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Terre de Chanaan

TROISIÈME PARTIE LA CONQUÊTE

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XI LE CHANT DE L’OISEAU

Les fumées du campement montaient dans le demi-jour crépusculaire. Les pirogues avaient été amarrées en file parmi les roseaux qui, sous le feu du soir, dardaient leurs lances vers le ciel. Chaque embarcation avait construit sur la berge son carbet de feuillages, suspendu ses hamacs, allumé ses feux. La brousse, les herbes où se cachent les serpents, avaient été brûlées, et d’âcres odeurs traînaient mêlées au brouillard qui se condensait au ras du fleuve, s’étalait en nappe blanchâtre sur la rive. A la cime des arbres, bronze et cuivre, des perroquets jacassaient encore.

Sur la sombre verdure, qui formait au-dessus du fleuve deux falaises presque lisses, des aigrettes venaient s’abattre, sans bruit, pareilles à des flocons de neige. Des plongeurs gris filaient au ras de l’eau, disparaissaient sous les palétuviers dont les tentacules s’arc-boutaient dans la vase. La nuit se massait déjà entre les troncs et les lianes ; la jungle palpitait de battements d’ailes, de cris étouffés, de murmures d’oiseaux, de pépiements qui roulaient en gouttelettes sonores à travers les feuillages, s’étranglaient net dans le poing du silence refermé sur la forêt.

Autour des feux échelonnés sur la rive, les mineurs étaient assis, nettoyant leurs armes et leurs outils qu’une rouille tenace rongeait. Quelques-uns sifflaient : la plupart étaient silencieux. Des noirs revenaient de la corvée de bois, leur charge sur la tête, défilant sur l’écran du crépuscule, comme des chauffeurs devant la gueule d’un four. La chaleur avait pesé, tout le jour, sur les nuques des rameurs, perçant les casques, baignant de sueur les échines courbaturées, roidies par l’immobilité des pirogues. Le soleil avait martelé sans répit l’acier aveuglant des eaux. Et, ce soir-là, la même lassitude engourdissait nos membres et nous repliait sur nos songes.

Seul, parmi nous, Pablo le métis ne paraissait pas accablé. Il était chargé de préparer les repas pour Carvès, Letchy et moi et de prendre soin de nos carbets. Vêtu à la manière des mineurs, de toile bleue, sans autre couvre-chef qu’un foulard noué sur la nuque, un anneau d’or à l’oreille, il allait, venait, s’affairait, mettant du bois au feu, de l’eau dans la marmite. Ses soins les plus empressés étaient consacrés à Letchy pour qui il semblait nourrir un fidèle attachement. A chaque débarquement, il l’emportait entre ses bras, pour qu’elle n’enfonçât pas ses chevilles dans la vase. Il couchait au travers de son carbet, le fusil en main, vrai chien de garde, attentif à tous ses besoins, au moindre signe. Carvès plaisanta :

— Miss Letchy a emmené son valet de chambre !

Pablo avait une manière de planter son machete à vingt mètres dans une cible d’écorce, large comme un dollar, qui lui valut beaucoup de considération.

Depuis quatorze jours et quatorze nuits, nos pirogues remontaient le fleuve monotone chargé de vase, qui avait depuis des siècles et des siècles ouvert sa lente trouée dans les ténèbres de la forêt ; nous étions habitués au rythme régulier des heures cadencées par le chant des pagayeurs, au clapotis des eaux battues par les palettes de bois.

Carvès, Letchy, Pablo et moi faisions partie de la première embarcation, assis les uns derrière les autres, parlant peu. Le fleuve et la forêt rendent les hommes silencieux.

A mesure que nous pénétrions plus profondément dans les solitudes, nous sentions tous, plus ou moins obscurément, une présence. Notre silence et notre gravité étaient les preuves qu’une nature formidable agissait sur nous. La trouble nappe du fleuve, les enlacements des lianes, les vagues innombrables des feuilles étendaient devant nos yeux un rideau d’apparences derrière lequel nous pressentions, non sans angoisse, une force illimitée, éternelle et menaçante.

L’air du soir apportait à nos narines, avides de fraîcheur, l’immense senteur de la forêt ; c’était une vague qui déferlait vers nous, ombres falotes ballottées sur quelques ais de bois, une vague de parfums et de puanteurs qui avait tour à tour gonflé les horizons feuillus, léché l’humus pourrissant, balayé les cavernes des fauves, éraflé d’un coup d’aile la face plate et irisée des marécages : une vague où s’étaient fondues les vierges émanations des solitudes et l’odeur de la plante qui pousse, de l’œuf qui éclôt, des semences tièdes ; une vague chargée de pollens, engluée de miels sauvages, d’âcres fécondités, d’aphrodisiaques végétaux et animaux.

Et cette bouffée, trop forte pour mes poumons, nous grisait et nous écœurait tout à la fois. Elle pénétrait notre être comme la moindre parcelle de ce vaste univers, que je commençais à comprendre du jour où je ne cherchais plus à l’expliquer.

Volupté de s’anéantir dans ce travail de mort et de création que l’Etre accomplit en une inutilité absolue, terrifiante seulement pour nos cervelles !

Depuis des milliers et des milliers de siècles, depuis le temps où les grands sauriens avaient apparu sur les marécages, les flamants roses prenaient leur vol en fer de lance, glissaient au ras du fleuve, montaient d’un même essor et s’inclinaient, pareils à une voile de pourpre triangulaire, sur l’aube transparente.

De même, depuis des âges, les boas majestueux se balançaient, déroulant leurs anneaux, le long des berges, et depuis que les premiers hommes rouges avaient lancé les premières pirogues, les serpents les avaient regardés passer avec leurs yeux de pierres précieuses. Dans la vase grouillaient, depuis des millénaires, des caïmans dont la mâchoire claque si lugubrement la nuit, ces fakirs de la boue à la carapace incrustée de mousse, de fleurs et de minuscules crustacés, les pirayes courtes, les poissons électriques, les poissons épineux et chargés de venin, et la tribu des araignées, des mille-pattes, aux crocs doubles, les grappes de sangsues : tout ce monde guettait dans le limon du fleuve, parmi les plantes décomposées dans la vase criblée de bulles d’air, guettait depuis les grandes catastrophes, le passage d’une proie. Et depuis quelles aurores immémoriales, dans la pénombre de la jungle, venaient, la bouche baveuse, du même pas de velours, les narines dilatées vers les abreuvoirs des criques, les grands fauves, maîtres des solitudes ! Depuis quand !

Ici rien n’avait changé. Tout datait d’avant la pensée. La loi était celle de l’instinct ; le coup de griffe, le coup d’aile avaient le sûr déclenchement d’organismes parfaits, une précision mécanique. Les plumages du perroquet, du flamant, de l’aigrette, réalisaient la joie de la couleur pure, neigeuse, écarlate ou flamboyante. Enlaçant les muscles tordus des branches, accrochées aux lianes pleureuses, des orchidées gonflaient leurs pistils, étalaient leurs chairs soufrées, violettes, orangées, striaient de lueurs la densité visqueuse de la forêt, suspendues en guirlandes d’un arbre à l’autre, palpitant comme des sexes, moites comme des peaux en sueur, rigides de désirs, étranges fleurs où la nature avait concentré la plus capiteuse volupté de ses charniers, et qui, mi-bêtes, mi-plantes, oscillaient, lampes des grandes voûtes, aux confins de deux règnes.

Malgré l’accablement de la journée, l’obsession des moustiques, nous demeurions de longues heures, Carvès, Letchy et moi, étendus dans le rayon protecteur du brasier qui tirait tour à tour de l’ombre le visage de l’un ou l’autre, causant parfois, parfois nous contentant d’écouter les rumeurs nocturnes, le froissement des roseaux et des palétuviers, le hululement des oiseaux de nuit, le beuglement du crapaud-bœuf, le cheminement sourd de tout ce qui glisse, rampe, creuse sa voie, enfouit son butin, étrangle sa proie. Hors le cercle du feu commençait le règne de la nuit féconde en entreprises, en guet-apens, en agonies.

Une fois les ténèbres refermées sur la jungle, une seconde vie plus féroce encore commençait ; un peuple de rôdeurs envahissait l’ombre ; des serpents déroulaient leurs anneaux vers les nids endormis ; des mufles invisibles flairaient les traces plus odorantes que le jour ; des fouisseurs patients creusaient des galeries ; des millions de poux actifs rongeaient les géants à la triple écorce qui s’écrouleraient en poudre, par quelque nuit semblable. La destruction poursuivait son rythme, abritée de la lumière, trahie seulement par le craquement d’une branche, un râle étouffé, un appel lointain, les pas sourds de la faim et du meurtre.

Certaines nuits, le flux et le reflux des rumeurs, le halètement de la forêt et le clapotis des eaux semblaient quelques instants suspendus. Et c’était alors, comme une trouée de silence, un abîme qui s’ouvrait sous nos esprits, une chute vertigineuse dans le néant.

Pour Carvès, la forêt était un terrain de lutte. Alors que Letchy et moi éprouvions dans la solitude une fureur d’anéantissement, Carvès concentrait tous les éléments actifs de sa personnalité pour vaincre cet être dont la présence nous obsédait tous les trois. Le spectacle de ces régions vierges lui révélait l’effroyable gaspillage d’une nature aveugle, qu’il appartenait à l’homme de mater et d’asservir. Il ne se perdait pas dans des considérations métaphysiques, mais se contentait de murmurer en lui-même : « Je serai plus fort que toi », comme s’il s’agissait de terrasser un adversaire tapi dans le fourré de la jungle, embusqué au tournant du fleuve. Assis à l’avant de la première pirogue, ses yeux fouillaient l’interminable route d’eau que lentement, lentement, nous remontions, vers les montagnes, vers les trésors de la légende : l’or, le platine et l’émeraude. Et il nous semblait parfois que nous étions entrés dans un champ magnétique, qu’un courant aimantait nos barques et nos destinées vers ces cimes cruelles.

— Je sens l’or, — disait Carvès, certains soirs.

Et il reniflait. Et les hommes flairaient l’or avec lui, si grande est la puissance du mirage.

Nous arrivâmes enfin à la Crique Salée d’où nous devions prendre la brousse. De là partait la piste suivie par Carvès et Barju. En débarquant, une des pirogues se retourna et nous perdîmes la moitié de nos vivres de conserve.

— Ce sont les noirs qui ont fait le coup, — dit Carvès, — pour avoir moins de poids à porter.

On travailla au débarquement en plein soleil, les pieds dans la vase. Au crépuscule, les maringouins nous collaient aux épaules par grappes. Les pirogues prendraient dès le matin la route du retour. Le corps à corps avec la forêt allait commencer.

— Le but est proche, — nous disait Carvès au bivouac. — Ma piste doit être encore marquée.

Il fit distribuer une large ration de tafia au campement. Les hurrahs s’élevèrent en l’honneur de l’ouvreur de pistes.

Les fumées des braseros garnis de bois vert et humide vous prenaient à la gorge, mêlant leur âcreté à l’odeur des viandes rôties sur des pierres chaudes, des graisses brûlées, des pipes de tabac fort, des toiles baignées de sueur. Les hommes étaient étendus sur leurs couvertures, dans une lassitude de bétail.

La Crique Salée était une anse du fleuve, où venaient aboutir plusieurs arroyos. La région s’annonçait marécageuse et malsaine. La fièvre tentait ses approches : elle rôdait aux abords du cantonnement, fantôme aux vapeurs blanchâtres, traînant aux basses branches, fumant de la terre saturée d’eau.

La muraille de la forêt contournait une lagune où poussaient des roseaux ; leurs pointes noires chargées transperçaient un baudrier de ciel vineux au ras de l’horizon.

— Voyez-vous, — dit Carvès en indiquant les hommes couchés, — les feux, les abris de feuillages, ça n’est pas gai, comme paysage ! Eh bien ! ils sont bien contents. Ils ne trouvent pas la vie mauvaise. Rien ne les attache, ni famille, ni fortune — cette fortune qu’ils cherchent sans trop d’illusion, qui depuis des mois, qui depuis toute sa vie. Ce soir, la pipe est bonne ; tant pis si la terre est dure et l’eau saumâtre… Tiens, tiens, mais c’est Mr Peter Boom qui a les honneurs de la soirée !

