SUZANNE NORMIS (continued 2)
Reading edition
--Je serai riche un jour, disait-il, avec une bonne grâce parfaite, à ceux qui lui demandaient la raison de son aversion pour le mariage; mais je serai riche le plus tard possible, car tout mon bien me viendra d'une vieille tante qui m'a élevé et que j'adore. Eh bien, je me marierai quand je serai riche, pas avant,--car je ne veux pas faire entrer «mes espérances» au contrat, et actuellement personne ne me donnera sa fille pour mes beaux yeux!
Il riait avec tant de jeune confiance, avec tant de bonne humeur que j'avais été prêt plus d'une fois à glisser sur le terrain des invites; cet avocat sans causes gagnait sans s'en douter, à toute heure du jour, le procès de la jeunesse et de la gaieté contre la sagesse mondaine. Mais Suzanne qui chantait volontiers des duos avec lui, ne le considérait que comme un très-aimable baryton et je fus contraint de renoncer à nommer Maurice Vernex mon gendre.
Ma belle-mère aussi avait trouvé son gendre, et plus heureuse que moi, d'ailleurs secondée par le sujet lui-même elle parvint à le faire agréer.
M. Paul de Lincy était le type du mari modèle, le mari en carton-pâte que toutes les mères désireuses de «bien marier» leurs filles devraient placer sur leur commode, sous un globe.
C'était un beau garçon de trente-deux ans, large d'épaules, quelque peu ventru, mais guère, avec des favoris noirs, des cheveux noirs, des yeux gris un peu bridés; grand chasseur devant l'Éternel, grand fumeur devant tout le monde,-- hormis les dames;--grand buveur, je l'appris plus tard, dans le secret de son cabinet. Ce mari superbe possédait une belle terre, patrimoine authentique de sa famille, avec un vrai château en pierres de taille, entouré de vrais fossés où coassaient de vraies grenouilles; bref, tout était vrai en lui et en ses appartenances.
--Il ne me plaît pas énormément, dis-je à ma belle-mère, qui me détaillait tous ces avantages réels.
--Que vous faut-il de plus? rétorqua-t-elle avec sa vivacité accoutumée.
--Je ne sais... peut-être quelque chose de moins... Suzanne est si mignonne, si frêle auprès de ce gros garçon... j'ai peur qu'il ne la casse en lui serrant la main.
Ma belle-mère haussa les épaules.
--Et puis ces messieurs les hommes, dit-elle, prétendent que les femmes seules ont le privilège des fantaisies romanesques! Enfin, l'autorisez-vous, ce gros garçon, à faire sa cour à Suzanne?
--Laissez-moi prendre mes informations, dis-je, pour gagner du temps.
--Allez, allez, prenez tout ce que vous voudrez. Je sais à quoi m'en tenir, répondit madame Gauthier d'un air de triomphe.
Je m'en fus secrètement sous un faux nom au château de Lincy; je fis un métier indigne, car je subornai les domestiques, et je graissai la patte aux aubergistes pour les faire parler. Tout le monde fut d'accord pour louer le jeune châtelain. Il payait bien, n'avait point de dettes, n'avait jamais amené de «demoiselles» au château; personne ne se souvenait de l'avoir vu malade, et il fréquentait la meilleure société à dix lieues à la ronde. Je revins fort penaud, et Suzanne me reprocha amèrement d'avoir découché.
--Voilà papa qui se dérange, dit-elle d'un ton désabusé. Après dix-sept années d'une vie exemplaire! Papa va dénicher des oeufs dans les poulaillers, probablement? Où allons-nous!
Elle levait les bras d'une façon si comique que ma disposition fâcheuse n'y put tenir.
--Que dis-tu de M. de Lincy? lui demandai-je sans précautions oratoires.
--Je n'en dis rien du tout, fit-elle les yeux baissés.
--Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?
--Je n'en pense pas grand'chose. Est-ce que les demoiselles ont le droit de penser quelque chose sur le compte des messieurs? répondit-elle avec cette drôlerie qui la rendait si amusante.
--Quand les messieurs ont l'intention de les demander en mariage, répliquai-je, je crois que les demoiselles peuvent se permettre de les juger.
Suzanne ne répondit pas, et je vis que ma belle-mère avait agi sur elle pendant mon absence.
M. de Lincy vint le lendemain, et je l'autorisai à faire sa cour. J'en avais autorisé bien d'autres, que le vent avait emportés; j'espérais qu'il en serait de même pour celui-ci... Hélas! ma belle-mère était plus forte que moi à ce jeu-là! Et puis il n'était pas bête, ce gros garçon, comme je l'appelais en dedans de moi-même avec dédain; il amusait Suzanne, il la faisait rire. Ils étaient entrés facilement dans la familiarité de bon ton de gens qui se trouvent bien ensemble. Il voulait plaire, et il plaisait.
J'étais perplexe. Il ne me plaisait pas à moi; je le trouvais grossier, sans avoir pourtant rien à lui reprocher; cette grossièreté venait du fond, car certes elle n'était pas à la surface. Peut-être aurais-je tout rompu si une série de crises ne m'avait fort abattu. Pendant deux ou trois jours, je crus que la fin était venue et que j'allais mourir sans avoir établi Suzanne. Cette crainte et les instances de ma belle-mère me décidèrent. Cependant je voulus savoir ce que pensait Suzanne elle-même, et je l'interrogeai.
--Te plaît-il? lui demandai-je le coeur serré.
--Mais oui; il est très-gentil, très-amusant.
--Te sens-tu capable de passer ta vie avec lui?
--Je crois que oui, père, répondit Suzanne en me regardant d'un air candide.
--Sais-tu bien ce que c'est que le mariage? repris-je hésitant.
Elle me regardait toujours.
--Mais oui, père, répondit-elle; c'est la vie en commun avec quelqu'un qu'on estime et qu'on aime...
Il y avait encore autre chose, mais je ne pouvais pas le lui dire: devant l'innocence de ses yeux d'enfant, le père ne pouvait que se taire. C'est la mère qui eût dû parler! La mère n'était pas là; Le père fit un dernier effort.
--Es-tu sûre d'être heureuse avec lui?
Elle fit un signe affirmatif.
--Personne ne te plaît davantage? ajoutai-je honteux de cette supposition.
Elle répondit avec sa candeur ordinaire:
--Si quelqu'un me plaisait davantage, c'est celui-là que j'épouserais.
Je poussai un soupir. Elle vint m'embrasser. Le lendemain, elle était fiancée, et l'on commença la publication des bans.
XV
--Si vite? dis-je à ma belle-mère lorsqu'elle vint me demander les papiers nécessaires.
--Je croyais, répondit-elle avec son air gendarme, que c'était vous qui étiez pressé?
Pressé! Oui, je l'étais, car toutes ces émotions me rendaient bien malade, et je craignais d'être surpris avant d'avoir tout mis en ordre.
--Soit, dis-je avec résignation. Que dois-je faire?
--Voir votre notaire, qui s'entendra avec celui de M. de Lincy, et lui dire au juste ce que vous donnez en dot à Suzanne.
Cette conversation me laissa rêveur, et, tout en roulant d'un endroit à l'autre pour les formalités d'usage, je me demandai ce que j'allais donner en dot à Suzanne. Lui donner quelque chose! Cette idée me paraissait bien extraordinaire. Est-ce que tout ce que j'avais n'était pas à elle? Pour la première fois, j'allais séparer sa vie de ma vie, son bien de ma propriété... C'était bien étrange, et, je l'avoue, bien pénible.
Mon notaire m'attendait, avec de gros dossiers sur sa table. Il me fit asseoir en face de lui, tout près, à portée de ses yeux noirs et myopes, et se lança aussitôt au coeur de la question.
--Mademoiselle Normis, me dit-il, possède deux cent mille francs du chef de sa mère, ce qui fait de dix à douze mille livres de rente, c'est un fort joli denier; que désirez-vous y joindre?
--Ma foi, répondis-je honteux, je n'en sais rien du tout. C'est à vous de me dire ces choses-là. Combien donne-t-on à sa fille en la mariant quand on a plus d'argent qu'on n'en peut dépenser?
--Cela dépend du gendre qu'on prend, répondit mon notaire d'un air posé qui ne voulait pas être narquois.
Je me taisais, il continua:
--Dans le cas de M. de Lincy, je vous conseillerai de donner le moins possible, et vous voyez, ajouta l'excellent homme en souriant, que je ne parle pas dans le sens de mes intérêts.
Je le remerciai du regard, et je continuai à regarder le feu.
--Pourquoi, lui dis-je, après un moment de réflexion, pourquoi me conseillez-vous ainsi? Dans le cas de M. de Lincy, avez-vous dit? Sauriez-vous quelque chose de défavorable sur son compte?
Un vague espoir de ne pas marier ma fille venait de me traverser la cervelle; ce ne fut qu'un éclair, le bon sens et la réponse du notaire me ramenèrent à la réalité.
--Absolument rien de défavorable; mais c'est un jeune homme qui sait le prix de toute chose; je le croirais assez, non intéressé, mais... il ne put trouver le mot et reprit: Je crois qu'on aura beaucoup à s'en louer si on le tient par la corde d'argent. Puisque mademoiselle Normis est votre unique héritière...
Nous restâmes silencieux tous les deux.
--Que dois-je donner à Suzanne? repris-je enfin. Tout cela me paraissait douloureux comme une agonie.
--Donnez-lui dix autres mille francs de rente, insista le notaire, avec un capital inaliénable.
--Faites comme vous voudrez, dis-je en me levant, je n'entends rien à ces choses que je trouve horriblement pénibles; Je souffre... arrangez tout pour le mieux, afin que dans sa vie conjugale, ma fille soit heureuse...
Je m'en allai le coeur serré, et j'eus besoin de quelques heures de repos pour me remettre. En entrant au salon, vers six heures, je trouvai Suzanne, vêtue de clair, gaie et bavarde comme je ne l'avais jamais vue; un bouquet superbe parfumait trop fort l'appartement, elle riait avec son fiancé... J'eus envie d'étrangler cet homme que je trouvai insupportable.
Il fallait pourtant le supporter. Les jours s'écoulaient... les bouquets se suivaient et se ressemblaient, mes angoisses aussi,--j'étais devenu nerveux, impatient, presque méchant. Mes entrevues avec mon notaire me donnaient des palpitations de coeur.
--Il est décidément très-fort, M. de Lincy, me dit un jour le brave homme, il veut absolument le capital, et non les revenus...
--Qu'on le lui donne, pour l'amour du ciel, et qu'il n'en soit plus question, m'écriai-je, ces marchandages me font mal au coeur!
--Non pas, non pas, répliqua le notaire, il vaudrait mieux faire à mademoiselle Normis quinze mille francs de rente, et laisser le capital à l'abri...
--Fort bien, répondis-je, terminez vite, et surtout ne m'en parlez plus.
Le dernier dimanche, Suzanne m'emmena à l'église pour entendre ses bans: «Il y a promesse de mariage entre M. Paul-Raoul de Lincy et mademoiselle Suzanne-Marie Normis.»
La voix du prêtre tomba sur mon coeur comme un suaire.. Quoi! ma fille, ma Suzanne, allait me quitter, quitter mon nom... je n'aurais plus d'elle que ce qu'il plairait au mari jaloux de m'accorder? A peine sorti de l'église, je courus chez mon gendre qui venait de se lever et qui fut fort étonné de me voir.
--Cher monsieur, lui dis-je sans préambule, je n'avais pas pensé à une chose, c'est que je ne puis consentir à me séparer tout à fait de ma fille... vous savez que je l'ai élevée depuis sa plus tendre enfance...
M. de Lincy fit un signe de tête et continua à me regarder d'un air inquiet.
--Je vous prie donc de consentir à ce qu'elle continue à vivre près de moi, et: à cette fin, je vous offre le premier étage de mon hôtel, me réservant seulement le rez-de-chaussée.
--C'est trop de bonté, vraiment, cher monsieur, me dit mon futur gendre avec une grande affabilité; nous craindrions de beaucoup vous gêner.....
--Suzanne ne peut pas me gêner, repris-je avec vivacité, et son mari, continuai-je en faisant un violent effort, son mari ne peut pas me gêner non plus.
M. de Lincy me serra la main.
--Eh bien, dit-il, c'est entendu; vous savez toutefois que nous passerons tous les ans quelques mois à ma terre de Lincy... Là, je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez le bienvenu, et au retour...
--Vous vous installerez chez moi, interrompis-je avec joie.
--C'est entendu, fit mon futur gendre.
Je le quittai en toute hâte, et je rentrai chez moi. Suzanne m'attendait pour déjeuner, fort étonnée de ma brusque disparition.
