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Terre de Chanaan

DEUXIÈME PARTIE L’EXODE

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VI SAMPIETRI ET FILS

— Ce fut une rude chose, — m’avait dit Carvès, assis au pied de mon lit comme deux mois auparavant. — Une rude chose, oui ! Miguel est une brute, mais c’est une brute courageuse, hardie, d’une endurance de vieux coureur des bois, un adversaire à la hauteur. Je m’en suis aperçu tout de suite, dès que nous avons commencé, le pauvre bougre de Barju et moi, à relever ses traces. Il avait sur nous dix jours d’avance. Heureusement nos pagayeurs étaient meilleurs que les siens et consentirent à ne pas dormir jusqu’à ce que nous ayons diminué la distance entre les pirogues de Sampietri et les nôtres. Le cinquième jour, nous avons eu une bonne surprise. Des épaves nous apprirent qu’un des canots de Miguel avait chaviré. Une partie de ses vivres devait être perdue. Il lui faudrait chasser en route, autant de gagné pour nous. Le huitième jour, comme le soir tombait, nous amarrâmes nos pirogues sur le bord du fleuve pour établir nos carbets. L’endroit choisi par nous offrait encore des traces fraîches de campement. D’autres que nous avaient carbeté en ce lieu. Un trou avait été fait pour servir de foyer. Barju mit la main dedans et, tout au fond, il y avait encore un charbon tiède. On a beau être blasé, mon vieux, mais c’est tout de même une drôle d’impression, en pleine forêt, à l’heure où la nuit rôde sur la jungle, de trouver les traces chaudes de son ennemi. On le sait là, tout près ; on va s’atteindre ; on va vaincre. Ouf ! j’aurais crié de joie ! voilà qui est vivre, mon garçon. Ah ! l’homme est un sacré animal ! Flanque-lui autant de vertu et de religion que tu voudras, il n’en gardera pas moins au fond de lui, comme un tison dans l’âtre, l’âme de l’ancêtre chasseur de loups et d’aurochs. Et quand le vent de l’aventure souffle sur la cendre, dame !…

« Le lendemain, nous laissons nos pirogues à la garde de leurs pagayeurs, dans une crique, et nous prenons la brousse, à pied, le « machete » à la main, pour faire plus vite et parvenir à la région du placer avant Miguel, dont l’itinéraire à mon avis devait être un peu différent du nôtre. Nous perdions quelque temps le contact pour le reprendre, à l’improviste, brutalement, bientôt. Le voyage en pirogue était une simple promenade, malgré le soleil, les caïmans et la torture de l’immobilité, à côté de notre progression dans la forêt. Tu connaîtras cela un jour, lorsque nous remonterons ! — car nous remonterons. Mais la voie sera frayée et d’ailleurs nous n’aurons plus à nous presser. Dis-toi bien que la forêt est un charnier, une étuve de verdure où l’on macère dans toutes les odeurs de la corruption. La mort souffle, là dedans, à pleine bouche, mais la mort, vois-tu, n’est qu’une forme de la vie, et dans la forêt on ne distingue pas la charogne qui pourrit de la semence qui germe. Et l’une et l’autre, c’est la vie, toujours la vie. Elle finit par vous prendre à la gorge. Elle est tout de même trop forte, écrasante. Ta pauvre petite vie à toi vacille comme une flamme dans un lieu pauvre d’oxygène et trop riche de carbone.

« Bah ! la volonté est plus forte que tout. Nous touchâmes au but au bout de douze jours de marche. Nous avions avancé à peine d’un kilomètre par jour, épuisés de chaleur, claquant de fièvre. La forêt s’éclaircissait. Des marécages s’étendaient sous un ciel ballonné de nuages, de grosses outres grises pleines d’eau, mais qui ne crevaient jamais. Il fallut mettre les jambes dans l’eau, et les cuisses, traverser les roseaux aux feuilles coupantes comme des lames, arracher les sangsues qui vous pompaient le sang.

« Mes indications étaient à peu près exactes. D’autre part, je comptais avoir rattrapé l’avance de Sampietri. Passé les marécages, nous nous trouvâmes dans une zone ondulée. C’était à quelques milles vers l’ouest que devaient se trouver les gisements. Un de nos porteurs piqué par un serpent fut malade, et cet incident nous retarda d’un jour.

« Enfin, nous atteignîmes le torrent marqué sur la carte de Barju et nous pûmes procéder à l’établissement d’un barrage et étudier les boues. Il y avait, en effet, de la poudre d’or, mais pas en très grande quantité. Un peu plus loin, nous trouvâmes dans une gorge rocheuse, des quartz aurifères et quelques pépites. L’endroit s’annonçait bon, pas autant peut-être que ne l’avait jugé Barju. J’étais un peu déçu. Des traces fraîches m’apprirent que Sampietri avait campé là.

« La course du retour commença. Nous carbétâmes une nuit, si près l’un de l’autre, que je sentis la fumée du bivouac de Sampietri. Je partis aussitôt, sans pitié pour les pagayeurs que je menaçais de mon revolver… Et le tout a fini au télégraphe, comme tu sais !

« En somme, — concluait Carvès, — ce n’est qu’une victoire préparatoire. Don Antonio doit être accablé. Le coup a dû l’assommer. Barju m’avait assez répété que c’était son dernier espoir, ce placer ! Pauvre Barju ! Quel guignon ! Il touchait à la fortune. »

Et, emporté par son rêve :

— L’Agence est avertie. Je vais recevoir des fonds et les pouvoirs que l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. aura obtenus. Je ne m’en tiendrai pas là… Ce premier placer est peu de chose… J’étendrai ma prospection plus loin, vers les montagnes aux hauts plateaux. Et alors j’abandonne le placer à la Compagnie ! Un os à ronger ! Mais pour moi — pour nous — je vois plus grand…

Moi, je revoyais sur la litière, la face terreuse du mort avec sa plaie au front et ses yeux que personne n’avait fermés.

Le raid de Carvès et le mauvais tour joué aux convoitises des Sampietri firent sensation à Puerto-Leon. Le général Diaz riait à gorge déployée, paraît-il, quand on lui racontait la déception de Miguel.

— Bien joué, hombre ! — disait-il en frappant sur la table couverte de bouteilles qui constituait son bureau.

Et le chœur des officiers, des « Andinos » bronzés, des hommes des grands pâturages, répétait « Bien joué ! » dans un froissement de sabres et un tintement de verres.

Le président était si réjoui qu’il songea à offrir à Carvès une importante situation dans son gouvernement. Mais Carvès allégua pour ne point se rendre à l’audience un fort accès de fièvre, connaissant le principe machiavélique qui consiste à mettre un homme dans une place où il peut se gorger à son aise pour le faire dégorger ensuite par des moyens expéditifs ; principe qui, scrupuleusement appliqué dans pas mal de ces jeunes républiques, emplit les caisses de l’Etat, mieux que les taxes et contributions rarement payées par les citoyens. Or Diaz, comme Louis XIV, pouvait dire « l’Etat c’est moi », et taper sur son gousset.

Don Juan vint lui-même féliciter Carvès.

— Cela est digne d’un Espagnol de la Grande Epoque, — dit-il.

Visiblement don Juan entreprenait la conquête de Carvès.

— Vous êtes sur le chemin de la fortune, — lui répétait-il, comme s’il eût voulu griser mon ami d’espoir et de vanité.

Et certes Carvès était homme à ne pas se laisser étourdir par des paroles mielleuses, mais ses narines respiraient tout de même avec volupté l’encens que les flatteurs brûlent volontiers devant les hommes promis à un haut destin.

Dans cette ville surchauffée, où les haines et les convoitises prennent, aggravées par le soleil et la solitude, un caractère de violence farouche et sournoise, le geste de Carvès avait fait l’effet d’une pierre dans une mare. Deux courants prirent naissance ; l’un hostile à Carvès, le courant des ratés, des partisans de Sampietri, de tous ceux à qui une gloire naissante portait ombrage ; l’autre, celui des avisés qui, sans se livrer ouvertement, cherchait à capter l’aventurier, source d’où coulerait peut-être la fortune. Aucune opinion politique n’intervenait et si Diaz en tenait pour Carvès, don Juan, révolutionnaire, ne lui prodiguait pas moins ses avances.

Mais la tristesse, la colère et la haine étaient maintenant les hôtes favoris de la maison du Corse. Je passais souvent devant les rouges bâtiments où les mots « Sampietri et Fils » s’effaçaient chaque jour davantage, comme si le vent et le sel de la mer s’étaient aussi ligués avec les ennemis de don Antonio, pour faire disparaître son nom de ce rivage. La vue de ces entrepôts encombrés de marchandises poussiéreuses ou pourrissantes, de ces magasins jadis grouillant de cris, d’activité, d’acheteurs et de vendeurs, de cet établissement qui représentait toute la vie d’un homme, son rêve, son labeur, son sang, et qui, sapé à sa base, allait s’écrouler en plâtras, tout cela ne laissait pas d’accroître la désolation de Puerto-Leon. La rouille avait rongé le rail du wagonnet au point qu’il se confondait maintenant avec l’argile du sol. De fortes marées avaient endommagé l’appontement. Les marins préféraient aborder en canot. D’ailleurs, depuis le débarquement des barils apportés par la Mariquita, aucune marchandise n’était venue s’échouer sur ces docks.

Le silence maintenant envoûtait le port, et cette agonie était angoissante comme la mort d’un être.

