SUZANNE NORMIS (continued 3)
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M. de Lincy m'écoutait avec une attention si soutenue qu'il oublia de conjurer poliment au passage ce mot de mauvais goût.
--Voici que,--heureusement ou malheureusement, car tout dépend des points de vue, --mon médecin s'était trompé du tout au tout, en prenant les symptômes accessoires d'une maladie pour une altération organique... Mais ce serait très-long et peu intéressant...
--Comment donc! murmura M. de Lincy, ces détails, au contraire, sont de l'intérêt le plus puissant. Qui est votre médecin?
--Le docteur D...
--Il est très-fort, très-fort, murmura M. de Lincy. Eh bien?
--Eh bien, je ne cours aucun danger, et très-probablement, à moins d'un accident que nul ne peut prévoir, j'atteindrai un âge fort respectable.
--Je ne puis, dit mon gendre, que me féliciter de cet heureux changement.
Son ton était irréprochable, mais l'expression de son visage, quoi qu'il en eût, était moins joyeuse que ses paroles.
--Le résultat est que, devant vivre longtemps, j'avais des années devant moi pour prendre une résolution irrévocable, et je reconnais que j'ai marié Suzanne à la légère.
--Comment l'entendez-vous? dit M. de Lincy en levant sur moi un regard poli et haineux.
--C'est ce que je vous dirai tout à l'heure. Mais votre position, vos espérances, en un mot, se trouvent aussi modifiées par mon état actuel de santé... de sorte qu'il y aurait, je pense, lieu d'arriver à un compromis... Si vous voulez me rendre Suzanne, et considérer, en ce qui dépend de vous, votre mariage comme non avenu,--je vous offre une rente viagère de nature à contenter les goûts les plus larges.
Je me tus. Mon gendre, toujours calme, m'observait de son regard terne et froid. Comme il gardait le silence, je levai les yeux sur lui pour l'interroger. Il parla:
--Je ne peux pas m'expliquer, cher beau-père, dit-il, le motif qui vous porte à me faire une proposition aussi extraordinaire; Jusqu'ici, à ce qu'il me semble, Suzanne et moi n'avons jamais donné lieu de penser que nous n'étions pas heureux de vivre ensemble!
--Je n'ai pas à discuter cette question, repris-je avec une sorte d'impatience, ce genre de discussion nous entraînerait trop loin. Je vous demande si vous consentez à me rendre ma fille.
--Mais, cher beau-père, dit-il avec une politesse exquise, vous n'y pensez pas! Que dirait-on de moi dans le monde,--et, bien mieux, que dirait-on de madame de Lincy? Une jeune femme qui quitte à dix-huit-ans la maison conjugale! Cette démarche malheureuse lui ferait, ainsi qu'à moi et à vous-même, un tort irrémédiable!
Sa froideur me faisait bouillir le sang dans les veines. J'eus envie de le frapper à la face; je me contins.
--Si je vous faisais, lui dis-je, des avantages assez beaux pour primer toute autre considération?
--A quoi bon? répondit-il; vous aimez trop votre fille pour la laisser manquer de rien, et, tant que nous vivrons ensemble, je n'aurai pas besoin personnellement de recourir à votre générosité.
Il avait jeté le masque; je me sentis plus à l'aise.
--Mais, monsieur, lui dis-je, je puis placer mon bien en viager?
--Raison de plus pour que je ne me sépare pas de ma femme! répondit-il avec un cynisme qui m'épouvanta.
--Vous savez qu'elle vous hait, dis-je, glacé par la colère qui m'envahissait, vous savez que je vous méprise, et vous persistez!
--La femme doit obéissance et soumission à son mari, répondit-il sans relever mon insulte. Trouvez bon que Suzanne continue à me haïr sous le toit conjugal.
--Vous êtes un lâche! m'écriai-je exaspéré.
--Heureusement personne ne vous entend, riposta Lincy sans se troubler, car on douterait de l'état de votre raison! Voyez mon calme, et regardez votre fureur. Personne ne pourrait croire que, sans provocation aucune, un homme en possession de son bon sens s'abandonne à de pareilles extravagances.
Je le regardai; il essaya de me braver, mais sa figure de lâche se décomposa, et il baissa ses yeux impudents devant mon regard d'honnête homme.
--Terminons, lui dis-je. A quel prix me rendrez-vous ma fille?
--A aucun. Je l'aime! répliqua-t-il avec effronterie.
--Nous intenterons un procès en séparation!
--Vous n'aurez pas de griefs. Je ne suis pas assez bête pour me laisser prendre.
Il se dirigea vers son chapeau. J'avisai un revolver à une panoplie, et je fis un mouvement pour m'en saisir, mais je réfléchis qu'il n'était pas chargé...
--Je vous donnerai cent-mille francs comptant, lui dis-je, en essayant de le séduire par un gros chiffre.
--Avec le temps, dit-il froidement, j'en aurai neuf cent mille... Suzanne est assez bonne pour me donner tout ce que je lui demanderai.... Adieu, cher beau-père.
Il était parti depuis un quart d'heure que j'étais encore à la même place, essayant de sortir du gouffre, et ne trouvant aucune voie de salut.
Ma belle-mère, qui venait déjeuner avec moi, me trouva dans cet état de prostration, et n'en fut pas peu épouvantée. A force de me secouer et de m'interroger, elle apprit tout ce que les derniers mois m'avaient révélé et que je lui avais caché jusque-là.
Elle en fut profondément remuée; de vagues appréhensions l'avaient parfois saisie, à la vue du ménage de Suzanne. Mais celle-ci portait si courageusement son malheur, elle savait si bien étourdir sa grand'mère par son joyeux babil d'enfant gâtée, que les commérages, de quelques amies n'avaient pu ébranler qu'imparfaitement la foi de madame Gauthier en l'honneur de mon gendre.
--Je savais qu'il était insupportable, dit-elle; d'ailleurs, tous les gendres sont insupportables, mais je n'aurais jamais cru qu'il fût malhonnête!
--Eh bien, lui dis-je, vous pouvez ajouter cela à son bilan.
Madame Gauthier tomba d'accord avec moi de la nécessité d'une séparation.
--S'il n'y a pas d'autre moyen, réserva-t-elle prudemment, car une femme séparée joue un triste rôle dans la société. Enfin, vous et moi nous sommes là, par bonheur. Où aviez-vous l'esprit, mon pauvre ami, quand, malgré mes conseils, vous vous êtes entêté à prendre M. de Lincy?
Il n'y avait pas à l'en faire démordre, et j'avais d'autres soucis. Je la laissai accumuler les pierres de cette espèce dans mon jardin.
XXVIII
Il fallait aviser à une prompte solution, car la situation, de jour en jour plus tendue, pouvait amener une catastrophe. Notre pauvre Suzanne, qui n'obtenait la paix qu'avec des billets de banque, était exaspérée au point de me faire craindre un dénouement fatal à ce mariage désastreux. Elle parlait désormais plus librement de sa vie domestique. La présence de sa grand'mère, avec laquelle cependant elle n'avait jamais été aussi expansive qu'avec moi, lui permettait d'aborder certaines questions délicates que je n'osais même effleurer.
--Ce n'est pas ma faute, dit un jour Suzanne à sa grand'mère. Je ne savais pas ce que voulait dire le mot mariage: si je l'avais su, je n'aurais jamais épousé M. de Lincy. C'est un crime, oui, un crime que de livrer une jeune fille à un homme qui, pour elle, est le premier venu.
Que répondre à cela? Certes je croyais avoir bien fait, avoir, mieux fait que les autres en laissant ma fille libre dans le choix de ses lectures; mais je n'avais pas prévu que sa pudeur virginale éviterait tout ce qui aurait pu l'instruire, et j'avais donné à ma fille pour mari, pour maître, non un homme aimé, mais, comme elle le disait, le premier venu!
C'est alors que je maudis la coutume barbare qui jette le ridicule et presque le mépris sur celles qui, par goût ou par nécessité, gardent longtemps ou toujours le célibat, les vieilles filles, comme on les nomme. C'est alors que je déplorai ma faiblesse, qui n'avait pas su résister à la pression de mon entourage. Faible et misérable père! Tant qu'il s'était agi de l'éducation de Suzanne, j'avais osé tenir tête à l'opinion publique, et au moment redoutable de décider de son avenir, j'avais manqué d'énergie pour lui assurer l'indépendance et le bonheur!
Il fallait la faire émanciper à sa dix-huitième année, en prévision de ma mort prochaine, me dis-je, et lui laisser le soin de trouver elle-même, quand l'heure serait venue, celui à qui elle se donnerait volontairement, pour l'aimer et le respecter jusqu'à la mort.
Oui, c'est ce qu'il eût fallu faire, mais il était trop tard; tout au plus pouvais-je essayer de pallier le mal que ma faiblesse et mon imprudence avaient causé.
Je m'appliquai dès lors à découvrir les torts de M. de Lincy. Je le suivis partout, le matin, le soir, dans le jour. J'appris où il dépensait son temps et mon argent, à quel restaurant on le voyait souper, où il passait quelquefois la nuit. Ici j'eus une espérance, mais mon avoué la renversa d'un mot:--Ce n'est pas sous le toit conjugal.
Je ne me désespérai pas cependant; je continuai à m'enquérir. Je me fis apporter des billets qu'il avait souscrits, me réservant de le poursuivre s'il en était besoin... Hélas! la contrainte par corps était abolie, et je n'avais plus même la ressource de l'envoyer passer quelques semaines à Clicby!
Un jour que, dans ma patiente recherche, je l'avais traqué sur le boulevard, je le vis descendre de voiture devant Bignon; le coupé était fort joli, le cocher irréprochable, le cheval demi-sang,--c'était son coupé à lui; pour ne pas être forcé d'en partager la jouissance avec Suzanne, il le louait au mois et le prenait au coin de l'avenue des Champs-Elysées, en sortant de chez lui le matin.
Une femme restée dans le coupé se pencha par la portière et lui cria:
--Surtout, n'oubliez pas les cailles rôties!
Cette voix, ce visage m'étaient connus; je fis un plongeon dans mes souvenirs, et je retrouvai au fond, tout au fond, le profil de mademoiselle de Haags, celle que ma belle-mère m'avait si obligeamment destinée autrefois.
C'était bien mademoiselle de Haags, les lèvres rouges, les cheveux d'un blond insolent, les yeux bistrés, agrandis par le crayon noir, les joues fardées,--mais toujours belle. Elle rencontra mon regard en retirant sa tête de la portière, et je ne sais si elle me reconnut. Je restai planté là, de manière à ce que mon gendre ne pût faire autrement que de me voir.
Il sortit bientôt et se dirigea rapidement vers le coupé.
--Le dîner est commandé, dit-il, faisons un tour; dans un quart d'heure nous serons servis.
Je m'avançai alors, et le regardant bien en face:
--Je vous fais compliment, lui dis-je d'un ton aussi froid que possible.
--Eh! mais, dit-il, il y a de quoi, je vous remercie. Mais pas sous le toit conjugal! continua-t-il avec une politesse dérisoire. Oh! non, pas cela!
Il me salua, monta en voiture, referma la portière avec bruit, et le coupé partit dans la direction de la Madeleine. Moi, dévoré par la rage impuissante, je m'assis sur un banc du boulevard, et je me demandai s'il faudrait arriver à lui brûler la cervelle pour délivrer Suzanne de ce monstre.
XXIX
Quelques semaines s'écoulèrent; les jours étaient déjà longs, le soleil était plus chaud, et pourtant Suzanne avait une toux nerveuse qui ressemblait à la phthisie.
A dix reprises, le docteur, consulté, nous avait assuré que cela passerait avec du calme et du bien-être moral. Ils en parlent bien à leur aise, les docteurs! A quel prix pourrais-je assurer le calme et le bien-être moral à Suzanne? Elle obtenait, un repos relatif en satisfaisant aux exigences d'argent de son mari, toujours croissantes, mais qu'était ce repos dérisoire? L'angoisse de la lutte ne torturait-elle pas, avant et après, ce pauvre coeur déchiré?
Madame Gauthier était devenue ma plus précieuse consolation. Malgré la brusquerie de ses coups de boutoir, elle n'en était pas moins une excellente femme, et ses idées, autrefois si absolues, avaient subi des modifications essentielles depuis nos malheurs. Elle avait vieilli beaucoup en quelques mois; quant à moi, j'étais devenu tout blanc. Ma barbe et mes cheveux, toujours abondants, n'avaient plus trace de leur couleur primitive.