--Voilà, fit-elle en m'apercevant, j'ai un père qui se dérange de plus en plus! un père qui disparaît sans prévenir, qui rentre tout à coup, qui surgit entre les rideaux comme d'une tabatière à surprise! Ah! j'ai vraiment un père bien extraordinaire!
Elle regardait d'un air mutin; ses yeux riaient, et toute sa gracieuse personne semblait danser. Je la pris dans mes bras, et je la serrai sur mon coeur qui battait trop fort.
--Suzanne, ma fille, lui dis-je, nous ne nous quitterons pas, tu demeureras ici après... après ton mariage.
--Vrai? s'écria-t-elle avec son joli petit cri: Eh bien! je m'en étais toujours doutée, car je me disais: Enfin, papa ne peut pas avoir de raison pour me mettre à la porte comme cela! Au bout du compte, je suis toujours sa fille!
Ma chère enfant! Quelle bonne journée nous passâmes ensemble! M. de Lincy ne vint qu'à six heures et demie, et je constatai avec joie que Suzanne ne s'était pas aperçue de son retard.
Elle ne l'aime pas follement, me dis-je: tant mieux!... Je me trouvai si monstrueusement égoïste que je n'osai achever ma pensée.
XVI
Le jour fatal arriva: le mariage à la mairie avait été célébré la veille, et j'avais mal caché ma joie jalouse en ramenant pour un jour encore à la maison paternelle ma fille mariée.
Cette nuit-là j'avais plus souffert que de coutume, et elle était venue sur la pointe du pied, comme elle le faisait souvent, écouter mon souffle inégal; cette nuit-là encore j'avais eu la force de dissimuler ma souffrance, et j'avais caché mon visage brûlant dans l'oreiller pour étouffer le cri de l'angoisse. Puis elle avait disparu, légère, toute blanche, dans sa robe de nuit, et le frôlement du rideau m'avait laissé comme un adieu de sa main délicate. Le matin était venu, on m'avait amené ma fille vêtue de blanc, si semblable à sa mère jadis, que j'en avais eu un éblouissement. Je ne sais plus ce qui suivit: ma belle-mère me tança, je ne sais plus pourquoi; je conduisis ma fille le long d'un tapis rouge qui m'aveuglait, aux sons ronflants des orgues qui m'assourdissaient, puis je la vis tout à coup séparée de moi, agenouillée auprès d'un homme que je trouvai affreux: bien coiffé, frisé, rasé de frais, luisant de cosmétique, roide dans son linge empesé, brillant dans son habit noir, irréprochable, et nul comme un zéro: c'était mon gendre.
Il était parfaitement correct: toute sa toilette venait de chez les premiers fournisseurs, sa tenue était celle d'un homme du monde, et pourtant il avait un air que je déteste par-dessus tout: il avait l'air d'un marié! Mais, après tout, il y a des gens qui naissent avec cet air-là, et d'ailleurs je ne pouvais faire autrement que de le trouver intolérable: n'était-ce pas mon gendre? Je jetai un regard à ma belle-mère, qui me répondit de même. Nous nous comprimes, et je lui pardonnai bien des choses; en ce moment-là elle le détestait tout comme moi.
Le jour s'écoula; ces journées-là finissent aussi; on déjeuna chez moi, et, à cinq heures, les époux prirent l'express. Ils allaient passer la lune de miel au château de Lincy, où je devais les rejoindre quinze jours plus tard. A ce moment je fus lâche: pendant que Suzanne, sur le quai de la gare, me tendait son front lisse et enfantin, j'eus envie de me mettre à pleurer, de me cramponner à sa robe comme un enfant malade et de lui dire: «Emmène-moi!»
--On part, messieurs, on part! nous cria l'employé.
Il fallut se reculer; avec de l'argent nous avions obtenu d'aller jusque-là; mais rien ne pouvait plus m'autoriser à suivre ma fille plus loin.
Le sifflet retentit, le train s'ébranla; je vis encore une fois la tête blonde de Suzanne se pencher au dehors... puis plus rien. Madame Gauthier me prit par le bras et me ramena à ma voiture. Notre fidèle Pierre, qui avait les yeux gros comme le poing à force d'avoir pleuré, nous ouvrit la portière quand nous descendîmes, puis s'enfuit dans le sous-sol en étouffant un sanglot dont j'entendis l'écho à la cuisine: la vieille cuisinière pleurait aussi; la bonne de Suzanne, qui restait à son service, était partie en avant le matin, et nous étions tous jaloux d'elle.
Quand nous fûmes dans ce salon, je regardai autour de moi; la vue de ces objets familiers me ramena à moi-même. Je traversai deux pièces, toujours suivi de ma belle-mère; et j'entrai dans la chambre de Suzanne. Chère petite chambre! Elle l'avait voulue bleue, en mémoire de celle où elle était née, où j'avais veillé son berceau jusqu'à ce qu'elle eût sept ans... J'entends la voix de ma belle-mère qui me gourmandait:
--Voyons, mon gendre, ne vous affectez donc pas comme cela! Vous n'êtes qu'une poule mouillée...
Je la regardai hébété, les yeux secs....
--Mais pleurez donc! me dit-elle. J'aimerais mieux vous entendre hurler que de vous voir tranquille comme vous l'êtes!
Je restais toujours immobile. Elle fondit en larmes et se jeta dans mes bras:
--Ah! mon ami, me dit-elle, que nous voilà malheureux! Le monstre qui nous l'a enlevée!
Et pour la première fois de notre vie, nous nous trouvâmes les mains unies, assis à côté l'un de l'autre, en parfaite communauté d'impression.
XVII
Le lendemain j'allai voir mon médecin. Je l'avais beaucoup négligé depuis quelque temps. Il avait assisté au mariage de Suzanne comme les autres et m'avait engagé à lui rendre visite.
--Eh bien! me dit-il en m'apercevant, la santé?
--Je n'en sais rien, lui répondis-je, je ne sais ce que j'ai; Je crois n'être plus de ce monde... les jambes ne vont pas.
Il m'interrogea, m'ausculta, et resta très-pensif.
--Eh bien, je suis perdu? lui dis-je philosophiquement; à présent, d'ailleurs» pour ce qu'il me reste de joies en de monde...
--Non, dit-il, ce n'est pas cela, et voilà précisément ce qui me déroute, on dirait qu'il y a un changement en mieux.
--Oh! par exemple, lui dis-je, vous n'allez pas me faire croire cela?
--Si fait; je ne sais trop à quoi l'attribuer; peut-être m'étais-je trompé alors dans la gravité du pronostic.
Je me levai et je le foudroyai de mon regard.
--Si vous avez fait cela, docteur, m'écriai-je, si vous m'avez fait marier ma fille inutilement, je ne vous le pardonnerai de ma vie!
--Inutilement! répéta le docteur en riant, inutilement est bien joli. Eh! mon Dieu, tant mieux qu'elle soit mariée, la chère enfant! Vous voilà tranquille, et quand vous aurez des petits-fils...
--Vous appelez cela être tranquille, grommelai-je d'un ton bourru.
Mais la perspective des petits-fils me consolait un peu. Cependant les fils de M. de Lincy auraient vraiment besoin d'être aussi ceux de Suzanne pour se faire supporter. Je le dis au docteur qui me rit au nez.
--Oui, oui, dit-il, c'est toujours comme cela, et puis on s'y fait. Tenez, votre belle-mère me disait exactement la même chose il y a vingt-quatre ans, quand elle vous donna sa fille en mariage, et vous voyez pourtant si elle a aimé sa petite-fille!
Comme je rentrais, je croisai sous le vestibule Maurice Vernex qui arrivait de province, et qui venait me rendre visite. Sa figure sympathique était justement une de celles que j'avais besoin de voir; je le fis remonter, et nous nous mîmes à causer.
--Tant pis! me dit-il au bout d'une demi-heure de conversation de plus en plus intime. Je peux bien vous le dire, vous ne me fermerez pas votre maison pour cela, je suppose! Et puis, à qui le dirais-je si ce n'est à vous! Je regrette que vous ayez marié mademoiselle Suzanne! Me voici riche!...--je m'aperçus alors qu'il était en deuil,--et je vous assure que j'aurais été un gendre bien aimable!
Il riait, mais certain mouvement nerveux de sa main sur ses genoux me prouva qu'il ne parlait pas tout à fait à la légère. Je pris cependant la chose comme une plaisanterie.
--J'aurais été charmé de vous avoir pour gendre, lui dis-je, et je regrette fort de n'avoir pas une autre fille; mais j'espère aussi que M. de Lincy sera aussi un gendre aimable, et que ma fille sera heureuse avec lui.
--Dieu le veuille! répliqua-t-il avec une ombre de tristesse. Je le souhaite de tout mon coeur!
Il se leva pour partir, et en tenant sa main loyale dans la mienne, je me pris à regretter qu'il ne fût pas en effet mon gendre à la place de cet irréprochable Lincy que je ne pouvais souffrir.
--Pourquoi êtes-vous parti? dis-je d'un ton qui avait bien l'air d'un reproche.
--Ma vieille tante était malade, répondit-il, et sa réponse ressemblait fort à une excuse. Elle est morte dans mes bras; je suis revenu dès que cela m'a été possible...
--C'était écrit! pensai-je, et je ne suis pas sûr de ne pas l'avoir dit. Venez me voir, continuai-je tout haut, venez dîner avec moi demain: je suis bien seul...
Son visage mâle et franc prit une expression de sympathie qui acheva de me gagner.
--Je vous ferai de la musique, dit-il gaiement. Vous ne l'aimez peut-être pas beaucoup, la musique?
--Oh! si, répondis-je, elle m'en faisait tous les soirs.
--A demain! dit gaiement Maurice Vernex en prenant congé de moi, pour couper court, je crois, à mes doléances.
Il vint en effet, et nous passâmes une soirée charmante; il s'entendait en toutes choses, il connaissait tout le monde, et je n'ai jamais entendu de conversation plus séduisante. Au rebours de la plupart des gens, il savait déguiser la portée du fond sous la frivolité apparente de la forme. Quel aimable garçon, et que j'eusse été heureux de l'avoir toujours à mon foyer!
Pendant cette interminable quinzaine, il vint me voir plus qu'il ne l'avait fait en deux années. C'était, je crois bien, par pitié de ma solitude, que ma belle-mère n'adoucissait qu'imparfaitement. Avec celle-ci, je dois le dire, nous éprouvions un plaisir amer à parler de Suzanne et à médire de son mari. Trois jours après le mariage, j'avais reçu un petit billet de ma fille contenant ces mots:
«Cher père, je me porte bien; le château de Lincy est superbe, mais il pleut à verse depuis notre arrivée. Embrasse grand'mère pour moi. Je t'envoie deux baisers, des meilleurs.
«TA SUZANNE.»
--Il me semble, dit ma belle-mère d'un ton piqué, lorsque je lui communiquai ce petit document, il me semble que votre fille aurait bien pu prendre la peine de m'écrire, à moi aussi.
--Mais, chère mère, fis-je observer avec douceur, vous voyez bien qu'elle me charge de la rappeler à votre souvenir de la façon la plus affectueuse.
--Je vous dis, moi, qu'elle devait m'écrire; du reste, cette négligence ne m'étonne pas; vous l'avez si mal élevée!
Ce reproche m'avait été fait tant de fois que j'y étais devenu indifférent, et ce fut avec une joie secrète que je constatai la préférence de Suzanne pour son père, préférence dont, à vrai dire, je n'avais jamais douté.
XVIII
Il n'est pas de martyre qui ne finisse par avoir Un terme,--si ce n'est peut-être dans l'autre monde.--Mes quinze jours d'exil s'achevèrent, et je partis pour Lincy, le coeur palpitant de joie, d'angoisse et de timidité. De timidité, à quarante-sept ans? Oui, vraiment, et j'achèverai de me rendre ridicule en avouant que mon gendre m'inspirait une terreur insurmontable. En arrivant à la station, si je n'y trouvai ni mon gendre, ni ma fille, je trouvai en revanche une fort belle calèche, avec un fort beau cocher et un magnifique valet de pied, que mon Pierre examina dès l'abord avec une curiosité mal déguisée.
--Comment s'y prend-on, pensait évidemment le pauvre diable, pour être si majestueux rien qu'en fermant une portière?
Comme le superbe valet de pied montait auprès du cocher, je n'avais le choix qu'entre deux alternatives: laisser Pierre faire la route à pied, ou le prendre à côté de moi dans la calèche. Je n'hésitai pas, et mon fidèle valet de chambre s'assit respectueusement sur le bord du coussin, sans lâcher mon sac de voyage.
Les chevaux étaient excellents, la route magnifique. Pierre ne put contenir sa joie:
--Nous allons donc revoir mademoiselle, dit-il d'un air discret et respectueux; puis s'apercevant de sa méprise, il reprit: Madame de Lincy! et resta confus.
