dents serrées. Mais elle dut boire, la gorge meurtrie sous la main d’Orschanow dont les yeux flambaient.
Et soudain, la bougie s’éteignit poussée du pied par Mohammed, et tout chavira dans l’ivresse et les ténèbres…
CHAPITRE IV
Il neigeait, un vent glacé balayait les rues désertes. Orschanow courait, mal dégrisé, pour ne pas manquer l’appel. Il avait fallu que Mohammed le poussât dehors, avec son sang-froid de vieux soldat. Dmitri avait tout oublié, refusant de s’en aller, dans la joie de ses épousailles sauvages.
Maintenant, dans le froid intense, sa tête tournait, une fièvre le brûlait.
Il arriva à temps, au moment où le clairon lançait sa note aiguë.
— Nom de Dieu, dit Perrin, mais t’es saoul !
— Oui, je suis saoul… Que le tonnerre de Dieu emporte un métier comme ça, quand on doit tout lâcher, pour rentrer se coucher comme un gosse !
Et Perrin, soigneux, ramassait les vêtements qu’Orschanow jetait au hasard, et qui gardaient une violente odeur.
Perrin connaissait son camarade, les rages d’amour subites qui le brûlaient.
Ça l’avait toujours étonné, cette fureur, lui qui, tout en aimant la rigolade, gardait toujours son sang-froid. Il ne comprenait pas les ardeurs de l’homme de la steppe, primitif sous son instruction de monsieur, tandis que lui, l’ouvrier fruste, avait derrière lui des générations et des générations de paysans paisibles, alourdis.
— Tu t’es encore monté la tête pour une femme ! dit-il, voyant Orschanow roulé sur son lit, l’œil en flamme, assombri.
L’étudiant russe était donc devenu pareil aux hommes du peuple avec lesquels il avait voulu vivre, il les avait même dépassés, ceux d’Europe du moins, en se rapprochant plus qu’eux de la sauvagerie ancestrale.
Orschanow ne regrettait rien, il ne se méprisait plus. Parfois, aux débuts, après son départ de Genève, il s’était tâté, inquiet, craignant que ces brusques floraisons de sensualité presque meurtrières ne fussent des symptômes de névrose. Mais non, ils correspondaient aux époques les plus radieuses de sa vie, aux jours de santé et d’énergie. Sous leur empire, ses facultés acquéraient une acuité nouvelle, il vivait ardemment, redevenait amoureux de la vie, il était heureux. Et cela l’avait calmé. D’ailleurs aucune idée de volupté malsaine, de luxure morbide n’entrait dans ses rages.
Il était comme ça, et la conscience de sa virilité simple, retrempée aux origines lui donnait des heures d’un bonheur profond. Pourquoi dès lors se fût-il torturé de scrupules, compliqué de nuances ?
* * *
Il écoutait vaguement les conversations, la Babel chaotique des voix fortes, les plaisanteries en langues différentes, les disputes sous le marabout frêle que le vent secouait.
Sa place était là désormais. Il saurait s’y pelotonner, faire son trou parmi les camarades aux existences cachées.
Tous ces gaillards-là avaient eu des angles durs et blessants, maintenant ils s’effaçaient : ils avaient quitté pour un temps leur personnalité encombrante comme un vêtement trop voyant, et cela leur permettrait de marcher plus à l’aise, de vivre intérieurement plus libres sous la tyrannie du règlement, déchargés du poids mort des responsabilités. Dans ce retour à la chaleur du troupeau, à la vie animale, il y avait un sentiment de soulagement. Le « ouf » du fardeau jeté bas qui fait la poitrine plus libre.
Autrefois il avait voulu aller au peuple, et maintenant il retournait au peuple pour ne plus penser.
Coudoyer d’anciens drames pour ne plus souffrir, retrouver après des accidents, le sens d’une personnalité intacte et immémoriale, découvrir sous la cendre un feu secret, le feu vital, le sens des éternités de l’instinct… Orschanow sentait tout cela, couché sous la tente comme une bête heureuse, et son regard traînait avec volupté sur la triste Saïda, refuge des cœurs meurtris.