Depuis quelques jours je trouvais Suzanne plus agitée, plus nerveuse encore que de coutume; ses visites, toujours fréquentes, étaient plus courtes. Le plus souvent, elle ne faisait qu'entrer et sortir. Un soir qu'elle était venue vers neuf heures, après s'être laissée tomber en entrant dans un fauteuil, elle se releva tout à coup comme par un ressort, rajusta ses bandeaux toujours ébouriffés et m'embrassa comme pour s'en aller.
--Déjà? lui dis-je. Nous ne nous parlions guère, mais c'était encore du bonheur que d'être ensemble.
--Oui, dit-elle, je m'en vais. Elle serrait nerveusement contre elle les plis de son burnous.
--Veux-tu de l'argent? lui dis-je; il y a longtemps que tu m'en as demandé.
--Non, merci, dit-elle. Combien m'as-tu donné à peu près, depuis les premiers dix mille francs?
--Nous voici bien près de vingt mille.
--C'est bien ce que je pensais, répondit-elle d'un air préoccupé.
--Mais tu sais, lui dis-je en l'attirant à moi, tu sais que tout est à toi, qu'il n'y a pas une obole à moi qui ne t'appartienne?
Elle me serra fébrilement contre elle, m'embrassa et sortit sans parler. Ma belle-mère, qui la regardait tristement, n'essaya pas de lui rappeler sa présence Depuis que nous étions si malheureux, sa jalousie puérile avait totalement disparu.
--Si j'étais vous, mon gendre, me dit-elle après que nous eûmes bien regardé les chenets sans rien dire, j'irais voir un peu cette maison-là. Il me semble que tout n'y va pas bien.
--Quand cela a-t-il été bien? dis-je avec désespoir.
--: J'ai dans l'idée que les choses vont plus mal qu'avant, insista madame Gauthier. Il y a dans l'attitude de Suzanne quelque chose d'extraordinaire... C'est votre fille, et vous êtes assez emporté sans qu'il y paraisse. J'ai peur qu'elle ne prenne quelque mauvaise résolution...
--Vous avez raison, dis-je. J'irai demain. Le lendemain, en effet, vers midi, je me rendis chez mon gendre. Il était rarement chez lui à cette heure, j'avais lieu d'espérer une conversation tranquille avec ma fille. J'appris au contraire qu'il était resté à déjeuner, ce qui n'était guère dans ses habitudes. Le valet de pied paraissait peu soucieux de m'annoncer, il y avait dans toute l'apparence de la maison quelque chose de décousu, d'inquiet, qui me parut du plus mauvais augure. Je dis au domestique que j'entrerais seul, et je franchis la porte du salon. La vaste pièce était déserte, mais la porte opposée, celle de la salle à manger, ouverte à deux battants, laissait arriver le bruit des voix.
--Je vous hais, cria Suzanne en frappant du pied, je vous hais et je vous méprise!
--Vous êtes une femme charmante, répondit Lincy, et la colère vous sied à merveille. Je crois qu'au fond j'aime encore mieux revenir à vous que d'aller chercher fortune ailleurs.
--Lâche! s'écria ma fille.
J'avais fait un pas en avant, je les voyais dans l'embrasure de la porte, mais ni l'un ni l'autre ne regardaient de mon côté.
Il s'approcha d'elle en riant et voulut lui prendre la taille; elle alors, se redressant de toute sa hauteur, lui cracha au visage.
Il reçut l'affront et recula; sa figure blême exprimait la rage la plus féroce. Au moment où j'arrivais en courant, il leva le bras, et Suzanne reçut sur le visage un soufflet de crocheteur.
Je bondis sur Lincy, mais il était plus jeune et plus alerte que moi, il se dégagea de mon étreinte, et toujours sans essuyer son visage décomposé, me serrant le bras comme dans un étau:
--Coups et sévices, me dit-il, mais pas en présence de témoins. Il faut deux témoins, beau-père, et vous ne m'y prendrez pas. Je la battrai la nuit!
Il me poussa brusquement, et pendant que je regagnais l'équilibre, il disparut.
XXX
Je regardai Suzanne. Elle n'était pas de celles qui s'évanouissent dans les grandes circonstances: son doux visage marbré avait pris une expression rigide; ses lèvres tremblaient.
--J'aime encore mieux cela que ses caresses, dit-elle entre ses dents serrées. S'il vient ce soir, je le tuerai, ou moi-même!
Une idée lumineuse me traversa l'esprit.
--Est-il parti? dis-je.
--Oui, il s'en va toujours quand il a fait une scène.
--Viens, lui dis-je en l'entraînant dans sa chambre. Vite un châle et un chapeau; ne perds pas une minute.
Elle obéit machinalement.
--Tes bijoux, lui dis-je, où sont-ils?
Elle indiqua un petit meuble. J'y fouillai vivement et j'y pris sa boîte à bijoux, encore intacte.
--As-tu des lettres, des souvenirs, quelque chose que tu aimes?
Elle regarda autour d'elle d'un air indifférent, pus saisit une miniature de sa mère, accrochée à la cheminée, la pressa sur ses lèvres et fondit en larmes.
--Non, non, lui dis-je, ne pleure pas, il ne faut pas qu'on te voie pleurer.
Elle sécha ses larmes aussitôt; La marque du soufflet commençait à rougir et lui causait une cuisson douloureuse.
--Un voile, dis-je.
Elle en prit un et l'attacha avec le même mouvement automatique.
Je la fis passer devant moi. L'antichambre était déserte, et les domestiques à la cuisine, dans le sous-sol, se racontaient l'exploit de leur maître, deviné ou entendu à travers les portes. Je fis monter Suzanne en voiture, et je donnai un ordre au cocher.
--Où allons-nous? me dit ma fille en voyant qu'on ne prenait pas le chemin de la maison.
--Chez le docteur, répondis-je.
Le docteur finissait à peine de déjeuner. Je poussai Suzanne dans la salle à manger, et la montrant à notre ami stupéfait:
--Voilà ce qu'il a fait de ma fille! dis-je Je devais être terrible, car le docteur me regardait plus que Suzanne.
--Qu'est-ce que cela? dit-il sans me quitter des yeux.
--C'est un soufflet, dis-je, et celui qui le lui a donné le payera de sa vie!
Le docteur secoua la tête, prit la main de Suzanne, toujours muette, toujours droite, et secouée seulement par son tremblement nerveux.
--Qu'allez-vous faire? dit-il.
--Vite une ordonnance, docteur; nous partons pour l'Italie. Je l'enlève, et s'il veut venir me la reprendre, je le tuerai!
Suzanne poussa un cri de joie, s'élança dans le vide pour m'embrasser, et ce fut le docteur qui la reçut dans ses bras, car cette fois elle était évanouie.
XXXI
Suzanne revint bientôt à elle; en rencontrant mon regard, elle eut sur-le-champ le sentiment de la réalité.
--Est-ce bien vrai que tu m'emmènes? fit-elle avec une expression déchirante d'angoisse et de prière.
--Oui, je t'emmène, pour toujours.
--Je, ne le reverrai plus?
--Jamais, en ce qui dépendra de moi; jamais, au moins tant que je vivrai!
Elle ferma les yeux et respira longuement Puis son doux regard plein de reconnaissance se porta de mon visage à celui du docteur.
--Je vous la laisse, dis-je à celui-ci; gardez-la jusqu'à mon retour, et ne laissez pénétrer personne auprès d'elle.
--Soyez tranquille, répondit notre vieil ami, d'autant mieux que j'ai à causer avec elle.
Je sortis, et je courus chez mon notaire. Quand celui-ci apprit ma résolution de ne pas laisser Suzanne plus longtemps aux mains de son mari, il devint très-soucieux:
--C'est grave, dit-il, très-grave, ce que vous projetez là! Songez que le mari est toujours en possession du droit de retenir sa femme au domicile conjugal, en se faisant prêter main-forte, en cas de besoin!
--Qu'il y vienne! murmurai-je entre mes dents.
--Je vous ferai observer; continua-t-il, que je vous parle en ami; que ferez-vous si votre gendre découvre votre retraite et vous fait sommer de lui rendre sa femme?
--Je n'en sais rien, répondis-je en essayant de me calmer. Si cette occasion se présente, je trouverai sans doute un dénouement à la situation; mais en ce moment, après ce qui s'est passé, je ne peux y penser de sang-froid.
--Ne voudrait-il pas mieux demander une séparation, et obtenir que votre fille, en attendant, vînt demeurer chez vous?
--Peut-elle y rester dès à présent? tout de suite?
--Tout de suite, non, peut-être, mais demain.
--Demain? Pour qu'elle passe encore vingt-quatre heures seule avec cet infâme? Mais songez donc qu'il m'a dit, à moi, son père, qu'il la battrait quand il serait sûr de n'être pas vu!
Le notaire enfonça son menton dans sa cravate et réfléchit. J'étais lancé, je continuai:
--Et cette séparation, êtes-vous sûr que je l'obtiendrai? Pouvez-vous me garantir que la loi me rendrait ma fille? A ma place, que feriez-vous?
--Je ne suis sûr de rien, répondit le notaire; je ne sais rien; je vous parle comme peut et doit parler un homme calme qui juge les choses de loin; mais si j'étais à votre place, j'ignore absolument ce que je ferais.
--C'est tout ce que je voulais savoir, répondis-je. A présent, parlons de choses pratiques. Pouvez-vous me donner de l'argent?
Tout s'arrangea sans difficulté: mon notaire promit de m'envoyer mes revenus à l'endroit que je lui indiquerais, sous un nom supposé dont nous convînmes ensemble, et je le quittai, sûr au moins de pouvoir aplanir les difficultés matérielles.
Je me rendis alors chez madame Gauthier. En quelques mots je la mis au courant de la situation, et elle approuva sans réserve la résolution suprême que j'avais prise si vite. C'était une femme de tête et de coeur, je le vis bien, car elle renonça à embrasser sa petite-fille, sur la seule observation que je lui fis relativement au danger qu'elle nous ferait courir par cette démarche.
--C'est bien, dit-elle, allez! Seulement, parlez de moi à Suzanne, pour qu'elle ne m'oublie pas!
Je la quittai le coeur serré, mais plein de tendresse reconnaissante pour cette femme vraiment forte dans les moments douloureux. Jusque-là ses défauts m'avaient empêché de rendre justice à ses qualités. Je me promis de réparer mon erreur, si la vie m'en donnait la possibilité.
Je passai ensuite chez moi, et je fis venir Pierre dans le coin le plus reculé de l'appartement.
--Écoutez, lui dis-je, voilà vingt-cinq ans que nous vivons ensemble, vous êtes attaché à ma fille peut-être plus qu'à moi-même, je m'en remets absolument à vous.
Le pauvre Pierre ouvrit de grands yeux et voulut protester de son dévouement, je lui coupai la parole:
--J'enlève ma fille, lui dis-je. Cette nuit, demain au plus tard, on viendra chercher ici madame de Lincy,--vous direz que vous ne l'avez pas vue. On s'informera de moi,--vous ne m'avez pas vu depuis le moment où je vous parle; vous ignorez absolument ce qu'on veut dire, et vous serez, s'il le faut, plus inquiet que personne de ma brusque disparition. Demain, vous recevrez la lettre que voici: vous la mettrez à la poste ce soir avant de vous coucher; dans cette lettre, je vous ordonne de licencier ma maison, et je vous annonce mon intention de ne pas revenir à Paris avant plusieurs années: Vous toucherez chez mon banquier la somme que je vous ai indiquée, vous payerez les gages de chacun et vous fermerez la maison. Après quoi, quand vous aurez laissé passer une quinzaine de jours, vous direz que vous vous ennuyez à Paris, et que vous voulez retourner dans voire pays. De quel pays êtes-vous?
--Je suis de Vaugirard, répondit piteusement le pauvre Pierre.
--Ça ne fait rien, vous direz que vous retournez dans votre pays, à Rouen. Vous prendrez le train à la gare Saint-Lazare. Arrivé à la première bifurcation, vous vous dirigerez sur Orléans,--sans bagages,--et de là vous viendrez nous rejoindre. Dans un mois, je serai à Florence.
--Ah! monsieur, s'écria Pierre en me sautant au cou, moi qui pensais que vous vouliez m'abandonner!
Je répondis de bon coeur à son étreinte, et, chose étrange, ce plan, mûri en voiture, m'avait si bien rendu ma liberté d'esprit, que je souris de son accès d'expansion.
Je lui remis de l'argent pour ses dépenses personnelles, je lui dis sous quel nom il me retrouverait à Florence, je lui défendis de m'écrire, je lui indiquai un faux nom pour lui-même; et, toutes ces précautions prises, je le congédiai en le priant de m'envoyer Félicie.