La vie du port avait dépendu des Sampietri, seuls agents d’importation et d’exportation capables de relier Puerto-Leon avec le trafic des Indes occidentales. La bonne renommée commerciale des Corses fut longtemps une garantie plus sûre que la parole toujours suspecte de ces autorités d’une durée éphémère et turbulente qui tyrannisaient la cité et s’évanouissaient un jour, laissant derrière elles du sang et des ruines. Le gouvernement de Diego Diaz ne se souciait guère que de spéculations locales, de vols et de rapines dissimulés sous de spécieux prétextes légaux. Don Antonio Sampietri avait donc pris sur ses robustes épaules tout le trafic de Puerto-Leon. Il avait fait construire l’appontement, aménagé les quais, organisé la lieutenance du port. Enfin, ce guenilleux, qui lavait la vaisselle à bord du paquebot, ce sans-le-sou, ce va-nu-pieds, avait fait en trente années, œuvre de créateur. Pendant dix ans, Puerto-Leon avait connu un mouvement et une prospérité dignes de Surinam ou de Demerara. Les gros navires y faisaient escale. Don Antonio, comptant sur son fils Miguel pour continuer son règne, présidait, taciturne, ses petits yeux clignotant sous la broussaille des cils, les mains derrière le dos, la nuque basse, aux chargements, aux débarquements, aux incidents quotidiens du port. On était sûr de l’apercevoir, sur le quai, silhouette robuste et tassée de lutteur, de vieux marchand rompu aux négoces de la mer.

Et puis, peu à peu, comme aspirée par un virus secret, la vie du port s’était éteinte. Les marchands des îles s’adressèrent à la Guayra, à Porto-Colombia, à la Havane. Des commandes importantes ne furent pas livrées à don Antonio. Les gros navires négligèrent de plus en plus ce port qui, le diable sait pourquoi, était en mauvaise odeur dans le monde des capitaines aux longs cours et des trafiquants. Les vicissitudes politiques qui accompagnèrent le coup d’Etat de Diaz contribuèrent à la décadence de Puerto-Leon. Les brutalités, les rapineries du nouveau président firent jeter un interdit moral sur ce repaire de brigands. Sampietri eut beau lutter, écrire à de vieux amis, de vieux clients, à son cousin de la Martinique. Rien n’y fit. La force des choses l’emportait. Sampietri fut impuissant à remonter ce courant qui l’entraînait, lui, sa maison, ses biens, vers la ruine. Les cargos passèrent de plus en plus loin du petit môle, et le vieux Corse, plus taciturne que jamais, les dents serrées, les poings crispés dans sa poche, regardait les panaches de fumée noire qui, lourds et veloutés, traînaient sur l’horizon, avant de se résorber, dans la transparence rosée du large.

Sans doute, Sampietri aurait-il puisé plus de force en lui-même, pour mener la lutte, si son énergie n’avait été déjà minée par un vice secret. Don Antonio aimait l’argent. Toute passion est exclusive et désintéressée de ce qui ne touche pas immédiatement son objet. Le Corse aimait l’argent pour lui-même, le métal pour le métal, et les petits disques d’or qu’il entassait devenaient sous ses doigts d’amant des êtres animés d’une vie propre, des organismes aux mille suçoirs qui, collés à ses paumes, aspiraient son sang, ses forces, sa volonté. Cette passion s’était sourdement insinuée en lui, sans que cet homme, d’ailleurs peu soucieux de s’analyser, en ait pu prévoir le prodigieux développement.

L’amour du gain, le désir de nouveaux afflux d’or, poussent d’abord le Corse dans ses trafics, le stimulent à faire plus grand. C’est l’époque de la prospérité pour Puerto-Leon, le règne de don Antonio. Les caisses se remplissent. Les entrepôts et les magasins regorgent de marchandises. Les chalands accourent. Mme Sampietri, grasse et jaune, avec ses bandeaux luisants, trône au comptoir, Antonio n’a pas dépassé le stade d’avarice où l’argent sert encore à quelque chose. Et dans ses mains courtaudes, et carrées, l’or se multiplie, se gonfle, comme un levain ; il pétrit cette pâte avec délices.

Après dix ans de prospérité, les premiers échecs, les coffres sont pleins ; il y a des réserves. Mais une pensée traverse le cerveau du Corse. S’il venait à perdre son or ! Il court à sa caisse ; il ouvre ses sacs, fait ruisseler la belle chevelure, jouer ses reflets ; il la palpe ; elle chatoie, elle ondule ; il voudrait la porter à ses lèvres. Non, on ne le lui prendra pas. Il le défendra, contre les voleurs, contre tous ceux qui veulent faire envoler de sa cage l’oiseau d’or et de feu. Tant pis pour le trafic. Et, paradoxe de la passion, l’amour de l’or l’emporte chez le Corse sur l’amour du gain. Aveuglé par son idée fixe, il ne réfléchit pas que le plus sûr moyen de le perdre, c’est de garder son argent dans sa cachette. La passion frappe de stérilité ; elle aime à régner sur un désert.

Alors commence la dégringolade. Plus d’achats, plus de vente ; aucune opération qui puisse extraire l’argent des coffres. Aucune, sauf l’usure. Car l’usure fait sortir un peu d’or, très peu, mais elle en fait rentrer beaucoup, du frais. Le prêt à la petite semaine, voilà maintenant le dernier signe de l’activité commerciale de don Antonio.

Miguel Sampietri s’irritait de l’avarice de son père. Il eût souhaité répandre sur les tables de poker tout cet or embusqué dans les coffres. Lassé de harceler le vieillard de demandes d’argent qui restaient sans réponse, il fit cause commune avec les débiteurs de son père, parmi lesquels était Diaz lui-même, et don Juan Manera. Le vieil Antonio comprit qu’il avait réchauffé un serpent, et flaira l’ennemi, le voleur peut-être un jour ! Les liens du sang ne sont guère solides quand la passion tire dessus avec ses mains rudes. Miguel détestait son père. Le père en vint à haïr son fils. A tout prix il voulut l’éloigner. Le placer, affaire douteuse et qui ne lui inspirait qu’une médiocre confiance, fut un excellent prétexte. Il évoqua aux yeux de ce benêt de Miguel la splendeur des gisements. C’était le retour sûr à l’ancienne grandeur de Puerto-Leon. Miguel enthousiasmé partit et don Antonio revint compter, solitaire, ses piastres et ses dollars, dans l’espoir que sa progéniture ne rentrerait pas de sitôt. Barju s’était trompé en faisant reposer sur le placer les dernières chances du vieux Corse. Don Antonio ne souhaitait pas le retour à la prospérité passée. Don Antonio voulait se débarrasser de son fils et savourer, seul, d’âpres jouissances, que la Mort — ce cauchemar torturant des avares — lui ravirait probablement bientôt.

Teresa Sampietri était une femme grasse et silencieuse, au teint jadis mat, aujourd’hui jauni par le climat. La bouffissure coloniale dissimulait les rides. A la voir, majestueusement installée au comptoir du magasin, idole aux cheveux luisants, aux yeux noirs, brûlants d’un feu qui ne consumait rien, il était difficile de dire si l’on avait devant soi un mannequin ou une créature vivante. Epouse docile, elle avait vécu dans la terreur du chef de famille. Don Antonio ne semblait pas plus se soucier de son existence que des vieux ballots de cotonnades qui moisissaient dans ses entrepôts. Miguel cherchait à entraîner sa mère à des démarches qui auraient eu pour résultat de soutirer quelque argent à l’avare. Mais doña Teresa ne tenait guère à manifester la réalité de son insignifiante personne à un personnage aussi redoutable que son mari.

Dans le clair-obscur du magasin, cette figure de cire rendait la déchéance des choses et des lieux plus sinistre encore. Après tant d’années, l’habitude était la plus forte, et bien que les locaux fussent déserts, et qu’aucun chaland ne pût vraisemblablement se présenter, Teresa Sampietri, fidèle à son poste, régnait sur la poussière, les toiles d’araignées et les champignons de moisissure.

Une après-midi, comme elle cousait — depuis sa jeunesse, elle avait eu en main aux heures de repos, un ouvrage de lingerie — respirant l’âcre odeur des vieux sacs, des caisses défoncées, des bocaux vides, la porte s’ouvrit et un jet de lumière incandescent raya la pénombre, traçant une voie lactée de poussière. Un homme hagard, la barbe en broussaille, les traits creusés par la fièvre, s’abattit à ses pieds.

— Maman !

Il tremblait.

C’était Miguel, Miguel de retour du placer, vaincu, terrassé de fatigue.

Teresa, sans qu’un éclair illuminât le globe cireux de son visage, caressa la tête brûlante de son fils. Mais elle ne l’interrogea pas. Les femmes n’ont pas de part aux desseins des hommes et on ne l’avait pas consultée.

— Je crève de fatigue, — dit Miguel d’une voix hachée, — et je ne rapporte rien. Cette canaille de Français m’a volé, m’a assassiné. Mais je me vengerai, je me vengerai.

Et il frappait de son poing fermé sur le comptoir dont les planches vermoulues fléchissaient.

Don Antonio entra.

— Père, — cria Miguel, — tu m’as envoyé à la mort.

L’avare songeait que l’ennemi était de retour et que son argent était plus menacé que jamais. L’échec de son fils lui importait peu.

— Père, — cria encore Miguel, — ton placer ne valait pas le cuir de mes chaussures. Et encore, on me l’a volé, volé.

— Volé ! — s’écria Antonio.

C’était le seul mot qui pût l’émouvoir.

— Oui, ce maudit Français débarqué ici…

— Je m’en doutais, — fit placidement le Corse.

— Tu t’en doutais, — hurla Miguel, — tu t’en doutais et tu m’as envoyé là-bas. C’est une honte. Qu’as-tu besoin d’un placer, toi qui entasses l’or dans tes coffres, toi qui es riche ?

— Tais-toi ! — ordonna don Antonio.

— Non, je ne me tairai pas. Et puis tout le monde le sait à Puerto-Leon, que tu caches ton argent ! Un jour on viendra te le prendre. Et ce sera bien fait.

— Tais-toi, misérable ! — criait don Antonio.

Les voleurs allaient entendre les paroles du fils et arriver pour piller l’or, l’or adorable entre toutes choses.

Et comme Miguel parlait encore, furieux, hors de lui, il courut sur son fils, le bras levé.

Teresa couvrit de son bras la tête de Miguel et lui mit une main sur la bouche.

Don Antonio, la tête basse, s’éloigna, les mains dans ses poches, grommelant :

— Chien ! Chien ! il me vendrait.

Tel fut le retour de Miguel Sampietri.