L’ex-clown du cirque Wang, debout au milieu d’un petit cercle fait des quelques Anglo-Saxons de la troupe, gesticulait et semblait en proie aux affres du délire pythiaque. L’Espagnol scandait en sourdine les périodes de Mr Peter Boom, en frappant avec le plat de sa main sur la caisse de sa guitare. Les Scandinaves riaient silencieusement. Un triple hurrah accueillit la péroraison de l’orateur.

— Ils se moquent de lui, — dit Letchy. — Ils le croient fou parce qu’il ne cesse de parler du trésor. Le pauvre diable ne voit plus que des monceaux de pépites et rêve qu’il se baigne dans le Pactole.

« Encore un que vous avez ensorcelé, — ajouta-t-elle en se tournant vers Carvès.

— Tant mieux, — repartit Carvès. — Car si par hasard je venais à perdre ma foi dans la Toison d’or, il vous faudrait un autre prophète !

— Nous la garderions en nous, votre foi, — répondit-elle. — Il ne faut pas que les belles idées meurent.

— Bah, — fit Carvès d’un ton que je ne lui connaissais pas, — qu’importe que les idées meurent ? Notre inquiétude les épuise les unes après les autres. Il n’y a qu’elle qui ne meurt jamais.

Il alluma une cigarette. La braise illuminait par-dessous son nez courbe comme un bec.

— Il faut crever une idée comme un cheval, puis en enfourcher une autre, sans pitié. C’est la vie ça, la course !…

Et sans mot dire, un peu voûté comme toujours, il se leva et se mit à parcourir le campement, parmi les hommes endormis.

A l’aube, la colonne se forma. Carvès en tête. Moi, derrière lui, avec la boussole, un sextant.

— Voulez-vous marcher ? ne dois-je pas vous faire porter ? — dit Carvès à Letchy, — on peut aménager une litière !

Un voile rose passa sur les joues de Letchy.

— Vous ne me connaissez vraiment pas, Carvès, — dit-elle.

Ce fut une terrible marche.

Lentement, nous avançâmes dans l’hallucination de la forêt. Trois kilomètres le premier jour furent un record, car la piste de Carvès n’était pas effacée. Mais nous fûmes obligés d’envoyer devant nous une équipe pour frayer la brousse.

Il y eut halte pour le repas et la sieste. Des mouches énormes bourdonnaient. La chaleur bandait nos tempes. Letchy était étendue, la bouche entr’ouverte. Je lui fis boire une cuillerée d’alcool. La marche reprit à deux heures, jusqu’à la tombée de la nuit. Il fallait préparer le campement sans perdre de temps, car en un quart d’heure la nuit s’affaissait sur la forêt, bouchait toutes les issues, calfatait de ténèbres les moindres interstices de feuillages, vous engluait de poix. Avant l’obscurité il fallait déblayer un emplacement, désigner le quart, allumer les feux. Le repas était court. Conserves, de l’eau additionnée d’eau-de-vie. D’ailleurs, nous commençâmes bientôt à chasser et dès le lendemain nous mangeâmes d’un agouti et d’un pack. Il valait mieux ne pas se déchausser pour dormir, ou tout au moins accrocher ses chaussures à une branche haute à cause des serpents et des insectes pondeurs.

Dès le quatrième jour de marche, Mr Peter Boom donna des signes évidents d’aliénation mentale. Il contrefaisait des cris d’animaux et déclarait à ses compagnons qu’il buvait l’or à la bouteille, que son sang se transformait en or. Ses yeux étaient exorbités ; son visage bouffi et marbré de taches violettes. On l’encadra de deux solides Floridiens qui faisaient des gorges chaudes à son propos.

La fatigue, la chaleur surtout avaient accéléré l’évolution de cette folie qui se révélait comme une crise mégalomaniaque. Peter Boom, dans son délire, nageait dans des flots d’or, répandait l’or sur le monde. La crise passée, il retombait dans une prostration intellectuelle totale. Du reste, il continuait à marcher, mécaniquement, en vieux pantin, les jambes raides, bouffon macabre.

Nous quittâmes la plaine marécageuse pour nous élever à travers la brousse, par une série d’ondulations boisées. Carvès parut éprouver quelques difficultés à retrouver la piste, malgré les repères qu’il avait eu soin de prendre. Ses hésitations, qu’il ne put dissimuler entièrement, jetèrent un moment de trouble chez les mineurs, lassés par la route, épuisés par une nourriture médiocre. Nous avions perdu notre graisse et notre sel à la crique et depuis lors, nous mangions des viandes assaisonnées de piments sauvages, presque crues.

La soif surtout était torturante. Nous traversions une région sablonneuse qu’aucune rivière ne rafraîchissait. L’eau des outres était soigneusement rationnée. Des hommes cueillirent des baies sauvages, de couleur brune, qui semblaient juteuses, et qui leur firent enfler la langue.

A mesure que nous approchions de cette fabuleuse Chanaan que l’imagination de Jérôme Carvès avait dressée devant nous, le mirage s’affaiblissait. Les natures les plus frustes étaient les moins découragées, parce que l’illusion avait eu tout d’abord moins de prise sur elles. La désolation des terres que nous traversions, ces collines sablonneuses et rougeâtres, pailletées de micas éblouissants sous le dur soleil, ajoutait à notre lassitude. Des cactus difformes, des plantes phalliques, hérissées de piquants, ornaient seuls ce paysage inhumain. Notre colonne offrait déjà l’aspect lamentable d’une horde d’émigrants. Chacun sentait en lui-même croître sa déception. Quelques noirs jetèrent leur chargement. Carvès, revolver au poing, les contraignit à le reprendre, soutenu d’ailleurs par le petit groupe des Floridiens et des hommes du Nord, plus flegmatiques et roidis par leur orgueil de blancs.

Moi-même, je désespérais ! Au bivouac le soir, une morne lassitude me prostrait. Toutefois je ne pouvais dormir et, dans cette solitude aride, je songeais à ma verte Dordogne comme l’homme altéré songe au bruit de la fontaine. Chanaan, Chanaan, n’étais-tu sur ce sol brûlé que l’ombre fuyante de nos rêves ! En vain, je cherchais un réconfort en levant les yeux vers le grand Jérôme mais je ne découvrais sur son visage qu’une impassibilité, feinte sans doute, et sous laquelle se dissimulait l’inquiétude.

Et seule, cette femme, que les mineurs entouraient d’un respect craintif, qui avait marché, pâle, roidie, elle aussi, par son orgueil, en tête de la colonne, qui avait tout supporté avec nous — et nul n’avait jamais entendu une plainte de sa bouche — seule — Letchy tenait bon. Je pensais que la foi de Carvès, c’était elle qui maintenant en abritait la flamme dans ses yeux. La Toison d’or ! Je flairais déjà chez Carvès un dégoût de son entreprise, un dégoût non avoué, obscurément enfoui au fond de son cœur, mais latent. Je doutais de mon ami. L’ardent Jérôme n’était-il qu’un menteur, dupe un instant de son mensonge, et trop engagé pour reculer ? Déception amère pour mon amitié, si amère que je m’en ouvris à Letchy.

— Il me semble, — lui dis-je, — que mon ami nous trahit.

— C’est cette pensée qui est une trahison, — me répondit-elle gravement.

Et j’eus honte de moi-même.

Dans le rougeoiement d’un fumeux crépuscule, nous achevions l’étape du jour, sur un vaste plateau dont le sol semblait irradier la chaleur d’un four à cuire l’argile. Le vent du sud soulevait une poussière épaisse. Nos ombres courtes, en file indienne, découpaient leurs effigies violettes, dans un poudroiement d’or. Comme si j’avais soudain été projeté hors de la file, je vis passer devant moi toute la colonne entière, Carvès, Pablo, courbé comme un arc, la pâle Letchy, l’Espagnol, sa guitare sur son sac, les hommes du Nord, graves et lents, les noirs avec leurs ballots sur la tête, la nuque droite, et en avant, en tête de nous tous, gesticulant, apoplectique, tête nue, les veines gonflées sur son crâne chauve, Mr Peter Boom, l’insensé, notre guide vers Chanaan !

Le clown, halluciné par le paysage torride, s’était détaché de la file, avait jeté son casque et courait, avec des cris rauques, à la poursuite de son fantôme. On le rattrapa. Quatre hommes durent le porter jusqu’à la fin de l’étape.

— Il vaudrait mieux l’abattre, — dit Carvès, qui tourmentait la crosse de son revolver.

Et il considérait à ses pieds le maniaque, apaisé maintenant, un peu de bave aux lèvres, et qui se croyait Crésus, de la poussière pailletée plein les paumes.

Enfin nous sortîmes de ce désert pour replonger dans la forêt. Nous pûmes tuer quelque gibier. La piste était retrouvée.

— Le placer est tout proche, — annonça Carvès. — Nous y serons demain.

Pendant l’étape de l’après-midi, comme nous glissions silencieusement sous une voûte de lianes et de feuilles, dans le silence feutré de la forêt, un frisson parcourut la colonne, qui arrêta sa marche.

— L’oiseau-mineur !

C’était bien le cri de cet oiseau, dont les mineurs savent que la présence annonce l’or. Car l’or est une puissance mystérieuse, et il semble que la nature lui fasse une place particulière. L’oiseau était invisible, mais son chant émouvait les cœurs de ces hommes qui avaient longuement peiné. Ainsi l’Eldorado n’était plus une chimère. Nous touchions au seuil de Chanaan et les plus las avaient oublié leur fatigue.

A la tombée de la nuit, nous campâmes au bord du torrent où nous devions commencer nos sondages. Un maigre filet d’eau coulait entre des blocs rouges, au fond d’un ravin. Les mineurs s’activèrent aux carbets ; après le repas, l’Espagnol égrena sur sa guitare la jota aragonaise. Et les hommes aspiraient lentement la fumée de leurs pipes ou secouaient leurs cendres dans leurs paumes. Les cimes des montagnes proches se dessinaient au-dessus de la ravine. Sur un ciel verdissant, une étoile monta, puis deux ; puis un vanneur nocturne cribla des astres au-dessus de nos têtes. Dans l’âme des chercheurs d’or une douceur obscure s’éveillait. Un peu de fièvre brûlait dans les veines de tous.

— Nous y sommes, petit, — me murmura Carvès ; — le sens-tu ?

Il m’avait reconquis.

Le lendemain matin, on s’aperçut dès l’aube, avant de commencer les travaux, que Mr Peter Boom avait échappé à ses gardiens endormis. On le chercha de toutes parts. Le fou avait disparu.

Deux hommes, sous la direction de Pablo, explorèrent le ravin. Ils découvrirent que l’ex-clown était tombé dans une faille d’une trentaine de mètres qui entaillait le roc. L’ouverture était cachée par des broussailles. Le malheureux avait dû s’égarer dans un accès de délire. On retira le corps avec des crampons et des cordes. Carvès assistait à l’opération. Le souvenir d’un matin semblable où j’avais vu Barju, le crâne fendu et le nez dans son vomissement étendu de son long sur le quai de Puerto-Leon, me traversa l’esprit au moment de la trouvaille.

Auprès du cadavre, on ramassa englué d’argile et de sang, un lingot d’or brut.

Carvès le soupesa :

— Il pèse trois livres, — dit-il.

XII LE PLACER TARI

Les travaux d’exploitation commencèrent aussitôt. L’étroite vallée au fond de laquelle coulait le torrent aurifère était formée d’un côté par une paroi rocheuse hérissée de cactus et de plantes épineuses, de l’autre par un plan incliné couvert de brousse, formant clairière dans l’épaisseur de la forêt. On procéda tout de suite au déboisement des approches. Il fallait des matériaux pour construire nos baraques et pour établir le barrage et les sluices.

Les arbres tombèrent. Les cris des hommes saluaient la chute des colosses dont les singes s’étaient échappés, au premier coup de hache. Parfois un oiseau de nuit, surpris par la catastrophe, essayait de se dégager de l’amas de feuillage, mais, paralysé par la lumière, les bûcherons l’assommaient et il demeurait là, les pattes roidies, le ventre ouaté de plumes grises, gardant encore sa majesté de seigneur des ténèbres. De petits vampires s’échappaient, battant des ailes ; parfois un nid de mouches vrombissait sous les feuilles.