Avec celle-ci, ce fut bien autre chose: Quand elle apprit que je quittais Paris avec sa jeune maîtresse, elle m'accabla d'un torrent de reproches qui ne me permirent pas de prononcer une parole. Je la laissai me dire autant de choses désagréables qu'elle en put trouver, et quand elle s'arrêta, hors d'haleine:
--C'est très-bien, Félicie, lui dis-je; seulement, vous venez avec nous.
Elle me regarda, vit que je n'avais pas envie de plaisanter, fondit en larmes et s'écria:
--Ah! monsieur, bien sûr, le bon. Dieu vous le rendra!
Je lui ordonnai de partir sur-le-champ, de prendre le chemin de fer d'Orléans et de gagner Maçon par le centre. Là, elle devait nous retrouver, ou avoir de nos nouvelles. Elle écoutait dans le plus profond recueillement, hochant la tête pour prouver qu'elle avait compris, et quand elle eut terminé, elle me dit pour conclusion:
--Alors, monsieur, je m'en vais chez madame pour faire ses malles?
J'eus envie de trépigner, mais je vis que cela ne servirait à rien. Je la fis descendre comme elle était; je la bousculai dans une voiture de place, et je l'accompagnai jusqu'à la gare d'Orléans. Quand elle eut disparu dans la salle d'attente, je poussai un soupir de soulagement et je retournai près de ma fille.
Elle était bien, presque joyeuse, et pourtant comme ployée par le poids d'une grande responsabilité. Je ne me souciais pas de la laisser réfléchir; d'ailleurs le jour baissait, les heures s'étaient rapidement écoulées depuis la scène du matin. Si je voulais partir le soir même pour quelque endroit éloigné, je n'avais plus un moment à perdre. Nous prîmes congé du docteur qui nous jura le secret le plus absolu, et j'entraînai ma fille vers une station de voitures. Je ne voulais pas qu'aucune indiscrétion, même la plus légère, pût trahir le secret de notre fuite.
Au moment où nous montions en voiture, ma fille fit en arrière un brusque mouvement. A deux pas de nous, mon gendre, arrêté sous un réverbère, causait avec un homme mal vêtu, que je reconnus pour un préteur à gros intérêts. J'entraînai vivement Suzanne dans l'ombre de la voiture, je donnai une fausse adresse au cocher, et cinq minutes après je lui dis de se rendre à la gare de Lyon.
Nous arrivâmes juste au moment du départ. Bien en hâte nous montâmes en wagon, et quand le train s'ébranla, j'ôtai mon chapeau et je passai la main sur mon front. Nous étions sauvés.
--Père me dit tout à coup Suzanne avec sollicitude, tu n'as pas dîné!
--Je n'y songe guère, lui répondis-je. Mais toi?
Elle fit un geste de la main.--Où allons-nous? dit-elle.
--Chez la cousine Lisbeth.
XXXII
J'avais choisi la maison de Lisbeth comme l'asile le plus sûr; personne ne la connaissait à Paris, je n'avais jamais pas d'elle,--et si quelques-uns par hasard savaient son nom, à coup sûr aucun n'avait idée de l'endroit qu'elle habitait. Aux premières lueurs du jour, le train s'arrêta devant une petite gare d'aspect modeste; nous descendîmes, le train repartit sans que nul curieux eût seulement mis la tête à la portière du wagon. Un gendarme et l'employé chargé de recevoir les billets furent les seuls témoins de notre arrivée.
Un petit omnibus jaune attendait les voyageurs,--nous, c'est-à-dire, car nous étions seuls à cette heure matinale. J'y fis monter Suzanne... je m'assis auprès d'elle, et nous voilà roulant vers la petite ville, éloignée de deux ou trois kilomètres. Suzanne n'avait plus rien dit depuis la veillé. Pendant la nuit, chaque fois que j'avais levé les yeux, j'avais vu les siens fixés dans le vide avec une ténacité extraordinaire. Que voyait-elle au delà du drap gris de notre coupé? Qu'allait chercher ce regard, presque dur à force d'être obstiné? Était-ce l'horreur de ses nuits passées qu'elle voyait s'éloigner d'elle à chaque tour de roue? Je n'avais pas osé l'interroger.
La fraîcheur de l'aube la faisait frissonner. A mi-chemin, je fis arrêter l'omnibus devant une route qui menait à une métairie peu éloignée, je pris le bras de ma fille sous le mien, et je tournai le coin d'une haie. Le conducteur de l'omnibus nous cria obligeamment:--Toujours à gauche! puis il fouetta ses chevaux, et la voiture jaune disparut avec un bruit de ferrailles.
Quand je fus assuré qu'on ne pouvait nous voir, je revins sur mes pas et nous prîmes à droite, de l'autre côté de la route. Suzanne, toujours muette, suspendue à mon bras, marchait avec une énergie concentrée qui me faisait mal. Évidemment, si je lui avais dit que le salut était au bout d'une route de cent lieues, elle eût marché du même pas sans se plaindre jusqu'au bout.
--Je voudrais bien t'épargner cela, lui dis-je. Mais il faut dépister les recherches, dans le cas invraisemblable où quelqu'un nous aurait vus descendre.
--Allons, allons, répondit-elle en pressant le pas.
Le ciel était gris clair; la terre labourée, toute brune, fumait à la première tiédeur du jour. Un brouillard d'opale montait doucement en s'éclaircissant vers le ciel, et des flocons de buée s'accrochaient çà et là aux branches des arbres dans l'air immobile. L'herbe des chemins était couverte de rosée, mais la route admirable, comme toutes nos routes de France, était sèche, ferme et sonore sous le pas. Le soleil n'était pas encore levé, vu la saison peu avancée, mais les oiseaux s'appelaient déjà dans les sillons. Je vivrais cent ans que je ne pourrais oublier cette marche matinale dans les champs déserts avec mon enfant reconquise, volée! à mon bras.
Au bout de trois quarts d'heure nous vîmes devant nous la maison de Lisbeth.
Une fumée joyeuse sortait en jolies volutes des hautes cheminées, les vaches mugissaient à l'étable, réclamant la traite du matin. La porte de la cour était ouverte, et la charrue brillante attelée d'un cheval vigoureux, prête à sortir, n'attendait plus que le laboureur. Suzanne me regarda, et je vis à l'expression de son visage qu'elle était contente.
--Cela ressemble à notre chez-nous, dit-elle à voix basse.
Nous avions atteint notre refuge. Je poussai la porte entre-baillée; au fond de la vaste pièce, Lisbeth, dessinée en noir sur le fond clair de la croisée à petits carreaux, triait des écheveaux de lin.
--Cousine Lisbeth, dis-je à haute voix, je vous amène la petite.
La cousine me regarda d'un air effaré, bondit à travers ses écheveaux de lin sans s'y prendre les pieds, et, pleine d'une ardeur juvénile, serra Suzanne dans ses bras.
--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle deux ou trois fois. Elle était si saisie que les paroles ne lui venaient pas. Elle aima mieux nous embrasser que de faire un discours. Quand elle eut renoué le fil de ses idées:
--A pied! dit-elle, et à cette heure-ci! Est-il possible! Attendez, je vais vous faire du café. Où sont vos bagages? Je vais appeler les filles... Je lui mis la main sur le bras.
--Cousine Lisbeth, ne faites pas de bruit; personne ne nous a vus entrer. Personne ne sait que je ne suis pas remarié. Suzanne passera ici pour ma femme.
--Et pourquoi, Seigneur Dieu? fit la cousine épouvantée.
--Parce que j'ai volé ma fille à son mari, parce que le lâche l'a frappée, parce qu'elle en serait morte, et que je veux qu'elle vive!
Les bras de Lisbeth retombèrent à son côté:
--Oh! la pauvre mignonne, dit-elle, c'est donc pour cela qu'elle est si pâle! Vous avez bien fait, cousin. On dira comme vous voudrez, mais je, vais toujours vous faire du café.
Quelle heure bénie que celle qui suivit! Suzanne, déjà remise par ce bon accueil, souriait doucement au fond du vieux fauteuil de tapisserie que Lisbeth avait traîné auprès du feu; une gerbe de flammes gaies et pétillantes, sans cesse avivée par les fagots que la cousine y jetait avec profusion, montait le long de la vieille cheminée luisante de suie: la cafetière de cuivre étincelait; la crème épaisse tremblait dans le crémier de terre brune, et Lisbeth allait et venait avec une activité prodigieuse. Tout à coup un rayon de soleil pénétra par la porte que nous avions laissée ouverte et tomba sur les cheveux d'or de ma fille. Lisbeth fit le signe de la croix, et ses lèvres muettes s'agitèrent un peu:
--C'est une vieille habitude, dit-elle avec un sourire en se tournant vers nous; chaque fois que je vois le soleil au lever du jour, il faut que je remercie le bon Dieu!
Et sa main vigilante ramena les tisons dispersés dans le foyer. Humble coeur, débordant de joie et de reconnaissance, elle trouvait moyen de remercier Dieu à toute heure du jour!
Quand Suzanne eut mangé quelques bouchées de pain, Lisbeth, qui s'était absentée un instant, revint tout essoufflée.
--La chambre de la petite est faite, dit-elle, j'ai mis des draps au lit; elle va aller se coucher.
Suzanne ne se fit pas prier. Elle monta sans faiblesse l'escalier de bois de chêne aux larges balustres noircis et polis par l'usage; elle entra dans la chambre gaie et claire, où les poutres du plafond étaient encore garnies de leurs chapelets d'oignons conservés pour l'hiver; me tendit son front que je baisai, et sourit à Lisbeth qui nous avait suivis...
--Ah! la chère petite, s'écria la bonne cousine, pauvre petite sans mère, qu'elle a dû souffrir pour avoir ces yeux-là!
Et Lisbeth, cachant son visage dans son tablier, s'enfuit en étouffant un sanglot. Suzanne ne pleurait pas:
--Nous serons bien ici, père, dit-elle. Je suis contente d'y être venue.
Je sortis en fermant la porte doucement. Je revins au bout d'un quart d'heure, elle était déjà endormie. Mais sur son doux visage la marque du soufflet se voyait encore en une ligne rouge. Je redescendis sur la pointe du pied, et j'allai retrouver Lisbeth.
--Eh bien! vous ne dormez pas? Votre chambre est pourtant prête aussi, dit-elle en me voyant entrer dans la laiterie où j'avais fini par la rejoindre, après l'avoir cherchée dans toute la maison.
--J'ai trop de choses à vous conter, répondisse. Sommes-nous bien seuls?
--Vous pouvez être tranquille. J'ai envoyé les filles à l'ouvrage, et je leur ai parlé comme vous m'aviez dit. Racontez-moi votre histoire.
C'est dans cette fraîche laiterie, pendant que Lisbeth battait le beurre, que je la mis au courant de ce qui s'était passé depuis ma précédente visite. Elle ne parut pas fort surprise de la conduite de mon gendre, en ce qui touchait les choses d'intérêt; les campagnards peuvent tout comprendre en fait de cupidité: le spectacle des petites rivalités, des jalousies de la province les bronze à cet endroit là; mais, en ce qui touchait le procédé employé par lui pour obtenir de l'argent de Suzanne, je la trouvai incrédule.
--Voyons, cousin, pensez donc, ça n'est pas possible. Il n'y a pas d'homme assez lâche pour commettre une action pareille.
Je finis cependant par la convaincre, et dès lors sa tendresse et sa pitié pour Suzanne ne connurent plus de bornes. Elle n'était pas loin, je crois, de la considérer comme une sainte martyre.
Ma fille dormit pendant une partie du jour; au dîner nous nous trouvâmes réunis. Elle fut gaie, un indifférent eût cru qu'elle avait tout oublié; mais; moi qui la connaissais, je devinais bien que cette gaieté était factice, et je l'interrogeai.
--Que crains-tu? lui dis-je, quand nous fûmes seuls le soir.
--Je crains qu'on ne nous trouve, répondit-elle.
--Ne crains rien, fis-je, heureux de pouvoir la rassurer; ici nous sommes mieux cachés que n'importe où, et d'ailleurs je te jure que quand même on nous trouverait, je ne te laisserais pas emmener. Où tu iras j'irai, et je coucherai en travers de la porte s'il le faut.
Elle m'embrassa avec effusion et s'endormit d'un calme sommeil.
XXXII
[Note du transcripteur: Il y a deux chapitres XXXII. L'erreur de l'édition source n'a pas été corrigée ici.]
Le soleil levant que j'avais dans les yeux me réveilla le lendemain. Je me levai et j'ouvris la fenêtre pour respirer l'air du matin.