Don Antonio s’enferma à double tour dans la pièce étroite, éclairée par un vasistas terne et constellé d’ordures de mouches, qui renfermait son coffre-fort. Un gros revolver était posé près de lui. L’un après l’autre, il sortit les sacs pleins d’or. Il y avait des louis, des dollars, des livres sterling, des piastres et aussi des sacs de pépites et de poudre. Il fit des tas avec les pièces, puis soudain, brouillant le tout, il laissa tremper ses mains dans ce flot de métal froid, fauve comme l’eau-de-vie, et d’où montait une ivresse plus terrible que celle de l’alcool ou de l’amour.

Et don Antonio Sampietri, se souciant fort peu de courir à sa perte, conçut le dessein insensé de faire rentrer toutes ses créances usuraires. Les nombreux débiteurs reçurent une invitation en règle à verser intérêt et capital. Puerto-Leon retentit d’injures et d’insultes à l’adresse de ce ladre infâme, de ce peigne-cul, de ce grippe-sou. Des faquins du port, payés par des joueurs insolvables, vinrent lancer des pierres à travers les fenêtres des entrepôts abandonnés. Comme don Antonio se promenait un soir sur l’appontement, un morceau de fer lancé avec force lui effleura l’oreille. Il ne put distinguer son agresseur, mais rentra chez lui, haletant de peur, car le Corse n’était plus courageux, dès qu’il était loin de son or.

Parmi les débiteurs, se trouvaient de puissants personnages. Don Juan Manera dit à Miguel :

— Ton père est fou ! — et ne répondit pas à la lettre.

Mais le président Diaz, qui en savait assez long sur le Corse se frottait les mains, et répétait jovial :

— Hombre ! Ce Corse est un farceur ! mais ce sera lui, le dindon de sa farce.

Ainsi, autour de la maison Sampietri et Fils, se bouclait un cercle de haine, de plus en plus étroit. Don Antonio ne pouvait plus sortir sans être hué. Il se tenait sur le seuil de sa maison, pareil à un vieux sanglier qui défend sa tanière, et regardait longtemps la mer plate, ronde et dorée par le crépuscule comme un énorme dollar.

VII BRELAN DE ROIS

Environ toutes les cinq semaines, le paquebot-poste arrivait à Puerto-Leon. Son escale était courte ; il y avait si peu de marchandises ; des colis postaux, des journaux, des lettres, à destination de quelques commerçants, des agents consulaires, des rares Européens échoués sur cette rive. Et cependant le passage du courrier rompait la monotonie torride des jours et faisait battre le cœur de ceux-là mêmes qui n’attendaient rien.

L’arrivée du paquebot qui venait de Trinidad était signalée par le sémaphore, placé sur la montagne à l’extrémité nord de la baie ; un disque rouge et deux boules noires annonçaient que le navire était en vue. La ville entière se rassemblait sur le port pour contempler la lente manœuvre du navire qui, avec des précautions infinies, venait accoster à l’appontement ses hauts bordages où s’accrochaient encore, ruisselantes et rousses, les herbes des Sargasses.

Le port reprenait ce matin-là une apparence de vie. L’air était moins étouffant. Des vendeuses de fruits promenaient leurs paniers, juchés haut sur leurs têtes, et le soleil allumait l’écorce des oranges. Des porteurs s’affairaient. Il y avait quelques ballots de café et de cacao à embarquer, des cotonnades à décharger. Les grues rouillées grinçaient et leur aigre rumeur était plus agréable que le pesant silence habituel. Les coups de sifflet, les cris des hommes d’équipage déchiraient heureusement la torpeur qui envoûtait les eaux métalliques et l’argile sanglante de Puerto-Leon.

J’aperçus don Juan Manera, la canne à la main, en conversation animée avec le lieutenant du port, et suivi à bonne distance par un petit groupe de gaillards robustes, mais de bien mauvaise mine. Depuis quelque temps, on ne rencontrait guère l’Espagnol sans son escorte. Il devait avoir de bonnes raisons pour adjoindre à ses promenades cette peu séduisante compagnie. Des rixes avaient eu lieu dans des cabarets — à la « Fé en Dios » on avait ramassé un cadavre — entre les partisans du gouvernement et les révolutionnaires. On disait que le parti de Lopez Mendoza avait, grâce à don Juan, pris un nouveau corps, que l’ex-président attendait à Trinidad une occasion favorable pour débarquer, un jour ou l’autre, sur la côte américaine, rassembler ses amis, et marcher sur Puerto-Leon. J’avais même ouï dire une fois par un capitaine hollandais, hôte de M. Breitkopf, que le cirque Wang, le Chinois et le jovial Cupidon n’étaient peut-être pas étrangers à toutes ces machinations.

Carvès, qui s’était rendu à bord avec la chaloupe de la Santé, dégringolait la passerelle, brandissant des papiers.

— Ça y est, — me cria-t-il. — Nous voici sûrs de notre affaire. L’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. consent à entreprendre l’exploitation du placer, à ses frais. Je suis chargé de tout organiser. Un chèque de cinquante mille à toucher à la Brasilian Bank, ici. D’autres envois suivront plus tard. Il faut que nous soyons en route dans un mois. Ah ! mon vieux ! mon vieux ! quelle chance !

— Chut ! — dis-je. — Il y a des mots qu’il ne faut pas dire.

— Tais-toi, mauvais prophète ! Et puis, voilà ton courrier !

Il ajouta en riant :

— Une lettre de ma mère. Elle n’a rien compris à mon câble de quatre cents mots. Le facteur du pays n’avait jamais rien vu de pareil. Elle m’a cru fou. Pauvre vieille !

Quelques lettres insignifiantes. Sauf celle, prévue, de Fasie, écrite par un clerc de notaire, confuse, sans autre pittoresque que celui de la syntaxe, parlant du prix de la volaille, de la récolte probable, des maladies de la vigne. Mais si palpitante d’humble tendresse, imprégnée de l’odeur de mon grenier à foin, de mon cellier, de toutes ces choses qui étaient dans mon sang et dans mon cœur. Je courus à ma chambre, et couché sur mon lit, je sanglotai sur ce papier, couvert de la fine anglaise du tabellion, grossièrement signé par ma nourrice en caractères bousculés et gauches, comme sa propre démarche quand elle est en retard pour la messe de six heures, le dimanche.

Lorsque la sirène du paquebot émut de son hurlement rauque et prolongé le silence de ma sieste, je n’eus pas le courage d’aller sur le port, faire un signe d’adieu au navire en partance.

— Tiens, me dit Carvès, don Juan nous invite à faire un poker chez lui, la semaine prochaine. Tu viendras. Une petite partie de temps en temps, ce n’est pas à négliger. D’ailleurs, — ajouta-t-il, — je crois que je rencontrerai Miguel Sampietri et, dame, c’est pour me tenter ! Et maintenant, à la besogne.

Carvès loua une baraque de bois qu’il aménagea en bureau. Un ancien comptable de Sampietri, M. Napoléon Garbure, fut chargé de l’administration embryonnaire du placer Eldorado. M. Napoléon Garbure était un ex-fonctionnaire colonial français qui avait eu des malheurs et ne songeait pas à rentrer dans sa patrie. Il avait un visage insignifiant et bouffi, d’une teinte jaune fort repoussante, de petits yeux plissés, un ventre bedonnant ; et il s’exhalait de sa personne une odeur de transpiration. M. Napoléon Garbure était résigné à Puerto-Leon, à sa maladie de foie et à la vaine monotonie des jours. La colonie l’avait engraissé, mais avait pompé ses globules rouges. Il ne réagissait plus. Depuis des années qu’il vivait sur ce rivage, il trouvait dans le brandy-cocktail sa seule raison d’exister, il avait perdu toute faculté de réagir devant les hommes et les événements. Il exerçait des métiers vagues et tirait peu de profits d’une petite plantation de cacao acquise sur les bénéfices d’une part de placer. Une mulâtresse lui servait de « Ménégère ». C’était le type parfait du « raté » tropical, bonhomme, flegmatique, ridé par le soleil, maté par cette langueur qui monte d’une terre humide où les énergies s’étiolent, les volontés s’affaissent, les muscles s’amollissent, lente dissolution au bout de laquelle ce qui fut un homme n’est plus qu’un peu de rêve confus dans beaucoup de chair flasque, cinglée passagèrement par le fouet des alcools.

Un large placard de carton fut accroché à la porte. On lisait :

« Agence Minière Tropicale.

« Les inscriptions pour le Placer Eldorado sont reçues de 6 heures à 9 heures du matin.

« Agent : Carvès. »

Les hommes qui désiraient monter au placer recevraient une somme pour leur équipement et leurs vivres, plus une part de pépites, ou de poudre. La caravane devait être organisée en trois semaines. Il fallait des charpentiers, un arpenteur-géomètre, des piocheurs, des porteurs, des pagayeurs pour les pirogues. La petite expédition comprendrait une cinquantaine d’hommes. Carvès en prendrait la direction.

Le recrutement et l’approvisionnement demandaient pas mal de temps. Les mineurs ne se trouvent pas en un jour, dans un port abandonné comme Puerto-Leon. Ce n’était pas le premier comptoir d’or qui s’ouvrait. Aucun n’avait prospéré. Miguel Sampietri ricanait, quand on prononçait le nom du placer devant lui :

— Je le connais, — disait-il, — je n’en ai pas voulu. La belle affaire pour l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. ! L’or, ils feront bien de l’y porter avec eux. Et ils l’y laisseront, avec leur peau, dans les marécages. Eldorado ! Laissez-moi rire. J’en sais quelque chose. Bien malin qui me repincerait à y retourner.

Carvès était un inconnu. Bien que l’entreprise fût patronnée par l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T., pouvait-on savoir s’il ne s’agissait pas d’un aventurier comme tant d’autres ? Pourtant le raid avait fait grande impression.

— C’est un homme ! — disaient de vieux chercheurs d’or qui n’avaient jamais fait fortune, mais n’avaient pas perdu le goût de la forêt.

