PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
Reading edition
— On ne se cache que pour mal faire, ajouta le prêtre sévèrement.
— Pourquoi me cacherais-je ?… Ne suis-je pas veuve et libre de ma personne ?
— On n’est jamais libre de braver l’opinion publique… Savez-vous ce que crient tout haut nos paysans ? « Quand on est riche, on se croit tout permis ! » Voilà ce qu’ils disent, et si, par politique ou par intérêt, certaines personnes persistent à vous faire bon visage, croyez bien qu’elles se dédommagent lorsqu’elles sont hors de votre présence…
— Pardon ! les bonnes âmes qui s’occupent de moi, et vous-même, monsieur le curé, vous oubliez une chose : c’est que je suis veuve, je vous le répète, et que je puis avoir le désir légitime de changer de condition… Depuis quand considère-t-on comme un scandale de voir une veuve encore jeune songer à un second mariage ?
La bouche du prêtre se plissa et un sourire sardonique erra sur ses lèvres.
— Ah ! dit-il, du moment que vous croyez à des intentions de mariage de la part de M. Pommeret !…
— Et quelles intentions voulez-vous donc qu’ait un homme loyal et bien élevé à l’égard d’une femme qu’il aime ? s’écria Mme Lebreton devenant cramoisie.
— Me préserve le ciel de porter un jugement téméraire ! soupira le curé en secouant la tête, mais j’ai une médiocre confiance dans les intentions des jeunes gens sans principes.
— Monsieur le curé, vos préventions vous font dépasser la mesure, répondit sèchement Adrienne. Elles sont aussi injurieuses pour moi que pour M. Pommeret… Me croyez-vous femme à recevoir intimement un homme que je ne considérerais pas comme mon futur mari ?
— Admettons que cela finisse par un mariage, riposta le prêtre d’un ton amer, ce sera encore tant pis.
— Pourquoi tant pis ?
— Ce jeune homme a dix ans de moins que vous, insinua-t-il avec malveillance.
— Qu’importe, s’il m’aime telle que je suis ?
— Il est vrai qu’il est sans fortune, ajouta le curé en ricanant.
— Monsieur ! protesta Mme Lebreton indignée, j’aime M. Pommeret et j’ai confiance en lui.
— Et cette enfant que vous aviez adoptée, la sacrifierez-vous aussi à vos nouveaux projets ?
— Denise vivra avec nous, et M. Pommeret lui servira de père.
— Un père bien jeune ! objecta méchamment l’abbé Cartier. — Enfin, reprit-il en rajustant sa ceinture qui glissait sur ses maigres hanches, je souhaite que tout ceci tourne aussi bien que vous le désirez, madame !… Quand dois-je publier vos bans ?
A cette question brusquement posée, Adrienne rougit et resta un moment silencieuse. Les petits yeux renfoncés du prêtre étaient fixés sur elle, et l’embarras de Mme Lebreton n’échappait pas au perspicace abbé Cartier. Il devina qu’elle s’était vantée en annonçant comme certaines les intentions matrimoniales du jeune Pommeret.
— Ah ! ah ! ce beau mariage n’est pas aussi avancé qu’on essayait de me le faire croire ! songea-t-il en jouissant du trouble où il avait jeté son interlocutrice.
— Rien ne presse encore, murmura-t-elle… Je vous ferai prévenir quand l’époque sera fixée.
— Le plus tôt sera le mieux ! reprit-il. Je suis votre serviteur, madame.
Il la salua et se retira, laissant Mme Adrienne toute contristée et pensive. Le soleil avait beau illuminer le jardin, elle voyait tout en noir maintenant, et les paroles du prêtre lui avaient assombri le reste de sa journée.
C’est dans cet état de songerie anxieuse que Francis Pommeret la trouva, lorsqu’à la tombée de la nuit il arriva à la Mancienne.
Ainsi que l’avait insinué le curé, il y passait maintenant presque toutes ses soirées. De temps à autre, il y entrait ostensiblement, au grand jour, comme quelqu’un qui va rendre une visite ; le plus souvent il s’y glissait à la nuit close, après avoir fait un long détour par le chemin de la Grand’Combe. Il s’introduisait alors par la petite porte du parc, entre-bâillée juste à point pour lui livrer passage. Il croyait ainsi dépister l’attention du village, et il se figurait naïvement que personne ne se doutait de son manège. Les amoureux sont pleins de ces illusions enfantines ; ils sont persuadés que, pour n’être pas vus, il leur suffit d’avoir la bonne intention de ne pas se laisser voir. Ces subterfuges d’autruche qui s’imagine être invisible parce qu’elle enfouit sa tête dans un buisson, ne trompaient plus personne à Auberive. Chaque soir, le garde-général était épié secrètement. On savait exactement l’heure à laquelle il entrait à la Mancienne, le temps qu’il y passait, le chemin qu’il prenait pour en sortir ; et le curé n’avait rien exagéré en affirmant que l’imprudente conduite des deux amoureux commençait à exciter une sourde indignation chez les petites gens comme chez les notables du bourg.
A la lueur de la lampe posée dans un coin du salon, Francis Pommeret remarqua bien vite les sourcils froncés d’Adrienne et l’expression de tristesse répandue sur sa physionomie.
— Qu’avez-vous ? lui demanda-t-il en l’attirant près de lui.
Il lui avait pris les mains et la regardait tendrement en face.
— J’ai reçu la visite du curé, répondit-elle, et il m’a dit des choses qui ont teint mes idées en noir.