CHAPITRE V
Orschanow était robuste et souple, son instruction de recrue avançait à souhait, sous la direction du sergent Schmütz qui tempêtait et qui jurait sans discontinuer, colérique, le visage haut en couleur, coupé d’une moustache de chat roux.
Orschanow avait conquis Schmütz en lui parlant allemand et en s’appliquant au travail.
Pour lui, la bonne fatigue qui le jetait, le soir, rompu sur son lit, rachetait l’imbécillité de ce travail militaire qui ne servait à rien.
Il aimait surtout les humbles besognes du garde-chambre, et les heures passées au séchoir, dans la petite cour, les jours de soleil, à frotter avec une brosse son linge de grosse toile raide, ses effets de treillis encore tout neufs.
Les légionnaires chantaient, et les complaintes des pays divers jetaient une mélancolie d’un exotisme spécial dans ce coin du quartier entre le séchoir et le Sénégal, le bâtiment des cellules de correction, l’épouvante des légionnaires indisciplinés.
Et les jours s’écoulaient ainsi, réguliers, inutiles, pris par le service, avec en agréable perspective, dès le matin, les quatre heures de liberté du soir.
Les légionnaires étaient presque tous de bons soldats, surtout en marche, à la peine. Et pourtant bien rares étaient ceux qui aimaient réellement le métier. La plupart préféraient « tirer au flanc », se dégrouiller, ne pas se fouler la rate.
Sur eux pesait une discipline d’une dureté voulue, les locaux disciplinaires ne désemplissaient pas ; tous les jours, on voyait, dans la cour, une troupe hâve, l’œil mauvais, rageant à froid, faire le bal, avec le sac lourdement chargé, de cailloux parfois.
Certains sergents de garde prenaient un plaisir cruel à faire exécuter aux hommes punis les mouvements les plus pénibles en les espaçant. Ainsi le sergent Schmütz avait pour spécialité le pas gymnastique continuel en été, les longues poses désolantes en hiver.
Ceux qui ne se soumettaient pas passaient à la discipline ou au tourniquet. Ils étaient nombreux.
Après avoir épuisé sur eux toutes les rigueurs, après avoir tenté de les briser par la fatigue terrible du bal et l’horreur du Sénégal, des cellules de correction, on les envoyait à la section de discipline. Et ils étaient perdus alors. Ils filaient à Aïn-El-Hadjar ou à Mers-El-Kebir, quelquefois même à la Nouvelle ou à Cayenne. Il y en avait qui étaient fiers d’être des irréductibles.
L’un d’eux, un breton, ancien quartier-maître de la flotte, cassé, et qui buvait terriblement, répétait tous les jours à la chambrée : « Moi, mon rêve, c’est d’être butté. »
Il ne s’expliquait pas davantage. Un jour sur une observation du caporal d’escouade, il lui fendit le crâne, d’un coup de crosse, férocement, sans raison.
Quand on l’emmena pour le mettre en cellule de prévention, il dit : « Vous voyez bien que j’ai tenu bon, que je serai butté. »
Les légionnaires apprirent sa condamnation à mort, peu de temps après, avec leur indifférence coutumière, pour le sort des camarades partis, condamnés ou libérés.
Dmitri éprouvait de la sympathie pour ces révoltés, qui s’avouaient vaincus d’avance, mais qui ne voulaient quand même pas courber la tête. Il se souvenait alors d’Orlow, le brodiaga qui avait brûlé le village de Nicoplatimowka, pour se venger d’un cabaretier. Certes, chez les légionnaires, Orschanow ne rencontrait pas le côté épique et sombre qui l’avait charmé en l’enfant révolté des steppes, mais il lui semblait qu’ils avaient aussi leur grandeur, ceux-là.
— Des fous ! A quoi bon faire le malin, disait Perrin, quand on n’est pas le plus fort ? Ça n’avance à rien.
Lui, trouvait qu’il fallait tâcher de bien vivre partout où on était et qu’il était trop bête de vouloir se casser le cou quand on pouvait décemment plier.