Les coups de pioche, de marteau et de hache rompaient le silence des solitudes. Les hommes avaient attaqué la forêt, leurs frêles outils à la main, autour des larges piliers bruissants d’insectes, de serpents et d’oiseaux, au pied des troncs surgis de l’humus, nourris par le charnier, suant la sève, qui poussaient leurs branches — depuis combien de vies d’hommes — hors de la touffeur de la forêt jusqu’à la respiration du ciel, les hommes frappaient, abattaient, sciaient, découpaient. La forêt ne se défendait pas. Ses rejetons repousseraient toujours sur leur ouvrage. Un jour ou l’autre la liane envahirait les bâtisses de planches : les madriers éclateraient ; des orchidées pousseraient sur les ais de bois mort ; l’herbe glisserait sa tête entre les gravats ; le grand poulpe vert entourerait de ses tentacules les vestiges de la conquête. La forêt réparerait d’elle-même la meurtrissure. Ainsi m’apparaissait à l’avance la vanité de notre entreprise devant les arbres abattus.

Et pourtant, l’or était là. Tant de fatigue ne serait pas vaine. Maintenant il n’y avait plus qu’à ramasser à poignées le métal, à remplir ses poches, à se sauver comme des voleurs, puis à jouir de tout ce que cette poudre jaune pouvait donner de plaisir, de puissance, d’orgueil sur la terre. Ces hommes, réunis de tous les points du vaste monde, sur les bords de ce torrent, ces audacieux qui avaient voulu forcer le sort, sur le point d’atteindre leur mirage, étaient pris maintenant d’une rage d’en finir. Faire vite, mettre le trésor à l’abri, se payer largement de sa misère et revenir, la ceinture lourde, là-bas vers les pays enfumés de charbon, où il y a de l’alcool, des filles et des bars aux lumières crues, en maîtres, en hommes qui ont trouvé de l’or !

La vue du lingot, souillé du sang de Peter Boom, avait surexcité les énergies déprimées par la longue route. L’or vierge avait galvanisé les plus lassés. On se rua au travail. Chacun faisait deux fois plus que sa tâche, car chacun souhaitait deux fois sa part. En quelques jours, la brousse fut meurtrie, les arbres coupés, les baraques construites, le barrage dressé.

Des hommes nus jusqu’à la ceinture se courbaient sur le lit du ravin, vannant les eaux flaves, le cœur épanoui par cette légère fumée jaune, qui ternissait le miroir du sluice, et qui était la richesse, la domination, la volupté et les vices éblouissants des villes.

On trouva des pépites, dans des mottes d’argile, parmi les cailloux du torrent, dans des creux de roches, comme si une main hâtivement prodigue les eût laissées tomber au hasard d’une fuite dans un accès de folie. Il y avait là de quoi accréditer les légendes, les histoires de placériens. On ne ramassait pas les pépites à la pelle ; mais on en ramassait tout de même un bon nombre, et des belles et des grosses comme une noix. Les mineurs délaissèrent les sluices pour aller à la recherche de cet or capricieux qui se dissimulait dans les cachettes les plus imprévues. Carvès proclamait que cela ne durerait pas longtemps et que les pépites ne sortiraient pas ainsi toujours toutes seules entre les cailloux et les touffes d’herbe rousse.

De plus, cette récolte de l’or sans méthode, sans contrôle possible, avait de nombreux inconvénients. Beaucoup volaient, ne rapportaient pas l’or qu’ils avaient trouvé. Pourtant, comme une partie des bénéfices du placer devait être partagée entre les mineurs, les moins heureux surveillaient les autres, exploraient leurs sacs suspects pendant la nuit, flairaient les recels, dénonçaient les coupables.

De là des querelles sans fin, des rixes, des coups. L’âpreté des cupidités individuelles ne cédait pas toujours à la loi du placer. Les conflits étaient brutaux, empreints de cette sauvagerie qui remonte dans le sang des hommes, chaque fois que le dieu jaune est en cause.

Le rendement des mineurs, malgré la rapidité avec laquelle s’étaient effectués les travaux d’installation, était inférieur à ce que Carvès en attendait. Pour mettre fin à l’anarchie, il nomma une sorte de contremaître, chargé de la répartition du travail, de la surveillance et du contrôle, un homme d’une grande force et d’une profonde expérience des placers, José Yrribaren, le Basque, qui avait roulé dans tous les endroits où il y a de l’eau boueuse à battre. Le Basque connaissait les ficelles des voleurs d’or ; il savait comment l’on escamote une pépite, comme on l’avale en toussant, comme on cache la poudre d’or dans les cheveux et sous l’aisselle : il avait l’œil partout et sur tous. Les plus légers indices ne lui demeuraient pas inaperçus. Les noirs étaient les plus portés à la fraude. Il en cueillit trois, le premier jour où il entra en fonctions. Les gaillards cachaient des pépites entre leurs orteils.

La vie du placer me rapprocha de ce compagnon osseux, au visage patiné, aux traits réguliers et fortement modelés, aux yeux gris clair, silencieux et un peu méprisant, que j’avais remarqué lors de son inscription à notre comptoir, à Puerto-Leon.

Fidèle aux traditions de la race voyageuse, il était parti à vingt ans pour les Amériques, dont ses ancêtres guypuscoans furent les premiers colons.

Le hasard l’avait promené à travers les sierras et les llanos sous le ciel tropical, de Colon à la Nouvelle-Grenade, travaillant dur, épargnant strict, ruiné tour à tour par les révolutionnaires et les gouvernants et n’ayant pas au bout de vingt-cinq ans de mines, de chantiers, de trimardage, après tant de mois de brousse, de pirogues, de fièvre, de moustiques et de nostalgie, pu mettre de côté de quoi payer la petite maisonnette à galerie de bois, blanche et rouge dans la verdure pyrénéenne, du côté d’Ascain, d’Espelette ou d’Urugne : le rêve des émigrants du golfe de Biscaye, ce bétail que les compagnies de navigation entassent, à tant par tête, dans l’ignominie des entreponts.

La vie de José Yrribaren eût défrayé la carrière d’un romancier. Mais José, comme tous les aventuriers, n’avait ni imagination ni goût du romanesque. L’aventure existe pour ceux qui la racontent, mais non pour ceux qui la vivent. Et le Basque ne racontait pas d’histoires. Il s’était appliqué à faire fortune et n’avait pas réussi. Toute sa biographie tenait là dedans. Peu à peu, on découvrait par des bouts de phrases, péniblement arrachés de cette bouche aux lèvres minces, la trame héroïque de son existence.

Carvès estimait Yrribaren, mais le Basque l’agaçait un peu, en dépit de tous les services qu’il rendait. C’était ce pli de la bouche où l’homme passionné qu’était Jérôme croyait lire une raillerie, oh ! légère, indécise — et comme un vague mépris de son agitation. De plus, ses observations fondées sur un bon sens nourri d’expérience étaient parfois en contradiction avec les idées de son ami.

José semblait sceptique. Il n’avait pas été ébloui par la découverte des pépites. Il en avait vu d’autres, de ces Eldorados bientôt vidés. Il savait combien l’or est capricieux, fantasque, plus fuyant que le vif argent.

Et Carvès s’irritait de cette désapprobation muette, de cette ironie supérieure qui achevait en lui, au plus profond, au plus secret de lui-même, un sourd travail de lassitude. A plusieurs reprises, j’avais cru deviner que, parvenu au terme de sa poursuite, après tant de dures vicissitudes, ayant entraîné derrière son mirage nombre de vies humaines, Carvès était dégoûté de son œuvre. Certes, je ne le croyais pas capable de fléchir, de nous abandonner, de fuir cette Chanaan dont il nous avait entr’ouvert les portes. Non, il irait jusqu’au bout, jusqu’au triomphe final ou jusqu’à la ruine : mais il n’avait plus la foi qui vibrait dans sa parole, jadis. Eprouvait-il cette satiété des grands conquérants et des grands artistes, déjà lassés de leur œuvre avant de l’avoir terminée, parce qu’ils lui ont trop donné d’eux-mêmes et que maintenant ils la sentent échapper, étrangère, indigne d’eux ? Coupe amère que boivent tous les créateurs, vouant eux-mêmes au néant la tâche de leur vie. La Toison d’or frémissait sous sa main et voici qu’il reculait, indifférent, dédaigneux :

— Allons, votre heure est venue, à vous, maintenant. Mon heure est celle de la chasse ; la vôtre, celle de la curée ! Moi, j’ai envie de changer de proie.

Letchy avait deviné comme moi le travail secret qui s’opérait en Carvès.

— Carvès est déjà las de son œuvre, — lui dis-je, — il touche à l’apogée de son rêve et le voilà dégoûté.

— Je ne l’aurais pas cru, — dit-elle. — Serait-il de ceux qui n’achèvent jamais ?

Les bras nus, décoiffée, à l’ombre du manguier, devant sa case de feuilles de wara et de lianes, Letchy achevait sa toilette du soir. Le jour, elle pourvoyait aux besoins de notre petit mess et dès l’aube souvent partait à la chasse, avec ma carabine. Elle tirait fort bien. Elle avait voulu travailler au placer, mais Carvès le lui avait formellement interdit.

— Alors, — avait-elle protesté, — suis-je venue pour faire joujou ?

— Vous pouvez nous être utile autrement. Mais la besogne de ces gens-là n’est pas de la besogne pour vous. Les noirs se feraient une pinte de bon sang, à voir une blanche à la battée.

Autour de nous, la petite vallée se remplissait d’ombre. Les placériens avaient quitté leur travail. Quelques-uns étaient étendus devant leur case, fumant la pipe. Des noirs préparaient leur repas autour d’un feu. Le ciel étalait au-dessus des feuillages une place d’un vert pâlissant que ridait le vol des vautours. La rumeur du barrage emplissait le ravin.

A pas lents, Carvès s’avançait vers nous. Il avait enlevé son casque que Pablo portait à la main. Le feu du soir embrasa son visage, accusa le relief du nez courbe, des joues creuses. Il cheminait un peu voûté comme à l’ordinaire. Il regardait les travaux accomplis, les feux qui s’allumaient et le repos des hommes. Il y avait de l’ennui dans ses yeux.

Le Basque vint au-devant de lui, un nègre au bout de chaque bras.

— Encore deux carotteurs, — dit-il.

— La retenue sur leur part, et ne ménage pas les coups de trique, — articula sèchement Carvès, excédé, — n’oublie pas leurs noms.

— Je les connais tous ; je les ai à l’œil, — dit le Basque.

Carvès se détourna sans répondre et s’approcha de nous. Letchy se réfugia dans sa case, pour renouer sa coiffure.

Tandis que les derniers brasiers fumaient dans l’ombre violette du ravin, nous demeurâmes, nos trois cigarettes piquées — trois rubis — dans les ténèbres.

— Combien de temps, — demanda Carvès, d’une voix lente, — combien de temps va durer ce placer ? Il y a déjà moins de pépites. Le rendement de poudre est mince. C’est un placer de pauvre !

— Mais, — protestai-je, — il faut attendre, on ne peut l’abandonner ainsi ?

— Pourquoi pas ! Il vaudra toujours à l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. le remboursement de son fonds. A moi, il me faut autre chose. Mon métier n’est pas d’exploiter, mais de découvrir.

— Les hommes ne marcheront plus. Ils sont satisfaits.

— Les hommes marchent toujours, — ricana Carvès. — Et, si tu veux, tu pourras rester, pour appliquer la bastonnade à ces nègres paresseux, à ces chiens qui ne sont bons qu’à chaparder et à porter des ballots. J’emmènerai les autres.

— Où ?

— Plus loin, dans la montagne.

— Mais nous n’avons plus de vivres. Il faut attendre que l’on nous ravitaille.

— Attendre ! La fortune court pendant ce temps-là.

— Seriez-vous impatient, Carvès ? — interrogea Letchy. — Moi, j’ai attendu si longtemps !

Carvès resta silencieux. La braise de sa cigarette palpitait. A cette lueur, je distinguai son regard fixé sur le visage de la jeune femme.

— Patron, — disait le Basque, — voici la production des battées du jour en onces. Elle est en baisse sur hier. Chaque jour, elle décroît un peu.

Carvès hocha la tête.

— Que te disais-je ? — murmura-t-il.

Et, à José :

— Les pépites ?

— On ne trouve plus rien, plus que des cailloux, du quartz, du mica.

— A ton avis ?

— Plus une once de poudre dans trois semaines.

— Que pensent les hommes ?

— Ils grognent. Quelques-uns vous accusent d’avoir menti.

— Lesquels ?