--Cela vous fait plaisir? lui dis-je. Moi aussi, j'avais besoin de m'épancher un peu.
--Oh! si monsieur peut penser que ça me fait plaisir! répondit-il en tournant vers moi son honnête figure à laquelle vingt années de concorde domestique m'avaient si bien accoutumé. Mais ce qui ne me plaît pas, ce sont... Il s'arrêta plus confus que jamais.
--Eh bien! fis-je d'un ton encourageant.
Il me désigna du bout de son ongle le magnifique cocher et l'imposant valet de pied:
--Voilà! fit-il avec un soupir. Je crois que j'aurai de la peine à m'y habituer.
Nous entrions dans le parc, par la grille grande ouverte.
--Papa! papa! cria la voix de Suzanne, et je la vis sur le bord de la route qui m'attendait, les yeux noyés de larmes heureuses, les bras pendants dans l'extase de la joie.
La calèche s'arrêta, et je sautai à bas avec la vigueur de ma vingtième année.
L'étreinte qui nous réunit elle et moi me rouvrit le paradis fermé depuis son départ.
--Allons à pied, me dit-elle en se dégageant de mes bras, pendant qu'elle écartait ses cheveux frisés de son front, avec ce même geste qu'elle avait autrefois dans son berceau. Elle regarda machinalement dans la calèche et aperçut Pierre, qui, rouge de contentement, n'osant bouger de sa place, lui souriait d'un sourire large comme le détroit de Gibraltar.
--Ah! Pierre! Bonjour, Pierre, ça va bien! Je suis bien contente de vous voir. Eh bien, mon ami, allez en voiture jusqu'au château, et dites à M. de Lincy que papa et moi nous avons pris le plus court; comme cela, nous arriverons après vous.
Elle éclata de son rire joyeux, me prit le bras et m'entraîna sous le couvert d'une allée, pendant que la noble calèche s'éloignait, voiturant mon valet de chambre avec mon sac.
Nous marchâmes pendant un moment, Suzanne et moi; elle, pressée de toute sa force contre mon bras, moi, engourdi par l'excès de ma joie. Au bout d'une vingtaine de pas je m'arrêtai et je la repris dans mes bras avec plus de force encore que la première fois. Elle me rendit mes baisers comme auparavant, j'aurais pu croire que rien n'était changé, et cependant je sentais qu'elle n'était plus la même.
--Eh bien? lui dis-je en contemplant son cher visage, toujours lumineux et doux, mais légèrement pâli.
--Rien, dit-elle en souriant.
Et nous reprîmes notre marche.
--C'est très-joli ici, reprit-elle au bout d'un instant,--quand il ne pleut pas, s'entend. Mon Dieu! qu'il a plu pendant la première semaine! Je n'avais jamais vu tomber tant d'eau!
La question qui me brûlait les lèvres finit par sortir:
--Es-tu heureuse?
--Mais oui! répondit-elle tranquillement,-- trop tranquillement peut-être.
--Et ton mari?
--Mon mari est très-aimable. Seulement tantôt il m'a vexée. Je voulais aller à ta rencontre, à la station...
--Eh bien?
--Il n'a pas voulu, il déteste les épanchements de famille en public, m'a-t-il dit; au fond, il a peut-être raison,--mais j'étais vexée et je suis venue à ta rencontre dans le parc. Faisons l'école buissonnière!
Cette proposition était trop de mon goût pour ne pas être acceptée, et nous voilà vagabondant tous deux dans le parc, vraiment fort beau, que Suzanne connaissait déjà par coeur. Je cherchai à obtenir quelques indications sur le genre de vie de Suzanne, sur ses impressions, sur l'opinion qu'elle avait de son mari; j'échouai; ma fille, si franche, si ouverte, s'était fait une sorte de forteresse derrière laquelle elle se retranchait à certaines questions; je vis que, pour le moment au moins, je n'en obtiendrais rien.
Nous causions pourtant à coeur ouvert de Paris, de nos amis, de ma belle-mère, et Suzanne riait aux larmes de la jalousie si innocemment provoquée par son petit billet, lorsque non loin du château, dans le parterre français, nous vîmes arriver M. de Lincy.
--Je vous cherchais partout, cher beau-père, dit-il avec une gaieté forcée qui cachait mal une mauvaise humeur non équivoque. En voyant arriver la calèche avec votre domestique seul, j'avais crains un accident.
--Vous étiez là quand Pierre est arrivé? dit Suzanne sans quitter mon bras.
--Sans doute, ma chère.
--Sur le perron?
--Naturellement, j'étais venu saluer mon père, non sans vous avoir vainement cherchée partout.
--Eh bien! dit-elle avec sa grâce mutine, c'est papa qui m'a trouvée, et il ne me cherchait pas, lui! De sorte que c'est Pierre qui a reçu vos salutations? Mon Dieu, que vous avez dû être drôles tous les deux quand vous vous êtes trouvés nez à nez!
Et ma fille éclata de rire; ce rire perlé, si doux et si communicatif, ne dérida pas M. de Lincy, qui n'en parut, au contraire, que plus soucieux.
Nous nous dirigeâmes tous trois vers la maison, silencieux, car Suzanne ne riait plus et n'avait plus l'air de vouloir recommencer de longtemps. Je pensai à part moi que mon gendre était quinteux.
Le déjeuner nous attendait, servi avec magnificence: tout était magnifique dans cette maison, le propriétaire plus que tout le reste. Suzanne, chose étrange, n'avait point chez elle cet air de jeune matrone qui la rendait si drôle et si charmante quand elle présidait chez nous aux repas de famille. Elle mangeait du bout des dents, mettait beaucoup d'eau dans son vin et se conduisait, en un mot, comme une demoiselle bien élevée qui dîne en ville.
Comme on servait un plat:
--Encore ces maudits oeufs brouillés aux pointes d'asperges! s'écria mon gendre. Je ne puis les souffrir, vous le savez, Suzanne! J'avais défendu qu'on en resservît jamais à ma table!
--C'est le plat favori de mon père, dit doucement ma fille en dirigeant du regard le domestique vers moi.
J'avoue que ces oeufs me parurent d'une digestion difficile, car mon gendre, après avoir murmuré poliment à voix basse:--C'est différent! avait repoussé le plat avec dédain. Suzanne, les yeux gros de larmes, me paraissait n'avoir plus envie de manger du tout, et je trouvai que je faisais sotte figure. Je dépêchai cependant de mon mieux ce mets malencontreux, et le repas s'acheva sans autre désagrément.
On prit le café sur la terrasse; pendant que M. de Lincy donnait des ordres à son jardinier, je me rapprochai de Suzanne:
--Est-il souvent comme cela? lui demandai-je à voix basse.
Elle haussa les épaules, plongea son regard honnête dans le mien, me pressa simplement la main, détourna la tête et me répondit:
--Non.
Mon gendre resta entre nous jusqu'au soir, et si peu content que je fusse de me séparer de Suzanne, même pour une seule nuit, je ne pus retenir un soupir de satisfaction, lorsque je lui eus tourné le dos pour aller me coucher.
J'étais dans ma chambre depuis cinq minutes, et je méditais assez tristement, lorsque Suzanne entra sur la pointe du pied. Elle était encore tout habillée, et, un incarnat plus foncé que de coutume nuançait le haut de ses joues.
--Je suis venue t'embrasser encore une fois, mon petit père, me dit-elle tout bas. Es-tu bien? as-tu tout ce qu'il te faut?
--Oui, oui. Assieds-toi un peu, et causons.
--Oh! non! je ne peux pas. Il ne faut pas que je fasse attendre mon mari. Je me suis sauvée en cachette, il fait sa ronde tous les soirs et ferme les portes, et il n'aime pas à attendre.
Elle me jeta les bras autour du cou et disparut.
Je me couchai dans un grand lit qui avait l'air d'un catafalque, et je cherchai à résumer mes impressions de la journée.
--Il y a beaucoup de choses que mon gendre n'aime pas, me dis-je enfin; et moi, ajoutai-je avec la franchise d'un aveu assez longtemps réprimé, je n'aime pas du tout mon gendre!
Ce n'est pas cette réflexion-là qui pouvait me procurer le sommeil; aussi je ne dormis guère.
XIX
Le lendemain se trouvait être un dimanche. Je descendis un peu tard, car je me sentais très-las de mon sommeil interrompu, et à ma grande surprise, je trouvai Suzanne tout habillée, le chapeau sur la tête, gantée de peau de Suède, qui m'attendait devant le plateau de café.
--Tu vas sortir? lui dis-je, après l'avoir embrassée; où peux-tu aller de si bonne heure?
Elle regarda l'horloge qui marquait dix heures moins un quart, et en me servant à la hâte une tasse de café:
--A la messe, répondit-elle; tu viens aussi?
--Ma foi, répondis-je, pourquoi pas?
Mon gendre qui entrait en ce moment-là, toujours irréprochable, vêtu de frais, en drap d'été gris-perle, leva sur moi des yeux plus surpris que satisfaits.
--Eh bien, ma chère, dit-il, êtes-vous prête?
Suzanne m'indiqua d'un geste à peine ébauché.
M. de Lincy sourit avec grâce:
--Mon beau-père est ici chez lui, dit-il, et Dieu ne doit pas attendre.
Sur cette phrase majestueuse, il sortit; Suzanne avec un geste inquiet et indécis me jeta un baiser du bout des doigts,--j'avalai ma tasse de café d'un coup, au risque d'étouffer, et je la suivis.
Le magnifique valet de pied se mit derrière nous, portant un sac que je pris d'abord pour un sac de voyage: je rougis de ma méprise lorsque, arrivé à l'église, je le vis en tirer des livres d'heures, qu'il offrit à chacun de nous.
Mon gendre faisait très-bon effet dans son banc seigneurial, et vraiment je regrettai qu'il ne fût pas en bois sculpté, comme les têtes d'abbés crossés et mitrés qui ornaient les stalles du choeur. L'ancienne chapelle de l'abbaye faisait très-bon effet aussi, comme église de paroisse. Tout y était superbe, magnifique, irréprochable... Suzanne était bien partout, avec sa grâce juvénile et sa distinction native; seul, je faisais tache dans cet ensemble parfait, où le peuple endimanché, groupé dans les bancs d'une manière pittoresque, semblait amené tout exprès par la nécessité de faire un fond à ce tableau, de meubler cette jolie chapelle.
Le curé fit un sermon, ni bon ni mauvais; --je l'écoutai avec une attention qui pouvait passer pour du recueillement; Suzanne, moins vaillante, laissa doucement tomber sa jolie tête sur son sein, dans une attitude qui ressemblait moins à la méditation qu'au sommeil...
J'aurais respecté ce repos salutaire jusqu'à la fin,--mais mon gendre, par une secousse discrète imprimée à la robe de sa femme, la tira de son engourdissement. La pauvre petite fit un brusque mouvement, rougit, sourit, se frotta un oeil du bout de l'index, se redressa et prit un air de grand recueillement. Les deux enfants de choeur sourirent,--mon gendre avait un air pincé pour lequel je l'aurais battu d'abord, et qui ensuite m'inspira une certaine envie de me moquer de lui..., mais je n'en eus garde.
Tout finit cependant. A la sortie, Suzanne exerça très-gentiment ses devoirs de dame châtelaine; elle interrogea les mères, tapota la joue des enfants, glissa quelque aumône dans la main des vieillards, puis nous reprîmes la route du château, toujours suivis par le domestique chargé des livres d'heures.
Mon gendre était resté en arrière et causait avec les paysans.
--Est-ce ainsi tous les dimanches? demandai-je tout bas à Suzanne, qui passa son bras sous le mien avec sa câlinerie de jeune fille.
--Oui, répondit-elle, M. de Lincy tient à ce que nous assistions à l'office pour donner le bon exemple.
La drôlerie d'instinct, qui ne pouvait la quitter longtemps, glissa un éclair de malice dans ses yeux, et elle rit un peu.
--Cela t'amuse? lui dis-je, heureux de la voir gaie.
--Oui et non, dit-elle. Par exemple, le sermon m'endort infailliblement, et M. de Lincy n'aime pas ça...
--Tant pis pour lui, m'écriai-je. Il m'ennuie, à la fin! Que le diable...
Suzanne me pressa doucement le bras:
--Père, dit-elle, c'est mon mari.
Sa voix avait pris un timbre grave, son jeune visage s'était revêtu tout à coup d'une noblesse bien au-dessus de ses années. Je la regardai surpris et je me tus.
--C'est mon mari, reprit-elle; il n'est pas parfait, mais tel qu'il est... c'est mon mari, enfin, dit-elle pour la troisième fois.
Je sentis le feu d'une rage intérieure parcourir tout mon être. Ce butor était son mari, grâce à moi! Un homme qui faisait le magister et qui parlait en maître à ma Suzanne, après quinze jours de mariage!