— Ah ! je dis pas, si on voulait nous obliger à faire du mal, de sales coups, oui, alors on aurait le droit de rouspéter. Mais qu’est-ce qu’ils nous demandent par là ? D’obéir et de faire le travail pour lequel on s’est engagé. C’est que juste. Si je m’engage pour les foins, faut que je fasse les foins jusqu’au bout. — C’est la même chose.
CHAPITRE VI
Tous les soirs Orschanow retrouvait, dans les cafés maures, chez Zohra ou dans les autres maisons blanches du village nègre, la griserie d’un Orient révélé.
Après quatre mois, il commençait à s’exprimer assez librement en arabe, à s’intéresser à des discours lents devant les cafés maures et les interminables complaintes avaient pour lui des mots profonds comme leur musique.
Le monde arabe, si fermé pour lui les premiers temps, s’ouvrait peu à peu. Orschanow, l’occidental en fuite, entrait dans le décor des couleurs et des parfums.
Dans les milieux indigènes où il se plaisait exclusivement, on s’habituait à lui.
— C’est dommage que tu sois un roumi ! disait souvent Mohammed, qui l’aimait maintenant en frère.
— Mais je ne suis pas un roumi, objectait Orschanow en souriant. Je ne suis d’aucune religion, et si je devais en prendre une ce serait l’Islam.
En effet, l’Islam l’avait enveloppé d’un charme mélancolique. C’était l’apaisement et la sérénité.
Devant l’infortune et la Mort, l’Arabe restait impassible, sans révolte, presque sans pleurs et toutes les hérédités fatalistes d’Orschanow s’émouvaient fraternelles, le poussant vers ces hommes.
D’ailleurs, ne leur était-il pas semblable ? N’avait-il pas renoncé volontairement à la lutte, au travail, but de toute vie européenne, pour se laisser aller, comme eux, voluptueusement entraîné à la dérive, au fil des heures.
Et puis, ils étaient des nomades, des vagabonds invétérés. Et tant d’autres traits les faisaient ressembler à ce peuple russe qu’Orschanow aimait toujours d’un douloureux et profond amour.
Comme le peuple russe, le peuple arabe se maintenait par sa force d’inertie, presque immuable. Comme lui aussi, il souffrait, en silence, apportant dans ses rapports avec l’administration la même résignation, la même soumission, avec la même réprobation tacite pour l’injustice. Le Russe disait : « C’était sur ma naissance ». L’Arabe, plus laconique, se contentait d’esquisser un geste vague de soumission : Mektoub — c’était écrit !
Orschanow retrouvait certaines coutumes touchantes de la terre slave, chez les Arabes : le culte de l’hospitalité, la générosité et la charité envers les pauvres.
Ils étaient mélancoliques, ignorants de la blague, cette gaîté occidentale si étrangère à Orschanow. Ils avaient cependant leurs heures de joie légère, leur rire de grands enfants. Mais, tout de suite après, ils retombaient à leur gravité, ils se renfermaient en eux-mêmes. La plupart du temps même, ils se contentaient de sourire.
Et puis, ils étaient, comme les Slaves du peuple, sociables et égalitaires, sans dédain pour les pauvres. Les riches, les lettrés s’asseyaient côte à côte avec les plus loqueteux, dans la grande fraternité islamique. Un mendiant entrait-il dans un café, on lui faisait une place, on échangeait avec lui le salut de paix, le même pour tous les musulmans.
Et Orschanow se laissait aller au bien-être indolent de la vie arabe peu compliquée.
Mohammed, fumeur de kif, avait persuadé à Dmitri d’abandonner l’alcool pour la petite pipe de poussière de chanvre. Au lieu de l’ivresse tapageuse de la boisson c’était un engourdissement doux, une paix infinie qui venait, à mesure que la fumée jaunâtre du kif montait dans l’air tiède.
CHAPITRE VII
Derrière un café maure, dans une petite cour passée à la chaux bleuâtre, un pied de vigne séculaire se tordait, s’appuyant sur un figuier noueux, en une fraternité de vieux arbres reclus.
