← Table of contents
Sauvageonne

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

I

Rouelles est un village d’environ deux cents feux. Séparé d’Auberive par une des plus belles futaies du canton, il est bâti à la naissance d’un vallon et s’enfonce comme un coin dans la forêt de Montavoir, qui l’enserre de trois côtés dans un cirque de pentes boisées. A l’extrémité de l’unique rue, et un peu à l’écart, se dresse l’ancien château : un bâtiment carré, trapu, aux hautes toitures de tuiles, précédé d’une cour herbeuse, et flanqué aux deux ailes de tourelles en forme de pigeonniers. La maison d’habitation est peu confortable. Les pièces du rez-de-chaussée sont glaciales en hiver et d’une fraîcheur de cave en été. Quand le vent souffle de l’ouest, sa longue plainte traverse le vestibule et monte lamentablement dans la cage de l’escalier. Les chambres hautes sont plus logeables. Leurs murailles tendues de vieilles tapisseries reçoivent parfois la visite du soleil qui achève de faner leurs couleurs passées ; les lits à baldaquin, les massives armoires de chêne ou de poirier sculpté, les fauteuils Louis XVI recouverts de cretonne, les peintures des trumeaux et des dessus de portes donnent à cette partie de l’appartement un aspect vénérable et intime qui semble presque hospitalier, à côté de la mine rébarbative des pièces du rez-de-chaussée. Pourtant la vue qu’on a des fenêtres n’est rien moins qu’aimable et riante : un jardin bordé de charmilles rabougries et orné de buis taillés en pyramide, un parterre où les plantes poussent plus en feuilles qu’en fleurs, un verger plein de pommiers rongés de mousse, qui ne produisent du fruit que tous les trois ans ; puis une prairie spongieuse, infestée par les prêles, et, à l’extrémité de cette langue de pré, un petit étang qui confine aux lisières de la forêt.

Cet étang est la tristesse même. Les grands joncs qui lui font une ceinture frissonnante empiètent chaque année plus avant. Des fonds vaseux colorent d’une teinte lourde et plombée le peu d’eau stagnante qu’on aperçoit entre les quenouilles des massettes et les feuilles aiguës des sagittaires. Peu de plantes fleuries, à cause de l’ombre constamment projetée par les arbres du bois ; mais, dans le voisinage, de sombres touffes de ciguë, des souches de saules aux moignons noirs, et deux ou trois aulnes dont les racines rougeâtres semblent saigner dans l’eau brune. Au printemps, la morelle qui niche dans les joncs fait entendre vers le soir son gloussement plaintif ; en hiver, des bandes de canards sauvages viennent s’y ébattre ; en été, des chœurs de grenouilles y coassent en plein soleil dans les vases à demi desséchées. En toute saison, cette onde traîtresse et endormie, qui n’a ni la limpidité ni les honnêtes glouglous de l’eau courante, et cette verdure aqueuse, qui ne possède ni la santé ni la gaîté des végétations poussées en terre ferme, imprègnent d’une mélancolie malsaine ce coin de forêt, en même temps qu’elles inquiètent et arrêtent désagréablement le regard. Aussi l’étang figure-t-il dans la nomenclature locale sous un nom en harmonie avec sa physionomie tragique : on l’appelle la Peutefontaine[1].

C’est cependant cet endroit maussade et solitaire qu’Adrienne avait choisi pour y passer sa lune de miel, — moitié par rancune et dépit contre les gens d’Auberive, et moitié aussi par une sorte de tendresse égoïste. Elle voulait avoir Francis tout à elle ; jouir à son aise, sans être dérangée par des curieux ou des importuns, de cette floraison d’amour éclose à l’arrière-saison. La passion qui éclate tard chez des femmes ardentes et concentrées comme l’était Mme Lebreton, absorbe l’organisme tout entier et a des exigences d’autant plus impérieuses qu’elles ont été plus longtemps contenues. Cette Langroise à l’écorce dure et au cœur brûlant, demeurée moralement vierge depuis sa puberté jusqu’à trente-quatre ans, avait une faim de tendresse et d’affection exaspérée par un jeûne de dix-huit années. Aussi l’isolement de Rouelles ne l’effrayait-il pas ; elle l’eût volontiers souhaité plus complet et plus absolu encore, croyant fermement que Francis Pommeret était possédé autant qu’elle du désir de la solitude à deux, et n’ayant remarqué ni la grimace ni le sourire contraint du garde-général à la première visite qu’il fit dans sa nouvelle résidence.

Adrienne avait, du reste, mis tous ses soins à embellir le vieux château. Les ouvriers y avaient travaillé nuit et jour pendant le mois de septembre, et si le paysage environnant était forcément resté le même, l’intérieur de l’habitation avait été heureusement transformé : tapis épais du haut en bas de l’escalier, doubles fenêtres, doubles portes capitonnées, bourrelets et paravents partout ; on s’était ingénié à trouver des préservatifs variés contre le vent et le froid. Les pièces du bas, aérées, séchées, tendues à neuf, avec des sièges bas et moelleux, des portières à toutes les portes, d’amples rideaux drapés aux fenêtres, avaient un aspect de luxe cossu et réconfortant, que réchauffaient encore de grosses bûches de hêtre flambant clair sur les chenets des hautes cheminées.

