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Trimardeur

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

CHAPITRE PREMIER

Des brumes monotones sur une houle terne, de grands vents glapissants sur la triste Baltique. Un port enfumé, des docks puissants, un décor vigoureux et sévère sous un ciel sans sourire. Puis, des plaines et des plaines, sablonneuses ou fertiles… Enfin les hautes montagnes et les vallées romantiques de l’Allemagne du centre…

A Genève, c’était le printemps.

Grave sans être morose dans sa vallée aux montagnes éloignées, sans heurts de lignes ni de couleurs, avec le miroir calme de son lac et la coulée profonde du Rhône, Genève souriait, dans sa parure de marronniers et de platanes.

Propre, d’une coquetterie effacée, sans couleurs vives, sans bariolage de costumes, sans gaîté apparente, Genève était jolie.

Sur les bords de l’Arve rapide et boueuse, le faubourg de Plainpalais, le quartier des étudiants, au pied de la colline de Champel et de la Roseraie.

Là, nichait toute une Russie jeune et pleine de vie, quoique meurtrie déjà. Là, loin des ténèbres et de l’épouvante, au grand soleil, les audaces et les espoirs révolutionnaires s’épanouissaient, libres, ardents.

Des assemblées orageuses, des clubs retentissants, une ardeur débordante, surtout, beaucoup de sincérité jeune.

Dès le premier jour, en cette atmosphère propice, Makarow et Véra avaient respiré, soulagés, presque radieux, malgré leur rude défaite, là-bas.

Les sens apaisés de Véra la troublaient moins déjà, et, au delà des joies souhaitées pourtant de l’amour, Véra aspirait, en lutteuse, à se reconstituer une vie, à retrouver la saine griserie du travail et le calme de l’esprit.

Orschanow, charmé par les aspects souriants des choses nouvelles, se donnait tout entier à la joie du soleil.

Dès l’aube, comme là-bas, à Pétchal, il sortait sur la route et errait, au hasard, entre les champs où les semailles frissonnaient sous le vent léger, entre les haies vives toutes étoilées de fleurs, entre les bois de chênes enchevêtrés de broussailles épaisses.

D’autres fois, c’était à la conquête de la ville qu’il allait, seul, sans guide, devinant les coins de beauté ou de silence.

Il trouva aussi les vieux quartiers de la Genève de Calvin, la grande cathédrale de Saint-Pierre, privée de ses beautés intérieures par le protestantisme iconoclaste, mais belle encore, de tout le sombre rêve des siècles accumulés entre ses murailles puissantes, brunies, roussies. L’évêché transformé en prison, dans le silence et l’abandon de ruelles mortes, si vieux que ses murs tout rouges nourrissaient une mousse épaisse, d’un vert humide.

Un jour Orschanow reçut une première révélation du midi.

C’était rue des Corps-Saints. Des gouttes de soleil pleuvaient sur le pavé noirâtre et les vieilles maisons obscures, prenaient des teintes de brun chaud et doré.

Là, il y avait des rouges ternis, à côté de bleus verdâtres, des jaunes canaris côtoyant des vermillons pisseux… Les laideurs noires ou grises étaient rares…

On parlait fort, on chantait. Dans une échoppe pauvre de cordonnier, on jouait de la mandoline, avec, pour accompagnement, le martellement sourd du maillet de bois sur le cuir des semelles neuves…

* * *

Orschanow ne travaillait toujours pas, s’abandonnait au délice des jours errants et des nuits ardentes où il étouffait tyranniquement sous ses caresses les reproches de Véra.

En lui, de la posséder, un orgueil et une jalousie étaient nés. Et, quand il la vit donner une partie de son ardeur à cette vie d’étudiant qu’il haïssait maintenant, il souffrit.

Parfois, elle s’attardait aux réunions, tandis que lui, enfiévré, torturé, l’attendait.

Pourtant, quand elle le conviait à ces assemblées, il refusait violemment.

Seules les journées de solitude, de silence et de volupté lente, sans heurts et sans fatigue, le calmaient et lui étaient réellement douces…

Et puis, depuis qu’il avait pris Véra, au lieu de l’esclavage définitif qu’il prévoyait et qu’il redoutait, il se sentait libre.

Peu à peu, le désir de s’en aller, de devenir le fier vagabond conquérant des horizons, s’affirmait en lui et le dominait.

Il finit par pressentir toute la volupté mélancolique du départ, de l’abandon de Véra.

Elle n’en mourrait pas : elle savait où se réfugier et de quoi se délecter.

Orschanow s’abandonna à son cher rêve avec délice et orgueil.

Les camarades et Véra elle-même précipitèrent l’inévitable dénouement.

Ils tentèrent encore de le reprendre, de le soumettre. Ils lui parlèrent fraternellement et avec ardeur.

C’était chez Véra, un soir. Pâle, angoissée, elle le regarda, l’œil tout assombri de reproche.

— Serais-tu donc lâche, Dmitri ! Il faut travailler, lutter, être homme. Non, tu ne peux être lâche. Va, demain, te faire inscrire à la Faculté, travaille.

Orschanow se leva.

— Lâche ? Non, c’est vous qui l’êtes, prophètes d’une liberté problématique dans mille ans et qui n’avez pas le courage de secouer tout de suite le joug de la société imbécile et des choses meurtrières ! Lâche, Véra, celui qui t’a faite sienne, qui a fait vibrer quelque chose de son âme au plus profond de ta chair ! Soit, je disparaîtrai, je m’en irai, mais tu resteras mienne, Véra, et rien ne m’arrachera de toi, jamais. Laissez-moi ! Laissez-moi seul !

Et il alla à la fenêtre, s’appuyant le front contre la vitre. Il souffrait. Une révolte surtout grondait en lui.

Il entendit Garnicha dire : — S’il était parti, depuis le temps qu’il menace de s’en aller, il serait bien loin !

Furieusement, Orschanow haussa les épaules.

Les camarades partis, Véra essaya de lui parler, doucement. Alors, de nouveau, il la prit, la poussant vers le lit. Elle se révolta, lutta.

Orschanow était aveuglé par la colère et le désir. Ils se tordaient, l’un contre l’autre, en une lutte orageuse.

— Brute ! Lâche ! râlait Véra, pâle, avec une barre dure entre les sourcils.

Enfin, tous deux, roulèrent à terre.

Ce rut sauvage et cruel soulevait le cœur de Véra de dégoût et de honte.

Orschanow se releva. Sous sa main, le poignet droit de Véra avait saigné. Elle était pâle, elle n’avait pas répondu à son étreinte, elle lui en voulait.

Quelque chose s’était brisé.

Sans un mot, elle sortait.

Orschanow se jeta sur son lit et chassa tout souvenir, toute pensée, en un immense besoin d’apaisement.

Le lendemain, adouci, calmé, il alla s’agenouiller devant Véra, qui lisait, assise dans sa chambre. Il lui prit la main.

Puis, tout à coup, il remarqua la meurtrissure qu’il lui avait faite la veille. Alors, désespérément, il pleura.

— Pauvre, pauvre Mitia, dit-elle, avec une tendresse triste. — Jamais plus tu ne seras des nôtres…

— Tu sais bien que je t’aime.

— Ton amour est comme tout en toi, tourmenté, fou. Pourtant, tu m’es si cher !… Restons là, l’un près de l’autre, sans rien dire, sans rien espérer…

Le reste de la journée s’écoula en une mélancolie profonde, douce… Le soir rose glissa sur les arbres dorés de la promenade, sur le mur blanc de la chambre.

Véra sortit. Orschanow sentit une grande paix descendre en son cœur rasséréné…

* * *

La fenêtre était restée ouverte et une lueur bleue coulait sur les planches du parquet. Dans le grand silence du faubourg, les voix diverses des coqs claironnaient un réveil hâtif. Des sabots d’ouvriers matineux claquèrent sur le trottoir.

Orschanow se réveilla en sursaut, se rappelant qu’il avait quelque chose d’important à faire, ce matin-là.

Il se souvint : c’était fini ; il allait partir.

Son cœur se serra un peu, pour une seconde. Puis, il se leva, d’un bond. Il était joyeux, il avait envie de chanter.

Pourtant, tandis qu’il s’habillait, mettant ses vieux vêtements d’ouvrier de Pétersbourg, il se calma, et se plongea peu à peu dans l’atmosphère de sérénité qu’il avait prévue la veille…

Il griffonna quelques mots d’adieu à Véra, simples, sincères, doux, comme était son âme en cet instant.

Puis, il sortit.

Le soleil se levait à peine, derrière les dentelures aiguës des monts Voirons… Une lueur opaline enveloppait les choses et une brise légère passait dans la ramure des arbres, secouant une pluie fraîche de rosée.

Orschanow prit la route de Savoie qui s’en allait, blanche entre les campagnes vertes, vers les ondulations molles du Mont-de-Sion.

Le jour était limpide et joyeux. Orschanow s’éloignait à grands pas, sentant des sources ignorées de vie et de puissance sourdre en lui.

La force et la souplesse de sa chair s’harmonisaient avec cette joie intérieure et il se s’entait capable de marcher ainsi, toujours, à la découverte du monde, des horizons les plus lointains.

Enfin, c’était donc fini, il avait eu le courage de tout abandonner, même Véra, de partir, de se faire libre…

Et Orschanow s’en alla ainsi dans le soleil du matin de mai…

CHAPITRE II

Au sommet de la côte de Copponex, un grand chêne tordait ses bras robustes, aux bourgeons épanouis. Contre son tronc puissant, un pommier sauvage avait poussé, étendant au-dessus de la route ses branches constellées de fleurs blanches, avec une goutte de sang sur chaque pétale.

Des primevères couleur de citron et des anémones carminées semaient leurs taches vives sur le velours sombre de la mousse.

Plus loin commençait une haie, avec la floraison candide des blossiers, les prunelliers épineux de la montagne.

Sur le plateau, au bout du champ, une ferme dressait sa silhouette pesante, une de ces vieilles fermes de la Savoie, carrées, basses, à moitié enfouies en terre, et couvertes de tuiles plates noircies par le temps.

