PREMIÈRE PARTIE
Reading edition
CHAPITRE PREMIER
Dans un coin de la salle tapissée de planches pâles, une veilleuse en argent brûlait, suspendue devant l’iconostase, une merveille de vieil art byzantin. Les ors éteints des châsses scintillaient faiblement, mettant un nimbe étrange autour des visages émaciés du Christ, de Marie et des Apôtres.
Au milieu de la pièce, deux grandes lampes éclairaient la table à nappe rouge, les verres à thé et le samovar de cuivre qui achevait sa petite chanson plaintive.
Une vingtaine de personnes causaient bruyamment, avec l’ardeur presque violente des discussions russes.
Cependant, on sentait qu’un souffle unique animait ces jeunes hommes pauvrement vêtus, avec, quelques-uns, des blouses brodées de paysans, ces jeunes femmes en simples robes noires, sans ornements, s’accoudant fraternellement parmi les hommes.
Et le maître de la maison, le philosophe néo-chrétien, Anntone Ossipow, souriait à ces enfants d’une autre génération, d’autres idées, qui se réunissaient chez lui en toute sécurité. De stature athlétique avec une large barbe blanche s’étalant sur sa poddiovka grise de moujik, Ossipow, très calme, ne se mêlait guère aux conversations. Une flamme allumait seule parfois ses larges prunelles bleues, le baignant tout entier d’une singulière clarté très douce.
De mœurs tolstoïennes, disciple d’un Christ à lui, anarchiste et tendre, Ossipow avait, pendant une année de famine, distribué une fortune considérable à des paysans. Puis, il était venu se réfugier dans cette vieille maison de la banlieue pétersbourgeoise où il poursuivait ses travaux d’exégèse, vivant de l’humble métier de relieur.
Il aimait la jeunesse révolutionnaire, sans partager ses convictions. Qu’importaient les dogmes, puisque, comme lui, ces nouveaux venus cherchaient passionnément la vérité, rêvant d’un idéal de justice ?
Dmitri Orschanow, étudiant en médecine, restait à l’écart, silencieux. De plus en plus, les discussions le fatiguaient. La société de ses camarades lui devenait fastidieuse. Quand on lui adressait directement la parole, il avait de la peine à retenir un mouvement d’impatience.
Il avait été un des plus ardents parmi les révolutionnaires de Pétersbourg. Avec deux ou trois autres, il avait fondé un comité d’action pour faciliter les évasions de déportés politiques. Il avait été l’âme de son groupe. Tout cela était même très récent. Maintenant, sans que ses convictions se fussent modifiées, il perdait tout vouloir d’action, toute énergie. Il éprouvait un torturant besoin d’isolement, d’inaction et de silence. L’idée qu’il finirait par être soupçonné de trahison lui causait un violent dégoût : les libertaires allaient-ils se transformer en tyrans, vouloir le garder par force ? N’était-il pas libre de s’en aller comme il était venu, de rentrer dans l’ombre et le silence ?
Orschanow, qui appartenait à la forte race de la Russie orientale, était grand et robuste, à vingt-quatre ans. Mais sa santé s’altérait depuis quelque temps, et ses traits, d’une pâle beauté slave, toute spirituelle, se tiraient. Sous le flot châtain de ses cheveux qui retombaient sur son front, ses yeux bruns avaient pris un regard de tristesse inquiète.
Une jeune femme entra. De haute taille, d’une sveltesse forte dans sa robe bleue, elle avait un beau visage mat, tout de tranquille énergie et de bonté. Ses boucles noires, coupées de près, ombrageaient le front haut et blanc, jetant comme une ombre sur le rayonnement des grands yeux gris.
Le vieil Ossipow embrassa tendrement la jeune femme.
— Enfants, dit-il, voilà Véra Gouriéwa, ma nièce.
On la connaissait de réputation. Son père, noble, haut fonctionnaire du Sud-Est, avait épousé par calcul une riche marchande, Agrafèna Ossipow, la sœur du vieil Anntone. Toute sa vie, Gouriéwa avait gardé le regret de cette mésalliance intéressée. Il n’avait jamais aimé Agrafèna, la reléguant dans son intérieur, sans la mener dans la société. Elle était morte jeune, lui laissant Véra. Gouriéwa avait voulu élever sa fille dans les idées de sa caste, mais une institutrice avait éveillé l’esprit de Véra à la pensée. Elle lui avait conté l’effroyable souffrance du peuple d’où elle-même sortait, elle lui avait façonné une âme ardente et forte de lutteuse.
A dix-huit ans, Véra était venue à Pétersbourg contre la volonté de son père. Elle avait commencé à étudier la médecine, vivant chez son oncle. Puis elle avait épousé un camarade, Stoïlow, d’origine bulgare. Très jeune tous les deux, ils avaient fait un beau rêve de travail et d’apostolat communs. Mais bientôt Stoïlow, faible, indécis, s’était rallié au parti terroriste, se passionnant pour la propagande par le fait, sans trouver la force d’un geste d’audace. Cette impuissance le mena au désespoir et à la mélancolie. Dès lors, la tranquille santé morale de Véra devint un tourment pour son mari. C’était une sorte de reproche constant, malgré la douceur affectueuse de Véra. Un jour, Stoïlow avait imploré de sa femme la séparation, prétextant l’incompatibilité de leurs natures, au fond, par remords de la faire souffrir inutilement. Et ils s’étaient quittés, en camarades, sans rancune et sans haine.
A la suite de troubles universitaires, on avait exilé Véra sur la frontière sibérienne.
Elle avait demandé et obtenu d’être envoyée comme infirmière à Tioumène, au dépôt des émigrants russes se rendant sur les immenses terres incultes de Sibérie. Après deux ans, elle revenait de ce premier contact avec le peuple, toute vibrante de pitié et d’énergie. Elle allait reprendre ses études interrompues.
Tous se levèrent, toutes les mains se tendirent. Chacun se présentait, se nommant lui-même. C’était presque une ovation qu’on faisait à Véra Gouriéwa, car on savait son dévouement insouciant et son tranquille héroïsme, là-bas, dans la géhenne sibérienne.
Stoïlow, présent, serra cordialement la main de Véra.
Quand tous eurent repris leurs places, on la fit parler, raconter ses impressions. Très simplement, modeste, elle disait les foules entassées dans des isba enfumées, sans air, les hommes, les femmes, les enfants, les malades mêlés, dans un encombrement et une saleté telles que des épidémies éclataient à chaque instant. Elle contait l’incurie criminelle, la mauvaise foi de l’administration, son hostilité tantôt perfide, tantôt féroce contre les quelques intellectuels qui, comme Véra, essayaient de faire un peu de bien, de mettre un peu d’ordre.
Pas d’hôpital, pas de médicaments, les rares médecins réduits à l’impuissance, débordés, le cimetière s’emplissant, envahissant les champs voisins, y jetant sa moisson de petites croix noires…
Un grand silence se fit. Une tristesse immense passa dans la salle claire, comme un souffle de détresse, devant ces évocations d’abandon injuste, de misère et de mort.
Mais Véra secoua, d’un beau geste d’insouciance, ses boucles noires.
— Eh, il ne faut pas se laisser désespérer. C’est là-bas qu’on vit, dans la tension perpétuelle des nerfs, de la volonté ! C’est bon, la lutte. C’est une atmosphère saine et vivifiante.
Orschanow la regardait, depuis qu’elle était entrée. Une admiration montait en lui, presque de l’envie, devant cette belle créature si saine et si forte.
Malgré l’ardente sensualité de sa nature, il gardait une grande chasteté de pensée, entretenue par le milieu où il vivait, et où la femme, égale de l’homme, était traitée en camarade et respectée comme telle.
Il se sentait simplement attiré vers Véra, parce qu’elle était une force, une santé, et parce que lui se sentait si lamentablement faible, si irrésolu, si plein d’un amer mépris pour lui-même.
Il regarda Stoïlow avec étonnement et pitié, si jaune, si maigre, l’œil enfiévré et bilieux. Comment l’amour, la tendre présence continuelle d’une telle femme ne l’avait-elle pas sauvé ?
Et il songea à sa propre solitude, à l’abandon où il avait grandi et où il vivait encore. Une pitié lui vint, de lui-même, avec les images de son passé.
Le père de Dmitri, Nikita Orschanow, était un seigneur du gouvernement de Samara. Rêveur, imbu d’idées humanitaires, il s’était ruiné en coûteuses expériences de culture nouvelle, selon des systèmes perfectionnés, qui n’aboutissaient pas.
Il avait épousé Lisa Mamontow, pauvre institutrice d’origine tartare. A la naissance de son second enfant, Dmitri, elle était morte.
L’aîné, Vassily, petit homme raisonnable dès dix ans, s’était fait envoyer chez une tante, à Moscou. Dmitri resta seul, à la garde des servantes.
Très tôt, il devint rêveur, dans le silence de la grande maison, au fond d’un immense jardin devenu une forêt où l’enfant aimait à se perdre pendant des heures. Les noisetiers, les sorbiers, les houx tristes avaient formé une brousse inextricable sous les arbres de haute futaie, les chênes puissants, les tilleuls élancés, les bouleaux délicats à troncs blancs. Un étang dormait dans l’ombre, envahi de roseaux, avec tout le mystère troublant des eaux stagnantes.
Les arbres s’échelonnaient sur une pente douce, masquant la vue. Puis, brusquement, ils finissaient, et c’était la grande Volga, large et lente qui coulait au soleil.
Sur la rive gauche, où était la petite ville de Petchal, c’était la steppe infinie, la steppe libre qui roulait sa houle d’herbes d’un horizon à l’autre.
Dans la brume diaphane des lointains, la rive opposée dressait les falaises de ses collines boisées.
Nikita Orschanow passait des mois dans ses terres éloignées, laissant Dmitri seul. L’enfant au sortir de l’école, s’enfuyait dans le jardin ou dans la steppe. C’était là qu’il avait vécu les meilleures heures de son enfance, en d’indicibles rêveries. Il y avait un silence solennel dans tout ce vaste décor septentrional, d’une mélancolie douce. Parfois, au-dessus de la steppe, un aigle planait, puis s’arrêtait dans l’air, et Dmitri admirait le frémissement continu des ailes fauves de l’oiseau baigné dans le soleil.
Alors, une envie presque douloureuse lui venait, de se griser, lui aussi, d’espace, de courir à travers la steppe, très loin, vers les pays de rêve qu’il pressentait derrière la muraille bleue de l’horizon.
Plus tard, il se passionna pour le fleuve, devenant l’ami des matelots et des bourlaki (haleurs) du port fluvial.
Il aima le chantier bruyant, l’odeur résineuse des bois robustes du Nord, débités, façonnés, pour servir à la construction des grandes barques qui, dès le printemps, s’en allaient vers les villes du Midi, le long de la Volga nourricière !
Dmitri épelait avec ivresse ces noms lointains, Saratow, Tsaritsyn, Astrakan…
Il faillit pleurer, d’une émotion inconnue, quand il assista pour la première fois au départ des bourlaki, accompagnés par les prières et les chants solennels du clergé…
Ils chantaient, eux aussi, les bourlaki, sur leurs barques pavoisées… Ah ! ces chants de liberté, de tristesse infinie, de sauvage audace ! Ils éveillèrent tout un monde de rêveries merveilleuses dans l’âme esseulée de Dmitri, ils le charmèrent, lui donnèrent pour toujours la soif de la vie errante. Partir, partir, s’en aller au plus lointain des lointains terrestres, pas en touriste, en barine riche et désœuvré, mais en rude et pauvre matelot.
Aller, aller toujours !
Dmitri n’enviait pas Pierre Iwanowitch Rostow, le maréchal de la noblesse, qui avait, disait-on, visité toute l’Europe. Ceux dont le sort l’attirait, c’étaient les stranniki, les innombrables vagabonds, pèlerins et errants russes, et les tziganes, et les matelots, et les bourlaki.
Dès son entrée à l’école, Dmitri haït cette réclusion, cet esclavage maussade. Il eut des révoltes brutales qui faillirent le faire chasser bien des fois.
Il étudia sans goût, pour ne pas déplaire à son père, qu’il aimait d’un amour étrange, presque douloureux inconsciemment.
Tout petit, il connut la pitié attendrie jusqu’à l’angoisse, pour toute souffrance, surtout pour celle des humbles, les paysans et les bêtes.
Son indignation violente devant l’injuste le rapprocha plus tard, au gymnase, de ses camarades imbus d’idées libertaires.
Il découvrit vers cette époque, dans une aile abandonnée de la maison paternelle, une vaste salle aux murs couverts de rayons où s’entassaient des livres et des manuscrits, sous la poussière grise de l’oubli : il y avait là des trésors de science ethnographique.
Vingt ans auparavant, l’oncle de Dmitri, le docteur Wladimir Orschanow avait été exilé en Sibérie pour ses opinions libérales. Il était mort là-bas, laissant à son frère Nikita ses livres et ses études personnelles.