A la Saint-Michel, après un voyage de huit jours dans la petite ville qu’habitait la famille Pommeret, les nouveaux mariés s’installèrent au château. Mme Adrienne avait poussé son mari à envoyer sa démission à l’administration des forêts, et il y avait consenti sans peine, trouvant qu’il aurait assez affaire d’administrer ses propres futaies. — Denise, naturellement, avait accompagné sa famille adoptive à Rouelles. Elle s’était remise assez vite du choc que lui avait causé la mystification de Francis, et, après quelques jours de bouderie, elle avait daigné faire la paix avec lui.

Après avoir regimbé à l’idée de ce mariage et déclaré à qui voulait l’entendre qu’elle détestait Francis Pommeret, Sauvageonne avait eu un de ces complets revirements familiers à sa nature fantasque, faite de contradictions, d’exagérations et de brusques sautes d’humeur. Maintenant elle paraissait ravie de se retrouver quasi en famille et de jouer à la petite fille avec les deux époux. Le peu de développement de sa poitrine, ses toilettes et ses gaucheries de pensionnaire, faisaient accepter ses caresses fougueuses et ses hardiesses comme des joueries sans conséquence. Dès le matin, avec l’impétuosité d’une chèvre sauvage, elle se précipitait dans la chambre où les nouveaux mariés étaient encore couchés. Les yeux fauves et largement ouverts de Denise observaient curieusement les deux têtes voisines l’une de l’autre, dans le grand lit tendu de vieille cretonne. Brusquement elle sautait au cou d’Adrienne, s’amusait à décheveler les nattes modestement roulées sous le filet de sa mère et à les répandre sur l’oreiller ; puis, avec un emportement passionné, elle lui couvrait de baisers les joues, le cou et les bras. Accoutumée depuis longtemps à ces façons peu réservées, Adrienne prenait le parti d’en rire, mais Francis en éprouvait une gêne singulière. Souvent le soir, après dîner, dans la salle déjà assombrie, Denise s’attaquait à lui directement et le lutinait, au grand amusement de Mme Pommeret, qui voyait avec une innocente satisfaction sa rebelle Sauvageonne s’humaniser peu à peu et traiter amicalement celui qu’elle avait regardé d’abord comme un intrus. Tandis qu’assis sur le divan, il était en train de fumer, Denise sautait d’un bond sur ses genoux, lui arrachait le cigare des lèvres, le lançait par la fenêtre ; puis, exagérant encore son parler enfantin, elle disait à Pommeret qu’il était aussi son petit père, qu’elle ne lui laisserait de repos que lorsqu’il aurait juré d’aimer sa petite fille et de ne jamais la gronder. Quand il s’était exécuté :

— Vous êtes gentil, ajoutait-elle, et pour la peine je vais vous embrasser.

Alors, plantant ses coudes sur les épaules de Francis, elle lui prenait la barbe des deux mains et lui déposait deux brusques baisers sur les joues.

Parfois, poussé à bout, il rabrouait durement la jeune fille, et cela finissait par une scène de colère et de larmes. Denise frappait du pied, sortait en claquant les portes, et le lendemain on ne la voyait pas de la journée. Elle s’enfuyait dans les bois et passait ses rages en courses vagabondes à travers la forêt, qu’elle connaissait aussi bien que les plus vieux bûcherons. Elle liait amitié avec les délinquants, les sabotiers, les charbonniers, toute la population boisière. Elle déjeunait de pommes de terre cuites sous la cendre d’un fourneau, faisait son dessert de cornouilles, d’alises et de noisettes glanées dans les fourrés, et ne rentrait qu’à la nuit tombante, échevelée, demi-déchaussée, le corsage dégrafé et la robe en lambeaux, rapportant avec elle comme un âpre parfum de plantes brisées et d’herbes foulées. Ses yeux s’illuminaient, ses narines palpitaient ; elle avait dans la cambrure des reins et dans l’allure quelque chose d’une faunesse. On eût dit que la sauvagerie et les passions nomades qui avaient été le lot des générations de bûcherons dont elle sortait s’étaient accumulées en elle et faisaient soudain explosion. Un jour, on entendit du côté de la lisière une galopade furieuse, puis on vit déboucher du taillis une génisse que Sauvageonne avait rencontrée dans une clairière et sur laquelle elle chevauchait. S’accrochant aux jeunes cornes, battant des talons les flancs de la bête exaspérée, traînant encore après ses vêtements des lianes de ronces ou de chèvrefeuilles arrachées au passage, elle traversa au galop l’unique rue de Rouelles, tandis que les paysannes effarées joignaient les mains, et elle ne s’arrêta, rouge et haletante, que dans la cour du château, où la génisse affolée s’abattit sur le pavé.