--Père, fit la voix de Suzanne, viens ici.
J'entrai dans sa chambre, séparée de la mienne par une cloison de chêne, et je la trouvai dans son lit, accoudée sur son oreiller, rose, souriante, telle que je l'avais vue toute petite. La camisole de Lisbeth, trop grande pour elle, faisait mille plis sur son cou; ses mains fluettes sortaient à grand'peine des longues manches, et elle riait au travers de ses cheveux qui avaient repoussé son bonnet de nuit pendu à son cou.
--Père! dit-elle, c'est comme autrefois! Oh! que c'est bon!
Elle ferma les yeux, s'allongea de toutes ses forces dans le lit de plume rebondi, puis se repelotonna, avec son geste familier, et répéta: C'est bon de vivre!
Une joie immense m'inonda; faible et aveugle père, je n'avais pourtant pas coupé dans sa fleur cette jeune existence si pleine de sève. Elle pouvait encore trouver du plaisir à vivre! Sa chaîne était brisée, nous allions être heureux!
Elle avait sans doute deviné ma pensée, car elle ajouta:
--C'est à présent que je suis heureuse! Chère enfant! Je sentis que j'avais bien fait.
Les hommes et la loi ne pouvaient me donner tort; une voix plus forte que tous les sophismes me criait que j'avais rempli mon devoir en arrachant ma fille à son bourreau.
--Mais ce n'est pas tout, père, dit-elle, j'ai faim. Et puis je ne puis pas me lever, parce que je n'ai pas de robe!
Elle éclata de rire, et ce rire enfantin, naïf, me rappela tout un ordre de souvenirs que nos récentes peines avaient relégués dans le passé. Il me semblait, à moi aussi, redevenir jeune et retourner au temps de sa première enfance!
Lisbeth entra, voyant la porte ouverte:
--Je t'apporte une de mes robes, ma mignonne, dit-elle, pendant qu'on nettoie la tienne; ce serait peut-être un peu long, j'y ai fait un pli.
Je m'en allai pendant que Lisbeth aidait Suzanne à faire sa toilette.
Au bout de quelques instants, j'entendis un concert d'éclats de rire, et Suzanne entra vêtue de la robe de Lisbeth. La jupe n'était pas trop longue, mais la taille avait bien cinq pouces de trop, et Suzanne essayait vainement de s'apercevoir en entier dans les petites glaces de cette antique demeure.
Nous restâmes huit jours chez notre excellente cousine, puis il fallut partir, pour mettre définitivement la frontière entre mon gendre et nous.
J'ignorais absolument ce qui se passait à Paris, aucun journal n'arrivait dans ce coin reculé du monde. Malgré les regrets de Lisbeth, nous partîmes un matin, à l'heure où nous étions venus, mais cette fois dans la carriole de Lisbeth, qui avait voulu nous conduire elle-même. Après que nous fûmes montés dans le train, j'aperçus encore longtemps sa silhouette sur le ciel clair, et je sentis que j'aimais sincèrement la bonne vieille fille.
Quelques heures après, nous étions à Genève, c'est-à-dire à l'abri de la police française; mais ce rendez-vous de l'Europe convenait mal à des gens qui ne veulent pas être reconnus. Après une nuit de repos, nous repartîmes pour le lac de Constance; de là je voulais gagner Munich et ensuite l'Italie.
Cet excès de prudence m'était venu par la lecture des journaux. A Genève, en parcourant les feuilles éparses sur la table de l'hôtel, j'avais lu un entre-filet ainsi conçu:
«Il n'est bruit dans Paris que de la disparition inconcevable d'une jeune femme appartenant au meilleur monde parisien et mariée depuis moins d'un an. On se perd en conjectures sur la cause de cet événement extraordinaire. L'époux abandonné, dans son désespoir, a télégraphié aussitôt à toutes les frontières, mais jusqu'à présent les recherches ont été infructueuses. On commence à croire qu'il pourrait y avoir là un suicide ou même un crime; pourtant, ce qui rend ces suppositions peu vraisemblables, c'est que la disparition de madame de L... coïncide avec celle de son père, qui a occupé anciennement des fonctions importantes dans une entreprise actuellement en voie de grande prospérité.»
Je frémis en lisant ce bavardage indiscret, et je maudis-d'abord le reporter qui avait failli nous perdre, puis je me dis que ces lignes étaient trop soigneusement pesées pour ne pas être le produit de la plume de mon gendre. Grâce à notre séjour chez Lisbeth, nous avions éludé l'ardeur des premières recherches; si j'avais tenté de passer la frontière immédiatement, nous eussions probablement été arrêtés; mais, depuis huit jours, la consigne s'était relâchée, et d'ailleurs nous n'étions pas des voleurs, et mon gendre n'offrait pas de prime. Je me réjouis de sa maladresse, mais je me fortifiai dans mon idée de gagner l'Italie par la Bavière.
Quinze jours plus tard nous étions à Florence, comme je l'avais dit à Pierre. Lisbeth s'était chargée de nous envoyer Félicie. Mon vieux valet de chambre vint nous rejoindre en temps convenable, et nous nous trouvâmes tous les quatre parfaitement heureux d'être réunis.
Pierre avait un million de choses à me raconter, et je n'avais pas moins envie de les entendre. Tout s'était passé comme je l'avais prévu, à cela près que les recherches avaient commencé dès huit heures du soir. M. de Lincy, quand nous l'avions rencontré à Paris au moment de monter en voiture, essayait précisément de se procurer de l'argent; et si l'usurier auquel il s'adressait ne s'était pas fait tirer l'oreille, nous aurions été arrêtés à la gare même, avant que j'eusse eu le temps de prendre nos billets.
Par bonheur, en rentrant chez lui pour l'heure du dîner et en apprenant que sa femme n'avait pas reparu depuis la scène du matin, il avait commencé par la faire demander chez moi, puis chez sa grand'mère, et ce n'est qu'en apprenant que moi aussi j'avais disparu, qu'il s'était douté de la vérité.
Cependant il avait fait faire une perquisition à mon domicile et à celui de ma belle-mère pendant la nuit de notre départ, et ne s'était réellement convaincu de notre fuite qu'au bout de vingt-quatre heures.
Pierre me fit un récit détaillé de sa fureur. «Je suis joué! n'avait-il cessé de répéter, et je suis persuadé que la blessure de son amour-propre saignait presque autant qu'elle de sa cupidité. Comment, en effet, expliquer la disparition de sa femme? Les moins méchants se contentaient de sourire, et la supposition la plus naturelle était qu'un plus heureux avait supplanté M. de Lincy dans le coeur de sa femme. Cette hypothèse n'ayant rien de flatteur pour un homme qui tenait avant tout à retenir sa femme au domicile conjugal, il avait donné aux journaux la petite note que j'avais lue. Il ne lui plaisait pas beaucoup plus d'avouer que le père pouvait avoir enlevé sa fille, mais au moins, de la sorte, l'honneur était sauf, et la faute retombait tout entière sur moi... qui avais si mal élevé mon enfant!»
Le monde n'avait parlé que de cet enlèvement pendant deux jours; puis, un cheval célèbre s'étant cassé la jambe, on avait cessé de s'occuper de nous pour aller prendre des nouvelles de l'illustre blessé. Seul, M. de Lincy cherchait toujours, et cherchait d'autant mieux que, Suzanne lui ayant refusé de l'argent précisément au moment de notre fuite, il était fort mal en point.
Pierre me raconta ces nouvelles avec l'expression d'une satisfaction profonde, et conclut en disant:--Je ne voudrais pas dire que monsieur peut avoir eu la main malheureuse: je crois même qu'à la place de monsieur j'aurais fait le même choix;--mais quand j'ai vu le gendre de monsieur aller à la messe avec un domestique pour lui porter son paroissien, je me suis dit que cela finirait mal.
Tout le monde était content, sauf Félicie qui trouvait le beurre détestable, et qui se plaignait «du baragouin de ces femmes noires qui, crient toujours». Avec le temps elle finit par se faire, au baragouin, mais elle ne put jamais s'accoutumer au beurre italien.
XXXIII
Suzanne revenait rapidement à la santé, ses joues se rosaient, la vilaine marque rouge avait disparu depuis bien longtemps, mais je la voyais toujours, moi; pourtant, ses beaux yeux bleus, rendus à leur douceur première, me souriaient comme aux temps heureux de son enfance. Un jour qu'après une longue promenade en calèche nous revenions ensemble par les faubourgs, Suzanne avait sur les genoux un gros bouquet de fleurs d'oranger cueilli à quelque villa des environs, les lumières lointaines piquaient de clous d'or le fond gris de la ville, où quelques clochers se détachaient visibles encore. Ma fille me dit avec un soupir de béatitude:
--Père, j'avais toujours rêvé de faire avec toi ce voyage d'Italie... Il me semble que je n'ai jamais été mariée.
Elle jouait avec son bouquet; ses yeux tombèrent sur les fleurs symboliques, et elle fit un mouvement comme pour écarter une pensée importune.
--Qu'y a-t-il? lui dis-je anxieux, car chacune de ses paroles ne me révélait plus comme autrefois la direction de ses pensées. Il y avait un an, un an seulement que nous ne parlions plus absolument à coeur ouvert, un an que cet étranger qui me l'avait volée s'était placé entre elle et moi.
--Je pense, dit-elle, que ce que je viens de dire n'est pas juste. J'ai été mariée, je le suis encore... J'ai juré d'aimer et de respecter mon mari...
Elle prononça ces mots avec tant d'amertume que j'en fus navré. L'obscurité m'empêchait de voir son visage, elle continua:
--Je suis mariée et je n'ai pas de mari, je méprise et je hais celui à qui je suis liée pour la vie;--quel étrange mariage est celui-ci. Et pourquoi suis-je condamnée à porter toujours le nom d'un homme indigne de moi? Et pourquoi, moi qui n'ai jamais fait le mal, suis-je exilée à jamais de mon cher pays, tandis que celui qui m'a torturée depuis le premier jour est heureux et considéré dans sa patrie?
Elle parlait sans colère, sans passion; ces questions redoutables se succédaient les unes aux autres comme entraînées par leur propre poids. On eût dit que pour la première fois de sa vie elle allait jusqu'au fond de ce mystère interroger sa destinée.
Que pouvais-je lui répondre? Je restai muet. Elle reprit de la même voix égale et lente, mais avec un peu d'amertume:
--Je suis une honnête femme: depuis le jour où M. de Lincy m'a emmenée chez lui, jusqu'à celui où il s'est conduit comme un lâche, j'ai fait de mon mieux pour l'aimer. Si je n'ai pas réussi, ce n'est pas de ma faute, car jusqu'au jour de mon mariage, j'ai eu de l'amitié pour lui; j'ai été économe et soigneuse de son bien, j'ai été soumise à ses ordres et même à ses caprices, je n'ai eu ni fantaisies ni rébellions, j'ai même sacrifié à ses goûts le voeu le plus cher de ma vie, qui était de vivre auprès de mon père. Il s'en disait jaloux, j'ai cédé sans me plaindre... je n'ai: rien à me reprocher, rien qu une aversion insurmontable pour lui comme époux, tandis que je l'acceptais comme ami....Pourquoi est-ce lui qui est considéré dans le monde, le monde qui me jette la pierre? Pourquoi est-ce moi qui me cache et lui qui me cherche, moi que la loi condamne et lui qu'elle soutient?
Ici, pas plus qu'avant, je ne pouvais répondre. Je pressai la main de Suzanne, devenue fiévreuse tout à coup.
--Père, continua-t-elle, quand une femme éprouve pour son mari le dégoût le plus violent, quand la vue seule de cet homme la fait trembler de crainte et de colère, est-elle obligée de lui obéir, de se soumettre à ses caprices?
Forcé de répondre, je répondis:--Oui.
--Et quand ce mari, qui ne sait pas se faire aimer, qui ne sait même pas se faire estimer, va chercher près de femmes ignobles les plaisirs de la débauche, est-il vrai que sa femme, jeune et élevée dans la chasteté, soit forcée d'accepter le rebut de ses caresses?
Je n'eus pas le courage de répondre.
--Mais alors, dit Suzanne en tournant vers moi son visage empourpré par la honte, où ses grands yeux lançaient des éclairs d'indignation, si moi aussi je foulais aux pieds le respect de la foi jurée, si je m'avilissais comme il s'avilit, c'est encore lui que le monde plaindrait, et moi qui serais condamnée?
--Oui, dis-je en baissant la tête.