Dmitri passa ses nuits dans l’appartement de son oncle, à lire et à étudier, ravi et charmé par ce décor suranné, ces tentures fanées, aux teintes adoucies par vingt années d’abandon et d’obscurité…
Là, il conçut un culte passionné pour cet oncle martyr qu’il n’avait pas connu. Il résolut de l’imiter, de devenir, comme lui, médecin et apôtre.
Sincèrement, il crut se découvrir la vocation de cet apostolat humanitaire.
Ce fut plein d’énergie et d’espoir qu’il entra à la Faculté de Médecine de Pétersbourg.
Les deux premières années, il travailla avec acharnement, aidé par une singulière facilité d’étude.
Il prit part, dès le premier jour, aux réunions et aux entreprises révolutionnaires.
Mais l’idéal socialiste était incompatible avec sa nature. Il se modifia, s’élargit, et Dmitri se donna tout entier à l’idée anarchiste, voulant toute la liberté pour l’individu.
Pendant un temps, malgré sa jeunesse, il fut l’un des meneurs, l’initiateur de plusieurs comités d’actions, entre autre de ce comité sibérien qui avait préparé et mené à bien plusieurs évasions restées célèbres.
Il avait été heureux, pendant cette période de sa vie d’étudiant. Son besoin de vie intégrale était satisfait, il vivait, de tous ses nerfs, de toute sa volonté, sans comprendre le danger de la continuelle griserie où il se maintenait.
Puis, peu à peu, insensiblement, une lassitude lui était venue… La satiété de tout assouvissement, la détente des nerfs, après une tension trop forte, trop prolongée.
Il sentit que sa vie devenait moins ardente, moins intense… Croyant à du surmenage, à de la fatigue, il avait espéré qu’en prenant du repos, cela passerait.
Il s’était réfugié, pendant les vacances d’été, dans un petit bourg suburbain.
Là, s’était achevée la déroute. La plaine ensoleillée, et les bois, et l’horizon triste l’avaient repris brusquement. Il y avait retrouvé toutes les délicieuses angoisses de son enfance, les aspirations vers les ailleurs inconnus.
Alors, effrayé, il était rentré à Pétersbourg, il avait essayé de se contraindre au travail. Mais cette vie d’étudiant, cette action révolutionnaire, ces réunions, tout cela avait perdu son charme. Un morne ennui remplaça dès lors la surexcitation passée.
Dès son arrivée à Pétersbourg, Orschanow avait voulu étudier les bas-fonds urbains, essayer même d’y semer des idées saines. Il était descendu, en frère prêcheur, en apôtre, dans l’effrayante géhenne qu’il avait découverte.
Mais, à son retour de la campagne, un sombre besoin de souffrir l’avait poussé à retourner là-bas, dans les quartiers de misère, d’alcool et de prostitution. Il y alla désormais sans but, n’étudiant plus, n’essayant plus d’aucune propagande : simplement, la boue douloureuse l’attirait, maintenant, il ressentait une envie torturante de s’y laisser choir, pour toujours.
Il se croyait l’un des déchus qu’il coudoyait, l’une de ces épaves humaines qui traînaient là, tout en bas, loques rejetées et foulées aux pieds.
Parfois, il luttait cependant encore. C’était la révolte dernière de tout ce qui, pendant huit ans, l’avait fait vivre, avait été sa raison d’être.
Il ne voulait pas s’avouer que la vocation qu’il s’était crue n’existait pas, que sa personnalité d’homme de science et d’action était toute factice…
C’était dans cet état esprit vague et douloureux qu’il était venu là, à cette réunion, ou plutôt qu’il s’était obligé à y venir, malgré la répugnance que cela lui causait.
Mais, depuis qu’il avait écouté Véra, une honte lui venait de sa faiblesse et de ce qu’il appelait encore sa lâcheté. Cette lutteuse calme et belle, consciente et heureuse de sa force, faisait renaître l’énergie de Dmitri, son besoin d’agir.
* * *
Vers une heure, dans la rue, les groupes se dispersèrent. La nuit d’été, blanche comme une aube incertaine, était tiède, avec de légères senteurs de lilas. Il faisait bon et doux, dans le silence des avenues vides.
Orschanow quitta tout de suite les camarades. Il s’en alla seul, lentement.
Une sorte d’apaisement attendri s’était fait en lui, il éprouvait un soulagement subit, comme si on avait ôté de sa poitrine un poids écrasant.
Comment ! A vingt-quatre ans, avec l’énergie qu’il avait souvent senti faire vibrer tout son être, avec son intelligence qu’il savait vive et pénétrante, comment avait-il pu en arriver à une inaction honteuse, à un lâche pleurnichage sur son sort, qu’il était maître de rendre beau !
Non, il fallait se secouer, dompter ses nerfs de femme malade, redevenir celui dont la volonté opiniâtre et la calme audace étonnaient les camarades, naguère encore.
D’ailleurs, Véra n’était-elle pas la secourable, l’amie prédestinée auprès de laquelle il irait désormais puiser le courage et la santé morale ?
Ce fut presque avec joie qu’Orschanow rentra dans sa chambre nue, envahie par le désordre et la poussière, dans les combles d’une grande maison noire, couverte de lierre sombre…
CHAPITRE II
Les membres du Comité sibérien étaient réunis chez Arsény Makarow qui habitait un ancien atelier de photographie à toiture vitrée.
Des livres et des instruments chirurgicaux traînaient pêle-mêle sur les tables, sur les sièges.
Par les fenêtres ouvertes, la tiédeur du soir entrait. Makarow, presque un géant, aux larges yeux bleus et à l’épaisse toison blonde, arpentait la pièce, nerveusement, les mains fourrées dans sa ceinture bleue de paysan.
Il y avait là Véra Gouriéwa, qui venait d’entrer dans le comité, Marie Garnicha, petite et contrefaite, institutrice primaire, Émilie Himmelschein, une juive rousse, très belle, au visage reposé et sérieux, Hospodian, un arménien brun aux yeux de braise, toujours en mouvement, se donnant des attitudes tragiques, Dawidow, phtisique, l’œil soucieux et morose, et le petit Rioumine, sortant à peine du gymnase, encore presque imberbe, avec un visage dur et ferme et de beaux yeux gris fer où flambaient l’intelligence et la volonté. Celui-là, ne souriait jamais.
— Que le diable vous emporte ! C’est absurde ! criait Makarow très excité. — Orschanow, un traître ! C’est idiot. Voyons, vous, Gouriéwa, et vous, Rioumine, qui êtes les plus calmes, et vous aussi, Himmelschein, qui connaissez bien Orschanow, vous fait-il l’effet d’un traître ?
Véra fumait en silence. Elle sourit.
— Je ne connais Orschanow que pour l’avoir vu deux ou trois fois. Encore n’a-t-il pas desserré les dents. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il n’y a rien, ni dans sa physionomie, ni dans ses manières, de suspect…
— Ni dans ses actes non plus, trancha Émilie Himmelschein qui semblait très émue.
Dawidow, le promoteur de cette réunion protesta.
— Mais je n’ai jamais dit qu’Orschanow était un traître ! Dieu m’en préserve. Seulement j’ai dit et je répète qu’il se détache complètement de nous.
Garnicha intervint, de sa voix grêle d’infirme.
— Oui, c’est vrai, et il connaît tous les secrets du Comité, et bien d’autres ! Dawidow a raison, cela devient dangereux.
Hospodian se cala sur sa chaise et déclara sentencieusement : « Ou avec nous, ou contre nous ».
Émilie Himmelschein jeta sa cigarette avec colère.
— Dieu sait ce que vous dites ! Ne voyez-vous pas qu’Orschanow souffre, qu’il est miné par un chagrin que nous ignorons tous ? Vous avez donc emprunté aux terroristes de la génération précédente la manie des machinations romantiques, que vous soupçonnez ainsi un camarade, pour un simple changement de caractère ?
— Mais ne comprenez-vous pas qu’au contraire, s’il voulait nous trahir, il ne manifesterait pas un éloignement intempestif !
Makarow était au comble de l’agitation. Il n’était pas l’ami d’Orschanow, n’ayant avec lui aucunes relations en dehors du comité. Mais il s’emballait ainsi pour toutes les causes qui lui semblaient justes.
Il cria, s’adressant à ceux qui semblaient suspecter Dmitri : — Alors, selon vous, que faut-il faire ? Faut-il, comme dans les romans nihilistes, supprimer Orschanow ?
Dawidow blêmit.
— Oh, Makarow, comme vous êtes injuste ! Qui a dit cela ? Il faut tirer cette affaire au clair, voilà tout !
— Si l’un de nous était convaincu de trahison, oui, il faudrait le supprimer, puisqu’il n’y aurait pas d’autre moyen de l’empêcher de nous perdre tous, nous, notre œuvre et les malheureux qui espèrent en nous, là-bas, et dont les vies sont entre nos mains. Mais quelle certitude absolue il faut pour oser prononcer un arrêt semblable ! Dans le cas présent, il n’y a pas même, pour le moment, de présomption sérieuse. Il faut enquêter, et décider après.
Rioumine avait parlé sans passion, sèchement, avec son souci de la stricte justice.
— Il faudra l’obliger à s’expliquer clairement. Je m’en charge !
Dawidow, involontairement, gardait un ton si agressif, que Véra sourit de nouveau.
— Si vous voulez suivre mon conseil, Dawidow, laissez-moi lui parler. Dans l’état d’esprit où il est, vous n’obtiendrez rien de lui… Il ne faut pas s’échauffer.
En rentrant d’une course sans but, morne, à travers les rues, Orschanow trouva, glissé sous sa porte, un bout de papier, sans signature :
« A dix heures, chez moi, urgent ».
Un signe conventionnel, au coin du billet, signifiait Makarow.
Dmitri eut un sursaut, puis, un mouvement de colère. C’était l’interrogatoire, la torture qu’il prévoyait depuis longtemps.
Une trahison entraînait des malheurs irréparables. C’était une question de vie ou de mort.
Orschanow se jeta tout habillé sur son lit. Il songea aux membres du Comité… Dawidow, Garnicha, Hospodian, ceux-là l’accuseraient, par tempérament. Les autres…
Mais comment savoir ? N’étaient-ce pas des convaincus, presque des fanatiques, et le danger qu’on leur ferait entrevoir était si terrible, leur responsabilité si lourde ! Si on croyait acquérir la conviction de sa faute, on le détruirait.
Et Orschanow sentit qu’il n’aurait rien à leur dire, rien, ni pour expliquer sa conduite, ni pour se défendre. Il sentit qu’il serait agressif et violent, qu’il se les aliénerait.
Sans avoir le courage d’aller chez Véra, il était retombé à sa lutte torturante et vaine…
Depuis quelque temps il souffrait d’ailleurs de privations et s’anémiait. Il était resté presque sans ressources, son père, complètement ruiné, ne pouvant plus rien lui envoyer… Et Dmitri ne tentait même pas de gagner quelque argent, comme les autres, par des leçons ou des traductions.
Il se coucha sans manger, dans l’obscurité, pour attendre l’heure.
Et il se prit à songer à Véra, avec une tristesse étrange. La pensée qu’elle aurait, parmi les autres, à se prononcer sur son sort, lui était d’une singulière douceur… Sa révolte et sa colère tombèrent quand il pensa que, s’il était condamné, elle aurait contribué à sa mort…
* * *
À dix heures. Orschanow entra chez Makarow. Tout de suite, il perçut la gêne et l’angoisse planant autour de lui. On lui serra la main en silence.
Les visages demeurèrent pâles et soucieux.
Orschanow resta debout.
De nouveau, de la colère et de l’amertume bouillonnaient en lui. Il dit brutalement : — Vous m’avez appelé ! Me voilà. Que me voulez-vous encore ?
Véra parla, doucement.
— Asseyez-vous, Orschanow. Vous n’ignorez pas la gravité des intérêts, — les nôtres et ceux d’autrui, — qui nous lient les uns aux autres. Inutile d’insister sur la responsabilité qui nous incombe. Or, nous avons tous remarqué un tel changement dans votre attitude, que nous vous avons appelé, pour tâcher de nous expliquer.
— Dites simplement que vous me soupçonnez de trahison !
La voix d’Orschanow tremblait, son regard s’était assombri. Il souffrait horriblement.
Sa phrase jeta un froid glacial.
Mais Makarow bondit.
— Personne ne vous soupçonne ! vous avez été le plus brave et le plus actif d’entre nous. Qui oserait vous faire une semblable injure ?
Dawidow ne put se contenir.
— Oui, vous avez été le plus méritant d’entre nous tous. Mais, maintenant, vous menez un genre de vie mystérieux. Vous ne venez presque plus aux réunions, vous ne vous occupez plus de rien. De plus, vous disparaissez pendant des semaines. On a beau aller chez vous pour les affaires les plus urgentes, vous n’y êtes jamais, ou vous feignez de ne pas y être. Avouez que tout cela peut sembler bien étrange.
Orschanow eut une brusque révolte de son orgueil, comme jadis à l’école.
