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Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes

CHAPITRE VI

Reading edition

29 juin.—J'ai déjeuné ce matin au carré des officiers,—ce qui m'arrive à peu près tous les jours.—En sortant de table, deux ou trois m'ont accompagné à terre, et, comme la fameuse question des pêcheries faisait l'objet de notre entretien, je proposais à un aspirant de mes amis de venir avec moi faire une visite au secrétaire colonial.

Voici la relation de notre journée:

Arrivés au sommet de la colline, nous nous trouvons en face du Parlement.

Nous franchissons la cour, puis nous avons à monter une dizaine de marches qui aboutissent à un rez-de-chaussée élevé. Cet étage est occupé presque en entier par les deux salles d'assemblée, décorées à fresque. L'une est réservée à la Chambre basse ou Chambre de l'Assemblée;—l'autre à la Chambre haute ou Conseil législatif.

Voilà beaucoup de mes lecteurs que cette nomenclature jette dans l'ahurissement. En effet, nous n'avons pas idée en France d'un tel appareil gouvernemental. Tout chez nous est centralisé à l'excès. La Réunion, la Martinique ne sont que des départements éloignés. Mais une colonie indépendante, se gouvernant par elle-même! Ah bah! quelle étrangeté!

Il en est pourtant ainsi, et, en quelques mots, voici l'histoire parlementaire de Terre-Neuve depuis son origine:

En 1832, un gouvernement représentatif et une constitution furent accordés à Terre-Neuve. L'île fut divisée en neuf districts, et chacun, suivant le nombre de ses habitants, nomma un ou plusieurs députés. En tout, il devait y en avoir quinze, pas un de plus. Tout homme pouvait voter, qui, au jour de l'élection, avait depuis un an, comme propriétaire ou locataire, habité une maison dans l'île. En même temps fut créé un «Conseil législatif et exécutif». Il était composé de sept membres. Mais ceux-là recevaient leur mandat de la couronne.

Le système marcha mal. La constitution fut suspendue. On abolit alors le Conseil comme branche distinctive de la «Législature» et des ex-membres furent autorisés à siéger et à voter à l'Assemblée au même titre que les membres élus.

Cette nouvelle forme fut appelée: «the Amalgamated Legislature».

Mais en 1847, le gouvernement impérial fit jeter les fondements du Colonial Building, autrement nommé Parlement House. Cent mille dollars y furent dépensés, et en 1850 la Législature y siégea pour la première fois.

Sans doute l'orgueil de se voir dans un édifice aussi somptueux éblouit les membres de cette noble assemblée. Leurs maisons de bois leur parurent des palais de marbre, et les misérables bourgades de pêcheurs, des ports superbes et puissants. Bref,—sur la demande expresse du peuple,—on sollicita et l'on obtint pour la colonie «un Gouvernement responsable».

C'est en 1855 que s'opéra cette nouvelle et dernière transformation. La garnison anglaise fut retirée de Saint-Jean avec l'artillerie. Les Terre-Neuviens crurent—et ils en sont encore plus que jamais persuadés,—qu'il y avait dans le monde une nouvelle Puissance.

Voici donc quel est le système actuel,—c'est-à-dire celui qui fonctionne depuis 1855. Il y a d'abord deux Chambres: la basse, House of Assembly, élue par le peuple,—et la haute, Legislative Council, nommée par le «Gouverneur en conseil».

Le Gouverneur qui est le seul représentant direct du souverain, est envoyé par la couronne. Son mandat lui est généralement délivré pour six ans.

La Chambre de l'Assemblée se compose de trente-trois membres élus tous les quatre ans par le suffrage du peuple. Comme par le passé, il faut pour être électeur se trouver depuis un an, au jour de l'élection, propriétaire ou locataire d'une maison dans l'île.

Quinze membres nommés à vie par le Gouverneur en conseil forment le Conseil législatif.

Enfin le Conseil exécutif—sept membres choisis par le parti qui a la majorité dans la Législature,—complète ce système de gouvernement.

Jusqu'en 1883, il n'y avait que quinze districts électoraux. Mais cette année-là il en a été créé deux autres dans cette partie de l'île désignée sous le nom de French Shore.

Il faut, pour prétendre à la députation, avoir un revenu de quatre cent quatre-vingts dollars, ou posséder une propriété libre de toute hypothèque et d'une valeur minima de deux mille quatre cents dollars. Il faut, en outre, avoir résidé dans l'île depuis deux ans avant l'élection; avoir au-dessus de vingt et un ans et être sujet anglais, ou avoir la grande naturalisation.

Les membres des deux branches de la législature reçoivent des honoraires.

Les titulaires des grands emplois publics, qui composent le Conseil exécutif, sont: le Colonial Secretary—qui est en même temps secrétaire du Conseil exécutif,—l'Attorney général, le Receveur général, le Solicitor général, le Surveyor général, le Financial Secretary, etc.

Maintenant que nous connaissons tous les rouages de cette imposante machine, tâchons d'observer les effets et les résultats qu'elle engendre, et d'abord entrons en relation avec quelques-uns de ces messieurs.

Dans le palais même, à l'étage supérieur, se trouve le cabinet du secrétaire colonial. Après le premier ministre,—The honorable the Premier,—il est le personnage le plus important du gouvernement. Sa charge correspond à celle de ministre des Affaires étrangères.

Depuis longtemps ce poste est très-dignement rempli par l'honorable Edward d'Alton-Shea. Né en Irlande d'une noble et ancienne famille,—dont une branche est devenue française,—il est arrivé il y a quelque trente ans à Terre-Neuve. Grâce à son frère dont l'influence et le prestige se sont très-vite répandus, il a conquis la situation qu'il occupe aujourd'hui.

Nous allons lui faire ensemble une visite, si vous le voulez bien. C'est un homme affable et de bonne société, et personne à Terre-Neuve ne saurait tenir aussi bien que lui un rang qui le met souvent en rapport avec des étrangers de distinction. D'un abord froid et de caractère flegmatique, on devine en lui un jugement impartial, une opinion des choses dépouillée d'esprit de parti, l'honnêteté et la sincérité sous la prudente réserve du discours. Nous trouverons en ce personnage plus de saine raison et de loyauté que dans aucun de ses confrères au pouvoir, et c'est pour cela que je le choisis pour l'interroger en votre présence sur l'antique et solennelle question des pêcheries françaises de Terre-Neuve.

—Permettez-moi de vous présenter mon ami, M...

—M. Shea, secrétaire colonial.

—Mon ami, monsieur, est très-désireux de s'entretenir avec vous au sujet de la question du French Shore, et si vous avez quelques instants dont vous puissiez disposer...

—Certainement, avec plaisir. Mais vous savez, je me tiens tout à fait en dehors de l'officiel. Ce sujet-là regarde exclusivement le Gouverneur.

—Sans doute! et, nous-mêmes, nous ne venons qu'en visiteurs, en touristes curieux, pour avoir avec vous une conversation particulière et instructive.

Si vous le voulez, pour mettre tout de suite mon ami au courant de l'historique de la question, je vais vous lire une petite brochure qui a été publiée à Québec en 1876. Malgré ses huit ans d'âge, je gagerais qu'elle n'est pas dans les archives de votre gouvernement: elle est trop bien faite et démontre trop clairement le bien fondé de nos prétentions. Elle a cependant pour auteur un sujet anglais.