Au retour de ces escapades endiablées, elle restait pendant des heures blottie sur un canapé du salon, les jambes repliées, une main enfoncée dans ses cheveux roux, l’œil mi-clos, observant les mouvements et les moindres gestes de Francis Pommeret. Celui-ci, mal à l’aise sous l’espionnage incessant et muet de ce regard, où passait par intervalles un regard malicieux, finissait par devenir nerveux et souhaitait qu’elle reprît le chemin des bois, au risque de l’y voir commettre de nouvelles frasques. Néanmoins, tout en maugréant contre la petite peste qui mettait le désordre dans son intérieur et faisait damner les domestiques, il subissait l’indéfinissable attraction de Sauvageonne. Il lui trouvait quelque chose de l’âpreté de ces pommes vertes qu’elle croquait lorsqu’il l’avait rencontrée pour la première fois. Séduit et choqué en même temps, il s’offensait et s’alarmait de ses allures trop libres, de la dangereuse familiarité qui s’établissait entre elle et les gens de tout âge et de tout sexe travaillant aux bois. Souvent, par les brumeuses matinées d’octobre, quand il la voyait cheminer en tapinois vers les sentes de la forêt et s’y enfoncer sournoisement, après un oblique détour, d’étranges imaginations lui montaient au cerveau ; de vagues soupçons, pareils à ceux d’un mari jaloux, le poussaient à suivre Denise et à surveiller de loin ses allées et venues sous bois.

Une après-midi, ayant remarqué que la jeune fille, après avoir vagué distraitement autour de la Peutefontaine, venait de prendre le chemin d’une coupe en pleine exploitation, il fut de nouveau tracassé par ses craintes soupçonneuses et, voulant en avoir le cœur net, il sortit précipitamment afin de retrouver la trace de la fugitive. Au bout de cent pas, il l’aperçut escaladant comme un chat les pentes très raides de la tranchée et franchissant d’un bond les murgers qui couronnaient la crête du bois. — Peut-être, avec ce flair particulier aux animaux et aux sauvages, devina-t-elle qu’on la suivait et voulut-elle dépister son espion ; toujours est-il qu’elle fit deux ou trois crochets par des laies transversales et qu’au bout de quelques minutes elle mit l’ancien garde-général en défaut. Cependant, par esprit de contradiction ou par malice, afin de railler le trop curieux beau-père, de temps à autre sa voix de soprano aigu partait soudain, en manière de bravade, du fond d’une combe ou de l’épaisseur d’un taillis, et un houp ! sonore résonnait au loin, comme un signal lancé par Sauvageonne à quelque personnage mystérieux.

Après avoir marché une demi-heure, quasi à l’aveuglette, guidé seulement par les appels bizarres de Denise, qui imitait tantôt le trémolo de la huppe et tantôt la double note mélancolique du coucou, Francis déboucha enfin dans la coupe qui occupait les deux pentes d’une gorge arrosée par une source dont on distinguait çà et là le miroitement bleuâtre. A deux cents pas du taillis, on apercevait une loge de sabotier. Les ouvriers venaient de manger la soupe et flânaient aux entours de leur chantier ; l’un d’eux, allongé sur une jonchée de fougère, faisait la sieste. Tandis que Francis inspectait d’un rapide coup d’œil l’étendue du terrain exploité, Denise, les cheveux au vent, sortit à son tour du fourré. Elle n’avait pas remarqué son beau-père, ou, tout au moins, elle paraissait se soucier médiocrement de sa présence, car elle continuait de s’avancer dans la direction de la loge.

Quand elle fut près du sabotier qui sommeillait, elle le contempla un moment, puis, fouillant dans sa poche, elle lança au dormeur une poignée de faînes dont l’éparpillement l’éveilla en sursaut. Il s’étira, et tandis que les camarades du chantier riaient bruyamment, il se dressa sur ses pieds. C’était un beau jeune gars de vingt ans, bien découplé, à la mine joviale et à la barbe brune naissante. Une conversation animée s’engagea entre lui et la jeune fille. Ils discutaient comme deux camarades, avec de grands gestes et de longs éclats de rire. Cette camaraderie agaçait singulièrement les nerfs de Francis ; il quitta la lisière, et, se montrant plus à découvert :

— Denise ! cria-t-il avec humeur.

Elle tourna à demi la tête du côté de l’interpellateur, puis continua l’entretien sans s’émouvoir.

— Je parie que si ! s’exclama-t-elle en se penchant vers le jeune sabotier.

— Je gage que non ! repartit celui-ci… Qu’est-ce que vous pariez ?

— Un joli couteau que j’ai là en poche… Et vous ?

— Une paire de fins sabots de hêtre.

Il avait tendu sa large main rugueuse, et elle y tapa sans façon.

— A votre tour, mamselle ! dit-il en riant.

Elle avança sa petite main brune dans laquelle le gars tapa légèrement, après quoi il retint la main de Denise dans ses gros doigts, et, la secouant vigoureusement :

— Chose promise, chose due ! murmura-t-il ; vilain qui se dédit !

Francis marchait à grandes enjambées vers le groupe.

— Denise ! répéta-t-il d’un ton qui n’admettait guère de réplique ; venez, j’ai à vous parler !

Elle remua les épaules à la façon des enfants mal élevés, fit un signe de tête au sabotier, et suivit à quelque distance Francis, qui regagnait le taillis d’un air mécontent.

Ils prirent un sentier pierreux, jonché de feuilles sèches, et y cheminèrent quelque temps sans desserrer les lèvres. Tout à coup Francis Pommeret se retourna vers la jeune fille, qui croquait des noisettes derrière lui, et, d’un ton très âpre :

— Ma chère enfant, commença-t-il, vous avez avec ces gens des bois des façons qui ne conviennent ni à votre âge ni à votre condition.

Elle le regarda de côté avec un sourire quasi insolent :

— Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? répondit-elle.

— Ayant épousé votre mère adoptive, je me considère comme responsable de vos actions, et j’ai le droit de couper court à des familiarités déplacées.