Carvès parlait peu. Il ne voulait ni d’un bluff criard, ni de réclames charlatanesques. Mais quand il exposait les chances de l’exploitation à quelque personnage de poids, comme Archie W. Mackinson (cafés et cacaos) ou Vicente Perros, le lieutenant du port, il était bien rare que l’interlocuteur ne partît pas convaincu. Carvès avait une manière à lui, brève, ardente, qui réduisait une conviction opposée en cendre, comme une lentille consume un morceau d’amadou. Il en faisait l’épreuve sur moi, et peu à peu mon scepticisme fondait. Le mirage opérait. Cette parole magique « Eldorado » devenait une réalité précise, à portée de la main. On dit que l’argent n’a pas d’odeur, mais l’or en a une, subtile et qui grise de loin. Je la respirais dans le vent lourd qui soufflait des terres, apportant la fièvre, le vent qui avait passé sur la brousse, chargé de miasmes, mais plus chargé encore de rêves et d’espoir. Le soir venu, assis sur une pile du quai, contemplant les astres dans le ciel nocturne qui, plus que l’Océan, donne à l’homme le sens angoissé de l’infini, Carvès et moi devisions de la route à suivre. Et les étoiles m’apparaissaient comme un palpitant symbole de notre fortune, des trésors que nous allions conquérir. La Toison d’or ! un plus brûlant souffle de convoitise n’avait pas gonflé les voiles des caravelles, et les cœurs des conquérants, qui battaient sous les pourpoints de buffle et les cuirasses d’acier damasquiné, n’avaient pas battu plus fort que les nôtres, aux temps anciens des épopées transocéaniques. Puissance du rêve qui mène les hommes, donne un sens — illusoire mais enivrant — à leur course vers la mort.

Ainsi Carvès m’avait parlé au bord du « gour », et j’étais encore auprès de lui, l’enfant d’abord étonné, craintif, puis résolu à le suivre.

Deux mois environ s’étaient écoulés depuis le départ de la Mariquita. Je songeais que le temps était proche où je reverrais Letchy.

Ce fut justement le soir d’un orage violent que la Mariquita, démâtée, donnant du bord, entra dans la baie, semblable à une mouette que la tempête chasse de vague en vague. Heureusement pour lui, le voilier n’avait eu qu’une « queue de cyclone », sans quoi nous n’eussions jamais revu la carrure ruisselante de Cupidon, la mine jaune et effarée de M. Wang, et le pâle visage de Letchy. L’alerte avait été vive. Le cyclone signalé de port en port, avait passé à une quarantaine de milles environ de Puerto-Leon, au moment où la Mariquita venant de Cuba, entrait dans les eaux colombiennes. Le capitaine Cupidon s’en était tiré avec son mât de beaupré abattu, un bordage défoncé et de l’eau plein sa cale.

Quand le brick entra en rade, la mer avait cette teinte vert foncé, zébrée de rictus livides, qu’elle prend par les gros temps. D’énormes ballots de nuages, violets et rosâtres, roulaient sur l’horizon. Très basse, au ras de l’eau, une bande claire, sur laquelle se détachait la crête déchiquetée des houles. On eût dit que l’océan avait soudain gonflé au point de presser le ciel. Ce déplacement de niveau était plus effrayant encore que les vagues furieuses, hérissées de panaches glauques et blêmes qui se brisaient, en hurlant, sur le môle. Le vent sifflait, balayant des mouettes qui chaviraient, plongeaient au creux des lames et venaient à tire d’aile chercher un refuge sur les rochers où elles s’assemblaient, criardes.

Letchy et moi cheminâmes ensemble jusqu’à l’hôtel Victoria. Elle m’interrogea aussitôt sur le résultat du raid de Carvès.

— Ah ! — dit-elle, — comme je suis heureuse qu’il ait réussi. D’ailleurs, j’en étais sûre. Je vous l’ai dit : c’est un vainqueur.

La mort de Barju l’assombrit.

— Vous avez deviné, je pense, que cette besogne était signée : Miguel Sampietri ?

— Je n’ose accuser personne, dis-je.

M. Breitkopf saluait sur le seuil de la porte. Il saluait, la main sur son cœur, en fléchissant le jarret. Il était fort satisfait d’avoir tant de notabilités chez lui.

— Et ze pon mesié Wang, ne fientra-d-il bas dou d’a l’heure ?

Mais le Chinois n’apparut à M. Breitkopf que le lendemain matin, souriant, jaune, son étroite casquette sur le sommet du crâne. Il sortait de sa chambre où personne ne l’avait vu entrer.

Au jour dit, nous nous rendîmes, Carvès et moi, chez don Juan Manera. L’habitation du Conquistador, la « Casa de los Lilios », était située à une heure environ de Puerto-Leon, sur le versant de la montagne. On y accédait par une assez belle route en lacets, bordée de cactus, d’aloès, d’aréquiers, et chaque tournant révélait un nouvel aspect d’un panorama grandiose et sauvage : la baie, la ville et au loin l’océan, parfois d’un bleu dur et précis qui tranchait sur le ciel légèrement teinté de rose et s’opposait aux pentes rougeâtres des monts ; parfois vaporeux et voilé, sans limite d’horizon, semblable à une immense cuve fumante. Les derniers rayons du couchant venaient de frapper les troncs écailleux qu’ils patinaient d’une laque rouge. L’habitation était cachée aux regards par une ceinture d’orangers, de citronniers, et tout un fouillis de lianes, d’hibiscus, de cotons pourpre.

D’énormes gerbes de lys décoraient l’escalier et le patio d’entrée. Un serviteur noir nous introduisit aux appartements du maître.

L’Espagnol était assis devant une large table d’ébène, couverte de papiers. Un poignard à manche d’ivoire ciselé reposait, tel un inoffensif coupe-papier, sur un livre ouvert. La pièce était sombre. Une lampe était allumée et n’éclairait que les mains de don Juan, dont le visage restait obscur.

Il se leva à notre approche et nous salua avec respect.

— Soyez les bienvenus, messieurs, — nous dit-il.

La conversation s’engagea avec peine. Un étrange malaise pesait sur nous trois. Il n’y avait aucune cordialité, mais une malveillante ironie dans le sourire que les lèvres de don Juan esquissaient à l’ombre de l’abat-jour. Notre hôte nous observait en silence.

J’avisai un curieux portrait : un visage remarquablement laid et expressif qu’un rayon de la lampe dorait sur un fond de ténèbres. La blancheur d’une fraise auréolait une barbe pointue, un sourire oblique, tout à fait semblable à celui qui errait sur la bouche de don Juan. C’était une œuvre ancienne. Carvès et moi priâmes notre hôte de l’éclairer.

— Volontiers, — répondit-il.

Et il éleva sans effort la lourde lampe de bronze.

— L’œuvre n’est pas signée. Elle porte une date : 1572. Ce portrait est celui de Juan de Aguirre, mon ancêtre. Je vous ai déjà cité ce nom illustre dans l’histoire de la conquête. Rebelle et traître jusqu’à la mort. Un caractère. L’Empereur ne l’a pas compris. L’Empereur a eu tort. Juan de Aguirre eût été un grand soldat. A la tête de sa poignée de « Marañones », il fonda des cités, conquit deux îles. Il était hideux, il boitait : il était féroce. Sa cruauté est légendaire. Mais il avait une fille qu’il adorait. Succombant, livré par les siens, au moment d’être fait prisonnier, il la tua d’un coup de mousquet en pleine poitrine pour qu’elle ne tombât pas aux mains des soudards. Il y avait des hommes en ce temps-là.

Don Juan s’exaltait.

— Ah ! cette époque de la conquête ! Ce grand siècle où la loi fut imposée par la flamme et l’épée, où ces contrées vierges durent céder leurs trésors aux mains puissantes des hommes venus d’Espagne par des mers inconnues. Tenez ! cette bibliothèque est pleine d’histoire. Cela vous passionnerait. Vous verriez éclatant dans ces vieux parchemins qui relatent les hauts faits de nos conquistadores le génie de l’audace et de la cruauté. Car il y a un génie de la cruauté, et, à mon avis, c’est bien ce génie-là qui rapproche le plus l’homme de la divinité.

Un prêtre de haute taille entra dans le cabinet.

— Don Felipe, mon chapelain, — présenta don Juan.

Nous passâmes à table.

La salle à manger était une pièce haute, boisée et décorée de trophées de chasse, de peaux de tigre jetées sur un vaste coffre. La table était mise au centre. Deux candélabres à six branches projetaient sur une nappe damassée leur clarté tremblante et jaune, allumant des reflets sur l’argenterie et les cristaux. Deux noirs, de belle stature, se tenaient derrière don Juan, attentifs.

J’avais en face de moi don Felipe, le chapelain. A la lueur des bougies, je distinguai, mieux que je ne l’avais pu faire tout à l’heure, ce long visage jaune, aux yeux très noirs, enfoncés dans les orbites, sous d’épais sourcils grisonnants. Don Felipe mangeait et buvait ferme. Entre les plats, il demeurait, la tête baissée, les mains dans ses manches.

— Padre, — dit don Juan à don Felipe, — reprenant une idée qui lui était chère, ne croyez-vous pas que la cruauté sur cette terre soit d’institution divine ?

— Dieu, — répondit le chapelain, — est rigoureux dans ses châtiments, mais ne saurait être appelé cruel.

— Jésuite, — repartit don Juan, — est-ce que cela ne revient pas au même ? Nous nous comprenons. Est-ce que Dieu n’a pas exterminé le peuple d’Egypte ? Sa rigueur s’est étendue jusqu’aux nouveau-nés. Un archange marquait les portes des condamnés.

— Certes, — dit don Felipe, — si l’on ne peut convertir le pécheur, il vaut mieux l’envoyer au bûcher !

— Et, — reprit don Juan, — ne pensez-vous pas qu’il existe des meurtres légitimes, des meurtres moraux, nécessaires ?

— Cela est possible, — fit le chapelain, — ce sont les idées des philosophes qui nous ont fait perdre ces colonies.

— Que deviendront ces terres jadis fertiles, — reprit don Juan, — sans une main de fer et sans les esclaves ! Où sont nos plantations de coton et de canne ? Où sont les vieux planteurs d’antan, armés du fouet et qui savaient faire sortir de ce sol plus d’or que tous les chercheurs d’Eldorado n’en ont jamais retiré de leurs mines imaginaires ?