Ensuite nous pourrons causer de l'état actuel des affaires.

Voici:—C'est une réponse à une publication parue à Londres et écrite par un avocat de la Nouvelle-Écosse, M. Whitman.

.........................................................

«L'auteur (M. Whitman) établit que les traités d'Utrecht (1713) et de Versailles (1783), renouvelés par celui de 1815, ne confèrent aux Français aucun droit exclusif de pêche dans les eaux de Terre-Neuve; que, par suite, le contrôle qu'ils prétendent exercer dans ces parages est injustifiable; et qu'enfin, le monopole et la juridiction française à Terre-Neuve ne peuvent être tolérés plus longtemps dans les eaux et sur le territoire britannique, parce que leur existence constitue pour la couronne anglaise une limitation de souveraineté.

«...Au risque de passer pour de tièdes patriotes, nous nous permettrons d'opposer à cette théorie quelques objections puisées dans l'histoire et dans le texte même des traités.

«Tout le monde sait que l'île de Terre-Neuve fut colonisée par les Français... Les traces de cette colonisation sont encore partout visibles dans les noms des localités et dans une partie de la population, puisque l'île contient à l'heure actuelle plus de vingt mille habitants d'origine et de langue françaises. Une coalition européenne força la France à céder Terre-Neuve avec l'Acadie, aujourd'hui Nouvelle-Écosse, à l'Angleterre, en ne réservant pour elle qu'un droit de pêche dans les baies et sur les côtes de Terre-Neuve. À cette époque, toutes les îles à l'embouchure du Saint-Laurent restaient habitées par des colons d'origine française, et cette situation se prolongea jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, puisque les Anglais se crurent obligés en 1755 de déporter en masse la population acadienne au nombre de neuf ou dix mille âmes pour assurer dans ce pays leur établissement.

«...Il n'y eut donc pas, suivant nous, pendant toute cette période, de discussion entre les deux puissances, sur les pêcheries et sur le monopole de la France. Ce monopole était dans la nature et dans la force même des choses. Il ne fut probablement pas discuté jusqu'en 1763. À ce moment seulement, le conflit commence. La France a cédé toutes ses possessions d'Amérique, à l'exception de deux petites îles, Saint-Pierre et Miquelon, et de son droit de pêche, humble épave de son empire colonial. Ce droit était-il du moins exclusif? Était-il accordé par l'Angleterre comme une simple concession ou comme un monopole? Ce point ne peut être éclairci pour nous que par les faits ultérieurs.

«Comme preuve de la négative, le rapporteur de l'Institut colonial cite l'article V du traité de 1783, qui confirme aux Français leur droit de pêche tel qu'ils l'exerçaient en vertu du traité d'Utrecht. Il ajoute que tous les traités subséquents ont reproduit purement et simplement la même clause. Il parcourt toutes ces conventions sans y voir pour les Français la trace d'un droit exclusif. D'où cette conclusion que leur monopole à Terre-Neuve et dans les eaux adjacentes n'a jamais été qu'une prétention sans fondement. Ces citations sont exactes, mais il n'est pas inutile de les compléter par quelques légères additions. Expliquons d'abord les faits historiquement.

«Le traité de 1783 ne fut pas conclu par les deux puissances dans les mêmes conditions que celui de 1763. La France avait pris sur sa rivale une brillante revanche et brisé son empire colonial, en formant une république de ses plus importantes et de ses plus riches colonies. Au lieu d'imposer la paix, l'Angleterre la demandait comme une grâce et s'estimait heureuse de conserver en Amérique un lambeau de ses anciennes possessions. On s'étonna généralement que la France ne profitât pas de ses avantages pour obtenir en Amérique ou dans les Indes des restitutions importantes. À Paris, à Versailles, M. de Vergennes fut accusé de faiblesse. Pour satisfaire dans certaine mesure à ce mouvement d'opinion, la diplomatie française insista auprès du cabinet de Londres, pour que l'article V du traité consacrât expressément pour les Français le droit exclusif de pêche dans la zone qui leur était assignée. Mais le ministère anglais tint à éluder cette reconnaissance par crainte de susciter contre lui-même de trop violentes attaques dans le Parlement. Ce fut alors qu'un moyen terme fut adopté entre les deux puissances, pour tourner la difficulté, tout en donnant à la France ce qu'elle demandait. À cette fin une déclaration et une contre-déclaration furent signées par les plénipotentiaires respectifs, et jointes au corps du traité.

«La première de ces déclarations contient la stipulation suivante qu'aucun acte international n'a, jusqu'à l'heure actuelle, modifiée:

«À cette fin et pour que les pêcheurs des deux nations ne fassent point naître de querelles journalières, Sa Majesté Britannique prendra les mesures les plus positives pour que ses sujets ne troublent en aucune manière par leur concurrence la pêche des Français pendant l'exercice temporaire qui leur est accordé, et elle fera retirer à cet effet les établissements sédentaires qui y seront formés.»

«On lit plus loin, même déclaration paragraphe 3:

«On n'y contreviendra pas» (au mode de pêche usité) «de part et d'autre; les sujets de Sa Majesté Britannique ne molestant aucunement les pêcheurs français durant leurs pêches, ni ne dérangeant les échafaudages durant leur absence.»

«Ce sont là, pour tous les juges impartiaux, des clauses bien claires, bien explicites, par lesquelles le roi d'Angleterre limitait sa souveraineté sur Terre-Neuve, aussi formellement qu'avait pu le faire Louis XIV en 1713, quand il s'engageait à détruire les fortifications et à combler le port de Dunkerque.

«Un texte si précis, si catégorique, appuyé sur une jouissance incontestée et presque séculaire, laisse peu de place à la discussion.

«...On voit maintenant quel est le point de départ des prétentions françaises et si les organes anglais sont fondés à traiter les descendants des Cartier et des Champlain d'intrus et de pirates dans les parages de Terre-Neuve.

«Voyons maintenant quelle a été l'interprétation du traité de 1783 pendant quatre-vingt-douze ans entre les deux parties contractantes.»

Nous voici arrivés au paragraphe deuxième de mon opuscule. Il me reste encore sept ou huit pages à vous lire. Aurez-vous la patience d'écouter jusqu'au bout?

—Mais oui, allez donc! c'est du plus vif intérêt.

—Alors, je continue:

«Après le traité de 1783 le monopole des pêcheurs français s'exerça d'une manière incontestée à Terre-Neuve, pendant une période de neuf ans et demi. Cette prise de possession décennale a, dans le débat, une haute importance et constitue en faveur du système français un grand argument. N'est-il pas clair en effet que tout désaccord entre les négociateurs sur l'esprit de la déclaration annexe eût produit des conséquences immédiates, et laissé des traces, soit dans la correspondance diplomatique, soit dans les archives des deux marines, soit dans les annales de la colonie! L'intention des Français en stipulant la clause était évidente. Ils l'ont interprétée tout de suite dans le sens le plus large, en l'appuyant sur une marine qui venait de lutter victorieusement contre les flottes britanniques. Les Anglais n'ont élevé aucune objection. Aucun acte, aucune restriction de leur part n'a troublé le monopole que s'attribuait la France et les voies d'exécution dont elle se servait. Les Français ont donc eu, dès l'origine, en leur faveur, les deux conditions qui constituent le Plenum Dominium, c'est-à-dire la propriété complète, à savoir:

«1° Un titre régulier;

«2° Une entrée en possession avec une longue jouissance sans contestation.