— Quand je suis familière avec vous, cela vous ennuie ; quand je le suis avec d’autres, cela vous vexe… Vous n’êtes jamais content !… Je ne puis pourtant pas vivre comme un hérisson, et j’ai besoin d’avoir des amis, moi !

— Votre mère vous aime ; il me semble que c’est suffisant.

— Ma mère n’aime que vous et ne voit que par vos yeux… Cela peut vous sembler suffisant… A moi, non !

Elle hochait la tête, croisait les bras et poussait violemment du pied les feuilles sèches qui craquaient.

— Enfin vous n’êtes plus une petite fille, reprit Francis ; vous avez dix-sept ans passés, et, à votre âge, une jeune personne ne doit pas donner des poignées de main à un garçon de vingt ans, fût-il sabotier.

— Tiens ! fit-elle en éclatant de rire et en lui lançant un regard oblique ; vous ne me prenez plus pour une pensionnaire sans conséquence ?… C’est déjà quelque chose… Croyez-vous par hasard que je veuille faire de Zacharie mon bon ami ?

— Je ne crois rien ; mais tant que vous serez sous ma garde, je n’entends pas que vous couriez les bois seule et que vous fréquentiez ces gens-là.

— Un mot de plus et je retourne avec eux ! s’écria-t-elle d’un ton de défi, en hasardant quelques pas en arrière.

— Je vous le défends ! grommela-t-il les dents serrées. — Et, la saisissant violemment par le bras, il cherchait à l’entraîner.

— Ah ! c’est ainsi ! s’exclama-t-elle, rageuse, en se rebiffant ; eh bien ! nous verrons qui aura le dernier.

Elle lui opposait une résistance sérieuse, et il fut obligé de lui empoigner les deux bras pour paralyser ses efforts. Ils luttèrent un moment silencieusement ; elle, se débattant avec une énergie enragée ; lui, redoublant la force de son étreinte. Il était agité de sentiments très complexes, où il y avait de l’animosité, de l’irritation et, en même temps, une émotion nouvelle, moitié pénible et moitié plaisante : un confus chatouillement des nerfs et des sens, qui le surexcitait et lui faisait perdre tout sang-froid. A la fin, comprenant qu’elle ne serait pas la plus forte, la jeune fille, de plus en plus furibonde, se précipita tête baissée sur les bras virils noués aux siens et mordit à belles dents l’une des mains de son adversaire.

La douleur arracha un juron à Pommeret, et il lâcha vivement Denise. Elle l’avait mordu au sang. Tout à coup elle aperçut cette chair saignante et pâlit. Ses grands yeux devinrent humides. D’un bond, elle se précipita de nouveau sur lui et, cette fois, ses lèvres baisèrent la plaie où les traces de ses incisives étaient marquées par des gouttelettes vermeilles.

— Pardon ! murmura-t-elle d’une voix suppliante, je vous ai fait du mal ; pardon !

En même temps, avec son mouchoir, elle tamponnait la main qu’elle avait mordue.

Francis sentait dans sa gorge sèche une sorte d’étranglement, et il détournait les yeux.

— Ce n’est rien, répondit-il en retirant sa main ; rentrons !

— Pas avant que vous m’ayez dit que vous ne m’en voulez pas !

— Remettez-vous… Je ne vous en veux pas.

— Eh bien ! pour me le prouver, embrassez-moi !

Elle lui avait posé ses deux mains sur les épaules, et, se haussant sur la pointe des pieds, elle lui tendait humblement ses lèvres.

Il se raidit contre la tentation, vint à bout de maîtriser le tumulte de sa chair, et, en se reculant :

— Non ! fit-il d’une voix faible.

Elle le dévisagea curieusement ; ses prunelles dorées, où s’allumait une flamme ironique, demeuraient fixées sur les yeux de Francis, et, pendant une seconde, leurs regards furent pour ainsi dire fondus l’un dans l’autre. Alors, comme si elle eût deviné le trouble où elle l’avait jeté et les scrupules honnêtes qui le tourmentaient, elle n’insista plus, et, l’un derrière l’autre, ils redescendirent silencieusement vers Rouelles…

Ce même jour, à la brune, Mme Pommeret revenait d’une course dans le village. A l’orée du bois, elle eut en rencontre une femme en haillons qui cheminait pliée en deux sous un fagot, et comme cette pauvresse s’accotait au talus pour se reposer et souffler, Adrienne reconnut Manette Trinquesse. Elle avait la mine plus déguenillée encore que de coutume, et, en s’approchant, Mme Pommeret s’aperçut que la malheureuse était dans un état de grossesse avancée.

— Eh ! bonjour donc, geignit Manette, je vous salue bien, madame Lebreton… je veux dire madame Pommeret… Excusez, je ne peux m’habituer encore à votre changement de nom… Et vous vous êtes toujours bien portée depuis que vous avez quitté la Mancienne ?

— Mais oui, répondit Adrienne en fouillant dans son porte-monnaie et en mettant une pièce blanche dans la main rouge de Manette, et vous, comment allez-vous ?