Il nous rejoignit, et commença à me parler d'un ton si aimable que j'eus plus que jamais envie de l'étrangler. Mais il fallut lui répondre poliment, car Suzanne l'avait dit: c'était son mari.
Au bout de huit jours de cette existence, j'en avais assez. Mon séjour à Lincy n'avait jamais dû avoir de durée bien déterminée; je prétextai des affaires, j'alléguai des lettres qui réclamaient ma présence à Paris, et je dis à Pierre de faire mes malles. Le brave garçon m'obéit avec un empressement qui me prouva que le séjour du château ne lui agréait pas plus qu'à moi.
--Tu veux donc t'en aller, père? me dit Suzanne avec tristesse, le jour que j'annonçai mon départ.
--Écoute, mon enfant, lui dis-je, je crois qu'il est encore trop tôt; votre mariage est trop récent pour que je ne me sente pas de trop entre vous... Le temps aidant, tout s'arrangera...; M. de Lincy a des façons de parler et d'agir auxquelles je ne puis m'habituer tout d'un coup... Tu es ma fille, je t'ai adorée. Je ne puis supporter de t'entendre gourmander par un homme... C'est ton mari! Soit. La femme doit obéissance et soumission! Soit encore; mais le père ne peut pas voir ces choses avec plaisir... Je m'y ferai plus tard, peut-être!
Suzanne, qui avait baissé la tête aux premiers mots de ce discours passablement diffus, la releva et me regarda droit dans les yeux:
--Père, me dit-elle, ne va pas t'imaginer des choses qui ne sont pas; malgré ce que tu as pu supposer, tout va bien ici; tes peines n'ont pas été perdues, cher père, tu as voulu que je sois heureuse, et je suis heureuse.
Elle parlait d'une voix vibrante et passionnée qui me saisit. M'étais-je trompé? Aimait-elle son mari? Les formes déplaisantes que M. de Lincy déployait à son égard n'étaient-elles qu'un trompe-l'oeil destiné à voiler aux yeux étrangers les joies intimes et l'entente parfaite de l'amour partagé? Je ne pouvais le supposer, et pourtant Suzanne était là, transfigurée, vaillante, rayonnante, prête, on l'eût dit, à défendre sa cause au prix de sa vie...
--Tu sais, ma fille, lui dis-je, que je n'ai eu qu'un rêve, qu'un but dans la vie: ton bonheur. Si je savais que j'ai contribué, au contraire, à te rendre malheureuse; si je pensais que ma bêtise, ma maladresse ou ma faiblesse ont empoisonné pour toi la source des joies, je suis encore assez vaillant pour réparer ma faute, assez courageux pour m'en punir.... Dussé-je mourir à la peine, si cet homme se conduit mal envers toi, je te vengerai!
--Père, me dit ma Suzanne, toujours souriante et radieuse, sois en paix, tu as accompli ton oeuvre, et, comme tu l'as voulu, je suis heureuse.
Avec quelle ferveur je couvris de baisers son front blanc, ses beaux cheveux'et ses yeux purs! Ah! la loi l'avait donnée à cet homme, mais c'était un mensonge: elle était toujours ma fille, et je sentis, à l'étreinte de ses bras autour de mon cou, qu'elle était ma fille plus que jamais.
Nous n'avions plus envie de nous parler; une entente muette s'était établie entre nous; jusqu'au moment du départ, nos yeux seuls échangèrent des tendresses. Mon gendre, qui avait fait pour me retenir toutes les instances qu'un gendre bien élevé doit à son beau-père, me reconduisit en break jusqu'à la station. Suzanne avait préféré me dire adieu chez elle, loin des yeux curieux,--et loin de son mari, je dois le dire.
--Vous allez à Paris? me dit mon gendre eu me serrant la main, au moment où le train approchait.
--Oui, et de là chez moi... Nous nous reverrons en octobre.
--Au revoir, me dit-il.
Et je montai en wagon. Ni lui ni moi n'en avions parlé, mais nous avions très-bien compris l'un et l'autre qu'il ne pouvait être question de vivre sous le même toit.
Cependant j'avais tellement besoin de la présence de ma fille que, pour l'avoir chez moi, pour la rencontrer dans l'escalier, pour entendre son pas léger au-dessus de ma tête, non-seulement j'eusse toléré mon gendre, mais j'eusse été un beau-père modèle. Malgré ce désir ardent, je ne voulus point réclamer l'exécution de sa promesse, et j'appris au bout de quinze jours qu'il faisait meubler un appartement du côté des Ternes, le plus loin possible de moi, dans un même rayon.
--Il a parfaitement raison, me dis-je; s'il m'aime autant que je le chéris, nous ne serons jamais assez loin de l'autre.
Mon coeur se serra,--ce n'était ni la première ni la dernière fois, et je commençais à m'accoutumer à ces émotions qui, d'abord, avaient failli me tuer.
XX
Je passai quelques jours à ma maison de campagne, mais sans Suzanne rien n'avait d'attrait pour moi. Ma belle-mère vint m'y rejoindre, et nous trouvâmes un plaisir extraordinaire à dire du mal de M. de Lincy. Elle aussi avait été voir sa petite-fille, et le château ne lui avait pas semblé plus sympathique qu'à moi. Cependant les choses qui m'avaient déplu n'étaient pas celles qui l'avaient frappée: l'étalage de piété n'avait rien eu pour elle de remarquable, et quand je lui en parlai, elle me rit au nez.
--Que voulez-vous! me dit-elle, tout le monde ne peut pas aimer le bon Dieu, comme moi, à la bonne franquette! Il est des gens qui ne peuvent faire leur prière qu'en habits du dimanche. Mais, le monstre, comme il gronde Suzanne! Une enfant parfaite! Malgré le soin que vous avez employé à faire son éducation, mon gendre, vous n'êtes pas parvenu à la gâter!
Nous avions beau faire, madame Gauthier et moi, ni le whist avec un mort, que nous organisions à l'aide de notre médecin de village, ni le bésigue à nous deux, ni les promenades, ni quoi que ce soit, ne pouvait combler le vide qui semblait au contraire se creuser de plus en plus autour de nous. Elle s'en alla à Trouville pour prendre son content de bruit, me dit-elle.--Et moi, resté seul, piteux et ennuyé, j'avais presque envie de partir pour les Pyrénées, lorsqu'une idée me vint: la vendange et la cousine Lisbeth! J'étais sauvé! Pierre et moi nous fîmes une malle en grande hâte, et nous voilà partis pour le Maçonnais.
Lisbeth ne m'attendait guère: il y avait à peu près quinze ans que je lui avais promis ma visite. Lorsque j'arrivai au seuil de sa maison, vaste et commode, quoique peu élégante, elle se leva, mit sa main en abat-jour sur ses yeux vieillis, que ne quittaient plus les fameuses lunettes, et resta indécise.
--Cousine Lisbeth, lui dis-je, vous souvenez-vous de votre voyage à Paris?
--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en courant à moi, que vous êtes changé, cousin! je ne vous reconnaissais pas!
Et cherchant du regard derrière moi:
--Où donc est la petite? fit-elle.
--Hélas! cousine, la petite est grande; elle est mariée!
--Mariée! Doux Jésus! Il me semble la voir encore avec sa langouste... Mariée! et je n'en ai rien su!
On l'avait oubliée dans l'envoi des lettres de faire part! Mais elle avait un caractère si heureux, qu'elle n'eut pas même l'idée de s'en formaliser. Elle convoqua aussitôt sa maisonnée, et je vis arriver de vieilles servantes, roses et ridées comme des pommes de terre qui ont passé l'hiver sur la paille. Au bout d'un moment, le feu flambait dans l'âtre, mon repas rissolait dans une grande poêle, et le cru célèbre de l'endroit, pris au meilleur tonneau du cellier, baignait les bords d'un vase de terre semblable à une amphore.
--Excusez, cousin, me dit Lisbeth, qui activait le service en payant de sa personne, nous mangeons dans la cuisine, mais dès ce soir on vous servira dans la salle; ce n'est qu'en attendant.
J'aurais été bien fâché de ne pas manger dans la cuisine! Quelle cuisine! Haute, voûtée, peinte à la chaux tous les six mois, avec un dallage superbe de pierres du pays, elle faisait penser aux peintres flamands. Le gros chaudron de Téniers trônait magistralement sur le manteau de la cheminée, en compagnie de plusieurs autres, moins imposants; toute la batterie de cuisine étincelait, on voyait là les preuves irrécusables de l'ordre et de l'économie de plusieurs générations.
--On va vous coucher dans la chambre jaune, me dit Lisbeth en m'apportant un plat fumant et savoureux; c'est celle qui a la plus belle vue, et puis elle est au soleil levant... mais si vous aimez mieux la chambre bleue, qui est au soleil couchant?
Je rougis intérieurement du plus beau cramoisi en comparant cet accueil hospitalier avec celui que j'avais fait à Lisbeth lors de son voyage. Je la croyais moins riche aussi; son châle jaune et son ridicule à glands ne pouvaient me donner la mesure de ce bien-être de province où les capitaux sont représentés par des terres, des tonneaux de vin, des armoires pleines de linge, de laine, de lin, bien plus que par des pièces de cent sous.
--Cousine Lisbeth, lui dis-je en lui prenant les deux mains, vous êtes une vraie femme, vous!
--La bête au bon Dieu, fit-elle en riant, c'est comme ça qu'ils m'appellent dans le pays, parce que, sans être méchante, je n'ai pas plus d'esprit qu'il ne m'en faut.
Je fus touché de cette humble douceur.
--Vous êtes seule ici? lui dis-je; mes souvenirs me rappelaient une famille nombreuse?
--Ils sont tous partis, répondit-elle avec un soupir, les uns pour l'armée, les autres pour le cimetière; j'avais une belle-soeur veuve qui était morte en me laissant deux enfants,--la coqueluche les a emportés tous les deux la même semaine, il y a dix-huit mois... Depuis, je suis restée toute seule ici... Vous allez bien rester un mois, dites, cousin, pour ne pas dire plus?
--Eh-bien, oui! m'écriai-je, je resterai avec vous, cousine, et j'y serai mieux que là-bas!
Je lui racontai alors le mariage de Suzanne et ma visite au château de Lincy, et l'aversion que m'inspirait mon gendre, et tout ce qui s'ensuivait; il me semblait causer avec une vieille amie; Lisbeth m'écoutait de toute son âme, hochant la tête aux endroits pathétiques... Jamais, sauf chez ma fille, je n'avais trouvé tant de sympathie.
--La pauvre petite! soupira Lisbeth, si son mari n'est pas bon, elle sera bien à plaindre... Mais chez vous autres gens riches, quand on ne s'aime pas, c'est moins terrible que chez nous, parce que chacun peut vivre à son idée; si elle s'ennuie, cette petite, elle viendra vous voir souvent; son mari sera occupé de son côté. Qu'est-ce qu'il fait, votre gendre?
--Hélas! cousine, il ne fait rien! Elle soupira une fois de plus.
--Eh bien! reprit-elle, il y a les enfants. C'est si bon les enfants, on n'a pas le temps de penser à autre chose, allez! C'est bien triste ici, depuis que je n'en ai plus!
Cette humble vieille fille me raconta son histoire, et je compris alors ce qui l'avait poussée à venir me trouver à Paris jadis. Le dévouement faisait partie de sa vie, comme le pain et l'eau. Habituée à soigner les autres, à chercher autour d'elle ce qu'elle pourrait bien faire d'utile, elle s'était dit en pensant à mon malheur: Voilà un veuf qui doit être, bien embarrassé, allons à son secours!
Je m'efforçai de pallier ce que ma conduite d'alors avait eu d'inhumain, de brutal: elle ne s'en était pas même aperçue. A peine revenue au logis, elle s'était vu d'autres soucis sur les bras; la vieille mère était morte, un frère s'était marié, puis il était mort à son tour, enfin elle avait soigné, consolé et enterré toute sa famille. Seule, dernière de cette branche, elle avait hérité de tout, et n'en était pas plus contente.
--A quoi bon? me dit-elle en terminant son récit, je n'ai personne à qui le laisser! Heureusement, il y a les pauvres!
Le dimanche venu, elle ne m'emmena point à la messe. Je m'étais levé de bonne heure, afin de ne rien changer à ses habitudes; mais quand je descendis, elle était déjà revenue.
--Je vais à l'office de six heures, me dit-elle, comme ça je puis envoyer mes servantes à la grand'messe. Cela leur fait tant de plaisir! Et pour moi, je crois bien que le bon Dieu ne m'en gardera pas rancune!