--Mais il m'a prise innocente au foyer paternel, où jamais l'ombre du mal n'avait effleuré ma pensée; c'est lui qui dès le premier jour a voulu m'entraîner dans la fange, et c'est moi qui serais responsable de ma chute? Non, non, non! s'écria-t-elle en tendant les bras vers les étoiles, je demande justice devant le ciel sourd et muet! Je demande justice de cet homme, qui fut mon bourreau sans pouvoir m'abaisser!
Elle se laissa retomber épuisée. Je serrai son châle autour d'elle. Le pas égal des chevaux retentissait sur la route déserte, le cocher italien ne s'occupait pas de nous. Suzanne reprit faiblement:
--Tantôt, dans le village que nous avons traversé, il y avait une jeune mère qui allaitait son enfant. Le père, tout à côté, clouait des douves à son tonneau, deux autres petits jouaient à terre; l'as-tu vu?
J'avais remarqué ce joli tableau, et mon coeur s'était serré pour elle à la vue de ce bonheur qu'elle devait ignorer.
--Voilà la famille, dit-elle; le père regardait les enfants avec bonté; la mère avait l'air heureux; quand les yeux des époux se sont rencontrés, j'ai vu qu'ils s'aimaient... Oui, c'est ainsi qu'on s'aime, je le comprends, c'est ainsi que tu aimais ma mère! vos deux existences n'en faisaient plus qu'une, et chacun de vous n'eût pas voulu du paradis s'il avait dû quitter l'autre pendant une heure pour y entrer! Et moi! moi... qui ne serai jamais aimée, moi qui ne serai jamais mère!
Elle appuya sa tête sur mon épaule et pleura longuement.
Jusqu'alors j'avais espéré que sa jeunesse la défendrait de ces tristes réflexions, je m'étais dit que peu à peu la vie, lui apportant la sagesse, adoucirait les regrets,--j'avais compté sans l'éducation virile et sérieuse que je lui avais donnée. Dès l'enfance, je l'avais habituée à considérer le fond de chaque chose, à se rendre compte de ses droits et de ses devoirs: ici comme ailleurs, mon ouvrage tournait contre moi, et ce que j'avais fait pour la rendre heureuse la condamnait à l'éternelle douleur!
--A ce monde de convention, pensais-je, il ne faut que des poupées de salon. J'aurais dû l'élever au Sacré-Coeur, comme le désirait ma belle-mère. Elle se serait parfaitement arrangée de M. de Lincy; ils auraient fait un ménage modèle!
Suzanne était ma fille, ma vraie fille vaillante et résignée. Elle s'essuya les yeux. Nous entrâmes dans la ville, elle reprit sa place dans le fond de l'équipage, puis elle prit ma main qu'elle garda dans la sienne.
--Malgré tout, père, dit elle, ne va pas croire que je te rende responsable des erreurs de M. de Lincy; je l'ai accepté de mon plein gré, donc c'est moi seule qui l'ai voulu ce mariage. Je suis trop heureuse d'avoir pu te donner quelques semaines de tranquillité, et pour ma consolation, cher père, je veux croire et je crois que c'est ce repos moral qui t'a sauvé la vie.
Je ne pouvais pas lui ravir cette dernière illusion. Je la lui laissai donc, et à partir de ce jour elle trouva une grande douceur à m'entretenir de mon rétablissement, à me demander quand et comment je m'étais senti mieux, et à faire coïncider ce mieux avec l'époque de son mariage. Il ne fut plus question entre nous de la condition bizarre où elle se trouvait vis-à-vis du monde. Nous vivions seuls, très-retirés, servis par nos fidèles domestiques. Elle était gaie, elle se disait heureuse. Seul je savais quel ver rongeur se cachait dans ce beau fruit, mais je gardais ma douleur pour moi. Quand j'écrivais à ma belle-mère par l'entremise de Lisbeth, qui mettait à la poste toutes mes lettres, je ne lui parlais que de la santé meilleure de Suzanne, et j'appris qu'elle aussi se réjouissait de ma résolution désespérée.
Une de ses lettres me donna des détails nouveaux, bien que prévus, sur mon gendre.
«Imaginez-vous, m'écrivait-elle, que le coquin se prélasse et vit à peu près maritalement avec qui? Je vous le donné en mille!... Avec mademoiselle de Haags. Celle-ci, après différentes fugues à l'étranger, notamment à Vienne, a trouvé un prince à plumer. Elle s'en est acquittée en conscience, et maintenant elle mange ce plumage avec votre gendre. Elle va débuter ces jours-ci sur une de nos scènes lyriques: il faut voir le mal que Lincy se donne pour lui faire un succès. C'est positivement monstrueux! Qui eût pu croire cela d'elle! Vous souvenez-vous, mon ami, que dans un moment où j'avais la berlue, j'avais pensé à vous la donner pour femme? Ce dernier coup me prouve que vous ne fûtes point, en mariant Suzanne à ce monsieur, aussi coupable que je l'avais présumé. Mais cette demoiselle de Haags! Cela me passe! Elle avait reçu une si bonne éducation et de si excellents principes!»
Je ne partageais pas l'étonnement de ma belle-mère. Ces belles éducations et ces excellents principes ne peuvent donner, suivant les natures, que d'admirables résultats, ou de très-mauvais. Et certainement mademoiselle de Haags n'était point prédestinée à donner les premiers.
Comme me l'avait prédit le docteur, j'eus pendant les chaleurs de juin une abominable attaque de rhumatisme, et je souffris autant que le cher homme pouvait le désirer pour faire un excellent dérivatif. Cette maladie me fut douce cependant, car Suzanne était ma garde-malade, et je croyais remonter au bon temps passé, quand j'avais cru mourir une première fois. Elle y songeait aussi, et bien souvent elle vint s'asseoir auprès de moi, et posant sa main souple et caressante sur mon front fiévreux, elle me dit de sa voix d'enfant:
--Père, c'est tout comme autrefois,--je suis bien heureuse!
Mais elle avait beau me le répéter, je savais bien qu'elle mentait encore, et souvent, dans mes nuits d'insomnie, je me dis que sa mère ne serait pas contente de moi, qui n'avais pas su tenir ma promesse, et rendre Suzanne heureuse!
XXXIV
Deux années s'écoulèrent pendant lesquelles un calme profond s'étendit sur nous; j'avais vieilli rapidement pendant les six premiers mois, puis ma santé s'équilibra peu à peu, j'eus aux changements de saison de bonnes attaques de rhumatisme, je devins un hygromètre de premier ordre, prédisant de par mon genou gauche les moindres symptômes d'humidité dans l'atmosphère, et à cela près je restai un monsieur décidé à vivre très-longtemps et le mieux possible.
Suzanne m'éblouissait, malgré les retours fréquents que je lui voyais faire sur elle-même, dans la torpeur muette des longues après-midi d'été. Elle avait repris son développement si malheureusement interrompu par son mariage. Je voyais ce corps jeune et frêle passer doucement, sans secousses, à la maturité éclatante de vingt ans: le visage s'était arrêté à des contours précis taillés dans un marbre vivant et transparent, les lignes de toute sa personne s'étaient remplies, des courbes harmonieuses remplaçaient les formes un peu grêles de l'adolescence. Quand je la voyais venir à moi avec son sourire adorable, ses yeux désormais pensifs, même au milieu de leur joie naïve, ses mains blanches et fines nouées sous une gerbe de fleurs:
--Qu'adviendra-t-il, me disais-je, de cette beauté rayonnante, de cette fleur-de jeunesse? Va-t-elle se dessécher lentement comme les arbres qui ne donnent point de fruit? Faut-il que cette admirable créature, si bien faite pour inspirer l'amour, ne doive ni le permettre ni le ressentir?
Et un vague chagrin de grand-père me saisissait le coeur. Il me semblait qu'auprès du berceau des enfants de Suzanne j'eusse retrouvé les douceurs oubliées de ma jeunesse évanouie.
C'était à M. de Lincy que je m'en prenais dans ces heures de tristesse: à force de le mépriser, je venais parfois à bout de le plaindre. Pauvre homme en effet que celui qui n'avait pas su respecter en Suzanne l'épouse accomplie, adorable, qui fût éclose sous ses yeux, s'il l'eût voulu! J'aurais désiré parfois qu'il la vît telle qu'elle était devenue, afin de l'écraser de ses perfections, et de le chasser ensuite honteusement du paradis qu'il s'était fermé lui-même.
Cependant, je ne pouvais lui en vouloir beaucoup, car il nous laissait bien tranquilles; ma belle-mère me parlait rarement de lui, et jamais pour lui donner des louanges, il est superflu de le dire. Mon notaire m'écrirait qu'il touchait régulièrement les vingt-cinq mille francs de rente de Suzanne. Quant à celle-ci, il ne s'en préoccupait plus et semblait avoir oublié son existence. Par quel prodige avait-il trouvé un radeau pour surnager dans son océan de dettes? Je ne l'ai jamais su, et, du reste, je n'ai jamais cherché à le savoir.
Nous étions depuis deux ans à Florence; il y faisait bien un peu chaud l'été, mais notre villa, moitié ville et moitié campagne, avait de grandes salles fraîches, presque humides, et dans le parc une grotte,--tout à fait humide, celle-là,--où nous bravions les rayons du soleil. Suzanne me paraissait supporter le printemps moins bien que de coutume, et je lui avais déjà proposé deux ou trois fois de voyager pour changer d'air; mais je n'avais jamais obtenu que des réponses vagues.
Un soir qu'elle me paraissait plus alanguie, je lui demandai sérieusement ce qu'elle éprouvait:
--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai d'autres désirs que les tiens; je vois que Florence t'ennuie, que veux-tu? Quel pays te tente? Fût-ce le Niagara, nous irons, malgré mon horreur pour les voyages sur mer, ajoutai-je en riant, afin de tempérer ce que mon adjuration pouvait avoir de trop grave.
--Le Niagara, murmura-t-elle en souriant. Pourquoi pas? Mais c'est bien loin!
--Nous avons la Grèce, l'Asie Mineure... veux-tu aller au Caire? Mais il va faire bien chaud... Veux-tu que nous allions à l'île de Wight? Précisément le docteur, dans sa dernière lettre, te conseillait l'air de la mer... Veux-tu Jersey, Guernesey?
--Les îles anglaises... répondit Suzanne de la voix lente et endormie de ses jours de découragement; non... pas les iles anglaises... mais un pays où les prairies sont entourées de grands arbres, où les chemins ont l'air de vous connaître, où l'on ne voit plus ces éternels cyprès, ces éternels peupliers qui me rendent malade... un pays où l'on parle la chère langue maternelle... Oh! père, la France! la patrie!...
Elle me tendait ses mains suppliantes, et ses yeux débordèrent de larmes longtemps retenues.
Très-troublé, je m'approchai d'elle. Je caressai ses cheveux, je baisai son front brûlant... elle avait la fièvre...
--Père, dit-elle tout bas, voilà six mois que je le cache, mais je meurs du mal du pays, il faut que je retourne en France! Je n'ai pas voulu te le dire, je savais à quelles craintes j'allais t'exposer, mais je ne puis plus supporter ce désir qui me tue... Cette langue italienne me fait horreur. C'est mon pays que je veux, et si je dois mourir de chagrin où de nostalgie, j'aime mieux mourir sur la terre de France!
Elle parlait vite maintenant, et ses larmes coulaient vite aussi; ce pauvre coeur toujours déchiré, toujours saignant, toujours comprimé, s'épanchait enfin, avec la douceur douloureuse de la liberté longtemps désirée. Elle parla longtemps, et à la fin de chaque phrase revenait le nom de la patrie aimée, qui l'appelait si haut!
Je lui fis toutes les représentations possibles; j'eus recours à tous les raisonnements, mais en vain. Elle acquiesçait à tout, approuvait tout, et répétait pour conclusion: Je veux revoir la France!
--Veux-tu, lui dis-je un jour, à bout de force, veux-tu que nous allions dans le Midi, quelque part près de la frontière d'Espagne, afin de nous enfuir à la moindre alerte?
Elle secoua la tête.
--C'est une autre Italie, dit-elle, pas de verdure fraîche, ni de petits ruisseaux, d'eau vive... on n'y parle pas français avec le cher accent traînant de nos provinces...
Nous ne pouvions pourtant pas nous en aller de ville en ville, au risque d'être reconnus par quelqu'une de mes nombreuses relations. Ce n'était pas pour Suzanne que je craignais; elle avait tant changé que des indifférents l'auraient vue passer sans songer à madame de Lincy; mais moi, j'étais parfaitement reconnaissable! J'hésitai longtemps; enfin je me rappelai qu'un jour Maurice Vernex m'avait parlé d'un village en pays perdu, sur la côte normande, où il avait passé, disait-il, les quinze journées les plus délicieuses de sa vie. Je me procurai une carte, des guides... peine perdue, le nom de cet endroit béni ne s'y trouvait pas.
