SUZANNE NORMIS (continued 4)
Reading edition
--Dites donc, Pierre, comment vous marierez-vous? Nous n'avons pas six mois de domicile!
Les bras tombèrent au pauvre garçon, qui me regarda d'un air piteux.
--Combien avons-nous, monsieur?
--Quatre mois et huit jours.
--Eh bien, cela ne fait plus que sept semaines à attendre. Pendant ce temps-là, nous allons toujours faire venir nos papiers.
Pierre s'éloigna, consolé, et je pensai à part moi que ceux qui n'ont plus longtemps à vivre sont moins impatients de l'avenir que ceux qui ont de longues années devant eux, ce qui n'est pas logique absolument parlant. J'allai raconter ces événements à Suzanne, et je la trouvai dans le jardin; Maurice lui faisait la lecture pendant qu'elle brodait une immense tapisserie qu'elle s'était fait venir de la ville. Je restai immobile sur le seuil du jardin à regarder le charmant tableau qu'ils faisaient à eux deux. La tête brune et sérieuse du jeune homme formait un contraste original avec la beauté blonde et vaporeuse de Suzanne; le rideau de feuillage qui servait de fond, le ruisseau courant qui dessinait un premier plan, les couleurs vives de la laine, tout, jusqu'aux teintes neutres et douces de leurs costumes, formait un ensemble «fait à souhait pour le plaisir des yeux».
Il posa son livre et fit une question que je n'entendis pas. Suzanne leva la tête, sourit; une teinte fugitive de rose passa sur ses joues, ses cils châtains battirent deux ou trois fois sur ses yeux; elle répondit un mot, et se pencha sur son ouvrage. Je restai un instant comme pétrifié, puis je retournai sans bruit dans ma chambre. Ils ne m'avaient ni vu, ni entendu.
Fou que j'étais! comment n'avais-je pas prévu qu'ils s'aimeraient!
Ces deux jeunes gens si bien faits l'un pour l'autre pouvaient-ils vivre ensemble, partager le même toit, les mêmes idées, les mêmes impressions, échanger les mêmes sympathies, et ne pas s'aimer! Si quelque chose était étrange ici, c'était qu'ils ne fussent pas tombés dans les bras l'un de l'autre au bout de huit jours! Et moi, père aveugle, niais, incapable, j'avais retenu cet homme auprès de nous! Une seconde fois j'avais joué le bonheur de ma fille. Alors je l'avais ravie au mariage. A présent, pourrais-je la ravir à l'amour?
Malgré moi, je m'approchai de la fenêtre et je regardai dans le jardin; elle brodait, il lisait, rien n'était changé, et pourtant, à présent que mes yeux s'étaient dessillés, je voyais dans cette attitude paisible, dans ce recueillement intérieur mille nuances qui m'avaient échappé.
Ils en étaient encore à la période de l'amour qui s'ignore et vit de lui-même. L'innocence du regard de Suzanne, la franchise de celui de Maurice m'étaient garantes qu'ils ne se croyaient qu'amis. Combien de jours, combien d'heures durerait ce calme? A quel moment inconnu la passion éclaterait-elle dans ces deux êtres en pleine jouissance de la jeunesse et de la vie? Demain, ce soir peut-être... Que fallait-il faire? Où s'arrêtaient mes droits? Que me commandaient mes devoirs?
Je m'assis dans mon fauteuil, loin de la fenêtre, pour ne pas les épier malgré moi, car ce rôle d'espion me répugnait d'autant plus qu'il me tentait, en dépit de mes efforts. Je voulais savoir à tout prix ce qu'ils pouvaient se dire; je voulais mesurer l'étendue de l'abîme où nous venions de rouler sans nous en apercevoir. J'eus le courage de me retirer, de coller mes mains sur mes yeux et de me mettre à penser seul.
Leurs voix me tirèrent de ma rêverie; Maurice m'appelait pour le bain du soir. Je descendis, et je pris avec lui le chemin de la falaise; j'avais résolu de lui parler sans plus attendre.
Quand nous eûmes atteint la crique solitaire qui nous servait de plage, je l'arrêtai:
--Asseyons-nous, lui dis-je; je voudrais causer un instant avec vous.
Il me regarda non sans quelque surprise, puis s'assit sur un rocher; j'en fis autant.
--Maurice, lui dis-je, vous voyez avec quelle amitié je vous parle, ayez confiance en moi, et oubliez que je suis un vieillard, un père. Causons comme deux amis. Je regretterai toujours que vous soyez arrivé quelques heures trop tard, il y a trois ans... mais...
Il m'arrêta du geste, secoua la tête d'un air désespéré et me dit d'une voix basse:
--C'est vrai, je l'aime!
Il se tut.
La lame brisait régulièrement sur le sable à quelques pas de nous; j'écoutais machinalement son bruit mesuré, et l'attente de ce bruit du flot me privait pour ainsi dire de ma puissance de réflexion. J'étais comme magnétisé, mon cerveau souffrait d'une si forte secousse. Je fis un effort violent pour secouer cette torpeur.
--Vous aime-t-elle?
Il fit un geste indécis. J'avais retrouvé mon énergie.
--Si elle ne vous aime pas, je vous en conjure, mon enfant, mon ami, partez! Partez aujourd'hui, ne la revoyez pas, ayez pitié d'elle! Si elle était libre, je vous la donnerais à l'instant, mais elle est enchaînée, vous ne pouvez que la perdre. Vous ne voulez pas la perdre, n'est-ce pas? Mon ami, je vous en supplie, ayez pitié d'elle et de moi.
Les paroles se pressaient sur mes lèvres tremblantes, j'avais peine à les prononcer distinctement; je me sentais vaincu par la douleur.
Maurice releva la tête; ses yeux à lui aussi étaient pleins de larmes.
--Monsieur, me dit-il, vous auriez le droit de me chasser. C'est vrai, j'aime votre fille, et je sens que cet amour est un outrage. Si elle était veuve demain, je la réclamerais de vous, mais je n'ose pas même le lui dire à elle, tant son malheur est respectable. Oui, j'aurais dû partir; je n'en ai pas eu le courage, la vie est si douce ici entre vous deux, vous que je vénère autant que je l'aime. Je m'en irai, puisque vous le voulez, je m'en irai...