— Bien des mercis, ma bonne dame, comme vous voyez, reprit-elle, en baissant les yeux vers sa taille arrondie, toujours dans la misère jusqu’au cou ; le guignon ne me lâche pas !… Et votre mari va bien aussi ?… je n’ai pas besoin de vous le demander… Je l’ai vu tout à l’heure dans le bois se promenant avec Mlle Denise. Eh ! comme elle est grande maintenant ! c’est une demoiselle… A eux deux, ils avaient quasiment l’air de jeunes mariés. Même que je me pensais, tout en ramassant mon fagot : il faut que Mme Pommeret ait grande confiance dans son mari pour le laisser courir ainsi par voies et par chemins avec une jeunesse !

— Fi donc, Manette ! s’écria Adrienne indignée, vous avez l’esprit tourné au mal, ma fille, et c’est vilain ce que vous dites là.

— Dame ! grommela Manette en se relevant et en remettant d’aplomb son fagot d’un coup d’épaule, elle ne lui est de rien à lui, Mlle Denise, n’est-ce pas donc ?… Il est quasi aussi jeune qu’elle, et voyez-vous, madame Lebreton, — je veux dire madame Pommeret, — les hommes sont toujours des hommes, et il ne faut jamais se fier à eux… Je suis payée pour le savoir, allez !… Enfin, ce ne sont pas mes affaires, n’est-ce pas ?

— Bonsoir ! interrompit sévèrement madame Adrienne. — Elle quitta brusquement la pauvresse, qui continua son chemin en soufflant et en geignant sous le poids de son bois mort.

Les insinuations perfides de Manette l’avaient tellement outrée qu’elle ne put s’empêcher, le soir, de les rapporter avec indignation à Francis, comme un échantillon de la malveillance des gens d’Auberive.

— Faut-il qu’il y ait de méchantes âmes au monde, s’écria-t-elle, pour inventer de pareilles vilenies !… Mais rassure-toi, ajouta-t-elle en tendant les deux mains à son mari, je ne suis pas jalouse, et ce n’est pas certes ma pauvre Sauvageonne qui m’inspirera jamais d’aussi misérables soupçons.

Francis n’avait pu s’empêcher de rougir ; les paroles confiantes de sa femme le troublaient dans son for intérieur, et comme il gardait un fonds d’honnêteté, il résolut de profiter de cet incident pour demander l’éloignement de Denise.

— Tout en les méprisant, répliqua-t-il, il ne faut pas donner volontairement prise aux calomnies, même ineptes, des gens du pays, et il serait sage de renvoyer Denise dans son couvent… Elle est d’une précocité inquiétante ; elle a des habitudes de vagabondage qui pourraient mal tourner pour elle et pour nous… Pas plus tard qu’aujourd’hui, je l’ai surprise tapant dans la main d’un jeune sabotier avec lequel elle me paraît beaucoup trop familière… Et mon avis est que deux années au moins de surveillance sévère ne peuvent lui faire que du bien.

Mme Adrienne se laissa convaincre, et il fut décidé qu’elle reconduirait Sauvageonne au Sacré-Cœur dans les premiers jours de novembre. Quand cette décision fut signifiée à la jeune fille, elle ne regimba ni ne se récria comme on l’avait craint ; elle se contenta de hausser les épaules et de se renfermer dans un silence gros de menaces. Seulement, le lendemain, se rencontrant tout à coup face à face avec Francis sur les marches de l’escalier, elle lui barra le passage, et le regardant droit dans les yeux :

— Eh bien ! dit-elle aigrement, vous en êtes venu à vos fins et vous devez être content !

— Content de quoi ? demanda-t-il en feignant de ne pas comprendre.

— Content de vous être débarrassé de moi en me faisant renvoyer au Sacré-Cœur…

— C’est dans votre intérêt, et d’ailleurs je ne suis pour rien dans la résolution prise par votre mère adoptive.

— Ne faites donc pas l’hypocrite !… Je sais parfaitement que c’est à vous que je dois d’être claquemurée… Mais vous me le paierez !

Elle s’éloigna là-dessus en lui lançant une œillade courroucée, et alla s’enfermer dans sa chambre.

Pourtant, à la veille de partir, elle parut s’être adoucie. Elle semblait accepter avec plus de sérénité sa nouvelle réclusion. Elle avait repris sa gaîté insouciante et bruyante, et, le matin du départ, quand sa malle, une fois ficelée, fut hissée dans la voiture qui devait l’emmener avec sa mère à Is-sur-Tille, elle descendit dans la cour et se tint auprès de Mme Pommeret, qui recevait les baisers d’adieu de son mari.

— Allons, dit Mme Adrienne, Sauvageonne, viens aussi l’embrasser !

— Adieu ! murmura Francis, adieu ma chère enfant, travaillez bien, soyez gentille !

En même temps, il lui tendait la main ; mais Denise n’eut pas l’air de la voir ; tandis qu’Adrienne était occupée à adresser ses dernières recommandations aux domestiques, elle fondit dans les bras de Francis, et, tout d’un coup, le jeune homme, stupéfait, sentit deux lèvres brûlantes se coller passionnément aux siennes.

Puis Denise, sans le regarder, murmura sourdement : — Au revoir ! — et elle s’élança dans la voiture.