— De quel droit prétendez-vous contrôler ma vie privée ? Vous vous dites libertaires, et vous voulez exercer la pire des tyrannies, espionner et juger la vie privée des hommes ! Je vous récuse ce droit, entendez-vous ?
Émilie Himmelschein se rapprocha.
— Orschanow, cher, ne vous fâchez pas, Dawidow, vous le savez bien, ne sait pas parler calmement. Nous vous demandons simplement la cause de l’abandon où vous laissez les affaires du groupe.
Peut-être Dmitri se fut-il calmé, mais Garnicha intervint de nouveau.
— Nous n’avons pas de vie privée, nous nous devons entièrement à l’œuvre commune. Vous devez répondre.
Dmitri se leva.
— Eh bien, non, je ne dirai rien. Je n’ai rien à dire. Si vous me croyez un traître, tuez-moi. Car, c’est cela, n’est-ce pas, que vous avez à décider. Si cela vous pèse, eh bien, espionnez-moi, apprenez par vous-mêmes ce que je suis, si vous êtes assez adroits. Mais moi, je vous récuse pour juges, et je m’en vais, pour toujours.
Rioumine, tranquillement, lui barra la porte. Véra s’était levée, elle força Orschanow à se rasseoir, laissant sa main sur l’épaule de l’étudiant.
Il la regardait d’en bas, et elle lui semblait très lointaine, une sorte d’extase lui vint.
Makarow vit des larmes dans les yeux de Dmitri, et un brusque attendrissement le rejeta contre les autres.
— Vous êtes inhumains ! Le camarade souffre, il est peut-être à l’agonie… Qu’en savez-vous ? Et vous le torturez, au nom de vos sacrés préjugés !
Véra voyait, dans le regard d’Orschanow, qu’il était bien loin des idées qu’on lui prêtait, et qu’il souffrait.
Elle se retourna :
— Que ceux qui soupçonnent Orschanow le disent enfin ! dit-elle.
Il y eut un silence.
— Vous voyez bien que personne ne parle. Je vais leur expliquer, moi, votre attitude. Votre âme est ailleurs, vous avez un chagrin, une préoccupation personnelle qui vous éloigne de nos affaires. Voilà tout. Vous avez besoin de repos… Nous n’allons donc pas vous tourmenter davantage. Pour finir cette pénible scène, nous nous portons garants pour vous, Himmelschein, Makarow et moi. Si vous voulez vous éloigner du Comité pendant quelques temps, faites-le. Vous avez raison de revendiquer votre liberté.
Orschanow se leva :
— Merci à vous qui avez eu le courage d’agir comme des hommes libres… A présent, laissez-moi m’en aller. Si jamais je puis revenir, je reviendrai. Sinon, adieu !
Gauchement, sans serrer la main à personne, Orschanow sortit.
Devant la calme assurance de Véra, les autres membres du Comité s’inclinaient, par respect pour son caractère et sa droiture connus et appréciés de tous.
Un silence régna, après lequel Makarow pensa tout haut :
— Il a raison, il faut agir en hommes libres. A quoi bon tous ces décors à la Dumas père, tous ces comités avec président, vice-président, etc., etc., toute cette puérile et illogique imitation des formes gouvernementales que nous combattons ?
* * *
Orschanow était rentré chez lui, brûlé par une fièvre intense, en proie à une sorte d’irritation amère, à une révolte profonde de tout son être, pourquoi avait-on essayé de régler sa vie privée, de pénétrer les douloureux secrets de son cœur ? Cela l’exaspérait. Les figures soupçonneuses et pédantes de Dawidow, de Garnicha et de l’Arménien grimaçaient dans son délire lucide.
Cependant, quatre d’entre ces gens avaient eu le courage d’abréger sa souffrance… Véra surtout. Cette image acheva de le calmer. Il n’était plus seul, puisqu’il y avait Véra. Tôt ou tard, quand il pourrait, il irait à elle.
CHAPITRE III
Après le demi-sommeil trouble d’une nuit mauvaise Orschanow passa la journée presque entière dans le vague de l’indécision ; irait-il chez Véra ? Puis, une honte le retint. Comment lui dire que depuis plus de six mois, il vivait dans les plus sordides cabarets, qu’il s’enivrait avec des prostituées et des repris de justice, qu’il roulait sciemment dans l’immondice, et que cela lui plaisait ?
Ce qui le décida à rester, ce fut l’idée très nette que, si même il fallait tout dire à Véra et chercher un refuge auprès d’elle, après, à cinq heures, il retournerait quand même à l’île Goutouyew, le plus pauvre des quartiers maritimes, retrouver sa maîtresse Polia… Et quand il serait avec elle, inévitablement, ils iraient au cabaret, ils se soûleraient.
Alors, puisqu’il restait le chien errant et crotté, trouvant la boue noire du ruisseau bonne et délectable, à quoi bon aller faire ce qu’il appela amèrement la « comédie », chez Véra ?
* * *
… Polia pouvait avoir vingt ans. Ses cheveux blonds auréolaient un mince visage de souffrance et les larges yeux gris, de vrais yeux de russes, s’ouvraient comme étonnés, presque effrayés de tant de laideurs et de misères.
A dix-huit ans, elle était entrée à la fabrique de papier des frères Kozlow. Son père et sa marâtre buvaient, ne faisant aucune attention à la fillette.
Polia subit les promiscuités délétères du logis et de l’atelier. Avant l’âge, elle fut violée par les ouvriers, comme toutes ses pareilles. Ce fut une galopade brutale de mâles insouciants, et sa santé frêle en fut ébranlée pour toujours. Elle était restée passive, comme hébétée, les sens endormis subissant les hommes avec résignation, comme une des formes de la misère. A l’église, le pope répétait bien que les filles perdues brûleraient éternellement en enfer, mais il n’indiquait aucun moyen d’éviter le rut débordant, la houle violente qui montait de toute part.
Polia buvait, comme toutes les autres et elle avait pris l’habitude de se prostituer pour de l’argent, après la fatigue de la journée.
Souvent, sortant de son indifférence, elle jurait contre sa chienne de vie, elle parlait de faire comme sa sœur Liouba, qui était en maison, chez la mère Schmidt. Au moins, on mangeait à sa faim, on se collait de la soie sur le dos et on avait chaud, en hiver, tandis qu’à la maison, c’était le besoin perpétuel, depuis que le frère Kolia était au régiment.
Un soir qu’Orschanow errait dans l’île, Polia l’avait appelé.
Lui, en proie à l’une de ses crises périodiques de sensualité, et aussi par besoin de n’être plus seul, l’avait suivie dans un hangar en ruines où de l’herbe avait poussé.
Les sens de Polia ne s’étaient pas éveillés. Les ardeurs de Dmitri la faisaient sourire, l’étonnant. D’ailleurs, Dmitri ne put savoir, même plus tard, si elle l’aimait.
Lui, s’étant attaché à elle, parce qu’elle incarnait pour lui la souffrance et la déchéance où il se plaisait à vivre.
Dans l’île, on appelait Polia la Loqueteuse, tellement ses robes étaient toujours déchirées et sales : elle dépensait en eau-de-vie tout ce qu’elle gagnait comme ouvrière et comme racoleuse.
Et, peu à peu, éprouvant dans l’ivresse un apaisement mêlé d’une étrange volupté sombre, Orschanow s’était mis à boire, avec Polia qui, le regard trouble et lointain, semblait écouter les choses, bien inintelligibles pour elle, que lui disait Orschanow, dans l’ivresse. « Elle me comprend avec son cœur », se disait-il, quand, parfois, simplement, de le voir pleurer, Polia sanglotait désespérément.
… Le lendemain de sa comparution devant le Comité sibérien, Orschanow, renonçant à aller chez Véra, retourna, vers le soir, dans la désolation laide de l’île Goutouyew, à travers le dédale des fabriques délabrées, des hangars aux vitres brisées, lugubres comme des yeux crevés…
CHAPITRE IV
D’abord, dans les milieux populaires, on s’était méfié d’Orschanow, devinant le barine sous les loques qu’il endossait. Puis, peu à peu, avec la sociabilité innée chez le peuple russe, et son sens de l’égalité que des siècles d’oppression n’ont pu émousser, on accepta l’ex-étudiant.
Du jour où il s’enivra par chagrin, il fut des leurs, et il acquit droit de cité chez les miséreux.
Ce lui fut une joie, un soulagement immense.
Un soir, n’ayant pas trouvé Polia, il erra, sans but, à travers la ville, revenant sans savoir vers la place Siennaya, le marché au foin, qui est la Cour des Miracles de Pétersbourg, le rendez-vous et le refuge de toute la lie souffrante, prostituée et criminelle de la capitale.
Quelques gouttes de pluie firent qu’Orschanow se réfugia dans un cabaret, une longue salle aux parois enfumées et luisantes, qui semblaient en bronze poli. Devant le comptoir en planches mal clouées, le patron trônait, un grand jeune homme robuste, au visage sec et bronzé, aux yeux noirs et obliques : un tartare. Il avait le front rasé, sous un bonnet en peau de mouton, et son corps souple était sanglé dans un vieux cafetan bleu ceinturé de rouge.
Il se disait de Kazan, se faisant appeler Akhmatow, se nommant réellement Ahmetka, et resté musulman.
Une forte gaîté régnait chez Akhmatow, on jouait de la balalaïka et de l’harmonica, et des filles y venaient boire, en foulard de paysannes, traînant des galoches éculées.
Orschanow, installé dans un coin, observa avec curiosité la clientèle du cabaret. A première vue ces gens eussent pu passer pour des ouvriers, mais l’œil expérimenté d’Orschanow ne s’y trompait pas, et il se félicitait d’être entré dans ce lieu. Les études qu’il pourrait y faire, les amitiés qu’il pourrait y lier rompraient la monotonie de sa vie et de ses errances dans les milieux ouvriers.
Dans un groupe, près d’Orschanow, quelqu’un cria :
— Commençons un maïdane !
Au pays, Orschanow avait vu souvent des brodiaga, des évadés de Sibérie devenus des vagabonds.
Et ce mot caractéristique de maïdane qui, en Sibérie désigne le jeu de cartes, lui dévoila tout de suite ce qu’était le cabaret d’Akhmatow : un repaire de repris de justice, de brodiaga.
Il savait que la plupart des évadés de Sibérie sont des vagabonds-nés, des hommes qui ne sont heureux que sur les grand’routes, pour qui la seule vie désirable et délectable est la vie errante.
Et il se sentit à son aise parmi eux, il éprouva le besoin de les connaître, de leur parler.
Parmi ceux qui jouaient aux cartes, Orschanow remarqua un homme de son âge, vêtu d’un cafetan en loques et coiffé d’un bonnet de renard usé. Malgré ces haillons, le joueur avait grand air. De haute taille, svelte, avec un profil régulier et aquilin, de longs yeux fauves et des cheveux très bruns, il avait une grâce sauvage qui attirait.
Ses camarades l’appelaient Oriol (aigle) ou Tête-Perdue.
L’Aigle buvait beaucoup et, vers la fin de la soirée, une dispute éclata entre lui et le patron, pour le payement.
— Tête de Veau ! Front rasé ! cria l’Aigle.
— Oui, peut-être. Et toi ? Tu pues les travaux forcés !
— C’est ton chemin !
— Si j’y vais, Dieu le sait. Quant à toi, c’est sûr que tu en viens !
Puis, brusquement, avec un regard oblique vers Orschanow, ils se turent, et l’Aigle paya sans rechigner.
Le lendemain, Orschanow retourna chez Akhmatow, avec Pétrow, un ancien ouvrier de Goutouyew, ivrogne et devenu ce que l’on appelle dans les bas-fonds un valet de cœur, c’est-à-dire un voyou.
Pétrow s’était pris d’affection pour Dmitri et, comme il était connu à la Siennaya, Orschanow, accompagné de lui, ne provoqua plus aucune méfiance. C’était un barine, un ex-étudiant, mais il s’était mis à boire, par chagrin, et il préférait la société des moujiks à celle de ses semblables, les nobles et les lettrés.
Tout ce qu’on lui demandait, c’était de ne pas être un policier, et la recommandation de Pétrow suffisait pour écarter tout soupçon de ce genre.
A l’inverse de ce qui se passe en Occident, le peuple russe a de la pitié et de la sympathie pour les déclassés qui viennent à lui.
L’Aigle manifestait le plus écrasant mépris pour presque tous les clients d’Akhmatow et pour ce dernier lui-même, qu’il traitait à chaque instant de païen et d’antéchrist.
Ce soir-là pourtant, l’Aigle se rapprocha d’Orschanow et lui parla, l’interrogeant sur son passé, par petites phrases brèves et sèches. Les yeux fauves du brodiaga fixaient ceux de Dmitri, disant clairement : « Mens-tu, ou ne mens-tu pas ? »
L’Aigle dédaignait visiblement d’interroger Pétrow sur le nouveau venu.
Orschanow disait toujours la vérité sur sa personnalité et sa vie. Cependant, il donnait sa résolution de vivre dans la « Légion dorée »[3] pour définitive.