Il me regardait; ses yeux pleins de douleur, de reproche, lurent au fond de mon âme que j'avais plus de chagrin que de colère. Je lui tendis la main, il y mit la sienne, et nous nous sentîmes liés pour la vie par un lien indestructible d'estime et d'amitié.
Il n'était plus question de bain; d'ailleurs le ciel s'assombrissait, quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber, nous revînmes lentement vers le logis. Maurice regardait la mer comme pour l'absorber par les yeux.
--J'ai été bien heureux ici, me disait-il d'une voix rêveuse; si heureux, que ces quelques semaines seront la joie de ma vie entière. Il n'est pas au monde de femme semblable à Suzanne. Elle n'a pas à craindre d'être jamais remplacée dans mon coeur. Quelle autre créature aurait sous le ciel sa grâce et son intelligence, son instruction supérieure et sa modestie! quelle autre aurait traversé le bourbier de son épreuve sans y souiller seulement la moindre plume de son aile! Suzanne seule pouvait porter une telle infortune avec tant de dignité; seule, sa grande âme était capable de se développer ainsi sous l'aiguillon du malheur!
Je l'écoutais, ses paroles n'étaient que l'expression de ma pensée, et, plus il parlait, plus je le trouvais digne d'elle. O folie amère, d'avoir livré ma fille à son bourreau, pendant que j'avais là près de moi l'homme que tout lui destinait!
Nous marchions un peu à l'aventure le long du chemin glissant et étroit.
Maurice n'était pas pressé de rentrer, puisqu'il ne devait rentrer que pour partir, et moi je n'étais guère désireux de le mettre en face de Suzanne, fût-ce pour un instant. Tout à coup il me saisit par le bras et me tira brusquement en arrière; ce mouvement rapide faillit me jeter à terre, et au même instant la motte de gazon sur laquelle j'avais posé le pied se détacha du bord et roula sur les rochers à quarante pieds au-dessous.
--Ces endroits sont très-dangereux, dit Maurice; la moindre pluie détrempe les terres sans cesse minées par le vent et la poussière des vagues. Dès demain j'enverrai les gamins du village faire ici un petit parapet de gazon; j'en avais construit un jadis... Demain, répéta-t-il avec amertume, je n'y serai plus!
--C'est moi qui m'en chargerai, lui dis-je; votre bonne pensée ne restera point stérile.
L'orage fondit sur nous, et nous regagnâmes la maison d'un pas rapide.
--Quel temps! murmura Maurice en me regardant avec une expression de prière humble et soumise.
--Vous partirez demain, lui dis-je à voix basse. Il me serra la main, et nous entrâmes.
XXXVII
--Je commençais à m'inquiéter, dit Suzanne; vous avez été bien longtemps.
--J'ai failli rouler en bas de la falaise, répondisse; c'est notre ami qui m'a sauvé en me retenant au moment dangereux.
Le regard de ma fille chargé de reconnaissance glissa sur moi, et se posa un instant sur le visage défait de Maurice.
--Allons vite souper, dit-elle, vous avez besoin de vous sécher, et même je crois de vous réchauffer.
Le repas fut morne: nous n'avions pas le courage de feindre une gaieté dont nous étions si éloignés; Suzanne, qui avait commencé par rire et plaisanter, comme d'habitude, se laissa gagner bientôt à notre gravité, et pressa le service pour avoir plus tôt fini.
Après le dîner, nous nous réunîmes dans notre petit salon, et ma fille fit faire une flambée pour chasser l'humidité qui pénétrait partout. La flamme jaillit bientôt en gerbes jusqu'au milieu de la vaste cheminée, et un semblant de confort régna dans le salon. Maurice prit son courage à deux mains.
--Il faut espérer, dit-il, que le temps ne sera pas si mauvais demain pour mon voyage.
--Une excursion? fit Suzanne sans y attacher d'importance.
--Non, un voyage.
Ma fille s'était redressée et regardait le jeune homme avec anxiété.
--Je pars pour Paris, dit Maurice, sans oser lever les yeux.
--Pour Paris! répéta Suzanne.
Elle joignit les mains sur ses genoux et nous regarda tour à tour.
--C'est toi qui le renvoies? me dit-elle d'une voix singulièrement altérée.
--Moi! quelle idée! voulus-je dire, mais le mensonge s'arrêta dans ma gorge.
--Tu le renvoies pour empêcher qu'il ne m'aime? fit-elle toujours en s'adressant à moi, sans regarder Maurice. C'est inutile, ni toi, ni lui, ni moi n'y ferons rien. Il ne me l'a pas dit, mais je sais qu'il m'aime, et je l'aime!
Elle s'était levée, nous aussi; droite, entre nous, très-pâle, son visage contracté, éclairé par les flammes capricieuses du foyer, elle avait l'air de quelque divinité païenne acceptant un sacrifice.
Maurice, éperdu, avait fait un mouvement vers elle; elle l'arrêta du geste:
--Oui, je vous aime, dit-elle, et c'est devant lui,--elle me désignait,--devant lui, le confident de toute ma vie, que-je veux vous le dire. Vous m'avez appris qu'il est au monde des hommes qui savent respecter en aimant, qui préfèrent le bonheur de la femme aimée à leur propre bonheur. Grâce à vous, j'ai reconnu que l'amour existe, qu'il ennoblit l'âme et la rapproche de la perfection autant qu'il est possible à notre nature imparfaite... Vous m'avez donné une seconde vie,--je me sens jeune, vivante, heureuse de vivre,--je vous bénis, Maurice, et je vous aime.
Il s'inclina devant elle et baisa un pli de sa robe. Je me taisais. Qu'avais-je à dire?
--Mon père vous a ordonné de partir? C'était son devoir; moi, je vous prie de rester; peut-être mon père y consentira-t-il quand je lui aurai parlé.--Te souviens-tu, dit-elle en se tournant vers moi, que, le jour même de son arrivée, nous avons abordé ce sujet? Je t'ai dit, tu ne peux l'avoir oublié, que si j'aimais, je ne faillirais pas; que j'aimerais jusqu'au martyre, mais que je respecterais tes cheveux blancs.
Je m'en souvenais, certes! La joie de ce jour avait été une des plus pures de ma vie.