Une fumée bleue montait toute droite, dans le rayonnement doux du soir, tranquille.

C’était la fin du printemps, et une haleine puissante de vie et de fécondité se mêlait à l’odeur du logis pauvre : relent d’étables et d’oignons frits, rancis.

Orschanow, vêtu d’une blouse, avec un petit baluchon au bout d’un bâton, s’en venait sans hâte, jouissant du calme de l’heure, dans la simplicité sans âpreté du décor.

Depuis deux mois, il errait ainsi à travers la Savoie, de hameau en hameau, de ferme en ferme.

Jadis, là-bas, en Russie, il avait appris des ouvriers auxquels il aimait à se mêler, bien des petits métiers : charronnage, maréchalerie, menuiserie.

Et c’était d’ailleurs si simple, dans ce pays primitif, chez les paysans savoyards : on demandait la soupe et le coucher, en échange d’un coup de main, d’une réparation quelconque.

En Orschanow, les souvenirs douloureux des derniers mois s’étaient apaisés. Tout cela lui semblait si lointain, maintenant qu’il ne reverrait jamais Véra, et que tout était fini, pour toujours.

Il n’avait pas oublié Véra, et la silhouette aimée passait souvent dans ses rêves, embrumée de mélancolie. Mais Orschanow, au lieu d’un regret et d’un déchirement douloureux, éprouvait la volupté profonde du renoncement…

Oh, être seul, être libre, inconnu, sans attaches ni entraves sur la terre accueillante et douce aux errants ! S’endormir en des abris de hasard, où on ne possède rien, où on ne tient à rien, et le lendemain, s’en aller plus loin, vers d’autres décors, parmi d’autres êtres… et ainsi toujours !

C’était surtout à cette heure préférée du crépuscule qu’Orschanow ressentait la douce mélancolie de toutes ces choses qu’il avait devinées depuis longtemps et dont l’attrait l’avait vaincu…

Orschanow s’approcha de la ferme. Dans la cour, assise sur le seuil moussu, une vieille femme en tablier bleu et en bonnet blanc épluchait des légumes.

Orschanow salua, demandant s’il y avait du travail. La vieille le regarda fixement.

— Et d’où que vous venez comme ça ?

— De Sergy, où j’ai fait des réparations chez M. Mouchet, le fermier du comte.

— Ah… Alors vous cherchez de l’ouvrage ?

— Eh oui, ma bonne dame.

— Ça dépend, si c’est pour de l’embauche ou pour coucher… Vu que l’embauche, y en a pas. C’est pas le moment… Pour la fenaison, je dis pas… Mais maintenant, y en a pas. Quant à pour coucher, je dis pas, ça se peut tout de même. Seulement, y en a déjà un, de voyageur, qu’il est venu… Et pis vous, ça fait deux… Quand même, d’ici à la ferme de chez Bozon, y a ben quatre lieues… C’est ben loin. Ben, si vous voulez coucher, vous pourrez faire le bois et le rentrer… L’autre, il est allé s’aider à mon homme, pour couper de l’herbe, que ça fait profiter les vaches. Vlà, y aura un pot de soupe pour vous. Quand y en a pour quatre, y en a pour cinq.

Orschanow posa son baluchon. Une grande fille blonde, d’une robustesse d’homme, le visage sérieux, sans sourire, lui donna une hache et lui montra un tas de racines de chêne.

— Vlà. Quand vous aurez fini, vous y mettrez là, sous la remise, derrière le char à échelles.

Et les deux femmes reprirent leur travail, sans plus faire attention à Orschanow qui, à deux pas, fendait le bois noueux et dur. Elles échangeaient parfois quelques réflexions en patois.

* * *

Une salle carrée, au plafond en poutres épaisses et enfumées où pendaient des jambons et des chaînes d’oignons secs. Aux murs noircis, des rayons avec de la vieille vaisselle de terre et, rangés sur le manteau de la grande cheminée, des ustensiles de jadis.

A l’antique crémaillère de fer, vestige de la vie nomade oubliée, la grosse marmite de fonte pendait dans la flamme claire des sarments.

Sur la table, une lampe à pétrole, les pots à soupe, coniques, avec des dessins verts et rouges sur l’émail grossier, et la miche de dix livres, énorme et bise.

Sur les bancs polis par l’usage, les hommes s’assirent, lourds, avec leur ossature puissante et leurs muscles épais, sous la blouse et le pantalon de futaine. Aucun n’avait ôté son chapeau. Les femmes servaient, les manches retroussées.

Le patron, un vieux au visage racorni et rasé, versa le vin dans les verres épais. L’autre trimardeur, un blond trapu à la moustache tombante sur la bouche ferme et bonne, l’œil bleu, très franc, semblait gêné. Alors, le fermier dit, avec son accent traînant.

— Allons, vous autres, faut pas avoir honte. Quand on offre la soupe, c’est de bon cœur, ben sûr. Y vaut mieux demander que voler, pas vrai ? Pis, ça peut arriver à tout un chacun, ça, de pas trouver de l’ouvrage. C’est pas en cette saison qu’on connaît le feignant du bon ouvrier, c’est au moment des gros ouvrages. Allez, faut trinquer avec nous autres, pour montrer que vous êtes pas plus couillons que le monde !

Depuis son départ de Genève, Orschanow observait curieusement ce peuple d’une autre race, sans la mélancolie résignée et le vague mysticisme du paysan russe, moins travailleur et plus contemplatif.

« C’est le travail, l’inique, l’éternel travail qui les a rendus ainsi, pensait Orschanow. Ils sont comme leurs bêtes de labour, et ils n’ont pas le loisir de lever la tête et de regarder autour d’eux l’horizon libre, de respirer en paix l’air qui est à tous… Oui, ce sont la vie sédentaire, la propriété, la famille, le travail, tout ce qui fait la société qui les abrutit et les tue, les maintenant courbés vers le sol, dans l’âpre lutte de toute heure, qui les durcit et les enlaidit. »

* * *

Dans le fenil poudreux, comme ils se couchaient côte à côte sur les gerbes molles, les vagabonds parlèrent. De leur vie, ils se contèrent ce qu’ils voulurent, surtout Orschanow qui cachait son passé d’intellectuel, se disant ouvrier russe émigré.

Antoine Perrin lui, était du Bugey. Pendant qu’il était au service, son père était mort, et on avait vendu leur bien. Alors, en rentrant, ça l’avait dégoûté, et il était parti, gagnant sa vie, parce qu’il restait un bon ouvrier, respectueux du travail, de l’ouvrage, comme il disait, et plein de dédain pour les vagabonds ordinaires, tous des feignants et des chapardeurs.

Orschanow lui plut, parce qu’il sentit en lui un homme sûr et sans malice, sur lequel on pouvait compter et qui ne mettrait pas les camarades dans de sales pétrins, comme ça arrive si souvent.

Après un long silence, Perrin, qui avait réfléchi, finit par dire. — Si tu veux, demain, on partira ensemble. On s’embêtera toujours moins, quand on sera deux, puis, ça vaut mieux pour toi, vu que t’as pas l’habitude de chez nous. Tu pourrais tomber avec des mauvais bougres qui te foutraient dedans. C’est que c’est vite fait tu sais.

— Ça va bien…

Perrin plaisait à Orschanow. D’ailleurs, quand il l’ennuierait, il n’avait qu’à le quitter. Cette association provisoire avec un trimardeur, un ouvrier, lui souriait, comme tout ce qui venait du hasard de la vie errante.

Et ils s’endormirent insouciants, sans regrets ni inquiétudes : ils étaient jeunes et forts, et la route était là, accueillante pour tous, menant loin, n’importe où. Et partout le soleil luisait… et l’homme mangeait du pain.

CHAPITRE III

Un flot de vie et de gaîté roulait sur les quais aux dalles blondes. Des richesses s’accumulaient, variées, mêlant leurs taches de couleur, au sortir des wagons poudreux.

Il y avait là des tas de planches en bois du Nord, d’une teinte fraîche et pâle, avec des larmes de résine rose, des tonneaux de soufre d’Agde, avec de minces filets d’un jaune verdâtre entre les douves sèches, des sacs de plâtre livide, des fûts de vin teintés de lie violette, des caisses de couleurs en poudre, tachées d’indigo sombre, de vert émeraude, de safran clair, des barils de minium poudrés de rouge violent…

Sous le soleil déclinant l’eau des bassins s’irisait de reflets tendres, avec des fourmillements d’or liquide dans les vagues remous.

Les hautes maisons noires de la Joliette dardaient le regard songeur, le regard nombreux de leurs fenêtres sur la mer tranquille où attendaient les navires, ceux qui arrivaient et ceux qui allaient partir.

C’était le soir, et les débardeurs des Transatlantiques avaient fini de charger le Saint-Augustin, en partance pour Oran. Maintenant, ils se reposaient, étirant leurs bras puissants.

Ils portaient des pantalons de toile bleue, tachés de goudron et d’huile, le torse moulé en des maillots bleu et blanc, la ceinture de laine rouge très lâche, retombant sur les hanches.

Quelques-uns avaient des bérets de matelots, et d’autres arboraient de vieilles chéchiyas déteintes de zouaves et de spahis, défroques africaines.

La lumière chaude, déjà rosée, caressait leurs cous musclés et les méplats de cuivre de leurs visages de types différents, les uns troubles et indéfinissables, les autres purs et beaux.

Orschanow s’habillait comme eux maintenant, et, après à peine un mois, il parlait leur jargon, moitié provençal, moitié matelot, émaillé de mots lointains, arabes ou chinois, et qui avait une saveur poivrée, méditerranéenne.

Perrin avait conservé son pantalon de futaine et le chapeau de son pays. Pourtant, il avait dû échanger sa blouse contre un maillot, à cause des moqueries qu’il accueillait mal.

Il était venu à contre-cœur dans ce Midi étranger, au bord de cette mer qui lui faisait peur. Il avait subi l’ascendant d’Orschanow et l’avait suivi.