Puis il articula, le regard fixe, les mains jointes sous son menton :

— Le sang est la féconde semence. C’est lui qui fait fructifier la terre. La vie s’engendre de la mort. Tous les grands créateurs ont été de grands destructeurs. Celui qui ne peut tuer ne peut pas créer. Qu’est-ce que les hommes ? Une matière vile, de la glaise à pétrir pour nos statues. La puissance s’édifie sur des cadavres.

Le dîner était terminé. Nous revînmes dans le cabinet de travail. Don Juan nous offrait des havanes gainés de paille. Le chapelain fumait dévotement. Don Juan, qui n’usait pas de tabac, arpentait la pièce, exaltant la vertu de la mort. Un gong résonna dans la nuit. Le capitaine Cupidon et Miguel Sampietri furent introduits.

— Ah ! — dit don Juan, — nous allons avoir une belle partie. N’est-ce pas, messieurs ?

Don Juan prit Carvès par le bras et l’entraîna vers la fenêtre.

— Vous avez vu Miguel Sampietri. Il est tout disposé à vous serrer la main. Sans rancune ! Vous êtes un rude adversaire, — ajouta-t-il en souriant.

Miguel s’approcha d’eux. Il ressemblait à son père, en plus jeune, avec un front buté, étroit, de petits yeux verts, et la nuque fort congestionnée.

Carvès tendit la main à Miguel qui la serra, sans un mot.

Nous passâmes dans une véranda où la table de jeu était préparée. Des boissons rafraîchissantes dans des seaux d’argent. Carvès s’assit le premier. Ses longues mains caressèrent le tapis avec douceur. Puis d’un coup sec de l’échine, il rapprocha son fauteuil.

....... .......... ...

L’heure était avancée. Dans le salon, les bougies s’éteignaient. Sous la véranda, deux candélabres éclairaient encore un tapis vert sur lequel se penchaient le masque rond et noir du capitaine Cupidon, le visage sanguin de Miguel Sampietri, la face longue et jaune de don Felipe et le profil vulturin de Carvès.

— Brelan de rois, — annonça Miguel Sampietri.

Il se renversa sur sa chaise, abattant des cartes :

— Joueriez-vous aussi votre placer, monsieur Carvès ?

VIII UN BILLET A ORDRE

Carvès perdit ce soir-là dix mille dollars, le montant du chèque touché la veille à la Brasilian Bank.

Le lendemain matin, je me rendis machinalement au bureau du placer. J’étais en proie à un désespoir morne, sans révolte. Il n’y avait qu’à se soumettre, à attendre que la chance tournât. Comment payer leur avance aux mineurs qui venaient s’inscrire ? Justement il en arriva deux ce matin-là, deux Floridiens qui avaient travaillé à Callao et que le placard avait attirés. Deux grands gaillards à peine vêtus, le fusil en bandoulière, le « machete » à la ceinture. A tout prix il fallait éviter que l’affaire s’ébruitât, ou tout notre crédit s’effondrait. Avec ce qui restait en caisse je réussis à payer ces hommes.

Notre comptoir était un hangar assez sombre. La porte donnait sur une rue voisine du port ; elle restait toujours ouverte, le matin, et découpait un grand rectangle rouge vibrant de soleil. Deux tables de bois, sur lesquelles étaient posés quelques échantillons des pépites rapportées par Carvès, deux registres, une jarre d’eau, et une bouteille de whisky pour trinquer avec les contractants. Tel était notre modeste ameublement. L’idée qu’il nous faudrait quitter ces pauvres choses me serra le cœur : cette bicoque avait abrité de grands espoirs.

Letchy entra en coup de vent.

— Est-ce vrai, — me dit-elle à brûle-pourpoint, sans autre préparation, — est-ce vrai que Carvès a perdu dix mille dollars chez don Juan, hier soir ? La chose se sait en ville. Les mineurs sont furieux. Ils prétendent que Carvès est ruiné, que l’expédition n’aura pas lieu. Miguel Sampietri envoie des gens à lui dans les bars pour conseiller aux placériens de garder l’avance qu’ils ont touchée et d’aller faire fortune ailleurs. Vous êtes flambés, si ces rumeurs s’accroissent, on vous fera un mauvais parti. Les mineurs n’aiment pas la plaisanterie. Le gouvernement ne sera pas fâché de mettre son nez dans une affaire qui l’intéresse. Enfin, voilà ! vous avez glissé sur la peau d’orange. Pour une misérable partie de poker !

— Letchy ! — dis-je. — Je ne suis qu’une victime !

— Une victime ! Une victime ! Laissez donc ces mots pompeux. Une victime ! oui, de votre faiblesse, de votre incapacité à prendre une décision.

— Vous êtes sévère !

— Il fallait retenir votre ami par le bras, fermer sa porte à clef, que sais-je ? Vous saviez qu’il était joueur. Mener un joueur devant un tapis vert, c’est bien pis que de mettre une allumette dans une botte de paille. Et vous étiez averti !

« Maintenant, vous êtes à la veille d’être ruinés, déshonorés, jetés en prison ! Ces dix mille dollars, n’est-ce pas, c’est l’argent de la caisse ?

Je baissais la tête.

— Alors, la prison ! Et quelle prison ! Tous vos ennemis — et Dieu sait si vous en avez, sans les connaître — vont se ruer sur vous. Que va faire Carvès ?

— Je ne sais. Aller chez don Juan !

Letchy éclata de rire.

— Le plus naïf des hommes ! Et savez-vous ce que va faire don Juan ?

— Non.

— Le renvoyer au vieil Antonio, à l’avare. Ah ! ah ! La bonne histoire. Et don Antonio acceptera de donner les dix mille dollars, mais contre la cession des droits de Carvès sur le placer et sa substitution à Carvès comme agent de l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. C’est clair comme l’eau de roche. Bien joué, n’est-ce pas ? Il vous coûte cher, le brelan d’hier soir. Et c’est tout ce qu’il a trouvé, Carvès ?

Je haussai les épaules.

— Enfin, comprenez-vous la gravité de votre situation. Comprenez-vous que vous pouvez laisser vos os à la Rotunda de Puerto-Leon, et que, dans la plus heureuse hypothèse, il vous faudra vous faire rapatrier, et revenir en France, comme des gueux ?

— Oui, — balbutiai-je machinalement, — il faut agir, agir au plus vite.

— Des mots que cela ! Ne trouverez-vous donc jamais que des mots ? Ce sont des dollars qu’il faut ! Les avez-vous ?

— Hélas !

— Eh bien ! je sais quelqu’un qui les a, qui consentira à un prêt. Le placer est une garantie — insuffisante, car il ne garantit pas la moralité de Carvès. Mais cette personne a confiance. Carvès remettra l’argent dans la caisse de l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T.

— J’en suis sûr, — répondis-je. — Je le garantis sur ma vie, sur ma liberté ; je m’en porte caution. Carvès est un honnête homme. Il a été victime de sa passion.

— Toujours des phrases, — fit-elle visiblement impatientée. Prévenez votre ami qu’il ne tente aucune démarche, aucun acte prématuré. Qu’il fasse le mort. Ce soir, les dix mille dollars seront dans votre coffre.

— Mais Letchy, cet argent…

— Ne vous en préoccupez pas !

Elle sortit, précipitamment.

Je ne revis Carvès qu’à l’heure du déjeuner. L’histoire du poker avait dû faire le tour de Puerto-Leon. M. Breitkopf nous lançait des regards soupçonneux et se carrait dans une morgue pleine de dignité.

— Nous sommes à la baisse, — me dit Carvès.

Une chose m’étonnait, c’est que Carvès ne manifestât pas le moindre remords d’avoir risqué et perdu des fonds qui lui avaient été confiés. Pas une allusion à cet acte — la plus parfaite indifférence ! Un détournement ! Le vilain mot ! Et d’ailleurs, l’argent n’est-il pas fait pour être détourné. Le meunier amène l’eau à son moulin. La malchance s’en était mêlée. Une gaffe, rien de plus. Et rien d’autre à faire que d’essayer de la réparer. Mais si l’on ne réparait pas ! Bah ! Il y a toujours une solution et souvent plusieurs, que l’on ne saurait prévoir.

Telle était l’insouciante doctrine que je dégageais des paroles de Carvès, de ses gestes, de sa physionomie. Alors que j’étais épuisé par les incidents de cette nuit, Carvès lui, était frais, souriant, et mangeait de bon appétit les ragoûts infernaux apprêtés par le chef noir de M. Breitkopf.

Le plus fort, c’est qu’en effet, il y avait une solution imprévue, invraisemblable — une solution tout de même.

— Nous sommes sauvés, — dis-je brusquement.

Et je racontai mon entrevue avec Letchy.

Il ne se montra pas enthousiaste.

— Hum ! — fit-il, maussade. — Et d’où sort-il cet argent ?

— Dame, — m’écriai-je. — Il me semble que nous n’avons guère le droit de faire les difficiles.

— Ça dépend ! Mais je voudrais bien savoir où cette dame de cirque trouvera ses dix mille dollars ! Simple curiosité !

— Cette dame de cirque, — repartis-je irrité, — nous évitera peut-être de coucher demain soir à la Rotunda.

— Plaisanterie ! mon cher. Mais au lieu de coucher demain soir à la Rotunda, nous pourrions peut-être y coucher, ce soir même en acceptant la proposition de miss Letchy, acrobate. Diable ! c’est à considérer !

— Je ne te comprends plus, — dis-je, un tremblement dans la voix. — Tu nous ruines ! Tu joues avec ta vie, avec la mienne. Rien ne compte pour toi. Tu nous perdras.

— Ecoute, mon petit, — fit gravement Carvès. — La vie n’est qu’un jeu, après tout, et les chances tournent. Déveine aujourd’hui, et veine demain ! N’aie pas peur ! Je ne jouerai plus jusqu’à ce que nous soyons riches. Mais à quoi bon revenir là-dessus. L’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. ne perdra pas un sou. Comment ? je n’en sais encore rien !