--Je tiendrai ma promesse, continua Suzanne. Jamais Maurice, par surprise ou persuasion, n'obtiendra rien de moi; je resterai ce que je suis, nous vivrons comme nous avons vécu; s'il trouve l'épreuve pénible, qu'il parte. Mais moi, je l'aime, mon père, et s'il part, ma vie s'en ira avec lui!
Maurice me regardait, attendant son arrêt. Je n'eus pas le courage de le prononcer; mais je ne pouvais cependant consentir. Suzanne reprit et s'approcha de moi, passant sa main sur mon bras avec cette câlinerie irrésistible qui lui était restée de son enfance.
--Vois-tu, père, dit-elle, depuis trois ans, j'ai été bien malheureuse; me suis-je jamais plainte? Ai-je manqué de courage? Voici un rayon de joie qui me vient du ciel; je me croyais condamnée à l'éternelle solitude; toi et moi, nous devions voguer à jamais par le monde sans port et sans asile; nous avons trouvé un ami, j'ai trouvé le repos... Veux-tu m'enlever le seul bonheur que je doive jamais connaître, celui d'aimer dans le présent, de toute la pureté de mon âme, avec le devoir et l'honneur pour étoiles? Dis, le veux-tu?
Elle me regardait avec des yeux, de femme mûrie par la douleur, et qui sait ce qu'elle veut...
--Fais ce que tu voudras, lui dis-je, je t'ai mal mariée, je n'ai pas le droit de te contraindre.
Je sortis du salon, mais je n'avais pas eu le temps daller jusqu'à l'escalier, quand je sentis la main de Maurice me retenir:
--Je pars, monsieur Normis, dit-il, je m'en irai demain, venez assister à nos adieux.
Je rentrai. Suzanne vint à ma rencontre, et se laissa glisser à mes genoux. Je la reçus à moitié route.
--Pardon, me dit-elle en pleurant, pardon, cher père,--j'avais fait ce beau rêve,--il est impossible... soit. Pardonne-moi seulement, je ne croyais pas mal faire.
--Eh! mes pauvres enfants, m'écriai-je, que nous sommés malheureux!
Après un montent de trouble, Maurice s'approcha de moi.
--Adieu, monsieur, me dit-il, j'aurais été heureux, bien heureux de vous nommer mon père. Tâchez qu'elle soit heureuse!
--Au revoir, Maurice, dit Suzanne en tendant la main au jeune homme, au revoir. Quoi qu'il arrive, nous nous reverrons.
La voiture ne passait le lendemain qu'à neuf heures, mais nous nous séparâmes aussitôt, sur la convention de ne pas revenir sur ces adieux le lendemain.
Comme je me retirais chez moi, je vis Pierre qui s'efforçait de mettre tout le zèle possible dans son service du soir.
--J'ai écrit pour les papiers, monsieur, me dit-il; la lettre est partie. M. le maire a eu la bonté de m'indiquer toutes les formalités. J'ai écrit une demi-douzaine de lettres. Ah! monsieur, quelle affaire qu'un mariage!
J'avais le coeur trop serré pour lui répondre. Je me hâtai de le congédier.
Pendant la nuit, pluvieuse et tourmentée, j'entendis un bruit insolite. Comme je ne dormais pas, je fus bientôt sur pied. J'ouvris ma porte et je prêtai l'oreille. On parlait dans la chambre de Suzanne. J'allumai vite une bougie et je'm'approchai. Les sons s'éteignirent, puis recommencèrent: c'étaient des plaintes. Sans frapper, je levai le loquet, fermeture unique et primitive de toutes nos chambres, et je vis Suzanne, assise sur son séant, en proie à une fièvre violente. Elle gesticulait vivement, et parlait à voix haute. La vue de ma lumière lui fit détourner la tête, mais bientôt elle s'y accoutuma, et reprit ses discours incohérents:
--Qu'ai-je fait? disait-elle très-vite, presque en bredouillant; je n'ai rien fait de mal! Qu'est-ce que je veux? rien de mal! Alors pourquoi mon père est-il si cruel? Vous savez bien, Maurice, que je suis une honnête femme,-- vous-savez bien que je tiendrai mon serment. Partez, partez; allez vite, il ne faut pas mécontenter mon père! Il a été si bon pour moi. Il souffre tant, il faut avoir pitié de lui... Allez, allez!
Et une plainte longue, douloureuse, succédait à ces discours. Je ne savais que faire; je fis lever Félicie, pour employer quelque remède domestique, de ceux qu'on a sous la main, et Pierre partit aussitôt pour la ville, afin de ramener un médecin.
Au premier bruit, Maurice s'était levé; je le rencontrai dans la salle, tremblant d'émotion et d'angoisse. Je lui dis en deux mots ce qu'il en était, et je m'en repentis aussitôt à la vue de son désespoir.
--Laissez-moi m'asseoir auprès de sa porte, me dit-il, je resterai en dehors, mais laissez-moi l'entendre; vous ne pouvez vous imaginer ce que je souffrirais si vous me défendiez de rester là.
Je consentis, et il s'appuya contre le mur pour se soutenir.
--Mon mari, c'est mon mari, disait Suzanne dont le délire augmentait, c'est mon mari malgré tout, et je le hais. Père, cache-moi, je ne veux pas le voir. Emmène-moi chez Lisbeth tout de suite. Père, cria-t-elle, tu n'es pas là... je lui tenais les mains. Ah! le misérable, il m'entraîne, il va m'enlever, père... Je ne veux pas, non, non... Maurice!
Elle jeta ce nom à pleine voix, comme un appel désespéré. Maurice n'y résista pas, il bondit dans la chambre et se laissa tomber à genoux près du lit. Suzanne, qui jusqu'alors n'avait reconnu aucun de nous, poussa un cri de joie, lui saisit la tête dans ses bras, appuya sa joue sur ses cheveux; ses traits se détendirent et exprimèrent une douceur céleste:
--Enfin, dit-elle, enfin tu ne t'en iras plus, tu ne me laisseras pas enlever?
Non, non, répétait Maurice éperdu. Je ne veux pas aller avec lui. Assieds-toi là.
Maurice dut s'asseoir près de son lit. Elle murmura encore quelques paroles incompréhensibles, puis se laissa retomber sur l'oreiller, et s'endormit d'un sommeil d'abord troublé, puis plus profond, toujours sans quitter la main de Maurice.
