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Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes

CHAPITRE PREMIER

Reading edition

SAINT-JEAN DE TERRE-NEUVE.—HALIFAX.

Il y avait deux jours qu'on attendait à Saint-Jean de Terre-Neuve la Nova Scotia, le meilleur steamer de la ligne Allan, faisant le service entre Liverpool et Baltimore. Elle arriva enfin, après avoir échappé aux assauts d'une mer déjà soulevée par les vents d'équinoxe. Le lendemain était le 20 octobre, et ce fut ce jour-là que, par une belle matinée, je quittai cette colonie, la plus ancienne des possessions anglaises de l'Amérique, et où j'avais passé dix-sept mois en qualité d'attaché temporaire au vice-consulat de France.

On venait enfin de tirer le coup de canon, signal du départ, et une demi-heure après on dénouait les amarres qui nous retenaient le long du quai, puis l'hélice battant l'eau, nous virions de bord lentement. Du rivage, à mesure que nous tournions, on voyait l'énorme vaisseau se raccourcir, l'arrière et l'avant semblant se reculer l'un contre l'autre dos à dos, et les trois-mâts s'alignant sur une file n'en plus former qu'un seul.

Que de fois, là-bas, ce spectacle toujours pareil a été pour moi la meilleure distraction de la semaine!

Rassemblés sur le pont, nous regardions le port qui paraissait s'éloigner, tandis que les montagnes, du côté opposé, avaient l'air de venir à notre rencontre.

Sur la rive, les visages ne se distinguaient plus, mais les mouchoirs qui s'agitaient prolongeaient de part et d'autre l'échange des adieux. À la fin, nous ne les vîmes plus que comme de petits papillons blanchissant parfois sous un coup de lumière.

Étagées du bas en haut de la colline, les maisons de la ville confondaient leurs toits d'ardoises et se serraient de plus en plus l'une contre l'autre. Quand le vent l'étalait, on voyait encore les couleurs du pavillon qui battait au mât du consulat de France.

J'envoyai un adieu dans sa direction, puis je cessai de rien distinguer, à part la cathédrale catholique dont les tours dominatrices nous faisaient l'effet de s'élever de plus en plus vers le ciel.

Nous étions arrivés dans la passe. D'un côté c'était le phare, de l'autre de vieux restes de fortifications françaises, et çà et là, suspendues aux anfractuosités du rocher, de petites maisons de pêcheurs avec leurs échafauds pour faire sécher la morue. À cet endroit il n'y a guère que quatre cents mètres de largeur, et dès qu'on a dépassé cette ligne, de chaque côté, les falaises semblent se rapprocher. Bientôt elles ne sont plus séparées que par une étroite coupure, à travers laquelle on aperçoit encore, dans le lointain, les dernières constructions de Saint-Jean. Puis les deux murailles se réunissent tout à fait, et l'on n'a plus devant les yeux qu'une côte accidentée, sans apparence de havre et poussant en tous sens des contreforts, comme pour se défendre des lames qui l'assaillent.

Cette fois je quittai mon poste d'observation. C'était bien fini, Saint-Jean avait disparu pour toujours. Il me semblait qu'il venait d'être englouti avec ses habitants dans le sein des montagnes qui l'avaient soudain dérobé à ma vue. Une vague tristesse m'envahit tout entier, et je cherchai autour de moi si je ne trouverais pas quelque compagnon avec qui causer d'un passé si soudainement évanoui.

Le ciel m'en avait ménagé un. Arrivé d'Halifax par le paquebot précédent, il n'avait fait que toucher barre à Saint-Jean, où je l'avais justement rencontré chez une charmante jeune fille.

Cette connaissance commune servit de prétexte à notre réunion, et, comme on se lie presque aussi facilement sur le pont d'un navire qu'en cabinet particulier, nous nous mîmes à marcher côte à côte et à deviser, ainsi que deux braves chevaliers du vieux temps se rencontrant sur le chemin de Jérusalem. Cette comparaison est moins déplacée que l'on ne pourrait croire, car de quoi parlions-nous, si ce n'est des «gentilles damoiselles» que nous laissions derrière nous, et du pays vers lequel était orientée la proue de notre nef?

Nous avions deux jours et deux nuits à passer à bord avant de débarquer à Halifax. Il est vrai que la traversée promettait d'être belle. La mer, fatiguée sans doute de s'être tant mise en colère les jours précédents, était tombée dans un calme presque plat. Le vent, qui cependant tenait encore, ne soulevait que de petites vagues roulant paresseusement de l'une à l'autre leur crête d'écume. Et, fier de voir ce même Océan, la veille encore si brutal, devenu rampant à ses pieds, notre vaisseau filait tout droit, inébranlable.