— Je n’aime pas cet homme, s’écria Francis ; il est haineux et rancunier comme tous les gens bilieux… Sa bile malfaisante s’extravase jusque dans ses moindres paroles… Qu’a-t-il encore inventé pour vous mettre l’âme à l’envers ?
— Il n’a rien inventé, malheureusement !… Il s’est contenté d’appuyer durement le doigt sur la plaie, en me rapportant tout le mal qu’on pense de moi et en me reprochant d’être un objet de scandale pour sa paroisse.
— L’abbé Cartier prend ses désirs pour des réalités… Il cherche à vous éloigner de moi, parce qu’il devine que je vous aime.
— Il n’a pas eu grand’peine à le deviner, reprit Mme Adrienne avec un sourire attristé, car je le lui ai moi-même déclaré.
— Quelle imprudence ! s’exclama le garde-général ; il va le répéter dans toutes les maisons d’Auberive !
— Il n’aura pas besoin de le répéter, poursuivit-elle en secouant la tête, tout le village sait déjà à quoi s’en tenir sur notre compte… Je ne suis ni sourde ni aveugle, et je remarque bien que les gens d’ici ne sont plus les mêmes pour moi. Rien ne m’échappe, ni la froideur réservée de mes anciennes relations, ni les regards sournois et les chuchotements des paysans quand je passe dans les rues, ni les précautions injurieusement discrètes de mes domestiques… On me juge, on me juge sévèrement, et je l’ai mérité… La malignité publique ne se marque pas encore ouvertement, parce qu’ici la population est timide, mais il ne faut qu’une circonstance malheureuse pour tout faire éclater… Je ne vous reproche rien, mon ami, ajouta-t-elle en voyant la figure de Francis se rembrunir, je ne regrette rien !… Même dans cette situation tristement fausse, je me trouve heureuse de vous avoir connu… Mais je ne voudrais pas que cette enfant que j’ai adoptée et qui va revenir ici aux vacances, je ne voudrais pas que Denise fût exposée à entendre blâmer ma conduite, ni qu’elle fût témoin de quelque fâcheux éclat… Aussi j’envisage sérieusement les choses et je pense qu’il faut prendre un grand parti.
— Quel parti ? murmura le jeune Pommeret, qui se méprenait sur le sens de cette allocution et avait une mine allongée… Il croyait qu’elle allait lui dire de rompre et il se voyait déjà banni de la Mancienne.
— Francis, reprit-elle d’une voix un peu tremblante, mais dont le ton s’était néanmoins haussé et devenait vibrant, m’aimez-vous bien fort ?… Non pas comme un enfant qui se monte la tête pour la première femme qu’il trouve à son gré, mais comme un homme sérieux, loyal ?… M’aimez-vous d’un amour solide et durable ?
— Je vous adore ! répondit-il en lui baisant les mains et en les retenant dans les siennes, et rien ne pourra me séparer de vous.
— En ce cas, mon ami, il faut imposer silence aux mauvaises langues et rendre notre situation nette, inattaquable… Il faut nous marier le plus tôt possible.
Francis Pommeret eut un mouvement d’effarement qui lui fit lâcher les mains de Mme Adrienne. Il fut pris d’un soudain éblouissement, et dans un éclair il vit, comme du haut d’une montagne, le riche domaine de la Mancienne, le parc, les bois, les fermes et les prés, les rentes et les sacs d’écus étalés à ses pieds, tandis qu’une invisible voix lui chuchotait à l’oreille : « Toutes ces richesses sont à toi, toi, pauvre hère, le sixième enfant d’une famille de petits bourgeois, où, de tout temps, on a tiré le diable par la queue !… » Cela dura à peine deux secondes, puis les réflexions vinrent coup sur coup avec une rapidité électrique.
Il faut rendre cette justice au garde-général que jamais l’idée d’un si merveilleux dénoûment n’avait été sérieusement agitée dans son esprit. Il n’était ni cupide ni ambitieux. Chez ce garçon sanguin et bien portant, l’amour du plaisir prédominait sur les facultés raisonneuses et calculatrices. Il avait été entraîné vers Mme Lebreton, non point par l’arrière-espoir d’un beau mariage, mais par ce premier et tumultueux bouillonnement d’un sang chaud qui pousse un jeune homme de vingt-quatre ans, bien équilibré et bien en point, à courtiser une femme jeune encore et très désirable, — surtout quand cette personne possède seule, dans un pays perdu, cette grâce féminine et cette élégance mondaine qui sont un assaisonnement de plus pour un vaniteux et un voluptueux de l’espèce de Francis. Il avait vu dans cette conquête un moyen de satisfaire ses appétits de plaisir, tout en passant son temps confortablement, et il n’avait jamais regardé au-delà. Maintenant qu’il avait atteint le sommet où il avait rêvé de s’élever et qu’il entrevoyait de nouvelles perspectives non prévues, il en était plus ébloui qu’émerveillé. Il n’avait guère jusque-là songé sérieusement au mariage, et la pensée de se lier pour toujours, quand il avait à peine tâté de la vie, le rendait tout d’abord plus méditatif qu’enthousiaste.
Mme Adrienne regardait avec inquiétude sa mine hésitante et songeuse.
— Vous ne me répondez pas ! balbutia-t-elle d’une voix étranglée.
— Pardon ! dit-il enfin… Songez que je suis pauvre comme Job et que vous êtes, à ce qu’on prétend, trois fois millionnaire… Si j’accepte le bonheur que vous m’offrez, les envieux et les malveillants m’accuseront de vous avoir épousée pour votre argent… Voilà ce qui me fait hésiter.