II

Adrienne revint au bout de huit jours, après avoir réintégré Denise au Sacré-Cœur. Elle avait hâte de rentrer à Rouelles et de jouir enfin pleinement de ce bonheur conjugal qu’elle avait acheté au prix de tant de tracas et qu’elle ne croyait pas cependant avoir payé trop cher. A peine était-elle de retour que l’hiver s’annonça par un âpre vent du nord qui acheva d’effeuiller les hêtres de la forêt. — Les ruisseaux devinrent silencieux, et la glace emprisonna les joncs de la Peutefontaine. Les arbres s’étoilaient de givre ; sur la blancheur bleuâtre et poudroyante des bois, les feuillages tannés et persistants des chênes tranchaient seuls. Bientôt le ciel lui-même s’assombrit et la neige tomba. Un floconnement menu et serré emplit l’air obscurci, et le lendemain, au réveil, les hôtes de Rouelles virent les bois et les champs couverts d’une épaisse couche blanche. Les chemins avaient disparu, un silence profond régnait dans l’étroite vallée ; pendant des semaines, la neige interrompit presque toute communication entre le village et le reste du monde.

Cette saison, où toute la chaleur et la vie se concentrent dans un petit espace, où l’on se resserre et où l’on se calfeutre, est la vraie saison de l’intimité. Mme Pommeret le pensait ainsi ; elle ne maudissait pas trop ce rigoureux hiver qui mettait la solitude autour de la maison et livrait Francis tout entier à sa tendresse. Dans la haute pièce bien capitonnée, qui était devenue la chambre conjugale, un large feu de charme et de hêtre flambait libéralement. Les nouveaux époux ne la quittaient guère, et le soir, après qu’on avait renvoyé les domestiques, Adrienne servait elle-même le thé que Francis dégustait lentement, en se laissant gâter et dodeliner par sa femme. Celle-ci n’était point chiche d’attentions ; elle en accablait son mari prodigalement, imprudemment, sans se douter que ces menues tendresses, qui sont les sucreries de l’amour, affadissent rapidement les cœurs masculins. La passion elle-même, à ce régime trop substantiel, arrive vite à la satiété, quand elle n’est pas soutenue et comme tonifiée par une énergique et cordiale affection. Cette affection existait bien au cœur d’Adrienne, mais il était douteux que Francis l’éprouvât aussi sérieusement. Ainsi qu’on l’a vu déjà, le jeune Pommeret avait été poussé vers la propriétaire de la Mancienne par des mobiles purement instinctifs et égoïstes : — appétits vaniteux, curiosité désœuvrée, amoureux désirs accrus par le manque de distraction ; — les circonstances seules avaient développé du côté du mariage un sentiment qui n’était d’abord qu’une fantaisie. L’amour de Francis ressemblait à ces arbustes hâtifs qui ont juste assez de sève pour se couvrir de fleurs, mais que le travail de la fructification épuise et mène à un prompt dépérissement.

Chez Adrienne, au contraire, la passion longtemps concentrée était maintenant dans son plein épanouissement. La nouvelle épousée s’y abandonnait avec d’autant moins de réserve que, dans ses idées un peu mystiques, le mariage rendait tout permis et sanctifiait l’œuvre de chair jusque dans ses emportements. L’atmosphère voluptueuse qu’elle entretenait autour de Francis n’avait pas tardé à paraître à celui-ci un peu lourde et assoupissante. L’ardeur éveillée en lui par le désir de triompher des scrupules et des terreurs d’une aimable dévote s’était apaisée après la première victoire. Son appétit, d’abord très excité par un piquant ragoût d’honnête pruderie et de tendresse brûlante, avait fini par se blaser d’un régal toujours le même. Les prosaïques détails de la vie commune, le retour périodique des caresses accoutumées avaient fait le reste. Au bout de trois mois, Francis, refroidi et dégrisé, regrettait déjà d’avoir aliéné sa liberté de célibataire au prix de cette monotone servitude dorée ; il se reprochait d’avoir cédé à l’entraînement d’un mariage riche et se demandait avec ennui comment il aurait la force d’aller jusqu’au bout, honnêtement, sans donner de coups de canif dans ce lien indissoluble qui l’attachait à une femme destinée à être vieille dans dix ans et peut-être plus tôt. — Ce n’était pas que la pauvre Adrienne ne mît tout en œuvre pour retenir le plus qu’elle pouvait de cette jeunesse déjà fuyante et pour retarder la venue de la maturité. Elle soignait ses toilettes, redoublait de coquetterie, cherchant pour le jour et pour la nuit des ajustements de rubans frais et de dentelles fleuries, destinés à lui donner des airs printaniers de jeune mariée. Mais les fruits déjà empourprés par l’automne ne paraissent que plus mûrs lorsqu’ils sont entourés de feuilles vertes. Ces toilettes roses et blanches ne faisaient que plus crûment ressortir les premiers déclins de l’arrière-saison. Francis trouvait même que la figure expressive de sa femme n’avait pas gagné au mariage : la sévérité de ses sourcils noirs s’était accentuée, son teint mat s’était épaissi, la fermeté de ses traits avait dégénéré en dureté. Tous les raffinements conseillés par les journaux de mode ne parvenaient ni à effacer cet embrunissement de la maturité, ni à émoustiller l’ardeur endormie de ce jeune mari. — Après une journée d’oisiveté passée à bâiller sur un livre ou à fumer de nombreux cigares, Francis voyait arriver le soir avec terreur, et il en venait à envier le lit d’auberge où, jadis, il s’endormait solitairement et paisiblement, après une course en forêt. Au réveil, la figure pensive et sévère d’Adrienne au milieu de ces enjolivements de rubans clairs, de frivolité et de fine broderie, lui semblait manquer de charme et de montant. Alors, involontairement, il repensait à Sauvageonne, à cet âpre fruit vert, qui avait un moment rempli la maison de son capiteux et vif parfum de jeunesse, et il sentait de nouveau sur ses lèvres le goût savoureux de ce violent baiser d’adieu donné par l’étrange fille au moment du départ.