«L'année 1793 ouvre entre les deux nations une période de guerre, interrompue par la courte paix d'Amiens et terminée après vingt-trois ans, par le traité de 1815. Pendant cette longue lutte, les droits de pêche des Français sur Terre-Neuve furent nécessairement suspendus. Nous voyons cependant qu'à chaque négociation avec l'Angleterre, ils le revendiquèrent avec énergie. Car le traité d'Amiens en 1801, celui de 1814 et celui de 1815 leur rendent invariablement la situation dont ils jouissaient en 1792, c'est-à-dire le bénéfice des clauses stipulées en 1783. On raconte qu'en 1815, l'Angleterre, voulant tirer de Waterloo un avantage matériel, résolut d'enlever à la France une de ses dernières possessions coloniales, et donna le choix au gouvernement de Louis XVIII entre les îles Saint-Pierre et Miquelon avec la pêcherie de Terre-Neuve et l'île de France, actuellement île Maurice. Le duc de Richelieu, fort bien inspiré, suivant nous, opta pour les pêcheries d'Amérique. Par suite, le monopole français fut restauré dans son intégrité primitive, et l'Angleterre mit un scrupule méritoire à le respecter.

«...Mais une difficulté d'un genre tout nouveau attendait les Français dans l'exercice de leur droit: c'était l'opposition même de la colonie. Terre-Neuve s'était beaucoup développée depuis la fin du dix-huitième siècle. Elle ne put voir sans un dépit violent et fort naturel le rétablissement d'un monopole qui l'arrêtait dans son expansion. Il était dur pour ses pêcheurs de s'interdire l'exploitation de baies poissonneuses, et de ne pouvoir même élever de constructions sur de certaines côtes, par suite d'arrangements entre deux puissances éloignées. N'étaient-ils pas, après tout, les propriétaires; or, par conséquent, les maîtres du sol?»

M. Shea, rêveur.—Oui, oui!

«Qu'étaient-ce que les Français, sinon des étrangers et par conséquent des intrus? Telle a été la logique de la presse et de la législature de Terre-Neuve depuis soixante ans. C'est celle de tous les Américains en général qui ont bien permis à l'Europe de consacrer à leur service son argent, ses armées et ses flottes, mais qui trouvent exorbitant qu'elle ose, de loin en loin, limiter leur liberté d'action.»

Mon ami, tout bas.—Attrape!

«À partir de ce moment, Terre-Neuve présente un phénomène singulier, à savoir: une divergence de vues entre la colonie et la métropole sur la valeur et sur l'application des traités. L'Angleterre ayant conscience de ses promesses, respecte les droits de la France et s'efforce d'en assurer l'exercice. Les colons de Terre-Neuve protestent, inventent une théorie limitative du traité de Versailles, et prétendent l'imposer à la diplomatie officielle. Sourds aux avis de l'administration et des autorités maritimes, ils s'obstinent à traiter les Français en usurpateurs, abrogent de leur chef la déclaration annexe, et veulent délier l'Angleterre de ses engagements.

«Cette union s'accentue, pour la première fois, dans un document fort curieux, et que le rapport de l'Institut colonial omet discrètement et pour cause: nous voulons parler d'une proclamation de sir Charles Hamilton, gouverneur et commandant en chef de l'île de Terre-Neuve et de ses dépendances, datée du 12 août 1822.

«...Voici cette proclamation:

PROCLAMATION

de sir charles hamilton, gouverneur et commandant en chef de l'ile de terre-neuve et de ses dépendances.

Nous, Gouverneur, considérant qu'il est stipulé par l'article 13 du traité définitif de paix, conclu entre Sa Majesté et le Roi de France, et signé à Paris le 31 mai 1814, que les droits de pêche des Français au grand banc de Terre-Neuve, sur les côtes de l'île de ce nom et les îles adjacentes, situées dans le golfe de Saint-Laurent, seraient remis sur le pied où ils se trouvaient en 1792; lequel article 13 a été confirmé de nouveau par l'article 11 du traité définitif entre la Grande-Bretagne et la France, conclu à Paris le 20 novembre 1815; considérant que le droit de pêche réservé aux sujets de Sa Majesté Très-Chrétienne par ledit traité s'étend depuis le cap Saint-Jean, par la côte est de Terre-Neuve, jusqu'au cap Rouge, contournant l'île en remontant par le nord et descendant par la côte occidentale; considérant, enfin, qu'il nous a été représenté que des déprédations avaient été commises par des sujets anglais, au préjudice de Français établis dans lesdites limites: faisons connaître, par la présente proclamation, que les sujets de Sa Majesté Très-Chrétienne doivent avoir pleine et entière jouissance de la pêche dans les limites et bornes ci-dessus énoncées, pour en faire usage suivant qu'ils y sont autorisés par le traité d'Utrecht.

À cette fin, il est expressément enjoint à tous les officiers, magistrats et autres fonctionnaires de notre gouvernement de donner des ordres dans leurs diverses stations et dépendances respectives pour qu'aucun trouble ou empêchement ne soit apporté, sous quelque prétexte que ce puisse être, à l'exploitation de ladite pêche par les Français, à qui les dits officiers et magistrats devront assistance en cas de besoin.

En conséquence, il a été notifié à tous les sujets de Sa Majesté dépendant de la partie de Terre-Neuve ci-dessus désignée, de n'interrompre en aucune manière la pêche des sujets de Sa Majesté Très-Chrétienne dans les limites qui viennent d'être mentionnées.

Si aucun des sujets de Sa Majesté refusait de quitter cette partie de la côte dans un délai convenable après notification, les officiers sous nos ordres devront prendre des mesures pour que les échafauds et autres établissements créés par les récalcitrants pour l'exploitation desdites pêcheries soient enlevés, ainsi que les navires et bateaux en dépendant et qui se trouveraient dans les limites susdites. Lesdits officiers sont, en conséquence, autorisés à user des moyens qu'ils jugeront nécessaires pour contraindre les sujets de Sa Majesté à quitter cette partie de la côte de l'île, et ils devront les prévenir qu'ils seront traduits devant les tribunaux à raison de leur refus, conformément à l'acte du Parlement.

Donné par nous, à Port Towers-hend, Saint-Jean, Terre-Neuve, le 12 août 1822.

Signé: C. Hamilton.

Par ordre de Son Excellence,

Signé: P. C. Le Geyt.

Moi, triomphant.—Eh bien! monsieur Shea, que dites-vous de cela? C'est clair et net; c'est loyal. Je suis certain que pas un des membres de votre assemblée n'a connaissance de ce document: il a bien sûr été dévoré par les rats, oublié intentionnellement dans les tiroirs de votre chancellerie.

Mon ami.—Cette proclamation a-t-elle jamais cessé d'être rendue exécutoire?

Moi.—Je demanderai plutôt si jamais elle a été obéie. Aujourd'hui, si un gouverneur osait tenir un pareil langage, la révolte éclaterait aussitôt en dedans et en dehors du Parlement colonial. Voilà jusqu'où les Terre-Neuviens pratiquent l'esprit de justice et de loyauté.