D’ailleurs, cette idée lui plaisait, il la couvait, dans la mélancolie de ses rêveries solitaires.
L’Aigle poussa la politesse jusqu’à offrir à Orschanow de l’eau-de-vie. Ils jouèrent, et comme Dmitri perdait, l’Aigle jeta négligemment les cartes sur la table.
— Tu en as assez. Si tu as encore quelques kopeck, garde-les pour toi.
Quand ils sortirent, Pétrow félicita Orschanow.
— Tu as su gagner les bonnes grâces de l’Aigle, tu as de la chance ! Bien peu peuvent se vanter d’avoir bu et joué avec lui.
Et l’ancien ouvrier raconte à Dmitri ce qu’il savait du passé d’Orlow, le vrai nom de l’Aigle, à ce que lui-même prétendait.
Originaire du territoire des cosaques de l’Oural, Orlow avait, tout jeune, commis un meurtre passionnel. Envoyé en Sibérie, il s’était enfui, était devenu un brodiaga. On l’avait repris, après un nouveau crime, un acte de brigandage, cette fois. Tous les printemps, Orlow se sauvait, repris par la nostalgie de la liberté dans les bois et la steppe. L’année précédente, il avait fui de Nertchinsk avec un vieux brodiaga. Un peu avant Tioumène, les fugitifs se cachèrent dans un cabaret, au village de Néoplatimowka. La nuit, ils surprirent un entretien entre le cabaretier et son fils. Le moujik envoyait le jeune homme chercher la police pour arrêter les brodiaga. Alors, Orlow et son camarade égorgèrent le vieux et son fils, et mirent le feu au village avant de partir.
Cependant, le même Orlow avait retiré d’une rivière une femme qui se noyait et il avait toujours épargné les paysans qui lui avaient donné l’hospitalité et gardé son secret. Il y avait en lui un singulier mélange d’orgueil, de mélancolie, de cruauté et de douceur. Tantôt, il s’enivrait, faisait du tapage, devenait terrible, tantôt, pendant des semaines il se tenait dans quelque cabaret et restait plongé en une sorte d’apathie morne, en une tristesse sans bornes.
Tous ces détails augmentèrent la curiosité et la sympathie qu’Orlow avait inspirée à Orschanow, dès le premier jour.
Ils devinrent amis.
Quand Orschanow avoua au brodiaga qu’il connaissait en partie son histoire, celui-ci eut un sursaut farouche.
— Fais attention, diable de nuit ! Oriol ne plaisante pas. Orschanow haussa les épaules. Il parla à l’Aigle de Néoplatimowka, de la steppe et de la forêt.
— Écoute, dit le brodiaga : Tous ceux qui sont ici sont des valets, des larbins toujours prêts à lécher les bottes des forts, de ceux qui savent se faire craindre. La plupart sont des misérables, des voleurs. Moi aussi, j’ai volé… mais pas dans les poches.
Eux, ils sont lâches, malgré que leurs visages ne sont pas à la ressemblance de l’image de Dieu. Tu vois je ne leur parle pas. Toi, je t’ai parlé, parce que tu es triste. Tu ne ris pas à gorge déployée, comme une bête brute, quand il n’y a rien de drôle et quand les hommes ont envie de parler. Seulement, Miska, si tu vois que je te respecte, ne va pas croire que c’est pour ta science… C’est le cœur de l’homme qui importe, et non sa science. Nous tous, nous sommes des gens obscurs et pauvres d’esprit… Mais ceux qui ont du cœur, ceux-là peuvent se passer de science. N’oublie pas cela.
— Quand tu t’es enfui, étais-tu bien dans la steppe ?
Les yeux d’Orlow luisirent. Il sourit.
— Surtout la dernière fois. C’était tout au commencement du printemps. J’étais avec un ancien boucher de Penu, qu’on appelle Couteau-d’Or. Les vieux nous avaient bien recommandé de ne pas descendre vers le Sud, chez les Manzi (Chinois). Ils traquent les brodiaga pour les rendre à la police russe. Nous avons quitté Nertchinsk et nous sommes restés cachés pendant huit jours dans un marais, dévorés par les moustiques et tremblants de fièvre. La nuit, le bruit du vent dans les roseaux nous faisait tressaillir, car nous avions peur d’être repris. Puis, nous avons gagné la forêt. Ah, là, c’était autre chose. Nous couchions sur la mousse, sous les grands chênes, et nous nous nourrissions de poisson pêché avec des épines courbes et des ficelles en herbe tressée et de gibier pris avec des pièges que nous construisions.
Le brodiaga se redressa, à ces souvenirs, et ses yeux fauves s’allumèrent. — Nous allions, libres, où nous voulions, sur la terre de Dieu. Nous dormions sur les feuilles sèches, sur l’herbe fine, qui sentait bon. Quand il faisait chaud, dans les bois de sapins, il y avait une odeur d’encens, comme à l’église.
Le brodiaga eut un geste large. — Tout était à nous, alors, frère, la forêt, la steppe, les rivières, les grands fleuves… Quelquefois, nous montions sur un très grand arbre, et de là, nous regardions la forêt, de tous les côtés, jusqu’à l’endroit où le ciel rejoint la terre. Le vent pleurait, la nuit, il hurlait comme les loups, en hiver, et, quelquefois nous nous serrions l’un contre l’autre, Dieu sait pourquoi.
Les narines du brodiaga se dilataient, sa poitrine puissante se gonflait à ces souvenirs.
— Moi, j’aurais aimé rester. Mais les vieux, comme mon compagnon Couteau-d’Or, savent mieux, et, il m’a traité d’imbécile, me demandant comment je ferais, en hiver. Alors, nous avons pris la route de Russie… Puis, près de Thioumène, le diable nous a embrouillés, nous avons été obligés de prendre encore le péché sur notre tête.
— Oui, je vois, vous avez brûlé Néoplatimowka…
Le brodiaga attacha sur Orschanow un regard long et pénétrant…
— Qui te connaît ?… Et pourtant, je vois bien que tu n’iras pas chez les chefs, pour leur dire… Non, tu n’iras pas.
— Comment sais-tu que je n’irai pas ?
— Je suis comme le renard ou la Bête-à-trois-pieds[4], je sens de loin les chiens de chasse.
— Alors, tu as brûlé Néoplatimowka ?
— Oui… Tu comprends, moi, quand nous avons tué le vieux et son fils, pour nous sauver, je voulais partir. Mais Couteau d’Or, m’a dit : Non, il faut brûler le maudit village. Ils n’ont pas l’image de Dieu sur leur village, ici. Il faut brûler ceux qui vendent les malheureux…
— Mais d’où es-tu, enfin, et comment te nommes-tu ?
— D’où je suis ? Je n’y suis plus, là-bas. Mon nom ? On m’appelle Orlow, Oriol, Sachka-à-l’œil-vif… Beaucoup de noms !
Le visage du brodiaga, s’était brusquement rembruni, et Orschanow n’insista pas.
Depuis ce soir-là, l’Aigle devint l’ami et le compagnon d’Orschanow. Ce fut lui qui l’initia aux secrets de la Siennaya. L’Aigle y était comme chez lui. Il connaissait tout le monde, il était respecté et même admiré. Tout le monde savait que c’était un brodiaga, un évadé de Sibérie, et cela augmentait encore son prestige.
Orschanow aima la Siennaya. C’était un monde à part, on y voyait tous les types, tous les costumes, on y exerçait tous les métiers, même les plus extraordinaires. On y vendait de tout. Dès l’aube, la place était envahie. Les marchands s’installaient, qui sur des tables, sur des bancs, des planches, qui à terre. Des marchandes en Katsaveïka[5] trouée, en mitaines, vendaient des victuailles défraîchies, des œufs pas frais, du foie rôti, des poissons salés, fumés, ou séchés, racornis… Elles débitaient de l’ail, de l’oignon cru et du pain noir, avec de la cuisine qu’elles préparaient sur des réchauds en tôle.
Les ouvriers et les rôdeurs venaient se nourrir là, pour quelques kopeck.
Des femmes, une planche chargée de pain sur la tête, traversaient la foule, en criant d’une voix traînante et aiguë. Zalatchi ! Zalatchi (pain blanc).
Les célibataires gîtaient tout près, en de grandes chambrées où des bancs remplaçaient les lits. Une table grossière, couverte de graisse, quelques ustensiles de popote entassés dans un coin, des coffres en bois peint contenant les hardes des ouvriers, et, dans un coin, le grand poêle russe, en briques, servant à la fois pour la cuisine et pour le chauffage… Aux croisées, les vitres brisées étaient remplacées par du papier, des feuilles de zinc, des tampons de chiffons.
Les ouvriers s’entassaient là, dans la puanteur et l’encombrement, sans air et sans lumière.
Dehors, abandonnés, les enfants malingres, en simple chemise de toile, grouillaient, nombreux, précoces.
Les femmes, d’une pâle beauté frêle avant la puberté, vieillissaient vite enlaidissant, les chairs molles, les traits tirés.
La prostitution et l’alcool résumaient tout. C’étaient l’abominable salariat russe, le travail écrasant, dérisoirement rétribué, dans les pires conditions matérielles et morales.
C’étaient la pourriture et la déchéance de tout un peuple.
Orschanow n’allait plus là-bas en apôtre. Il n’y portait, comme à la Siennaya, du temps de l’Aigle, que son noir ennui, le noyant dans celui, immense et éternel, des êtres écrasés et des choses laides.
Il se sentait mieux, parmi ces gens-là, moins seul. Personne ne lui reprochait son inaction, ses stations interminables au cabaret, où il s’habituait à boire, comme les autres.
Il lui arriva de passer ainsi des semaines entières sans rentrer chez lui couchant au hasard, dans les bouges où il s’endormait, étourdi par l’alcool et l’oisiveté, insouciant.
CHAPITRE V
Près d’un mois s’était écoulé depuis qu’Orschanow avait comparu devant le Comité, et il n’avait pas trouvé le courage d’aller chez Véra.
Presque tous les jours cependant, il songeait à cela, au soulagement immense qu’il éprouverait, s’il pouvait tout avouer, mettre à nu son cœur devant elle, et si elle voulait devenir son amie, lui tendre la main. Puis, un sombre dédain de lui-même le retenait. A quoi bon aller là-bas, puisqu’il se sentait à son aise dans la boue ?
Pourtant, aux heures de lucidité, Orschanow sentait bien qu’il n’était pas heureux, que cela ne pouvait durer ainsi. Il buvait, mais il n’était pas devenu un ivrogne. Il vivait avec les voyous et les repris de justice, mais il ne se sentait pas devenir leur semblable.
Ce qu’il lui fallait, ce à quoi, dans la brume grise de son existence présente, il aspirait de toute son âme, de toute la tension douloureuse de ses nerfs exaspérés, c’était une solution définitive.
Se résoudre enfin, redevenir étudiant, ou sombrer pour toujours en bas, devenir ouvrier ou vagabond, mais pas rester là, en suspens parmi tous ces vaincus de la vie.
Il aimait encore la vie, il avait encore besoin de lumière, d’air pur et d’espace.
Obscurément, à travers son désespoir croissant, il sentait bien cela, et c’était ce qu’il le poussait vers Véra, irrésistiblement.
* * *
Orschanow se réveilla à l’aube, dans un chantier désert où il avait dormi.
Le soleil montait, tout rouge, et une lueur rose passait à la face des choses, comme une ombre de pudeur.
Il faisait tiède et doux. Dans le silence des rues encore désertes, les oiseaux sauvages s’éveillaient, et une gaîté calme montait de ce coin perdu de la banlieue.
De tout temps, Orschanow avait subi, avec une intensité extrême, l’influence des aspects extérieurs. Les jours pluvieux et gris le plongeaient en un morne ennui, tandis qu’il se sentait revivre au moindre rayon de soleil.
Ce jour-là, dans la lumière opaline du matin, Orschanow sentit une joie sans cause, presque un attendrissement sourd en lui.
Pourquoi se laissait-il aller au désespoir ? Pourquoi cherchait-il la torturante laideur chez les êtres et dans les choses, quand il eût fallu au contraire se griser de toutes les beautés, respirer à pleins poumons l’air et la lumière chaude, vivifiante ?
Et, très tôt, il alla chez Véra.
La chambre de l’étudiante, très grande, peinte en bleu pâle avec d’humbles rideaux d’indienne blanche à petites fleurs roses, ne contenait qu’un étroit petit lit, une table en sapin, un bureau, des casiers et des rayons chargés de livre, sur le mur. Deux fenêtres ouvertes donnaient sur la joie du jardin en fleurs, où se jouait le soleil, à travers les branches, entrant à flots dans la pièce.
Véra, en simple robe bleu sombre, achevait la correction d’un article sur l’émigration des paysans en Sibérie, promis à une revue. Elle fumait son éternelle cigarette, écrivant d’une main rapide, sabrant parfois nerveusement le texte, à l’encre rouge.
Quand Orschanow entra, Véra ne parut pas surprise.