Peu à peu il saisissait les moindres prétextes pour coucher dans la pièce qu’il appelait son cabinet de travail et où il avait fait dresser un lit ; il en inventait même au besoin. — Adrienne était trop perspicace et trop préoccupée de sa passion pour ne point s’apercevoir de ce refroidissement, quelque adroite précaution dont se servît Francis pour le dissimuler. D’abord cette découverte fut pour elle comme un coup brutal donné à travers son bonheur, puis elle chercha à s’aveugler et à s’abuser elle-même ; — ce n’était pas possible, l’homme qui l’avait si violemment aimée à la Mancienne n’avait pu se transformer si vite en un indifférent… Francis se trouvait peut-être souffrant, fatigué, mais qu’il fût las de son bonheur, c’était inadmissible. — Malheureusement, Francis se portait comme un charme, mangeait de bon appétit, dormait huit heures d’affilée, et il fallait renoncer à expliquer sa froideur par un état maladif. D’ailleurs il y avait dans ses allures, dans son regard, dans ses façons de parler, certains indices auxquels une femme aimante ne se trompe pas…

Adrienne savait se contraindre. Elle enferma en elle-même son anxiété, ses soupçons, ses tristesses, et sans rien laisser paraître au dehors, elle observa douloureusement son mari. Comme elle ne se plaignait pas, comme elle ne lui adressait jamais d’observations, Francis se persuada qu’elle ne s’apercevait de rien, et, débarrassé de la crainte de la froisser, il en prit encore plus à son aise.

Un matin, ils venaient de déjeuner, et la femme de chambre s’était retirée après avoir servi le café. Ce jour-là, le vent soufflait de l’ouest, la pluie tombait, et on était en plein dégel. Les arbres, débarrassés de leur linceul de neige, s’enlevaient de nouveau en noir sur le fond blanchissant du sol forestier : les chênes avec leurs rameaux noueux et puissants, les hêtres avec leur tronc lisse et leurs abondantes retombées de branches flexibles. La Peutefontaine fumait comme une chaudière bouillante ; çà et là, dans les champs, la couche neigeuse s’amincissait sous l’averse, laissant transparaître le vert tendre des prés ou la terre brune des labours. La pluie tombait en nappes tumultueuses, et, de tous côtés, des bruits d’eau ruisselante clapotaient au dehors ; l’ondée pleurait contre les vitres, les gouttières des toits se dégorgeaient sur les pavés de la cour ; un sanglotement sourd et continu semblait remplir la petite vallée.

Après avoir siroté son café, Francis s’était levé machinalement ; d’un air désœuvré, il allait de la table à la fenêtre, soulevant un coin de rideau, sifflotant en sourdine, étouffant un bâillement, et se demandant avec ennui comment il passerait cette longue après-midi pluvieuse. Adrienne, tapie dans un fauteuil au coin de la cheminée, le menton appuyé sur la main, les sourcils froncés, observait silencieusement les virades lentes et les mines consternées de son mari. Bientôt, fatigué de tourner dans le même cercle comme un loup dans sa cage, Francis tira ostensiblement de sa poche son étui à cigares et se dirigea vers la porte.

— Tu me laisses ? demanda brusquement Adrienne, au moment où il soulevait doucement la portière.

— Je vais fumer dehors.

— Oh ! tu peux fumer ici, je te le permets… Tu entre-bâilleras une fenêtre, voilà tout.

— Impossible, objecta-t-il, la pluie fouette les carreaux et le tapis serait inondé.

— Bah ! allume tout de même ton cigare : j’aime encore mieux supporter ta fumée que de rester seule… Nous ouvrirons la fenêtre quand la pluie aura cessé.

— Elle n’a pas mine de vouloir cesser de si tôt, hasarda-t-il en lorgnant toujours le bouton de la porte.

— Cela ne fait rien, fume ici… Je t’en prie !

Francis, mis au pied du mur, laissa retomber la portière et prit un cigare. En même temps, une grimace d’impatience et un haussement d’épaules manifestaient son agacement. Il se croyait abrité par les rideaux du lit, qui formaient comme un écran entre lui et sa femme, mais il avait compté sans une glace posée juste en face du fauteuil d’Adrienne. Le miroir refléta fidèlement l’expression irritée des regards, le mouvement à la fois furibond et résigné des épaules soulevées et retombantes. Mme Pommeret vit tout cela comme à la lueur d’un éclair et tressaillit.

— Francis, dit-elle, vous ne m’aimez plus !

Il était en train d’allumer son cigare ; il se retourna, rougit légèrement et regarda sa femme en essayant de sourire.

— Quelle plaisanterie ! Moi, je ne t’aime plus ?… A quoi vois-tu cela ?

— A tout… Si je ne me plains pas, croyez-vous que je ne m’aperçoive pas de vos façons d’être avec moi ?… J’observe, je réfléchis, et mes réflexions ne sont pas gaies, je vous assure.