Les yeux bruns de Mme Lebreton jetèrent à Francis deux regards baignés de tendresse et de reconnaissance. Elle lui savait gré d’un pareil scrupule ; elle triomphait de cette réponse qui faisait tomber à plat les méchantes insinuations du curé, et lui montrait les côtés délicats et fiers du caractère de l’homme qu’elle aimait.
— Cher ! reprit-elle en saisissant les mains de Francis, je vous remercie de m’avoir répondu franchement et je vous aime encore davantage… Si de pareilles considérations vous font hésiter, que dirai-je donc, moi, qui ai dix ans de plus que vous ? L’âge met entre nous une bien autre disproportion que la fortune… Je vous aime mieux que vous ne m’aimez !… En insistant sur cette misérable question d’argent, vous allez me faire croire que vous avez plus d’amour-propre que d’amour… Je suis aussi orgueilleuse que vous, et cependant j’ai mis mon orgueil sous mes pieds pour me donner à vous tout entière.
Il allait répliquer et protester. Elle lui ferma gentiment la bouche avec sa main.
— Taisez-vous ! chuchota-t-elle avec un accent passionné qui chatouilla délicieusement Francis… D’abord, monsieur, je ne veux pas vous mettre le poignard sur la gorge… Ne parlons plus de cela, ce soir ; mais réfléchissez-y sérieusement, et demain seulement rapportez-moi votre réponse.
Elle l’entraîna dans les allées du parc silencieux et noir, sous un ciel encore lourd et orageux. Les massifs sentaient déjà l’automne ; les phlox à demi séchés, les roses-thé qui s’effeuillaient et les clématites épanouies imprégnaient l’air d’une odeur amollissante, d’un alanguissement endormeur, qui auraient énervé des résolutions plus énergiques que celles du jeune Pommeret. Tenant le bras de Mme Adrienne serré contre son bras, il écoutait rêveusement le glou-glou des ruisseaux qui coulaient sous les ponts rustiques ; il regardait dans l’écartement des grands marronniers sombres la façade blanchissante de la Mancienne. La lampe du salon éclairait d’une lueur orangée la porte-fenêtre du rez-de-chaussée, et, dans cette obscurité mystérieuse, l’habitation avait un air plus somptueux et plus imposant encore. Francis songeait qu’il n’avait plus qu’un mot à dire pour que toute cette opulence fût à lui ; en même temps, avec un mouvement d’orgueil satisfait, il se remémorait sa première visite à la Mancienne, quand, morfondu par la bise de février et esseulé, il s’était arrêté sous ces mêmes arbres, et avait jeté son premier regard de convoitise sur les jardins et la maison…
Ils étaient assis depuis longtemps déjà sur un banc rustique et s’y oubliaient, quand l’horloge sonna onze heures. Mme Adrienne reconduisit le jeune homme jusqu’à la petite porte, et, lui serrant les deux mains avec une énergie un peu nerveuse :
— A demain soir ! lui dit-elle.
Francis Pommeret regagna, par des ruelles détournées, la promenade d’Entre-deux-Eaux. Tout le bourg paraissait endormi. Le ciel était couvert, et les branches touffues des tilleuls plongeaient la promenade dans des ténèbres si noires que le garde-général avait grand’peine à se maintenir au milieu de la chaussée qui sépare les deux bras de l’Aube. Au tournant qui domine l’abreuvoir, un obstacle à la fois élastique et résistant fit soudain trébucher Francis, et, n’eût été le tronc d’un tilleul auquel il se raccrocha, il aurait pris un bain au plus bel endroit de la rivière. Après s’être remis sur pied, il essaya en tâtonnant de se rendre compte de la cause de sa chute, et reconnut qu’une corde avait été tendue à hauteur des genoux, en travers du chemin, de façon à faire faire un plongeon dans l’Aube à quiconque suivrait nuitamment et étourdiment le chemin d’Entre-deux-Eaux. Il articula un violent juron. Au même moment, il entendit de gros éclats de rire résonner aux fenêtres obscures de la maison voisine. Evidemment, c’était pour lui qu’on avait préparé ce traquenard, et les mauvais plaisants qui lui avaient joué ce tour se gaussaient de sa mésaventure, croyant que leur farce avait pleinement réussi. — Quand il arriva au seuil de son auberge, il trouva contre l’ordinaire la porte fermée aux verrous, et, pour la faire ouvrir, il dut heurter assez longtemps à coups de poing, tandis que le gros rire agaçant continuait dans la maison d’en face. — Les gens de l’auberge étaient sans doute de connivence avec les farceurs qui avaient tendu la corde, car ce fut seulement au bout de cinq minutes que la maîtresse d’hôtel, tout habillée, daigna ouvrir. Elle feignit un étonnement gouailleur.
— Quoi ! c’est vous, monsieur le garde-général ? Eh bien ! vrai, je ne vous savais point dehors, et il y a beau temps que je vous croyais mussé dans votre lit !
Tout en parlant, elle soulevait son lumignon et examinait Francis des pieds à la tête, pensant le trouver trempé comme une soupe.
Il lui arracha le lumignon des mains et monta, furieux, dans sa chambre.
— Adrienne a raison, pensa-t-il en se déshabillant, il faut clore le bec à ces gens-là, qui deviennent insolents ; ce soir, ils se sont attaqués à moi ; demain, si je n’y mets ordre, ils s’attaqueront à elle.