Des pierres sèches, équarries et alignées, formaient une sorte de large banquette ronde autour du puits étroit. Dans les niches irrégulières des murs, des pots de basilics et des gargoulettes bouchées d’un bouquet de brins de lentisque. Dans une vieille caisse, un jasmin dont les fleurs blanches, striées de rose pâle s’effeuillait sur des nattes.
Un faucon, attaché par la patte, rêvait sur son perchoir et des rossignols se pâmaient dans de petites cages en piquants de porc-épics.
C’était la fumerie de kif clandestine de la Djenina tenue par Hadj Adda, nègre marocain, lettré, grave et poli. Son visage régulier, d’un noir d’ébène, encadré d’une barbe blanche, souriait à l’habitué, quand il voulait bien accepter une petite pipe.
Dès cinq heures, le jardinet silencieux s’animait. Ils étaient une vingtaine qui venaient là, des portefaix, des bédouins de passage, des Maures.
Il n’y avait rien d’orgiaque dans ces réunions. On fumait le kif en échangeant de rares paroles. Puis on faisait de la musique arabe et on chantait.
Jamais une femme, jamais une plaisanterie grossière. Cette volupté se suffisait à elle-même.
* * *
Mohamed avait introduit Orschanow à la Djenina, répondant de ce légionnaire qu’on avait bien un peu regardé de travers, le premier jour. Puis, on s’était habitué à lui, le traitant en frère, lui souriant quand il arrivait.
Il s’étendait près de l’ancien spahi, et, sa petite pipe à la main, il écoutait, les yeux mi-clos, le murmure doux des rossignols captifs, et la musique de rêve des « hacheïchia », les fumeurs de kif.
Mohammed jouait du djouak, tirant des plaintes étouffées, tantôt langoureuses, tantôt d’une presque immatérielle tristesse de ce petit bout de roseau, coupé au fond d’un oued.
Hammou Benhalima, un portefaix en loques européennes, avec un foulard de coton bleu roulé autour de sa chéchiya, jouait de la guitare espagnole.
Un vieux, la face rasée, impassible, les yeux clos, comme en rêve, faisait pleurer un antique violon, qu’il appuyait sur son genou, à la mode arabe. Et d’autres, un groupe de bédouins aux minces profils d’oiseau de proie, aux yeux roux sous le voile en auvent de leurs turbans à cordelettes fauves, promenaient des petits morceaux d’écorce sur les deux cordes de leurs guibri — Et les têtes se renversaient, les yeux se fermaient.
Les « hacheïchia » en extase chantaient.
Tantôt c’étaient des complaintes bédouines, épopées de chasse, d’amour et de rixes. Tantôt, des cantiques maraboutiques, la Borda, en l’honneur du Prophète, ou des chants d’amour passionné et malheureux, où des cœurs saignaient, distillant goutte à goutte les larmes brûlantes des séparations et des oublis.
Orschanow, tiré de son demi assoupissement, dans la lueur vacillante des bougies, observait parfois les groupes aux attitudes souples et félines, les accroupissements, les poses couchées, lasses, la mimique des visages que l’ivresse du chant, de la musique et du kif pâlissait lentement de spiritualité. Les citadins se laissaient aller à l’extase, voluptueusement. Les bédouins gardaient leurs masques bronzés, de gravité farouche, les prunelles plus luisantes seulement, dans le soulèvement des paupières alourdies.
On parlait peu, à la Djenina, et le cafetier distribuait en silence les petites tasses de café, les tout petits verres de thé marocain, à la menthe poivrée…
CHAPITRE VIII
C’était la nuit.
La chambrée, dans l’ombre, soufflait une chaude haleine de lassitude reposée.
Les corps se vautraient, moites, dans les gros draps bis. Parfois, un gémissement ou une toux coupaient le silence.
Orschanow dormait, ayant rejeté ses draps, les bras nus hors du lit. Il avait retrouvé le sommeil sans rêves, sans cauchemars de ses toutes premières années.
Tout à coup quelque chose le réveilla. Il sursauta. Dans la cour, le clairon sonnait. C’était une sonnerie étrange, lente, lugubre, entendue ainsi à travers l’engourdissement du sommeil.