M. Shea, humilié, mais sincère.—Vous avez raison!

Moi.—Allons! je n'ai plus que le dernier paragraphe à vous lire. Monsieur Shea, n'êtes-vous pas trop accablé?

M. Shea, souriant.—Non! que la lumière soit.

Moi.—Oui, il serait bien temps que l'on débarrassât votre île de ses brouillards.—Je continue:

«La proclamation du gouverneur Hamilton ne découragea pas les colons de Terre-Neuve. Ils s'adressèrent à Londres, pétitionnèrent auprès du bureau colonial et firent retentir le Parlement de leurs doléances. Un député, nommé M. Robinson, épousa leur cause avec beaucoup de chaleur et vint, pendant plusieurs années, dénoncer à la tribune la négligence que le gouverneur montrait pour cette colonie: «Il est étrange, disait-il en 1835, qu'après vingt et un ans de paix, les habitants de Terre-Neuve ne sachent pas encore s'ils ont le droit de faire concurrence aux Français et de pêcher sur leur propre côte. Je proteste contre tout ajournement d'une question si grave. Les seuls droits des Français sont ceux qui leur viennent du traité d'Utrecht.»

«Le cabinet anglais refusa de répondre, sachant très-bien qu'aucun débat utile ne pouvait être engagé sur ce point, et M. Robinson en fut pour ses frais d'éloquence et ses affirmations erronées.

«Ces attaques se renouvelèrent pendant les années suivantes sans affecter les rapports des deux grandes puissances. Elles eurent cependant un effet, ce fut de montrer à la France que son droit, pour couper court à toutes ces chicanes, avait besoin d'une confirmation. Des démarches furent donc faites par la diplomatie française pour amener le cabinet de Londres à reconnaître, par une déclaration formelle, le droit exclusif. Mais le ministère anglais craignait de fournir des armes à l'opposition et de provoquer un orage dans la colonie de Terre-Neuve: il fut longtemps sourd à ces ouvertures. Enfin, ses hésitations cessèrent sous l'influence des relations amicales créées entre les deux pays par une fraternité d'armes et par les victoires de Crimée. Les plénipotentiaires des deux gouvernements tombèrent d'accord, en 1857, sur un projet de convention qui reconnaissait aux Français le droit exclusif de pêcher et d'user du rivage:

«1° À l'est, du cap Saint-Jean aux îles de Kirpont;

«2° Au nord, des îles de Kirpont au cap Normand;

«3° À l'ouest, du cap Normand à la pointe Roch dans la baie des îles, ainsi que dans cinq havres désignés spécialement.

«On se rappelle les événements qui suivirent: à la nouvelle de cette convention, une sédition véritable éclata dans la capitale de Terre-Neuve. Une multitude furieuse parcourut les rues en poussant des clameurs contre le gouvernement royal et traînant les armes de la Reine attachées à la queue d'un cheval.»

Mon ami, indigné.—Oh!!!

M. Shea se croise les jambes dans un autre sens, et sentant qu'il est de sa dignité de protester.—Vraiment, une pareille chose est inconcevable.

Moi, impitoyable.—C'est un acte de félonie dont tout le sang versé des phoques et des morues ne parviendra jamais à laver la tache!

Je termine:

«C'est sous ces auspices d'un loyalisme assez douteux que le traité anglo-français fut soumis à l'approbation de la législature coloniale. Il va sans dire qu'elle le repoussa tout d'une voix. Le traité resta non ratifié.

«...La convention de 1857, malgré son avortement, n'en reste pas moins pour la question des pêcheries un document précieux; car elle témoigne que l'Angleterre, par l'organe de son gouvernement et de ses négociateurs officiels, a reconnu comme fondées les prétentions de la France. Cet épisode a mis la diplomatie britannique dans une situation fort embarrassante; car l'absence de la signature royale n'annule pas les procès-verbaux des séances où les plénipotentiaires anglais ont admis le titre et ratifié le régime créé depuis soixante-quinze ans par la France. Contra renuntiatum non est regressus. Il leur est impossible aujourd'hui de citer le traité d'Utrecht et le premier traité de Versailles[3]...»

M. Shea.—C'est très-bien fait, cette brochure. Je suis étonné de ne pas l'avoir connue plus tôt. Pouvez-vous me la laisser?

Moi.—Comment donc! Mais je voudrais qu'elle fût méditée consciencieusement par tous les honnêtes gens de Terre-Neuve. De cette façon, on n'oserait peut-être pas enseigner dans les écoles de Terre-Neuve «qu'à l'heure actuelle une partie des côtes est virtuellement soustraite au contrôle du gouvernement colonial, à cause des prétentions mal fondées affirmées et soutenues par les Français; en vertu de quoi, cette partie des côtes est généralement, mais très à tort, appelée le «French shore[4].»

Du reste... On frappe!

M. Shea.—Entrez!

Moi, à mon ami.—Le premier ministre! How do you do, sir?

Sir W. Whiteway, voulant paraître gracieux.—Ao! how do you do!

M. Shea, présentant mon ami.—Sir William, M...

(Sir William s'excuse et prend M. Shea à part pendant quelques instants. Puis il sort en s'inclinant.)

Moi.—Il m'a coupé la parole juste au moment où j'allais parler de lui.

Mon ami.—Sa figure ne m'est pas sympathique. Quel homme est-ce?

Moi.—Tout, excepté un gentleman. N'as-tu pas remarqué son pouce de singe?

M. Shea.—Oh! vous allez donner à monsieur une bien triste opinion de nous.

Moi.—Il est quelquefois bon d'arracher le masque aux gens qui s'en servent pour se conduire malhonnêtement. Du reste, on n'a qu'à ouvrir le premier numéro venu de l'Evening Telegram, on est sûr d'y rencontrer le nom de Whiteway encadré des épithètes les plus flétrissantes. Moi, sans passion, je me contente de le juger ce qu'il est. Peu m'importe la voie où il cherche à entraîner son pays. Ce que je lui reproche, c'est d'avoir, par sa déloyauté, rendu peut-être impossible tout arrangement définitif au sujet de nos pêcheries.

M. Shea.—Comment cela?

Moi.—Vous le savez aussi bien que moi; mais je vais l'expliquer à mon ami.

Il y a quelques années, une conférence s'était réunie à Londres, toujours au sujet de nos droits de pêche à Terre-Neuve. M. Whiteway y fut convoqué comme représentant de la colonie. Naturellement, il s'acharna à rendre toute entente impossible, mais il en revint avec tout ce qu'il convoitait: la croix de Saint-Michel et Saint-Georges, un ordre créé pour les colonies et qui lui donnait le titre de sir. Quand il put écrire sir W. Whiteway K. C. M. G., il se crut un grand homme et son ambition ne connut plus de bornes. Sorti de rien, il n'avait aucun scrupule de race ni d'éducation. De plus, il était Écossais. Tous les moyens lui semblèrent bons, et le meilleur, pour commencer, lui parut le mensonge. «Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose.» Sir William prit cette sentence pour règle de conduite. Issu du peuple, il avait d'abord visé aux grandeurs. Maintenant que le chemin lui en était ouvert, pauvre, il convoitait la fortune.