Au petit jour, le médecin arriva. Il examina Suzanne pendant son sommeil et ne voulut pas qu'on la réveillât. Il attribua ce délire passager à une forte commotion; la moindre émotion pouvait provoquer une fièvre cérébrale; mais avec un repos parfait, il n'y avait probablement rien à craindre.
--Surtout, monsieur, dit-il d'un air de reproche à Vernex, qu'il prit pour mon gendre, pas de contrariétés, pas de scènes de famille. On la tuerait, et ce ne serait pas long.
Il se retira après avoir prescrit une potion calmante.
Suzanne dormait tranquillement. Un peu de rougeur à ses joues, un peu de chaleur à ses mains étaient les seules traces de la terrible secousse de la nuit; au premier mouvement qu'avait fait Maurice pour retirer sa main elle l'avait serrée sans se réveiller, avec un gémissement douloureux.
Il me regarda de cet air soumis et malheureux qui me fendait l'âme.
--Maintenant, lui dis-je tout bas, c'est moi qui vous conjure de rester.
Il me remercia d'un mouvement des lèvres, puis détourna son visage et le plongea dans l'oreiller de Suzanne, sans parler.
XXXVIII
Au matin, Suzanne, en s'éveillant, n'eut qu'un vague souvenir de ce qui s'était passé. La vue de Maurice la troubla tellement, que je crus une explication nécessaire:
--Tu as été très-malade, ma chérie, lui dis-je; j'ai prié notre ami de rester pour m'aider à te soigner.
Elle se rappela soudain, devint rouge, puis pâle. Son cerveau affaibli ne lui permit pas de longues réflexions; elle se laissa aller sur l'oreiller avec un air heureux:
--Vous resterez, dit-elle à Maurice, dont elle avait lâché la main en ouvrant les yeux..
Celui-ci fit un signe de tête et quitta la chambre sans dire un mot. Ma fille n'insista pas, et il ne fut plus question de départ.
Deux ou trois nuits agitées nous effrayèrent encore. Elle avait le délire à la même heure, et se débattait contre son mari qui voulait l'enlever. La voix et la main de Maurice seules pouvaient ramener le calme. J'appris alors, par la force de cette obsession, quelles épouvantes ma pauvre enfant avait subies en silence. Que de fois, depuis notre fuite, elle avait dû s'éveiller en sursaut, glacée par l'angoisse de voir son mari l'entraîner loin de moi! Ces divagations inconscientes me livrèrent son secret, et je reconnus que, pour se taire et paraître joyeuse, elle avait déployé une force d'âme bien au-dessus de son âge.
J'appris encore autre chose, et cette découverte jeta sur mon esprit une teinte de mélancolie qui fut longue à dissiper: j'appris que du jour où notre enfant aime, nous autres parents, nous ne sommes plus que bien peu de chose auprès de l'être aimé. Mais la vie m'avait donné d'assez rudes leçons pour que j'eusse le courage d'envisager ma peine et de tâcher de lui trouver un bon côté. Je n'accusai pas ma fille d'ingratitude: un autre père l'eût peut-être fait; moi je me contentai de reconnaître que plus l'enfant élevé par nos soins est d'une nature fine et supérieure, plus l'amour a de prise sur ce jeune coeur, et plus, par conséquent, nous pauvres vieux, devons passer au second plan. Je reconnus aussi que, si Suzanne avait donné le meilleur de son âme à ce jeune homme, elle m'avait gardé pour dédommagement toutes les adorables caresses, toutes les grâces charmantes que j'avais chéries en elle dès l'enfance. A Maurice, elle avait donné sa vie, mais tous ses regards, toutes ses tendresses étaient pour son vieux père. C'est ainsi qu'elle me remerciait de lui avoir laissé son bonheur.
Suzanne se remit bientôt: à vingt ans, le corps est si souple et si résistant! Il faut si peu de chose pour lui rendre son élasticité! A la fin de la semaine, elle put marcher dans le jardin et rester quelques heures au grand air sans trop de fatigue. Rien n'était changé dans ses relations avec Maurice. Ils se parlaient très-peu et paraissaient absolument satisfaits de leur sort. Elle lui tendait la main le matin et le soir,--il la laissait retomber aussitôt,--un indifférent n'eût jamais pensé qu'ils s'aimaient... et moi, sous cette glace, je voyais couver, grandissant chaque jour, une passion irrésistible qui menaçait de nous engloutir tous dans quelque catastrophe.
J'étais résolu à n'être pas complice de la chute de ma fille. Le jour où j'aurais la certitude qu'il s'était passé entre eux quelque chose, d'irrévocable, j'étais décidé à fuir, leur laissant ma fortune et ne gardant pour moi que le souci de mon honneur. Que me fallait-il pour vivre? Un morceau de pain,--et pour peu de temps, car j'étais bien certain de ne pas résister longtemps au chagrin d'avoir perdu Suzanne. C'est alors qu'elle serait perdue pour moi! C'était donc pour en arriver là que je l'avais élevée avec tant d'amour! C'était pour cela que je l'avais arrachée à son mari!
C'est alors que j'appelai ma femme à mon secours! Que de fois pendant que tout dormait dans notre maison isolée, que de fois j'invoquai la chère image pour lui demander conseil! Mais je n'obtenais pas de réponse, car dans ce dédale de perplexités son esprit droit et honnête lui-même se fût perdu.
Et pendant que je nourrissais ce projet d'abandon, véritable suicide moral, les deux amants, encore innocents, savouraient à longs traits l'ivresse de leur amour. Suzanne, grave, presque recueillie sous le poids de ce grand bonheur d'aimer qui l'absorbait tout entière, semblait grandie et transfigurée par le rayonnement de son âme... Chère et chaste enfant, j'étais bien sûr, si la chute devait venir, qu'elle viendrait d'une surprise! Jamais hermine n'eut à un plus haut degré l'horreur de la boue. De plus que les ingénues, elle avait gardé des réalités du mariage un dégoût, un mépris qui la mettait bien haut sur un piédestal, au delà des atteintes d'une passion terrestre. Maurice était le plus honnête, le plus chevaleresque des hommes; livrée à son respect, Suzanne eût pu traverser l'Océan,--mais ils n'étaient après tout que de chair et de sang; le soleil d'août brillait sur nos têtes, et la sève montait dans leur coeur!...