— Jérôme ! Au nom de notre amitié, trouve-toi ce soir au rendez-vous.

J’ignorais où Letchy prendrait cette grosse somme, mais je savais qu’elle ne s’était engagée qu’à bon escient. Il n’y a que l’amour capable de réaliser l’impossible. Letchy aimait Carvès. Elle avait d’ailleurs une façon bien spéciale d’aimer, qui était de fuir mon ami, de ne jamais lui parler, ou de le traiter, comme tout à l’heure, en termes durs et méprisants.

Toujours est-il que Jérôme pressentait cet amour qui rôdait autour de lui, flairait cette odeur, comme il flairait le fauve dans la jungle et se tenait sur ses gardes. Non pas qu’il se crût lié par un service rendu. J’avais constaté plusieurs fois que Carvès faisait peu de cas de la reconnaissance : il ne croyait guère au désintéressement d’un bienfaiteur, encore moins d’une bienfaitrice.

— Ma foi, — dit-il, puisque tu y tiens, je serai là. Mais je signerai un papier. Je lui paierai les intérêts dès le début de l’exploitation et je ne serai pas long à la rembourser. Qu’elle ne croie pas m’imposer une obligation éternelle.

Carvès n’oubliait pas que les liens qui attachent celui qui oblige à son obligé sont plus forts que les liens inverses. Il craignait que ce sentiment obscurément pressenti chez Letchy ne devînt plus aigu, plus absorbant, du jour où celle-ci l’aurait sauvé. Il serait alors un peu sa chose, ce qui l’humiliait.

Mais la proposition était si inattendue, si merveilleusement opportune !

A six heures, Letchy frappait à ma porte. Elle portait son éternel costume kaki. On distinguait à peine quelques frisons roux sur ses tempes. Elle tenait un petit portefeuille de cuir à la main.

— Voici, — dit-elle simplement.

Et elle posa l’objet sur la table.

— Je vais chercher Carvès.

Carvès s’inclina froidement.

— Je vous remercie, madame, — dit-il, — de vouloir bien m’aider à sortir d’une situation difficile.

— Vous avez besoin de dix mille dollars, je vous les prête.

— Cet argent, madame, vous excuserez cette question, est-il votre propriété personnelle ? Ou bien, servez-vous d’intermédiaire à un prêteur étranger ?

— Monsieur, je vous répondrai tout d’abord que lorsqu’on tend une perche à quelqu’un qui se noie, ce dernier ne demande généralement pas à quel arbre la perche a été coupée. En second lieu, cet argent est à moi, c’est moi qui vous l’offre. Libre à vous de le refuser, si son odeur ne vous plaît pas.

Carvès était dompté. Il se tut.

— Bien, — dit-il, — je vous ferai un reçu de trois mois, à valoir sur les premiers revenus du placer Eldorado — en bonne et due forme — avec quinze pour cent d’intérêt.

— Faites ce que vous voudrez, monsieur. Je ne m’entends guère à ce genre d’opération. Employez cet argent à votre entreprise. Qu’il circule ! Qu’il roule ! Qu’il prenne l’air de la grande brousse. Avec lui, vous rapporterez de l’or, mais de l’or vierge, celui-là, de l’or tout pur, tout neuf, sans tache.

Carvès libellait un billet.

— Merci, — dit Letchy. — Adieu, messieurs.

Carvès voulut l’accompagner, mâchonnant des remerciements, des excuses, gêné par cette manière brutale, cavalière.

— Non, je vous en prie, je connais le chemin !

Dans le patio de l’hôtel, je la rejoignis, je lui pris les mains.

— Letchy ! c’est magnifique ce que vous avez fait là. Mais j’ai peur !

— Peur ! — fit-elle méprisante. — Est-ce que j’ai peur, moi ?

Elle tira du revers de sa manche le billet à ordre signé par Carvès, le roula entre ses doigts, et enflamma une allumette. Le papier brûlait lentement au bout de ses doigts. Elle s’en servit pour allumer une cigarette. Un peu de cendre noirâtre tomba à terre, qu’elle dispersa de la pointe du pied.

Le lendemain, le placard du « Placer Eldorado » était changé. On lisait :

A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T.

« Les inscriptions pour le Placer Eldorado ne seront plus reçues après le 25 du mois. Une prime de 20 p. 100 en sus des frais d’équipement sera allouée aux mineurs qui se présenteront avant cette date. »

— C’est un rude homme, ce Carvès ! — déclara Archie W. Mackinson, au bar « La India », « select house » de Puerto-Leon où se retrouvaient les notabilités à l’heure du cocktail, des planteurs, des officiers d’état-major du général Diaz.

— Oui, c’est un homme ! — dit Vicente Perros, lieutenant du port. — Le gouvernement devrait se l’attacher, un homme qui peut perdre dix mille dollars, cinquante mille bolivars dans sa nuit et se réveiller frais et dispos.

J’étais venu à « La India » pour prendre le vent de Puerto-Leon. C’était un salon très obscur, très doré, avec des comptoirs couverts de bouteilles colorées, des tables de zinc, un nègre barman en veste blanche, agitant son shaker de nickel. On servait des alcools et des petits sandwichs salés. L’endroit suait le spleen, la torpeur coloniale.

Les deux ou trois journalistes de la ville y cherchaient l’inspiration officielle. L’un d’eux, un grand garçon déluré, trop élégant, s’avança vers moi.

— N’auriez-vous pas, — me dit-il, — une photographie de M. Carvès ?

Le lendemain, El Dia, journal indépendant de Puerto-Leon, publiait le portrait de Carvès, et un article intitulé : « Un grand homme d’affaires à Puerto-Leon. »

— Quel coup de réclame ! — riait Carvès.

M. Breitkopf nous offrit une tisane fantastique décorée du nom de champagne « véritable sekt, messieurs », et but à la santé de l’Eldorado.

Tout nous souriait.

« Grâce à Letchy », pensai-je.

Mais je ne voulais pas mécontenter Carvès. Je ne lui avais pas raconté l’histoire de la cigarette allumée à son billet. Il eût été furieux !

Mon ami était maintenant l’homme le plus populaire de Puerto-Leon.

IX LE FEU AUX POUDRES

Le Cirque Wang avait de nouveau dressé ses tentes sur la place de la Liberté. En dépit de l’atmosphère orageuse qui pesait sur la ville, Puerto-Leon s’apprêtait en foule à courir au gala.

Les feux du port n’étaient pas encore allumés que déjà la parade éclatait, sonore de cuivres, éblouissante d’acétylène, refoulant les ombres de la nuit sous les arcades, broyant le silence des rues désertes. L’appel de la fête faisait s’entr’ouvrir les portes verrouillées, apparaître une mantille derrière les grillages. Des robes furtives glissaient le long des murs ; des galopades d’enfants criards soulevaient la poussière et bientôt une foule dense se pressa au pied des tréteaux embrasés d’une incandescence violâtre. Telle une chevelure d’archange, flambait la perruque de M. Peter Boom et sur sa poitrine étincelaient les signes du zodiaque. Sous la badine de M. van Sleep, en élégant habit noir, les kangourous exécutaient un assaut de boxe, et miss Carolina, en maillot cramoisi, tenant à la main une cravache au pommeau enrichi de diamants, présentait, la main haute au chanfrein, sa jument dont la croupe était caparaçonnée de velours.

A la file, sous l’œil froid de M. Wang, le peuple de Puerto-Leon pénétra dans l’arène et s’entassa sur les gradins : métis et noirs aux larges chapeaux de paille, quelques-uns portant un ara ou un perroquet sur l’épaule ; Chinois en braies de soie ; Indiens, coolies hindous.

Les gradins noirs de grappes humaines étaient pareils aux guirlandes de papier sur lesquelles viennent s’engluer les mouches, les jours d’orage, dans les auberges. Les femmes de couleur, empaquetées dans leurs roides mousselines empesées, coiffées la plupart de la mantille espagnole, sombres Carmens pour ceux du placer et de la forêt, pelaient des oranges et des bananes, dont elles jetaient les peaux dans l’arène et s’interpellaient avec de petits cris aigres et des rires.

En face de la loge où nous prîmes place, Carvès et moi, nous vîmes don Juan Manera et Miguel entourés comme à l’ordinaire de leurs gardes du corps.

Le clou de la soirée fut comme toujours Letchy balancée au bout du trapèze, presque insensible, là-haut, pareille à une orchidée de la jungle suspendue à une liane. Vers cette fleur montait le désir de la foule, l’ivresse du danger crispait les bouches, exorbitait les prunelles, créait un silence angoissé d’attente. Là-haut, dans l’ombre des charpentes et des toiles, c’était, selon les courbes de la voltige, la rotation d’un astre, la trajectoire d’un bolide, un jeu d’acrobate si rapide, si précis, qu’il tenait de la mécanique céleste.

Et, légère comme Ariel, ses pieds ont à peine effleuré le sol qu’elle a déjà disparu, dans un tonnerre d’acclamations… qui n’étouffe pas le claquement sec d’un revolver en face de nous. Aussitôt, par toutes les entrées, déborde un flot de policiers au casque bleu, les poings en avant. De toutes parts la foule est refluée vers les issues. Des cris, des hurlements. Les femmes élèvent leurs enfants au-dessus de leurs têtes, clamant au massacre.

— Fuera ! Fuera ! Le Cirque est cerné !

Des poings s’abaissent mécaniquement sur les nuques. Gare à la fusillade tout à l’heure…

A demi asphyxiés, roulant à travers des épaules, des jambes, des poitrines, une contraction de la foule nous jeta dehors. Une haie de policiers canalisait le flot, hâtant l’évacuation.

Un jet de flamme illumina soudain cette ruée.

Les écuries avaient pris feu. Le Cirque Wang brûlait. La fusillade crépitait dans la rue. Des roulements de tambour complétèrent la scène.

Nous courûmes dans la direction de l’hôtel Victoria. Sur le quai un autre incendie s’allumait.

— C’est Sampietri qui brûle !