Humble femme! douce et généreuse nature! je trouvai dans mon séjour auprès d'elle des ressources, des consolations que je n'avais jamais connues. Elle m'apprit combien une âme simple peut être grande, lorsque--de quelque nom qu'elle le nomme--elle a mis le devoir au-dessus de toutes choses.
Quand je la quittai, elle me fit promettre de revenir.
--Amenez la petite, me dit-elle, car Suzanne était restée la petite pour elle;--je ne vous dis pas d'amener votre gendre, il n'aimerait peut-être pas notre genre de vie,--mais si une fois il va en voyage, venez avec Suzanne.
Je le lui promis, et je retournai chez moi plus calme que je n'aurais cru pouvoir l'être six semaines auparavant.
XXI
Le mois d'octobre vint; Suzanne m'avait écrit tous les quinze jours des lettres officielles qui évoquaient devant moi l'image de mon gendre, fièrement campé sur ses jarrets et lisant d'un air doctoral les lignes tracées par sa femme. J'avais appris par ces lettres que la campagne était superbe, le temps très-doux, la vendange fort amusante,--et c'était tout.
Un soir, je me chauffais les pieds au feu,--ce premier feu d'automne si charmant quand on est deux à le regarder, si triste quand on est tout seul, à moins qu'on ne soit un vieux garçon égoïste,--et je me faisais de la morale:
--Comment, me disais-je, te voilà devenu vieux, tu as passé l'âge des rêveries sentimentales, et tu te reprends à remonter vers le passé, à regretter l'année dernière, où ta fille était là té faisant la lecture... Avais-tu rêvé, vieil égoïste que tu es, que Suzanne serait toujours là pour te fermer les yeux et rester fille, isolée dans la vie? Non! Eh bien, que te faut-il?
Mais ma morale ne servait pas à grand'chose, et mes yeux d'incorrigible rêveur, devenus humides, persistaient à revoir, au lieu des bûches charbonnant dans le foyer, certain tapis bleu et blanc où Suzanne enfant avait écrasé maintes grappes de raisin, où les pieds pourtant si mignons de ma femme avaient usé un chemin de son lit au berceau...
J'avais rêvé de ma vieillesse autrefois, quand Marie et moi, serrés l'un contre l'autre sur la petite causeuse étroite, nous parlions bas afin de ne pas réveiller Suzanne endormie; j'avais rêvé que je vieillirais,--mais pas seul! Je m'étais dit que ma noble femme et moi, toujours serrés l'un contre l'autre, nous arriverions à cette heure redoutable où l'enfant s'en va du foyer, où les cheveux blancs viennent encadrer les rides,-- et j'avais pensé qu'alors nous serions heureux, --oui, heureux, plus heureux qu'aux temps troublés de la jeunesse; j'avais considéré la vieillesse comme le couronnement d'une existence remplie de labeurs utiles, comme le dénouement splendide et serein du drame de la vie... Mais j'avais toujours rêvé ma femme à mon côté.
Toute l'amertume de la séparation d'alors remonta de mon coeur à mes yeux; je revis le bouquet de lilas blanc posé par ma fille enfant sur le sein de sa mère endormie à jamais... Je me rappelai le mot «heureuse», dernier cri arraché par l'angoisse maternelle h cette poitrine haletante... Était-elle heureuse, Suzanne? Avais-je accompli le voeu de ma femme? Hélas! je ne pouvais répondre que par un doute cruel.
--Pardonne-moi, murmurai-je h la chère ombre évoquée par moi. Pardonne-moi; je croyais bien faire!
Un rire qui ressemblait à un sanglot me fit lever la tête; j'entendis un bruit confus, la porte de mon cabinet s'ouvrit toute grande, et une forme féminine parut dans l'écartement des rideaux.
--Papa! cria faiblement la voix de Suzanne, elle franchit d'un bond l'espace qui nous séparait et tomba sur mon cou, riant et pleurant.
J'entrevis Pierre qui s'essuyait les yeux du dos de la main et qui refermait discrètement la porte.
--Papa! cria Suzanne d'une voix étouffée par l'émotion. Tout droit du chemin de fer! Voilà!
Elle me couvrit de baisers et reprit sans s'interrompre:
--Oh! le vilain père! il est affreux! Il a des cheveux blancs! Tu t'es donc fait teindre? Tiens, regarde comme tu es laid!
Elle tournait ma tête vers la glace, et je m'aperçus alors que j'avais blanchi depuis l'époque de son mariage.
--Ça ne fait rien, reprit-elle sans me laisser le temps de parler, tu es beau tout de même, je t'aime comme ça.
Elle sourit, me regarda, passa ses doigts mignons dans mes cheveux blancs et fondit en larmes, en cachant sa tête blonde dans mon cou.
Je la pris par la taille et je voulus la faire asseoir. Elle se releva d'un bond, arracha son chapeau, qu'elle jeta à l'extrémité du cabinet, et se laissa tomber dans un fauteuil, riant, pleurant et me prenant à tout moment la figure entre les deux mains pour me regarder à son aise.
--Ah! soupira-t-elle quand elle m'eut bien vu, que j'avais envie de te revoir!
Et moi donc! mais je n'osais le lui dire
--Ton mari? demandai-je enfin, me ressouvenant de l'existence de cet être désagréable.
--Il va venir, dit-elle en reprenant soudain un air sérieux. Il est allé voir si tout est prêt à l'hôtel.
--L'hôtel! quel hôtel? fis-je effaré.
--Le nôtre. Ah! oui, tu ne sais pas, il a loué un hôtel avenue d'Eylau, au bout du monde.
Elle se tut, triste d'avoir à m'apprendre cette nouvelle.
--Je savais, lui dis-je avec douceur, que tu ne demeurerais pas ici; je crois que cela vaut mieux.
Elle me lança un regard; ce regard voulait dire tant de choses que j'en fus saisi. Il y avait là du regret, de la résignation, de la fermeté, de la compassion, et même un grain de mépris, --mais celui-ci n'était pas pour moi. Où ma Suzanne avait-elle pris ces yeux-là? J'eus envie de dire des choses désagréables à mon gendre, mais cette émotion me laissa froid; je l'avais éprouvée tant de fois déjà!
--Alors, il va venir te chercher ici? dis-je pour changer le cours de la conversation.
--Oui, répondit-elle d'un air distrait. Et grand'mère, comment va-t-elle? Surtout, ne va pas lui dire que je suis venue ce soir, elle nous mangerait! Ce sera un secret à nous deux.
La porte s'ouvrit encore et laissa passer mon gendre, annoncé par Pierre avec tout le décorum dû à un si noble personnage. Il me serra la main, s'informa de ma santé et dit à Suzanne qu'il était temps de partir. Celle-ci alla chercher son chapeau qui était resté par terre, le remit sur sa tête de l'air le plus posé, et tira ses gants sur son poignet. Mon gendre alors prit congé de moi, je les invitai tous deux à dîner pour le lendemain, ils acceptèrent, et se dirigèrent vers la porte.
M. de Lincy disparut le premier; Suzanne, restée derrière lui, revint en hâte sur ses pas, m'embrassa à m'étouffer, et courut vers la porte; au moment de disparaître, elle se retourna avec un joli mouvement d'épaules, et m'indiquant son mari d'un geste imperceptible:
--Croquemitaine! murmura-t-elle; ses yeux et son sourire soulignèrent ce mot avec une drôlerie inimitable qui me rappela son enfance, et elle disparut.
Tout cela avait été fait si vite que je n'avais pas même eu le temps de rire. La porte se referma; je retournai à mon fauteuil, et je trouvai le petit mouchoir de Suzanne sur le tapis.
--Vieux troubadour! n'as-tu pas de honte? me dis-je à moi-même, pour réprimer un irrésistible désir de porter le mouchoir à mes lèvres... Je ne pus y tenir, et cachant mon visage dans la batiste, je sentis tout à coup mes yeux déborder de larmes,--je crois que c'étaient des larmes de joie.
Un bruit me fit reprendre ma dignité: Pierre s'était glissé dans le cabinet, et, la main sur le bouton de la porte, il toussait discrètement pour m'avertir de sa présence.
--Qu'y a-t-il? lui dis-je en affectant une grande liberté d'esprit.
--Rien, monsieur, c'est-à-dire, mademoiselle est revenue... madame, veux-je dire... Ah! monsieur, je suis bien content!
Et voilà mon Pierre qui se met à chercher son mouchoir dans sa poche en reniflant d'une façon fort émouvante.
--Je demande pardon à monsieur, reprit-il quand il eut trouvé cet objet à carreaux et qu'il se fut mouché, mais ça me fait un drôle d'effet de voir mademoiselle...
--Vous n'êtes qu'une bête, mon ami, répondis-je à mon vieux serviteur.
Mais Pierre, au lieu de paraître offensé, me regardait avec des yeux rayonnants. Je crus le revoir sur l'échelle du pressoir, le jour mémorable des toiles d'araignée.
--C'est bien, c'est bien, lui dis-je d'une voix que je voulais rendre ferme.
L'imbécile continuait à me regarder, et de grosses larmes roulaient sur les revers de sa livrée. Tout à coup je portai le petit mouchoir de Suzanne à mes yeux, il n'était que temps.
Je tendis la main à mon fidèle valet de chambre et j'allai me coucher.
Jamais je ne fus mieux servi que ce soir-là.
XXII
Le lendemain, je déjeunais, toujours seul, mais moins triste, car je savais que je verrais ma fille le soir même, lorsque la vieille bonne de Suzanne se faufila modestement dans la salle à manger.
--Ah! c'est vous, Félicie, lui dis-je, je suis enchanté de vous voir. Nous allons donc parler un peu de madame?...
Elle me regardait d'un air si maussade que je ne terminai pas ma phrase.
--Monsieur peut se vanter d'avoir fait là un beau coup! me dit-elle d'un ton grognon.
--Quel coup, ma bonne? fis-je inquiet.
--En mariant notre pauvre ange de Suzanne avec ce monsieur-là! Ah! monsieur peut se dire qu'il n'a pas eu la main heureuse!
--Qu'y a-t-il donc, Félicie? Au lieu de me faire des reproches, parlez franchement, cela vaudra mieux, allez!
--Eh bien, monsieur, voilà ce que c'est. M. de Lincy m'a donné mes huit jours!
Je restai stupéfait. Félicie avait vu naître Suzanne, elle avait alors quarante ans;--la renvoyer à cette heure, c'était briser le reste de son existence.
--Cela ne se peut pas, fis-je machinalement, vous vous êtes trompée.
--Ah bien oui! Il m'a dit ce matin que je ne connaissais pas le service comme on le fait maintenant, et que madame avait besoin d'une jeune femme de chambre pour lui faire ses robes...
--Une jeune femme de chambre ne vous aurait pas empêchée de rester...
--Monsieur ne comprend donc pas que c'est un prétexte? M. de Lincy ne veut pas de moi parce que madame n'est pas heureuse et que je lui en ai fait l'observation...
--Ah! ma bonne, lui dis-je, si vous lui avez fait des observations, je ne m'étonne plus!...
--Eh bien, quoi? Il fallait le laisser faire, sans lui rien dire peut-être? Un brutal, qui ne connaît pas la différence entre une âme du bon Dieu et un chien? qui a causé une telle frayeur à madame dès le soir de ses noces, que jusqu'à présent, la nuit, quand elle entend son pas, elle se met à trembler comme la feuille?
--Que s'est-il donc passé? dis-je en serrant le manche de mon couteau jusqu'à me faire mal aux doigts. Je n'avais plus envie de manger.
--Je n'en sais rien; toujours est-il que, le lendemain, madame m'a gardée près d'elle après qu'elle avait fait sa toilette de nuit, et lorsqu'on a entendu le pas de monsieur dans le corridor, voilà madame qui est devenue blanche comme un linge. Elle m'a prise par le bras, et m'a dit tout bas: «Ne me quitte pas, Félicie!» Elle tremblait si fort que j'ai cru qu'elle avait la fièvre. Monsieur est entré et m'a dit de m'en aller... Il fallait bien obéir. Depuis, tous les soirs, c'est la même chose: c'est nerveux, quoi! Faut-il que ce soit un manant pour l'avoir effrayée comme cela!
Je restai consterné.
--Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt? repris-je après un moment de réflexion.
Félicie haussa les épaules.
--A quoi cela vous aurait-il servi? me dit-elle.
Je n'avais rien à répondre.
--De sorte que me voilà sur le pavé, à mon âge! continua la vieille bonne. Si c'est là ce que j'attendais!...
--Vous savez très-bien que vous n'êtes pas sur le pavé, Félicie, ne dites pas de bêtises; vous rentrez ici, voilà tout. Je tâcherai de faire entendre raison à mon gendre.
Elle haussa les épaules encore une fois. Était-ce à mon adresse ou à celle de M. de Lincy? Je ne pus le savoir.
Ce même jour, quand ils vinrent tous les deux, j'envoyai Suzanne dans ma chambre où elle trouva sa vieille bonne, et je retins mon gendre.
--J'ai vu Félicie, lui dis-je, elle est au désespoir; elle avait élevé Suzanne, vous le savez...
--Elle donnait de mauvais conseils à ma femme, et elle voulait me régenter: à mon grand regret, j'ai dû la renvoyer; vous comprenez, mon cher beau-père, qu'on ne puisse tolérer un ennemi domestique dans sa propre maison... Quittons; je vous en prie, ce sujet désagréable.
--Mais, mon gendre, dis-je avec quelque impatience, si cette femme est attachée à Suzanne. Suzanne lui est également attachée, et vous comprendrez à votre tour que ce changement lui cause un chagrin véritable...
--Votre fille, interrompit M. de Lincy avec un sourire et un air de supériorité sans égale, a assez d'esprit pour se rendre compte de l'état réel des choses. Un sage proverbe dit qu'entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt. Félicie a pu reconnaître à ses dépens la justesse de cette maxime. Je suis résolu à maintenir mon autorité chez moi, par tous les moyens.
Je le regardai bien en face pour voir si ce discours s'adressait à moi; il me fut impossible de rencontrer ses yeux, qui se promenaient avec complaisance sur les tableaux et les bronzes du salon.
--Vous avez un bien joli Van Goyen, me dit-il avec la plus grande aisance. L'avez-vous payé cher?
Suzanne rentra bien à propos pour me dispenser de répondre. Elle passa son bras sous le mien et m'emmena sur un canapé où nous restâmes silencieux,--sa main dans ma main. Mon gendre fit la conversation tout seul jusqu'à l'arrivée de ma belle-mère, qu'il accapara pour le reste de la soirée. Ils partirent à neuf heures du soir, me laissant avec madame Gauthier qui avait vu Félicie et qui me fit une scène épouvantable.
--Voilà ce que c'est de ne prendre conseil de personne quand on choisit son gendre, me dit-elle, en terminant sa première apostrophe.
Ce coup inattendu m'abasourdit tellement que je ne lui répondis pas un mot, et elle parla longtemps.
XXIII
Tout cela me rendait fort perplexe; mon gendre avait bien raison: entre l'arbre et l'écorce... Mais j'étais le père de Suzanne, cependant, et à ce titre n'avais-je pas quelque droit à m'occuper de son bonheur?
Elle ne paraissait pas malheureuse; certes, son joli visage, autrefois rose et mutin, était devenu plus pâle et plus sérieux; ses yeux légèrement cernés n'avaient plus la joyeuse expression des jours passés, mais elle causait avec abandon quand nous nous trouvions ensemble, et riait volontiers de ce rire charmant, si doux et si communicatif que le plus morose s'y fût déridé.
Félicie, après avoir ponctuellement «fait ses huit jours», était rentrée chez moi, et ne m'avait plus jamais reparlé des détails que dans sa colère elle avait laissé échapper. J'aurais pu croire que j'avais fait un mauvais rêve, si un léger changement dans l'expression du visage de Suzanne, à l'approche de mon gendre, ne m'eût rappelé souvent ce que la vieille bonne m'avait raconté.
Nous n'étions pas loin du 1er janvier, quand un jour, vers midi, en traversant le salon qui menait à la salle à manger, chez mon gendre, j'entendis le bruit de sa voix irritée; celle de Suzanne, particulièrement vibrante, lui répondait par saccades... J'eus l'envie la plus véhémente de rester immobile et d'écouter à la porte, mais la vieille habitude prit le dessus, et je frappai sans attendre. Mon gendre m'ouvrit, et j'eus le temps d'observer l'expression brutale et presque sauvage de sa physionomie. Suzanne, assise devant sa tasse vide, les mains jointes, les yeux brillants, une tache rouge à chaque pommette, réprima un élan involontaire vers moi. Je ne dis rien, mais je pris une chaise, car je sentais mon coeur battre beaucoup trop fort.
--Je suis venu te chercher, dis-je à ma fille; n'était-il pas convenu que nous irions ensemble à une matinée théâtrale?
Avant qu'elle eût le temps de répondre, mon gendre, qui s'était assis entre elle et moi, s'interposa vivement:
--Désolé, cher beau-père, me dit-il;--sa voix était devenue douce comme les sons d'une flûte,--Suzanne a des visites à faire: elle l'avait oublié, je viens de lui rappeler;--des visites indispensables... Je regrette vraiment que vous ayez pris une peine inutile.
Je regardai M. de Lincy; jamais il n'avait été plus calme et plus aimable; ce jour-là cependant j'étais décidé à ne pas m'en laisser imposer.
--Soit, dis-je; d'ailleurs je ne tenais pas du tout à ce théâtre. Je vous accompagnerai quand vous sortirez: j'ai la voiture à quatre places, puis-je vous mener quelque part?
Mon gendre murmura quelques paroles vagues que je ne pus comprendre, et sortit: je ne puis dire qu'il frappa la porte en s'en allant, mais de la part d'un homme aussi bien élevé que M. de Lincy, le mouvement était d'une violence étonnante.
--Qu'y a-t-il? dis-je à Suzanne lorsque le bruit d'une autre porte m'eut annoncé le départ définitif de mon gendre.
--Rien du tout, fit-elle avec un geste d'ennui. Des questions d'intérêt...
--D'intérêt?
--Oui; il a fait de mauvaises affaires, à ce qu'il paraît; il a quelque chose à payer, et l'on veut de l'argent tout de suite...
--Qui?
--Je n'en sais rien. Bah! c'est toujours comme cela, et tout s arrange.
--Ce n'est donc pas la première fois? fis-je avec un mouvement d'effroi.
Suzanne me regarda de l'air de quelqu'un qui se reproche d'en avoir trop dit.
--C'est déjà arrivé une ou deux fois, dit-elle avec hésitation, pour des vétilles... Ce n'est pas la peine d'en parler.
--Écoute, lui dis-je alors, la chose est fort grave; si mon gendre a des embarras d'argent, c'est déjà un point assez important pour que j'en sois informé; mais s'il te fait souffrir de ses accès de mauvaise humeur, c'est encore plus sérieux.
Suzanne baissa la tête et ne répondit pas; ses doigts tortillaient nerveusement le coin de la nappe. Au bout d'un instant, elle leva les yeux, et son visage changea d'expression:
--Mon Dieu! père, s'écria-t-elle, que tu es pâle! Voyons, ne te tourmente pas comme cela. Il a mauvais caractère, c'est bien certain; mais, en n'y faisant pas attention, je viens bien à bout de me débarrasser de lui! Cher père, ajouta-t-elle en venant à moi, je suis heureuse malgré cela, oui, je suis heureuse,--elle avait noué ses bras autour de mon cou,--rien ne me manque, je fais ce que je veux..
--Tu as envie de faire des visites? interrompis-je en la serrant dans mes bras.
Elle rougit, sourit, hésita et finit par répondre:
--Non! mais tu as bien vu que c'est sa mauvaise humeur qui est cause de tout cela; il ne veut pas que je te raconte... Mais sois tranquille, tout est très-bien, je suis heureuse.
Elle me câlinait, et posait en souriant sa tête sur mon épaule; malgré le souci qui s'était emparé de moi, je ne pus résister à la grâce de ses caresses, je souris aussi, et mon gendre en entrant nous trouva rayonnants. Son air grognon avait aussi disparu, il souriait avec la grâce parfaite du temps passé, et nous avions tous les trois l'air de nager dans la béatitude.
--J'ai réfléchi, ma chère, dit-il à Suzanne. Ces visites peuvent se remettre, si vous le désirez; allez avec votre père.
Suzanne disparut et revint en un clin d'oeil avec ses gants et son chapeau.
--J'espère, lui dit à demi-voix son mari au moment où nous sortions, j'espère que vous me tiendrez compte de ma bonne grâce?
Elle ne répondit pas et se hâta de monter en voiture.
--Qu'est-ce que tout cela veut dire? demandai-je quand nous fûmes en route.
Elle sourit de son air embarrassé et ne répondit rien. Comme j'insistais:
--Tiens, père, dit-elle, n''allons pas au théâtre; je n'ai pas envie d'entrer dans cette salle chaude où il y a des bougies en plein midi; il fait beau, allons au bois de Boulogne.
Nous fûmes bientôt au bord du lac, absolument désert à cette saison et à cette heure de la journée.
--Vois-tu, père, me dit-elle, lorsque le mouvement de la voiture et l'air vif d'une belle gelée eurent ramené son teint à sa fraîcheur ordinaire, il ne faut pas t'imaginer que M. de Lincy soit toujours aussi désagréable.
--Je trouve suffisant qu'il le soit quelquefois!
--Quelquefois-,--pas souvent. Ce sont ces affaires d'argent qui le tracassent. Il a vendu ses terres...
--Quelles terres? Lincy?
--Oui; pas le château ni le parc, mais tout le domaine...
Je bondis sur mon siège; elle posa sa main sur mon bras. Je me calmai.
--Quand? repris-je d'un ton aussi indifférent que possible.
--Peu de temps après ta visite...
--Un mois après ton mariage?
--A peu près.
Je réfléchis encore. Une foule de détails que jusque-là je n'avais pas remarqués me revenaient à la mémoire.
--As-tu une voiture? demandai-je à ma fille.
--Pas encore.
--Et l'ameublement de l'hôtel, est-il payé?
--Je ne crois pas. Il me semble que le tapissier est venu avant-hier... Voyons, mon petit père chéri, ne te fâche pas! N'est-il pas naturel qu'on ne puisse payer tout d'un coup une somme comme celle-là?
--Non, dis-je avec force, ce n'est pas naturel, quand on vient de vendre un domaine estimé à près d'un million. M. de Lincy devait avoir des capitaux à placer, et ce n'est pas un misérable compte de tapissier qui pourrait le mettre de mauvaise humeur...
Suzanne essaya de me calmer, mais j'avais l'épine enfoncée trop avant au coeur pour que sa tendresse me rassurât complètement, et nous reprîmes le chemin de la ville en silence.
XXIV
Le doute n'était plus possible; malgré la générosité qui poussait Suzanne à me cacher la situation, ma fille était malheureuse dans son intérieur. Malheureuse! Et moi, qui avais cru si bien faire en la mariant de bonne heure, afin de ne pas la laisser orpheline, non-seulement je n'étais pas mort, mais il me semblait aller beaucoup mieux! Ne sachant à qui m'en prendre, dans ma colère, j'allai voir le docteur. Il se trouvait précisément chez lui.
--C'est une indignité, docteur, lui dis-je en entrant: vous m'avez trompé!
--Asseyez-vous donc, mon ami, répondit-il sans se troubler. En quoi vous ai-je trompé?
--Je me porte comme le pont Neuf! Et vous qui m'avez fait marier ma fille sous prétexte que j'étais dangereusement malade...
L'excellent homme me rit au nez sans cérémonie, puis reprit avec une douce gaieté:
--D'abord, je ne vous ai pas fait marier votre fille, et puis je ne vous trouve pas si malheureux de n'être plus malade! De quoi vous plaignez-vous?
--J'ai marié ma fille à un butor, à un...
Je me calmai subitement, car je courais risque de passer pour un fou aux yeux de l'éminent praticien si je disais tout ce que je pensais de mon gendre.
Le docteur était devenu sérieux tout à coup.
--Est-ce qu'il ne se conduit pas bien avec Suzanne? dit-il d'un ton grave.
--C'est un animal; voilà mon opinion! Nous nous regardâmes tous les deux, et je vis que le docteur était fort ému.
--Si je pensais qu'il la rend malheureuse, dit-il entre ses dents... C'est que je l'aime, notre Suzon! Elle est votre fille, c'est vrai, mais c'est moi qui l'ai amenée au jour... Est-il possible que ce beau M. de Lincy ne soit pas aux genoux de son adorable femme?
--Aux genoux de sa femme! Ah! docteur, tenez, ne parlons pas de tout cela. Je ne me consolerai jamais d'avoir fait ce mariage-là! et quand on pense qu'il y en a pour toute la vie!...
--Hélas! soupira le docteur, c'est pour cela que je suis resté garçon!
Je réfléchis, puis un rayon d'espoir me vint d'en haut.
--Est-ce que M. de Lincy a une bonne constitution? glissai-je cauteleusement.
--Lui? il est bâti à chaux et à sable: ce garçon-là ira jusqu'à quatre-vingts ans!
Un morne silence régna dans le cabinet.
--Et moi, dis-je, aurai-je longtemps la douleur d'assister aux souffrances de ma fille?
--Asseyez-vous, fit le docteur qui se mit à me palper et à me retourner dans tous les sens.