— Je ne suis pas un mouchard, — répondit le Basque. — Ces hommes ont raison. Nous avons eu confiance. Vous l’aviez vu, le placer ! Oh ! moi, je ne vous fais pas de reproche. Je sais les déboires qu’on a avec cette sacrée poudre jaune. On croit gagner des millions ; on a trouvé de l’or, et puis, pstt, voilà que ça vous coule entre les doigts, vous regardez dans vos mains ; plus rien, la peau ! Voilà la vie du chercheur d’or ! Si le métier ne vous plaît pas, soyez rond-de-cuir ou cireur de bottes. C’est plus sûr.

— Assez ! — dit Carvès, intérieurement satisfait. — Des mots inutiles. Eh bien ! non, je ne suis pas votre dupe. Ce placer doit rendre. Et il rendra ! Ou bien vous y crèverez et moi aussi. Demain matin, j’irai moi-même voir les battées. Bonsoir.

Le Basque s’éloigna dans la nuit, en sifflotant :

J’ai fait trois fois le tour du monde.

Cependant la saison chaude touchait à sa fin. Les premières averses s’abattirent, trombes qui mitraillaient la voûte de la forêt. Le grain arrivait, rapide, sous la forme de nuages cotonneux qui se rassemblaient tout d’un coup au-dessus de la vallée et lâchaient leurs cataractes. L’eau pénétrait dans nos caves et nos baraquements, trempait nos lits de camp et nos hamacs. Après le grain, le soleil débarrassait le ciel des ballots de coton et aspirait de la terre une vapeur d’étuve tiède, lourde de miasmes.

A travers le brouillard, la lumière suintait, aveuglante ; et dans cette buée chaude, la sueur ruisselait de nos corps comme à l’étuve du bain turc. Puis, au soir tombant, après l’anéantissante chaleur du jour, ce n’était pas la brise qui venait ranimer nos forces, mais un petit frisson dans le dos, un frisson qui circulait dans l’ombre sans fraîcheur, sans un souffle, torpide, et qui nous glaçait l’échine, donnait à nos yeux un éclat plus intense, cernait nos paupières et annonçait que les temps de la fièvre étaient venus.

Après le travail du jour — de moins en moins fructueux — les hommes retournaient à leurs cases, mécontents de leur journée.

Le placer tarissait ; la source de richesse s’épuisait entre leurs doigts : la précieuse poussière ne flottait plus qu’en quantités infimes sous les eaux du torrent que la pluie gonflait et qui bientôt peut-être renverserait le barrage.

Alors, c’était pour rien que l’on avait cheminé des semaines, c’était pour rien que l’on avait quitté les ports, les bars, les salaires, les plantations sonores de cris et de chansons ; pour rien, pour cette misère, pour claquer de fièvre dans ce trou ! L’Eldorado ! Ah ! bien oui… Et le bruit courait de case en case que Carvès avait trompé les mineurs, qu’il avait touché beaucoup d’argent de sa compagnie et qu’il irait manger la grosse somme, un de ces jours, à Caracas ou à Ciudad Bolivar tandis que les mineurs abandonnés continueraient à tirer de ce placer de crève-la-faim tout juste de quoi ne pas revenir, avec la peau des pieds décollée et le ventre vide. Le patron avait de l’argent. Il fallait qu’il le crachât. Il avait voulu s’arrêter là, pour faire un simulacre d’exploitation et bouffer ensuite la grenouille. Mais les blancs ne l’entendaient pas de cette oreille. On disait aussi que le vrai placer, Carvès le connaissait, et que l’Eldorado pour de bon n’était pas très loin d’ici, à quelques journées de marche, dans la région des montagnes. Oui, le patron en avait parlé ! Et les mineurs voulaient leur part du butin, comme ils avaient eu leur part de misère. Là-bas, il y avait des grottes pleines d’or. En avant ! En avant ! il fallait partir. Carvès devait montrer la route, tenir ses promesses. Ou bien on l’y contraindrait par la force.

Tels étaient, d’après José Yrribaren, les propos qui se tenaient dans les cases. Carvès avait semé le mensonge ; la moisson levait.

— Ils y croient, patron, — disait le Basque à Carvès, — ils y croient, aux trésors. Vous en avez parlé le premier. Vous avez eu tort. Pour vous, c’était une blague, hem !… pour eux, c’est la vérité, maintenant.

— Je n’ai jamais dit à ces hommes un mot que je ne croyais. Je suis sûr de ce que j’avance.

— Alors, patron, il faut marcher. Vérité ou mensonge, vous êtes dans l’impasse. Eux, ils ne veulent plus rester. Dans quelques jours à peine, il n’y aura plus d’or, ici, ou si peu… Et puis il y a la fièvre ! Ils nous pousseront en avant. Ils vous forceront à dire ce que vous savez, par tous les moyens. Et si vous ne savez rien, alors ce sera pire. Il vaudrait mieux disparaître, fuir tout de suite.

— Non, — dit Carvès, — pas ça ! Laisse-moi.

Nous étions seuls.

— Carvès, lui dis-je, — toute cette histoire était donc un mensonge. Et tu me mentais, le soir où tu as lié ma vie à la tienne sur le quai ; tu me mentais à bord de la Mariquita, tu as menti partout, à tout le monde.

— Non, — dit Carvès. — Tu ne comprends pas. Il y a plus de force dans un mensonge passionnément cru que dans une vérité raisonnée. Je n’ai jamais cru à l’Eldorado comme à une vérité mathématique ; mais j’ai puisé dans la légende la force que la science ne donne pas, la volonté de faire quelque chose de grand. Je n’ai pas réussi… encore. Ce ne sont pas les vérités qui mènent le monde ; ce sont les légendes, les mythes, les idées confuses. Ce n’est pas avec des vérités que l’on a établi les grandes dominations. Si j’ai menti à tout le monde, je me suis menti à moi-même, avec passion. Evidemment, mes données sont incertaines… qu’importe !

« Ecoute, Jean, — reprit-il après une pause, — toutes les fois font des miracles. Sans le mensonge, peut-être ne serais-je pas parti, moi-même ; sans lui, tu ne serais pas venu ! Nous serions restés dans notre médiocrité stérile, en Europe. Nous avons tout brisé et nous nous sommes embarqués derrière une chimère, mais bien décidés à empoigner la fortune par les cheveux, à la première occasion. Il n’y a pas lieu de désespérer, au contraire ! Le mensonge nous donne la force de lutter ; la vérité, elle est toujours décevante, mesquine, bornée ; le mensonge vit, grandit de toutes les forces de notre désir ; il est sans limites. On n’aime pas la vérité ; on la craint ; mais on adore le mensonge !

J’écoutais, stupéfait de ce discours.

— Et qui te dit, — continua-t-il, — qu’un mensonge ne peut pas créer ? Qui te dit que cet Eldorado, dont tu te moques maintenant parce qu’il n’est pas une réalité palpable, immédiatement, qui te dit que mon mensonge ne va pas le faire surgir ? Il sera parce que j’aurai cru en lui. Déjà, il était une réalité pour ces hommes qui nous suivent, parce que le mensonge a germé en eux. Il deviendra peut-être une réalité pour nous. On m’avait jadis conté une histoire, celle d’un moine du moyen âge qui croyait aux Iles Fortunées ; il est parti pour les chercher, et, s’il n’est jamais revenu, c’est peut-être qu’il les avait trouvées ! C’est notre histoire ! Ce sont des fables qui ont fait l’humanité.

Peu à peu, sa voix sourde pénétrait en moi-même, son accent dissipa mes doutes, ma tristesse, l’angoisse de ces derniers jours. Oh ! le terrible menteur, l’ensorceleur !

— Voilà pourquoi j’ai menti. La volonté de l’homme est capable de tout créer. La réalité est une vile matière, malléable au gré de l’homme puissant. Le puissant modèlera les hommes et la vie d’un pouce irrésistible. Mais il faut qu’il puise sa force, non pas dans les choses extérieures, en lui-même ; il suffit qu’il imagine l’univers assez puissamment pour le façonner à son image. La science a d’abord été une fable. Songez aux grandes découvertes scientifiques ; ce furent dans le cerveau de ceux qui les conçurent des hypothèses, c’est-à-dire des rêves, et le monde s’est conformé à ces rêves harmonieux.

« Avec mon désir, doublé de ma force, je pétrirai à mon tour cette informe réalité. Une hypothèse peut ne pas se réaliser — c’est possible — mais une autre lui succède, et celle-là se réalise. Si l’Eldorado n’existe pas, eh bien ! Je trouverai autre chose, mais je suis sûr que je trouverai, j’en suis sûr, parce que cette richesse, elle est en moi, elle est ma substance et ma volonté, ma puissance encore non passée en acte.

— Et que vas-tu faire de ces hommes ameutés ?

— Raviver encore le mensonge. Et partir avec eux…

— Pour là-bas ?

— Pour les montagnes, oui.

— C’est une folie.

— C’était aussi une folie que celle des peuples d’Israël. Des générations ont péri sur la route de Chanaan. Mais qu’importe que Chanaan n’existe pas, si le peuple qui cherche est glorieux et s’il accomplit la mission de son chef ? Moi aussi, je suis un chef et tu vois que je suis assez menteur pour qu’on me croie et qu’on me suive. Et la preuve, c’est que tu es là !

Il parlait avec une ardeur que je ne lui avais jamais connue, presque mystique.

Il s’aperçut sans doute de son exaltation, car il reprit sur un ton plus calme :

— D’ailleurs, à quoi bon philosophailler ! Je suis un prospecteur, un simple prospecteur. Il n’y a pas assez d’or ici. Je vais en chercher ailleurs. Combien ont fait de la sorte ! Il n’y a que les persévérants qui touchent le but. Je ne suis pas sûr de trouver ceci ou cela, Chanaan ou un Eldorado ; mais je suis sûr de trouver quelque chose, demain ou dans dix ans. Si je ne réussis pas cette fois-ci, je réussirai la prochaine ou la dixième.

— Et tes hommes ?

— Des outils, de la matière organisée. Les hommes, tu sais, cela se retrouve facilement. Ça ne vaut pas cher, sur le marché. Quand le marteau n’est pas bon, le forgeron le jette… D’ailleurs, — et il éclata de rire, — ceux-là veulent me suivre, et, après tout, ce sont eux-mêmes qui me poussent !

— Et les fonds qui t’ont été confiés ?

— Bah ! l’argent roule… Va-t’en dormir, — conclut-il. — Il est tard.

Mais je ne m’endormis pas vite cette nuit-là. Lorsque le sommeil, vers l’aube, alourdit mes paupières, je vis Carvès, sous la forme d’un prêtre. Les mineurs, ses fidèles, l’obligeaient à sacrifier devant une large table d’or. Au-dessus était un tabernacle d’or, avec un voile d’or. Et les noirs, les blancs, et José, et Pablo, et Letchy, et moi-même nous hurlions : « Montre-nous ton dieu ! » Et Carvès tirait le rideau. La niche était vide. Tout s’écroulait dans un flamboiement.

Le soleil miroitait sur les parois de ma case.

* * *

Et la fièvre s’installa dans le camp.

Elle se glissa dans les cases avec la vapeur qui fumait de la terre humide, avec les relents de charnier que la forêt toute proche, toujours hostile, soufflait sur nous par bouffées, avec les moustiques susurrants qui hantaient nos nuits sans sommeil. La jungle prenait sa revanche. Les hommes s’étaient établis, brutaux, autoritaires, incendiant l’herbe et coupant les arbres : confiants dans leur dessein et dans leur exécution. Mais elle, la jungle, laissait faire, prenait son temps. Et puis, à son heure, elle les cueillait un par un par la gorge, et leur visage jaune, émacié, grimaçait sous une haleine qui puait la mort.

La première victime fut le Norvégien, un gaillard au torse de grenadier poméranien, une splendide carcasse. Comme il revenait à sa case, un soir, à la tombée de la nuit, il sentit le grand frisson en chape glacée sur ses épaules, se coucha et claqua des dents, toute la nuit. Letchy le gava de quinine. En trois heures, son visage rouge et plein fut évidé par un pouce macabre et apparut une tête de mort, où des prunelles élargies flambaient. Pour lui faire plaisir, Letchy lui fredonna, à voix très basse, une berceuse de son pays, un nom revenait sur sa bouche : Lillemore. Il délira trois jours et mourut. Il fallut six hommes pour le porter en terre et l’on tira des coups de fusil sur sa tombe. Il s’appelait Dan Eriksen.

En l’espace d’une semaine, il y eut une vingtaine d’accès, tous très graves. Deux décès ; deux mineurs qui s’étaient grisés avec leur provision de tafia, un Anglais et un Danois, moururent dans le délire. Letchy se prodigua au chevet des fiévreux.