— Soyez le bienvenu, Orschanow ! Mais à une condition, vous allez vous asseoir et rester bien tranquille pendant cinq minutes. Je suis très en retard.
Orschanow la regarda travailler. L’attention donnait un quelque chose à la fois enfantin et sérieux à son visage. Elle se hâtait, se penchant sur son manuscrit, et ses boucles noires retombaient sur son front, lui donnant une délicieuse beauté d’éphèbe.
Quand elle eut fini, elle sourit à Dmitri.
— Je savais bien que vous viendriez un jour. Mais où avez-vous été, depuis ce dernier soir, là-bas ? Makarow et Himmelschein sont allés chez vous, plusieurs fois. Ils ont trouvé la porte ouverte et la chambre vide… D’ailleurs, vous avez très mauvaise mine… Que vous est-il arrivé ? Vous, vous n’avez pas besoin de solitude et de silence : c’est très dangereux pour vous ! Allez, parlez, dites-moi tout ce que vous avez fait depuis lors.
Elle devinait, elle allait au devant de la confession. Cela soulagea beaucoup Orschanow que la honte avait repris, et qui se croyait très ridicule de venir raconter sa vie à cette femme qu’il connaissait à peine.
Alors, avec la brutalité involontaire des timides, il raconta tout, depuis ses rêves de jadis, au bord de la Volga, jusqu’à ses troubles vagabondages des derniers mois, jusqu’à sa liaison avec Polia et son ivrognerie. Il ne retrancha rien, ne chercha ni à gazer la sombre vérité, ni même à s’excuser.
— Je comprends tout… Une seule chose me reste inintelligible, dit Véra, pensive. Qu’est-ce qui vous a si rapidement dégoûté de la vie d’étudiant, qu’est-ce qui vous a fait renier notre credo moral qui était naguère le vôtre ? Si vous m’expliquez clairement cela, je pourrai peut-être répondre à votre question : Que devenir ?
— C’est d’abord la monotonie de cette vie qui m’a dégoûté… Puis, presque inconsciemment, j’ai commencé à me révolter contre l’obligation d’être un homme d’action sociale que m’imposait le milieu où je vivais. J’ai soif de liberté, Gouriéwa, et je n’ai pas trouvé la liberté chez nos libertaires.
— Mais certes, nous ne sommes pas libres. Nous ne sommes que les obscurs ouvriers de la liberté future.
— Je le croyais aussi, avant. A présent, il me semble au contraire qu’il vaudrait mieux que chacun prenne dès aujourd’hui toute la liberté morale, intellectuelle et matérielle possible, sans être supprimé par la société moderne. Que les individus s’affranchissent eux-mêmes ! L’affranchissement général ne viendra pas autrement. Remarquez que c’est la première fois que je tâche de coordonner ce fouillis de sensations et de pensées. C’est aussi la première fois que j’en parle à qui que ce soit.
Véra resta songeuse.
— Mais qu’appelez-vous l’affranchissement de l’individu par lui-même ? Est-ce suivre ses penchants sans s’embarrasser d’aucune solidarité avec les autres, vivre comme bon vous semble, tournant résolument le dos à toutes les conventions, à tous les mensonges, et aussi à toutes les coopérations de l’ancien monde ? Si oui, est-il possible que vous pensiez réaliser ce rêve, en vivant comme vous l’avez fait depuis tantôt six mois ?
— Oh, non, mille fois non ! Mais voilà, j’ai encore trop d’attaches sentimentales avec ma vie passée, je suis encore trop étudiant pour m’en aller définitivement, pour devenir ce que je voudrais être : un vagabond, mais pas le sombre vagabond déchu que je suis à présent : un vagabond se grisant à toutes les sources de beauté, s’en allant à travers le vaste univers, radieux et libre. C’est cette irrésolution, ces regrets du passé, en insupportable conflit avec le présent, qui m’ont poussé aux chutes successives que je vous ai racontées.
— Mais alors, pourquoi me demandez-vous ce qu’il faut faire ? C’est si simple ! Faites un effort sur vous-même et prenez une résolution. Je doute fort que, dans l’état moral où vous êtes, vous puissiez prendre une décision définitive. Alors, reprenez empire sur vous-même, rentrez chez vous, essayez, de toutes vos forces, en toute énergie et en toute sincérité, de redevenir étudiant et homme d’action. Si, sans faiblir, sans vous laisser aller, vous sentez que votre cœur n’y est plus, que cette vie ne vous est plus tolérable, quittez-la bravement, et allez-vous-en, pour vous faire bourlak ou vagabond, ou n’importe quoi, selon ce que vous voudrez être. Mais ne laissez pas le désordre s’implanter dans votre vie, ne vous laissez pas aller à la dérive : c’est le gage le plus certain d’une perpétuité de malheur et de souffrance.
Orschanow avait écouté Véra, attentivement. Comme elle avait raison ! C’était si simple, le salut ! Il obéirait, et puis, elle était là : cela faciliterait tout.
— Merci, Gouriéwa, merci ! Seulement, j’aurai besoin de vous pendant longtemps encore.
— Je serai là. N’ayez jamais honte de moi, ne pensez jamais que vous pourriez m’ennuyer ou me lasser. En un mot, ne me considérez pas comme une étrangère. Maintenant faites attention de ne pas vous emballer : c’est très dangereux cela aussi. Makarow m’a dit que votre chambre est noire et triste. Vous n’y avez vécu, ces derniers temps, que des jours affreux. Tout de suite, allez, cherchez une autre chambre. Choisissez-la en banlieue, propre et claire, claire surtout. Puis, rendez-la habitable. Jetez vos loques de valet de cœur au feu, et mettez-vous au travail. Toutes les fois que cela vous sera difficile ou pénible, venez, le jour, le soir, peu importe. Parmi les camarades, il y a Makarow et Himmelschein.
Tous les autres pourraient vous être moralement nuisibles, pour le moment. Une dernière recommandation : cessez tout de suite, dès aujourd’hui, vos vagabondages. Promenez-vous beaucoup, mais ni à Goutouyew, ni à la Siennaya ; allez au soleil, aux îles, dans la banlieue.
Comme Orschanow allait sortir, le vieil Anntone entra.
— Vérotschka ! tu catéchises Orschanow… Mais à quoi bon ? Eh, travailler pour l’affranchissement du peuple, créer des chefs-d’œuvre, contempler le long des routes la splendeur de l’Univers, ou prier Dieu au fond d’un cloître, c’est tout un. Peu importe, pourvu qu’on cherche la lumière avec sincérité et simplicité.
Dmitri Orschanow devait se souvenir toute sa vie de ces paroles du vieux prophète de douceur. Véra se mit à rire. — Oh ! Oncle ne prêchez pas la vie contemplative à Orschanow ; il n’en a pas besoin, il y est déjà assez enclin !… »
Elle comprenait, certes, l’idée large et belle énoncée par son oncle, mais elle devinait encore autre chose.
Orschanow suivit, point par point, les conseils de Véra. Il loua une chambre claire et gaie, il y rangea les quelques choses rapportées jadis de Pétchal, il classa ses livres et ses cahiers.
Dans toute cette tentative de résurrection de son ancienne vie, une seule chose le réjouissait réellement, profondément : l’amitié acquise de Véra. Cela suffisait à tout ensoleiller, à le ranimer.
Pourtant, Orschanow attribuait très sincèrement et très naïvement le calme moral très vite reconquis, la sérénité des jours qui suivirent, à ce fait qu’il avait pris une résolution, qu’il était sorti des ténèbres.
Dès lors, de plus en plus, il s’illusionna sur ce point, et finit par vivre en plein rêve.
Véra, toujours secourable, capable d’apprécier d’un coup d’œil la valeur, même cachée, des êtres qui l’approchaient, se réjouissait de cette tâche ardue à accomplir, et captivante : Orschanow à tirer de l’ombre morbide où il s’était laissé choir.
Cet homme n’était certes pas fort, mais il n’était pas non plus vulgaire ni lâche. Il était versatile, mais capable de sentir profondément ; et l’intensité même de sa souffrance, l’étendue de la misère morale où il était tombé, disait la hauteur de son idéal, sa soif de beauté et de pureté. « Plus sombre est la nuit, plus proche est Dieu »… Véra se souvint de cette phrase, trouvée jadis dans une biographie du grand Dostoïevski, le poète des déchéances et des souffrances humaines.
CHAPITRE VI
Orschanow avait complètement cessé d’errer, de fréquenter les bas-fonds. Cependant, un remords lui restait. Il avait quelque argent que le comité de secours lui avait remis, sur la demande de Véra, et il avait abandonné la triste Polia, sans un mot d’adieu, sans quelques roubles pour l’aider, au moins un peu.
Comme les ténèbres où il l’avait connue n’attiraient plus Orschanow, il résolut d’aller un jour chez elle, de lui dire adieu, prétextant un voyage, et de partager avec elle les secours du comité.
Il ferait cela plus tard, dans quelques jours, quand il serait bien sûr de lui-même.
Et, de peur d’inquiéter Véra, il garda le silence sur ce projet.
Il la voyait tous les jours et, chaque fois, il éprouvait une joie indicible, une douceur infinie à l’écouter parler, à la regarder.
Elle était si forte et si indulgente, comprenant et excusant toutes les faiblesses, moyennant qu’on luttât sincèrement, qu’on cherchât à se vaincre…
Véra avait la parole imaginée et attrayante, le geste aisé et large. Elle était d’humeur égale et une auréole de gaîté adoucissait le profond sérieux de cette âme consciente et droite.
Auprès d’elle, Orschanow oubliait toutes ses tortures, tout son ennui morne.
Malgré sa sensualité intense, Orschanow avait, pour la femme affranchie et pensante, une estime chaste, une faculté d’amitié absolument désintéressée et pure. Comme à tous ceux de sa génération et de son parti, le sens de la galanterie si peu développée en général chez les vrais Russes, lui faisait absolument défaut.
Pour lui, la femme qui vivait côte-à-côte avec lui, partageant son labeur et ses aspirations, était un être humain, une individualité distincte et non un sexe. Ainsi, il n’éprouvait pour Véra qu’une tendresse toute fraternelle, une affection où il y avait beaucoup de reconnaissance.
Et Orschanow ne songeait pas qu’il pourrait un jour en être autrement, qu’il pourrait aimer Véra d’amour…
Orschanow s’était calmé. Il vivait maintenant tantôt seul dans sa chambre qu’il aimait, et où il travaillait, utilisant les vacances pour regagner le temps perdu, et tantôt dans la demeure du vieil Anntone avec Véra et, souvent, Makarow et Émilie.
Rioumine venait aussi parfois, mais ce type de fanatique ne plaisait pas à Orschanow.
A quinze ans, Rioumine, petit collégien d’aspect chétif et timide, avait tué, d’un coup de revolver un employé supérieur de la police, et cela au milieu d’une foule, un jour de fête. On ne l’avait pas vu tirer, dans la cohue, et il ne fut pas même soupçonné, en raison de son jeune âge.
Depuis lors, pour les affaires de son groupe et du comité sibérien, Rioumine avait toujours risqué sa vie ou au moins sa liberté avec un sang-froid rare, une insouciance simple et sans phrases.
Il avait consacré toute sa vie à la cause révolutionnaire, il n’avait d’autre but, d’autre raison d’être.
Un tel homme ne pouvait comprendre Orschanow, rêveur aux idées larges et vagues, amoureux d’un idéal de beauté.
Souvent, Orschanow apportait ses livres chez Véra, et ils travaillaient ensemble, comme deux étudiants qu’ils étaient, sans que rien de troublant passât jamais entre eux.
Les jours s’écoulaient pour Dmitri, tranquilles, doux, illuminés par la présence de Véra.
* * *
Un soir qu’il était seul, Orschanow songea qu’il était assez fort maintenant pour accomplir le mélancolique pèlerinage de Goutouyew, auprès de Polia.
Sans un frisson de rappel, presque avec dégoût, Orschanow pénétra dans le dédale de ruelles sales, entre les masures en planches ou en briques.
Il y avait là beaucoup de manufactures, longues bâtisses lézardées, basses, laides. C’étaient des suiferies, des peausseries, des fabriques de papier, des filatures. En plein air, dans des tonneaux, des peaux fraîches trempaient, grouillantes de vers. Des tas d’os, de chiffons immondes s’accumulaient, et le soleil couchant jetait de la pourpre et de l’or sur le trouble miroir des mares puantes.
Orschanow trouva Polia assise sur un madrier, près de la fabrique où elle travaillait. Elle avait vieilli, son pauvre visage dolent, s’était enlaidi, tiré par des rides précoces autour des yeux las.
— Oh, Mitia ! Moi qui croyais que tu ne reviendrais plus !
— J’étais malade. Maintenant, j’ai trouvé un emploi en province, et je pars demain matin. Je suis venu te dire adieu, Polia.
— Si tu pars demain, il faut au moins passer la soirée avec moi.
— Je ne puis pas. On m’attend pour des papiers qu’on doit me donner. Adieu, Polia, pardonne-moi et ne te souviens pas de moi en mal[6].