Le dimanche suivant, un peu avant la grand’messe, les paysans, qui badaudaient sur la place en attendant le dernier coup, virent l’appariteur ouvrir le grillage du cadre où l’on affichait les actes de la mairie, et y coller une demi-feuille de papier timbré couverte d’écriture. Les curieux se rapprochèrent et lurent, avec un émoi que trahissaient de confuses exclamations, la première publication de mariage projeté entre « Pierre-François Pommeret, garde-général des forêts, demeurant à Auberive, — et Laurence-Marie-Adrienne Ormancey, veuve en premières noces de Marcel Lebreton, demeurant à la Mancienne, même commune. »
Mlle Irma Chesnel, qui, de la fenêtre du bureau de poste, observait les hochements de tête et les ricanements des paysans attroupés, ne put résister à la curiosité qui la démangeait et alla, cheveux au vent, se mêler au groupe qui s’amassait devant le grillage municipal. Elle déchiffra lentement le griffonnage du maître d’école. Quand elle retraversa la place, elle avait le nez pincé et les coins des lèvres tombants.
— Ça y est, ma chère ! s’écria-t-elle en rentrant dans le bureau où sa sœur ficelait les paquets de son courrier ; elle l’épouse, ils sont affichés !
— La sotte ! s’exclama à son tour la receveuse des postes en maniant au-dessus de la flamme son bâton de cire à cacheter.
— C’est égal ! reprit Mlle Irma, qui crevait de dépit… il y a des gens qui ont de la chance, et le garde-général peut se flatter d’avoir fait un beau rêve !… Je lui souhaite beaucoup de plaisir avec une femme qui a dix ans de plus que lui !
— Ma chère, répliqua sentencieusement Mlle Chesnel aînée, tandis qu’elle étendait sa cire sur les ficelles croisées, à cheval donné on ne regarde pas la bride… C’est elle que je plains : elle fait une sottise et elle s’en mordra les doigts !
VI
Il avait été convenu entre Mme Lebreton et Francis que ce dernier profiterait de la quinzaine des publications pour se rendre chez ses parents et solliciter leur consentement au mariage. Comme on le pense bien, cette formalité ne souleva de la part de la famille Pommeret aucune objection. L’union projetée était une trop belle affaire, et trop inespérée, pour ce couple bourgeois qui avait élevé ses six enfants à la sueur de son front. Le père et la mère Pommeret ne songèrent pas même une seconde à s’offusquer de la disproportion d’âge existant entre leur fils et sa fiancée et à se demander si ce mariage, où la jeunesse était d’un côté et l’argent de l’autre, offrait de sérieuses chances de bonheur pour l’avenir. Les millions de Mme Lebreton les aveuglaient sur tout le reste. Ils embrassèrent Francis avec des larmes de félicité et se hâtèrent de publier pompeusement par toute la ville la nouvelle de cette bonne aubaine. Un seul détail gâtait leur satisfaction : — en présence des dispositions peu bienveillantes de la population d’Auberive, Mme Adrienne avait désiré que la noce se fît le plus simplement du monde, sans aucune cérémonie et sans autre invitation que celle des quatre témoins. Il fut décidé que Mme Pommeret mère, pour raison de santé, garderait la maison et que le père seul se rendrait à Auberive, la veille de la célébration. Ces dispositions une fois arrêtées, Francis, muni des bénédictions et des recommandations maternelles, prit, dans le courant de septembre, le train qui devait le ramener à Langres.
Lorsqu’il arriva à l’hôtel, la voiture d’Auberive était déjà partie ; comme la matinée était belle et qu’il avait de bonnes jambes, le garde-général n’eut pas la patience d’attendre un second départ, et résolut de gagner sa résidence à pied par la traverse. Ce voyage pédestre est d’autant plus agréable qu’à partir de la seconde moitié de la route on chemine sous bois, à travers la magnifique forêt de Montavoir, ce qui, à la mi-septembre, est une agréable promenade, même pour les gens peu sensibles aux beautés du paysage.
Le ciel était clair ; le sol, baigné par les abondantes rosées du matin, avait une élasticité qui aidait à la marche. Un léger vent d’est caressait les ramures déjà dorées des hêtres, éparpillant çà et là les premières feuilles tombantes. Les taillis humides exhalaient cette odeur anisée de champignon qui est particulière aux bois en automne. Francis, mis en bonne humeur par le beau temps et par la pensée soulageante d’être à peu près débarrassé des corvées préliminaires du mariage, cheminait allègrement. Il avait atteint les hautes futaies qui s’étendent entre Auberive et Rouelles, et, descendant les lacets qui zigzaguent jusqu’au fond de la Grand’Combe, il pouvait apercevoir déjà, entre les branches, les prairies où on fauchait les regains, les toits violets de la Mancienne et les premières maisons du bourg, sur lesquelles planait une fumée ensoleillée. Comme il tournait brusquement l’un des angles du sentier, il entendit dans le fourré un fracas de branches brisées, et, le forestier se réveillant soudain en lui, ses sourcils se froncèrent à la pensée qu’on commettait, à son nez et à sa barbe, un délit dans sa forêt. Voulant au moins tancer le délinquant, il s’engagea vivement dans le taillis, écarta d’une main impatiente les cépées de cornouillers et parvint jusqu’à une étroite éclaircie où un spectacle inattendu s’offrit à ses yeux ébaubis.
A la fourche maîtresse d’un robuste pommier sauvage, une étrange créature féminine était juchée. Sans pitié pour la santé du fruitier qu’elle avait pris d’assaut, elle cassait de belles branches chargées de pommes vertes, et les distribuait libéralement à deux gamins en haillons, vautrés au pied de l’arbre, qui détalèrent précipitamment dès qu’ils eurent entrevu le garde-général. La cueilleuse de pommes, empêtrée dans les ramures touffues, ne pouvait se tirer d’affaire avec la même facilité. Elle s’accrocha à l’une des branches, abaissa violemment les feuillées, et, se voyant bloquée sur son perchoir, elle demeura un moment bouche béante.