Un jour je les regardais le long de la falaise: ils s'étaient quelque peu éloignés de la maison, mais toujours à portée de la vue et presque de la voix. Suzanne s'était arrêtée à l'endroit où précisément il m'avait arraché à une mort peu douteuse, le jour qui avait décidé de nos destins: sa pensée de prévoyance n'était point restée stérile. Dès que Suzanne s'était remise, il était venu lui-même avec Pierre, à cet endroit, apporter des mottes de gazon pour en faire un parapet. Une investigation attentive de la falaise, vue d'en bas, lui avait démontré que les terres détrempées ne tenaient plus que par les racines des herbes jusqu'à cinq ou six pieds du bord et c'est à cette distance qu'il avait établi ce mur protecteur, destiné à garder de mal les rares passants de la falaise, enfants du village, douaniers, et nous-mêmes. Il travaillait, remuant à pleines mains la terre humide de rosée qui laissait ses traces à ses doigts, elle le regardait, de temps en temps, ils se souriaient, et je devinais, à l'attitude de ma fille, qu'elle était satisfaite de lui: satisfaite de sa bonne pensée et fière de le voir travailler comme un ouvrier.
Ah! ces êtres-là ignoraient les mièvreries des conventions mondaines! Ils ne craignaient, ni l'un ni l'autre, les souillures du travail matériel. C'est pour la pureté de leurs âmes qu'ils gardaient leurs préoccupations!
Je pensais à beaucoup de choses, quand la voix de Pierre me tira de ma rêverie:
--Monsieur n'a pas de commission pour l'Angleterre? me disait-il.
--Pour l'Angleterre? Non, Pierre. A quel propos?
--C'est que le patron d'une barque est venu demander tantôt si monsieur ne voulait pas se faire rapporter quelque chose d'Angleterre; il y va toutes les semaines... et aux îles anglaises presque tous les jours; ils sont trois patrons...
--Qui font de la contrebande? interrompis-je.
--Oh! non, monsieur, pas de la contrebande, puisqu'ils feraient payer la douane à monsieur!
Je ne trouvai rien à réfuter dans cet argument. Évidemment, si je payais les droits de douane, je ne serais pas un contrebandier. Reste à savoir si ces droits seraient versés dans la caisse de l'Etat. Mais ce n'étaient pas mes affaires.
--Je ne savais pas, dis-je à Pierre, qu'il y eût des correspondances régulières avec l'étranger dans ce pays perdu.
--Si fait, monsieur. Ils partent de la pointe, là-bas--Pierre indiquait un petit havre à quatre ou cinq kilomètres en longeant la côte;--ils vont aux îles à volonté, pour les messieurs qui voyagent... Je leur ai dit de me rapporter des couverts, ajouta Pierre d'un air d'importance. Quand on entre en ménage, il faut bien se meubler!
--Vieil imbécile, pensai-je, il veut se meubler avec des couverts en métal anglais! Est-ce bientôt, ajoutai-je plus poliment, que Félicie quitte le célibat?
--Dans quinze jours, monsieur, fit Pierre en se rengorgeant. Nous sommes déjà affichés.
Quinze jours! En effet, dans quinze jours, il y aurait six mois que nous habitions Faucois.
--Ah! vous êtes affichés? J'en suis fort aise.
--Mais oui, monsieur, à la porte de la mairie, et à Paris aussi.
Je bondis.
--A Paris? où?
--A la mairie du deuxième, monsieur, rue de la Banque, puisque c'est notre dernier domicile.
--Malheureux! m'écriai-je, vous nous avez perdus!
--Perdus, moi, monsieur, balbutia Pierre reculant de plusieurs pas.
Quand il se trouva acculé contre le mur, il resta les yeux fixes, les bras ballants. Je devais avoir l'air assez farouche, car il était littéralement muet d'épouvante.
--Oui, par votre bêtise! Vous et Félicie, vous êtes affichés rue de la Banque, n'est-ce pas? Eh bien, vous imaginez-vous que si quelqu'un a intérêt à nous trouver, il ne cherche pas vos traces, et en voyant vos deux noms, il ne devine que vous êtes avec nous? Ah! vous avez fait là un beau chef-d'oeuvre!...
--Que faut-il faire, monsieur? demanda le pauvre diable complètement anéanti.
Je restai anéanti aussi, pendant un moment qui dut lui paraître long. Tout à coup une idée me vint:
--Il faut courir après votre contrebandier, et lui dire de tenir une barque prête pour nous, afin que nous quittions le pays sans perdre un moment. Allez, dépêchez-vous! Payez, ce qu'on vous demandera, et dites que c'est une fantaisie de touriste. Mais allez donc!
--Monsieur, bégaya Pierre, les yeux pleins de larmes, alors, comme ça, Félicie et moi nous ne nous marierons pas? Puisqu'il faut six mois de domicile, ce sera toujours à recommencer, et nous serons vieux avant que monsieur ait choisi un endroit pour y rester.
Nous serons vieux! Ils se croyait jeune, vraiment! mais je n'avais ni le temps de rire de lui, ni la gaieté nécessaire. J'eus, pitié de sa peine pourtant; il m'avait servi fidèlement depuis bien des années, et je n'avais pas le droit de sacrifier à mes besoins le bonheur de cet honnête serviteur. D'ailleurs, il y avait un moyen bien simple de tout arranger.
--Nous partirons sans vous, dis-je; vous vous marierez ici, et vous viendrez nous rejoindre en Angleterre. Si l'on vient nous relancer ici, vous ne nous avez pas vus; vous serviez d'autres maîtres qui sont allés se promener aux Iles. Avez-vous compris?
--Parfaitement; monsieur, s'écria Pierre, qui retrouva ses jambes de quinze ans pour courir au gîte du patron. Je le vis au bout d'un moment; il avait pris par le plus court et s'en allait à grandes enjambées le long de la falaise, par le côté opposé à celui qui menait à la ville.
Les jeunes gens revenaient lentement vers la maison, sans se parler, sans même se regarder, et pourtant que d'ivresse contenue dans leurs êtres, si parfaitement faits l'un pour l'autre!
--Quand je les aurai mis à l'abri, pensai-je, il sera temps que je m'en aille.
Ils rentrèrent dans le jardin, distraits, rêveurs, absorbés par la pensée l'un de l'autre. Je leur communiquai la nouvelle de Pierre, ainsi que la décision que j'avais prise.