--N'avez-vous jamais mal dans les jambes? me dit-il après un long examen.
--Si fait, lui dis-je, et même je voulais vous consulter à ce sujet; il me semble que mes articulations se roidissent chaque jour; j'ai des douleurs vagues...
--Ah! mon ami, s'écria le brave homme en me tendant les deux mains, vous avez des rhumatismes, vous êtes sauvé!
--Sauvé?
--Mon Dieu, oui! à condition de ne pas vous amuser à faire des folies; mais vous êtes sauvé, et probablement vous vivrez très-vieux,--avec des douleurs atroces de temps en temps, par exemple! Je vous en préviens!
--Très-vieux? répétai-je d'un air préoccupé.
--Mais oui! Cela a l'air de vous contrarier?
--Pas précisément, mais si j'avais su... c'est moi qui n'aurais pas marié Suzanne!
--Vous pourrez au moins la protéger.
--La protéger? de quelle façon, s'il vous plaît? Est-ce qu'une femme mariée n'est pas absolument l'esclave de son mari?
--Pas absolument, fit le docteur sur le ton de la conciliation; il y a la séparation de corps...
--Cela vaut mieux que rien... et encore, je ne sais pas... le scandale, les bruits méchants autour d'une jeune femme... Suzanne n'a que dix-huit ans...
--Allons, allons, tout n'est peut-être pas désespéré; on a vu des ménages qui avaient mal commencé devenir très-heureux...
--Si M. de Lincy rend jamais quelqu'un très-heureux, je serai bien étonné. Enfin, vous avez raison, docteur, en cas de nécessité, il y aurait la séparation. Mais tout cela, est bien lugubre. Ah! si vous m'aviez dit l'an dernier que j'aurais des rhumatismes!...
--Eh! mon ami, pouvais-je le deviner? fit le docteur en me citant un texte latin pour arrondir sa phrase. Vous aviez le coeur attaqué, mais c'était à cause de vos rhumatismes... N'importe qui s'y serait trompé.
--C'est égal, docteur! si j'avais su!...
En m'en allant, dans l'escalier, je sentis une vive douleur au genou gauche. Brave docteur! il venait de me rendre la vie, comme il me l'avait ôtée un an auparavant. J'étais content cependant, moins pour la vie en elle-même, bien qu'elle ne soit point si méprisable, que pour la joie de me savoir en état de protéger Suzanne.
Au moment de monter en voiture, je rencontrai Maurice Vernex qui passait.
--Eh! vous voilà! me dit-il allègrement. Vous avez bonne mine. Comment va-t-on chez vous?
--Figurez-vous, lui dis-je, que j'ai des rhumatismes; je suis enchanté!
--Eh bien! vous n'êtes pas difficile! s'écria-t-il en riant. Et madame de Lincy?
--Ma fille va bien, merci, dis-je, ramené à mes préoccupations. Mais vous-même?
--Moi? Je m'ennuie! répondit-il avec un sérieux qui ne lui était pas ordinaire. Je m'ennuie de n'être bon à rien en ce monde. Quand je n'avais pas le sou, tout allait bien; à présent que j'ai des rentes, je n'ai plus goût à rien.
--Venez dîner avec moi, nous mettrons nos misères ensemble, lui dis-je. Moi aussi, je ne suis pas content de mon sort.
--Comment, vous avez des rhumatismes, et vous n'êtes plus content? Mais que vous faut-il donc?
Sa gaieté me rajeunissait; grâce aux paroles du docteur et à la société de Maurice Vernex, je passai une soirée charmante.
Vers neuf heures du soir, nous étions dans mon cabinet à fumer de très-bons cigares, et comme il faisait froid, nous avions baissé les portières et les rideaux; cette pièce, somptueuse et sévère à la fois, bien chauffée, doucement éclairée, était l'image de la vie large et confortable des gens de notre monde, et j'éprouvais un bien-être que je n'avais pas ressenti depuis longtemps, lorsqu'un petit bruit me fit retourner, et j'aperçus la tête blonde de Suzanne passée à travers la fente de la portière de velours.
--Comment! lui dis-je, toi, à cette heure? Viens vite te chauffer.
--Tu n'es pas seul... dit Suzanne en se dégageant à demi des plis épais de l'étoffe, je vous dérange.
Maurice Vernex s'était levé en apercevant ma fille, et, la main sur le dossier d'une chaise, il attendait son arrêt.
--Pas du tout, dis-je, et M. Vernex n'aura garde de s'en aller comme il me paraît en avoir l'intention. Nous allons prendre une tasse de thé tous les trois ensemble.
J'étendais la main pour sonner, Suzanne me retint:
--J'ai déjà donné des ordres à Pierre, dit-elle, et j'ai apporté mon ouvrage. Est-ce que vous supportez les femmes qui font de la tapisserie, monsieur? dit-elle en s'adressant à Maurice.
--Je les vénère, madem... Pardon, madame, reprit-il en s'inclinant devant elle. Je n'avais pas eu l'honneur de vous voir, ajouta-t-il en manière d'excuse, depuis l'événement qui...
--Qui m'a donné le nom de M. de Lincy? fit-elle avec ce mélange de comique et de sérieux qui la rendait si amusante. Oh! j'ai changé de nom, mais voilà tout!
Elle rougit soudain et se mit à fouiller activement dans son petit panier à ouvrage.
--Alors on peut faire encore de la musique? demanda Maurice d'une voix particulièrement moelleuse.
--Oui... mais pas les jours maigres, c'est aujourd'hui vendredi.
Elle se mit à broder avec une application qui me rappela le temps où elle apprenait son catéchisme. La conversation reprit; Pierre nous apporta le thé, et nous passâmes une heure délicieuse.
--A propos, dis-je soudain, retombant dans la réalité, où est ton mari?
--Au club, répondit tranquillement Suzanne.
--Est-ce qu'il y va souvent, au club?
--Tous les soirs.
--Et comment es-tu venue?
--En voiture.
--De remise?
--De place, numéro 2,884, lanternes rouges, un brave homme de cocher.
--Tu ne devrais pas sortir seule le soir..., fis-je d'un ton mécontent.
--Oh! père, dit Suzanne en levant sur moi ses beaux yeux caressants, si tu me refuses cela, que me restera-t-il?
Maurice Vernex regarda ma fille avec une telle intensité d'étonnement que je crus lui devoir une sorte d'explication.
--M. de Lincy est un mari... mari..., fis-je non sans hésiter.
--Despote? glissa Maurice.
--Autoritaire! fit Suzanne d'un ton magistral. Heureusement, il va au club, ajouta-t-elle, mi-rieuse, mi-triste.
--M'accorderez-vous la faveur de vous reconduire ce soir? dit Maurice, avec cette voix richement timbrée qu'il n'employait point pour me parler à moi.
Suzanne secoua négativement la tête.
--Si vous osiez le déposséder de ce droit, dit-elle, mon vieux Pierre vous tordrait le cou sans cérémonie, comme à un poulet!
Nous causâmes encore quelques instants, puis Maurice se retira. Quand je fus seul avec Suzanne, elle vint se blottir dans un grand fauteuil, tout contre moi.
--Que dira M. de Lincy de cette visite? demandai-je non sans quelque inquiétude.
--Ce qu'il voudra, répondit ma fille avec dédain.
Je gardai le silence. Puis, poussé par le besoin irrésistible de rassurer Suzanne, je lui confiai ce que m'avait dit le docteur au sujet de ma santé.
--Alors tu n'es plus malade? Ton pauvre coeur ne bat plus comme l'an dernier? fit-elle avec une joie troublée.
--Non, je ne souffre plus du tout; je passe de bonnes nuits...
Elle m'enlaça dans ses bras, et je sentis des gouttes chaudes tomber sur mes mains et sur mon visage.
--Cher, cher père, murmura-t-elle, que j'ai craint de te perdre! Si tu savais que de fois, la nuit...
--Je le sais, lui dis-je; je t'entendais, et je retenais ma respiration...
--Oh! le méchant père, qui se faisait mal pour ne pas m'inquiéter... C'est fini, dis?
--Le danger est passé, au moins: je vivrai, ma Suzanne, je te protégerai...
Elle me serra plus fort sans parler.
--Es-tu bien malheureuse? lui dis-je tout bas.
Elle me regarda bien en face; je lus une fois de plus dans ses yeux la douceur sublime, la joie ineffable du sacrifice, et elle ne répondit:
--Je suis parfaitement heureuse!
Et elle se remit à pleurer.
XXV
Suzanne prit ainsi l'habitude de me visiter le soir. M. de Lincy, parait-il, ne s'en occupait pas, car il n'en avait rien dit. Maurice venait parfois, mais rarement. J'appris par Pierre que plus d'une fois il avait sonné à ma porte, et, en apprenant que ma fille était avec moi, il s'était retiré sans vouloir se faire annoncer. Cette réserve me parut de bon goût, et je sus gré à ce jeune homme d'avoir su respecter ainsi les tête-à-tête que le destin clément me réservait avec Suzanne.
Un soir, après avoir babillé et ri pendant une demi-heure, celle-ci émergea des profondeurs du grand fauteuil où elle se roulait en boule, comme autrefois, s'assit posément sur le bord, et me regarda d'un air sérieux:
--Père, me dit-elle, je te demande pardon d'une question si saugrenue... mais j'ai besoin de savoir... Es-tu riche?
Jamais Suzanne n'avait parlé de notre fortune, je la croyais au courant de nos revenus.
--Mais oui! lui dis-je, ne le vois-tu pas d'après mon genre de vie?
--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit-elle: je m'exprime mal, sans doute. As-tu une grande fortune personnelle, indépendante de... de ma dot? ajouta-t-elle plus bas.
Je pressentis un nouveau noeud dans notre existence, et je répondis nettement:
--Je t'ai assuré, quinze mille francs de revenu, à cinq, qui font trois cent mille francs de capital: le capital t'appartient; les revenus sont indivis entre toi et ton mari. De plus, tu tiens de ta mère environ deux cent mille francs.
Suzanne baissa la tête et parut calculer.
--Vingt-cinq mille francs, dit-elle, c'est beaucoup...
--Non, quand on a un loyer et un train de maison considérables,--mais tu n'as pas de voitures... M. de Lincy doit avoir au moins autant?
Ma fille ne répondit pas à cette dernière question.
--Et toi, père, reprit-elle, es-tu riche?
--J'ai encore à moi environ quarante-cinq mille francs de revenu,--de quoi te donner tout ce que tu voudras. As-tu envie de quelque objet, as-tu une fantaisie? J'avais oublié de te dire que tu peux puiser sans compter dans ce meuble-là.
J'indiquai mon secrétaire. Elle suivit mon regard.
--Pourrais-tu me prêter dix mille francs? dit-elle d'un ton timide.
--Dix mille francs! répétai-je stupéfait. Que veux-tu faire de dix mille francs?
Elle baissait toujours la tête et jouait avec la frange de sa robe.
--As-tu des dettes? demandai-je avec autant d'indulgence qu'il me fut possible.
--Des dettes? Moi? fit-elle en riant d'un rire forcé. Pourquoi pas? Supposons que j'aie des dettes. Refuserais-tu de les payer?
--Non, certes! A qui dois-tu? A ta couturière? A ta modiste?
--Non, dit Suzanne, je ne puis pas mentir comme cela. C'est M. de Lincy qui en a besoin. Il a perdu au jeu.
--Dix mille francs! qu'il ne peut pas trouver ailleurs que chez moi? Et il ne veut pas me les demander lui-même?
--Oh! père, ne lui en parle pas, je t'en supplie! s'écria ma fille; s'il savait que je t'en ai parlé, il serait furieux!
--Furieux! Je voudrais bien voir cela.
J'étais tellement irrité, que pour me calmer Suzanne se vit forcée de m'avouer l'exacte vérité, M. de Lincy, averti par ses domestiques des visites que me rendait sa femme pendant ses absences journalières, avait jugé à propos de se faire payer sa complaisance, et il avait dit très-nettement à Suzanne que, si elle voulait continuer à me voir, il fallait qu'elle obtînt en échange les sommes dont il pourrait avoir besoin. C'est du moins ce que je recueillis de son long récit, coupé par des réticences douloureuses.
--Et si je te les refuse? dis-je, outré de tant de bassesse.
--Ne me les refuse pas, père, je t'en supplie!
Tu me ferais beaucoup de chagrin!
Elle insistait avec tant de vivacité, que je soupçonnai encore autre chose. A forcé d'interroger et de deviner, je finis par comprendre que le misérable époux, connaissant la répugnance invincible qu'il inspirait à ma fille, lui faisait acheter son repos au prix des sacrifices d'argent qu'elle pourrait obtenir de moi.
--De sorte que si je ne te donne pas la somme que tu me demandes?... fis-je plein d'humeur et de dégoût.