Il fut avocat général et membre de l'Assemblée. À force de parler, il finit par se faire écouter; à force de mentir, par se faire croire.

Il persuada à ses électeurs qu'il avait arrangé leurs affaires à Londres; que grâce à lui on avait donné satisfaction à leurs revendications légitimes. Désormais, ils pouvaient pêcher où bon leur semblait et faire des établissements en quelque point des côtes qu'il leur plairait. Il prétendait encore avoir obtenu l'autorisation de nommer des magistrats au French shore.

Il poussa l'impudence jusqu'à faire imprimer tous ces mensonges et à les faire afficher, sous forme de proclamation, dans tous les villages de son district électoral.

On le crut sans contrôle. Les braves gens de Terre-Neuve étaient trop heureux pour chercher à approfondir.

Cet homme!

Il avait donc réussi là où tant de diplomates de génie avaient échoué depuis un siècle. Le lion une fois encore était vaincu par le moucheron: Terre-Neuve avait humilié la France!

Sir William fut réélu et devint premier ministre.

«Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose.»

Mais, hélas! il arrive parfois que la vérité s'ennuie au fond de son puits et qu'on la surprend toute nue assise sur la margelle. Comme elle est d'une beauté ravissante, tous ceux qui l'ont découverte ainsi, soit nos marins français, soit les ennemis politiques de M. Whiteway, se sont empressés d'appeler la foule autour d'elle pour la contempler.

Bien des aveugles ont été par elle rendus à la lumière. Les élections l'ont bien prouvé, qui viennent d'avoir lieu à la dernière session. Sans l'influence, bien justifiée, celle-là, de votre frère, monsieur Shea, croyez-vous que sir William eût été de nouveau nommé?

M. Shea.—Peut-être. Je sais bien qu'il s'est donné beaucoup de mal.

Moi.—Et qu'il a jeté tant qu'il a pu de votre argent. Croyez-moi, on commence à s'apercevoir que ce n'est pas un grand ministre, mais un grand humbog, qui dirige la politique de Terre-Neuve. Ce n'est que par amour propre que quelques-uns semblent encore lui rester fidèles. Et encore ceux-là ne se rencontrent-ils que parmi les gens en place.

Or, M. Whiteway est arrivé par le peuple; il tombera par le peuple. Vous comprenez l'étonnement indigné d'un pauvre pêcheur terre-neuvien qui, sur la foi des déclarations Whiteway, est venu tranquillement exercer son industrie dans nos eaux, lorsque nos navires de guerre accourent lui enjoindre de quitter ces lieux. On lui déclare qu'il est en contravention. «Mais, répond-il, on a affiché chez nous une circulaire de sir W. Whiteway, dans laquelle il dit», etc. On lui réplique que c'est faux, et qu'on le trompe.—Comment cela se peut-il? on ne lui montre rien d'écrit, et ce qu'il a vu était imprimé? Cependant, on l'oblige à partir. Sa pêche, qui fait seule vivre toute sa famille, est compromise parce qu'il va perdre du temps en changeant de place, et alors il se fait ce raisonnement infaillible: Ou les Français me chassent sans en avoir le droit, et je me vengerai; ou M. Whiteway me trompe, et alors c'est un misérable que je hais parce qu'il m'exploite au risque de me faire crever de faim.

Mon ami.—Mais crois-tu que ces pauvres gens ne pensent pas plus généralement que le tort est de notre côté?

Moi.—Sans doute, ils ont commencé par se faire cette opinion. Mais à force de voir la France entretenir à grands frais sur leurs côtes des navires de guerre, uniquement destinés à leur dresser des procès-verbaux, tu comprends qu'ils ne sont pas plus bêtes que d'autres, ils se sont dit: Pas possible qu'une grande nation comme ça vienne nous chercher chicane jusqu'ici et en présence des navires de guerre anglais, si ce n'est pas son droit qu'elle réclame. Alors, c'est le Whiteway qui nous blague.

Ah! si on l'enveloppait dans la peau d'un phoque, le grand homme, que de pauvres gens qui seraient enchantés d'avoir cette excuse pour l'écorcher tout vif!

M. Shea.—Vraiment vous êtes terrible. Laissons M. Whiteway pour le moment. C'est mon tour de vous accabler. Car tout en étant impartial, nous avons bien de justes griefs à énoncer.

Moi.—Je vous l'accorde, cher monsieur, et nous vous écoutons.

Mon ami, moqueur.—C'est cela, repose-toi. Tu dois être épuisé. Tu as fait un véritable discours de tribune. Tu devrais poser ta candidature contre M. Whiteway. Sauf la grande naturalisation, qu'il faudrait obtenir, tu réalises déjà toutes les conditions d'éligibilité.

Moi.—J'aurais vite tranché la question du French shore.

M. Shea.—Peut-être! Savez-vous bien tout ce que nous demandons?

D'abord vous aurez beau faire et beau dire, vous serez toujours considérés chez nous comme des intrus. Je sais bien que cette épithète vous choque et que vous nous la reprochez amèrement. Mais imaginez que les côtes de Normandie ne puissent être pêchées que par les Américains. De quel oeil verriez-vous ces gens-là venir chaque année vous chasser de chez vous pour s'y installer à votre place? Ils auraient beau avoir des papiers en règle, vous ne les en regarderiez pas moins comme des...

Moi.—Mais, cher monsieur, nous nous appartenons depuis plus de quinze siècles. Et Terre-Neuve n'est à vous que d'hier; c'est nous qui avons inventé ses pêcheries; c'est nous qui l'avons faite un pays; elle nous a longtemps appartenu, et il ne tient qu'à M. de Vergennes que nous ne la possédions plus. Si vous avez une propriété, ne vous est-il pas loisible de la vendre en vous en réservant une portion! Nous pouvions tout prendre au traité de Versailles, et nous nous sommes contentés de droits de pêche.

Vous devriez au moins nous bien recevoir et même nous être infiniment reconnaissants de n'avoir pas tout gardé. Car si vous étiez sous le régime français vous n'auriez pas la chère liberté dont vous jouissez. Si vous aviez traîné notre drapeau dans la boue, au lieu d'une constitution ce sont des coups de canon que nous vous eussions envoyés.

M. Shea.—Enfin vous direz tout ce que vous voudrez, il n'en est pas moins fort vexant pour les Terre-Neuviens de n'être pas chez eux à Terre-Neuve.

Ainsi, conçoit-on qu'on nous empêche d'exploiter nos mines? Nous en avons de fort riches et qui seraient la source d'un immense revenu pour la colonie. Mais parce qu'elles sont sur le French shore, nous ne pouvons en tirer aucun parti.

Mon ami.—Qu'entendez-vous par French shore?

M. Shea.—C'est cette partie des côtes sur laquelle les Français exercent certains droits de pêche en vertu des traités.

Moi.—Oui, et cette éloquente périphrase est celle que l'on emploie officiellement pour désigner le French shore, car cette dénomination qui signifie rivage français, sonne désagréablement, comme une ironie, à l'oreille des Terre-Neuviens.

Mon ami.—Soit. Mais je ne saisis pas bien pourquoi nous vous empêchons d'exploiter vos mines. Elles ne sont pas toutes absolument sur le rivage?