Déjà le caporal Vialar bondissait, criant :
— Tout le monde debout ! Alerte !
Et les légionnaires se levaient, pêle-mêle, jurant, mal éveillés.
Dmitri crut un instant à un malheur.
— C’est encore une lubie du colonel : foutre tout le monde en l’air au milieu de la nuit.
En ville, la trompette des chasseurs répondait, puis un coup de canon déchira les ténèbres et le silence de Saïda endormie.
Le caporal avait rallumé une lampe. On s’habillait avec un cliquetis d’armes, des froissements de cuirs violemment bouclés.
Les hommes juraient, se hâtant pourtant. Dans les escaliers on commençait à entendre le martellement des godillots des autres escouades qui descendaient.
— Allons, nom de Dieu ! Tas de feignants, est-ce qu’on se fout du monde par ici !
C’était le sergent Schmütz qui entrait, blême, mal dessaoulé de la veille.
Dans la cour, des lanternes couraient comme des feux-follets, jetant de brusques clartés rouges sous les arbres.
Avec des bruits métalliques et le grouillement des chaussures ferrées, les sections s’établissaient. Les officiers, prévenus par un fourrier arrivaient.
Le lieutenant Clerc boutonnait son col, les dents serrées avec une flamme de colère dans les yeux : une hiverneuse de passage, une Belge délicieuse, était restée dans la chambre désertée brusquement, là-bas, à l’hôtel.
Enfin, le colonel parut, sur son grand cheval blanc. Froid, correct comme pour une revue ; il demanda si tout était prêt.
Alors, tout de suite, les ordres retentirent, brefs, et on sortit, tournant sur la route, vers le Sud.
Dans l’obscurité, on n’entendait plus que le bruit houleux, le bruit marin, de la troupe en marche, avec, parfois, des entrechoquements d’acier.
* * *
On grimpait les pentes raides caillouteuses, au pas gymnastique, péniblement.
— On va à Aïn-El-Hadjar ! murmura un légionnaire.
Ils filaient, poussés par les gradés, avec, au cœur, la rancune de leur servitude, l’ennui de toute cette peine prise inutilement.
Seul Orschanow ne s’ennuyait pas. Pour la première fois, la campagne bédouine lui apparaissait ainsi dans la clarté vague de la nuit de printemps.
La brousse prenait des aspects fantastiques, semblait se mouvoir, noire, confuse.
Les oueds s’ouvraient, semblaient sans fond, et le sommet des montagnes se détachait en silhouette exacte sur la pâleur sombre de l’horizon.
Parfois dans le scintillement innombrable du ciel, une étoile se détachait comme un fruit mûr, et tombait à l’infini.
Dans le silence de la montagne on entendait sourdre une vie puissante, l’enfantement prodigieux du printemps africain.
Des chacals glapissaient courant par bandes sur les collines.
* * *
Les légionnaires haletants arrivèrent au grand plateau d’Aïn-El-Hadjar. Là, au-delà de la mer d’alfa où bruissait le vent tiède, l’horizon s’ouvrait, large, immense, libre…
Orschanow éprouva un grand soulagement. Enfin, plus de montagnes écrasantes, plus de murailles barrant le ciel.
Il aspira avec bonheur l’air léger de la hauteur. Son amour pour la terre d’Afrique devenait plus profond. Pris d’un étrange enthousiasme il ne se sentait plus exilé et ne souhaitait que de rester là, dans cet âpre décor, pour toujours, même sous l’humble capote bleue du légionnaire.
Lentement, l’horizon s’éclaira. C’était une lueur verdâtre, diffuse, qui dessinait au loin les dentelures aiguës des montagnes, qui arrachait à l’uniformité noire de la nuit les silhouettes plus opaques des buissons de lentisques et de palmiers nains. Le plateau apparaissait dans la houle de l’alfa coriace, tout moucheté comme une peau de panthère.
Puis la lueur grandit, monta dans le ciel, les légionnaires cessèrent d’être un flot sombre.
Un vent léger frissonna dans l’herbe dure, caressa les visages où la sueur collait la poussière rouge.
Ce fut pour Dmitri, la joie de l’aube en rase campagne, l’heure aimée où renaissaient avec la bonne lumière, l’espoir et la force de vivre…
Dans la mer d’alfa, une troupe venait, morne silencieuse. Dans la lueur lilas du matin, les hommes, en vareuse bleue, coiffés de képis à l’énorme visière carrée, le visage rasé et maigri, l’œil cave et sombre, défilèrent, entre des légionnaires, baïonnette au canon, et des chaouchs de la justice militaire, revolver au côté.
C’étaient les Pégriots, les détenus du pénitencier d’Aïn-El-Hadjar, qui allaient au travail, leurs outils sur l’épaule. Quelques-uns bronzés, le front et les mains tatoués gardaient, sous le costume du bagne la gravité arabe. D’autres très blonds, les cheveux comme décolorés sur leur peau brûlée, échangeaient un regard avec la Légion étrangère qui passait : anciens légionnaires, condamnés, ils retrouvaient des camarades, sans un sourire, avec la haine des forçats pour les autres, ceux du dehors, qui leur semblaient libres.
Et les tristes ilotes passèrent avec un piétinement de troupeau résigné, dans la gloire du soleil qui se levait, là-bas, dans un monde de vapeurs carminées, au-dessus de la plaine mélancolique.
Orschanow sentit une révolte, sous le harnais pesant du soldat ; tout le convenu, tout le mensonge de la vie civilisée lui apparaissait : le mensonge à la base de la société, s’arrogeant le droit, nié aux individus, de renouveler l’antique esclavage, pesant de tout son poids sur ceux qui ne voulaient pas plier.
Combien parmi ces pégriots glabres et mornes, étaient là pour des crimes purement militaires, c’est-à-dire pour des actes qui, dans la vie ordinaire, plus naturelle, étaient à peine des délits !
Ah ! s’en aller dans la brousse, vivre seul, à sa guise, sans courber la tête devant tous ces fantômes d’idées imbéciles qui accablaient les hommes de leur dure tyrannie.
Les instincts de vagabond et de révolté d’Orschanow s’éveillaient en cette heure, et il songea qu’il avait encore près de cinq années à vivre parmi les hommes, sous leur autorité et leur menace !
Mais il fallait se raidir et attendre, marcher sourd et aveugle, en saisissant au passage les heures de vie, les impressions grisantes, telle l’ivresse de ce lever de jour au désert.
CHAPITRE IX
Il y avait dans l’escouade du caporal Vialar un légionnaire qui s’appelait Pedro Garcia, et qui se tenait à l’écart des autres, muet, plongé en une continuelle rêverie morne. Grand, d’une maigreur robuste, il avait, sous le képi rouge et noir, un visage bronzé, aux méplats de cuivre, des cheveux bouclés, très noirs, étroite une moustache ombrant des lèvres sensuelles, toujours serrées, sans un sourire.
Dès le premier jour, personne ne s’était trompé sur la réalité des bribes d’histoires qu’il avait contées au caporal. Ce n’était pas vrai, ce n’était pas un déserteur espagnol. Et, tout de suite, on l’avait marqué de ce surnom qui le faisait pâlir : le Bicot…
Ils étaient voisins de lit, Orschanow et lui. Le Bicot ne parlait pas plus à Dmitri qu’aux autres, mais il le regardait autrement, lui sachant gré de respecter son silence et de ne pas le plaisanter méchamment.
Pour faire taire les loustics, plusieurs fois Vialar avait eu à intervenir :
— Nom de Dieu ! Foutez la paix à cet homme. Qu’est-ce que ça vous fait qu’il soit arabe ou espagnol ? Y en a-t-il ici beaucoup, parmi vous, qui aient donné leur vrai nom, leur vraie nationalité en s’engageant ?
— Ça, caporal, c’est vrai ! disait Perrin, en soupirant et gardant toujours le regret d’être obligé de se dire Suisse.
Quand les légionnaires furent en campement sur le plateau d’Aïn-El-Hadjar le Bicot eut l’occasion de rendre quelques services à Orschanow. C’était un excellent soldat, d’une propreté de chatte, toujours en train de laver ses effets, d’astiquer ses cuirs. Il n’avait rien du bleu maladroit qu’il eût dû être, se trouvant à la légion depuis trois mois à peine.
— Pourquoi ne sortais-tu jamais à Saïda, demanda Dmitri.
— Je n’aime pas à rigoler.
— Alors nous sortirons ensemble. Je ne te demanderai rien, tu me raconteras ce que tu voudras. Je ne cherche pas à savoir ce qui ne me regarde pas.
— Quand tu sors, où vas-tu, à Saïda ?
— Je vais au café maure, je me promène aussi sur la route.
— Oui, c’est vrai, sur la route on s’ennuie moins…
Ce soir-là ils marchèrent longtemps autour du camp dans la gloire du soleil mourant en rose sur l’immense horizon du Sud attirant.
— D’où es-tu, toi ? demanda tout-à-coup le Bicot.
— Moi, je suis Russe, par mon père, tartare par ma mère. Et toi ?
— Moi ?… Tu sais, j’ai dit que je m’appelais Pedro Garcia… Eh bien, ce n’est pas vrai. Ils ont raison les autres ! Mais pourquoi m’embêter ? Je suis de Bou-Saâda, je m’appelle Lamri Belhaouari.
Et d’un trait, il conta son histoire, comme pour se justifier.
Il était fils de cadi. Il avait été à l’école française-arabe, puis au lycée, à Alger. Riche, il n’avait pas eu besoin de travailler. Rentré à Bou-Saâda, son père lui avait donné une délicieuse petite maison en toub doré, dans les jardins qui bordent l’oued. Il l’avait marié avec sa cousine par alliance, Halima, toute jeune et très belle. Et Lamri était devenu amoureux de sa jeune femme. Il l’adorait.
Un soir, on était venu le chercher, son père étant très malade. Il avait quitté à regret sa maison paisible et son Halima, il avait couru chez son père, disant qu’il rentrerait au jour. Le vieillard allait mieux après une crise, et Lamri, tout joyeux, rebroussa chemin. Il avait une clé, il rentra doucement. Et alors, dans la tiédeur de la cour où ils dormaient l’été, il avait trouvé Halima dans les bras d’un de ses cousins, Ali.
Lamri avait perdu la raison. Il avait massacré les amants à coups de couteau… Il s’était jeté en travers du lit inondé de sang, et il avait attendu le jour, prostré, inconscient. On l’avait arrêté, et le Conseil de Guerre, dont il était justiciable, comme indigène du territoire militaire, l’avait condamné seulement à deux ans de prison…
A la colonie pénitentiaire de Berrouaghia, Lamri avait vécu ces deux années en un rêve sombre. Son père était mort, et Bou-Saâda lui sembla vide et désolée, quand il rentra.
Alors, abandonnant ses biens à son frère Ahmed, assesseur du cadi, il s’était engagé aux spahis, par ennui. Vers la fin de sa quatrième année de service, Lamri, en détachement à Aumale, s’était passionné pour une belle juive. Un soir, par fatalité, il avait eu une altercation avec un autre spahi, chez cette femme. Ils s’étaient battus et Lamri avait blessé son camarade. Pour la deuxième fois, il passa au Conseil, et fut condamné à un an de prison, le Conseil ayant admis l’excuse de provocation.
En sortant de prison, Lamri, las, désespéré et se sentant désormais un réprouvé, avait fait, à Médéa les quatre mois qui lui restaient à faire. Puis, pour disparaître à jamais, pour ne plus se souvenir de rien, il était venu s’engager à la Légion, sous ce faux nom de Garcia.
— C’est fini, conclut-il, je ne vis pas, je rêve, et Dieu sait si mon rêve est noir.
Très intelligent, lui, si silencieux d’ordinaire, avait la parole claire et imagée, dans son français irréprochable.
— Garde pour toi ce que je t’ai dit. Tu es tout jeune, toi. Fais attention de ne pas faire comme moi. Tu sais, au jeu il ne faut pas tout mettre sur une carte. C’est la même chose dans la vie. Moi, deux fois j’ai été fou, j’ai mis ma vie sur une seule carte, l’amour d’une femme. Et aujourd’hui, je suis moins heureux qu’un mort.
Orschanow songea que, lui aussi, en épousant Véra, avait failli mettre toute sa vie sur une seule carte…
CHAPITRE X
Les amours tragiques de cet Arabe, victime de l’instinct, avaient vivement intéressé Orschanow. Un nouveau classement d’idées s’était fait définitivement en lui. Il comprenait mieux, et d’une façon nouvelle, pourquoi il avait quitté Véra en l’adorant, pourquoi il avait dû la quitter.
L’amour de Véra l’avait d’abord guéri des servitudes révolutionnaires et, presque aussitôt, il avait dépassé cette étape : il s’était évadé de la chaude petite cage du bonheur parce qu’il portait en lui-même le sentiment de l’espace et parce qu’il éprouvait contrairement à tant d’êtres, le besoin d’être seul et de finir.
Tout d’abord cette manière d’être lui avait paru monstrueuse, et maintenant voilà qu’il y voyait une supériorité, le but peut-être de l’évolution humaine en un effort vers l’individualité et la liberté, brisant la chaîne des associations et des sexes, s’élevant toujours plus haut vers plus de vérité, acceptant la passion mais dépassant l’amour qui continue la chaîne des êtres.
Cette pensée d’ailleurs, il l’avait cueillie analogue, un jour, au bord de sa route et l’avait mise comme une fleurette de montagne dans son carnet de notes. C’était à Genève, dans la grande bibliothèque claire. En ouvrant un volume de Chateaubriand, il avait tressailli en lisant :
« Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ? »
Orschanow avait porté cela sur lui comme une formule bizarre. Il n’en avait pas encore éprouvé la force de talisman. Il avait fallu cette banale histoire arabe pour lui découvrir le sens de ses actions. Maintenant il possédait une vérité précieuse qui lui eût permis de braver toutes les servitudes et le visage de son amie lointaine s’en éclaira.
La pensée de la femme quittée lui fut bonne et mordante : elle l’aida à se sentir plus fort.
* * *
Sans se préoccuper de la présence du sombre Bicot, Orschanow lui savait gré d’être là et d’avoir parlé. Ils marchaient, se tenant par le petit doigt de la main, suivant la fraternelle coutume musulmane. Sur cette piste des Hauts-Plateaux du Sud, l’étudiant russe atteignit, pendant quelques minutes, à la conscience heureuse de sa solitude affranchie, il se trouva maître de lui-même et, sous la lourde capote militaire, il sourit à sa jeune liberté.
Pourquoi se torturer d’un chétif amour quand la grande passion de vivre flambait si diverse sous les soleils du monde, dans la splendeur de l’Univers ? Véra, Véra plus belle d’être lointaine ! comme il tendait vers elle, comme il respirait son âme dans le crépuscule, comme il la possédait, comme il se pénétrait de son essence éternelle !
Maintenant, assis, les jambes croisées, il écrivait sur ses genoux avec la lenteur et l’application d’un thaleb arabe :
« Véra inoubliée,
« Je t’écris pour te réjouir, car je sais que, toi aussi, tu ne m’oublies pas. La pauvre chair lamentable qui se tordait en des convulsions inutiles n’est plus. Comme toi, maintenant, je suis fort, et je suis heureux, j’aime la vie et le soleil. Makarow a eu raison de me laisser partir. Remercie-le pour moi. C’est la bonne route libre qui m’a sauvé, et toutes les fois que tu regarderas la route, remercie-la, dis-toi bien que c’est elle, la bonne mère accueillante, qui a régénéré ton Dmitri, qui l’a sauvé de la déchéance et de la mort. Adieu, et puisse le soleil de la vie illuminer ta voie, comme il illumina la mienne.
« Ton Dmitri Orschanow. »
En rentrant au campement il jeta la lettre à la boîte.
Il n’avait donné à Véra aucune adresse.
A quoi bon ?
IMPRIMERIE BUSSIÈRE. — SAINT-AMAND (CHER).
Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
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