--Qu'importe, murmura Suzanne, ensemble, ne serons-nous pas heureux partout!
C'était à moi qu'elle parlait, mais son regard alla chercher celui de Maurice. Je ne sais ce qu'elle y lut, mais pour la première fois elle se troubla et disparut.
--Allons tirer un brin, dis-je à Maurice. Je ne me souciais pas de le laisser seul avec elle.
Chaque jour, chaque heure, n'étaient-ils pas pour moi autant de larcins à mon destin cruel? Nos malles seront bientôt faites, ajoutai-je en souriant.
Maurice entra dans la maison, prit les pistolets et tout ce qu'il nous fallait, et nous nous dirigeâmes vers la cible. Au bout d'une demi-heure, nous nous arrêtâmes.
--Vous êtes plus fort que moi, dit Maurice. Jamais il ne manquait une occasion de me faire plaisir; mais, cette fois, je savais que ce n'était pas vrai.
Je secouai la tête, et, machinalement, je rechargeai les pistolets que je remis dans la boîte.
--J'ai perdu la clef, dit Maurice en cherchant autour de lui.
--Cela ne fait rien, répondis-je, il ne manque pas de petites clefs à la maison, nous en trouverons une.
Nous revînmes à pas lents. Le temps était gris, le vent soufflait par rafales. Déjà les jours précédents nous avions eu d'assez fortes bourrasques; la falaise était glissante; une sorte marée, la semaine précédente, avait roulé des blocs de rochers jusque sur le galet, au-dessous de nous; je frissonnais, un peu de froid, beaucoup parce que j'avais la fièvre intérieurement. Maurice s'en aperçut, ôta sa vareuse et m'obligea, malgré mes refus, à la garder sur mes épaules, pendant qu'il marchait dépouillé à mon côté.
--Quel fils, pensai-je, serait plus attentif, plus respectueux, plus tendre! Pourquoi faut-il que cet homme fait pour que je l'aime doive être mon ennemi, en me prenant mon enfant!
Nous rentrâmes aussitôt. Le vent soufflait en tempête et frappait de grands coups dans nos fenêtres. Pendant le souper il y eut un tel vacarme au dehors que je crus à quelque accident. C'était simplement un volet détaché qui frappait le mur. Le tonnerre se mit aussi de la partie, et, pendant une demi-heure, il n'y eut pas moyen d'échanger une parole.
Dès que le calme se fut un peu rétabli:
--Comment partirons-nous demain, dit Suzanne, si la mer ne se remet pas?
--Qu'importe! fit Maurice avec énergie; l'essentiel est d'échapper aux poursuites.
--Mais s'il y a danger? fis-je observer.
--Qu'importe, puisque nous serons ensemble!
Leurs deux voix avaient prononcé à l'unisson cette phrase arrachée au plus profond de leurs coeurs. Ils ne furent pas troublés de cette coïncidence. Le danger, cette nuit d'orage, et la fièvre de leur passion les emportaient malgré eux. Leurs yeux se croisèrent, leurs mains se joignirent, et je sentis que j'allais cesser d'être le plus fort.
Nous fîmes des malles et nous brûlâmes des papiers pendant une partie de la nuit. Rien ne devait rester derrière nous qui pût trahir notre identité ou mettre sur nos traces. Vers le matin, chacun se retira, brisé de fatigue, pour prendre un peu de repos. Pierre m'avait loué une barque. La marée serait propice à dix heures du matin, le vent était bon, quoique la mer fût encore houleuse du grain de la veille; mais ce n'était pas une considération de cet ordre qui devait nous arrêter en un tel moment.
J'avais fait atteler le, cheval d'un voisin à une carriole empruntée, afin d'épargner à ma fille la fatigue d'une longue marche. Mais, comme le chemin était assez mauvais devant la maison, il fut convenu qu'on la conduirait jusqu'à un endroit sec, un peu plus haut sur la falaise, et que nous irions la rejoindre à pied. Nous nous assîmes devant un frugal repas préparé par Félicie qui laissait tomber de grosses larmes dans les assiettes.
--Ne pleurez donc pas comme ça, Félicie, lui dit Suzanne, vous serez mariée dans quinze jours avec votre bon ami. Vous n'êtes pas à plaindre, vous!
--Ah! madame, que je voudrais qu'il pût vous en arriver autant! dit naïvement la bonne fille.
Suzanne rougit et baissa les yeux. Ce mot presque brutal dans sa simplicité venait de blesser sa dignité féminine. Un certain malaise nous saisit tous les trois.
--Ah! la boite à pistolets, dit Maurice. Mettez-la bien en vue, Pierre, sans cela je l'oublierais.
Nous terminions notre repas lorsque Pierre m'annonça la visite du propriétaire de là maison. Il avait vu nos bagages dans la carriole et venait prendre congé de nous. Comme les visites de province n'en finissent pas si l'on n'y met bon ordre, je sortis de la maison pour l'empêcher d'y entrer, et je donnai en même temps l'ordre de conduire la carriole à l'endroit où elle devait nous attendre. Je la vis bondir à droite et à gauche sur le pavé raboteux; elle tourna le coin, et je descendis dans le jardin pour recevoir mon hôte importun. Maurice et Suzanne rentrèrent dans la salle à manger pendant que Félicie ôtait le couvert.
Notre propriétaire qui m'avait entraîné hors du jardin, sur la falaise, me racontait ses malheurs: la pluie de la veille avait percé son toit, une pierre tombée lui avait tué une poule.
--Vous avez bien mauvais temps pour votre voyage, me dit-il, mais voici des particuliers qui viennent par ici, et qui n'ont pas dû avoir beau temps hier non plus.
Je me tournai du côté de la ville qu'il m'indiquait, et je vis arrêtée sur la route une voiture de louage, près de laquelle deux individus d'une classe que je ne pus définir se dégourdissaient les jambes au moyen d'un peu de gymnastique. A cent pas devant moi, abritant ses yeux de la main pour mieux me reconnaître, M. de Lincy me regardait attentivement...
Je sentis un coup si violent au coeur que je faillis perdre pied. Mon interlocuteur, qui avait remarqué ma surprise, me jeta un coup d'oeil curieux.
--Vous le connaissez donc, ce monsieur? fit-il.
--Je crois que oui, mais il ne peut avoir grand'chose à me communiquer. Je vous en prie, mon bon monsieur, allez dire aux enfants qu'ils partent sans m'attendre, je les rejoindrai dans un instant.