C’était une jeune personne à laquelle, à première vue, Francis donna quatorze ou quinze ans. Elle paraissait en effet à peine sortie de l’adolescence. Ses épaules, sa poitrine plate et sa taille mince n’avaient pas encore pris tout leur développement ; ses mains rouges, emmanchées à de longs bras, semblaient d’autant plus démesurées qu’elles sortaient des manches étriquées et trop courtes d’un corsage taillé en blouse. Pourtant la partie inférieure du corps, déjà plus complètement formée, indiquait qu’après l’achèvement de la croissance tous ces angles étaient destinés à disparaître : les hanches s’arrondissaient sous la jupe collante, et, grâce à la posture de cette fillette perchée sur sa branche, les jambes pendantes et bien modelées montraient leurs chevilles finement attachées à deux pieds mignons et cambrés, chaussés de bottines dont plusieurs boutons avaient sauté. — La tête, qui passait à travers le feuillage, était pour le moins aussi originale que la toilette de cette créature. — Une figure longue au nez retroussé, à la bouche très rouge et largement fendue ; deux grands yeux fauves, un front busqué, des mâchoires saillantes, un teint blanc semé de taches de son, et, comme encadrement, une épaisse chevelure rousse, frisée comme une toison et moutonnant jusqu’au dessous des épaules ; — puis, dans la bouche, dans les ailes du nez, les fossettes des joues et les prunelles des yeux, un éclair d’audace et de malice passant rapidement par intervalles, comme passe un coup de soleil sur la plaine par une journée de vent.
— Pourquoi ravagez-vous cet arbre et donnez-vous ainsi le mauvais exemple aux polissons du village ? demanda sévèrement Francis à la délinquante.
— Ça ne vous regarde pas !… Passez votre chemin ! répondit-elle avec un ton d’enfant mal élevée ; — puis, tout en lui jetant cette réponse impertinente, ayant dévisagé son interlocuteur et ayant constaté sans doute à sa mise et à sa bonne mine qu’elle n’avait pas affaire au premier venu, elle ajouta en manière d’explication : — Cela m’amuse… J’ai bien le droit de m’amuser, je suppose !
— Ce n’est pas un amusement convenable pour une fille de votre âge… D’ailleurs, cet arbre n’est pas à vous, et vous commettez des dégâts qui sont punis d’une amende.
— Bah ! s’il y a une amende, ma mère la paiera !
— Qui ça, votre mère ?
— Mme Lebreton, la propriétaire de la Mancienne… Vous la connaissez sans doute, si vous êtes du pays ?
Francis ne put retenir un mouvement de désagréable surprise. C’était donc là cette fille adoptive, cette Sauvageonne trop bien nommée !… Elle lui faisait l’effet d’une petite personne passablement excentrique et indépendante. L’occasion était bonne de connaître le caractère de cette étrange belle-fille qui était destinée à vivre dans son intérieur conjugal, et il résolut de pousser plus avant son interrogatoire, sans trahir son incognito.
— Je ne suis pas d’ici, répliqua-t-il brièvement, puis il continua d’un air indifférent :
— Ah ! vous êtes la fille de Mme Lebreton ?… Je croyais qu’elle n’avait pas d’enfants.
— Je suis sa fille adoptive, répondit-elle avec impatience… Après ?
— Je lui en fais mon compliment ! murmura ironiquement Francis ; y a-t-il longtemps que vous habitez Auberive ?
— J’y suis revenue hier soir.
— Vous sortez du couvent, je présume ?
— A quoi voyez-vous cela ?
— A votre goût pour le grand air et les pommes vertes… et puis à votre tournure.
— J’ai donc bien la mine d’une pensionnaire ! s’écria-t-elle dépitée. — Elle surprit les yeux de son interlocuteur fixés sur ses bas, dont l’un était troué ; elle rougit, puis mettant un genou sur la fourche du pommier, d’un souple mouvement des reins elle se dressa sur ses pieds et se maintint debout en accrochant son bras à l’une des branches supérieures. De l’autre main elle défripait sa jupe et tâchait de prendre un air décent.
Planté au pied de l’arbre, Francis, maintenant, la voyait tout entière : elle était élancée, svelte, et assez gracieuse dans ses mouvements de chat sauvage.
— Quel âge me donnez-vous ? reprit-elle en se tenant raide sur son perchoir.
— Mais celui que vous avez… quinze ans à peu près.
— J’en ai dix-sept ! fit-elle en se redressant.
— Vraiment ! alors vous avez quitté votre pension pour tout à fait ?
— C’est-à-dire, je l’aurais quittée sans le prochain mariage de ma mère adoptive… Mais probablement on m’y refourrera encore pour un an, afin de se débarrasser de moi !
La façon maussade dont elle prononça ces derniers mots n’indiquait pas qu’elle eût un grand enthousiasme pour l’événement qui allait modifier l’intérieur de la Mancienne.
— Ah ! murmura hypocritement Francis, Mme Lebreton se remarie !… Connaissez-vous votre futur beau-père ?
— Non, répondit-elle en haussant les épaules, il est absent… Ma mère le trouve très bien, naturellement, puisqu’elle l’épouse, mais je ne sais rien encore ni de l’âge ni de la figure de ce monsieur… Oh ! du reste, ajouta-t-elle en agitant la main, je vois d’ici ce que ce peut être… Un homme grave, tiré à quatre épingles et déjà vieux.