Il n'y avait point de brume, et nous longions les côtes à quelques encablures. De temps en temps, on voyait de petites villes blotties au fond d'une baie, au milieu des sapins et des bouleaux. Ou bien l'on croisait quelque bateau pêcheur, la voile gonflée, et qui fuyait par bonds désordonnés dans le sillage. Ils allaient presque aussi vite que nous, en sens inverse, et disparaissaient rapides, derrière l'horizon. Le soir ils seraient à Saint-Jean et ils y ramenaient pour un instant notre pensée.

Malgré tout cela, le temps est long en mer lorsqu'on n'a pas avec soi quelque intime ami. On se lasse vite de la compagnie des gens qu'on connaît peu. Aussi après le luncheon, où nous nous étions retrouvés à la table du capitaine, mon «ami» et moi restâmes chacun de notre côté.

J'avais donc repris seul ma promenade sur le pont, lorsque je fus accosté par un jeune homme aux traits fins et réguliers, aux grands yeux bruns éclairant un visage intelligent, et qui me salua par mon nom. Surpris, je m'arrêtai en le regardant, et il m'expliqua qu'ayant vu mon nom sur la liste des passagers, il s'était dit que je devais en être le possesseur, car je n'avais pas la tournure d'un Anglais.

Enchanté de trouver quelqu'un pour causer dans ma langue, j'emboîtai le pas avec lui, et grâce à sa société le reste du jour me parut moins long. L'infortuné ne savait pas un mot d'anglais, et personne à bord ne comprenait le français! Il était Polonais, et venait de subir toutes sortes de mésaventures à la suite desquelles il s'était pris d'une haine acharnée contre les fils d'Albion. Il y avait deux mois qu'il s'était embarqué à Liverpool sur un steamer allant à New-York. Ils avaient failli sombrer en plein Océan, lorsque heureusement un vapeur était venu à leur secours et les avait remorqués jusqu'à Saint-Jean. Mais ce qui le mettait en fureur, c'est que là, les passagers avaient signé une adresse de gratitude au capitaine qui les avait mis en danger de faire naufrage.

Enfin, le matin du troisième jour, juste quarante-quatre heures après avoir quitté Saint-Jean, nous arrivions, à la suite d'une belle traversée, en rade d'Halifax, la capitale de la Nouvelle-Écosse.

Désormais nous étions sur le continent américain et dans le Dominion du Canada. Terre-Neuve, en effet, ne fait point partie de cette confédération. C'est une colonie absolument indépendante, qui se gouverne elle-même et dont le chef suprême, le représentant de la Reine, n'a guère plus de pouvoir que la Reine elle-même en Angleterre. Il n'y a, au contraire, qu'un lieutenant-gouverneur, à Halifax, et il relève du gouverneur général résidant à Ottawa.

Mais n'allons pas plus vite que notre vapeur, lequel n'est encore qu'à l'entrée de la rade, et commençons par étudier l'aspect extérieur du pays avant de chercher à en connaître l'organisation.

Bien différentes sont les côtes de celles de Terre-Neuve. Au lieu d'escarpements, ce sont ici des terrains plats se relevant doucement pour encadrer la baie de leurs ondulations boisées. Elles n'offrent point d'abri contre le vent, et le vaste espace qu'elles entourent ne saurait servir de mouillage à aucun navire. Au bout d'une demi-heure nous longeons à tribord un îlot fortifié dont le tapis vert jette une note gaie au milieu de l'eau, grise comme le ciel. Sur la hauteur, à gauche, se dresse la citadelle. Le sémaphore s'y élève et, de ses longs bras, nous signale au port. Nous répondons par deux coups de canon successifs et commençons à défiler devant la ville, située à bâbord. Nous la passons presque tout entière en revue, et ses monuments, qu'elle nous présente tour à tour, nous font bonne impression.

Enfin nous accostons, et le débarquement de nos bagages commence aussitôt. Du quai ils vont directement à la douane qui est en face. Une valise et deux malles, en voilà assez pour exciter les soupçons de l'employé, qui me demande si j'ai une «lady» avec moi. Et, sur ma réponse négative, il me fait ouvrir une de mes caisses dont il se contente, du reste, de me voir soulever le couvercle.

Une vieille calèche attelée de deux chevaux blancs me dépose bientôt à l'Halifax-Hotel. C'est un vaste et bel établissement qu'on m'avait recommandé et que je conseille aussi à ceux de mes lecteurs qui auraient la velléité d'aller faire un tour en Nouvelle-Écosse.