Nulle recommandation ne valait celle-là, pour nous. Je me fis envoyer plusieurs cartes du dépôt de la guerre, et je me mis à suivre avec une épingle les sinuosités de la côte en déchiffrant à grand'peine les noms pressés les uns sur les autres. Après une heure de patientes recherches, mon épingle s'arrêta sur un petit point noir, un hameau, dix maisons tout au plus... J'avais trouvé notre refuge; mais je me gardai bien de faire part de ma découverte à ma fille. Dans son impatience, elle eût voulu partir le soir même, et c'était l'époque où les Parisiens frileux s'en viennent chercher le soleil en Italie, pendant que le mois de mai les boude à Paris. Je me dis que je retarderais le plus possible ce voyage, m'estimant heureux de la certitude de garder Suzanne aussi longtemps que je serais de l'autre côté de la frontière.
Nous étions devenus très-braves, et nous sortions désormais en plein jour; deux ans de sécurité nous avaient rendus téméraires. Tout le monde nous connaissait sous le nom du «vieux monsieur anglais avec sa jeune femme», et même les marchandes de fruits du marché aux herbes nous saluaient d'un sourire amical lorsqu'elles nous voyaient passer. Un jour, tard dans l'après-midi, nous revenions de faire quelques emplettes au centre de la ville, notre calèche se trouva arrêtée par un embarras de charrettes. Une autre calèche, qui venait par une rue latérale, se trouva près de nous; une femme dont le visage était caché par son ombrelle causait haut, sans se gêner et en français, avec un homme qui ne nous présentait que la raie du derrière de sa tête.
Au moment où le groupe confus dont nous faisions partie commençait à s'ébranler, la dame en question releva son ombrelle, jeta un regard autour d'elle, me regarda avec stupéfaction, et s'écria à pleine voix:
--Dites donc, Paul, votre beau-père!
Avec l'imprudence inévitable en pareil cas, Suzanne et moi, au lieu de nous détourner, nous regardâmes le monsieur interpellé qui se retourna vivement de notre côté, et nous fit voir la figure fatiguée, mais irréprochable, de M. de Lincy.
Il fit un mouvement si brusque, son visage exprima une joie si féroce, que je m'élançai involontairement en avant pour protéger Suzanne de mon corps. Heureusement notre cocher, voyant enfin la route libre et voulant regagner le temps perdu, fouetta vivement ses bêtes qui partirent, moitié trot, moitié galop. Les sons aigus de la voix de la femme à l'ombrelle m'arrivèrent de loin, et je crus discerner quelque chose comme une altercation. Mais je n'avais pas un instant à perdre. Je fis faire plusieurs détours au cocher, et nous arrivâmes chez nous.
--Reste là, dis-je à Suzanne en l'enfermant dans sa chambre à coucher. Je pris tout mon argent, mon nécessaire de voyage, celui de Suzanne, qui renfermait ses bijoux et nos papiers; je dis à Pierre de nous suivre immédiatement à la gare, ainsi que Félicie, en abandonnant tous nos effets, et je remontai dans la calèche avec ma fille. Nos deux serviteurs s'arrangèrent de leur mieux auprès du cocher, et nous quittâmes ainsi la villa hospitalière qui nous avait abrités deux ans.
J'avais fait prendre un détour qui me permettait de voir la villa en repassant sur une route en contre-bas... et j'eus la satisfaction d'apercevoir une autre calèche contenant mon gendre et deux personnages que je ne pus définir, gens de la police ou employés du consulat, qui s'arrêtait devant la porte de notre demeure. Ils sonnèrent à tour de bras, et longtemps sans doute, car les aboiements d'un chien me poursuivirent longtemps. Nous gagnâmes la gare, et nous prîmes le premier train de banlieue. La direction nous importait peu, l'essentiel était de quitter cette ville devenue dangereuse pour nous.
Suzanne très-effrayée, très-pâle, me serrait fortement le bras, Félicie, qui avait gagné quelques habitudes italiennes, faisait de temps en temps un grand signe de croix... Quand nous fûmes en wagon, Suzanne me dit:
--Où allons-nous, père?
Son visage exprimait une inquiétude si poignante que je ne pus y tenir plus longtemps.
--En France! répondis-je.
Un cri de triomphe partit des trois poitrines haletantes qui attendaient ma réponse, et les trois paires d'yeux me remercièrent par des larmes de joie.
Le lendemain nous étions à Nice, où je ne fis que passer. Nous ne fûmes point inquiétés à la frontière. Mon gendre, bien sûr, ne nous cherchait point de ce côté.
Arrivé près de Paris je déposai Suzanne avec nos domestiques dans un hôtel de la banlieue, et j'allai voir notre docteur nuitamment comme un voleur. Il approuva mon projet, loua fort mon énergique résolution et m'assura que, dès lors, nous pouvions rester en France sans être inquiétés.
--Comment voulez-vous, dit-il, qu'on vous cherche là où vous allez. Je ne crois pas que personne connaisse le nom de ce trou-là. Seulement ce ne sera pas très-habitable l'hiver!
--L'hiver est loin! dis-je gaiement, nous retournerons en Italie, ou en Espagne, ou à Malte. Le monde est grand, et Suzanne n'aura pas toute sa vie le mal du pays.
--Je doute même fort, reprit le docteur, qu'elle l'ait une seconde fois! On n'a guère cette maladie-là qu'une fois, et dans l'extrême jeunesse. Plus tard, on se bronze!
Notre ami étouffa un soupir; peut-être se croyait-il trop bronzé; mais il se trompait en ce cas, car son vieux coeur était aussi jeune que le nôtre.
J'aurais voulu voir aussi le notaire, mais je considérai l'entreprise comme trop périlleuse, et j'y renonçai. D'ailleurs, je craignais vaguement qu'il ne fût arrivé quelque malheur à Suzanne. Je me hâtai de retourner à l'endroit où je l'avais laissée. Tout était pour le mieux; elle dormait encore, car j'avais passé une partie de la nuit à causer avec le docteur, et j'étais revenu par le premier train.
Nous partîmes ensemble tous quatre sans passer par Paris, et douze heures après nous débarquions dans une petite ville de Normandie, si tranquille que l'herbe y pousse entre les marches des escaliers, sur les perrons des hôtels et jusque dans le marché aux chevaux.
Après une nuit passée à nous reposer de ce voyage précipité, nous montâmes dans une lourde voiture jaune qui rappela à Suzanne l'ancien omnibus du chemin de fer dans lequel nous avions promené Lisbeth. Vers le soir, la patache en question nous déposait sur la place d'un village où il y avait bien cinq maisons groupées autour d'une vieille église surmontée d'un clocher à bâtière, c'est-à-dire un toit de schiste à deux versants très-inclinés, assez semblable, en effet, à un bât de cheval ou de mulet.
Quelques femmes étaient venues pour réclamer leurs commissions au conducteur, sorte de messager rural; on tira de la patache une quantité de choses étranges, des petits barils pleins d'huile, de vinaigre, de liquides variés, des sacs d'avoine ou de farine, des morceaux de viande fraîche enveloppés de feuilles de chou, des paniers vides, enfin un nombre prodigieux de colis hétéroclites, bien que je cherchasse vainement à découvrir l'endroit où ils avaient été précédemment cachés aux regards.
Quand tous les petits barils et les quartiers de viande eurent trouvé leurs destinataires, non sans quelques litiges, une femme avenante, proprement vêtue, s'approcha de nous, prenant en pitié notre air emprunté. De fait, nous devions être passablement gauches, car nos yeux suivaient avec une sorte de regret la voiture jaune, qui s'en allait plus loin peupler le pays de petits barils et de sacs de toile mystérieux.
--Qu'y a-t-il pour le service de ces messieurs et de ces dames? nous dit l'hôtesse en français très-acceptable, malgré l'accent du pays. Une jolie chambre peut-être et un souper?
--Quatre jolies chambres et quatre soupers, répondis-je, retombant dans la réalité.
Les chambres étaient propres et fraîches malgré leurs affreuses lithographies de la Restauration encadrées dans des cadres de bois noir; en attendant le repas, je me mis au courant des aventures de Télémaque et de celles non moins véridiques de la belle Zélie, représentée avec un corsage bleu et un jupon ronge, dans l'acte de reprocher à un perfide l'abandon le plus immérité.
Le souper fut servi, et nous mangeâmes tous à la même table. La frugalité, mais non la parcimonie, présidait à ce repas, arrosé de cidre encore potable. Pierre fit la grimace; je l'avais accoutumé à boire de bon vin,--mais, en nous voyant boire courageusement, il prit le parti d'en faire autant, et je n'ai pas ouï dire qu'il s'en soit trouvé plus mal.
--Ces messieurs et ces dames sont venus pour voir l'endroit? nous demanda l'hôtesse en desservant la table.
--Oui, et pour respirer l'air. La mer est-elle loin?
--A un petit quart de lieue; c'est à Faucois que vous la trouverez.
--Y a-t-il une auberge à Faucois?
--Ah! seigneur Dieu, non, bien sûr!
Je n'y étais plus du tout, et je commençais à accuser Maurice Vernex d'avoir fait comme tous les voyageurs anciens et modernes, lorsque l'hôtesse ajouta:
--Mais il y a une maison à louer, une belle maison de six appartements, avec jardin, une écurie et une étable... Ça sera peut-être un peu humide, parce que voilà deux ans qu'on ne l'a louée... Mais si ces messieurs veulent voir...
Je tenais mon rêve! Le lendemain dès l'aube j'étais dans la belle maison de six appartements, ce qui voulait dire en langue vulgaire six pièces, et, le mètre à la main, je toisais et retoisais la place du lit, des chaises, des armoires... Une heure après, Pierre était en route pour la ville déserte avec le chariot de l'hôtesse, et le soir même, pendant qu'un bon feu de bois de charme brûlait dans les cheminées pour les assainir, nous couchions dans nos meubles.
XXXV
Je fus réveillé par les cris joyeux de Suzanne, et je me trouvai bientôt auprès d'elle.
--La mer, disait-elle, vois donc, père, la voilà en face de nous sous la fenêtre! On dirait qu'il n'y a qu'à ouvrir la porte pour y tremper ses pieds!
En effet, la veille, tout occupés des arrangements intérieurs, nous n'avions pas songé à regarder par les fenêtres.
Un panorama splendide se déroulait devant nous. En face, la mer, d'un bleu foncé intense, qui faisait mal aux yeux, au-dessus, le ciel d'un bleu plus pâle, doux et tendre; à droite et à gauche, deux bras de rochers roux qui enserraient une baie merveilleuse, si parfaite qu'elle avait l'air d'un décor d'opéra; des falaises tantôt rocheuses, tantôt couvertes d'herbe drue et de hautes fougères; quelques arbres pittoresques auprès de nous; à nos pieds, un ruisseau d'eau vive qui traversait Je jardin avec un bruit de cascatelle, et sous la fenêtre, de grandes plates-bandes de juliennes blanches qui embaumaient l'air. Un bruissement d'abeilles affairées remplissait l'atmosphère fraîche et tiède à la fois, où le vent avait la douceur du velours et la force vivifiante du bain salé.
--C'est prodigieux! murmurai-je. Maurice Vernex ne m'avait pas trompé.
--C'est lui qui t'avait enseigné ce nid? dit vivement Suzanne en se tournant vers moi.
--Oui, il y a longtemps; je l'avais oublié, et puis, quand tu as parlé de revenir en France, je me suis rappelé le nom de ce pays étrange et sauvage.
Suzanne ne répondit rien; mais une expression de joie et de gratitude passa sur son visage expressif.
--C'est un bon garçon, dit-elle, il ne nous est jamais venu de lui que du bien. Te rappelles-tu ce triste hiver à Paris, comme il venait souvent te désennuyer?... Nous avons passé alors de bonnes soirées.
Elle devint pensive, et moi, craignant de la voir revenir aux pénibles souvenirs de ce passé douloureux, je détournai la conversation.
--C'est un pays superbe que celui-ci, dis-je, mais que mange-t-on dans ce paysage de féerie? Il n'y a pas de boutiques, il n'y a pas même de marchands...
--Il y a toujours des poulets et du beurre, répondit Félicie qui accourait un volatile dans chaque main; si vous voulez vous plaindre de la nourriture, monsieur, vous allez nous rendre bien malheureux!
C'était sa manière à elle de rassurer les gens inquiets. Je la laissai dire. Du reste, grâce à son activité et à sa prévoyance, nous eûmes toujours un ordinaire confortable.
