CHAPITRE V
Reading edition
30 mai.—Revenons aux jeunes Américaines ou plutôt Terre-Neuviennes.
Mes anciens étonnements se sont fondus avec la neige de cet hiver. Je trouve toute naturelle cette existence de liberté et de camaraderie avec les jeunes filles.
Il paraît pourtant que si j'ai changé d'habitudes, je n'ai pas changé de caractère.
Combien de fois me suis-je entendu dire: «Oh! vous êtes bien Français!»
On affirme que nous autres Français avons le monopole de la galanterie. Aussi là-bas, le plus médiocre Parisien est-il assuré d'un facile triomphe dans le monde.
C'est bien un peu la faute des jeunes gens de Terre-Neuve. Pourquoi leur instruction est-elle si inférieure à celle des jeunes filles?
Les travaux manuels sont inconnus aux yung ladies. Jamais vous ne les surprendrez une aiguille ou un crochet à la main.
Les promenades, le lawn-tennis, la lecture et le thé sont leurs occupations quotidiennes, tandis que les frères, le chapeau sur la nuque, travaillent à l'office ou président au mouvement des affaires de leur maison.
Car ici, en dehors des fonctionnaires, tous les gens honorables sont commerçants.
Je vais donc souvent causer le soir avec l'une ou l'autre de mes nombreuses amies, et il est bien rare qu'avant onze heures nous cessions de bavarder ou de faire de la musique.
On sait que les Anglais sont fous de musique, tout en y entendant moins que rien. N'importe qui est capable de reconnaître un air anglais à la première mesure.
De même n'importe quel Anglais, homme ou femme, croit savoir chanter et chante, qu'il ait de la voix ou n'en ait pas. Le plus souvent ils n'en ont pas et se bornent à éjaculer des sons qui semblent une suite de soupirs.
Ils le savent bien, aussi suffit-il que vous soyez Français pour qu'on vous fasse un devoir de posséder un bel organe. On vous tourmente, on vous supplie pour une romance, et vous avez beau jurer que vous ne chantez pas, on n'en croit rien, sinon que vous y mettez des façons. Combien de fois ai-je applaudi à la fin d'un morceau pendant l'exécution duquel j'avais souffert le martyre de ne point pouvoir me boucher les oreilles, lorsque je n'avais pas fait de furieux efforts pour ne point éclater de rire!
Naturellement il y a des exceptions. Bien peu, mais pourtant quelques-unes, même en dehors de miss Fisher.
Aussi je fréquente de préférence les maisons où la conversation fait oublier la musique.
Hier, j'ai passé la soirée en tête-à-tête avec la belle Kitty, sa soeur Betsy étant partie en voyage. Nous nous sommes séparés vers minuit, après avoir effleuré tous les sujets: l'amour, cela va de soi, la littérature, et jusqu'à la philosophie, s'il vous plaît!
Il ne serait peut-être pas mal à propos de rapporter avec quelques détails cette mémorable conversation. Nous y trouverons rassemblés la plupart des traits nécessaires à former un portrait exact de la jeune fille terre-neuvienne.
Comme je flânais sans pouvoir me décider à choisir une direction quelconque, je tombe sur miss Kitty qui sortait de l'église.
—Venez donc faire un tour au clair de lune, me dit-elle.
—Volontiers: nous sommes à deux pas du lac de Quidividi, allons voir s'y baigner Diane. Comment se porte votre soeur? reviendra-t-elle bientôt?
—Non, elle a remis son retour. Il paraît qu'on s'amuse beaucoup là-bas. Elle m'écrit une longue lettre dans laquelle il y a pour vous un billet que voici. Regardez donc le beau ciel: jamais il n'y a eu tant d'étoiles; jamais la lune n'a été si brillante. Nous ferons tout le tour du lac, si vous voulez.
—Ah! mon Dieu, qu'avez-vous? Cinq kilomètres dans la neige à demi fondue!
—C'est vrai, je n'y pensais plus. Je suis si heureuse, voyez-vous!
—Je vois que si vous êtes allée à l'église pour vous calmer, vous n'avez guère réussi.
—Si vous saviez ce qui se passe, vous ne vous moqueriez pas. Allons, il faut que je vous dise tout: je suis fiancée!
—Tiens! vous avez fait filer une étoile.
—Oh! que vous êtes ennuyeux! vous allez me porter malheur.
—Enfin, depuis quand? avec qui?
—Avec Dick Steven qui est ici depuis huit jours.
—Ah! oui, et qui part demain par le paquebot.