--Les enfants? fit le Normand d'un air futé, la jeune dame n'est donc pas votre femme? On disait dans le pays que c'est votre fille, c'est donc vrai?
Je fis un geste de colère,--mon Normand s'écarta de quelques pieds,--M. de Lincy approchait à grands pas.
--Allez, allez, lui dis-je, il y aura cent francs pour vous.
Espérant l'avoir alléché par l'appât d'une récompense, je descendis au-devant de mon gendre. Une rencontre étant inévitable, autant valait ne pas le laisser approcher de la maison. Mon Normand, au lieu de m'obéir, se retira un peu à l'écart derrière un rocher, pas trop près, mais assez pour ne rien perdre de nos gestes, sinon de nos discours.
--Enfin, dit mon gendre en me saluant poliment, je vous retrouve! Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait faire du chemin! Heureusement, votre Pierre a été roussi par le flambeau de l'hymen.
J'étais décidé à jouer cartes sur table.
--Vous n'aurez pas ma fille, lui dis-je. Combien voulez-vous pour me la laisser?
--J'ai déjà eu l'honneur de décliner une proposition semblable, dit Lincy; je ne suis pas venu si loin pour m'en retourner bredouille. C'est ma femme que je veux, et je me suis arrangé pour la ramener au domicile conjugal.-- J'aimerais mieux que ce fût de son plein gré, ajouta-t-il avec un sourire faux sur sa face blême.
Il avait beaucoup vieilli; ses traits fatigués, détendus, lui donnaient dix ans de plus que son âge. Malgré mes cheveux blancs, je paraissais, j'en suis sûr, plus jeune que lui.
--Moi vivant, lui dis-je, vous ne l'aurez pas!
Nous étions arrivés près du parapet si laborieusement construit par Maurice, je m'arrêtai, M. de Lincy se mit à faire des trous dans le gazon avec sa canne.
--Ce sont des phrases, tout cela, cher monsieur, dit-il avec son ancienne insolence; je ne vous tuerai pas, et vous ne me tuerez pas.
--Ce n'est pas sûr, lui dis-je les dents serrées.
Son insolence m'exaspérait.
--Bah! fit-il toujours avec le même sang-froid, tout cela n'est que des phrases; j'ai la loi pour moi.
Avec sa canne il fit voler dans le précipice une motte de terre arrachée au parapet.
--J'ai la loi pour moi, vous entendez; c'est vous et votre fille qui êtes en contravention.
Une seconde motte suivit la première.
--C'est à vous de voir si vous voulez que j'agisse légalement ou si vous préférez me rendre ma femme, comme il convient entre gens du monde, sans bruit et sans scandale.
Les mottes de terre volaient toujours sous les petits coups pressés de sa canne.
--Laissez cela, lui dis-je machinalement; ce mur est là pour quelque chose, il y a un abîme au-dessous...
--Eh bien, tant pis pour ceux qui tombent dans les abîmes, fit-il avec un cynisme révoltant, cela ne me regarde pas; moi, je vais dans la vie sans m'inquiéter des autres. Il continua à démolir le parapet avec une sorte de joie froidement féroce. Moi, reprit-il, j'ai une idée, j'ai un but dans la vie: à savoir d'être heureux à ma façon, comme je l'entends; le reste me chault peu.
Il asséna un coup vigoureux à la dernière motte qui disparut; je crus sentir le sol manquer sous mes pieds, et je reculai. De l'ouvrage de Maurice, il ne restait plus qu'un peu de gazon souillé.
--Voyez, fit mon gendre en souriant, vous reculez, vous n'êtes pas de force à lutter avec moi; vous dites qu'il y a un abîme ici? J'y marche sans frayeur... On ne meurt qu'une fois, et en attendant il faut vivre de son mieux; donc, rendez-moi ma femme, s'il vous plaît.
Je jetai un coup d'oeil dans la direction de la maison, et, à mon inexprimable douleur, j'aperçus Suzanne qui, inquiète de mon absence, se dirigeait vers nous. A la vue de son mari, qu'elle ne reconnut pas d'abord, elle resta immobile, puis revint rapidement sur ses pas.
--La voilà, s'écria Lincy, vous ne me l'enlèverez pas cette fois.
Il s'élança vers la maison, mais j'avais un peu d'avance sur lui; je passai devant mon Normand, toujours tapi derrière un rocher, et j'entrai le premier. Maurice et Suzanne, se tenant par la main, dans la salle à manger, attendaient de pied ferme, très-pâles, mais très-résolus. Maurice tenait un de ses pistolets dans sa main droite.
Avant que j'eusse eu le temps de leur dire un mot, Lincy entrait aussi. A la vue de Maurice, ses traits exprimèrent une joie railleuse plus horrible que tout le reste.
--Enfin, dit-il, le brave homme d'en bas ne m'a pas menti tout à l'heure, et les gens de la ville qui ne avaient prévenu n'avaient pas menti non plus! Je vous prends, madame, en flagrant délit d'adultère, sous le toit paternel, ce qui empêchera votre père de vous réclamer efficacement devant les tribunaux... Vous me faites la partie belle.
--Monsieur, s'écria Maurice, vous êtes un lâche!
--Monsieur, répondit Lincy, vous voudriez bien me tuer, mais vous ne me tuerez pas. Je ne me bats que lorsque cela me convient.
Maurice levait son pistolet et visait Lincy au front. Je détournai son bras et lui arrachai son arme.
--Non, pas vous, lui dis-je, vous seriez éternellement séparé d'elle, mais moi!
Lincy profitant de cette diversion, avait bondi sur sa femme et cherchait à l'entraîner.
--Père, cria-t-elle, père, sauve-moi!
Un orgueil affolé remplit mon coeur. Dans sa détresse, c'est moi qu'elle appelait, non Maurice!
--Monsieur, dis-je à Lincy, laissez ma fille libre, ou je vous tue!
--Vous passeriez en cour d'assises, répondit-il, et il essaya d'enlever dans ses bras Suzanne qui s'accrochait à la table.
--Lâche! cria Maurice, et sa main souffleta la joue de Lincy.
Au même moment, je mis le doigt sur la gâchette de mon pistolet, et le coup partit,--mais dans ce groupe serré, j'avais craint de blesser un de ceux qui m'étaient chers,--la balle se perdit dans le mur.