--Il viendra dans ma chambre ce soir, murmura-t-elle honteuse. Je ne puis supporter sa présence, continua-t-elle.--Et le tremblement nerveux dont m'avait parlé Félicie apparut aussitôt à la seule idée de cette présence abhorrée.
--Le misérable! m'écriai-je en serrant les deux poings. Puis je courus à mon secrétaire, j'y pris un paquet de billets de banque que je remis à ma fille.
--Surtout, lui dis-je, donne-les un à un; qu'il paye chaque concession au prix que tu jugeras convenable. Bannis-le irrévocablement, et s'il manque à sa promesse, viens me trouver, je te défendrai contre lui, oui, je te défendrai, quand je devrais le tuer!
Effrayée de ma violence, Suzanne fit de son mieux pour l'apaiser, mais je ne voulais rien entendre.
--Écoute, lui dis-je, à mes yeux, il n'est pas de pire outrage que celui qu'un mari peut infliger par son amour, feint ou réel, à une femme qui le déteste et le méprise. Si jamais ton mari t'inflige cet outrage, je le tuerai--en duel ou autrement,--mais je le tuerai!
Suzanne me quitta fort agitée, fort inquiète; et je n'ai pas besoin de dire que je ne fermai pas l'oeil de la nuit.
A onze heures du matin, je vis accourir Suzanne souriante et reposée. La veille au soir, elle avait livré son argent, et en échange elle avait obtenu un traité de paix, armée, à la vérité.
--S'il ne lui faut que de l'argent, pensai-je, je m'arrangerai pour en avoir. Mais s'il a d'autres exigences, que ferai-je?
Je consultai le Code; le Code ne me dit rien; alors j'allai trouver mon notaire.
XXVI
--Je vous attendais, me dit celui-ci. Je vous aurais fait prévenir si vous n'étiez pas venu.
--Que se passe-t-il donc?
--M. de Lincy est très-fort! oh! il est très-fort! Il s'est informé de la manière, dont sont placés les capitaux de madame de Lincy.
--Eh bien! ne sont-ils pas inaliénables?
--Sans doute... et c'est bien cela qui l'irrite... J'ai appris, continua-t-il, que votre santé s'est raffermie; vous sentez-vous en état de recevoir une violente commotion?
--Il le faut bien, dis-je; d'ailleurs, après ce que j'ai appris ces jours derniers... Qu'y a-t-il?
Le notaire fouilla dans un tiroir de son coffre fort, en tira une simple copie de lettre, et je lus ce qui suit:
«Mon cher persécuteur,
«En réponse à votre dernière lettre, je me vois forcé de vous révéler le véritable état des choses. Malgré les belles apparences, Lincy était fort hypothéqué, vous le savez mieux que personne. J'ai conclu un mariage qui ne m'assurait presque rien en fait d'avantages présents, mais qui m'offrait une fort belle position dans un délai que la mort prévue de mon beau-père devait rapprocher.»
Je regardai le notaire, qui me fit signe de continuer. J'obéis.
«Mon beau-père, au lieu de mourir, se porte comme un charme, et moi, par contre, je me trouve dans les plus mauvais draps. J'avais trouvé quelques bonnes âmes qui, se basant sur l'état précaire de la santé du père de ma femme, m'avaient avancé des fonds. Le rétablissement de ce monsieur rend leur créance très-mauvaise, et, naturellement, c'est moi qui en suis victime. Je n'insiste pas sur l'indélicatesse que commet mon beau-père en ne trépassant pas dans les délais voulus, mais il faut que vous m'aidiez à obtenir un renouvellement de ces créances, ou quelques garanties, ou enfin quelque chose qui me sorte de mon pétrin.»
La copie s'arrêtait là. Je repliai le papier et je le remis au notaire:
--Il a la plaisanterie aimable, dis-je d'un ton dégagé. Gomment vous êtes-vous procuré ce précieux document?
Il haussa les épaules.
--On se procure tout ce qu'on veut, pourvu qu'on y mette le prix, répondit-il. Eh bien! que pensez-vous de votre gendre?
--Je le trouve charmant; mais cela ne m'étonne nullement de sa part. Je ne pouvais pas attendre autre chose. Qu'allons-nous faire?
--La dot de madame de Lincy ne court aucun danger, me répondit évasivement mon conseiller.
--Fort bien; mais il n'en appert pas moins que M. de Lincy a des dettes probablement considérables; sa terre patrimoniale a été vendue six semaines après son mariage, vous le savez. Donc, il vit actuellement des vingt-cinq mille francs de rente que lui a apportés ma fille; à moins qu'il n'ait d'autres ressources que j'ignore...
Le notaire fit un signe négatif; je continuai:
--Il doit être criblé de dettes nouvelles, car il avait besoin avant-hier de dix mille francs que ma fille m'a demandés pour lui.
--Vous avez refusé, j'espère? dit mon interlocuteur.
--J'ai accédé, et ma fille lui a remis cette somme de la main à la main.
Mon notaire se leva et fit deux tours dans son cabinet:
--Permettez-moi, mon cher client, de vous dire que cette conduite n'est basée sur aucun raisonnement. Si vous donnez ainsi de l'argent, sans reçu, à la première réquisition, vous laissez s'organiser contre vous une exploitation régulière!
Je fis un signe d'assentiment.
--C'est absurde!
--Oui, d'accord; mais si c'est à ce prix seulement que je puis obtenir le repos de ma fille, je n'ai pas à hésiter.
--Mais, cher monsieur, c'est du chantage, alors!
--Parfaitement.
Le notaire fit encore deux ou trois tours:
--Et ensuite? dit-il en s'arrêtant devant moi.
--Ensuite? Que voulez-vous que je vous dise? Le roi, l'âne ou moi, nous mourrons, comme dit le fabliau; mais moi, vivant, je ne puis souffrir que ma fille soit malheureuse quand je puis acheter sa tranquillité à poids d'or.
--Et quand vous serez entièrement dépouillé?
--Sans doute alors il me laissera l'emmener quelque part où nous achèverons de vivre en paix, pauvres, mais heureux d'être ensemble.
--C'est de l'aliénation mentale! s'écria le digne homme. Je ne puis permettre à mes clients de dissiper ainsi leur fortune. Faites prononcer une séparation!
--Ce moyen me répugne, repris-je, mais en dernier recours...
--Non pas en dernier! en premier! Est-il possible que vous hésitiez un moment?
Il me démontra si bien les avantages de la séparation, que je restai ébranlé. Certes, il m'en coûtait-de voir ma fille, à dix-huit ans, condamnée pour toujours à ignorer les douceurs de la vie de famille et de la maternité; mais cette perspective, si triste qu'elle fût, était encore préférable à celle que, dans mon désespoir, j'avais évoquée: l'abandon de tous mes biens, pour obtenir la liberté d'avoir ma fille avec moi.
--Pourquoi tous vos biens? m'avait dit le notaire.
--Parce que, tant que j'aurai quelque chose, il persécutera sa femme pour me le soutirer.-- Soit, dis-je enfin quand j'eus écouté la lecture du code et les conclusions de mon conseiller. Que faut-il faire pour obtenir une séparation?
--Il y a d'abord les coups et sévices par-devant témoins...
--M. de Lincy, je l'espère du moins, n'est pas un homme à frapper ma fille. Passons.
--Il y a l'adultère du mari, constaté par l'existence d'une maîtresse sous le toit conjugal.
--Ceci ne serait peut-être pas impossible, nous verrons. Et puis?
--Il y a l'incompatibilité d'humeur;--mais si M. de Lincy a intérêt à conserver son pouvoir sur sa femme, il sera bien difficile de l'amener là. Enfin, réfléchissez, conclut le notaire; causez avec votre fille, voyez ce qu'elle préfère; si vous pouviez engager M. de Lincy à vous la rendre, sans bruit et sans scandale, cela vaudrait beaucoup mieux.
--Sans doute, mais je n'attends rien de lui...
--Même en le payant très-cher?
--Peut-être. Je reviendrai vous voir. Merci. Je le quittai, navré, et j'allai chez mon avoué.
Celui-ci me reçut avec les démonstrations du plus vif intérêt et parut parfaitement au courant de l'affaire, ce qui ne laissa pas de m'étonner. Comme je lui faisais part de ma surprise:
--Oh! me dit-il, depuis deux ou trois mois, on s'attend à quelque résolution semblable de votre part. M. de Lincy est lancé dans un genre de vie très-dissipé; madame de Lincy est digne de tous les respects; on pensait bien que vous ne pourriez pas tolérer cet état de choses.
--On? Comment oh? Qui donc?
--Mais, tout le monde, ou à peu près... Vous étiez, comme il arrive toujours, le seul à ne pas connaître le caractère véritable de votre gendre.
J'appris alors que les renseignements obtenus par moi sur le compte de M. de Lincy avaient exactement la valeur de ceux qu'on obtient sur ses domestiques quand on a la faiblesse de croire à la validité des renseignements. Tous ceux qui avaient quelque intérêt à voir mon gendre faire un beau mariage, pour être débarrassés de lui ou de ses billets, tous ceux-là, amis, créanciers, tenanciers, voisins, avaient chanté le concert de louanges qui m'avait étourdi.
Depuis son retour à Paris, M. de Lincy, qui avait commencé par vendre Lincy pour se débarrasser d'hypothèques par trop exigeantes, s'était jeté à plein corps dans la vie qu'il avait toujours rêvée. Il aimait tout ce qui coûte de l'argent; il aimait les soupers bruyants, les femmes plâtrées, l'ivresse des liqueurs, la frénésie du jeu. Jusqu'à son mariage, il avait soigneusement dompté ses appétits brutaux, afin de se faire un piédestal de sa bonne réputation pour faire un mariage riche. Depuis il se rattrapait, comme il le disait lui-même sans se gêner.
--Et voilà, m'écriai-je, pourquoi ma fille n'a pas de voiture, pourquoi elle porte toujours les mêmes robes depuis son mariage, pourquoi...
Je restai atterré, et, la tête dans mes deux mains, je maudis ma folie, mon imbécillité!
--Que faire? dis-je machinalement, la séparation?
--Certainement! conclut mon légiste d'un ton joyeux.
Il voyait une bonne affaire, et moi, je voyais le nom de ma fille livré aux feuilles publiques. Je sentais la raillerie des regards méchants sur le visage innocent de ma Suzanne... Après tout, mieux valait encore l'esclandre, puisqu'il était nécessaire, que le martyre prolongé, la lente agonie de mon enfant dans les mains impures du misérable auquel elle était liée pour la vie.
J'annonçai mon intention de réfléchir et je rentrai chez moi.
Après une heure de méditation, je sortis et je me rendis chez mon gendre. Il était absent, ma fille aussi; je laissai ma carte avec l'ordre de la remettre à M. de Lincy seul. Par quelques mots au crayon, je lui demandais un entretien particulier pour le soir même ou le lendemain matin. Puis je rentrai chez moi, afin de mûrir mon plan de campagne.
XXVII
Le lendemain, vers dix heures du matin, Pierre vint m'annoncer que mon gendre m'attendait dans mon cabinet. J'appelai mentalement à mon secours l'image de la mère de Suzanne et j'abordai M. de Lincy.
Personne n'eût pensé que, de nous deux, c'est lui qui était le coupable et moi le juge, car je sentais mes traits et ma voix profondément altérés par l'émotion, tandis qu'il paraissait parfaitement à son aise. Ses vêtements, d'une coupe élégante, lui seyaient à merveille; mais son visage fatigué, ses yeux ternes témoignaient contre lui.
Il n'essaya pas de me tendre la main et se contenta de s'incliner. C'était du reste ce qu'il avait de mieux à faire. Je lui indiquai un siège, et je m'assis.
--Vous m'avez demandé un entretien? dit-il avec aisance.
Je fis un signe de tête affirmatif. Son impudence me révoltait au point d'arrêter ma voix dans mon gosier contracté.
--Je suis à vos ordres, continua-t-il avec une déférence du meilleur goût.
J'avais recouvré; la parole, je me hâtai d'en profiter.
--Je vous ai trompé, monsieur, lui dis-je, mais c'était bien sans le vouloir.
Le visage de mon gendre exprima une anxiété de bon ton.
--Lorsque vous avez épousé ma fille, continuai-je, tout le monde me croyait bien malade, et, moi-même, je n'ai consenti à me séparer de Suzanne que dans la prévision d'une fin prochaine.
M. de Lincy fit un geste aimable qui semblait dire: Ne parlez donc pas de ces vilaines choses-là! Mais je n'étais pas d'humeur à me laisser émouvoir.
--Suzanne se trouvait donc alors non-seulement convenablement dotée, mais encore elle vous apportait, dans un avenir prochain, ce qu'on est convenu d'appeler de très-belles espérances...