— Pourquoi vieux ?
— Dame ! parce que ma mère n’est plus jeune, et je suppose qu’elle aura pris un mari plus âgé qu’elle.
— Quel âge a donc Mme Lebreton ? demanda Francis en se mordant les lèvres.
— Trente-quatre ans au moins !
— Et vous appelez cela n’être plus jeune ?
— Tiens !… ça peut sembler jeune à un vieillard, mais moi, je trouve que c’est vieux… Et vous ?
— Je ne suis peut-être pas trop bon juge, et vous me rangez probablement aussi dans la catégorie des vieux.
— Vous ? par exemple !… Attendez ! — Elle l’examinait de haut en bas avec attention. Ses yeux fauves semblaient s’arrêter complaisamment sur la jolie barbe blonde bien peignée, les épaules robustes, la poitrine large et la taille élégante de Francis Pommeret. Et tout en le dévisageant avec la curiosité audacieuse et impertinente d’une jeune sauvage, elle laissait voir une naïve admiration qui ne pouvait qu’être très flatteuse pour son interlocuteur.
— Vous devez avoir plus de vingt ans, dit-elle enfin, mais pas beaucoup plus.
— J’en ai vingt-quatre.
— Eh bien ! vous voyez… Cela ne fait déjà pas une si grande différence entre nous.
— Oui, remarqua-t-il avec un accent ironique, en jetant un regard dédaigneux sur la toilette fripée de Denise, je pourrais à la rigueur demander votre main pour le jour où vous quitterez vos robes courtes.
— Pourquoi vous moquez-vous de moi ? s’écria-t-elle, vexée ; vous n’êtes pas poli !
Elle baissa les yeux, s’avisa que ses jambes devaient être à découvert et fut saisie d’un pudique embarras qui ne lui était pas venu jusque-là.
— Je voudrais bien descendre, murmura-t-elle, mais… vous me gênez, vous savez !
— Je m’en vais.
— Non, tournez-vous seulement… Là !… hop !
Un bond, puis un cri ; — ses pieds s’étaient pris dans sa robe, et elle avait roulé dans les broussailles.
— Vous êtes-vous fait mal ? s’exclama-t-il en se retournant et en se penchant vers Denise.
— Non pas, répondit-elle en restant assise là où elle avait roulé, et en éclatant de rire, mon pied a glissé, voilà tout… Bon ! poursuivit-elle en regardant ses bottines, les boutons qui restaient sont partis !
— Où étiez-vous en pension ?
— Au Sacré-Cœur de Dijon.
— Ah !… Est-ce que toutes les élèves grimpent aux arbres, au Sacré-Cœur ?
— Oh ! Dieu non ! Elles sont bien trop pimbêches !… Moi, je suis très mal notée à cause de ma tenue… Mais cela m’est égal : on ne me forcera jamais à dire ce que je ne pense pas… Cette année, on voulait m’enrôler dans les Enfants de Marie qui ont pour mission d’espionner leurs compagnes et de tout rapporter à ces dames… J’ai refusé net. Cela a fait un scandale !… On parlait de me renvoyer à la maison… C’est moi qui aurais été contente !
— Vous avez au moins le mérite de la franchise, dit Francis avec un rire un peu contraint… Vous devez faire le désespoir de votre mère adoptive ?
— Ça, c’est vrai… Mais je n’en viens pas moins à bout de lui imposer mes volontés. C’est une bonne femme, ma mère… un peu raide, mais bonne femme.
— Votre futur beau-père sera peut-être moins bon homme ?
— Oh ! celui-là, reprit-elle en secouant la tête, je le déteste d’avance !
Elle s’était assise à la turque dans l’herbe, les jambes repliées sous sa robe, et, ayant tiré de sa poche une douzaine de pommes sauvages, elle triait les plus appétissantes.
— En voulez-vous ? demanda-t-elle à Francis.
Et sur le geste négatif de celui-ci, elle en croqua une. Elle ouvrait sa grande bouche, et l’on voyait ses petites dents très blanches mordre avec sensualité dans le fruit d’un vert pâle.
Francis l’apercevait de profil. Le front busqué et le menton saillant de l’adolescente se découpaient nettement sur le fond verdoyant des cépées. Le rouge vif de ses lèvres se détachait dans l’ombre, tandis que le haut de sa tête demeurait en pleine lumière et que le soleil flambait dans les crépelures de ses cheveux roux.
— Drôle de créature ! pensait Francis en l’écoutant croquer bruyamment sa pomme juteuse… Que vous détestiez votre futur beau-père, reprit-il tout haut, cela se comprend, mais que vous le gouverniez à votre gré comme votre mère adoptive, ce sera probablement plus difficile… Il aura sa volonté, lui aussi, et il essaiera peut-être de vous faire plier à son tour.
— Je ne l’engage pas à essayer ! grommela-t-elle entre ses dents.
— Hem ! objecta le garde-général en dissimulant une grimace de mécontentement, il sera le maître, et il faudra que vous cédiez pour avoir la paix.
— Plutôt que de céder, je quitterai la Mancienne.
— Et où irez-vous ?
Elle releva vers lui sa figure expressive, et un éclair de menace passa dans ses yeux étincelants :
— Dans les bois… On dit que j’y suis née : j’y retournerai.
Le garde-général haussa les épaules. Il se trouvait maintenant édifié sur le caractère et les dispositions de sa future belle-fille ; il tira sa montre :
— Déjà onze heures ! il faut que je me remette en route.