—Eh bien! comment le trouvez-vous?
—Très-heureux! Et vous vous connaissiez depuis...
—Oh! depuis fort longtemps. Seulement il a quitté Terre-Neuve très-jeune, et nous sommes restés dix-sept ans sans nous revoir.
—Dix-sept ans; vous avez vingt ans...
—C'est vrai; je n'avais que trois ans, mais je me souviens qu'à cet âge-là, j'étais déjà folle de lui!
—Et vous avez eu la patience d'attendre jusqu'à ce matin pour lui déclarer cela?
—Voyons, voyons, ne vous moquez pas de moi. Tout ceci est très-sérieux. Nous nous sommes revus...
—Et nous nous sommes aimés! Un coup de foudre. Vous voilà ravie: vous rêviez un roman, et tout s'est passé comme à la scène.
—Dieu! ces Français sont-ils railleurs! Taisez-vous, maintenant; je ne vous permets plus de parler de cela: vous profanez l'amour.
—C'est de votre faute. Il n'y a rien de moins poétique que d'avoir les pieds dans l'eau.
—Eh bien! rentrons; mais si vous avez le malheur de me répondre en prose, je vous mettrai à la porte.
—J'en serai quitte pour prier la Poésie de m'ouvrir la fenêtre.
Au bout d'un instant nous étions chez Kitty. La houille flambait dans la grille du salon désert où aucune lumière n'était allumée, et le manteau de la cheminée bordé d'une bande d'étoffe renvoyait au plafond des ombres qui semblaient en proie à la plus vive agitation.
—J'adore rester dans une pièce éclairée seulement par le feu, dit Kitty en entrant.
—J'ouvrais la bouche pour vous en dire autant.
—Alors n'allumons pas, nous causerons mieux.
Il faisait une chaude soirée de dégel. Le feu servait beaucoup plus à absorber l'humidité qu'à combattre le froid. Nous avons ouvert une fenêtre et nous sommes installés dans l'embrasure.
Rien ne porte à la rêverie comme une fenêtre ouverte le soir sur un beau ciel criblé d'étoiles. Aussi, au bout d'une minute, accoudés l'un auprès de l'autre, nous avions volé vers l'espace, habitant tour à tour les plus lointains soleils et les plus radieuses planètes.
Nous nous disputions sur l'impression qui se dégageait du spectacle de ces splendeurs.
Cela élève l'âme, assurait-elle.
On se sent capable de grandes actions. Comment en face de tant de majesté succomber à de mesquines tentations? Il est vrai qu'on sentait se réveiller en soi la douceur d'aimer, mais de quel amour pur, éthéré, divin!
Je pensais tout autrement. Si vous vous sentez élevée, répondais-je, moi je me sens écrasé. Tout d'abord je me laisse emporter par la poésie de l'admiration. Je vais toujours, éperdu d'enthousiasme, jusqu'à ce que soudain je me sente envahi par le vertige du néant. L'horreur tue la poésie, le mystère étouffe l'admiration; il ne reste plus que l'infini, terrible inconnu qui dévore tout, l'univers comme l'intelligence humaine. Revenu de si haut, comment jeter sans un effroi plein d'angoisse un regard sur soi-même?
—Pour vous, ai-je ajouté, qui avez à la patte un fil qui vous retient à ce monde, je comprends que vous sentiez moins fortement que moi, puisque aussi bien ne vous est-il pas loisible de vous tant élever.
—Allons, puisque vous allez chercher des méchancetés jusque dans les étoiles, fermons la fenêtre.
Aussitôt, pour me venger, je mis le feu à un bec de gaz et pris un livre sur la table. C'était la Dame aux Camélias qu'elle m'avait demandé quelques jours auparavant.
Cela fit tout naturellement tomber la conversation sur la littérature. À tout instant, elle me citait des vers de Musset ou de Hugo, de Musset surtout, le poëte aimé de ceux qui aiment.
Puis elle insistait pour que je lui disse si la vie se passait en France ainsi que nos abominables romans le racontent. Et comme je lui affirmais que tout ce qu'elle lisait n'était qu'un faible crayon de la réalité, son instinct de femme amoureuse se révoltait à l'idée que l'amour même était la cause de tant de crimes et de trahisons.
—Si vous ne me croyez pas, lui dis-je en la quittant, croyez-en au moins votre poëte Tennyson:
Never morning wore To evening, but some heart did break.
Et ravi d'avoir trouvé à point ces jolis vers pour riposter aux citations françaises de Kitty, je traduisis: «Aucun soir n'a succédé au matin, sans qu'il n'y ait eu quelque part un coeur qui ne se soit brisé.»
Une minute après, une aurore boréale nous tenait tous deux en extase, plantés au milieu de la rue, nageant cette fois en pleine poésie.
C'était l'heure où reviennent sur la terre les âmes des oubliés; l'heure du sabbat; l'heure de l'amour; la sinistre et charmante heure de minuit.
Pas un nuage ne flottait dans l'air; pas un souffle de vent ne passait.
La lune dormait depuis longtemps au fond du lac.
Cependant du sommet de la colline qui surplombe au centre d'un grand cirque, la ville dévalait vers le port silencieux, enveloppée de clartés pâles.
Comme la clef de voûte d'un dôme immense, une lueur argentée rayonnait au milieu du ciel. Elle l'éclaboussait tout autour de flammes nacrées qui mettaient aux fronts noirs des collines, à l'horizon, une auréole féerique.
Le nord se colorait légèrement de rose, et parfois il s'en élançait un rayon vert pâle, peut-être, disions-nous, une âme délivrée de son corps et qui monte à Dieu.
Les étoiles perçant ces nuées diaphanes étincelaient comme des pierreries enchâssées dans une gloire géante.
Un rayon mourait ici; un autre surgissait ailleurs. C'étaient tour à tour de longues traînées de lumière et des évanouissements subits.
Soudain, le mouvement s'accéléra. La grande coupole dépouilla sa majesté architecturale. Les milliers de rayons, tout à l'heure pressés et ordonnés en cercles concentriques, s'éparpillèrent dans l'espace, montant, descendant, voltigeant, se poursuivant et fuyant dans tous les coins de l'espace, comme en un ballet fantastique, des nuées de danseuses légères.
Peut-être aussi, sous les ordres d'Odin, les âmes des vieux guerriers francs célébraient-elles par un tournoi dans leur paradis l'anniversaire oublié de quelque héroïque victoire...
Dimanche 24 juin.—En sortant de la messe, j'ai accompagné miss Gertrude à la villa d'une de ses soeurs mariées. Elles sont quatre soeurs, dont trois mariées, toutes plus charmantes les unes que les autres. L'une d'elles est la jolie personne en blanc qui portait une touffe de roses rouges au bal du gouvernement.
Après avoir bu un verre de porto et cueilli les premières pensées, nous rentrions à Saint-Jean, admirant la verdure toute neuve que la campagne avait vivement revêtue en secouant son manteau de neige.
—Savez-vous, dit miss Gertrude, ce que j'ai rêvé cette nuit? que la Clorinde arrivait et que je serrais les deux mains au commandant.
Comme elle achevait, un signal apparut au sémaphore, et après une seconde d'examen, je reconnus qu'il annonçait un vapeur de guerre français.
—Mademoiselle, m'écriai-je, voilà votre rêve réalisé!
Une demi-heure après, la Clorinde était ancrée dans le port, et aussitôt une fine baleinière, toute blanche, s'en élançait, agitant avec orgueil les couleurs françaises parmi la flottille des bateaux de pêche anglais. Tout d'un coup les huit avirons disparaissent ensemble avec le mouvement d'un oiseau qui replie ses ailes, et l'embarcation accoste au quai de la Reine. Deux officiers, envoyés par le capitaine de vaisseau commandant en chef de la station navale française de Terre-Neuve, mettent pied à terre, et nous prenons ensemble le chemin du consulat.
De là nous nous sommes rendus chez le gouverneur. Il est arrivé précédé d'une triste odeur d'éther. Malgré ses cheveux et ses favoris noirs la vieillesse a marqué son front prématurément. Qui se douterait, à le voir aujourd'hui faible et accablé sous le poids de sa haute taille, que cet homme de cinquante et un ans a chargé à Balaclava la charge célèbre?
Voilà deux ans qu'il a été nommé gouverneur de Terre-Neuve, et il n'a pris possession de son poste que ces jours-ci, toujours empêché de partir par la maladie.
Il appartient à une des meilleures familles d'Angleterre, et de sa longue fréquentation des grandes cours de l'Europe il résulte qu'il est à la fois l'ami du prince de Bismarck et de l'amiral Fourichon.
Les officiers de la Clorinde étaient venus lui demander s'il désirait que l'on tirât une salve de vingt et un coups de canon pour saluer la Reine. Mais en l'absence de tout vaisseau de guerre anglais il n'y avait pas de canons pour répondre à ceux de la Clorinde, et l'on remit à plus tard la cérémonie.