De nos fenêtres nous constatâmes que trois foyers d’incendie projetaient leurs lueurs sur le ciel de Puerto-Leon. C’était le cirque, les magasins Sampietri et plus haut, sur le flanc de la montagne, la maison des Lys, la maison de don Juan Manera.

— Le gouvernement fait des siennes, — dit Carvès.

Des flammèches d’or pleuvaient sur la rade. La fusillade ne cessa qu’au matin.

Dès l’aube, je parcourus la ville. L’état de siège était proclamé. Les rues étaient désertes : les portes des maisons, bien fermées. Derrière le grillage d’une fenêtre on devinait une mantille dissimulée, deux yeux épiant curieusement l’imprudent qui s’aventurait ainsi dans une ville en état de siège. Des patrouilles de cavaliers, sabre au clair, passaient au galop de leurs petits chevaux sellés à la mexicaine, soulevant une nuée de poussière rouge. Des alguazils sordides, mal rasés, le haut casque bleu sur leurs chefs crépus, stationnaient par groupes, au coin des rues, matraque à la main et revolvers à la ceinture. Place de la Liberté, un cordon de police gardait les décombres du Cirque Wang. Le feu avait consumé toile et charpente en quelques heures. Il flottait encore dans l’air une odeur de cuir ou de chair roussie. Un des kangourous de M. Van Sleep tendait vers le ciel ses moignons carbonisés, le ventre en l’air, vidé de ses entrailles par les soins des vautours. Accroché à des fils de fer, un lambeau de défroque azur, étincelant encore d’une étoile en papier doré, pendait, dernier vestige de la gloire foraine de M. Peter Boom.

Le port était à peu près vide. Un vaste silence pesait sur les eaux et sur les docks poussiéreux. Les pentes des montagnes étalaient une ombre violacée sur le sable où frissonnaient, agités par une brise chaude, les cocotiers et les palmiers. Un noir sommeillait entre de vieilles futailles éclatées. Deux chaloupes alourdies d’eau se balançaient au pied de l’appontement dont les ais craquaient, travaillés par la chaleur et l’humidité. Le sémaphore, squelettique sur un ciel ballonné, guettait des navires qui n’accosteraient jamais. Le port semblait tassé, rabougri, sous cette voûte étouffante, écrasé par les hautes montagnes, déserté des navires et des hommes. Et, par surcroît de désolation, les murailles de brique des établissements Sampietri dressaient leurs pans calcinés dans cette solitude. Là encore, le feu avait été bouté aux entrepôts, aux bureaux, aux magasins, à l’habitation particulière des Corses. Une vengeance implacable avait guidé les torches des incendiaires. La flamme avait pétrifié les salles encombrées de ballots pourrissants, de denrées moisies ; elle avait consumé, anéanti tout ce qui avait été un jour la richesse d’un homme, son œuvre, sa journée. Seul demeurait debout cet appentis de bois, pompeusement intitulé « Saloon » ; la pancarte : « Ici on achète la poudre d’or », grinçait toujours à son clou, et, ironiques, déformées, décolorées, pareilles à une sarabande de pendues, les capitales « SAMPIETRI » gigotaient au sommet de leur gibet.

Cette dévastation était l’œuvre d’une nuit et d’une poignée de brutes. A la India où je vins m’informer et où je fus accueilli avec des doigts sur la bouche et des clignements d’yeux, un journaliste me fit à voix basse l’historique de la soirée.

Dans l’après-midi le gouvernement avait été averti, par une voie mystérieuse, que Lopez Mendoza, l’ex-président, se trouvait à bord de la Mariquita arrivée deux jours auparavant ; qu’il était l’hôte de don Juan Manera et chef d’une conspiration dont le dessein était de renverser Diaz ; que Lopez n’avait cessé d’entretenir des intelligences avec ses partisans de Puerto-Leon grâce à la complicité du capitaine Cupidon et probablement du Chinois Wang. Dans les terres de don Juan se trouvait rassemblé un parti important de « lianeros » bien armés et prêts à marcher sur la ville. La Mariquita avait, paraît-il, transporté des munitions, depuis des mois, à la barbe des douaniers et de la police.

Le plan des conjurés était précis. Le « pronunciamento » devait s’opérer le lendemain ; les hommes de Lopez Mendoza envahiraient la ville, pendant la nuit ; le palais de Diaz serait cerné, ses officiers massacrés, avant que l’on ait pu assurer la mobilisation des troupes casernées à Puerto-Leon. Le quartier général des révoltés était la « Casa de los Lilios » et ses vastes dépendances. La liste des arrestations, des exécutions, indispensables en pareilles circonstances, était prête ; les nouveaux fonctionnaires et généraux nommés. Les conjurés comptaient de nombreux amis dans les corps de troupe.

— Ah ! amigo, si vous aviez vu l’effet de cette nouvelle chez le Président. Evidemment, on savait que don Juan conspirait. Mais que Lopez fût là, dans nos murs, c’était trop fort. Le Président a destitué immédiatement le chef de la Police. Ce qui prouve que la dénonciation du complot n’est pas due à la Sûreté…

— Et à qui donc, alors ?

— Mystère, mystère ! murmura en clignant des yeux le jeune feuilletonniste. Ah ! il n’y a pas que les mystères de Paris, amigo caro ; il y a aussi les mystères de Puerto-Leon. Toujours est-il que les intimes de Diaz connurent seuls la nouvelle et que l’on résolut d’employer le soir même la manière forte. Il ne fallait pas songer à attaquer don Juan de front ; il résisterait, et, dame, un combat, c’est toujours chanceux. On hésitait, mais un mouchard, au dernier moment, apprit que don Juan se rendrait au cirque Wang. C’est là qu’on donnerait le coup de filet. Pour ne rien compromettre, on négligea d’envoyer l’ordre de perquisition et de saisie de la Mariquita qui, pendant ce temps, levait l’ancre pour une destination inconnue. Nous n’avions plus de bateau pouvant la poursuivre, et d’ailleurs il valait mieux ne pas prévenir le lieutenant du port — qui n’était pas sûr. Le soir venu, toutes les forces étaient sur pied. La rafle, en plein spectacle ! Don Juan sauta hors de sa loge, bondit aux écuries, décrocha une lampe à pétrole et la jeta enflammée, dans la paille des chevaux. On lui tire dessus ; on le rate ; il se sauve. Jusqu’ici, ma foi, on ne sait ce qu’il est devenu, pas plus que Miguel Sampietri. On a arrêté presque toute la troupe du Chinois, sauf M. Wang, naturellement.

— Et le vieil Antonio ?

— Le vieil Antonio était resté chez lui. Quelques policiers excitèrent la foule à saccager sa maison. Vous savez combien le Corse était haï. Les débiteurs, ravis, se précipitèrent à l’autodafé. On dit que don Antonio se trouvait, à cette heure-là, enfermé dans la petite salle où il tenait sa caisse. Les cris et les premiers coups de feu le firent sursauter. Ce vieux ladre tripotait son or. C’était sa marotte, dit-on.

« Il n’a que le temps de débarrasser sa table des dollars, livres et couronnes qui l’encombrent — toute sa chère vieille monnaie — il barricade sa porte et attend, revolver au poing, sans plus se soucier de ses magasins et de sa femme qui, en chemise, courait et hurlait comme une folle. Les pierres pleuvent sur les murs et les fenêtres. On défonce une porte ; on traîne les vieux ballots, les caisses, tout le bric-à-brac des entrepôts et on allume dans la cour le feu de joie, qui, tout naturellement devient un véritable, un formidable incendie. Pendant ce temps, quelques gaillards, plus ou moins ivres, qui en voulaient à ce sacré usurier d’Antonio — les mauvaises langues prétendent que c’étaient des officiers d’Etat-Major — pénètrent dans la maison déjà gagnée par les flammes. Une porte résiste. Derrière, le Corse guette, son arme bien en main. Un coup d’épaule, deux, trois coups d’épaule, la porte cède, un coup de feu ; le premier assaillant s’abat, une balle dans la tête. Les autres, furieux passent sur le cadavre ; d’un coup de machete, don Antonio a la gorge tranchée et s’affale, le nez sur la table encore jonchée de pièces d’or. Ah ! mon ami, alors ce fut la curée. Tout cet or, on le ramassa dans le sang qui ruisselait de la gorge ouverte, à pleines mains ; on en emplit ses poches, on éventra les sacs, on fit sauter les caisses de métal : ce fut une bombance d’or ! Par terre, le cadavre du maladroit qui avait passé le premier et le vieux ladre qui râlait. Deux ou trois coups de bottes dans la figure et tout fut fini : il était encore riche, le Corse ! on le disait ruiné. Mais c’était lui-même qui avait fait courir ce bruit, par avarice. Ça ne lui a guère servi, d’ailleurs. Enfin, voilà mes gaillards qui tirent les morts par les pieds, ferment la porte et laissent brûler le tout. Seulement Diaz apprend l’assassinat de Sampietri et le vol de son or. Vous imaginez la colère du Président ! Biens du séquestre ! Les assassins ont été fusillés deux heures plus tard, après avoir eu les poches retournées soigneusement. Avouez, monsieur le Français, qu’il y a une justice à Puerto-Leon ?

— Je l’avoue, — murmurai-je.

— Il paraît que les policiers, perquisitionnant chez don Juan pour tâcher de pincer Lopez, en ont fait de belles ! Mais notre Président est la justice même. Au revoir, monsieur, et bonne chance pour le placer !

Puerto-Leon se vida en quelques jours du peu qui lui restait de vie. La dictature serrait la cité dans son poing. La cité agonisante achevait maintenant de mourir. Tout à l’ivresse de leur prompte et farouche victoire, Diaz et ses officiers, sous la garde des fidèles « andinos », sablaient le champagne, en signant des confiscations et des arrêts de mort. Vers deux heures, chaque matin, quelques salves, ébranlant les fossés sonores de la Rotunda, assuraient les habitants, suant la peur dans leurs lits, de la prompte exécution de ces arrêts.