— Vous demeurez loin d’ici ? demanda Denise en penchant la tête de côté pour regarder le jeune homme sans être gênée par le soleil.
— A deux bonnes lieues, près de Rouvres.
— C’est dommage que vous ne soyez pas du pays !… J’aurais eu du plaisir à tailler une causette avec vous de temps à autre… Vous avez l’air bon enfant, quoique un peu moqueur.
— Grand merci !… Nous nous reverrons peut-être un de ces jours.
— Oui, lui cria-t-elle, si vous repassez par ici, entrez à la Mancienne, je vous présenterai à maman !
— Et à votre beau-père ? ajouta ironiquement Francis en s’éloignant.
— Oh ! lui !… Voilà pour lui ! s’exclama-t-elle en passant rapidement l’un de ses doigts sous son nez avec un geste de gamine.
Elle avait changé de posture. Maintenant à genoux, le dos incliné, le cou tendu, accrochée d’une main à un brin de noisetier, elle regardait le garde-général descendre lentement à travers les cépées qu’il dépassait de la tête. Les pupilles dilatées de la fillette avaient la fixité sournoise et l’éclair anxieux de celles du chat quand il oblique le corps et penche la tête pour observer un objet dont la nouveauté l’intrigue et l’émeut. Ses lèvres s’étaient entr’ouvertes avec cette expression demi-rêveuse que les primitifs donnaient fréquemment à leurs têtes de vierges. Elle écoutait sonner sur les cailloux le pas ferme de ce beau garçon aux mains soignées, à la taille bien prise et aux yeux de velours. Elle s’inclinait davantage pour le suivre plus longtemps dans le sentier en pente. Quand il eut disparu à un tournant, et que le bruit de ses pas se fut amorti dans l’éloignement, elle se rejeta en arrière, assise sur ses talons ; et, les bras croisés sur sa poitrine d’adolescente, elle resta immobile dans la lampée de soleil qui la baignait tout entière.
Les rayons presque perpendiculaires faisaient pétiller ses cheveux roux comme s’ils eussent été chargés d’étincelles électriques. Le ciel, débarrassé des nuées du matin et devenu tout bleu, brasillait. L’air était presque aussi brûlant qu’en été, et là où la terre était nue, il en sortait une chaude vapeur transparente, à travers laquelle les troncs d’arbres et les brins d’herbe semblaient trembloter dans une silencieuse ondulation. Déjà roussies, les fougères exhalaient à l’entour une odeur de cassis mûr. La forêt était pleine de bruissements sourds : crépitements de faînes tombantes, serpentements de couleuvres ou d’orvets dans les feuilles sèches, grignotements d’écureuil rongeant une noisette ou de mésange épluchant une branche moussue…
Denise, les paupières mi-closes, essayait de reconstituer par le souvenir la figure de ce jeune homme, qui avait traversé comme une apparition les feuillées encore remuées de son passage. De temps en temps, elle rouvrait les yeux, les emplissait de soleil ; puis, quand elle était éblouie au point de ne plus voir les objets que cernés d’un cercle d’azur foncé, elle refermait ses paupières et ruminait de nouveau ses souvenirs. Un doux meuglement de vache dans les prés la réveilla de cette extase. A côté d’elle, un petit lézard vert s’était étalé sur les ronces et s’enivrait de lumière. Elle aspira longuement l’odeur des regains qui montait de la prairie, secoua sa chevelure brûlante et chercha un coin d’ombre sous les noisetiers. Elle s’y traîna paresseusement sur les genoux, se tapit sous la ramée, puis, arrachant à pleines mains des poignées d’herbe fraîche, elle referma les yeux et se renversa tout de son long sur la pelouse dans l’attitude abandonnée d’un jeune animal qui sommeille…
Pendant ce temps Francis regagnait d’un pied leste son auberge d’Auberive. Il y secouait la poussière de la route, procédait à sa toilette et s’attablait affamé devant son déjeuner. Quand il se fut rafraîchi et restauré, il passa une redingote et redescendit vers la Mancienne. Il entra sans se faire annoncer dans le petit salon, où il surprit Mme Lebreton debout sur le perron du jardin, regardant la route et épiant l’arrivée du courrier.
— Quoi ! c’est vous ? s’écria-t-elle, surprise et joyeuse, la voiture n’est pas encore passée ; comment donc êtes-vous venu ?
— A pied, répondit Francis ; je n’ai pas eu la patience d’attendre le second départ.
Elle lui prit les mains. Elle l’examinait en souriant, et le jeune homme à son tour l’enveloppait d’un long regard plus calme et plus attentif, s’étonnant de la trouver moins jeune qu’au jour où il l’avait quittée. Pourtant elle n’avait pu s’envieillir en une quinzaine. Peut-être était-ce la lumière crue du jardin qui accentuait traîtreusement les fils argentés de la mèche blanche plantée au milieu des cheveux bruns de la veuve, et marquait davantage ces petites rides aux coins des paupières, ces menus points noirs tavelant les ailes du nez comme les piqûres d’une pêche mûrie ?
Il se hâta de l’entraîner dans la pénombre du petit salon. Il lui enlaça la taille avec l’un de ses bras, l’attira vers lui, et la baisant sur les yeux :
— Chère, lui dit-il, mon père sera ici lundi, et mardi nous serons mari et femme.