Elle s’était laissée retomber sur le madrier et elle regardait Orschanow.
— Alors tu t’en vas… comme ça ?
Et, lentement, des larmes roulèrent sur les joues déjà flétries de Polia.
Orschanow ne s’attendait pas à cela, qui le remuait au plus profond de son être. Ainsi Polia, si passive toujours, sans même un seul réveil des sens, Polia l’aimait !
En effet, pour elle, avec Dmitri, s’en allait pour toujours le pâle rayon de soleil qui avait pour un instant illuminé l’ombre grise de la vie… Un tel amant, si bon, si doux, qui ne la battait pas, c’était quelque chose de si rare et de si bon, pour elle, la loqueteuse bousculée et méprisée. Et voilà qu’il allait s’en aller !
— Mitia, Mitia ! est-il possible que tu vas t’en aller ?
Alors, désespérément, Orschanow la prit dans ses bras, la baisant sur ses lèvres décolorées. Lui aussi pleurait, bégayant : — Pauvre, pauvre Polia ! Ainsi, à cette heure, le seul être, à part son père si étrange et si lointain, qui aimât Dmitri, c’était elle, Polia la loqueteuse, si misérable, si écrasée !
Et cette pensée fut à Dmitri à la fois très douce et d’une tristesse infinie.
— Allons, Mitia, pour le Christ, aie pitié ! Pour la dernière fois, viens, buvons un petit verre et allons chez nous, dans le hangar. Tu sais, depuis que tu es parti, j’y suis allée, comme cela, pour pleurer, quand j’étais seule. L’herbe y a poussé, et un sorbier a envahi la porte. C’est comme une vraie chambre, à présent.
Il la suivit : pourquoi ne pas lui faire cette aumône d’un peu d’alcool et d’amour, puisque c’était fini, qu’après, il ne reviendrait plus jamais ?
Ils entrèrent au cabaret Arkhipour.
Des ouvriers buvaient, déjà ivres. Ils reconnurent Polia.
— Ah, la garce ! Dès qu’elle a un galant c’est par l’eau-de-vie qu’elle commence ! Gueule de courge trop mûre, tu bois plus qu’un charretier.
Ils criaient cela, sans animosité, pour la plaisanter. Mais elle se retourna.
— Qu’est-ce que ça vous fiche, à vous autres ? Est-ce vous qui payez ?
— Ta sœur est en maison !
— C’est une belle fille, la Lioubka !
— Oui, pas comme cette jument efflanquée.
Dmitri, habitué à ces scènes, intervint tranquillement.
— Allons, laissez-la tranquille. C’est pour m’amuser que je suis venu ici, et non pour me disputer.
Le cabaretier, gros, au visage apoplectique et luisant, approuva : — Oui, il a raison, Mitreï Mikititch, faut pas embêter les gens comme ça…
Dmitri et Polia s’attablèrent. Une angoisse inexprimable étreignit tout à coup le cœur d’Orschanow ; il venait de boire un grand verre d’eau-de-vie. Maintenant, il allait être ivre, et voilà, il s’était laissé reprendre de nouveau ! Un moment d’attendrissement avait suffi.
Il entraîna Polia au dehors, pour ne pas continuer à boire.
Elle le poussa doucement vers l’ombre de leur hangar.
Brusquement, quand Orschanow tint Polia dans ses bras, il eut un violent sursaut et la broya sous une telle étreinte qu’elle gémit.
Une idée lui était venue, une vision subite, fulgurante, qui l’avait rendu fou, et qui le laissa brisé en une telle lassitude de volupté, qu’il pouvait à peine penser : au lieu de Polia dolente, tenir Véra ainsi, dans ses bras, la posséder.
Puis, comme il se reprenait un peu, cela lui sembla un sacrilège, dans ce lieu, dans ce décor, avec cette pauvre fille. Il se leva, donna à Polia la moitié de ce qu’il possédait, et partit, après l’avoir embrassée sur le front.
Malgré les appels de Polia, il s’enfuit, sans se retourner, emportant en lui, à travers la nuit chaude et terne, l’intolérable brûlure, le feu qui s’était si brusquement allumé, et que rien ne pouvait éteindre, désormais.
Il courait presque, sans raison, puisqu’il était déjà loin de Goutouyew. Une rage atroce contre lui-même le fouettait, hâtant son pas.
Il était donc maudit ! Quand ce n’était pas son caractère de fainéant, de vagabond, sauvage qui le jetait loin des hommes, c’étaient ses sens qui le rendaient fou, odieux à ses propres yeux !
Ce qui le torturait, ce qui lui semblait une monstruosité, c’était le lieu et les circonstances dans lesquelles était né en lui le désir de Véra. Comment était-ce possible ? Dans les bras de Polia, désirer subitement Véra, tout instinctivement, avec une violence si aiguë qu’il avait cru en mourir ! Et il y avait presque eu substitution pour lui ; ce n’était pas Polia, c’était le fantôme de Véra qui lui avait procuré cette volupté.
* * *
Quand il entra, Orschanow n’eut pas même le courage d’allumer sa lampe. Il se déshabilla, jetant au hasard ses vêtements sur le sol.
Puis, il se coucha.
La fenêtre était ouverte. Dans l’air tiède, des souffles odorants passaient, la senteur chaude des jardins suburbains.
La lumière discrète, pâle comme un sourire de convalescente, glissait sur les planches en sapin du parquet, sur la table où des livres ouverts et des cahiers s’accumulaient.
Orschanow, encore couché, regardait la cime des bouleaux que dorait le soleil levant. Il avait l’illusion d’être à la campagne, là-bas, au pays.
Pour la première fois, depuis le cauchemar de sa dernière nuit à Goutouyew, Orschanow sentait le calme, et la joie de vivre renaître en lui.
Il travaillait, maintenant, avec passion, comme il faisait tout.
Cependant, ses études ne l’intéressaient plus. Il s’efforçait de croire encore à sa vocation et y parvenait à certaines heures.
Mais il y avait Véra…
Et l’image de Véra glissa dans la lueur douce du matin qui envahissait la chambre.
Elle était la force, elle était la vie. Elle portait au front comme une auréole le rayonnement de sa beauté ennoblie par la pensée.
Et Dmitri la déifiait presque, elle qu’il désirait de toute sa chair. Pourtant, cette brûlure du désir inassouvi lui était parfois délicieuse, et il s’y abandonnait.
Sans qu’il en eût conscience, c’était parce qu’il préférait tout, même la souffrance, au vide des jours ternes.
Longtemps, Orschanow resta couché, se délectant en la sensualité de son alanguissement.
Puis, il se leva. Il sentait des énergies nouvelles sourdre en lui, presque une gaîté.
Sans cause apparente, brusquement, il se réveillait après les rêves troubles de ces dernières semaines.
Il s’accouda à la fenêtre.
Les jardins, coupés de palissades en planches vermoulues, où des mousses dessinaient des arabesques noires, étaient étroits, envahis par une végétation un peu étiolée. Des roses trémières allumaient des flammes rouges, parmi les calices soyeux des volubilis de pourpre violette. Et les grands tournesols courbaient leurs têtes brunes au nimbe doré.
Un souffle puissant montait des plantes, de la terre noire et grasse, après le soleil humide de la nuit. Les choses vivaient, les choses souriaient.
Et Orschanow aima la vie.
* * *
Vers le soir, Véra entra. Tout de suite elle vit qu’Orschanow avait changé depuis la veille, et ce lui fut une joie.
Ses sens dormaient. Son mariage avec Stoïlow, jadis, ne les avait pas éveillés. Véra, dans son grand calme, toute pensée, toute action, arrivait à se croire presque insexuée.
Pour Orschanow, elle éprouvait une tendresse fraternelle que beaucoup de sollicitude adoucissait.
Elle s’était accoutumée à l’avoir presque sans cesse auprès d’elle, à partager ses peines, à s’inquiéter de ses angoisses.
— Vous êtes couleur du temps, aujourd’hui, Orschanow ! Le soleil luit et vous rayonnez. Comme vous avez changé ! Hier, encore, vous étiez si sombre. Quelque événement heureux vous a-t-il surpris et transformé ?
— Oh, non ! Voyez-vous, quand je suis plongé dans cet état de dépression morale où vous m’avez vu depuis quelque temps, il s’établit en moi une lutte sourde, inconsciente de la vie, de la santé, contre cet engourdissement morbide. Et, un jour, tout à coup, quand la santé a triomphé, je fais peau neuve.
Orschanow regardait Véra restée debout près de la fenêtre.
Une émotion intense, délicieuse, l’envahissait, un élan de tout son être vers elle.
Puis, une pensée lui vint, et il s’attrista.
— Écoutez, Gouriéwa, c’est vous, c’est votre présence continuelle près de moi, c’est l’atmosphère de santé et de raison où vous me faites vivre qui me transforme… Mais, dans nos camaraderies et nos amitiés d’étudiants, il y a un moment noir, celui de la séparation… Pour nous deux, il viendra un jour… Et moi, alors, je vois bien que je retomberai dans le vague et l’angoisse.
Il avait parlé, sans savoir, sans s’apercevoir de la portée de ce qu’il disait.
Véra le regarda. Leurs yeux se rencontrèrent, et Orschanow ne sut plus dissimuler. Il lui prit la main et ils restèrent ainsi, muets, devant la fenêtre en face des jardins qu’ils ne voyaient plus.
Véra avait pâli. Un grand trouble s’était fait en elle. Son esprit se révoltait contre l’inconscience où elle avait vécu, depuis des semaines… Et pour la première fois, elle éprouvait un immense vouloir d’aimer. Ses sens de vierge s’insurgeaient.
CHAPITRE VII
Ils se taisaient toujours, dans l’angoisse délicieuse de l’heure. Et Orschanow sentait qu’elle était à lui, qu’elle aussi, n’était plus la même.
Une joie immense le brisa. Il prit les deux mains de Véra et les serra sur sa poitrine.
Alors, Véra, se ressaisissant, le regarda encore. Ce regard fut très sérieux et très doux, c’était une promesse.
— Soit, dit-elle enfin. Nous continuerons ensemble à travailler, à vivre. Mais elle se dégagea lentement. L’étreinte d’Orschanow était devenue violente. Il tremblait, les lèvres blêmies.
Alors il recula, honteux.
N’était-ce pas le bonheur, n’était-elle pas à lui, puisqu’elle s’était promise ?
Orschanow n’osait parler. Il ne trouva pas de mots, rien qui ne fût banal, inutile.
Et Véra presque aussitôt partit, lui serrant les mains avec un sourire et une caresse dans le regard.
Orschanow se laissa tomber à genoux près de la fenêtre, la tête dans ses mains.
Son émotion ressemblait à de la douleur, à de l’ivresse.
Il était sauvé, maintenant, après toutes ses désespérances ! Et si simplement, si facilement.
* * *
Dans la rue, Véra rencontra Makarow.
Depuis des années, une étroite amitié les liait, pleine de franchise, une tendresse d’hommes.
Alors, très émue, Véra lui conta ces choses nouvelles qui venaient d’envahir sa vie.
— Gouriéwa ! Moi, qui vous observais tous deux, je savais bien qu’il en serait ainsi. Mais écoutez-moi… Je connais très bien Orschanow, à présent, et je vous dis en toute conscience : si vous voulez qu’il passe son doctorat, si vous ne voulez pas qu’il retombe à l’inaction, ne vous donnez pas.
Ils s’étaient arrêtés dans l’avenue déserte. Véra très pensive écoutait.
— Croyez-vous que mon influence, ma volonté ne suffiront pas ?
— Non. Orschanow est un sensuel en tout. Il vit pour la jouissance, sous toutes ses formes. Il n’a pas toujours conscience de cela, mais c’est bien là le fond de sa nature. Ainsi, tout ce travail acharné auquel il se livre depuis qu’il vous connaît, c’est pour vous, pour vous seule. Demain, si vous êtes à lui, il se donnera tout entier à sa passion, à la volupté nouvelle, et aucune force extérieure ne le fera plus remonter le courant… Croyez-moi, Véra, ne faites pas cela. Quand il aura passé son doctorat, allez-vous-en, ensemble, quelque part dans l’est, au fond des steppes.
Et Véra sentit que Makarow disait vrai : il fallait trouver la force de résister, tenir Orschanow en suspens, pour le sauver de lui-même.
CHAPITRE VIII
Orschanow se révolta d’abord, devant la nécessité d’attendre. Puis, subjugué, il se grisa de mélancolie et de désir, trouvant une volupté amère à cette vie anxieuse, à cet élan continuel de tout son être vers Véra.
* * *
L’été finissait, pâle, ensoleillé, en un sourire. C’était les vacances, et Orschanow ne sortait presque plus, continuant sa besogne, sans faiblir. Souvent pourtant, vers le soir, Véra venait le chercher et ils erraient jusqu’à une heure tardive, sur les routes tristes de la banlieue. Ils se tenaient par la main, comme deux enfants sages : Orschanow avait eu quelques crises violentes, de brusques éveils de désir, des poussées de tout ce qui dormait au fond de lui d’atavique, de sauvage presque. Mais Véra, très calme et très ferme, très douce pourtant le dominait, et ne cédait pas. Alors, il revenait à sa rêverie voluptueuse et triste, mais exempte de souffrance.