Lincy avait quitté le bras de ma fille.
--Ah! dit-il écumant de rage, c'est ainsi? Nous verrons si vous oserez résister à la loi.
Il sortit en courant. Dans ma fureur, je tirai une seconde fois sur lui, mais je le manquai également. Ma main tremblait, non de vieillesse, mais de colère.
--Partez, criai-je aux jeunes gens, partez, la carriole vous attend, la barque est prête, allez!
--Mais toi, père? s'écria Suzanne en m'enveloppant de ses bras.
--Je reste pour protéger votre retraite. Suzanne fit un geste énergique de négation.
--Partez, répétai-je avec toute mon autorité paternelle, je le veux! Seulement, par respect pour moi, faites-vous naturaliser Anglais, obtenez un divorce et mariez-vous. Allez.
Ils voulaient me serrer dans leurs bras, je les repoussai, et je sortis pour défendre l'entrée de la maison. Ils prirent le chemin de traverse, et j'attendis.
Lincy était déjà arrivé à la voiture; après un court colloque, les deux agents de l'autorité l'avaient suivi. Mais lui, plus pressé, revenait en courant. A mi-chemin, il m'aperçut et fit un geste de triomphe en me désignant les hommes qui le suivaient de près. Je mis le doigt sur la détente, car j'étais décidé à tout; mais au moment où j'allais peut-être commettre un meurtre, car ma main ne tremblait plus, le sol s'effondra sous Lincy, et il roula dans le précipice.
Les agents terrifiés s'arrêtèrent au bord de l'abîme nouvellement creusé; la terre, minée par la tempête de la veille, avait cédé sous le poids du misérable, précisément à l'endroit où il avait démoli cruellement le parapet protecteur élevé par Maurice. Au hurlement du malheureux, au cri d'horreur des survivants, Suzanne et Maurice, qui couraient dans la direction opposée, se retournèrent: ils restèrent pétrifiés. Les agents descendirent aussitôt, le secours fut promptement organisé; mais quand on remonta mon gendre au haut de la falaise, ce ne fut qu'un cadavre. La mort avait été instantanée, car ces rochers sont autant de pointes d'aiguilles.
Je ne sais ce que pensaient les autres; pour moi, j'étais complètement incapable de réfléchir. La disparition subite de cet homme dans notre existence était une délivrance si inattendue que mon cerveau ébranlé fut quelque temps à s'en remettre.
--Je ne l'ai pas tué, n'est-ce pas? dis-je machinalement dès le premier choc.
--Mon bon monsieur, vous n'avez pas tiré cette fois; j'en porterai témoignage si vous voulez, me dit mon Normand, sortant soudain de dessous une pierre.
A présent que mon gendre était mort, il était de mon côté.
Le corps de M. de Lincy fut transporté dans notre maison; mes enfants, car Suzanne et Maurice étaient désormais également mes enfants, se rendirent à la ville voisine pour éviter les constatations et tout le lugubre appareil de ces sortes d'affaires. Heureusement les agents, amenés pour nous nuire, se trouvèrent être les meilleurs témoins et les plus puissants auxiliaires.
Mon gendre fut enterré dans le cimetière de Faucois. Une grande croix de fer orne sa tombe, mais nul de nous n'a eu l'hypocrisie de lui apporter des fleurs.
Nous nous hâtâmes de revenir à Paris, car nombre d'affaires exigeaient notre présence. L'année de deuil fut plus lourde pour Maurice que pour Suzanne, car celle-ci ne rêvait rien au delà du bonheur qu'ils avaient goûté dans notre désert maritime.
Elle finit cependant, cette longue année, et, sans cérémonie aucune, avec le docteur, notre notaire et deux employés pour témoins, je remis ma Suzanne aux mains,--je ne dirai pas de mon gendre,--mais de mon fils.
Pierre avait été si pressé d'épouser Félicie que, malgré la catastrophe de la falaise, il avait procédé au mariage dès qu'il avait eu ses six mois de domicile.
Ma belle-mère se fait vieille, et, chose étrange, depuis qu'elle n'a plus besoin de déployer les qualités viriles de son coeur noble et bon, elle redevient insupportable. Il est juste de dire que ses défauts se montrent spécialement en ce qui concerne les enfants de Suzanne. Elle recommence pour eux les mêmes tyrannies que jadis elle exerçait sur moi pour ma fille; et je ne serais pas étonné, si nous sommes encore tous deux de ce monde, que, dans quelques années, elle me fit retourner au catéchisme et recommencer les analyses religieuses pour le compte de son arrière-petite-fille, mademoiselle Suzanne Vernex, que tout le monde appelle Suzon pour la distinguer de sa mère.
J'ai été bien longtemps, je le disais plus haut, à me sentir triste de n'être pas le premier dans le coeur de ma fille, mais je me suis consolé depuis une découverte que j'ai faite, il y a déjà quelque temps. C'est que mon petit-fils, M. Robert, me préfère à son papa et même à sa maman! Depuis lors, il ne me manque plus rien, tant il est vrai que l'homme est un être jaloux et ambitieux.
Quand on ne rêve pas un empire, on rêve d'être le premier et l'unique dans le coeur d'un bambin de quatre ans.
Lisbeth est venue nous voir il y a quelque temps; elle et ma belle-mère se sont tellement prises en affection que je prévois un va-et-vient continuel sur la route du Maçonnais.
Je ne parlerai pas ici du jeune ménage. Ils ont trouvé l'amour, le vrai, et, quand on le possède, le mariage est la réalisation suprême du bonheur sur la terre. Peines et joies, tout leur est bon, parce que tout est partagé.
Quant à nos vieux serviteurs, je n'y comprends rien, plus ils vont en vieillissant, plus ils s'aiment! Je suis persuadé que l'amour est comme le vin, quand il est bon: il s'améliore en vieillissant.
Et si M. de Lincy n'était pas mort?
Très-probablement je l'aurais tué, et alors, comme il le disait, j'aurais passé en cour d'assises.
Quand je repense à cette heure si féconde en péripéties, je me dis qu'il a fort bien agi en démolissant le parapet de Maurice.
Et maintenant je pense à ma chère femme envolée avec une douceur toujours croissante, car j'ai tenu mon serment et Suzanne est heureuse.