X LE « RUSH »

Le paquebot hollandais nous apporta de Trinidad des vivres, des armes et des munitions que nous eûmes la plus grande peine du monde à soustraire aux mains des douaniers. L’annonce de notre prime d’enrôlement pour le placer Eldorado attira vite un grand nombre de mineurs. Carvès les recevait tous les matins au comptoir, assisté de M. Napoléon Garbure. Ils arrivaient, isolés souvent, parfois par paquets de trois ou quatre. La plupart étaient de vieux et solides routiers de la jungle, rompus aux longues expéditions, aux durs travaux de la mine : ils venaient du Callao, de Colombie, de la Nouvelle-Grenade, vrais fils de l’aventure qui avaient rôdé toute leur vie autour de la fortune, qui ne payaient pas d’apparence, ne racontaient jamais d’histoires, en ayant vécu de toutes sortes et des plus pimentées. Ils tenaient de l’ouvrier et du trappeur, portant leurs outils, leur besace et le machete à la ceinture. Les plus fortunés avaient un fusil en bandoulière — oh ! pas un Winchester — un vieux fusil à pierre, dont le canon était parfois raccommodé avec du fil de fer ou de la ficelle.

Carvès les triait avec soin ; debout, les bras croisés, l’œil mi-clos, à la manière des maquignons, il dévisageait leurs anatomies, scrutait les tares, perçait d’un regard le secret des épidermes, estimait le ressort des jarrets et des biceps, la vigueur des thorax. Il ne voulait pas de traînards.

— Non, mon vieux. Rien à faire. Et tes varices !

Et le refusé grommelait, protestait, insultait, jusqu’à ce qu’un camarade payé le poussât par les épaules et débarrassât le plancher.

— Je viens pour le placer.

— Comment t’appelles-tu ?

— Jack, ou John, ou Tom, ou Philip.

Ils étaient nés sur les rives brumeuses et glacées du Nord, Scandinaves, Anglo-Saxons à la peau recuite par la saumure, tannée par le whisky, et qu’un jour une obscure inquiétude avait arrachés à leur gouvernail, à leurs filets, à leur bière favorite. Un soir d’hiver, l’annonce d’un journal lue à haute voix dans l’ombre enfumée du bar, le récit d’un camarade : cela avait suffi, pour déterminer le « rush » ! Le mirage flottait. La bière et le whisky devenaient fades. On avait envie de se buter la tête contre la cloison de sapin. Au fond du verre, un reste d’alcool flambait : une goutte d’or. L’or ! à ramasser à la pelle, là-bas, avait dit le camarade… L’homme étouffait sous le poids de la vie quotidienne, des objets et des êtres familiers, de tout ce qui nous rive à notre banc.

Une drôle de chanson que susurrait la nuit très loin, par delà les plaines boueuses et les eaux noires — une chanson de risque, une chanson d’homme libre ! Et vlan, la porte s’ouvrait d’un coup de poing, refoulait l’ombre sifflante et glacée. Le « rush » vers la richesse, vers l’inconnu, la ruée à l’or… Une sirène hurlait dans le port. La pluie mitraillait les bâches de l’entrepont, qui claquaient en coups de caronade. Des tas de chair, de membres qui grouillent, des visages violacés, des corps grelottants, trempés d’eau, des femmes qui pleurent, des enfants qui hurlent… et des hommes libres qui entendent, à travers la grande plaine de la misère, l’autre chanson, la drôle de chanson, celle du risque, par delà les flots que bientôt baignera la lumière. Allons, il y a encore du bon dans la vie, tant qu’on peut partir ! Et le mirage chemine, comme la colonne biblique, devant l’étrave du bateau d’émigrants.

— Et toi, comment t’appelles-tu ?

— José Yrribaren, Basque. Trente ans de voyages : Bolivie, Colombie, Equateur, le Brésil. Dix fois fait fortune : dix fois ruiné ; volé par les gouvernements, volé par les révolutionnaires, ayant crevé la faim, crevé la fièvre. Ah ! je connais le placer ! Cinquante-quatre ans et je remonte. Ne craignez rien ! Les jarrets de Basque, ça connaît la route.

Carvès limita les enrôlements au nombre de trente. C’était plus que suffisant, dit-il. Chaque homme devait emporter ses vivres. On remonterait le fleuve en pirogue, pendant quatorze jours.

Une fois la liste d’enrôlement close, Carvès réunit ses hommes.

Nous offrîmes une tournée de tafia.

— Pour l’Eldorado ! — cria Carvès.

— Hip ! Hip ! Hurrah ! — tonnèrent les mineurs.

L’Espagnol décrocha sa guitare, égratignant la Marseillaise, prit la tête du cortège qui se déroula paisiblement par la Calle Mayor, sous l’œil de la police nègre.

— Ils sont contents, — dit Carvès, — un peu d’alcool, un peu de musique et beaucoup d’illusion !

Nous étions assis parmi des caisses clouées qui répandaient un parfum de bois sec. Sur la table, les verres salis et des flaques d’alcool. Le jour baissait. Par la porte ouverte rayonnait le feu du crépuscule et la brise de mer soulevait la sciure répandue sur le seuil. Un perroquet se gargarisait, gonflant sa gorge verte. Sur le pourpre écran du soir, une ombre se découpa.

C’était Letchy. Elle s’assit près de nous. Elle me parut amaigrie.

— Vous ? m’écriai-je. — Et d’où venez-vous ? Après les affaires que nous avons traversées ! Je craignais que vous ne fussiez en prison !

— Je ne pouvais vous rejoindre ! D’ailleurs, cela valait mieux pour vous ! Grâce à Dieu nous voilà tous réunis !

Carvès observait la jeune femme et demeurait silencieux.

— Voilà, — dit-elle brusquement, en frappant la table de sa main, qui était robuste et bien soignée. — Service pour service — et elle regarda Carvès droit dans les yeux — emmenez-moi avec vous !

Carvès sursauta.

— Une femme. Y pensez-vous ?

— Je ne suis pas une femme. Vous devez vous en douter ? Je suis un être sans sexe, rompu à toutes les fatigues. N’ayez pas d’inquiétude à mon égard. Le cirque Wang ! Vous savez ce qu’il en est advenu. Cupidon s’est enfui sur la Mariquita, en prenant à son bord, sur la côte, l’ex-président qui avait flairé la mauvaise brise. Van Sleep, Carolina, Peter Boom, arrêtés d’abord, ont été relâchés. Ils seront rapatriés grâce au ministre des Etats-Unis. Le Chinois est poursuivi. Mais le diable seul sait où il s’est fourré ! Que vais-je devenir ? Moi aussi je veux chercher fortune.

Et souriante, elle se tourna vers Carvès.

— La Toison d’Or ! Pourquoi pas ! Allons, soyez généreux ! je ne vous demande qu’une place dans la pirogue, qu’un coin au bivouac. J’ai la foi.

Carvès se taisait. Puis, sèchement :

— Soit ! Je n’oublie pas que je suis votre obligé. Venez. Mais vous savez ce qu’on risque.

Elle haussa les épaules.

— Et don Juan ? — demandai-je, — qu’est-il devenu dans la bagarre ?

— Don Juan… Je ne sais… on dit qu’il a pris la brousse avec Miguel. Allons, c’est entendu… je pars… A bientôt, mes compagnons de route.

Carvès frappa du poing sur la table.

Huit jours plus tard, à trois heures du matin, les pirogues de l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. sous la direction de Jérôme Carvès, prospecteur, s’ébranlèrent lentement dans la pâleur de l’aube. Nous étions au complet, rassemblés sur la berge depuis minuit. Les hommes n’avaient pas allumé de feux ; ils buvaient ou fumaient leurs pipes, sans bruit. L’Espagnol égrenait sur sa guitare des mélodies indiennes qu’il avait apprises pendant la récolte du café, sur les bords du rio Parana. Les cœurs simples des hommes qui allaient partir s’ouvraient à la sérénité de l’heure. Le chant des crapauds flûtait vers les étoiles. Comme la nuit où j’avais accompagné Carvès pour son premier départ, je distinguai la masse de la forêt, dont l’épaisseur barrait l’horizon d’une ligne plus sombre que le ciel. Une vapeur blanche, qui montait du fleuve, ouvrait une brèche dans cette muraille, indiquant le chemin que nous allions suivre.

Le chargement des canots s’opéra en bon ordre, à la lueur des torches. Chaque pirogue avait son numéro de marche ; les mineurs étaient répartis avec une stricte discipline. Carvès se révélait un chef ne négligeant aucun détail.

Un homme déboucha de l’ombre, réclamant Carvès avec un terrible accent anglais. Il semblait essoufflé par une course précipitée, un baluchon sur le dos ; on le conduisit au chef.

— Je suis Peter Boom, l’ancien clown, du cirque Wang. Je voudrais partir avec vous.

— Vous auriez pu vous décider plus tôt ?

— Sans doute. Ne m’abandonnez pas, sir, j’ai confiance en vous.

— C’est bien, — dit Carvès. — Trouvez une place. Vous connaissez les conditions. Vous avez ce qu’il vous faut, j’espère.

Un clapotis léger révélait dans les roseaux le glissement du Fleuve vers la mer. Des torches, au bout des bras tendus dans le noir, secouaient des étincelles sur l’eau naphteuse.

Carvès donna l’ordre d’embarquer.

Soulevée par une force profonde, notre pirogue tira sur son amarre qui gémit de l’effort. Un courant marin refoulait la poussée du Fleuve. C’était le jusant qui montait. L’Océan nous portait à la Forêt.

Carvès quitta la berge le dernier. Il considéra la file des embarcations dont les rameurs se tenaient prêts, la courte pagaie en main.

— All right !

Là-bas derrière nous, le phare de Puerto-Leon veillait au seuil de la mer.

Un coup de sifflet. Les pagaies plongèrent en cadence. Un frisson courut le long des berges.

Par delà la muraille de la forêt, une clarté souterraine irradiait l’horizon, au ras des cimes dont les rameaux s’incisaient, fresque noire et menue, sur le transparent auroral. Les ténèbres étaient maintenant poreuses de lumière. Devant nous, un voile recouvrait encore le monde, comme un rideau derrière lequel quelqu’un s’approche, portant une lampe…

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