Par bonheur, je connaissais un charmant ménage dans cette ville: un docteur et sa femme, celle-ci d'une des meilleures et des plus agréables familles de Saint-Jean. J'allai les voir entre le déjeuner et le luncheon, et comme c'était dimanche et l'heure de la messe, je les accompagnai à la cathédrale catholique. C'est un assez bel édifice de style gothique. Je ne puis, hélas! faire le même éloge de la musique que j'y ai entendue.

Après la messe, on m'a fort gracieusement retenu pour luncher, et j'ai mangé, pour la première fois, de ces perdrix américaines qui perchent dans les sapins, et dont la chair succulente est blanche comme celle du faisan.

La ville, que j'ai parcourue ensuite, m'a semblé une grande capitale en comparaison de Saint-Jean. Des rues pavées, avec de vrais trottoirs, alignées entre de belles maisons ou édifices publics en pierres de taille; des avenues plantées de vieux beaux arbres, et bordées de jolis hôtels. Et encore, ce jour-là, je ne pouvais pas juger de tout, les boutiques étant fermées et les gens restant chez eux pour sanctifier le dimanche.

Aussi je pris le parti de passer le temps à faire ma correspondance et d'attendre le lendemain pour commencer mes explorations à travers la cité.

La gare eut ma première visite. C'est une construction qui, à l'extérieur, a des allures de palais, et dont l'intérieur n'est qu'un grand hangar où tout le monde pénètre librement. Quant aux bagages, l'enregistrement en est aisé et pas cher: on attache à votre malle un numéro dont on vous donne le double, absolument comme aux vestiaires de nos théâtres. Et cela ne vous coûte que la peine d'emporter avec vous autant de numéros que vous avez de colis.

En quittant la gare, j'aperçus dans le port l'escadre anglaise. Il y avait là le Northampton, portant le pavillon de l'amiral sir J. E. Commerell, V. C. K. C. B., et dont les lourdes murailles cuirassées semblaient bâties sur des assises reposant au fond de la mer. Je l'avais vu quelques semaines auparavant à Terre-Neuve, ainsi que tous les autres vaisseaux de la station et le Canada, à bord duquel le prince George, le fils du prince de Galles, était midship. À Saint-Jean, on avait donné pour lui un bal où j'avais eu l'honneur de lui être présenté et de causer avec lui en français.

Je traverse le jardin public, qui est fort bien entretenu, et j'escalade les fortifications jusqu'aux pieds du sémaphore.

De là, dominant tout le pays, je découvre un des plus beaux panoramas qui se puissent voir.

Le regard se noie d'un côté dans le lointain changeant de la mer. Deux îles, dont la plus éloignée est grande et boisée, surgissent au large de la rade. L'autre est un fortin qui commande l'entrée du port. En face de moi, des collines doucement ondulées et couvertes d'une belle végétation. Niché dans le creux d'un vallon et trempant ses pieds dans les eaux d'un petit havre, un faubourg de la ville avec son clocher blanc.

À gauche, la mer forme un cours d'eau, s'enfonce dans les terres, disparaît et reparaît tour à tour jusqu'à l'horizon, dans les arbres.

Sur la rive où je suis, à mes pieds, la ville s'étend, et, dans ses larges rues, l'activité des grandes cités circule sur un parcours de plusieurs milles, continuellement.

Je restai longtemps à contempler ce spectacle aussi imposant que varié, et, comme je m'en retournais, je croisai des soldats anglais en tunique rouge et casque blanc.

Je revenais vers le bas de la ville où se trouve l'Halifax-Hotel, et je me demandais si, le soir, je me mettrais en route pour New-York ou le Canada, lorsque je rencontrai le commandant d'un navire anglais de ma connaissance. Il m'invitait déjà à l'aller voir, mais je lui dis que je partais dans quelques heures pour Québec, et cela me décida. Je rentrai, bouclai mes malles et allai prendre mon ticket pour l'ancienne capitale du Canada.

C'est une grande commodité, en Amérique, que ces agences où l'on se procure des billets sans avoir besoin de courir à la gare une demi-heure avant le départ de son train. On peut même s'en munir dès la veille pour le lendemain. Et l'on vous en donne qui sont valables pour un certain nombre de jours, voire même pour un temps indéfini, et pour tout le parcours de la ligne. C'est ainsi que le mien pouvait me conduire jusqu'à Montréal, avec la latitude de mettre dix jours à faire le voyage.

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