Ils parlaient peu, quelques mots parfois, sur l’avenir qui leur apparaissait à tous deux plein de joies ineffables.
* * *
Un jour, brutalement, tout fut bouleversé : Orschanow reçut, de son frère Vassily, l’annonce de la mort de leur père, le vieux rêveur Nikita. Et Vassily, ce frère qu’Orschanow n’avait pas revu depuis tout petit, l’appelait là-bas, à Pétchal, pour régler les affaires du vieillard, très embrouillées, afin que son nom restât vénéré.
La mort de ce père qu’il aimait d’un étrange et douloureux amour, laissa Orschanow tout meurtri, avec une sensation d’isolement profond, définitif.
Oui, il irait, il retournerait à Pétchal pour un pèlerinage mélancolique.
Véra le laissa partir, songeant que ce serait un repos salutaire pour Orschanow, après tout le surmenage de ces derniers mois.
Le jour de son départ, Orschanow fut honteux de ne pas éprouver le déchirement qu’il prévoyait, quand il se séparerait de Véra… L’idée qu’il allait trouver là-bas la tombe de son père lui semblait très mélancolique, très douce, sans rien de désolé ni de lugubre.
Quand le train de Moscou roula à travers la campagne nue et triste, toute dorée de soleil, Orschanow sentit tout à coup un soulagement immense, presque une joie.
Et il resta confondu.
Il essaya de se détourner du paysage, il lutta contre l’entrain jeune qui montait en lui, à mesure qu’il s’éloignait de Pétersbourg.
Il avait peur de se laisser aller à ces sensations qu’il connaissait bien : la hantise de l’ailleurs, la joie de partir.
Dans le wagon de troisième classe, les voyageurs changeaient presque à chaque station, paysans, encombrés de sacs, de paquets, sentant la peau de mouton et le goudron, paysannes en sarafanes de couleurs voyantes.
Une grappe de poules gloussait sous une banquette. Un coq s’enhardit, battit des ailes, chanta. Ce fut un grand éclat de rire, dans le wagon, dans la bonhomie sans gêne de ce peuple très sociable.
Et Orschanow se surprit à vivre avec ces gens, à les questionner. Il se méprisa atrocement, de renaître si vite à la vie, dès qu’il avait quitté Véra, le travail, et quand il allait à Pétchal, pour voir les ruines de tout ce qu’il avait tant aimé : le père enterré, le jardin et la maison vendus.
Des paysans, dans un coin, se mirent à chanter : « Ne bruisse pas, mère chênaie verte ! — N’empêche pas le franc gars de poursuivre sa pensée »… Une vieille complainte des brigands de jadis, écumeurs de la steppe.
Alors, pour Orschanow, ce fut l’appel irrésistible vers la liberté, la vie errante, vers l’horizon immense.
Et le train continua sa marche vers le sud-est, emportant à travers le silence des campagnes où soufflait la première brise d’automne, le fracas de ses roues, et le chant fier et sauvage qui, peu à peu, prenait Orschanow et le grisait.
CHAPITRE IX
A la gare, Orschanow reconnut Térennty, le vieux domestique qui accourut en pleurant, le bonnet bas, baisant sur l’épaule le fils de son maître. Et fraternellement, Orschanow étreignit le vieillard.
— Mitri Nikititch ! Qui vous aurait reconnu, si vous ne ressembliez pas tant au barine défunt, Wladimir Nikolaïtch !
Un grand jeune homme, mince et blond, aux longs cheveux soyeux, aux yeux gris, très longs et très droits, s’avança, les bras tendus.
— Je suis ton frère Vassily. Faisons connaissance, Dmitri ! Il faut nous aimer… Nous ne sommes plus que deux, maintenant…
Sa voix se brisa et tous trois pleurèrent, les deux frères et le vieux serviteur.
Orschanow éprouva une émotion intense à traverser ainsi les petites rues désertes, toutes droites, de la ville.
Et là-bas, devant eux, la Volga brillait, large et orgueilleuse, avec des reflets de cuivre sous le soleil couchant. Les coupoles dorées de la cathédrale scintillaient, pourpres, sur la colline… Au delà, c’était l’horizon plat, infini, vaporeux de la steppe.
— Oh, Vassina ! Revoir tout cela, après tant d’années, tant de changements survenus en nous-mêmes !
— Moi aussi, Mitia, je ne croyais pas éprouver une si violente émotion en retrouvant ces choses que j’ai quittées tout enfant.
Devant la vieille grille en bois, ils s’arrêtèrent un instant. Le jardin était devenu plus touffu et plus sauvage. Les arbres avaient poussé librement, géants couvrant de leur ramure puissante le toit en tuiles pâlies.
L’automne avait jeté là sa riche gamme de couleurs. Les tilleuls semblaient couverts de pièces d’or, tant leurs feuilles avaient d’éclat. Les poiriers étaient tous rouges, avec des reflets violets, les bouleaux alternaient des feuilles encore vertes avec d’autres d’un jaune fauve. Seuls les chênes séculaires étaient encore verts, d’un vert sombre et profond.
— Tu vois, Mitia, j’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, dit Vassily. C’est le vieil ami de ton père, Bogdane Ostapow, qui achète tout. Il n’y changera rien, celui-là !
Ce fut une grande joie pour Dmitri qui s’affligeait à l’idée que des étrangers dévasteraient ce cher décor.
— Oui, j’ai arrangé cela… Et Ostapow m’a même promis de garder Térennty.
Ils entrèrent. Dans la maison rien n’avait changé. Orschanow retrouvait les objets connus, vieillis, usés, mais demeurés à la place coutumière.
Vassily et Dmitri parcoururent en silence toute la maison. Dmitri évoquait ses souvenirs qui revenaient à flots, maintenant, et Vassily respectait l’émotion de ce frère qu’il connaissait à peine, mais de qui le malheur le rapprochait. Et puis, Vassily avait suivi la destinée de Dmitri, par des amis communs de Pétersbourg.
Il savait tout et éprouvait une grande sympathie pour cet être à part, en qui semblait revivre le tendre et malheureux Nikita, le père.
Térennty refusa obstinément de s’asseoir à la table des maîtres, demeuré discret et respectueux.
— Vois-tu, Mitia, j’aurais très bien pu régler les affaires sans toi… Et c’est pour te voir, et aussi pour que tu te reposes que je t’ai appelé. Je sais tout de ta vie et je t’avoue que j’ai été bien inquiet pour toi, pendant que tu errais dans les sphères de misère et de défaite morale… Pauvre Mitia ! Nous ne pouvions venir l’un à l’autre… T’écrire… Je savais bien que cela ne servirait de rien. A présent que je vois Gouriéwa auprès de toi, je suis beaucoup plus tranquille. Je la connais pour l’avoir vue à Moscou et j’ai pour elle une grande estime, presque de l’admiration. Suis-la, laisse-toi guider par elle. Moi, je veillerai de loin. Pour le moment ici, je prends tout sur moi : Toi, repose-toi, vagabonde à ta guise, ne travaille surtout pas.
Depuis qu’il était auprès de son frère, Orschanow s’étonnait de le trouver si différent de ce qu’il se l’imaginait : une sorte d’homme de science froid, de révolutionnaire fort et sans tendresse, comme le petit Rioumine…
Et, il dit cela tout haut.
— Certes, pour tout le monde, je suis un peu ce que tu croyais, mais pas pour toi. N’y a-t-il pas entre nous le lien mystérieux du sang, cette communauté d’origines que rien ne peut effacer, que rien aussi ne saurait remplacer ? Pour toi, je serai tel que tu me vois aujourd’hui, de près ou de loin, toujours.
La nuit tombait, silencieuse. Un vent frais agitait la ramure, tout près.
Vassily et Dmitri veillèrent très tard, parlant de leurs vies si différentes cherchant à se rapprocher l’un de l’autre.
* * *
Tous les matins, Vassily et Dmitri allaient au cimetière, avec Térennty.
C’était au bas de la colline, à l’entrée de la steppe, un champ humble semé de croix noires, surmontées d’un petit auvent conique, en planches.
Vieille et déjetée, toute penchée vers la terre pétrie de débris humains, l’église en bois assombrissait le calme de ce coin d’oubli qu’envahissaient les grandes herbes de la steppe, démesurées presque arborescentes.
Près du paysan illettré qui priait et pleurait, se signant pieusement, les frères incrédules s’agenouillaient, se tenant par la main. L’image triste et douce du défunt passait dans leur souvenir.
Ces heures sans amertume rendirent l’affection naissante de Vassily et de Dmitri plus attendrie et plus profonde. Elles leur furent salutaires.
Dans la journée, Vassily était pris par le défilé presque ininterrompu des créanciers qui stationnaient sur le perron.
Juifs en cafetan poisseux, Koulaki[7] gras, l’œil en vrille, sanglés dans leurs poddiovka de drap neuf, tous le bonnet à la main, respectueux, mais tenaces, ils commençaient par célébrer les vertus du barine défunt, un homme de Dieu, si doux, si accessible au peuple, et pas fier… Puis, après s’être gratté la nuque en piétinant sur place, ils finissaient par exhiber quelques lambeaux de papier graisseux, un compte plus ou moins fantaisiste.
Froidement, tranquillement, Vassily leur répondait invariablement : Attendez que la maison soit vendue. Je solderai les comptes de ceux d’entre vous qui justifieront de leurs droits.
Térennty se fâchait. Il ne prenait à parti que les Russes, dédaignant de discuter avec les Juifs.
— Vous n’avez pas le signe de la croix sur vous ! C’est le sceau de l’Antéchrist que vous portez ! Fronts d’airain ! Vous ne laissez pas au barine défunt le temps de se refroidir dans son cercueil, ni à ses fils celui de le pleurer, et vous tombez sur la maison comme un vol de corbeaux sur une charogne ! Que le vide se fasse autour de vous !
Et Dmitri vivait des heures délicieuses dans le jardin où, à mesure que l’automne venait, les pourpres et les ors de la feuillée devenaient plus intenses.
Couché sur le dos dans les herbes minces et les ors éparpillés des tilleuls, il passait des heures, immobile, en un bien-être immense.
Il sortait tous les jours avant l’aube, pour aller sous les chênes, à l’entrée de la steppe. Il regardait le jour monter, sur la plaine baignée de brumes irisées. Puis, c’était le soleil qui se levait. A l’horizon, au ras du sol, des vapeurs d’un gris de lin s’épaississaient. Plus haut, une bande sulfureuse, trouble, verdâtre, semblait une échappée de mer incertaine. Plus haut encore, l’horizon passait de l’orangé foncé au carmin. Et le soleil rouge sombre, sans rayons, émergeait de ce monde de vapeurs.
Alors, très vite, la brume fuyait et Dmitri voyait au loin les basses ondulations de terrain, les arbrisseaux clairsemés, vagues mouchetures noires sur le fond bleu de la steppe libre.
Cette nativité souriante du jour dans la steppe attirante procurait à Dmitri une joie, presque une ivresse. Il sentait sa poitrine se gonfler sous l’afflux de forces vitales nouvelles…
Et pourtant, les souvenirs de Pétersbourg, l’image de Véra le hantaient souvent.
Il savait qu’il retournerait là-bas, qu’il reprendrait ses études, que plus tard il épouserait Véra et que, pour elle, il redeviendrait un homme normal et utile.
Tout cela, c’étaient des choses raisonnables bonnes, mais qui, en dehors de l’amour de Vera laissaient Dmitri froid et indifférent. Certes, il en serait ainsi, c’était bien la formule du lendemain.
Mais derrière cet horizon artificiel, une autre aube se levait, une autre lueur montait… l’amour de la vie errante et libre, l’amour de l’ailleurs ensorcelant.
Et Orschanow, comme à un péché véniel, se laissait aller à caresser un rêve qu’il considérait sincèrement comme à jamais irréalisable : sortir ainsi un matin et s’en aller seul et pauvre, à la conquête de la terre, pour toujours… devenir le libre vagabond qui dort sur le bord des chemins, qui n’a rien et ne convoite rien, qui ne lutte ni contre lui-même ni contre les êtres et qui s’en va, heureux de son indépendance, maître des choses qui ne le dominent plus, maîtres des horizons infinis.
Dmitri, à ces heures, allait jusqu’à se représenter les adieux avec Véra, avec Vassily qu’il aimait maintenant. Cette scène serait la première station, très mélancolique, mais très douce, du chemin de l’affranchissement…
Puis, d’autres fois, le désir de Véra revenait le brûler. Il songeait alors que son rêve réalisé serait l’abandon de Véra et la perte de l’espoir qui le faisait vivre depuis des mois.
Et Dmitri se maudissait et accusait la steppe tentatrice. Il s’enfuyait dans le silence de la maison, dans l’appartement désert de l’oncle Wladimir. Il se mettait à lire, à travailler. Il écrivait à Véra.