Le ciel et l'Océan aux teintes changeantes, les falaises qui prenaient un air riant ou sévère suivant les heures du jour, les sentiers étroits tapissés de fleurs sauvages, où la mer apparaissait soudain par un trou dans la haie, les pentes gazonnées et les bois pleins d'ombre, faisaient de cette vie un enchantement perpétuel. Jamais je n'avais rêvé tant d'eaux courantes, de vallées, de pelouses, de points de vue divers et charmants; le besoin de poésie que tout homme apporte en lui et qui dort pendant les années de lutte, cet élan vers tout ce qui est beau, se traduisait en moi par un enivrement complet. D'autres se mettent à collectionner des bibelots, quelques-uns achètent des tableaux, le plus grand nombre s'en va à la campagne; mais je ne crois pas que nul ait jamais plus ou mieux joui de la poésie des choses que moi, à ce moment de la vieillesse commençante.
Je ne sais si Suzanne partageait mes impressions parce qu'elle était ma fille, ou bien si son tempérament et ses études l'avaient prédisposée aux mêmes rêveries, mais elle absorbait la vie par tous les pores et tombait dans des extases délicieuses devant les merveilles que la nature jetait à pleines mains autour de nous.
Pour la première fois nous étions dans un véritable désert. Jusque-là, la solitude n'avait été que fictive; à la campagne, chez nous, les paysans du village, les journaliers, le personnel de la maison formaient une sorte de société qui nous entourait sans nous toucher. A Florence, nous ne parlions à personne, mais nous voyions des hommes; le mouvement d'une grande ville nous empêchait de sentir notre isolement. Ici, le plus féroce misanthrope eût trouvé la satisfaction de ses goûts. Les quelques paysans de notre hameau étaient toujours au travail dans les champs; à peine à midi ou le soir les voyait-on passer. On échangeait un salut, parfois une parole, car ces gens étaient très-sociables. Leur aisance relative leur donnait le sentiment de l'égalité vis-à-vis de nous. Les paysannes ne causaient guère qu'avec Félicie; parfois Suzanne entrait dans une maison, caressait un enfant et sortait aussitôt. Là se bornaient nos relations extérieures.
Notre maison, ancien corps de garde de douaniers, était en pierres de la falaise, schiste et granit; des rosiers blancs la tapissaient extérieurement; Suzanne y avait tendu à l'intérieur quelques centaines de mètres de perse, et avec les meubles primitifs que nous avions achetés à la hâte, nous nous étions installé un refuge très passable. Il n'y manquait qu'un piano, et je n'osais en faire venir un de la ville, de crainte d'attirer l'attention des villages environnants. Suzanne s'était rendue à cette raison; nous nous promettions d'en avoir un «l'année prochaine», quand on se serait assez habitué à nous pour ne plus remarquer nos fantaisies. Elle se contentait de chanter sans accompagnement, le plus souvent au grand air, et ces exercices répétés, loin de lui gâter la voix, avaient donné à son timbre déjà riche et velouté une puissance extraordinaire.
J'avais fait venir des livres, des couleurs, du papier; nous faisions, ma fille et moi, de détestables aquarelles d'après nature; et si quelque chose pouvait consoler Suzanne des siennes, c'était la contemplation des miennes.
--C'est un rocher, ça? me dit-elle un jour, après avoir admiré longuement une de mes esquisses.
--Où donc?
--Là, dans le coin.
--Oh! fis-je indigné, comment peux-tu prendre cela pour un rocher?
--Un tronc d'arbre, alors?
--Du tout! c'est une vache rousse. Suzanne se laissa tomber sur le gazon en proie au fou rire le plus contagieux. Quand elle eut repris un peu de calme:
--Sais-tu, père, me dit-elle, que, pour ce que nous faisons, nous serions peut-être plus sages de nous abstenir? La muse de la peinture ne nous a point regardés d'un oeil favorable.
--J'en conviens, répondis-je, mais que veux-tu que nous fassions? Il faut bien passer le temps à quelque chose.
Elle devint si grave que je me repentis d'avoir parlé. Je n'étais jamais sûr de ne pas atteindre sans le savoir quelqu'une des fibres blessées de son âme.
--A Paris, murmura-t-elle, nos journées étaient toujours trop courtes!
Elle poussa un soupir, et je lui fis écho. C'est que Paris est un foyer de lumière électrique; on a beau faire, on se consume soi-même dans cet embrasement, où chacun apporte et reçoit sa part de lumière.
--Paris, reprit-elle, mon beau Paris! Nous en sommes bannis à jamais... Je hais cet homme, dit-elle avec énergie, en tournant vers moi son visage presque dur: je le hais, il m'a tout ôté! tout, depuis la maternité jusqu'aux joies de l'intelligence!
Je m'étais dit souvent qu'à l'âge de Suzanne on ne peut vivre loin du monde où l'on a été élevé, qu'il faut un aliment à l'esprit naturellement chercheur, qu'un jour ou l'autre elle regretterait son ancienne existence, celle d'avant son mariage, qu'alors je ne lui suffirais plus... Il s'agissait de reculer ce jour autant que possible, mais quand il viendrait?...
Il était venu.
Elle me regardait toujours et semblait attendre mes paroles. Je feignis de ne pas le voir, et je jouai avec mon pinceau. Nous étions dehors, à l'ombre, sur le versant est de la falaise, à l'abri d'un grand rocher. La ville la plus proche s'étendait dans le lointain comme une buée blanchâtre, et, sur la route qui serpentait le long de la côte, la patache jaune apparaissait comme une lourde bête à la démarche irrégulière. Suzanne vit la voiture, et ses pensées prirent un chemin de traverse.
--Ils viennent des villes, ceux-là, dit-elle en indiquant le véhicule qui festonnait le long de la montée, ils savent ce qui se fait ailleurs, ils ont vu des pièces de théâtre, ils ont été au concert, ils ont entendu de la musique. Oh! la musique, si douce à l'oreille, si douce au coeur!
Elle tomba dans une de ces rêveries qui m'avaient tant inquiété à Florence; la nostalgie qui la dévorait n'était pas seulement le mal de la France, c'était le mal de Paris.
Suzanne revint peu à peu à sa première pensée, et se tourna vers moi avec une expression d'amertume résignée qui me toucha profondément.
--Je ne serai rien, dit-elle, ni épouse, ni mère, ni femme du monde, ni femme utile; je serai ta fille, rien de plus, et c'est une douce tâche que d'embellir les vieux jours d'un père tel que toi!
Je la serrai sur mon coeur. Elle me rendit mes caresses, puis reprit:
--Tu dois avoir un souci, père, et je sens que depuis longtemps j'aurais pu, j'aurais du te l'ôter. Je n'attendrai pas plus longtemps. Tu as pensé souvent, n'est-ce pas, à ce qui arriverait si je rencontrais un jour, n'importe quand, l'homme que j'aurais pu épouser, et que j'aurais aimé?
Suzanne touchait, là une des cordes les plus sensibles de mon coeur; oui, j'avais pensé à ce jour, et j'avais reculé devant cette pensée, car je me sentais impuissant devant ce malheur-là!
--Eh bien, père, rassure-toi, continua-t-elle avec une sorte d'exaltation; moi aussi, j'ai pensé à cela; j'ai réfléchi longtemps, et j'ai gardé le silence parce que je ne savais pas si je serais assez forte pour tenir une parole donnée. Aujourd'hui, j'ai vingt ans, je vois clair devant moi. La virile éducation que tu m'as donnée a porté ses fruits; sois sans inquiétude, le nom de ma mère n'aura point de reproches, et tu pourras t'appuyer sur mon bras sans honte. Si je rencontre cet homme, je ne puis jurer de ne pas l'aimer, mais je te jure que je ne faillirai pas!
Elle portait sur son front l'expression de jeunes martyres confessant leur foi. Je baisai longtemps ses cheveux d'or. Ces paroles répondaient trop bien aux questions douloureuses de mes nuits d'angoisse pour que j'eusse besoin de lui demander des explications, mais ce fut elle qui m'en donna.
--J'ai réfléchi, vois-tu, dit-elle en s'asseyant auprès de moi. Je me suis demandé si je n'avais pas le droit de choisir un coeur entre tous pour m'y appuyer, pour faire entre lui et toi le chemin de la vie: le destin me paraissait si inique, si cruel envers moi qui n'avais rien fait de mal! J'ai pensé, le cas échéant, que je pouvais, sans me manquer à moi-même, m'accorder la douceur d'être aimée en dehors des lois de notre monde. Puis j'ai pensé à tant d'autres, aussi déshéritées que moi dans le mariage et qui n'ont pour les consoler ni les douceurs de la fortune, ni l'affection entière, aveugle d'un père tel que toi... Je me suis rappelé d'humbles ouvrières que leur mari battait, qui n'avaient pas d'enfants, à qui le pain manquait souvent, et qui pourtant portaient haut l'honneur du nom conjugal, et plus haut encore l'honneur du nom que leur avait laissé leur père; à côté de ces existences de martyres, j'ai vu que la mienne était un paradis, et j'ai eu honte de ma première pensée. Sois donc sans inquiétude, père, ta fille ne te fera jamais rougir: ces beaux cheveux blancs ne connaîtront point la honte.
Elle me couvrit de caresses, et moi, faible, ému, les yeux pleins de larmes, larmes d'orgueil paternel plus que de tristesse peut-être, je me laissai faire comme un enfant, et je la bénis dans mon coeur.
Nous étions muets depuis un moment, et nous laissions errer nos yeux sur le paysage; la patache, qui avait achevé de gravir la montée, s'éloignait rapidement dans la direction des terres, et bientôt un bouquet d'arbres la cacha à nos yeux. Le soleil descendait, et l'Océan commençait à prendre ces teintes mystérieuses où sous le gris, le bleu et le vert, on sent un peu de rose, le flamboiement du soleil couchant à travers les vagues. Tout à coup une voix de baryton sonore, splendide, éclata derrière un pli de terrain, et un personnage invisible lança à plein gosier:
Chant de nos montagnes Qui fais tressaillir...
Nous nous étions levés brusquement pour moi, ce baryton était l'ennemi, car on ne chante pas avec cette perfection sans l'avoir appris, et tout homme du monde, à quelque monde qu'il appartînt, était un danger vivant. Suzanne, au contraire, le cou tendu, la tête inclinée, prêtait l'oreille de toute son âme. La voix se rapprocha rapidement; avant que j'eusse eu le temps de battre en retraite, un grand beau garçon, superbement découplé, arriva sur nous à longues enjambées sans perdre une note de l'air du Chalet. Il regardait si bien le ciel et la mer qu'il ne nous avait pas vus; j'espérais qu'il continuerait à admirer le large, mais, juste en face de nous, sur le milieu du sentier étroit, il s'arrêta interdit, la dernière note de sa roulade interrompue résonna dans la vallée où l'écho la répéta deux fois, et le grand garçon, ôtant son chapeau, s'écria avec un étonnement indescriptible:
--Monsieur Normis! mademoiselle Suzanne! vous n'êtes donc pas morts?
C'était Maurice Vernex.
Je ne saurais rendre le soulagement que j'éprouvai à reconnaître le brave garçon dans ce visiteur malencontreux; le bien-être fut si grand que je serrai à deux reprises sa main tendue vers moi.
Suzanne toute, rose de surprise et d'émotion, regardait sans pouvoir en détacher ses yeux le jeune homme dont la présence venait de nous rejeter soudain en pleine civilisation. Après les premiers mots:
--C'est que je suis fatigué, moi, dit Maurice. Permettez-moi de m'asseoir, je viens de faire deux lieues à pied; ces conducteurs de diligence ont une manière délicieuse de vous apitoyer sur le sort de leurs pauvres chevaux. Pour leur alléger la charge, on se laisse bêtement induire à marcher derrière la voiture pendant les trois quarts de la route; ils empochent votre argent, et le tour est joué.
Il se laissa tomber sur le gazon, nous nous assîmes aussi, et le silence se fit. Maurice n'avait plus rien à dire pour soutenir la conversation, et la situation était si embarrassante que je ne pus trouver immédiatement ce que je voulais exprimer....
--Vous devez fort vous étonner, dis-je enfin, de nous trouver ici. C'est un peu votre faute. Vous me fîtes, il y a deux ans, une description si enchanteresse de ce pays que l'idée nous vint de nous y fixer, et, comme vous le voyez, nous avons mis notre idée à exécution.
--Comment! vous demeurez par ici? C'est curieux, par exemple! Et vous avez trouvé à vous loger? Dans quel grenier à foin, sur quel perchoir fantastique avez-vous élu domicile?