On appelait cela la fièvre. Là-bas, on appelle tout la fièvre. Mais il y a vraiment de drôles de maladies dans les terres chaudes. Et je vous assure que celle-ci n’était pas une fièvre comme les autres.

Les mineurs suspendirent le travail. Carvès s’y attendait. José Yrribaren, qui tenait bon, l’avait prévenu.

Il restait une dizaine de blancs à peu près valides, jaunis et amaigris. Ils vinrent en délégation. Ces hommes endurcis étaient timides. Ils bafouillèrent. Carvès prit la parole.

— Mes amis, — dit-il, — je n’ai pas attendu votre démarche. Ce placer a donné ce qu’il pouvait. L’endroit devient moins bon. Je l’abandonne avec quelques noirs et le Basque pour les surveiller. Il continuera l’exploitation jusqu’à l’arrivée du ravitaillement et nous rejoindra alors où je lui indiquerai. Mes amis, ce n’était qu’une étape. J’espère que vous n’avez pas douté de moi. Là où je vous conduis est la Fortune. Pas plus que moi, vous ne voulez rester ici. Partons.

Un homme rit grossièrement.

— Toi qui ris, — dit Carvès, — tu marcheras à côté de moi. Tu porteras mon fusil et mon portefeuille.

— Hurrah ! — crièrent quelques frénétiques.

— Hurrah ! — répétèrent les autres.

Le camp serait abandonné dans trois jours.

Le lendemain, Letchy grelottante agonisait de fièvre. Je ne quittai pas son chevet.

Le troisième jour, la fièvre n’avait pas diminué. Je dis à Carvès :

— Je vais rester près d’elle avec Pablo. Je remplacerai José. Nous te rejoindrons ensuite.

Il approuva. Nous eûmes une longue conférence au cours de laquelle il m’exposa la direction qu’il allait suivre.

Il me laissa des cartes, des notes, des instruments d’orientation.

— Il n’y a pas à se tromper, — dit-il.

Carvès partit pour la conquête, avec tous les blancs, pour le rush final ! Et c’est ainsi que je demeurai seul, au chevet de mon amie délirante, dans une pauvre case, avec la jungle et la fièvre.

XIII LETCHY

Si un nom lui reste, que ce soit le Placer de la Désolation. Sans autre horizon que ces blocs rougeâtres et la muraille de la forêt, sous les nuages livides, je guettais les ravages de la fièvre sur le visage de Letchy.

Pablo partageait avec moi les soins et les veilles ; autour de nous la solitude, plus désolée qu’autrefois, car maintenant cette vallée portait la trace d’un effort humain avorté ; quatre tombes, tant que les lianes ne les auraient pas recouvertes, commémoreraient la fin de cette longue étape.

Les noirs que Carvès nous avait laissés refusèrent obstinément de reprendre le travail. Nous manquions, Pablo et moi, des moyens pour les contraindre. Et, par petits paquets, ils s’égaillèrent dans la brousse, pour gagner des postes plus fortunés.

Le vide se fit ainsi autour de la case où, les yeux brûlants, la peau de son visage jaunie, les lèvres décolorées, Letchy délirait nuit et jour. Depuis le départ de Carvès, sa fièvre avait encore monté. Il m’avait été naturellement impossible de lui dissimuler l’exode du camp. Entre deux accès, elle m’avait questionné, et apprenant que nous étions seuls, au fond de ce ravin, entourés de toutes parts par la brousse et la jungle, elle était tombée dans une torpeur voisine de l’anéantissement. Puis, galvanisée par un sursaut de fièvre, elle s’était débattue, jetée à bas de son lit de camp pour fuir. Pablo et moi avions dû la recoucher par force.

Cela dura ainsi six jours, — six jours, sous un ciel de plomb, sans même un peu d’eau fraîche, vivant des conserves laissées par Carvès ; six nuits sans sommeil, envenimées de moustiques, au chevet d’un être en délire, dont les hallucinations me courbaient, moi aussi, à côté du lit, la sueur au front, sentant sur ma face le vent de la folie. Je revoyais la macabre figure du clown, dansant au devant de la colonne, pantin détraqué, dans le poudroiement rouge et or du crépuscule, où les porteurs noirs râlaient de soif. Et un ricanement déchirait l’épaisseur des ténèbres : « Chanaan ! Chanaan ! Insensés ! »

Je tins bon.

Cette pauvre vie humaine qui se débattait sur les limites du monde inférieur, et que malgré tout j’espérais arracher à la mort, c’était pour moi la seule raison de m’accrocher à l’existence : l’étincelle.

Un peu d’espoir commença à luire. Letchy ne délira pas. Pour la première fois nous pûmes échanger quelques paroles à voix basse.

— Vous m’avez sauvée, — me dit-elle. — Je vous dois la vie. Mon pauvre ami, vous étiez seul dans cette tristesse, dans cette désolation. Ah ! l’horrible endroit, qui a vu la faillite de nos rêves ! Quand le quitterons-nous, Jean ? Bien vite, n’est-ce pas ? Dès que je pourrai marcher ? Et nous irons rejoindre Carvès ! Il est heureux, lui, pourvu qu’il avance. Il est heureux parce qu’il ne vit que pour l’instant de la conquête. Et il ira toujours ainsi, jusqu à la mort, où il se précipitera tête baissée, pour une dernière découverte. Pas vrai ? Il ne se tourmente pas avec le passé, lui. Il ne s’attache à personne… Non, je vous fais de la peine. Il vous aime certainement.

— Oh ! — fis-je en souriant, — Carvès n’a aimé en moi qu’un visage de son inquiétude. Et maintenant il ne le reconnaît plus.

Elle reprit avec une volubilité soudaine :

— Parler me fait du bien, depuis si longtemps que je me tais. Il me semble que tous les fantômes se dispersent. Non, je n’ai plus peur ! J’ai honte d’avoir été si lâche. Il a fallu que je fusse bien malade. Mais la santé reviendra et le courage avec elle. Pourtant, je ne crois plus aujourd’hui que la vie soit bonne à vivre, Jean. J’envie ces pauvres gens qui resteront ici, dans la terre rouge de ce ravin. Ils sont venus de bien loin chercher le repos, mais ils l’ont trouvé enfin. Tandis que nous… Est-ce que je désire encore quelque chose ? Tant qu’on a une idée ou une passion, la vie n’est pas méprisable. Mais les idées, comme dit Carvès, on les crève sous soi : et les passions, elles, vous crèvent sous elles et disparaissent au galop. Des idées, je n’en ai pas eu. Est-ce que les femmes en ont ? Quant aux passions… Ah ! je vous dis que le courage me revient, et je vous démontre que je n’ai plus de raison de vivre. Croyez-vous qu’il y ait des raisons de vivre, vous ? Vraiment !

— Oui, Letchy, je le crois.

— Moi aussi, je l’ai cru. Mais ces raisons, ce n’était pas la vie qui me les imposait, c’était moi qui les lui supposais. Maintenant je commence à croire que ce n’étaient pas de bonnes raisons et la vie m’apparaît n’avoir plus aucun sens, pour nous autres. Nous sommes entraînés par un fleuve dont nous ne savons ni d’où il sort ni où il va se perdre, et nous croyons nous diriger à notre gré et même diriger le fleuve. Oui, moi aussi, j’ai été folle. J’ai cru qu’une vie passionnée avait un sens. Mais maintenant pour moi la vie d’un héros ou d’une grande amoureuse n’a pas plus de sens que la vie d’un lézard ou d’une méduse ; ma vie à moi, si tragiquement, si intensément vécue, avec ses joies, ses larmes, ses transports, ses désespoirs, est-elle dans le monde quelque chose de plus que la vie d’une anémone de mer, s’ouvrant quand le flux monte, se refermant quand il s’éloigne ? Non… non… mille fois non.

Notre case mal éclairée par un photophore semblait suspendue sur un gouffre de silence. Je m’approchai du seuil. Le ciel, voilé de nuages, ne laissait apparaître aucun astre. Une paroi de ténèbres se dressait devant mes mains et mon visage. Le reflet de la lampe mourait sur la porte, englouti aussitôt dans cette nappe de poix.

Le lendemain soir, la fièvre remonta, bien que la jeune femme eût reposé pendant le jour. L’accès s’annonçait violent. Pourtant Letchy ne délirait plus. Ses yeux brillaient. Elle était assise sur son lit, drapée dans un kimono sombre.

— Vous souvenez-vous de la Mariquita ? — me dit-elle. — Nous avions encore l’illusion, en ce temps-là. Et Carvès parlait de la Toison d’or. J’entends sa voix… Nous ne nous doutions pas que nous nous trouverions une nuit, en tête-à-tête, dans la jungle, moi claquant de fièvre et vous à mon chevet, sans plus personne auprès de nous que ce chien fidèle de Pablo… Le vide s’est fait.

Elle dit ces derniers mots, lentement, avec une voix plus basse. Puis elle ferma les yeux quelques instants, les rouvrit.

— Je songe à ces mots de l’Evangile : « Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l’heure ! »

— Je crains que l’accès ne recommence. Pour l’amour de Dieu, reposez-vous, Letchy !

— Mon ami, j’aurai tout le temps de me reposer bientôt, plus tôt que vous ne pensez. Je sens que l’heure est proche.

— Que voulez-vous dire ? — suppliai-je — angoissé par ces pressentiments.

Elle fit un geste vague.

— Oui, l’heure est proche. Dites-moi franchement, Jean — tout cela a si peu d’importance maintenant — Carvès me détestait, n’est-ce pas ?

— Jamais, — protestai-je. — Quelle supposition, Letchy ! Je suis sûr que Carvès a de l’amitié pour vous !

— De l’amitié, — dit-elle amèrement. — Drôle d’amitié ! Et moi, je suis sûre qu’il me détestait. Je ne le reverrai plus, Jean. Mais vous, vous le reverrez certainement, riche, vainqueur — il mérite de l’être. — Alors je ne serai plus rien dans ce monde, rien qu’une image à demi effacée dans votre mémoire, sans doute. Mais vous parlerez à Carvès de cette misérable Letchy qui est restée dans la forêt et vous lui direz…

Sa voix s’étrangla.

— … qu’il l’aurait détestée bien davantage, s’il avait su qui elle était.

— Letchy, calmez-vous !

— Je suis calme. Il faut lui dire les choses qui sont, que j’étais une femme vile, et que je n’ai pas hésité à salir ses mains avec mon argent.

— Letchy, vous avez fait l’acte le plus généreux, le plus désintéressé !

— Non, non, ne croyez pas cela… Quand j’ai rencontré Carvès sur le pont de la Mariquita, j’avais une tâche à remplir, une tâche sacrée pour moi ! J’étais une bête farouche sur la piste. Je me disais : « Quand je serai vengée, je mourrai, car je n’aurai plus la moindre raison de vivre. » Et puis, voilà, j’ai rencontré Carvès ! Vous comprendrez cela, vous qui l’avez suivi… Ma vengeance ne m’a plus suffi. Et j’ai pensé que j’aurais peut-être une autre raison de vivre : me dévouer à lui, être sa chose, sa créature. Moi, pleine d’orgueil, j’ai pensé qu’il pourrait me fouler aux pieds et que cela serait bon. Ce fut en moi, une réaction furieuse, la revanche de l’amour dans le cœur d’une femme qui s’est vouée à la haine et qui ne peut pas tenir son vœu. Et pourtant, la haine, c’est une belle passion et riche, vous savez. Et il est doux de préparer, de couver une vengeance qui un jour éclatera, toute rouge, comme une bombe. Elle était prête, ma vengeance. Je l’avais mûrie longtemps. Mais Carvès est venu ! Et quand l’amour est entré en moi pour la seconde fois de ma vie, je me suis dégoûtée de ma tâche. Je n’avais plus la force d’accepter tant d’ignominie, de prolonger l’effort qui assurerait le résultat. J’ai voulu en finir ; j’ai voulu brusquer l’explosion… et la mèche a fait long feu. L’homme que je voulais frapper est sauf. L’œuvre de trois années est avortée. Eh bien ! j’espérais tout oublier, mon échec, les besognes ignobles que j’avais accomplies, la menace qui pèse maintenant sur moi… j’espérais tout oublier, oui ! en partant avec vous, chercheurs de Toison d’or ! Je suis partie, et, lui, lui, il nous a abandonnés.

— Quelle tâche ? Quelle vengeance, Letchy ? Je ne comprends pas !

Elle ferma les yeux.

Puis d’une voix très basse et très lente :

— Je suis, je vous l’ai dit, une enfant de la balle. Mes parents étaient des artistes de music-hall — un dur métier que j’ai dû prendre. Dès l’âge de dix ans, je travaillais. A dix-huit ans, j’étais applaudie au Nouveau-Cirque. Une fille de dix-huit ans ne manque pas d’adorateurs. L’un d’eux eut la préférence. Je l’aimais, nous vécûmes ensemble. Je quittai le métier. Cet homme fit de moi une autre femme… Une tout autre femme… Autrement dit, je lui dois tout ce qu’il y a eu de bon dans mon existence.

« C’était un homme du Sud, mais de sang espagnol. Il avait dû fuir son pays pour des raisons de politique. Sa vie n’était pas sûre, dans le petit Etat où sa famille possédait encore de grands biens. A la mort de sa mère il partit, malgré mes supplications, pour aller régler là-bas les affaires de succession. Son frère, disait-il, était devenu un des grands personnages du pays. Tout serait facile. Il serait de retour en trois mois. Trois mois passèrent, puis dix. Pas une lettre. Je fis faire une enquête par le Consul et je reçus en réponse ce simple avis : « Don Ramon Manera condamné à mort par contumace, arrêté à son débarquement à Puerto-Leon, exécuté le 24 juin 18… à quatre heures du matin dans les fossés de la Rotunda par ordre du Tribunal militaire. »

— Don Ramon Manera, le frère…

— Lui-même.

— Mais don Juan ?

— Don Juan ! Don Juan héritait ! Il fut trop heureux de laisser faire. Le Président était son ami. Un an plus tard ce serviteur Pablo, venu par un voilier, m’apporta des détails. Me venger !… Mais d’abord il fallait vivre et j’étais sans ressources. Je repris mon ancien métier ; je redevins un numéro de cirque et de music-hall. Je guettai la tournée dans les pays chauds qui me rapprocherait de mon but. Aucune idée sur les moyens d’accomplir ma vengeance ; mais cette pensée était ma seule raison de vivre. Survint le Chinois Wang ; je me liai à sa troupe pour trois ans. La Providence s’en mêla. En route j’appris que Lopez, président de Puerto-Leon était renversé, et l’avènement de Diego Diaz ; don Juan Manera devenait chef de l’opposition. Il conspirait. La Mariquita transportait non seulement les renseignements, mais les armes nécessaires aux révolutionnaires ; je ne tardai pas à le découvrir. Alors j’offris mes services et j’eus ainsi le plaisir de faire enfin la connaissance du dernier des Manera. Mes voies étaient ouvertes… J’ai trahi… Longtemps… vous comprenez… Seulement j’ai livré le Manera trop tôt… à cause de Carvès… pour trente deniers ! Et il a pu échapper… Et maintenant c’est lui qui me poursuit ! Mais que m’importe ma vengeance ! Carvès est sauf. Voilà ce qui importe. Et qu’il passe sur mon cadavre, cela n’importe pas non plus. Cela me rachètera. J’aurais voulu mourir autrement, voilà tout… plus près de lui.

Un brusque mouvement me tira de moi-même.

Letchy s’était dressée sur son lit, les traits convulsés, ses cheveux ruisselants sur ses épaules.

— Ils viennent.

Une vision hallucinante la raidissait de tout son corps, les poings crispés, la bouche tordue.

— Ecoutez. Ecoutez. On vient.

— Qui, Letchy ? Personne… je n’entends rien.

— Mes bourreaux… Ils viennent… C’est leur tour… Ils sont ici, je vous dis… L’heure… L’heure est proche…

Je la recouchai de force. J’allai sur le seuil de la case, scrutant la nuit à tout hasard.

Letchy était derrière moi.

— Quelle folie, Letchy ! Vous voulez vous tuer !

— Non, mon ami. Laissez-moi respirer un peu. J’étouffe sous ce toit… N’est-ce pas la nature qui nous opprime de la sorte ?

« Dans les villes, l’homme ne voit pas le gouffre qui l’environne ; il ne sent pas qu’il va trébucher dans le vide : il s’étourdit de bruit, de paroles. Ici, le silence des choses est comme une muraille. Notre voix se brise sur elle. Nous ne pouvons rien, rien. Rien ne nous répond. Nulle part…

« Et nous sommes venus de si loin, tous deux, dans cette solitude ; chacun, conduit par son mirage, pour nous buter à ce mur d’airain, derrière lequel il n’y a rien, rien, en effet, rien que le néant, la vanité de tout, de la vie et de la mort. »

Et il semblait bien qu’autour de nous s’ouvrait un chaos où toute forme était abolie, que le Temps lui-même était suspendu, que la nuit subsistait seule sur le monde. La nuit et cette chose invisible qui guettait dans les ténèbres…

Letchy expira à l’aube.

A l’aube. Le soleil monte lentement derrière les cimes des Andes, qui rosissent sur le ciel.

Le torrent pailleté d’or bruit au fond du ravin : au-dessus de la forêt massive, muette contemplatrice, des perroquets s’ébrouent en vols criards. La jungle s’éveille. Une lourde rosée ploie les herbes de la Savane. Le peuple de la forêt glisse vers les abreuvoirs. Les orchidées entr’ouvrent leurs calices, bâillent vers la lumière de leurs lèvres gourmandes.

D’entre les écharpes de brume, les solitudes se soulèvent, encore gonflées de nuit : une épaule rouge s’arrondit entre deux cimes noires ; les formes se dégagent molles et baignées de vapeurs. La vieille terre, dans le miracle du matin, épanouit sa jeunesse renouvelée. Et chaque jour, depuis des siècles et des siècles, la même volupté de genèse, inépuisée…

XIV DE L’OR, DU SANG, DE LA POUSSIÈRE

Nous creusâmes, Pablo et moi, la tombe de Letchy ; c’était la cinquième sur la route de Chanaan.

Comme nous jetions les dernières pelletées, Pablo me montra un groupe d’hommes qui sortaient de la forêt, le fusil au poing et s’avançaient vers nous. Je reconnus don Juan Manera et Miguel Sampietri à leur tête. Pablo s’enfuit vers le ravin.

Miguel resta quelques pas en arrière. Don Juan s’approcha de moi et vit la croix préparée encore sans inscription.

— Carvès ? — interrogea-t-il.

— Non.

— Qui donc ?

— Letchy. Je ne lui sais pas d’autre nom.

Le visage de l’Espagnol s’assombrit.

— Et justice n’est point faite, — dit-il lentement. Cette femme avait trahi.

Il se signa devant la terre fraîche.

— Nous la cherchions, nous l’avons trouvée. La paix sur elle… et sur vous ! Vous êtes seul ?

— Oui.

— Et cet homme qui a fui ?

— Un serviteur.

— Et Carvès ?

— Parti plus loin vers les montagnes.

— Ah ! ah !

Et j’entendis pour la dernière fois le petit rire cassant du vieux.

— Bonne chance ! Avez-vous de l’eau ? Peu. Nous vous laisserons deux outres.

J’acceptai.

Don Juan ne me tendit pas la main. Il s’inclina.

— Vaya usted con Dios, caballero.

Les syllabes sonores retentirent comme l’écho du même adieu, sur le pont de la Mariquita, le soir de Trinidad, où nous partîmes…

— Vaya usted tambien, — répondis-je.

Quand le groupe eut disparu à la lisière de la forêt, Pablo réapparut.

Nous plantâmes la croix de bois et Pablo colla sa bouche contre terre pour parler encore une fois à la « Señora ».

Il se releva, laissa tomber ses bras en signe de découragement.

— Pobre señora ! — m’expliqua-t-il. — Comme le sang de l’Espagnol l’aurait réjouie dans le monde des Esprits ! Vaya ! Vaya ! La Señora aurait aimé boire dans ses mains le sang bien chaud de son ennemi. Parce que la Señora n’était pas une femme et qu’elle avait l’âme d’un guerrier.

Il baissa la tête, songeur, et je pensais qu’il évoquait la Señora chevauchant dans le royaume des ombres, à la suite des anciens chasseurs de sa tribu, des guerriers d’autrefois.

Puis, sans transition, tournant la page des morts, il m’expliqua qu’il fallait rejoindre un village indien assez proche. Je compris qu’une femme lui voulait du bien et qu’elle nous procurerait des chevaux. Nous trouverions aussi des vivres. Et nous nous mettrions en route pour rejoindre Carvès.

Nous obtînmes trois chevaux et deux mules, sur lesquels nous chargeâmes quelques sacs de farine de manioc, des bananes et de la viande desséchée, coupée en lanières, ainsi que des outres d’eau. Nous n’avions que très peu de conserves, et les munitions de ma carabine étaient si réduites qu’il ne fallait guère songer à la chasse.

J’avais fait un plan de route d’après les cartes et les notes laissées par Carvès, mais l’Indien ne l’approuva pas. « Si nous essayons d’arriver directement au plateau de Cundinamarca que Carvès a choisi comme centre de sa nouvelle prospection, dit-il à peu près, nous épuiserons nos vivres ; nous risquons de nous égarer, et, si nous sommes attaqués, nous ne serons pas en force pour nous défendre. La région est dangereuse. Le mieux est de ne pas prendre tout de suite la piste de Carvès. Au lieu de gagner le plateau, nous obliquerons à droite sur les flancs de la montagne et nous arriverons au fort San Martin : c’est un blockhaus avec une petite garnison vénézuélienne. Autour du fortin se groupent quelques plantations. Nous trouverons à nous ravitailler, une escorte, et peut-être aussi des renseignements sur la route suivie par Carvès. » Ce projet ne nous retardait que d’un jour ou deux. Je l’adoptai.

Il y avait huit jours que Carvès était parti. Il serait déjà installé sur le plateau quand nous arriverions.

Nous montâmes le long des versants rocheux, parsemés d’herbe rase et de plantes épineuses, qui dominent la plaine et la forêt. L’air devenait plus vif. Nos poitrines se dilataient. A nos pieds, sur notre droite, s’étalait une plaine ramagée d’ocre et de vert et que déchirait l’or du grand fleuve. A l’Est, les masses immobiles et sombres de la forêt s’appuyaient sur le ciel.

Le quatrième jour de marche, nous aperçûmes à nos pieds la mer houleuse et verte des « llanos » et devant nous, un monticule ceint d’une palissade : le fortin.

El señor teniente Sancho Armilla, commandant du fortin, était un petit homme bronzé au visage jovial, à la moustache courte, aux sourcils épais. Il m’accueillit fraternellement, avec une satisfaction non déguisée. Ce rude soldat vivait dans la solitude, en compagnie de quarante métis chargés de surveiller la ligne mal délimitée qui sépare l’Etat de Puerto-Leon du Venezuela.

Des incursions d’irréguliers étaient fréquentes. On sonnait le boute-selle, et en chasse ! Les pillards en avaient aux petits ranchos, aux haciendas isolées. On en fusillait quelques-uns chaque fois. La vie dans ce petit poste n’était pas riche en distractions. Sancho Armilla me traita en hôte de choix, décidé à me garder le plus longtemps possible. Je couchais sur un lit de camp et le lieutenant avait une bonne provision de whisky et de cigares.

— J’ai organisé, — me dit l’officier, — un petit service de renseignements. Ce sont les Indiens de la montagne qui m’apportent les nouvelles. Je n’en ai pas encore eu de l’expédition de votre ami. Mais cela ne tardera pas. Attendez avant de vous remettre en route.

J’étais trop impatient de rejoindre Carvès et de connaître les premiers résultats de sa prospection pour accepter les offres cordiales du teniente. Je lui exposai les hypothèses de mon ami sur les mines abandonnées et les anciens temples, et bien qu’il parût sceptique quant à la réalité des trésors, il reconnaissait toutefois que la tradition indienne s’accordait avec l’hypothèse de Carvès.

Je le pressai de nous fournir une escorte.

— Eh bien ! je vous accompagnerai moi-même — dit-il. — Je connais le plateau de Cundinamarca. Je confierai le fortin à mon adjudant ; le pays est calme, ces jours-ci.

Notre petite colonne ne tarda pas à trouver de nouvelles traces du passage de Carvès. A quelques heures de marche du fortin, à l’ouest, mon ami avait campé. De là, des traces toutes récentes indiquaient que Carvès avait continué tout droit vers la crête, le versant devenant de moins en moins abrupt.

Les vestiges du dernier campement, nous les découvrîmes sur un haut plateau muré par des falaises à pic qui barraient complètement le passage. Une sorte de couloir s’ouvrait cependant dans cette muraille, mais il était obstrué par d’énormes éboulis.

Les traces fraîches contournaient la ceinture de falaises pendant un long parcours, puis comme si l’espoir avait été perdu de trouver une autre issue, les traces revenaient jusqu’au lieu du campement. Le sol était piétiné : une troupe avait fait là un assez long séjour.

Le haut plateau était désert.

En dehors des vestiges du camp, pas la moindre trace de vie. Pas un bruit ne troublait le silence des altitudes.

La nuit tombait.

— Ces traces ne continuent pas, dit le teniente. Elles aboutissent ici, sur ce plateau et ne redescendent pas. Les hommes qui ont campé se seraient donc enfoncés dans la terre ou envolés dans le ciel ! Il faut suivre ce couloir !

Ce n’est qu’au prix de mille difficultés que nous pûmes franchir la barrière rocheuse qui en interceptait l’entrée.

Il fallut employer des crampons, des cordes. Derrière cet éboulis, résultat sans doute d’une ancienne avalanche, une faille étroite permettant à peine le passage d’un homme chargé s’ouvrait dans une falaise schisteuse. C’était un second couloir, mais moins large que le premier et qui s’enfonçait dans l’intérieur de la falaise, selon un plan assez incliné. Une bande de ciel bleu cru joignait les deux parois. Le lieutenant Armilla en tête, suivi de Pablo, de moi et d’une dizaine d’hommes, pénétra dans la faille. Brusquement le couloir tournait et s’enfonçait sous une voûte. Il fallut allumer des torches. La paroi luisait d’une teinte pourpre, sous les flammes oscillantes, et des étincelles s’allumaient dans l’ombre, comme si le rocher eût été incrusté de paillettes d’or. Le passage était des plus étroits, parfois de pente très rapide. Nous étions déjà descendus en profondeur d’une centaine de mètres, quand Armilla s’arrêta : toute la colonne fit halte dans le boyau.

Une odeur de salpêtre nous saisit à la gorge…

Ici s’était terminée l’expédition de Jérôme Carvès, prospecteur.

....... .......... ...

Il survivait.

Il rouvrit les yeux, dans la chambrette du blockhaus, étendu sur le lit de camp. Et il sourit. Il pouvait encore sourire.

Voici l’aventure qu’il nous conta, le jour où il fuma son premier cigare — fameux, les cigares du teniente Armilla ! — particulièrement fameux pour quelqu’un qui revenait de loin…

Carvès avait quitté le Placer de la Désolation avec une vingtaine d’hommes. Le cinquième jour de marche, comme ils allaient commencer l’ascension, un petit groupe de sept ou huit mineurs demanda à se séparer et à regagner Puerto-Leon. Carvès consentit et régla leur part. Il demeura donc avec une douzaine d’hommes, dont José le Basque, qui déclara à Carvès :

« — Patron ! Je ne crois pas beaucoup à votre Eldorado ; à mon avis, il n’y a pas beaucoup de bon dans tout cela. Mais votre geste me plaît et je vous suis.

« La montée, — dit Carvès, — s’accomplit à merveille, sans grande fatigue. L’air de la montagne vivifiait les hommes épuisés par un long séjour dans la forêt. Parvenus sur le haut plateau, je reconnus le couloir signalé dans le rapport Grünenhaus. Le professeur de Bonn n’avait pu franchir ces formidables éboulis et avait réservé cette tâche pour plus tard. Le destin ne lui permit pas de l’accomplir. L’obstacle était d’importance. Nous perdîmes beaucoup de temps à vouloir le contourner ; mais un à-pic de plusieurs centaines de mètres rend le détour impossible. C’est à cette perte de temps que je dois la vie, puisqu’elle vous a permis d’arriver assez tôt.

« On franchit à grand’peine la première barrière ; on suivit la faille, le labyrinthe. Les hommes étaient saisis d’une crainte vague, grognaient qu’on faisait là un drôle de « business ». Toutefois l’aspect des parois schisteuses pailletées leur donnait à espérer qu’on était dans un terrain aurifère. Ils ne savaient pas où je les conduisais, mais j’avais convaincu José Yrribaren, et les autres marchèrent de confiance. Nous fûmes obligés de déblayer le couloir tortueux, encombré par les débris de parois qui s’effritaient perpétuellement.

« Au bout de trois jours d’un travail de taupe, à la lueur des torches, nous découvrions une ouverture étroite et basse par où filtrait un filet de jour.

« Je passai le premier. Je pénétrai ainsi en rampant dans une crypte faiblement éclairée par une fente dans la paroi rocheuse. Les hommes rampaient à ma suite.

« Quand nous nous relevâmes, agitant nos torches, ce fut un éblouissement :

« De l’or ! L’or palpitait de toutes parts. Des formes étranges, monstrueuses, se dessinaient.

« Les parois de la crypte semblaient revêtues d’or. D’énormes architraves d’or s’arc-boutaient sur des chapiteaux d’or. Des dieux aux mufles de bêtes, s’accroupissaient dans les niches, et les reflets de ma torche saignaient sur leurs cuisses d’or. Des oiseaux à tête humaine ; des serpents enlacés, des buffles mitrés et ornés de bandelettes ; de hautes urnes, des bassins, des boucliers, des armes ; un sable d’or recouvrait le sol, et toutes ces formes confuses, palpitantes de reflets, émergeaient peu à peu de l’ombre. L’or frémissait dans l’ombre comme des coulées d’astres dans l’eau noire. Etait-ce un rêve ? La même hallucination nous hantait tous et nous n’osions bouger de crainte que toute cette richesse ne s’évanouît.

« Et puis, comme si une ombre s’était déroulée de la voûte, les reflets s’éteignirent et la fantasmagorie cessa. Les parois m’apparurent de roche nue et sanglante. Les monstres et les dieux, les armes, tout ce décor d’un temple barbare et mystérieux s’évanouit. Il ne restait plus que des cavités de pierre, des blocs de rochers épars auxquels les ombres projetées par nos torches donnaient encore des formes fantastiques. Il n’y avait là que des pierres.

« En route, — dis-je à José, — l’endroit n’est pas sûr. Ne restons pas là. J’ai peur d’un éboulement à cause de la nature des roches. Nous reviendrons avec des matériaux et de l’outillage…

« Mais les hommes ne voulaient pas être le jouet d’un mensonge.

« — Il y a de l’or, — hurlèrent-ils, — de l’or ! de l’or ! — et ils plongeaient leurs mains dans ce sable qui tout à l’heure rutilait à leurs pieds. Certains brandissaient des cailloux incrustés de paillettes et braillaient :

« — De l’or ! des pépites ! »

« Ce fut un délire. Ils bondissaient dans l’ombre, secouant les torches dégouttant de résine enflammée.

« Hallucinés, ils s’enivraient de cette fortune illusoire. Il eût été grave de les détromper. J’avais ramassé un de ces cailloux et j’avais pu constater qu’il n’y avait pas la moindre trace d’or et qu’il s’agissait seulement de micaschistes sans valeur. Mais ces hommes étaient ivres, et pourquoi les aurais-je tirés de leur ivresse ?

« Rien dans mon attitude ne pouvait trahir ma pensée.

« Une frénésie s’était emparée des mineurs. Le pouvoir hallucinant de cette crypte était tel qu’ils se ruaient sur les parois de mica et qu’ils s’ensanglantaient les mains. L’un d’eux saisit une pioche et se mit à frapper à tour de bras un gros bloc de rocher. L’halluciné n’eut pas d’ailleurs grand effort à faire. Au premier coup, le bloc s’écroulait, renversant l’homme.

« — Nom de Dieu ! — hurla José. — Cette brute a bouché l’ouverture.

La roche dans sa chute avait fermé hermétiquement l’espèce de chatière par laquelle nous nous étions faufilés. Nous étions pris à la trappe, murés.

« — Nous sommes enterrés, hurlèrent des voix affolées.

« Dans leur ruée, ils se brûlaient avec les torches, les jetaient à terre, les piétinaient. L’obscurité de la crypte devint plus épaisse, funèbre. L’or ne miroitait plus maintenant. Nul ne se souciait du blessé qui râlait.

« La catastrophe frappait ces hommes en pleine folie, en pleine illusion. Ils ne savaient plus à quoi ils tenaient davantage, à la vie ou à cet or qu’ils croyaient posséder enfin. Les plus insensés enfouissaient des cailloux dans leurs sacs, dans leurs besace, pensant d’abord à mettre leur butin à l’abri. D’autres se précipitaient, désespérés, la sueur au front, mais cette masse, si aisément décrochée, ne bougeait plus, et cent hommes n’en seraient pas venus à bout.

« Le Basque me dit :

« — Il n’y a plus d’issue possible.

« — Ici, — indiquai-je en désignant la fente par laquelle venait le jour.

« — Un à-pic, 800 mètres peut-être au-dessus du sol.

« Nous nous regardâmes sans parler.

« — Et il n’y a pas un atome d’or ici, — murmura José, — pas une once. Sont-ils fous ? Du schiste, du mica. N’allez-vous pas le leur dire ?

« — Non, dis-je. — A quoi bon ? S’ils doivent mourir ici, mieux vaut que ce soit avec leur illusion.

« Le Basque, la tête baissée, rejoignit le groupe de mineurs qui s’épuisaient, s’acharnant autour du bloc de rocher.

« — Rien à faire, — dirent-ils. — Nous sommes enterrés.

« Les fous qui s’attardaient encore à ramasser des cailloux dorés se rapprochèrent.

« — Enterrés… Murés vivants, — dirent-ils. — Murés !

« — On va mourir de faim et de soif, fit une voix.

« — Qui nous a conduits ici ? — demanda une autre.

« — Lui !

« Et ils me montraient du doigt. J’étais accoudé près de cette étroite fente par où venait un peu d’air respirable. Je roulais une cigarette.

« — Assassin ! — cria quelqu’un.

« — Menteur ! Misérable ! Depuis le temps qu’il nous traîne à sa suite…

« — De quoi vous plaignez-vous, — criai-je ! — Vous le tenez, votre Eldorado !

« — A mort ! hurlèrent plusieurs voix.

« Le Basque se dressa devant moi, tourné vers ces brutes.

« — Imbéciles ! Cet homme n’est-il pas avec vous ?

« — C’est vrai, — grogna quelqu’un.

« — Rien n’est perdu, — dit le Basque. — Nous allons pratiquer des sondages dans la paroi. Nous trouverons une issue. Au travail !

« Les sondages furent vains… Titubants comme un bétail aveugle, les hommes se couchèrent. Quelques-uns fumaient. Une odeur d’alcool traîna dans l’ombre. Nous étions douze hommes, douze rats pris au piège, à la trappe. Rien à faire qu’à se briser la tête contre les murs. Demain, ces hommes ivres de désespoir s’entr’égorgeraient.

« Les dernières torches s’éteignaient. Bientôt nous serions à court de lumière. L’agonie commençait.

« Un homme pris de folie, hurla. Un malheureux rôdait le long de la paroi et la flairait, comme un chien, dans un terrier.

« Je mis mon visage à l’étroite fente du rocher. Des étoiles palpitaient dans le chaos.

« Il n’y avait plus qu’une torche.

« Des mineurs avaient bu. Ils dormaient, en dépit de tout, assommés.

« — Voleur ! — hurla une voix.

« Dans la pénombre une lutte, des coups étouffés, des lueurs d’acier. Le Basque sépara deux acharnés. L’un accusait l’autre d’avoir volé son or pendant son sommeil…

« — Imbéciles ! Idiots ! — cria le Basque d’une voix tonnante, — il n’y a pas d’or ici, pas une once d’or ! Des cailloux seulement, des cailloux et de la terre pour vous ensevelir, vous m’entendez !

« Les rares dormeurs se réveillèrent.

« — Pas d’or ! pas d’or !

« — Ce n’est pas vrai ! C’est de l’or ! Il ment…, on nous trompe. Et c’est notre or, à nous ! On veut nous le prendre !… A mort !… Crevons-les ! Crevons le Basque !

« Des voix furieuses se heurtaient sous la voûte ; des poings se tendaient : des yeux brillaient dans la pénombre.

« — Fou ! — murmurai-je au Basque. — Ils vont nous massacrer.

« Un grand Anglais surnommé le Mineur, émergea dans la lumière fumeuse. Sa silhouette allongeait une ombre de moulin à vent, sous la faible clarté de la torche.

« — Dynamite ! — dit-il très calme. — J’ai ce qu’il faut.

« Le mot redressa tous les hommes.

« — Et pourquoi pas ? fit enfin une voix.

« — S’il n’y a pas d’autre moyen ! — dit une autre.

« — La dynamite, la dynamite, — crièrent plusieurs forcenés… — Et qu’on emporte notre or, vivement… A mort ceux qui veulent nous faire crever là-dedans, comme des rats !

« La proposition de l’ivrogne trouva l’unanimité. Il avait raison, cet homme-là. L’opération pouvait réussir ! En somme elle a réussi pour moi !

« … Mais diable ! les vingt secondes du Bickford !… »

Et Carvès contemple curieusement la braise de son cigare à demi consumé.

XV FUMÉES SUR L’OCÉAN

— Elle t’aimait ! — lui dis-je.

Mais Carvès ne répondit pas et souffla une bouffée de tabac. Nous étions accoudés, lui et moi, au bastingage du long-courrier qui nous ramenait en France. Le navire arrivait en vue de Puerto-Leon, où il devait relâcher quelques heures.

Carvès s’était promptement rétabli. En quelques jours, il avait été en état de se lever, et de faire la partie de notre jovial teniente, un enragé joueur d’écarté. Pour un homme qui avait vu ses compagnons et sa fortune ensevelis dans un tel cataclysme, il ne se portait vraiment pas mal. Il souhaitait quitter le fortin le plus tôt possible et rentrer en France. Cette affaire de l’Eldorado ne l’intéressait plus. Non pas que ce fût une affaire absolument ratée. Plusieurs centaines de kilomètres parcourus en des régions inexplorées, des notes géographiques et minéralogiques, la découverte de gisements aurifères, médiocres il est vrai, mais pas négligeables, tout cela témoignait de son courage et de sa bonne volonté. Il avait fait son métier de prospecteur consciencieusement. On n’avait rien à lui reprocher. Mais il avait envie de changer d’air. Ces histoires de mines d’or sont toujours décevantes, et ce n’est pas là qu’il faut chercher la fortune. Il songeait à des entreprises autrement profitables et justement il avait une idée : pendant mon séjour à Bornéo…

J’étais stupéfait de la transformation brusque et radicale qui s’était opérée en Jérôme. Le mysticisme ou l’illuminisme de mon ami s’était volatilisé sous la dynamite. Je n’avais plus devant moi l’apôtre exalté du mensonge, l’homme qui nous avait entraînés derrière son mirage et qui laissait derrière lui quelques cadavres dispersés. J’étais en présence d’un homme d’affaires froid, précis, qui supputait les chances d’une combinaison, jonglait avec des noms et des chiffres et d’un revers de main écartait dédaigneusement les hypothèses fantaisistes sur lesquelles il avait placé ses espoirs, et l’argent de la Compagnie. Le placer ! la Toison d’or ! l’Eldorado ! Des spéculations médiocres, indignes de passionner plus longtemps un homme d’envergure, bonnes tout au plus pour des salariés, des gens sans ambition. Non. Non, il ne regrettait pas d’être venu à Puerto-Leon, d’avoir trimé dans la brousse et de pouvoir envoyer à l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T., à défaut de millions en pépites, un rapport qui ferait sensation à bien des égards. Il y aurait toujours assez de gogos de par le monde pour vider leur bourse aux guichets de la rue Saint-Lazare. Mais, lui, Carvès, avait rempli sa mission ! Il rentrait, mon Dieu, les poches vides, tout juste payé de ses frais et de sa peine et sûr de trouver autre chose, ailleurs !

Pas une fois il ne fit allusion à ses enthousiasmes de jadis, à la foi qui l’avait illuminé et qu’un soir de détresse il avait su me faire partager. Pas un souvenir pour ceux qu’il abandonnait là-bas. Aucune de ces vies qu’il avait sacrifiées ne lui semblait digne de mémoire. Egoïstement, férocement, il absorbait en lui leur destin anonyme. Poussière, vile poussière d’hommes bonne à être foulée, dispersée à tous les vents.

Mais tout en l’écoutant, assis à son chevet ou sous la véranda de feuillage artistement disposée par le teniente, pendant les longs après-midi dont le vent des « llanos » fleurant les pâturages infinis venait tempérer l’ardeur, tout en l’écoutant, lui, Jérôme Carvès, mon amitié s’effritait doucement, pareille à ces roches usées qui s’étaient écroulées sur le trésor imaginaire. Non il n’était plus là, l’ami aux paroles vibrantes, l’ami du « gour », l’ensorceleur. Et je ne reconnaissais plus sa voix.

On pouvait passionnément aimer cet homme ; on pouvait lui sacrifier sa vie, son honneur ou sa fortune ; il n’avait pas un regard pour l’atome qui n’entrait plus dans ses combinaisons. Ce fut pour moi une cruelle révélation. Il m’apparut évident que Carvès n’était aucunement susceptible de passion, si ce n’est pour une idée. Il se lassait des idées un peu moins vite que des êtres, mais, la satiété survenue, l’idée qui l’avait enivré, qui lui avait inspiré des mots sublimes et des gestes héroïques, devenait pour lui un peu moins qu’un rêve ridicule, à demi oublié au réveil. Et si on le ramenait à cette idée anciennement chérie, ou bien il éclatait de rire, ou bien il s’acharnait sur elle avec la férocité d’un amant haineux pour une maîtresse qui s’obstine. Je me rappelais les mots qu’il avait prononcés un soir au bord du fleuve : « Il faut crever une idée comme un cheval, puis en enfourcher une autre. La vie, c’est une course. »

Et nous fîmes nos préparatifs de départ.

Carvès proposa à Pablo de nous suivre. L’Indien refusa. Carvès lui offrit de l’argent. Mais il écarta les billets. Il montra du doigt une de nos carabines et son visage s’éclaira quand je la lui tendis.

— Moi partir, — dit-il. — Moi revenir au village.

Il fit un signe de la main et nous le vîmes longtemps descendre le versant de la montagne, à grands pas souples, sans hâte. Il ne se retourna pas.

Le brave teniente fit amener d’un corral trois chevaux, emplit de cigares les fontes de nos selles et nous accompagna jusqu’à la frontière vénézuélienne. Nous gagnâmes ensuite San Fernando. Ce fut un long et pénible voyage.

A San Fernando, nous nous rendîmes chez l’agent de l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. où nous trouvâmes du courrier. La Compagnie encourageait Carvès à continuer ses recherches, estimait les premiers résultats satisfaisants, annonçait un envoi de fonds. A la grande surprise de l’agent, Carvès annonça sa volonté de revenir en France.

Puis nous descendîmes l’Orénoque à bord d’un bateau à roues, chargé de bœufs. Pendant une semaine nous contemplâmes les mornes étendues de l’estuaire, dont les boues roulent vers l’Océan, sous un ciel aveuglant et cotonneux. Le fleuve élargissait chaque jour sa lente poussée et les rivages devinrent invisibles. C’était autour de nous une vaste étendue d’eau jaunâtre qui se confondait avec le ciel, alourdie par les alluvions des forêts et des plaines sur qui le géant depuis des siècles et des siècles prélevait son tribut. Et le fleuve chargé de dépouilles pénétrait entre les longues houles océaniques, refoulait patiemment les lames et les courants, mêlait ses flots bourbeux aux ondes salées et glauques qu’il teintait d’ocre et de violets putréfiés.

Une matière en genèse, sous la coupole torride et voilée du ciel, un clapotis de courtes vagues, terribles aux yeux, une nappe jaune, marbrée de flaques huileuses, noirâtres, irisées comme si l’on avait renversé des tonneaux d’essences chimiques, crevant d’énormes bulles d’air, gonflée de fermentations, creusée de remous, substance amorphe, ni eau, ni vase, épaisse et chaude, ridée par le sillage des squales, matrices en travail dans une monstrueuse étuve.

A Georgetown, nous attendîmes le passage d’un long-courrier.

Penchés au-dessus de la mer redevenue limpide, le visage rafraîchi par la brise qui souffle de l’avant, nous regardions maintenant surgir au-dessus des eaux les pics rocheux et sanglants de Puerto-Leon où notre vaisseau ferait escale tout à l’heure.

— Oui, — dit Carvès, le menton appuyé sur ses paumes, — je devine ce que tu penses. Depuis notre départ, tu me reproches secrètement de ne pas m’attendrir, de ne pas jeter sur le passé un regard romantique, de ne pas me plaire dans cette misérable délectation de la pitié, qui est bien la plus égoïste volupté inventée par les hommes. Impossible, mon vieux. Le passé n’a pas d’attrait pour moi. Le passé, c’est de la cendre. Laissez les morts ensevelir les morts. A chacun son destin.

Et, le regard fixé sur la longue chevelure de fumée qui traîne à l’arrière du navire et peu à peu se disperse, dans la transparence du ciel :

— Oui, chacun a son destin et accomplit les gestes de la nécessité. A quoi bon s’attarder sur les causes et les conséquences de nos actes ? Nous ne sommes pas des instruments aveugles. Ce que nous appelons le bien, le mal, le bonheur, la souffrance, l’amour, la haine ne laisse pas plus de trace dans le monde que la fumée de ce navire n’en laissera sur l’Océan. Alors à quoi bon s’apitoyer, moraliser, regretter ?

« La voilà, la vérité, mon vieux. Il y a longtemps que je l’ai regardée en face…

« Et je lui ai préféré le mensonge. Je sais que toute action est illusoire, et pourtant j’agis sans répit, sans cesse. Je sais la vanité de mon destin, mais cette certitude s’éclipse devant l’illusion. Je ne veux que regarder devant moi… et encore pas trop loin. Mais en tout cas, pas en arrière, pour voir s’effacer les fumées !

« Il me suffit de savoir que le terme final de la course est une cabriole dans le néant. Je ne veux pas que cette vérité rende la course moins enivrante. Un but franchi, j’en crée un autre. Pas de halte pour réfléchir, sinon l’homme est perdu. Le désespoir le guette pour sauter en selle derrière lui. Mais moi je vais plus vite. Dès qu’à travers le mensonge éblouissant, j’aperçois le blême visage de la vérité, néant, vanité de toute chose, de toute mon énergie je suscite un autre fantôme.

« Et toi, ami, pourquoi me tires-tu en arrière et veux-tu m’empêcher de continuer ma route ? Ne comprends-tu pas que si je tournais la tête, il me viendrait peut-être envie de m’asseoir au bord du fossé et de mâcher des cendres comme toi !

— Est-ce bien toi, — répondis-je, — qui jadis, me disais : « Il faut regarder la vie à hauteur d’homme » ? Ton inquiétude te harcèle sans cesse vers l’avenir, vers de nouveaux et d’incessants mirages : c’est un démon qui te fouette et ne te laisse pas souffler, pour contempler la vie, pour aimer les hommes. Tu ignores la sympathie et la pitié.

— Le bel avantage, — murmura-t-il, en haussant les épaules comme si cette conversation l’ennuyait. — Tiens, — ajouta-t-il, — dans une demi-heure, nous serons mouillés dans la baie de Puerto-Leon. Il vaut mieux ne pas descendre à terre. J’ai câblé à notre ancien comptable de venir à bord.

Les Andes se dressaient maintenant devant nous, embrasées par la lumière d’un soleil déjà déclinant. Le long du rivage, les vagues se brisaient, leur écume couronnée d’arcs-en-ciel. Nous doublâmes la pointe que domine le sémaphore : l’ancre plongea avec un grincement de câbles et de ferrailles à peu près au milieu de la baie.

La même désolation pesait sur cette baie, dont les eaux miroitaient sous les rayons obliques, sur la plage où s’agriffaient les cactus, les cocotiers et les palmiers ; sur les maisons tassées au pied des monts. Le port était à peu près désert. Un charbonnier couleur de rouille fumait à grosses bouffées ; trois voiliers balançaient lentement leurs mâts nus ; du linge éblouissant séchait sur leurs ponts. Pas un souffle. La sirène déchira le silence rouge et la baie, ceinturée de roches, vibra. Des chalutiers s’approchèrent pareils à de gros insectes aquatiques ; le canot de la Santé, quelques pirogues, accouraient. Ce furent des cris, des jurons, des coups de sifflet, l’envahissement du pont par des mulâtres vêtus de blanc, des vendeurs de bananes et de cocos.

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