Mais le soleil entrait à flots par les fenêtres, promenant sur les planches en sapin vaguement rosé l’ombre verdâtre des grands arbres voisins.
Bientôt, Dmitri, malgré sa promesse à Véra de ne plus « aller dans le peuple » descendit au port fluvial, et renoua ses vieilles amitiés avec les bourlaki. Il fit des pêcheurs et des gars du faubourg ses camarades et ses amis.
Les hommes lui plaisaient d’être passifs, d’une force d’inertie invincible sous la dureté des choses, dans l’inclémence sans espoir de leur vie. Tout leur besoin inné de poésie, toute leur douleur, toute la souffrance de leurs âmes frustes et de leur chair endurcie et, parfois, presque inconsciemment, un souffle plus mâle de révolte et d’audace s’exprimaient dans leurs chants, ces admirables chants de la Volga qui grisaient Dmitri, depuis tout petit, d’une si singulière ivresse.
Orschanow se sentait redevenir fort et gai et, sans savoir, il se laissait envahir de nouveau par tous les ferments destinés à dissoudre fatalement tout ce qu’il avait échafaudé péniblement d’artificiel dans sa vie…
Véra serait si heureuse de le retrouver si changé, si fort et si joyeux.
Dmitri ne se reprochait pas même l’attirance invincible qu’exerçaient une fois de plus sur lui les milieux ouvriers et simples : ces gens, qui vivaient au grand soleil, qui avaient des muscles de fer et des poitrines de bronze n’étaient plus les pâles débris humains des quartiers de misère de Pétersbourg. Certes, ils étaient pauvres, ils souffraient, et ils buvaient, ils cherchaient les faciles, les brutales amours… Chanter, boire, s’accoupler, telle était leur seule joie. Mais ils étaient sains et rieurs, et il y avait l’air pur et vivifiant, et la bonne lumière bienfaisante.
Dans ces fréquentations, Orschanow oubliait ce qu’il y avait de douloureux et d’inique dans le sort de ces gens qu’il enviait : les villages désertés où les femmes s’épuisaient sur le sol ingrat, à pousser l’archaïque charrue en bois, le grattoir traditionnel, où les mioches mouraient par milliers de misère et de maladie, et l’écrasant travail des hommes, rétribué dérisoirement, le perpétuel esclavage du pauvre, du soumis.
* * *
Le vent d’automne devint plus froid, aux crépuscules hâtifs. La belle feuillée multicolore des jardins joncha le sol humide. Une grande tristesse, un vague et ultime sourire d’agonie sereine, planaient dans l’air plus souvent brumeux.
Un jour une tempête souffla à travers la steppe. L’étrange herbe hivernale des déserts slaves, le Pérékati-polié[8] roula vers le lointain.
Toute la nuit, le vent hurla et soupira autour de la maison ébranlée.
Le matin, la terre avait revêtu pour des mois son suaire de neige.
— Il faut nous en aller, dit Vassily. Petit frère Mitia, te voilà redevenu vigoureux, plein d’entrain et courage. Va, retourne à ton labeur, comme je retourne au mien. Aux heures noires, en plus de Gouriéwa, n’oublie jamais que tu as un frère, un ami, moins sensitif et plus solidement taillé que toi pour la dure lutte qu’est et doit être notre vie d’apôtres et d’éclaireurs. Appuie-toi sur moi et ne crains rien. Cependant, garde-toi de t’endurcir, de devenir insensible. Songe toujours à l’exemple de bonté et de douceur que nous a donné l’inoubliable Nikita, notre père.
* * *
A Moscou, les deux frères se séparèrent. Brusquement, quand ils s’embrassèrent pour la dernière fois, tous deux pleurèrent.
Et Dmitri sentit, par une nette et singulière intuition, qu’il ne reverrait jamais plus ce frère qui était entré dans sa vie si soudainement.
Cette impression acheva de l’assombrir. Certes, il se réjouissait de revoir Véra. Mais il y avait ce Pétersbourg qu’il haïssait maintenant et le travail. Tout cela causait à Orschanow un malaise intense, une sorte d’irritation sourde.
Le train roulait avec un bruit mat, comme étouffé, à travers les plaines infinies, toutes couvertes de neige. Le ciel bas et couvert semblait peser sur cette désolation immense.
Combien peu ce voyage de retour ressemblait à l’autre, l’acheminement radieux vers la liberté et le repos dans le silence de la steppe !
* * *
Véra, Makarow et Émilie attendaient Orschanow. Il leur sembla grandi, tellement il était devenu robuste, le visage et le cou bronzés par le soleil, ses cheveux bruns retombant sur son front large et volontaire avec une grâce insouciante.
Ce lui fut tout d’abord une émotion charmante de revoir Véra.
Pour la première fois, il la serra dans ses bras, lui mettant un baiser d’amant sur les lèvres. Véra, un peu étonnée de ces façons nouvelles, sentit un trouble singulier l’envahir.
Orschanow fut gai, presque exubérant, se donnant tout à la joie du moment.
Puis, tout à coup, comme ils gagnaient lentement leur faubourg écarté, tout fut fini. Sans savoir, innocemment, Véra rappela à Dmitri toutes ses appréhensions et tous ses dégoûts.
— A présent que tu es fort et que ta santé s’est si bien rétablie, tu vas pouvoir t’atteler à la besogne… C’est que cet hiver, il te faudra travailler ferme.
Cette évocation de tout ce qu’il redoutait tant, depuis qu’il avait quitté Pétchal, provoqua en Orschanow une sourde colère. Il ne répondit pas, les dents serrées, maudissant mentalement le fanatisme aveugle de ces gens, l’esclavage qu’ils s’imposaient et qu’il les accusait de vouloir lui imposer.
Et, pendant quelques instants, il détesta Véra, de tout son désir inassouvi, de tout son besoin d’affranchissement aussi.
Et Véra, toute pâle, sentit qu’il lui échappait de nouveau, sans doute pour toujours cette fois. Elle se reprocha amèrement de l’avoir laissé partir, et de s’être sottement réjouie de ce voyage.
Muette, Véra souffrait. Un abîme les séparait. Alors, elle voulut prouver à Orschanow toute son injustice et elle vint prendre sa tête, le baisant sur le front.
— Mitia, si tu crois tout ce que la colère te fait dire, tu te trompes. Je suis à toi, quel que tu sois. Je veux plutôt sacrifier tout ce que j’avais rêvé pour nous deux, que de me sentir haïe de toi.
Orschanow l’attira à lui et ils demeurèrent ainsi muets. Ce fut un moment ineffable et amer.
Puis, tout à coup, Orschanow songea que s’il acceptait le sacrifice de Véra, il s’enchaînerait pour toujours, qu’il ne serait plus jamais assez fort pour reprendre sa liberté et que toute leur vie ressemblerait aux jours mortels d’ennui et de révolte qui avaient suivi son retour. Une perpétuité de souffrance allait s’ouvrir devant eux.
CHAPITRE X
Les jours s’écoulèrent, ternes et monotones. Orschanow n’essayait même plus de s’arrêter en pleine déroute.
Il ne travaillait plus que très irrégulièrement.
Quand Véra, très doucement, le sermonnait, il avait parfois des accès d’exaspération, et s’attelait à la besogne, furieusement.
La violence croissante de cette nature indisciplinée effrayait Véra, et, de plus en plus, elle constatait son impuissance.
Cependant, le temps pressait, l’époque des examens approchait, et Véra tenta encore une fois de ramener Orschanow.
Sur un ton sérieux et tendre, elle lui dit qu’il ne serait pas reçu, lui demandant ce qu’il ferait après. Elle commit l’imprudence d’ajouter que la caisse de secours du Comité ne l’aiderait plus, s’il ne travaillait pas.
Alors, brutalement, Orschanow répondit qu’il n’avait pas besoin d’aide, qu’il ne vendrait pas lâchement sa liberté contre sa nourriture. Il se ferait ouvrier, vagabond, n’importe quoi, mais pas esclave.
Puis, accablé, il se jeta sur son lit et, tordant ses mains, en proie à une crise de rage et de douleur, il reprocha à Véra ce qu’il appelait son insensibilité.
— Oh, Véra, Véra ! Pourquoi me tourmentes-tu ainsi ? Ce n’est pas moi, l’homme de chair et de sang que tu aimes, c’est une entité, une formule ! Après m’avoir promis d’être mienne, tu me tortures des mois durant. Tu fais servir ma passion à ton fanatisme d’apôtre. Tu es inconsciente et cruelle !
Brusquement, Orschanow repoussa Véra, et, sans un mot, n’osant même lui dire adieu, il s’enfuit.
Véra, épouvantée, se releva et courut à sa poursuite, l’appelant.
Orschanow, sans répondre, continua sa course à travers les rues, devant les passants qui se retournaient, étonnés, inquiets même.
Et Véra, toute tremblante, sortit. Il fallait le retrouver, coûte que coûte.
En elle, une seule pensée, un seul vouloir demeurait, ne pas perdre Orschanow, le revoir, le reprendre. Mais où était-il allé ?
Véra se souvint alors des fréquentations antérieures d’Orschanow, de sa prédilection pour la Siennaya et l’île Goutouyew.
Elle marcha à grands pas, sans sentir le froid intense. La nuit tombait et Véra, plusieurs fois, faillit se perdre dans ces ruelles qu’elle ne connaissait que vaguement.
Elle commençait à se décourager, quand une idée atroce lui vint qui la fit courir de nouveau : elle vit Orschanow se jetant dans l’une des ouvertures pratiquées dans la glace, sur les canaux et la Néva.
Quand elle parvint à Goutouyew, il faisait nuit, une nuit obscure et terne de dégel.
Et Véra s’arrêta, brisée par une lassitude mortelle. Où irait-elle chercher Dmitri, dans ce dédale de fabriques, de terrains vagues, d’entrepôts, dans toute cette misère et ce grouillement où elle ne connaissait personne, où elle n’était jamais venue ? Devenait-elle folle et comment elle, si énergique, si calme d’ordinaire, en était-elle arrivée à un pareil désarroi moral ? Comment n’avait-elle pas même songé à appeler Makarow, à le lancer lui aussi à la poursuite d’Orschanow ?
Pourtant, elle était là, et elle pouvait encore espérer la chance d’une rencontre fortuite.
Alors, calmée, elle marcha au hasard.
Tout à coup, elle s’arrêta et tout chavira de nouveau devant ses yeux : la porte d’un cabaret venait de s’ouvrir et, à travers la fumée grise des pipes, elle avait vu Orschanow, attablé au fond de la boutique, la tête appuyée sur le bois poisseux de la table, tandis qu’une fille en haillons essayait de le relever, lui passait sa pauvre main rude d’ouvrière dans les cheveux.
Sans savoir, Véra entra, alla droit à Orschanow qu’elle secoua par le bras.
— Lève-toi, Dmitri.
Orschanow avait eu le temps de boire beaucoup d’eau-de-vie. Ses yeux étaient troubles et son visage d’une pâleur livide. Véra lut dans le regard d’Orschanow une indicible épouvante. Pourtant il se leva et la suivit, docilement, sans un mot. Il trébuchait contre les bancs, ne regardant personne.
D’abord, quand Véra était entrée, un grand silence s’était fait. Le cabaretier et les consommateurs regardaient, stupéfaits, ne comprenant rien. Mais des rires s’élevèrent, on se moqua tout haut de cette scène insolite.
Le cabaretier, voyant Orschanow se diriger vers la porte, l’appela : — Eh, Mitreï Nikititch ! Et l’argent ? Orschanow ne l’écouta pas, sortit, et ce fut Véra qui dut payer, tandis que la salle se tordait maintenant.
Polia, très ivre, s’était dressée. Quand elle vit Orschanow s’en aller, elle eut une trouble révolte et elle insulta Véra.
— Que viens-tu faire ici, toi, demoiselle ? Tu viens prendre les amants des autres, parce que tu es mieux nippée ! Quand on a des robes comme la tienne, on a au moins honte de se traîner dans les cabarets… car c’est bon pour nous, les perdues !
Dehors, Orschanow s’était affalé sur un tas de pierres, dans la neige. A travers son ivresse, il ne voyait et ne comprenait qu’une chose : Véra s’était trouvée tout à coup dans le cabaret du père Arkhipitch, à Goutouyew. Et comment cela était-il possible, mon Dieu ?
— Lève-toi, vieux ! Véra lui parlait durement, voyant qu’il était ivre et craignant qu’il ne la suivît pas, si elle semblait s’attendrir.
Il obéit encore et, toujours muet, suivit Véra qui le tenait par la main. Elle marchait sans savoir où elle allait, essayant de se reconnaître dans l’enchevêtrement de l’île à peine éclairée par quelques becs de gaz rouges dont la lueur vacillante saignait sur la neige. Des gouttelettes d’eau tombaient des toitures avec un bruit régulier de pluie et, dans le silence morne, des chants tristes s’échappaient des cabarets.