M. Shea.—Non, mais nous n'avons de débouché que par mer, de sorte que nous nous trouvons dans l'impossibilité de faire sortir notre minerai de chez nous, puisqu'on ne nous permet pas d'aborder sur cette portion de l'île, ni d'y faire les établissements indispensables à l'exercice de cette industrie. C'est une des principales raisons qui nous a fait entreprendre la ligne de chemins de fer qui est en voie d'exécution.

Moi.—Oui, mais ne comptez pas que nous vous laissions tranquillement achever son parcours jusque chez nous.

M. Shea, souriant.—Oh! je suis bien convaincu que vous protesterez, comme vous le faites toutes les fois que nous nommons des magistrats pour le French shore. Mais vous savez mieux que moi que cela ne nous gêne pas beaucoup: le gouverneur envoie un simple accusé de réception au consul, et tout finit par là.

Moi.—Oui, mais nous en avons assez de nous montrer débonnaires. Avec des gens comme vous les procédés délicats ne servent à rien. Vous êtes rusés: vous avancez quand même, et si parfois on vous force à reculer, vous ne revenez jamais jusqu'à l'endroit d'où vous êtes partis.

Il vous est interdit par les traités d'avoir aucun établissement sédentaire sur les côtes qui nous sont réservées. Vous êtes arrivés à y élever de petites villes ou des villages. Aujourd'hui, vous poussez l'impudence jusqu'à y placer des magistrats, ce qui est reconnaître officiellement l'existence de ces villages, qui se trouvent pourtant là en contravention. Et puis, comme nous avons eu l'air de fermer les yeux au lieu de protester, voilà que c'est vous maintenant qui osez vous plaindre sous prétexte que nos marins font la contrebande dans ces villes. Mais du tout, ils ne la font pas, la contrebande, puisque ces villes ne sont pas censées exister.

M. Shea.—Vous ne pouvez toujours pas nier qu'ils la font en mer quand nos pêcheurs vont leur vendre la boette[5].

Moi.—Cela, c'est une autre affaire. Je conviens qu'ils la font, mais tant pis pour vous. Vous comprenez bien...

Mon ami.—Qu'est-ce que la boette?

Moi.—Ah! c'est juste. On appelle boette les appâts dont on se sert pour pêcher la morue. Elle consiste en poissons qu'on trouve ici sur les côtes. De telle sorte que les pêcheurs de Terre-Neuve en sont déjà pourvus quand les nôtres arrivent. Alors ils vont à leur rencontre au large, leur vendent la boette et remportent du rhum et autres denrées soumises à des droits d'entrée très-élevés.

Naturellement la douane en pâtit; mais il faut avouer que nos marins seraient bien niais d'avoir des scrupules à cet égard, vu que cet approvisionnement immédiat les met en mesure de commencer leur pêche plus tôt.

Ainsi donc, cher monsieur, voilà tous vos griefs: n'être pas entièrement libres chez vous; ne pouvoir exploiter vos mines, ni faire aboutir votre railway sur nos côtes; être tracassés au sujet de vos magistrats et enfin trompés par la contrebande.

Y a-t-il encore quelque chose?

M. Shea.—Non, c'est tout!

Moi.—Eh bien! tenez, je suis sûr qu'à nous deux nous pourrions nous entendre.

M. Shea, souriant.—Voyons, Excellence, que proposez-vous?

Moi.—D'abord, que disent les traités? À nous Français, ils accordent le droit exclusif de pêche sur cette partie du littoral comprise entre le cap Saint-Jean, sur la côte est, et le cap Rouge, à l'ouest, en passant par le nord. La jouissance de ce droit nous est donnée à partir du 5 avril jusqu'au 5 octobre. De plus, nous pouvons couper sur la côte tout le bois nécessaire aux échafauds pour faire sécher la morue. Enfin nos pêcheurs n'ont à payer aucun droit de douane sur le French shore.

À vous, Anglais, il est interdit de pêcher sur la partie des côtes qui nous est réservée. Vous avez encore moins le droit d'y élever des établissements sédentaires. Par cela même qu'il ne doit pas y avoir de ville, il ne peut exister ni magistrats ni fonctionnaires d'aucune sorte. Cette défense absolue pour vous de faire aucun établissement sur le French shore vous empêche à la fois d'exploiter vos mines et d'achever votre chemin de fer.

Cela étant établi, et il faudrait que vous eussiez la bonne foi de reconnaître la vérité de ces principes, je vous dirais:

Exploitez vos mines en toute liberté; nous vous abandonnons pour cet usage le point du French shore que vous nous désignerez comme vous étant le plus commode pour y élever un embarcadère.

Organisez sur nos côtes telle administration qu'il vous plaira; ayez-y des députés, nommez-y des magistrats, installez-y une douane et une police. Seulement, nous réservons pour nos marins l'entrée libre de tous les objets qu'ils feront venir pour servir à l'exercice de leur industrie. Mais nous vous autorisons à les faire surveiller par votre police et, en cas de fraude, à sévir contre eux.

Quant à votre railway, prolongez-le jusqu'où bon vous semblera.

En échange de tant de concessions qui sont pour vous de la plus haute valeur et que nous croyons devoir vous faire par équité et par égard pour la liberté, nous attendons de vous que vous fassiez respecter nos droits avec la plus scrupuleuse exactitude.

Pour vous aider dans cette charge, nous demandons qu'il soit accordé aux officiers de notre station navale les mêmes pouvoirs de répression qu'à ceux de la station anglaise. Et nous attendons de vous que lorsque procès-verbal vous sera adressé d'un délit ayant pour auteur un de vos nationaux, vous ne vous contentiez pas d'un simple et illusoire accusé de réception. Nous voulons que l'affaire soit immédiatement portée devant vos tribunaux et que le coupable reçoive le châtiment qu'il mérite.

Quant à la boette, comme vous ne pouvez en empêcher le trafic, vous n'avez rien de mieux à faire que de permettre à vos pêcheurs de la porter aux nôtres.

M. Shea, sérieux, après un instant de réflexion.—Oui, je crois qu'avec ces conditions nous pourrions nous entendre.

Seulement, c'est ce diable de droit exclusif, qui est choquant pour nous. Il me semble que vous pourriez bien laisser nos pêcheurs aller dans les baies que les vôtres laisseraient inoccupées, avec obligation pour les premiers de se retirer à l'arrivée des seconds.

Moi.—Oui certes! un chat aurait assez de place dans une chambre pour y vivre avec un rat. Cela n'empêche pas qu'il le dévorerait. Ce mélange de vos pêcheurs avec les nôtres serait la cause de querelles constantes. Vous comprenez qu'il y en aurait bien peu d'assez consciencieux pour se retirer, comme vous le dites, sans protester, ou même sans résister. Et c'est précisément pour éviter tant de fâcheuses complications que nous avons tout fait pour obtenir que nos droits de pêche soient rendus exclusifs. Rappelez-vous du reste la tentative qui a été entreprise de la combinaison dont vous parlez. Au bout d'un très-petit nombre d'années, l'Angleterre et la France sont tout de suite tombées d'accord pour reconnaître l'impossibilité et faire cesser l'existence de ce modus vivendi.