--Dans un grenier fort convenable, dis-je, un ancien corps de garde de douaniers...
--Où donc? Je n'en connais-pas d'habitable sur la côte à dix kilomètres à la ronde.
--Mais tout près, à Faucois!
--A Faucois? Voilà qui est fort, mais vous m'avez pris ma maison!
--Votre maison, celle que vous avez habitée autrefois?
--Ma maison à moi, que j'ai habitée et qui m'appartient toujours, en vertu d'un bail dûment enregistré, et tenez, j'en ai la clef dans ma poche.
Il tira de sa poche une vieille clef tordue, usée, à peu près aussi efficace pour ouvrir une serrure que la première bûchette venue.
--Je ne comprends pas, dis-je bouleversé, comment cette maison...
--Oh! je comprends bien, moi, s'écria gaiement Vernex. Il y a de la Normandie là-dessous. Quand j.'ai signé le bail, il y a deux ans, j'avais l'intention de revenir le printemps suivant, et puis... je vous dirai une autre fois pourquoi je ne suis pas revenu, fit-il avec une nuance d'embarras; le fait est que je ne suis pas revenu, je n'ai cependant pas cessé de payer fidèlement mon loyer d'avance à la Saint-Michel. Mais en ne me voyant pas venir cette année plus que l'autre, les braves gens ont imaginé de tirer deux moutures du même sac, et ils vous ont loué ma maison. C'est d'une simplicité charmante.
--Je suis désolé, commençai-je; nous allons quitter...
--Du tout, du tout, interrompit Vernex; la terre est au premier occupant; je suis venu trop tard. Tant pis pour moi. Mais si vous m'avez pris ma maison, où vais-je loger, moi? Il faudra que j'implore une grange... Ah! fit-il joyeusement, on m'avait bien dit qu'il y avait des Parisiens dans le pays, mais du diable si je pensais à vous, et dans ma maison encore!
Il se mit à rire avec cette bonne grâce familière et communicative qui lui était propre.
--Vous logerez dans notre maison, lui dis-je, vous me permettrez de vous offrir l'hospitalité sous votre propre toit?
--J'accepte de grand coeur! répondit-il, je vous remercie.
Nous n'avions plus rien à nous dire, le silence reprit de plus en plus embarrassant. Suzanne se leva, nous dit qu'elle allait s'occuper du repas et prit le chemin de la maison. Quand elle eut disparu:
--Je n'ai pas besoin de vous dire, fis-je en regardant attentivement Maurice, que nous vivons dans la retraite la plus absolue; j'ai volé Suzanne à M. de Lincy, et si celui-ci apprenait où nous sommes, c'est lui qui me la volerait à son tour.
Vernex me regarda, me tendit la main, et je compris qu'il ne nous trahirait à aucun prix.
--Les raisons qui m'ont fait prendre cette résolution suprême, poursuivis-je, vous sont sans doute connues?--Il fit un signe de tête. En ce cas je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce pénible sujet. Vous me blâmez peut-être?
--Lincy est une fameuse canaille, dit Vernex pour toute réponse. Vous ne pouvez pas vous imaginer le mal qu'il s'est donné tout récemment pour prouver que vous et madame de Lincy aviez péri dans une catastrophe de chemin de fer. Il voulait hériter de vous deux, tout vivants!
--Quand cela? fis-je dans la pensée que l'événement était peut-être antérieur à la rencontre de Florence.
--Il n'y a pas un mois, un accident de chemin de fer belge...
--Allons, il est complet, pensai-je. Il venait de nous rencontrer à Florence, dis-je simplement.
--Ah! très-bien! de mieux en mieux!
Le silence reprit.
--Sérieusement, monsieur, dit Vernex en se levant, si je suis importun, si vous désirez garder votre solitude inviolée, je m'en vais à l'instant. Ce n'est pas trois lieues de plus ou de moins qui peuvent effrayer un marcheur tel que moi...
--Restez, lui dis-je, poussé par l'instinct de la sociabilité et aussi par le plaisir de rencontrer un homme pour lequel j'avais de l'estime et de l'affection, restez et soyez notre hôte aussi longtemps que vous le pourrez, à condition qu'en quittant ce pays vous oublierez que vous nous avez rencontrés.
Il acquiesça du geste.
--Et nous allons parler de Paris!
Le soir venait, un doux crépuscule gris-rosé tombait sur la campagne, la lune se levait à l'est dans une brume transparente; nous revînmes au logis, causant intimement comme des gens qui ne se sont jamais quittés, effleurant les théories pour revenir aux actualités, et parfaitement heureux, je le crois, d'être ensemble.
La lampe était allumée dans la pièce du rez-de-chaussée qui nous servait de salle à manger, et Suzanne nous attendait, debout auprès de la table. La soupe fumait dans une grande soupière, l'argenterie brillait sur la nappe à côté des assiettes en terre commune, et le tout avait un air de bonhomie et de contentement rural indescriptible.
--Il y a du mieux depuis que je ne suis venu ici! dit Maurice en regardant autour de lui. Mon logis de garçon pour tenture n'avait guère que des toiles d'araignée.
Nous nous mîmes à table, plus heureux que nous ne l'avions été depuis que nous avions quitté la cousine Lisbeth. L'heure venue, je conduisis Maurice à la chambre que lui cédait notre vieux Pierre.
--Voilà tout ce que je puis vous offrir, dis-je à notre hôte.
--Je ne suis pas accoutumé à tant de luxe, répondit-il en riant.
Après l'avoir quitté, je retournai vers Suzanne, qui regardait la lune briller sur la mer, assise à sa fenêtre.
--Quel événement! lui dis-je quand je fus près d'elle.
--C'est incroyable! répondit-elle, et pourtant cela devait arriver. Je ne comprends pas comment nous n'y avions pas songé!
--Le mal n'est pas grand, repris-je; Vernex est un brave coeur, et, en somme, je suis bien aise qu'il soit venu.
--Moi aussi, murmura Suzanne.
XXXVI
Pendant les deux ou trois premiers jours, notre hôte fut d'une réserve presque exagérée. A peine assistait-il à nos repas, et alors la conversation roulait sur des sujets généraux, tels que le rendement des impôts, les lois de l'esthétique et la prépondérance des opinions religieuses en matière politique. De tels entretiens n'avaient assurément rien qui put paraître indiscret, et cependant le quatrième jour Maurice Vernex nous annonça son intention de retourner à Paris.
--Qui vous presse? lui dis-je.
--Des affaires laissées en souffrance... Ma présence est nécessaire pour les débrouiller.
--Mon ami, lui dis-je sérieusement, depuis votre arrivée vous n'avez pas reçu de lettres; vous n'aviez pas loué cette maison dans l'intention d'y passer trois jours tous les deux ans. Souffrez donc que je conclue à votre place. Vous craignez d'être importun, et vous vous en allez par discrétion. Eh bien, voici le fond de ma pensée: si nous acceptions ce sacrifice, nous en serions bien peu dignes; par conséquent, si vous partez, nous partons aussi, et nous irons chercher ailleurs un nid que nous n'ayons pas usurpé.
--C'est votre dernier mot? fit Maurice avec une sorte de joie.
--Assurément.
--Alors, restons tous! s'écria-t-il avec un contentement visible.
Il fit venir le jour même quelques colis restés à la ville voisine, et une bonhomie qui nous fit grand bien à tous présida désormais à nos relations. Maurice était bon tireur, il avait apporté d'excellentes armes. Nous prîmes un rocher pour cible, et la falaise retentit journellement de nos exploits. Suzanne, de sa fenêtre, jugeait les coups et agitait son mouchoir quand l'un de nous mettait dans le blanc, que nous avions fait avec du cirage.
Je devais à Maurice quelques explications; nos soirées d'autrefois avaient amené entre nous une entente bien plus intime que celle qui existe d'ordinaire entre gens du même monde, satisfaits de tuer le temps ensemble. Il était dès lors au courant des chagrins domestiques de Suzanne, et, depuis, les bruits de ville lui en avaient appris beaucoup plus long que je n'en savais moi-même. Un jour que nous revenions du tir par le plus long chemin, je lui racontai donc comment j'avais enlevé Suzanne; il m'interrompit:
--Ce lâche l'avait frappée? dit-il avec une expression de rage qui me saisit.
--Qui vous l'a dit?
--Ce n'est un secret pour personne; je suppose que les domestiques auront parlé.
--M'a-t-on blâmé? fis-je, curieux soudain de savoir comment nous avions été jugés.
--Il n'y a eu qu'une voix pour vous louer. Lincy était universellement connu pour ce qu'il est. Mais vous avez agi très-sagement en vivant à l'écart comme vous l'avez fait, car il a remué ciel et terre pour vous retrouver, et je suis persuadé qu'il n'y a pas renoncé.
--Qu'il y vienne! dis-je, comme je l'avais dit deux ans auparavant. S'il veut l'avoir, il faudra que je sois mort.
Vernex me serra la main avec une force extraordinaire, et la conversation tomba.
Depuis ce moment, un bien-être indicible s'étendit sur notre paisible demeure. Nos causeries, nos promenades, notre silence même avaient pris un charme tout particulier. Nul ne peut se représenter ce que la présence de notre hôte apportait d'éléments à notre intelligence, de satisfaction à notre curiosité. Pendant ces deux années, nous avions vécu comme des parias, heureux d'oublier et d'être oubliés; nous rentrions ainsi dans la société, dans la vie intellectuelle. Jamais notre solitude ne nous avait pesé, à Suzanne, je crois, pas plus qu'à moi; mais la tristesse était souvent assise à notre foyer désert. La venue de Maurice l'en avait bannie à jamais.
Quelle tristesse d'ailleurs eût résisté à ce franc sourire, à l'expression cordiale et spirituelle de cette physionomie, au regard sympathique et vif de ces yeux bruns? Maurice était l'être le plus actif, le plus communicatif que puisse produire notre société, en restant dans les limites du bon ton; il échappait à l'écueil ordinaire de ces tempéraments en dehors, la vulgarité; rien n'était plus correct que sa tenue et son langage, et nul ne mettait plus de bonhomie dans sa façon d'être avec tous, grands et petits.
Juillet tirait à sa fin; on avait déjà essayé les bains de mer, et je mûrissais le plan d'une cabine en planches à mi-chemin de la falaise, quand Pierre m'aborda un jour d'un air préoccupé. Il était en tenue de gala et pétrissait la visière d'une casquette de livrée, échappée je ne sais comment aux vicissitudes de nos évasions.
--J'ai une demande à formuler à monsieur, me dit-il avec une gravité surprenante.
--Formulez, mon ami, formulez votre demande.
--C'est que, monsieur, depuis que M. Vernex demeure ici, moi, je demeure dans la grange...
--Eh bien? trouveriez-vous qu'il est temps de troquer vos appartements?
--Non, monsieur, mais j'ai pensé que peut-être, si monsieur voulait bien m'accorder son agrément, avec la permission de monsieur, j'aurais bien aimé épouser Félicie.
Épouser Félicie, demeurer dans la grange... Je ne saisis pas tout d'abord le rapport occulte entre ces deux idées.
--Félicie? fis-je d'un air peu intelligent, faut-il supposer, car Pierre, avec sa bonté ordinaire, vint à mon secours.
--Oui, monsieur; comme ça, je ne coucherais plus dans la grange.
--Ah! très-bien! fis-je. J'avais compris. Mais Félicie n'est pas très-jeune, et vous-même...
--Félicie a cinquante-neuf ans et demi, monsieur, et moi j'en ai cinquante-sept; la différence d'âge n'est pas considérable, et d'ailleurs ce n'est pas cela qui fait le bonheur.
Je n'avais rien à opposer à ce raisonnement.
--Epousez donc Félicie, mon ami, lui dis-je; je serai enchanté de vous voir mariés. A vrai dire, il y a une vingtaine d'années que vous auriez dû y penser.
--J'y avais bien pensé, monsieur, répondit Pierre dont le visage s'était épanoui; mais elle était un peu grognon; avec l'âge elle s'est amendée, ou bien peut-être c'est moi qui m'y suis accoutumé; mais je crois bien qu'à présent il n'y aura plus de bisbille entre nous.
--La demoiselle consent? dis-je avec une gravité comique.
--Oui, monsieur, elle consent, répondit Pierre, rayonnant d'aise. Elle va être bien contente quand je lui dirai que monsieur ne met pas d'obstacle.
Cinq minutes après, Félicie, rougissante comme si, elle n'avait eu que quinze printemps, vint me faire sa révérence; j'adressai un petit discours aux fiancés, et je les congédiai. Comme ils s'en allaient, une réflexion me vint: