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Terre de Chanaan

TROISIÈME PARTIE LA CONQUÊTE (continued 2)

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Nous vînmes à la coupée au devant de M. Napoléon Garbure, l’ancien comptable des Sampietri que nous avions employé au bureau du placer.

Ensemble, nous entrâmes au bar. D’une voix de phonographe, M. Napoléon Garbure nous exposa la situation à Puerto-Leon. Elle avait empiré depuis notre départ. La maison Sampietri en s’écroulant avait entraîné la ruine du petit port. C’est à peine si quelques voiliers venaient prendre livraison de cacao ou de bois de rose, ou tout simplement renouveler leur provision d’eau. Le bateau qui nous amenait était le premier apparu depuis deux mois. L’appontement était en ruines et le gouvernement ne se préoccupait pas de le restaurer. Les Etats-Unis avaient rappelé leur ministre. Il n’y avait plus aucune sécurité pour l’étranger. Le général Diaz et ses acolytes ne se souciaient guère que de leur crapuleuse bombance. Les terres et tous les biens de Manera avaient été séquestrés au profit du Trésor.

Des entrepôts et magasins du vieil Antonio, il ne restait plus qu’un amas de décombres très fréquenté par les charognards. De ce qui avait été un organisme vivant, un négoce actif et prospère, une vie d’homme, il ne restait que des madriers pourris, des barriques éventrées et la vieille pancarte à demi effacée : Sampietri et fils. Bientôt, après les pluies torrentielles, il ne resterait plus rien du Corse et de son œuvre, rien qu’un peu de boue et de poussière.

Si, il restait encore quelque chose. Le « Saloon » dont l’avare tirait jadis de bons revenus, était encore debout et fréquenté par tous les mauvais gars du pays, aventuriers en mal de placers, spéculateurs véreux, marins sans navire, négriers et traitants de tous ports, épaves que le Sud-Atlantique rejetait périodiquement sur ce rivage désolé. Et la vieille Teresa Sampietri, assise au comptoir, à demi folle depuis l’assassinat de son époux, présidait aux saouleries et aux rixes des joueurs, toute seule dans ce bouge, dodelinant de la tête sur sa vaste poitrine, jusqu’au jour où quelque client matinal la trouverait, le visage bleui, le nez sur son tiroir fracturé.

Des marins prétendaient avoir rencontré la Mariquita et le capitaine Cupidon cinglant vers les Barbades. Du cirque naturellement il ne restait plus rien. Le subtil M. Wang, s’était, paraît-il, rendu, sans que l’on sût par quels moyens — il avait conservé cet extraordinaire pouvoir de se matérialiser à l’improviste d’un lieu à un autre — à l’île Margarita pour y installer une pêcherie de perles.

Et c’était tout. Dommage que M. Carvès ne soit pas resté un peu à Puerto-Leon ! Peut-être aurait-il animé ce pays, stimulé le trafic ! Il y avait tout de même quelque chose à faire…

— Et pourquoi ne le faites-vous pas, ce quelque chose ? — interrompit brusquement Carvès.

— Oh ! moi, — fit l’homme, en haussant les épaules, — il y a bien longtemps que j’ai renoncé.

Et il vida son cocktail d’un trait, fit claquer sa langue. Une onde de sang colora une seconde la cire morte de sa face.

— L’alcool, — éructa-t-il, épanoui, — il n’y a encore que ça pour tenir, à la colonie ! A votre santé !

Un steward parcourait le pont à grands pas, agitait la cloche du départ. Le bord expulsait M. Napoléon Garbure et tous ceux que leur sort attachait à ce port taciturne, écrasé par les montagnes, sous un ciel gonflé d’un perpétuel orage ; ceux qui n’avaient pas comme nous le bonheur de partir. — Les chalutiers, leur déchargement achevé, s’éloignaient, dépassés par les pirogues dont les rameurs aux torses nus luisaient — ébène et cuivre — face au couchant.

Au moment où M. Napoléon Garbure mettait le pied sur la passerelle, Carvès, discrètement, lui glissa un billet dans la main. L’ancien comptable fit une profonde courbette, manqua de dégringoler et rentra dans ce néant où tourbillonnent des milliers et des milliers de visages, entrevus un instant dans les rues, les trains, sur les ports, chaque jour de notre vie, flot qui s’écoule sans trêve, sortant de l’inconnu pour rentrer dans l’oubli, et dont nous-mêmes ne sommes qu’une vague, une toute petite vague bousculée par les autres.

Entre deux piliers de nuages, supportant la voûte irradiée du ciel, un soleil rapide sombrait. La ligne d’horizon se courbait, nette, tranchante comme un cimeterre. Quand le dieu toucha l’Océan la lame siffla dans un grand souffle et l’astre partagé versa sur les flots un sang fumeux. Comme pour saluer ce sacrifice, la sirène hurla par trois fois. Nous quittions le port.

La brise du large gémissait dans les cordages. Les eaux s’ouvraient sous l’étrave, moirées de rose et de vert, pareilles à des soieries de Chine. Du nord, de l’est et du sud, la nuit poussait ses masses violettes, cernant une île d’émeraude. A l’ouest s’empourprait l’agonie du dieu. Une clameur s’élevait du chaos. Parmi ces voix déchaînées, patient, régulier, au rythme inlassable des bielles, battait le cœur du navire.

Debout à l’arrière, Carvès s’inclinait, sa silhouette voûtée sur l’embrasement vespéral. Son regard ne se détachait pas du panache vomi par les cheminées. La fumée avait pris la couleur du couchant. La brise la tordait, la nouait, la dénouait comme une chevelure de Bacchante, puis, quand elle avait bien joué avec les boucles rompues, elle les dispersait, d’un souffle brutal, et les tresses s’effilochaient en longs fils soyeux, sur la trame d’or crépusculaire, en broderies, puis en arabesques de plus en plus ténues, bientôt évanouies entre le ciel impassible et la mer indifférente.

Fumées ! Fumées sur l’Océan !

ÉPILOGUE BREF

Des années et des années plus tard.

Sur le pont d’un grand paquebot, roulé dans d’épaisses couvertures, un homme décharné, jaune, au nez busqué, au front vaste et nu. Ses mains, ridées de grosses veines vertes, pianotent sur les bras de la chaise-longue. Il tousse. Des quintes le cassent en deux. C’est Carvès, Carvès vieilli. Ses yeux sont restés les mêmes, aussi ardents.

Carvès a oublié. Carvès oublie toujours. Il vit dans le présent. Il est pareil à un vautour qui plane fixant sa proie, fonce sur elle, l’emporte dans ses serres… et recommence. Le collégien qui cherchait le trésor est devenu l’homme de proie, le brasseur d’affaires, celui dont le nom aux deux syllabes brèves a résonné sur tous les marchés du monde.

Carvès est malade ; mais ses nerfs sont à toute épreuve. Vivre, pour lui, c’est agir sans cesse. Un désir réalisé, un autre désir succède, aussi farouche. Sa vie n’est qu’une course ; un but atteint, il en crée un autre, plus loin, immédiatement.

Carvès ne sera jamais las. La mort seule pourra le coucher dans le repos. Apaisera-t-elle cette âme avide ? Je ne sais. Personne ne sait.

Son destin est d’engluer les hommes. Dans la jungle des affaires, il glisse de son pas souple, magicien, charlatan, suscitant des mirages dorés et vidant des portefeuilles. C’est le grand maître de l’illusion. Il parle, et voici surgir des villes ceintes de cheminées plus hautes que les tours féodales, des canaux où glissent des chalands, des mines embrasées de diamants, des champs de cannes ondulant sous le vent de mer ; il capte les parfums de la forêt, entasse la richesse du monde sur des flottes aux voiles déployées, encombre les ports, fait rouler des milliers de tonneaux sur les docks, empile des murailles de ballots et de sacs, et de cette corne d’abondance inépuisable qui est son imagination, coule à longs flots pour celui qui l’écoute la liqueur bénie du mensonge.

Mais la substance impalpable des songes peut se transformer en valeurs plus réelles ; et c’est l’art du magicien.

Peut-être avez-vous entendu parler de ces glorieuses épopées de notre âge financier, le Tanganyka Railroad, la voie ferrée du Grand Chaka, les cocotiers de Minikoi, les diamants du Mahintale ! Combien de chercheurs de Chanaan se sont embarqués confiants dans les assertions des superbes affiches dont s’ornaient par les soins du magicien toutes les agences maritimes. Mais Carvès ne payait plus de sa personne. Le jour où il découvrit la puissance du bluff, il découvrit aussi l’inutilité des voyages et des expéditions lointaines. L’épisode de Puerto-Leon est la partie héroïque de sa vie et, je dois dire, la plus honorable. Il est unique : une aventure de jeunesse.

Carvès est resté le joueur ; mais l’apologiste du risque ne risque plus sa vie aussi aisément qu’autrefois. L’or coule entre ses doigts. Tel le sourcier de sa baguette de coudrier décèle l’eau vive sous la terre, Carvès sait faire jaillir l’argent de ses retraites cachées. Le trésor jadis cherché dans le « gour » souterrain, ou au fond des forêts tropicales, Carvès sait maintenant qu’il n’est pas besoin de courir le monde pour le trouver, et qu’il est là à portée de la main, dans la sottise et la cupidité des hommes. Sans doute prend-il à cette exploitation plus de jouissance qu’à celle du Placer de la Désolation ? Mais il nourrit la même indifférence pour ses victimes et se plaît à jouer avec elles jusqu’au « couac » final. Le chat et la souris, telle est son image favorite. Carvès est un grand félin : il rôde sans bruit sur ses pattes de velours, à travers les bourses, les banques et les ports. Et tant pis pour qui ne sent pas la griffe et se laisse prendre aux yeux piqués d’or. — Léger comme le chat, il retombe toujours sur ses pieds. Aimant le mensonge pour lui-même — et non l’argent — il sort, souriant et dispos des pires catastrophes. Des « Krachs » scandaleux qui firent couler bien des larmes et enflèrent la statistique des morts volontaires ne l’attristent point. — Sur la corde raide de ses combinaisons, de ses projets, de ses mensonges, Carvès danse et dansera toujours pour l’ébahissement des badauds.

Sur quoi repose son crédit ?

Sur rien et sur tout, sur la facilité qu’ont les hommes de se duper eux-mêmes ; sur un tout petit mot si expressif, le « Bluff ».

Prenez une paille et de l’eau de savon. Soufflez : la belle bulle irisée d’arc-en-ciel ! Soufflez encore : elle s’enfle et se dore de plus belle. Soufflez plus fort : elle est ronde comme la sphère terrestre, elle englobe tous les mythes, les légendes, l’histoire et les histoires, les rêves d’aventure et d’amour qui à travers les âges ont enchanté et dupé les hommes ; elle enferme dans son écorce transparente et ténue, tous les mensonges, tous les mirages, toutes les chimères indispensables aux hommes.

Soufflez une fois de plus… Pfuit ! — une goutte d’eau trouble dans le creux de la main.

— Du bluff !

Ainsi m’apparaît la vie et la fortune de Jérôme Carvès à moi qui ne reprendrai plus la route de Chanaan.

Et pourtant !…

Seigneur — que vous soyez l’incohérent arbitre de nos destinées ou seulement la confuse aspiration de nos âmes — vous avez mis dans le cœur humain deux forces douloureusement opposées : l’esprit d’inquiétude et le besoin de repos. Après avoir dirigé mes courses inutiles à travers la diversité des pays et des peuples, évoquant les prestiges de l’amitié, de l’amour ou de la fortune, vous avez retiré l’aiguillon et me voici échoué dans cette rade paisible, comme un vieux navire qui ne veut plus reprendre la mer. Seigneur ! soyez loué pour l’inquiétude et soyez loué pour la paix.

Mon feu s’est éteint dans l’âtre, l’aigre brise matinale me souffle au visage une bouffée de cendres.

Mais tout à l’heure, le soleil d’octobre rougira une fois de plus la cime de mes châtaigniers et de mon humble domaine ; moi, voyageur lassé n’attendant plus que le suprême départ, je vous louerai, Seigneur, d’avoir fait à la vie un visage éternellement nouveau.

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