Après tout, vous avez une étendue de côtes largement suffisante pour l'emploi de tous vos pêcheurs. Et puis songez qu'en échange de la tranquillité que nous vous demandons d'assurer aux nôtres, nous nous engageons à reconnaître officiellement l'existence politique de Terre-Neuve au French shore. Vous ne pouvez rien acquérir de plus précieux.

M. Shea, gravement.—Tout cela en effet pourrait s'arranger à la satisfaction des deux parties. Mais soyez bien persuadés d'une chose: c'est qu'on n'arrivera jamais à aucun résultat satisfaisant tant que la France cherchera à traiter directement avec l'Angleterre. C'est avec nous qu'il faut qu'elle s'entende d'abord, puisque la sanction de notre Parlement est indispensable au traité qu'elle pourrait conclure avec le gouvernement britannique. Et vous pensez bien que l'Angleterre ne nous forcera pas à coups de canon à accepter un arrangement qu'elle aura fait sous toutes réserves avec la France. Elle ne peut nous déclarer la guerre, et en nous contrariant, elle craindrait trop de nous révolter et de nous voir échapper à sa souveraineté.

Ne vient-on pas de frapper?

Mon ami.—Si, je crois.

M. Shea.—Come in!

Quelqu'un.—Le conseil attend Sa Seigneurie pour se réunir.

M. Shea.—Messieurs, vous m'excusez, n'est-ce pas? Il faut...

Mon ami.—Comment donc, monsieur! mais nous vous sommes très-reconnaissants d'avoir bien voulu nous accorder un si long entretien.

Moi.—Trois heures! Que faisons-nous?—Comment trouves-tu le secrétaire colonial?

Mon ami.—Charmant! et puis c'est un homme qui a l'esprit juste et qu'on sent de bonne foi.

Puisque nous avons vu le Premier chez l'honorable secrétaire colonial, inutile, n'est-ce pas? d'aller de nouveau l'interviewer dans son cabinet.

Nous sortons du palais; nous redescendons dans le bas de la ville. Justement au quai de la Reine, en face de la douane, le canot-major de la Clorinde attend des officiers qui vont rentrer à bord.

Les voilà: embarquons!

La Clorinde est une ancienne frégate d'une hauteur de mâts invraisemblable et à laquelle on a adapté une faible machine à vapeur. Elle est commandée par un capitaine de vaisseau qui est le chef suprême de notre station navale de Terre-Neuve. Il a sous ses ordres trois autres navires: deux goëlettes à voiles, la Canadienne et l'Evangéline, et un transport mixte, l'Indre[6].

De son côté, la station anglaise se compose de trois croiseurs à vapeur de troisième et quatrième rang, et par cela même beaucoup plus propres à faire le service exigé par la surveillance des côtes. Il y a en effet nombre de baies dont l'entrée, trop étroite pour livrer passage à un navire tel que la Clorinde, permet aux Terre-Neuviens de pêcher impunément sous les yeux mêmes des Français. Nos goëlettes seules pourraient pénétrer dans ces passes; mais comme elles ne sont point à vapeur, il n'est pas rare qu'un vent contraire ne les retienne en vue des délinquants, et dans l'impuissance de les atteindre.

Maintes fois le commandant de la station s'est plaint de cet état de choses, et enfin on s'est décidé à donner suite à ses réclamations en remplaçant les deux goëlettes par une canonnière à éperon d'un nouveau modèle et d'une marche rapide.

Aujourd'hui, nous avons trois vapeurs dans les eaux de Terre-Neuve, comme les Anglais. Mais à l'époque où je conduis le lecteur à Saint-Jean, nous ne sommes qu'au commencement de 1883. La Canadienne et l'Evangéline continuent à courir des bordées le long du French shore, tandis que les trois anglais, poussés par leur hélice, vont droit au but. Le plus gros, le Tenedos, est sous les ordres d'un capitaine qui a le titre de commandant supérieur de la station anglaise, mais qui, au lieu de relever directement du ministre de la marine, ainsi que notre commandant en chef, dépend immédiatement du vice-amiral commandant la flotte des Indes occidentales et des provinces britanniques de l'Amérique du Nord, et dont la résidence est Halifax.

À la suite de cet état explicatif des navires de guerre français et anglais en croisière dans les eaux de Terre-Neuve, nous rentrerons dans l'examen de la question française, en disant de quelle mission ces vaisseaux sont chargés et comment ils s'en acquittent.

Chaque année, après que l'éloignement des glaces a rendu libre l'accès des côtes terre-neuviennes, les goëlettes de pêches, françaises et indigènes, se hâtent vers les lieux fréquentés par la morue. Les nôtres vont sur le French shore, et celles du pays occupent les baies de l'autre partie de la côte.

Cela se passe-t-il réellement ainsi?—Point du tout. Si chacun restait chez soi, il n'y aurait plus de police nécessaire.

Mais, comme on sait déjà, les uns affirment leur droit exclusif à occuper une certaine portion de territoire, et les autres le nient. De là, invasion des derniers chez les premiers, luttes, batailles, complications de toutes sortes.

Alors, l'Angleterre et la France, d'accord dans leur bon vouloir à maintenir la paix parmi leurs pêcheurs, envoient des navires de guerre chargés d'exercer sur les lieux une surveillance de haute police et d'inspirer en même temps une crainte salutaire aux pauvres bougres d'électeurs de M. Whiteway.

Seulement, tandis que sur chaque navire anglais un des officiers a été investi par le gouvernement colonial des fonctions de justice of the peace et peut donc infliger des peines aux délinquants, les Français n'ont que le droit inoffensif de dresser des procès-verbaux.

Une goëlette terre-neuvienne est-elle surprise par un de nos croiseurs dans les lieux de pêche qui nous sont réservés, l'ordre lui est intimé de partir. Si elle refuse, on la dépouille de ses engins de pêche et l'on dresse contre elle un procès-verbal qui est transmis par le commandant français au commandant anglais. Celui-ci répond par un simple accusé de réception et fait ensuite une enquête qui, par crainte de déplaire au gouvernement colonial, aboutit toujours à innocenter le coupable, ou n'aboutit pas du tout.

Et le pêcheur malin, qui connaît le coup, récidive à la prochaine occasion.

Il en ressort que, pour le résultat final, la surveillance de nos navires est purement illusoire; mais elle sert du moins à affirmer le bien fondé de nos droits.

Justement alarmés pour l'avenir de nos pêcheries de la vanité des résultats obtenus, et voulant à tout prix les rendre plus fructueux en donnant aux affaires une suite forcée, le commandant en chef et le consul de France avaient alors mis en commun leur énergie pour aboutir par une action directe sur le gouverneur de la Reine.

Jusque-là le procès-verbal dressé par le commandant français était expédié au commandant anglais. Celui-ci faisait une enquête, puis il rédigeait un rapport de l'affaire au gouverneur. À la fin de la campagne toutes ces pièces formaient un dossier qui était alors transmis au Foreign office, où l'on n'a sans doute jamais eu le temps de les lire.

Absolument, il fallait changer ce système. Nos pêcheurs se dégoûtaient de venir se créer des ennuis sur le French shore. Depuis vingt ans le nombre de nos goëlettes avait diminué sur les lieux de pêche d'une façon effrayante. Et puis, chaque jour plus arrogants parce qu'ils restaient impunis, les Terre-Neuviens ne tenaient aucun compte des traités; ils les niaient.