— Ah ! s’écria-t-elle en se serrant bien fort contre lui, il me tarde que tout soit fini !… Vous ne vous doutez pas des misères qu’on m’a faites ici depuis les publications. Tout le pays s’est tourné contre moi. On dirait, ma parole, qu’en vous épousant je frustre ces gens-là de je ne sais quelles espérances !… Il n’est pas d’avanies dont ils ne m’aient accablée. Chaque matin, je trouve sur les murs du parc des inscriptions injurieuses ou des plaisanteries grossières, crayonnées au charbon. Le juge de paix, qui me convoitait sans doute, me donne tort dans mes discussions avec les paysans qui empiètent sur mes champs. Le curé se permet contre moi des allusions perfides en pleine chaire, et les dames de la poste me tournent le dos… Oh ! continua-t-elle, en essuyant des larmes qui roulaient dans ses yeux, les vilaines gens et l’odieux village !… Je n’y mettrai plus les pieds dès que nous serons mariés… Nous irons habiter, à Rouelles, l’ancien château qui m’appartient en propre, et où les ouvriers travaillent déjà à notre installation… J’en ai assez, de la Mancienne et d’Auberive !… N’est-ce pas votre avis ?
Involontairement Francis s’était rembruni. Cette propriété de la Mancienne, si agréablement située et si confortable, allait donc lui échapper avant qu’il eût pu en jouir, et ce serait là un des premiers effets de ce mariage qui lui faisait tant d’envieux ! L’idée de s’enterrer à Rouelles, dans un vieux château perdu à la lisière des bois, lui souriait médiocrement. Néanmoins il s’était promis de ne pas se laisser dominer par des considérations matérielles ; il mettait son amour-propre à paraître complètement désintéressé, et il fit contre fortune bon cœur.
— Chère Adrienne, répondit-il, je tiens pour sage et excellent tout ce que vous déciderez, et je vivrai heureux partout où nous serons ensemble.
Elle le fit asseoir sur le divan et se blottit près de lui, les mains dans ses mains.
— Parlons d’autre chose, murmura-t-elle, parlons de vous !… Êtes-vous content de votre voyage ? qu’a dit votre famille en apprenant vos projets ?
— Ma famille a été enchantée… ma mère a dû vous écrire ; elle a pleuré de joie et elle regrette que sa mauvaise santé ne lui permette pas de venir vous embrasser.
— Ainsi on ne vous a fait aucune objection ?
— Aucune.
— On n’a pas trouvé choquant que vous épousiez une femme plus âgée que vous ?… car je suis vieille, mon ami, et il me semble que cette quinzaine m’a encore vieillie.
En même temps elle le regardait droit dans les yeux, souhaitant et redoutant à la fois de deviner ce qu’il pensait intérieurement de cet aveu hasardé avec une arrière-pensée de coquetterie… Pour fuir ce regard trop chercheur, Francis prit la tête d’Adrienne et lui baisa les cheveux. — Je vous aime ! dit-il, et je vous trouve charmante.
— Et, reprit-elle en se débarrassant lentement de cette embrassade amoureuse, leur avez-vous avoué que non-seulement j’étais une vieille femme, mais que je vous apportais en dot une grande fille ?… Et quelle fille !… Au fait, vous allez la voir : elle est arrivée d’hier et je crois qu’elle est là-haut… Je vais vous l’amener.
Elle s’élança vers l’antichambre et appela : — Denise ! — Au sommet de l’escalier, une voix aigrelette répondit : — Me voici ! — Et Francis entendit la jeune fille qui dévalait comme un tourbillon du haut des marches.
Il tournait le dos à la porte et regardait le jardin, tout en écoutant, dans le vestibule, les propos échangés entre Mme Lebreton et sa fille adoptive :
— Comme te voilà fagotée !… Tu as donc couru dans les ronces pour mettre ta robe dans cet état ?… Viens que j’arrange un peu tes cheveux ; tu as l’air d’un chat fâché… Je vais te présenter à un monsieur qui sera dans quelques jours mon mari… Tâche d’être convenable !
Pommeret crut comprendre que l’indocile créature regimbait silencieusement à cette présentation, car Mme Adrienne répétait avec une nuance d’humeur :
— C’est bon ! c’est bon !… Allons, viens ! ne fais pas la sotte !
Elle finit par pousser dans le petit salon la rebelle Denise, qui s’avançait en rechignant.
— Voici ma Sauvageonne, reprit Adrienne en entraînant la jeune fille vers Francis, toujours debout contre la porte-fenêtre. — Denise, donne la main à M. Pommeret, qui sera, lui aussi, ton père adoptif.
Francis se retourna brusquement vers Denise, qui poussa un cri :
— Vous ! comment c’est vous ? s’exclama-t-elle furieuse.
Elle était devenue cramoisie et ses grands yeux s’ouvraient démesurément.
— Mon Dieu, oui, répliqua ironiquement le garde-général. Est-ce que cela vous fâche, que je ne sois pas aussi vieux que vous le pensiez ?
— Vous vous êtes moqué de moi, je vous déteste ! cria Denise ; — et, lâchant la main d’Adrienne, elle alla se jeter avec un emportement farouche sur le divan, enfouit son visage dans les coussins, et se mit à fondre en larmes.
— Eh bien ! qu’a donc cette petite ? demanda Mme Lebreton, en se tournant d’un air ébahi vers Francis.
— Ce n’est rien, répondit-il… Mlle Denise et moi, nous nous sommes déjà rencontrés tout à l’heure : elle, au haut d’un arbre, moi, dans le chemin… Elle m’en veut sans doute de ce que je lui ai caché mon nom… Elle croquait des pommes vertes de si bon cœur, que j’aurais été désolé de troubler son déjeuner par une nouvelle désagréable…