Orschanow avait été ébloui et grisé par la Méditerranée, après les ports enfumés et moroses du Nord, après l’inclémence de la mer sans sourire.

C’était bien la mer classique, la mer étincelante, vivante dans la gloire du soleil, celle qui avait caressé de son flot violet les côtes de lumières où était née la pensée humaine… Elle était aussi la grande route qui mène à tous les pays de rêve.

Orschanow l’aima, se donna à elle, depuis le matin d’opale où, des crêtes blanches de la Nerthe, il l’avait aperçue pour la première fois.

Et cette plèbe maritime, si bruyante, si éclatante dans ses oripeaux, si colorée en sa misère étalée, aux senteurs violentes, dans la fermentation chaude de son sol fécond !

* * *

Devant les admirations d’Orschanow, Perrin haussait les épaules.

Bien sûr, il y avait là des richesses, du travail. On trouvait du pain à manger, mais il fallait tout de même se méfier de tous ces « mocos » qui vous sautent au cou sans vous connaître et qui, s’ils peuvent, vous font la peau par derrière, pour dix sous !

Perrin avait vite démêlé la ruse et les passions brutales, impulsives, sans frein, sous l’apparente bonhomie des gens du Midi.

Il ne les aimait pas, lui qui ne pouvait les regarder en artiste, comme Orschanow, les admirer comme de belles choses dans une belle lumière. Il ne savait pas faire abstraction de leurs laideurs et de leurs déchéances morales. Pour lui, c’étaient des mauvais bougres, des sournois qui jouaient du couteau. Il ne fallait pas s’emballer.

Orschanow avec sa souplesse de Slave, savait entrer dans tous les milieux, semblait s’assimiler toutes les habitudes, tous les parlers, tout en restant lui-même.

Les débardeurs l’aimaient mieux que Perrin, anguleux et fermé. Ils l’appelaient le « Russe » et disaient que c’était un bon zig.

* * *

Orschanow, était assis sur le bord du quai, ses pieds nus ballants au-dessus de l’eau, où flottaient des fragments de liège et des lambeaux d’affiches rouges et jaunes. Il rêvait.

Près de lui, un grand Piémontais l’oreille droite percée d’un petit anneau d’or, se sanglait dans sa ceinture qui, tombait à terre, s’enroulait comme un serpent de feu.

Le petit Henri, un gamin déhanché, au profil de chèvre malicieuse, chanta :

Suona, suona la campana, Suona a matine suona !

Comme personne ne reprenait le refrain, il fit la roue.

Les autres, le dos à un tas de sacs, fumaient la pipe, s’entretenant des bateaux.

L’arabe Slimane, à demi couché par terre traçait avec le doigt des arabesques dans la poussière chaude des dalles.

… Des ouvrières passèrent, en cheveux, la jupe rouge, le tablier à fleurettes, comme des demoiselles. Chacune portait son ouvrage plié dans un foulard. Elles coulèrent un regard aguicheur vers les débardeurs qui se redressèrent, bombant leurs pectoraux. Elles firent une moue et se mirent à rire.

Un gros chien noir se jeta dans le bassin, et les hommes le regardèrent nager, le museau hors de l’eau. Autour de lui, de grands cercles d’or rouge allaient en s’élargissant, jusqu’à la coque sombre des navires.

Orschanow se laissait bercer par le calme de l’heure.

Il regardait, en face, la jetée et les Forges de la Méditerranée, où le grand martellement sourd, la plainte du fer s’était tu, et où étaient mouillés les monstres géants des Messageries Maritimes, les courriers lointains des Indes, de la Chine et des îles d’Océanie.

Au delà c’était Arenc et le Lazaret, et le Môle des Abattoirs où passaient des silhouettes mélancoliques d’Arabes en burnous fauves, convoyeurs de moutons algériens.

Plus loin, l’anse arrondie de l’Estaque, puis la côte qui filait, qui s’abîmait dans la brume rose du large.

A gauche, au-dessus du Port-Vieux et des voiliers, au-dessus des forts Saint-Jean et d’Entrecasteaux, Notre-Dame-de-la-Garde brûlait étincelante, dans l’incendie rouge du soleil couchant.

Un souffle puissant de vie, un appel tyrannique vers les horizons lointains, comme un sortilège subtil et irrésistible montait de Marseille et de ses ports.

Pour la première fois, Orschanow se dit que là, sur ce quai, ne finissait pas l’Univers, qu’il y avait là-bas, au delà de la mer berceuse, les terres de soleil et de silence, qu’il y avait l’Afrique…

CHAPITRE IV

Derrière les crêtes blanches de la Nerthe, le soleil se levait, carminé, sans rayons, dans un ciel d’un violet pourpre, limpide, profond.

Sur les quais, le travail recommençait, avec le grondement continu des lourds camions attelés de huit ou dix énormes chevaux, percherons massifs, à la croupe carrée, au col puissant sous les hauts colliers à sonnailles.

Les ouvriers filaient vers les ergastules, avec le bruit mou des espadrilles ou des pieds nus sur le pavé poudreux.

Le va-et-vient affairé des marchands ambulants, la large manne d’osier sur la tête, commençait avec leurs longs cris, chantant sur toutes les gammes le zézaiement de leur patois.

Un flot de lumière rouge coula sur les maisons, sur les navires, sur les dalles des quais, se brisa en myriades d’étincelles sur les rides légères de l’eau dans les ports tranquilles.

Orschanow et Perrin, avec leurs couffins de hardes, s’en allaient dans la joie du matin derrière la silhouette déhanchée du petit Henri, qui gambadait et continuait ses singeries cocasses.

Perrin, songeur, réfléchi comme à son ordinaire, suçait sa pipe. Il regardait droit devant lui : après la secousse, l’étonnement extrême de l’arrivée à Marseille, il s’était très vite habitué et il n’éprouvait plus aucune curiosité pour les décors maritimes. Il s’inquiétait des petites affaires quotidiennes et surtout de l’ouvrage.

Depuis quelques jours, des portefaix nouveaux avaient ébranlé les prix, aux bateaux, et le petit Henri en avait profité pour décider Orschanow et Perrin à aller chercher de l’embauche à la Fontaine des Tuiles, du côté de l’Estaque.

C’était bien plus rigolo. C’était surtout ailleurs, et autre chose.

Le petit Henri ne pouvait pas vivre deux jours dans la même rue, dans le même quartier. C’était un vrai enfant du pavé marseillais, épris de maraude et de vagabondage, « un nervi dans l’âme », comme disaient ses collègues marseillais.

Perrin avait bien un peu hésité. Ce diable de gosse avec ses mauvaises singeries et son goût de chiper, finirait bien sûr par les foutre tous dedans, un jour.

Pourtant, une fois de plus, Perrin suivit Orschanow qui, lui, préférait continuer à trimarder à travers Marseille, comme ils avaient trimardé à travers la France.

De plus en plus, à mesure que le Russe prenait de la force et de l’envergure, qu’il devenait un rude ouvrier, Perrin se sentait de l’estime, du respect même pour lui. Il n’y avait pas à dire, le Russe savait bigrement bien se débrouiller à présent.

Puis, il connaissait mieux les nouveaux métiers qu’on était obligé de faire dans ce pays.

* * *

Orschanow marchait allègrement, les yeux levés sur la beauté des choses, leur découvrant ce matin-là des harmonies nouvelles de lignes et de couleurs.

Ils suivirent le quai du Lazaret. Il y avait là un fouillis de navires de faible tonnage, petits vapeurs irréguliers, rouillés, fatigués et portant des noms sonores, de vieux noms de voiliers : San Irénéo, Cartaghène, Santa Mater Dolorosa, Cadix, Eleni Proti, Corinthe, Stella Maris, La Plata…

Ils attendaient là, leurs équipages dispersés dans les quartiers saures de la vieille ville, d’autres départs, d’autres rêves bercés sur d’autres houles.

Et Orschanow songea pendant un moment à se faire matelot.

Depuis le soir où il avait rêvé sur les dalles de la Joliette, en regardant partir le Saint-Augustin, pour Oran : l’Afrique le hantait, l’Afrique musulmane surtout.

Il songeait à ses propres atavismes d’Islam, à travers toute la lignée maternelle, tartare et nomade.

Orschanow, comme le matin où il avait quitté Genève, Véra et son ancienne vie, sentait un flot de vie recouvrée, d’énergie, le soulever tout entier, le jeter à la conquête du monde.

* * *

Petit Henri n’avait pas menti : on les avait embauchés pour piocher et brouetter la terre ardente au fond des carrières, ouvertes comme des plaies saignantes au flanc vert des collines couronnées de pins maritimes.

Sous le soleil brûlant, dans la poussière sanguine, ils avaient peiné tout le jour, parmi des Piémontais silencieux et des Siciliens sauvages.

A eux deux ils pouvaient gagner six francs par jour : avec cela ils seraient heureux.

Petit Henri, le gosse imberbe, grimaçant, aux yeux verts et louches, proposa, quand ils furent sortis du chantier :

— Si qu’on allait manger le pain, le fromage et la sardine sur la jetée de l’Estaque ? Mêmement que j’ai fait péter[9] une couple de moulans[10] à une femme dans son panier.

— Bougre de nom de Dieu de voleur ! jura Perrin qui s’indignait de ces rapines du gosse.

Orschanow, lui, restait indifférent. Petit Henri était drôle, comme une bête maligne. Il semblait une fleur bourbeuse poussée dans la fermentation chaude du pavé méditerranéen. Cela ne suffisait-il pas ?

Ils allèrent s’asseoir parmi les grands blocs noirs, les brise-lames de la petite jetée blanche enserrant un bassin vaseux, presque stagnant, peuplé d’algues brunes où jouaient des crabes obliques que le gosse appelait des favouilles.

Perrin mangea lentement, posément, le pain et le fromage, la nourriture de son pays ; les sardines, il n’y tenait pas, trouvant que ce n’était pas nourrissant.

Orschanow, qui mangeait très vite, s’était installé, à moitié couché sur le dos entre deux blocs lisses, face au golfe.

Là-bas, très loin, Marseille fumait, noyée d’or rose, avec les flammes innombrables des vitrages et les feux encore pâles des phares et des navires qui s’allumaient.

Vers la droite, c’était la silhouette haute de la Bonne Mère sur son rocher de craie couleur de braise, puis en des transparences allant du rose sombre des falaises d’Endoume, par le rose incarnadin des rochers arides de la Madrague de Montredon, au violet profond de la mer, une houle de lumière qui baignait et effaçait les îles… Seul, très loin, le roc aigu et sombre de l’île de Maïre flambait au milieu des eaux obscures.

Le grand œil changeant du phare Planier cligna au large.

Un soupir continu, immense, montait du mystère de l’eau assoupie, passant peu à peu à des bleus froids, à des bleus noirs d’abîme…

Orschanow éprouvait une sorte d’engourdissement voluptueux.

Il pensait, comme en rêve, sans émotion et sans hâte, qu’il ferait bon, par un soir pareil, un soir de calme et d’anéantissement, partir vers les terres inconnues d’outre-mer, avec, au cœur, une mélancolie très douce, sans aucune amertume, avec un renoncement définitif à tout son passé, à tout ce qui avait été lui-même, et avec le pressentiment qu’il ne reviendrait jamais.

CHAPITRE V

Onze heures, en été, sur les quais, dans les rues. La fièvre du travail s’interrompit brusquement.

Le roulement des wagons, des camions pesants, le grondement perpétuel de la ville maritime, s’étaient tus pour un instant, dans l’accablement de la méridienne.

Des flots de lumière dorée coulaient sur les maisons de briques roses de la place de la Joliette, sur la poussière surchauffée des quais, sur l’eau violette des ports, immobile, lourde, comme épaissie dans la chaleur, où de grandes taches métalliques, huileuses, oscillaient doucement.

Au milieu de la place, sous des tentes légères en toile grise à raies rouges, des éventaires se chargeaient de victuailles, aux couleurs et aux parfums violents : tomates saignantes, poivrons verts, olives noires, piments rouges, gros oignons violacés, charcuteries racornies, poissons frits à l’huile, d’un brun doré, étoilé de tranches transparentes de citrons, citrons entiers, tout en or verdâtre, parmi l’écaille noire des moules, lourds raisins muscats, couleur de miel pâle, pains blancs et légers, cerises d’un grenat noirâtre.

Tout un régal des yeux, à côté des petits fourneaux improvisés avec de vieux bidons à pétrole défoncés où cuisaient les mets poivrés et jaunis au safran de la cuisine marseillaise.

Des vapeurs d’huile montaient de ces étalages et des nuées de mouches bourdonnaient.

Quittant les quais, des hommes demi-nus, des débardeurs excédés de fatigue et de chaleur vinrent en bandes.

Ils s’arrêtèrent d’abord près de la fontaine et, les uns après les autres, se lavèrent les mains qu’ils secouèrent simplement pour les sécher.

Puis, ils allèrent se presser en masse houleuse et compacte devant les éventaires.

Les plaisanteries grassement patoisées, les marchandages, les offres, les discussions allaient leur train, et les sous de cuivre tombaient avec un bruit sourd et continu, sur les planches.

Et, de toute cette foule affamée, un fumet sauvage de sueur mâle montait sous le soleil.

Orschanow s’était fait aux nourritures huileuses et pimentées, aux oignons crus, aux olives.

Perrin haussait les épaules, préférant emporter un bon litre de vin blanc, avec un pain et un morceau de fromage, des choses comme chez eux, qui vous tenaient au moins au ventre, disait-il.

Portant leurs papiers gras sur le plat de la main droite ouverte, le pain sous le bras et la bouteille à l’autre main, les ouvriers coururent occuper les places à l’ombre des maisons, le long du quai. Assis sur le bord du trottoir, les pieds dans le ruisseau sec où traînaient de la paille et des ordures, ils mangèrent avidement, sur leurs genoux.

A chaque instant, un bras se levait, avec une bouteille rouge ou blanche, une tête se renversait en arrière, les muscles d’un cou bronzé se tendaient et saillaient dans la découpure ronde du maillot.

Orschanow avait toujours fini de manger avant les autres et s’étendait sur les dalles un peu fraîches du trottoir, son béret sur les yeux, non pour dormir, mais pour rêver.

* * *

Il était las et tranquille, sans désirs.

Il pensait à sa vie nouvelle et il s’étonnait qu’il lui eût été si simple, si facile, après les souffrances et les hésitations des dernières années, de se faire libre et heureux, du seul bonheur accessible à sa nature.

Il lui avait suffi de s’isoler, de descendre dans ce milieu simple et rude où il vivait à l’aise, accepté de tous parce qu’en apparence, il agissait et parlait comme eux, et où, pourtant, il demeurait le solitaire qu’il avait toujours été et qu’il resterait.

Au contraire des intellectuels, les pauvres et les simples ne tourmentaient pas Dmitri, parce qu’ils ne faisaient jamais incursion dans le monde fermé de sensations et d’idées où il vivait et dont l’existence même leur échappait.

Pour être libre, il faut être seul, toujours, partout, surtout parmi les êtres.

Orschanow plaignait les hommes de leur misérable besoin de vivre en collectivités morales, de se grouper, de s’embrigader en commun, de tendre leurs cous vers le joug écrasant et l’insupportable tyrannie de l’opinion des autres.

Orschanow, errant et isolé dans un monde où il pouvait rester à jamais un inconnu, était réellement libre.

Il pensait et agissait à son gré, et personne ne pouvait prétendre contrôler ses pensées car il lui suffisait de s’en aller, au moindre choc, de reprendre la route.

… Orschanow, étendu sur les dalles du trottoir, dans la lassitude de ses membres durcis, sentit à la pensée de son affranchissement définitif, une joie et une fierté soulever sa poitrine.

Puis, tout à coup, il se mit à penser à Véra, et son cœur eut un léger sursaut.

C’était toujours pour lui une volupté très douce, très mélancolique et sans aucune cruauté de songer à Véra, de se dire qu’il ne la reverrait plus jamais, qu’il ne saurait plus rien d’elle non plus, car, en partant, il avait bien senti qu’il ne lui écrirait jamais, qu’aucun lien ne substituait plus entre lui et son passé.

Les yeux clos, Dmitri revoyait Véra, l’amante si longtemps et si ardemment désirée, et en qui il avait incarné les voluptés les plus intenses de ses sens et de son imagination.

C’étaient les boucles noires de Véra, courtes et soyeuses, qui caressaient son front haut et blanc, et leur ombre atténuait l’éclat des longs yeux noirs.

C’était le mystère de son sourire, et la ligne onduleuse de son corps très virginal, allant de l’épaule au genou en courbes parfaites et mobiles.

A ce souvenir, un obscur regret mordit Orschanow au plus profond de sa chair.

Il s’étira et rouvrit les yeux pour voir le soleil sur les navires, et les taches de lumière oscillant sur l’eau des ports… Alors, il se calma de nouveau et sourit, à la vie, à l’amour, aux formes changeantes…

* * *

Le soir, comme quelque chose de brûlant et de trouble restait en lui de son rêve de midi, Orschanow lâcha les camarades et monta lentement, en flânant, vers les rues noires où la houle du rut brutal de la cité en chaleur battait déjà les trottoirs peuplés de filles peintes en jupon court et tête nue, qui fumaient en attendant les hommes, matelots, débardeurs, soldats, nervi…

Dans la nuit chaude où traînaient des relents de musc et de femelle, Orschanow se promenait sans hâte, entrant dans les bouges et s’attablant, sans boire, car il ne recherchait plus l’alcool, depuis qu’il avait quitté la Russie.

Ces spectacles des vieilles rues de prostitution, de misère et de crime, pleines de chants et d’ivresse, concordaient bien avec la disposition d’esprit d’Orschanow.

Au lieu de dégoût ou de curiosité, Orschanow se sentait soulevé par tout le désir aveugle qui déferlait à travers la ville haute.

Enfin, comme il redescendait du Calvaire des Accoules par des rues obscures et humides, il vit une femme, en sarrau rouge, avec un fichu jaune canari sur une extraordinaire chevelure noire, défaite et qui roulait comme une vague sur ses épaules tombantes.

Elle était très jeune, et son masque pâle, presque exsangue, était d’une beauté étrange, d’un type méditerranéen si mêlé, si complexé, qu’il était indéfinissable.

Digo, pitchoun !

C’était une autre femme, une grosse en robe à traîne, avec des fleurs dans ses cheveux blonds, qui appelait Orschanow.

La fille brune gardait le silence, le dos appuyé contre la muraille.

Elle ne souriait même pas.

Orschanow s’aperçut qu’elle était nu-pieds.

Il s’approcha d’elle.

— Où est ta chambre ?

— Vengo, fils.

Et, sans hâte, avec une indifférence profonde, elle précéda Orschanow dans un couloir obscur et puant.

Dans la chambre, il y avait un lit, une table en bois blanc, deux tabourets dépaillés, une armoire. Des taches noires d’humidité sur le plafond bas et sur le papier décollé des murs sales assombrissaient encore le décor.

La femme poussa le verrou, puis elle se mit à se déshabiller, toujours sans parler.

Et ce silence de la fille qui seyait à son étrange beauté, achevait de troubler et de griser Orschanow.

Comme ses gestes brusques, comme sa voix de gorge, presque rauque, l’amour de la fille fut âpre et brutal, sans les veuleries et les rengaines tristement bêtes de la plupart des filles…

* * *

Orschanow s’éveilla. Les persiennes étaient restées entr’ouvertes et la lumière bleutée du matin glissait vers le lit où, la tête enfoncée dans l’oreiller, la fille dormait.

Orschanow ne voyait d’elle que sa forme vague sous le drap grossier et l’écroulement lourd de ses cheveux.

Il se détourna vers la fenêtre.

Quelque part, un serin en cage se mit à chanter.

Un souffle de fraîcheur agita les rideaux, passa comme une caresse, sur la poitrine d’Orschanow, dans l’entrebâillement de sa chemise d’ouvrier.

Tout à coup, un immense attendrissement l’envahit, mystérieux sans cause…

Il se sentit l’âme toute neuve et toute blanche.

Il fut heureux de vivre, heureux de savoir que dehors, le jour se levait et que la brise fraîchissait sur la mer, heureux de penser qu’il allait travailler, peiner sous le soleil avec les camarades qu’en cet instant il aimait.

Il fut heureux en même temps de savoir que, dans peu de jours, inévitablement, il quitterait ces gens et ces choses, et qu’il irait ailleurs, très loin, au delà de la Méditerranée, pour se griser à d’autres sources de volupté et de tristesse.

CHAPITRE VI

Vers la fin d’août, un vent de colère roula sur les quais.

Les bateaux italiens amenaient tous les jours des bandes d’hommes décharnés, haillonneux, le masque anguleux et rasé, qui débarquaient, le dos courbé sous de maigres baluchons.

L’œil sournois, la tête baissée, ils montaient tout de suite vers les taudis de la haute ville, et tout de suite ils y trouvaient des pays.

Le lendemain, ils réapparaissaient sur les quais.

Ils accostaient les contremaîtres, le chapeau à la main, humbles et offraient leurs bras noueux de meurt-de-faim, à vil prix.

Les salaires baissaient.

Dès qu’un ouvrier ancien essayait de protester, on le renvoyait, car on avait une inépuisable réserve d’Italiens.

Un matin, une rixe éclata devant l’embarcadère de la Transatlantique, comme de nouveaux Calabrais venaient s’offrir.

Les débardeurs les écartèrent, avec des injures et des menaces. On se battit. Des couteaux luisirent, du sang coula. Dix ouvriers furent renvoyés le soir. Ils restèrent sur le quai, jusqu’à la nuit, en un groupe tumultueux où s’esquissaient des gestes violents.

Aux Forges de la Méditerranée, un débardeur resté inconnu assomma à coups de poings un Italien et le noya…

Alors, les camarades d’Orschanow lui dirent que c’était à lui, le plus instruit, de les guider.

Ils étaient dans leur droit, ils allaient se défendre. Mais lui seul savait parler, lui seul pourrait se faire entendre des patrons et des autorités.

Orschanow s’en défendit tout d’abord. Il n’était qu’un débardeur comme les autres, il ne voulait pas devenir un chef.

Un lourd ennui l’envahissait, en face de cette tâche qu’on voulait lui imposer.

Il souffrait sans doute, comme les autres, de la baisse des salaires, comme les autres, il était bousculé par les contremaîtres devenus arrogants et querelleurs.

Mais tout cela lui était égal…

Il était là, par l’un des hasards de sa vie de vagabond. Il se sentait en dehors, à côté de ces gens et il ne voulait pas devenir leur tête, car cela ne serait bon pour personne. Il savait bien qu’il lui suffirait d’un effort minime pour les dompter tous, pour faire de leur masse houleuse sa chose ; mais il voulait rester seul et rêveur, seulement.

Pourtant, quand la situation empira, quand les conciliabules d’abord pacifiques devinrent des meetings tumultueux, il fut pris et emporté par le torrent débordé.

Il aimait cette vie soudain fiévreuse et il n’eut pas, dès les premiers jours le courage de s’effacer.

Et très vite, il devint le meneur des compagnons de son groupe, par la force même, des choses, pour échapper à l’effroyable désarroi et à l’incohérence de leurs cerveaux exaltés, de leurs tempéraments superficiels.

Ils se grisaient de mots ronflants, parlaient de vengeance, mêlaient aux couplets de l’Internationale des boutades d’un chauvinisme enfantinement féroce. Il fallait massacrer les Macaroni, les Babi, qui volaient aux Français leur pain.

Eux-mêmes étaient des épaves de toutes les races, latines et autres, jetées à la côte par le reflux fécond de la Méditerranée. Et tous, même Slimane l’Arabe, même Juaneto le Mahonnais, se réclamaient de la France.

Et l’alcool coulait, exaspérant les colères, corrodant les nerfs tendus, embrumant les raisons vacillantes.

Malgré la lucidité avec laquelle il voyait l’inanité de leur effort et leur immense faiblesse, Orschanow aux heures de colère, les soulevait, pitoyables et beaux.

D’ailleurs, n’avait-il pas perdu, jadis, des jours précieux, dans les clubs révolutionnaires, en de vains palabres ?

Pourquoi fuir, maintenant que ces mêmes idées, déformées, troublées, confuses, descendaient tout à coup dans l’arène tragique de la vie, dans la gloire du soleil doré et du sang rouge ?

Dès que le mot de grève fut prononcé, des hommes surgirent qui parlaient d’organisation, de défense des travailleurs, de lutte.

Ils répétaient, avec moins d’âpreté et surtout avec moins de rêve, les idées qui, jadis, avaient conquis Orschanow, qui avaient été son « credo » et pour lesquelles il avait lutté.

Ces gens se mêlaient aux ouvriers, cherchaient à les grouper. Et, comme eux-mêmes ne s’entendaient pas entre eux, comme ils se réclamaient de partis différents, ils entraînaient les débardeurs dans leurs querelles. Ce qui restait pour Orschanow un sujet d’étonnement et d’indignation, c’était que l’incohérence régnant dans les milieux ouvriers ne gênât nullement les orateurs populaires. Au contraire, d’aucuns savaient en tirer parti.

Personne qui eût souci d’éveiller la pensée des masses. Tous les traitaient en troupeau servile dont il fallait s’emparer pour les mener à la conquête du capital. C’était pour eux une force confuse, amorphe, mais écrasante qui, si on savait s’en servir, balaierait en quelques instants les ruines de la vieille société.

Les meneurs ne cherchaient pas chez le peuple un vouloir un peu conscient, la matière brute leur suffisait. Il fallait l’asservir, la transformer en instrument, et non la façonner.

Et Orschanow voyait bien que ces hommes n’aimaient pas le peuple, qu’ils le méprisaient même au fond.

En Russie, il avait déjà rencontré quelques doctrinaires de cette catégorie.

Pourtant, ils étaient peu nombreux et peu sympathiques au reste des révolutionnaires : l’idéalisme profond et apitoyé du tempérament russe ne s’accommodait pas de leur conception brutale.

Et Orschanow sourit, un soir, en sortant d’une réunion où il avait manqué prendre la parole, pour contredire l’orateur qui essayait d’inféoder les ouvriers à un groupement fondé dans l’un des grands ports marchands du nord.

Orschanow, sa colère tombée, souriait, parce qu’il sentait que lui seul, parmi les dix ou douze intellectuels présents à la réunion, aimait le peuple, réellement, en toute sincérité et aussi en toute douleur, car il le voyait souffrant, faible et misérable. Et il l’aimait tel qu’il était, sans mépris et sans réprobation.

Puis, dans le silence de la nuit tiède, comme il regagnait un chaland où il couchait, il s’attrista.

La grève allait éclater. La misère serait horrible. Du sang coulerait, des énergies se dépenseraient en pure perte, des existences entières sombreraient. Menée par les adroits ou les sectaires la grève avorterait.

Et le doux qu’était Orschanow se prenait à souhaiter de voir ces bandes douloureuses, gonflées de colère, rouler à travers Marseille, à travers le monde, pour une œuvre de destruction géante…

Mais ce n’est pas lui qui les y mènerait. Il ne le leur dirait jamais… et il continuerait à recueillir toute leur douleur, goutte à goutte, en son cœur ouvert comme un calice…

Dans son groupe, Orschanow prit la parole plusieurs fois. Il essaya d’éloigner les ouvriers de toute préoccupation étrangère à la question initiale des salaires. Il leur conseilla, pendant qu’on gagnait encore quelques sous, de mettre un peu d’argent de côté. Il leur dit surtout qu’ils ne devaient s’embrigader dans aucun parti politique, qu’ils devaient rester des ouvriers réclamant leur droit au pain qu’ils gagnaient si durement.

Tandis qu’il parlait, les débardeurs lui donnaient raison, tant ses discours étaient simples et sensés. D’ailleurs, il travaillait avec eux, il leur avait souvent donné de bons conseils.

Mais, le lendemain, les « organisateurs » de la grève devenue imminente revenaient, payaient à boire, enflammaient les imaginations méridionales par de grands mots ronflants.

Et de nouveau, soûls d’alcool, de chansons et de tapage, ils parcouraient les quais en poussant des vivats.

Orschanow avait aussi ses heures de révolte et d’exaspération. Il se mettait à détester ces êtres stupides qui n’étaient dociles qu’à ceux qui les méprisaient et se moquaient d’eux.

Un jour, dans une réunion où un avocat parlait de faire rendre gorge aux bourgeois et où des cris de : Mort aux exploiteurs ! l’interrompaient à chaque instant, Orschanow dit tout haut :

— Si les ouvriers finissent par démolir les bourgeois, le lendemain, c’est vous autres qu’il faudra balayer, parce que c’est vous qui prendrez leur place.

L’orateur chercha à ameuter les ouvriers contre leur camarade qui attendait, pâle et très calme, en face. Alors un de ses copains, ancien matelot têtu et silencieux, tira sa pipe d’entre ses dents jaunes et dit :

— Nous nous en foutons. Si le jour de la casse arrive, alors, ben sûr, on s’arrêtera plus. Si on tue un bourgeois, tous y passeront. Le sang, c’est pis que la goutte, ça soûle. Moi, j’ai vu ça en Indochine : quand on tombait sur un village, fallait que tous y passent.

— Oui, affirma un autre, un tout jeune au doux visage, quand on se sera débarrassé de ceux qui nous mangent à l’heure qu’il est, on trouvera bien encore du nerf pour démolir ceux qui chercheront à se mettre à leur place. Ce jour-là, on verra.

Et, devant la défaite de l’orateur qui balbutiait, Orschanow éprouva un peu d’orgueil. Quelque chose de chaud et de doux afflua à son cœur.

Puis il haussa les épaules et sortit. S’il s’était laissé aller, il en serait arrivé à souhaiter le rôle méprisable du tribun.

CHAPITRE VII

Enfin, un jour, le soleil se leva sur les ports déserts qui parurent plus vastes. Autour des chalands, autour des tas de marchandises, sur les quais, seuls les douaniers en tenue bleue et rouge erraient distraitement. A la Transatlantique, chez Touache, aux Messageries, pas un débardeur n’était venu.

La grève était proclamée, depuis la veille au soir, dans le tumulte et les acclamations des salles de réunions, dans les cafés. Très tard dans la nuit, on avait chanté des refrains libertaires et crié « vive la grève. » Orschanow, avec ceux de son groupe, s’était promené à travers cette joie et cette exaltation.

Le petit Henri résuma très bien l’état d’esprit des débardeurs. « Qué veine ! Demain, au lieu d’aller s’esquicher les quilles et les pattes sur les bateaux, ou pourra aller à la Madrague ou bien à l’Estaque pêcher une bouillabaisse ! »

Très naïvement, les débardeurs se réjouissaient de ces premiers jours de chômage. Ils avaient encore quelques sous, ils mangeraient, et ils ne feraient rien. Puis, quand les patrons seraient embêtés, ils céderaient, et les Italiens, les Babi abhorrés, on les embarquerait à coups de pied au cul pour leur foutu pays.

C’était si juste et si simple ! Orschanow les regardait, ce premier soir de grève, si joyeux et si pleins d’entrain, coupant d’éclats de rires leur éternelle blague latine.

Pourquoi leur montrer qu’ils avaient tort de se réjouir, que demain, ils crèveraient de faim et que si même ils réussissaient à se débarrasser des Italiens, cette petite victoire leur coûterait des souffrances et des rancœurs sans nombre ?

Orschanow se disait que c’était tout de même quelques heures de vie plus intense et plus heureuse arrachées à la monotonie lourde de leur esclavage…

* * *

Le matin, tandis que les autres se dispersaient dans la haute ville pour faire la fête, Orschanow s’en alla tout seul dans les pinèdes de l’Estaque.

Là, couché sur la terre chaude, dans la bonne odeur de résine des pins, il rêva longtemps.

Il fallait, par orgueil, par curiosité aussi, attendre la fin de la grève… Puis, quand ça serait fini, il s’en irait plus loin, n’importe où…

Il partirait seul, sans Perrin qui, avec son gros bon sens, ses principes de bon travailleur, le fatiguait depuis longtemps.

Perrin avait gardé le silence dans les palabres et les réunions qui avaient précédé la grève.

Mais, quand les camarades avaient déclaré qu’ils ne travailleraient plus, il avait dit, très calme toujours, à Orschanow : « Si c’est comme ça, eh bien, on travaillera pas. Ce serait cochon de travailler quand les camarades sont pas contents… Bien sûr, moi, ça me casse quelque chose toute leur politique… N’y a ces messieurs à esbroufe qui parlent dans les cafés, eh bien, moi je dis que c’est tout des jean-foutres qui se moquent de nous autres… Y a encore que tous ces « mocos » ça gueule tout le temps, ça fait trop de pétard. Moi, j’aime pas ça…

Et Perrin conservait son impassibilité de bon ouvrier tranquille qui ne se mêlait de rien, qui attendait simplement.

Orschanow avait décidé de quitter Perrin, sans brouille et sans colère, simplement parce qu’il aspirait à reprendre la route seul avec son rêve.

Il aimait bien ce camarade simple et droit, qui l’avait aidé dans ses débuts de trimardeur en France.

Mais cela encore, cette accoutumance, cette amitié, Orschanow allait le quitter, volontairement, comme il avait quitté ses camarades d’antan, sa vie d’étudiant et Véra elle-même.

L’exil et les séparations avaient pour lui un grand charme mélancolique.

Il aimait surtout, le lendemain, en recommençant une vie nouvelle, à se retrouver seul avec ses souvenirs et les fantômes d’un passé récent.

* * *

Orschanow prévoyait, à la suite de la grève, de grands troubles. Il y aurait certainement des rixes entre grévistes et Italiens.

Les Babi travaillaient, surtout aux Transports Maritimes.

Dans la joie du premier jour, on n’était pas allé encore les inquiéter. On parlait d’eux avec dédain. Mais cela ne durerait pas… Quand l’alcool aurait échauffé quelques têtes, il y aurait certainement du tapage.

Si on allait empêcher les Italiens de travailler, Orschanow irait : oui, n’était-ce pas logique et indispensable ?

Il n’avait aucune haine pour ces sobres fourmis venues de loin apporter leur chair de peine, pour de moindres salaires. Autant que les autres, il les plaignait… Mais c’était la guerre, l’inévitable guerre.

Orschanow se demandait si la rage ou la peur d’une foule auraient beaucoup d’action sur lui, le solitaire, l’individualiste si jaloux de sa liberté.

Il en doutait. D’ailleurs, il savait bien que, dans peu de jours, il aurait l’occasion d’en faire l’expérience.

CHAPITRE VIII

C’était le soir. Dans les rues étroites avoisinant le port, une foule se pressait dans la chaleur de la nuit sans lune. En bandes, les débardeurs parcouraient Marseille. Ils chantaient des refrains révolutionnaires. Quelques groupes promenaient des drapeaux rouges. Ils s’en allaient droit devant eux, comme marchant à la conquête de la ville.

Parfois, ils s’arrêtaient et un grand cri s’élevait : — A mort les Babi ! A mort ! Ils stationnaient, menaçants, devant les gargotes et les bars italiens, un à un, fermaient devant eux.

Longtemps, ils se promenèrent ainsi, se contentant de crier, sans même entrer trop souvent dans les cafés qui les tentaient.

La chaleur devenait étouffante et, à force de crier et de chanter, on avait soif. Alors, l’alcool coula et le sang latin, le sang léger s’échauffa. Un vent de colère passa sur les groupes confus, battit dans les plis rouges des drapeaux tendus à bout de bras. Et, plus souvent, au milieu des chants, le cri « A mort les Babi ! » retentissait d’un bout à l’autre des quartiers maritimes, dans l’haleine salée des bassins endormis.

La police arriva, les agents se ruèrent vers les bandes de grévistes, pour les disperser.

Orschanow avait suivi son groupe. Ni lui, ni Perrin n’avaient bu. Perrin était très calme. A quoi cela servait-il de « gueuler » ? Si on ne voulait pas que les Macaroni travaillent, c’était le matin, sur les quais, qu’il fallait aller, au lieu de courir comme des fous de café en café.

— Si c’était pas honteux de lâcher les camarades, on s’en irait bien, disait-il, ennuyé de tout ce tapage que son bon sens lui disait inutile.

Mais Orschanow se laissa entraîner par la beauté sauvage de la foule, par tous ces hommes sains et robustes sous leur défroque de travail et que la colère grandissait à cette heure, dans l’éclairage alterné du gaz et de l’électricité coulant en mares rouges, en mares bleues sur le pavé sale, sur les épaules larges des hommes en maillots de matelots, en maillots rouges, en gilets noirs.

Et puis, pour lui qui comprenait, c’était un spectacle curieux, cette annihilation des individualités distinctes ne formant plus qu’un seul corps, qu’un seul esprit délirant.

A la longue, Orschanow sentait une sorte d’ivresse trouble l’envahir. Sans raisonner, il se disait, en songeant aux prônes révolutionnaires de jadis, qu’après tout, c’était là la vraie révolution, sur le pavé tragique d’une ville de misère et de labeur injuste, dans le flot montant des hommes de peine lassés.

Tout à coup, le groupe qui précédait celui d’Orschanow s’arrêta. Les têtes oscillèrent, les cris redoublèrent : les débardeurs s’étaient heurté à la police.

C’était au coin du quai de la Fraternité, au tournant du quai du Port.

— A mort ! A mort les Babi !

Faiblement, on entendait le cri des agents : « Circulez ! Circulez ! » couvert par l’immense clameur des ouvriers.

Une bousculade eut lieu. Les agents dégainèrent. Il y eut de brusques éclairs d’acier dans la confusion noire de la foule.

Puis, brusquement, un pas cadencé, un piétinement sourd de troupeau se fit entendre dans le tumulte.

— Les soldats ! Les soldats !

— Ils vont nous faire étriper, ces bougres d’enragés ! bougonna Perrin.

Mais Orschanow n’écoutait plus. Une griserie lui était venue, à la longue, et il se poussait en avant, sans savoir.

On allait sûrement se battre, à présent… Et, au lieu de regretter comme quelques jours auparavant toutes ces éventualités sombres de la grève, il acceptait maintenant les rixes et la mêlée qui allaient éclater.

On n’avait pas d’armes on se battrait à coups de poings, à coups de pieds.

Et Orschanow avançait toujours, traversant péniblement les groupes entassés.

Il fut au premier rang. Là, on se contentait encore d’invectiver les agents et de les repousser vers les soldats qui attendaient, à quelques pas, l’arme au pied, immobiles.

— Tas de cochons, cria un ouvrier, vous, des enfants du peuple, des Marseillais peut-être, vous n’avez pas honte de venir crever la peau à des frères !

Les soldats ne bronchèrent pas.

Comme les ouvriers continuaient à les refouler, sur un ordre bref d’un commissaire, les agents chargèrent.

Cela dura très peu, quelques minutes.

Orschanow, aveuglé, ballotté dans le remous formidable des corps qui s’écrasaient, frappait au hasard.

Une épée d’inspecteur l’effleura… sans penser, il étendit la main, tordit un poignet, ramassa l’arme.

Alors, un homme râla, tomba de suite sous le piétinement immense de la foule.

Orschanow s’éveilla de son rêve. Il avait tué un homme, peut-être l’inspecteur de police. Il fallait se sauver.

Les ouvriers commençaient à céder sous la poussée des agents et des soldats. On allait les cerner, les arrêter.

Orschanow trouva cette scène bête et sinistre. Souple et fort, il recula, se dégageant lentement. Enfin, il se retrouva seul, sur le quai du port.

La mêlée finissait dans les ruelles obscures et près de l’église des Augustins.

Orschanow marcha le long du quai de la Fraternité, lentement, à travers la foule des curieux. A Rive-Neuve, tout était désert et tranquille. Alors, hâtant le pas, il courut presque, contournant la colline.

C’était fini, pour ce soir. On ne le retrouverait pas avant le jour. Le lendemain, il verrait, il quitterait Marseille, il reprendrait la route.

Il songea à Perrin, et son cœur se serra. Le pauvre camarade avait dû être arrêté, lui, car certainement, il ne s’était pas enfui. Que deviendrait-il ? Puis, dans un terrain vague, derrière le Roucas Blanc, Orschanow se coucha, apaisé. Personne n’y pouvait rien, à tout cela, et chacun allait vers l’accomplissement de sa destinée. Lui, irait seul, comme il l’avait voulu, depuis toujours.

CHAPITRE IX

Orschanow était assis, avec Perrin, à une table, dans le coin le plus obscur d’un bar de Rive-Neuve, en contrefaçon de grotte marine, avec des rocailles en ciment, des coquillages incrustés et un faux éclairage rouge.

Il songeait à ce qu’il devait faire. Les journaux du matin, relatant la bagarre des quais, disaient simplement qu’un inspecteur de police avait été tué par un débardeur connu sous le sobriquet du « Russe ». Mais cela suffisait pour permettre de le retrouver.

Orschanow avait lu et relu la ligne d’un air calme, puis il releva la tête : un homme entrait.

Il s’approcha d’Orschanow. C’était Lombard, un de sa bande.

— Ben, mon vieux, nous sommes frais. Y a pas à dire, on a fait de la sale ouvrage, hier soir ! Seulement, moi, je m’en fous, j’ai mon idée. Je suis entré pour prendre un verre, puis, après, je vas aller me débrouiller.

— Que vas-tu faire ?

— Moi ? Mais c’est pas malin : je vas m’engager à la Légion Étrangère, pas plus. En Afrique, on rigolera bien quand même ! Y a du pain partout.

— Ça, c’est une idée, dit Perrin !

Il y eut un silence entre eux. Sur le trottoir, devant une corbeille de « fruits de mer », au ras du ruisseau, une jeune poissarde s’égosillait à crier, provocante et canaille : avec un accent terrible :

— Moules, violiers, des beaux violiers ! Faites-vous les couper !…

Lombard expliquait le truc :

— Une riche combine… Et pas besoin de papiers.

En Afrique !… Orschanow écoutait le camarade. Une émotion étrange l’envahissait…

— Dis donc, Lombard, dit-il enfin, je crois que je vais faire comme toi.

— C’est ce que t’as de mieux à faire, surtout que t’es dans de sales draps, comme moi. J’ai souvenance d’avoir mécanisé deux flics, hier soir, parce qu’ils voulaient me choper. Je te les ai cognés l’un contre l’autre si bien que vlan ! ils sont tombés. Alors, les autres leur ont marché dessus, naturellement.

— Encore un verre, et allons… Tu viens, Perrin ?

— Sûrement que je vas pas rester derrière… Là-bas, c’est loin, c’est pas « chez nous », mais j’y serai toujours pas seul, si tu y es…

Cependant il ne bougeait pas, voulait discuter le marché avant de conclure.

— Et la liberté, qu’en fais-tu ?

Lombard fut à la réplique :

— Nous l’emmenons avec nous.

— Et puis, j’suis pas étranger ?

— Tu diras que t’es Suisse, bougre de fada…

Et Perrin fut convaincu quoique gêné. Il commanda vivement une tournée :

— Faut arroser ça !

Orschanow savait bien que c’était cinq années de sa vie qu’il allait sacrifier. Enfin, ce serait là-bas, sur cette terre africaine qui le faisait rêver depuis longtemps, qui l’attirait… et cela suffisait.

Ils sortirent, achetèrent tous les bouquets d’une gamine en savates, les piquèrent à leurs chapeaux et à leurs parements de veste. Puis un peu étourdis par les apéritifs, ils se crochèrent par le bras et marchèrent glorieusement, barrant le quai. Mais des charrois de planches encombraient les passerelles. Ils prirent par la traverse. On les regardait monter la côte, vers le cours Pierre-Puget.

Perrin chantait d’une voie sourde et traînante :

Je me suis-t-engagé Pour l’a-amour d’u-une blonde…

Et il bavait sur sa moustache rustique.

CHAPITRE X

Sur la vieille terrasse du fort Saint-Jean, où l’herbe poussait entre les pierres disjointes, Orschanow était seul.

Le jour d’été finissait avec apparat.

Les murailles puissantes du fort plongeaient dans l’eau tranquille du Vieux-Port.

En face, au-dessus des jardins, les hautes fenêtres du château de l’Impératrice flambaient.

Les voiliers songeurs et les yachts coquets sommeillaient dans le bassin.

Au delà des mâtures, c’était le grand quai de la Fraternité et la coulée de vie tumultueuse de la Cannebière descendant du torrent vert des allées de Meilhan.

Tout en haut, vers la plaine Saint-Michel, les deux flèches jumelles de l’église des Réformés montaient, grises dans le ciel rouge.

Une brume rose voilait Marseille.

Orschanow se retourna vers le quai de la Joliette où les vapeurs en panne dormaient comme échoués.

Des soldats veillaient aux embarcadères, jetant la tache sombre de leurs uniformes sur le vide des dalles pâles.

Parfois, dans le murmure immense de la cité, une brise passait, qui apportait jusqu’au silence du fort des échos de chants révolutionnaires et de cris.

Tous ces bruits venaient mourir au pied de la citadelle morose et ceux qui s’y trouvaient étaient retranchés de toute l’agitation et de toutes les colères de la ville…

* * *

Orschanow et Perrin avaient suivi Lombard au bureau de recrutement.

Là, presque machinalement et parce que cela leur semblait indispensable, ils avaient rempli les formalités nécessaires, bien simples et bien rapides.

Orschanow s’appelait Kasimirsky, il était Polonais et revenait du Brésil où il avait essayé de coloniser. Perrin était Suisse bien qu’il en eût, et Lombard volontairement Belge.

Quand on leur avait demandé auquel des deux régiments étrangers ils voulaient être envoyés, un inconnu qui devait savoir de quoi il retournait avait poussé le coude du Polonais :

— Dis que tu veux aller au 2ème. On y est mieux.

Et Orschanow, Lombard et Perrin avaient opté avec ensemble, pour le 2ème Étranger.

Maintenant, ils étaient au fort Saint-Jean, cette vieille hôtellerie de l’armée d’Afrique et, avec une dizaine d’autres, ils attendaient le départ d’un bateau pour Oran.

Orschanow se rendait bien compte de ce qu’il avait fait à cette heure. Il s’était engagé pour cinq années, il avait aliéné sa liberté, il n’était plus qu’une chose sans volonté.

Et pourtant, aucune désespérance n’était descendue dans son cerveau.

Un calme infini, une mélancolie d’abîme, la sensation de la fin de tout en lui et autour de lui.

Il éprouvait presque la même joie triste qu’il avait déjà ressentie le jour où il avait quitté Genève.

Et il comprenait aussi qu’il serait malgré tout plus libre sous la capote du légionnaire qu’il ne l’avait été sous la tunique de l’étudiant.

Parmi les évadés de la vie qui allaient être ses camarades, il saurait demeurer seul et inconnu, donc libre.

Ce fut avec une mélancolie sans amertume qu’il regarda jusqu’à la sonnerie hâtive de l’appel ce décor de Marseille qui lui était devenu familier et qu’il avait fini par aimer.

Encore une fois, une seule, il longerait ce quai de la Joliette où pour la première fois de sa vie, il s’était grisé de soleil et d’air tiède, où il avait reçu la révélation inoubliable de la vie méditerranéenne : et ce serait pour s’embarquer pour cette Afrique inconnue et attirante dont la hantise l’avait pris un jour pour ne plus le quitter.

CHAPITRE XI

Les engagés aux vêtements disparates, aux épaules roulantes sortirent de la cour du fort, avec un sergent et des caporaux en tenue de service.

Il y avait avec eux deux gamins hâves et apeurés marqués pour les bataillons d’Afrique et des soldats en tenues poussiéreuses qui allaient à la Discipline.

Orschanow suivit le détachement, alerte, heureux de sortir enfin du sombre fort qui lui semblait une prison.

Le Berry, un vaillant navire des Transports Maritimes, allait partir presque sur lest, avec un quart de chargement.

Comme le quai avait changé ! Un lourd silence y régnait et des soldats s’y promenaient de long en large, parmi les dernières marchandises abandonnées au soleil.

On rangea les soldats d’Afrique et les engagés sur l’avant du Berry et le sergent fit l’appel. Puis, on les laissa causer, chanter et fumer. Ils étaient embarqués, parqués, numérotés. C’était de la marchandise livrable à Oran et dont le capitaine était responsable.

* * *

Combien de fois Orschanow n’avait-il pas assisté à ces départs des courriers d’Afrique et avec quelle envie de suivre il les regardait déraper lentement et s’éloigner !

Son vœu était exaucé, une joie lui en vint. Pourtant il n’était plus le trimardeur libre, l’errant maître de son sort. Il n’était plus qu’un soldat et son cœur se serra encore une fois à cette pensée.

A côté de lui, deux engagés volontaires parlaient.

L’un deux, un tout jeune, imberbe et pâlot, semblait regretter amèrement ce qu’il avait fait. L’autre, un grand blond, bien mis et d’allures distinguées, avec un fin profil septentrional, haussa les épaules.

— Ne te fais pas de mauvais sang, Bernaërt, le soleil n’oubliera pas de se lever demain matin va !…

L’inconnu avait raison. Le soleil se lèverait bien le lendemain, un soleil plus chaud et plus ardent dans un ciel plus profond.

La Méditerranée roulerait des flots plus bleus et plus doux et de nouveaux horizons s’ouvriraient aux regards avides du sans-patrie.

Orschanow se secoua, comme après un mauvais rêve. Il s’accouda au bastingage et regarda Marseille avec des yeux apaisés.

Doucement, le Berry dérapait filant sur ses amarres.

Souvent Orschanow avait reconnu la presque infaillibilité de ses pressentiments.

Il se demanda, en regardant s’éloigner le quai, si jamais il reverrait Marseille et toutes ces choses dont l’image resterait gravée dans son souvenir.

Alors une ombre grave obscurcit l’éclat de la cité et des ports, un voile de tristesse glissa sur le décor marin.

Orschanow sentit qu’il ne reviendrait jamais.

Là encore, il n’eut aucun regret et, sincèrement, il pensa : tant mieux !

En effet, à quoi bon revenir, à quoi bon tenter d’impossibles recommencements ?

Le Berry vira de bord, oscilla légèrement, plongea de l’avant, doubla la jetée.

Brusquement, Marseille recula et s’abîma dans un monde de vapeurs rousses.

* * *

Après la soupe, les passagers de pont s’installèrent pour la nuit.

On distribua des couvre-pieds aux soldats. Quelques-uns cédèrent le leur à trois femmes du peuple qui berçaient des mioches. Les soldats aidèrent les civils à préparer leurs couchettes, avec la bonne fraternité sans phrases des pauvres gens.

Orschanow avait donné sa couverture. Il s’étendit sur l’écoutille fermée des cales et, les bras croisés sous sa tête, il regarda la nuit claire tomber sur le calme de la haute mer violette.

Le Planier clignait au loin son grand œil changeant et les derniers rochers blancs de la côte provençale s’éclairaient de lueurs rouges.

Les étoiles s’allumèrent dans la moire très pâle du ciel.

Le Berry se balançait à peine, comme bercé par de vagues lames de fond. Orschanow regardait les agrès et les deux fanaux du navire passer et repasser avec une régularité lente, devant les constellations souriantes.

Et il sentit alors s’assoupir en lui tous les regrets et toutes les appréhensions. Le calme immense de la nuit et de la mer semblait pénétrer en lui. Une émotion très douce lui mouillait les yeux.

Renoncer à tout, être pauvre, aller par le monde, sans famille, sans foyer et sans amis…

Il ne fallait rien regretter, rien désirer, se laisser bercer par les flots de la vie, comme le Berry indolent se laissait bercer par le flot mou de la Méditerranée amie.

CHAPITRE XII

Sous l’infini scintillement des étoiles, la nuit était calme et chaude.

La mer coulait avec un bruissement doux aux flancs du Berry, à peine balancé, comme assoupi voluptueusement.

Sur l’avant, les sans-patrie et les miséreux en quête d’une terre de clémence, sans faim et sans hiver dormaient, la face au ciel, dans l’oubli de tout.

Le navire traversa un courant et oscilla.

Orschanow s’éveilla sur la grosse toile humide d’eau salée.

A droite, à l’horizon obscur, un phare scintilla, tourna, s’éteignit, se joua dans les ténèbres. Plus loin, un autre, à feu fixe, pointait son unique rouge dans la nuit.

C’étaient les Baléares.

Orschanow alluma une cigarette et se mit à rêver.

Il éprouvait une sensation délicieuse de légèreté et de bien-être.

A certaines heures, depuis qu’il avait quitté Marseille, une impatience lui venait de voir cette côte barbaresque tant souhaitée.

A d’autres moments, comme en cette heure silencieuse de la nuit, dans la solitude de son rêve, il eût souhaité que ce voyage durât toujours…

Il était heureux.

Depuis le commencement des troubles, sur les quais, depuis qu’il s’était de nouveau mêlé aux affaires des hommes et à leur agitation, il n’avait plus éprouvé cette sensation infiniment douce de calme mélancolique et de liberté d’esprit qu’il appelait le bonheur, le seul accessible à sa nature, il le savait bien. Et maintenant que tout était fini, qu’il se retrouvait seul, pour entrer dans une nouvelle phase de son existence, il retrouvait avec joie cette sensation et s’y donnait tout entier.

Qu’importait le lendemain, et cet engagement qu’il avait signé et ces cinq années de servitude qu’il avait acceptées.

Il resterait, sous le dur harnais, le plus fortuné et le plus fier des hommes car il portait son bonheur en lui-même.

Aux yeux de tous, il eût passé pour un malheureux raté, voué à la plus misérable des existences, alors que lui-même se considérait en conscience comme l’être le plus entièrement heureux.

Orschanow regarda les feux des Baléares s’éloigner, et disparaître peu à peu, se fondre avec la grande lueur stellaire diffuse sur la mer.

Le Berry roulait de nouveau doucement sur l’eau apaisée et son mouvement monotone berça les rêves et la volupté du vagabond peu à peu assoupi.

CHAPITRE XIII

De hautes collines arides, une vieille citadelle espagnole, des falaises rouges baignant dans la mer violette et, sur les choses, un rayonnement, chaud et doré…

Dans l’air, un parfum étranger et pénétrant, une senteur indéfinissable qui venait par bouffées de la côte ensoleillée.

Une impression de langueur voluptueuse d’abandon et de rêverie sensuelle.

Orschanow ressentit tout cela inconsciemment, encore dans l’agitation joyeuse de l’arrivée, tandis que le Berry manœuvrait et accostait.

Les soldats et les engagés volontaires suivirent un caporal qui les attendait et qui les appela les uns après les autres d’après une liste qu’on lui remit.

Puis, le détachement se mit à gravir les escaliers et les pentes surchauffées, longeant des jardins poudreux où montait le cri immense des cigales.

Il suivait en silence ses camarades bruyants, lui, dont les yeux se grisaient de lumière alternant avec de grandes ombres transparentes et colorées, et de couleurs criardes et chatoyantes, dans le va-et-vient brutalement animé de la plèbe espagnole.

Pour accueillir Orschanow qui l’aimait sans la connaître et qui la désirait, la terre d’Afrique s’était faite ce jour-là superbe et souriante royalement.

* * *

Des champs moissonnés en or pâle dans la limpidité infinie de l’air, des vignobles où chantaient les vendangeurs marocains, des collines rousses tachetées du relief des oliviers… Une grande fécondité de la terre sous la caresse ardente du soleil…

Les petites gares se succédaient, le petit train s’en allait lentement, comme pour une promenade.

Les étroits compartiments en planches étaient bondés de soldats, qui chantaient et riaient.

Moins bruyants, plus envieux peut-être du lendemain, les engagés de la Légion étaient parqués ensemble.

C’étaient pour la plupart de jeunes gars alsaciens ou allemands, réfractaires ou déserteurs qui échangeaient la servitude militaire sous le ciel natal contre une autre, au loin.

Le Belge avait acheté des journaux et lisait. Le grand jeune homme blond regardait distraitement le paysage. Il gardait une impassibilité presque dédaigneuse et tenait les camarades à l’écart, sauf le Belge avec lequel il causait parfois par petites phrases ironiques et brèves, avec un indéfinissable accent.

En wagon, un Alsacien avait demandé à Orschanow d’où il était. Oubliant ce qu’il avait déclaré au bureau de recrutement, Orschanow avait répondu qu’il était russe.

Alors le grand jeune homme silencieux s’était retourné vers lui et l’avait dévisagé attentivement. Orschanow avait deviné en lui un compatriote, mais ils n’avaient pas échangé une seule parole.

Orschanow était tout à l’entreprise nouvelle de cette Afrique inconnue, et il n’éprouvait aucun besoin de parler, de se mêler aux autres…

Le décor calme et encore souriant de cette Algérie des colons se déroulait dans la lueur bleuâtre du matin.

Perrégaux, un petit village espagnol noyé de verdures luxuriantes, avec des allées d’eucalyptus et de faux-poivriers pleines d’ombre et de fraîcheur…

Puis, au sommet d’une côte, un large oued barré, formant un petit lac limpide au pied de hautes collines boisées de pins maritimes et de thuyas odorants.

Plus loin, ce fut la plaine, des champs et des champs, des vignes immenses aux feuillages rougis par le soleil…

Tout à coup, brusquement, après le village de Thiersville, tout changea.

Plus de cultures, plus de fermes. La steppe infinie, nue, sauvage, avec le mouchetage innombrable des touffes de palmiers nains et parfois la tache blanchâtre d’un troupeau de moutons gardé par de petits bergers arabes accourant pour voir passer le train, avec de grands cris joyeux.

Comme cette steppe âpre et brûlée ressemblait à celle aux confins de laquelle s’élevait la triste Pétchal où Orschanow avait appris à rêver et à aimer la vie errante !

A l’horizon une brume chaude estompait les montagnes lointaines et la plaine semblait sans fin, d’une plage du ciel à l’autre.

Inféconde et ardente, possédée de toute éternité et jalousement dominée par la seule lumière qui y vit et qui s’y joue, la steppe africaine révéla à Orschanow initié et fervent son charme mortel, son emprise et ses sortilèges, en cette première heure de l’arrivée.

Et Orschanow dédaigna alors les paysages italiques et souriants du Tell, pour aimer la steppe qu’il voyait belle et calme, malgré la vague menace très mystérieuse qui planait aux lointains de feu…

A Nazereg, des collines peuplées de thuyas et de genévriers et des bosquets épais entourèrent la voie, avec des chants d’oiseaux et le crissement des cigales…

Puis, vers la fin du jour ce fut Saïda, la triste Saïda dans son immuable décor de pierres.

Comme les engagés se penchaient curieusement aux portières, pour voir le lieu d’exil, le grand jeune homme blond dit, avec son sourire tristement moqueur, s’adressant au Belge :

— Tiens, voilà où aboutissent les rêves azurés… voilà le refuge où l’on revient fatalement, malgré soi et malgré tout, quand on y est venu une fois… Qu’importe ? On y vit.

Orschanow regardait Saïda.

Tout y était rougeâtre, en cette fin de saison : le sol, les collines arides, couronnées de rochers déchiquetés, les remparts, les maisons aux toits en tuiles, les rues…

Notes in this chapter

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