D'après eux, les traités ne nous accordaient pas le droit exclusif, mais seulement la pêche sans concurrence. Et ce n'était pas faire la concurrence, disaient-ils, que d'occuper nos baies, lorsqu'elles ne l'étaient pas à l'avance par nous. Notre situation déjà si compromise menaçait de se perdre tout à fait.

Il fallait au plus vite affirmer très-haut nos droits, avoir l'air de faire des concessions au lieu de subir une force.

Cette heureuse entente qui existait pour la première fois entre l'agent des affaires étrangères et celui de la marine pouvait faire espérer les meilleurs succès. Elle tomba pourtant à rien par la force d'inertie du gouverneur qui se dérobait par un simple accusé de réception, en ajoutant qu'il saisirait le gouvernement colonial de la question.

Et le train roulait toujours!

Je m'arrête, moi, car, peut-être serait-ce trop en dire sur des faits qui n'ont encore reçu aucune publicité.

Du reste, à quoi bon recommencer un procès plus que séculaire et qui depuis cinquante ans surtout a provoqué la réunion de conférences aussi vaines que nombreuses?

La dernière, composée de plénipotentiaires anglais et français s'est donné rendez-vous à Paris en février 1884. Naturellement on s'est séparé sans avoir pu s'entendre.

Cependant, les mêmes plénipotentiaires ont été convoqués de nouveau au mois d'avril suivant. La France et l'Angleterre ont fini par tomber d'accord et donner leur adhésion à un traité. Mais celui-ci ne peut avoir de valeur que ratifié par le gouvernement de Terre-Neuve; et la ratification n'est pas encore venue.

Car, immolant toujours à la sainte routine, au lieu de chercher d'abord à traiter avec Terre-Neuve et de s'arranger ensuite avec l'Angleterre,—seule voie capable d'aboutir à de sérieux résultats,—le gouvernement français a préféré garder de son côté toutes les chances d'échouer comme par le passé.

La vanité n'est-elle donc pas extra-humaine, qui tient au ventre les gens de Terre-Neuve, pour qu'il soit si malaise de la comprendre et de chercher à l'exploiter? N'est-il pas très-naturel qu'un petit pays qui peut dire non le dise, quand cela ne serait que pour témoigner qu'il est capable de braver impunément deux grandes nations?

Il fallait donc aller d'abord à lui, le flatter par une démarche directe. Il fallait lui reconnaître tout ce qu'il nous a pris en ayant l'air de le lui accorder par pur esprit de conciliation. Et puis, disons-le, quelques pots-de-vin, comme dernier argument, en considération du voisinage des États-Unis,—et l'on aurait, sans doute, beaucoup obtenu.

Trop heureuse ensuite d'adhérer, la vieille Albion!

Ah bas! il faut suivre les errements traditionnels!

Et la République, par amour de la tradition! court à un nouvel échec diplomatique, bien fait, n'est-ce pas? pour affirmer aux Terre-Neuviens toute leur force et les encourager à se montrer toujours plus exigeants.

Alors on inondera de plus en plus le gouverneur de protestations indignées, auxquelles il sera certainement assez courtois pour répondre par un banal accusé de réception, délicatement noué de faveurs bleues.

Mais, sur le pont de la frégate, des coups de sifflet retentissent, une voix crie des ordres, et un peloton vient là se ranger l'arme aux pieds: c'est la baleinière du commandant qui accoste.

Le voici lui-même: on présente les armes.

C'est déjà une vieille connaissance; aussi profitons de son invitation pour le suivre chez lui.

On pénètre sous la dunette où l'on traverse d'abord la salle à manger, puis on débouche dans le salon.

Il est grand, confortable, avec ses divans rouges le long des parois, et ses fenêtres à l'arrière qui ouvrent à deux battants sur le balcon.

«Lisez cela», nous dit-il, en nous tendant un journal. C'est l'Evening Mercury, l'organe officieux du gouvernement colonial.

Quand je lui ai rendu la feuille:

«Vous vous rappelez bien ce qui s'est passé? Vous avez lu les nombreux rapports anglais et français qui ont été rédigés sur l'affaire et qui peuvent tous se résumer ainsi:

Dans une baie du French shore déjà occupée par un de nos pêcheurs, trois bateaux de Terre-Neuve sont venus pour prendre la morue. Le Français les a inutilement sommés de se retirer. Les sujets anglais ont commencé leurs préparatifs de pêche. Alors le patron français a résolu de s'y opposer en les dépouillant de leurs engins, et en enlevant leur gréement à leurs embarcations. Son but, en prenant cette dernière mesure, était de mettre les délinquants dans l'impossibilité de s'enfuir, tandis qu'il enverrait à la recherche d'un bâtiment de guerre, anglais ou français, pour faire constater le délit. Il réussit en effet dans son entreprise, mais non sans avoir eu le crâne fendu par un des patrons terre-neuviens, qui, se voyant pris, lui asséna brutalement un coup de gaffe sur le crâne.

Un navire de guerre arriva après quelques jours. Une enquête minutieuse fut menée. Le patron terre-neuvien s'avoua lui-même coupable. En outre, il était en contravention pour monter une goëlette sans aucun nom inscrit à l'arrière.

À son tour, le commandant anglais fit examiner l'affaire, et de nouveau l'indigène avoua ses torts.

Mais tout cela traduit en anglais signifie: que le Terre-Neuvien est innocent comme l'enfant qui vient de naître, et que le Français n'a pas volé le mauvais coup qu'il a attrapé.

—Oui, commandant, pour qui n'a lu que l'article de l'Evening Mercury il n'y a pas d'autre opinion possible.

—Conclusion: aucun espoir d'obtenir justice contre ces maraudeurs et de leur imprimer le respect de nos droits!

L'aventure de la Canadienne n'était pas surprenante!»

Un jour, la goëlette de guerre en question était tombée dans une anse sur une flottille de bateaux de pêche terre-neuviens installés chez nous. Vainement elle avait tenté de les expulser au nom des traités. Les délinquants auxquels les proportions de la goëlette n'en imposaient pas, inventaient mille mauvais prétextes pour ne point partir. Si bien que le commandant de la Canadienne à bout d'arguments avait dû céder la parole à ses canons.

Et la morue de décamper, entraînant derrière elle ses frères de la côte.

On peut se faire maintenant une idée de ce qu'il faut à la fois de tact, d'énergie et de modération au capitaine de vaisseau qui reçoit, d'ordinaire pour trois ans, le commandement de la station de Terre-Neuve.

La Clorinde arrive en juin et repart vers la fin de septembre. Tout cet intervalle se passe en surveillance le long des côtes du French shore; elle ne laisse guère rouiller ses ancres dans le port de Saint-Jean.

Cette année-là elle a tout de suite commencé son inspection dans le nord, et elle n'est redescendue dans notre rade qu'en fin juin. De nouveau elle est prête à retourner sur les lieux de pêche français, et, en attendant qu'elle revienne nous dire adieu, je vais de nouveau me remettre à vivre de la vie des Terre-Neuviens et faire en sorte de m'intéresser à leur genre d'existence.

Notes in this chapter

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