Il paraissait fort déconcerté de la tournure que prenait la conversation, et tirait coup sur coup des bouffées de fumée, comme pour masquer derrière ce nuage sa mine embarrassée et inquiète.

— En vérité, murmura-t-il, c’est une mauvaise querelle que tu me cherches ! Quels griefs as-tu contre moi ? Que me reproches-tu ?

— Rien… Du moment où vous vous trouvez irréprochable, je n’ai rien à vous dire… Seulement je me souviens, je compare, et la comparaison d’aujourd’hui avec autrefois n’est pas à votre avantage.

— Tout cela est bien vague, fit-il en ricanant ; je ne serais pas fâché d’avoir à répondre à une accusation un peu plus nette… En quoi suis-je coupable ? Est-ce que je ne vis pas constamment auprès de toi ? Est-ce que je t’ai jamais donné le moindre motif de jalousie ?… Voyons, parle ! s’écria-t-il en s’irritant de l’attitude trop calme d’Adrienne.

— Souvenez-vous seulement de ce que vous étiez pour moi à la Mancienne !… Alors vous n’aviez pas hâte de me quitter, vous ne me marchandiez pas les heures que vous passiez près de moi, ces mêmes heures que, maintenant, vous m’accordez comme une aumône !

— Voilà des exagérations !… Ma chère, reprit-il avec humeur, en lançant son cigare dans la cheminée, tu n’es plus une jeune fille romanesque, mais une femme sensée… Laisse-moi te parler comme à une personne raisonnable…

— Je vous écoute, interrompit-elle avec un accent sarcastique. Voyons comment vous me prouverez que les femmes, même de mon âge, peuvent se passer de tendresse et d’affection.

— Mon affection n’a pas changé, répliqua Francis. Quant à la tendresse, ou, pour parler plus net, quant à la passion, mon Dieu, ma chère amie, la passion ne dure pas plus que les orages violents. D’ailleurs elle est plus nuisible qu’utile en ménage… Crois-moi, la meilleure garantie du bonheur est encore une amitié solide, basée sur l’estime et la confiance réciproques.

Il continua ainsi longtemps, dans un langage sentencieux et banal, vantant les affections calmes, les vertus et les sentiments modérés. Il s’écoutait causer et admirait la façon dont ses phrases bien pondérées s’enchaînaient les unes aux autres. Tout à coup il fut interrompu par une explosion de colère. Adrienne s’était levée toute frémissante :

— Il fallait me débiter toutes ces belles phrases à la Mancienne avant de vous jeter à mes pieds !… Vous me teniez alors un tout autre langage ; vous me promettiez des adorations sans fin et des tendresses toujours plus ardentes… O Dieu ! Dieu ! s’écria-t-elle en se tordant les mains, il n’y a pas six mois que vous me juriez toutes ces choses, et cette passion qui devait toujours durer s’est usée plus vite que les vêtements que je portais ce jour-là !… Vous me demandez quels griefs j’ai contre vous ?… Les voilà, mes griefs ; vous m’avez trompée, vous m’avez menti !… Si vous pensiez réellement ce que vous pensez aujourd’hui, c’était alors qu’il fallait me le dire, et non pas maintenant… C’est indigne !

— Adrienne ! s’exclama-t-il d’une voix qu’il essayait de rendre paternelle, je vous en prie, soyez raisonnable, voyez les choses avec sang-froid… Alors comme aujourd’hui…

— Non, interrompit-elle de nouveau avec un geste désespéré, n’insistez pas !… Laissez-moi penser au moins qu’à la Mancienne vous ne jouiez pas une atroce comédie… Laissez-moi croire que vous avez eu une minute d’amour pour moi… Sans cela, je serais trop complètement malheureuse !

Et, comme elle achevait, ses grands yeux sombres, qui étaient restés secs jusque-là, devinrent humides ; un sanglot souleva sa poitrine et ses larmes coulèrent, tandis qu’au dehors l’averse faisait rage contre les carreaux.

Francis, pris de pitié, essaya tout ce qu’il put pour calmer cette tempête de larmes brusquement soulevée ; il s’approcha de sa femme, lui serra tendrement les mains, lui parla doucement comme à un enfant qu’on veut endormir et lui répéta sur tous les tons qu’elle l’avait mal compris, qu’il l’aimait toujours aussi sincèrement qu’autrefois… Bref, la paix se fit et un raccommodement s’ensuivit ; mais après les paroles mal sonnantes et difficiles à oublier qui avaient été échangées de part et d’autre, le charme de leur ancienne intimité ne se retrouva plus. Même dans les moments les meilleurs, leur tendresse n’eut plus le velouté ni le fondant des premiers jours. Entre ces deux mariés de six mois un fossé commença de se creuser plus profondément chaque jour. La confiance n’existait plus, chacun d’eux ayant fait à l’autre une de ces sourdes blessures qui s’enveniment toujours davantage, parce qu’elles atteignent les fibres les plus délicates du cœur. En dépit de l’amour qu’elle conservait encore, Adrienne ne pardonnait pas à Francis de s’être amoindri dans son estime ; Pommeret s’apercevait de cet amoindrissement, il en était humilié et s’en irritait intérieurement.

Les relations des deux époux entrèrent dans une nouvelle phase. Leur intimité eut des hauts et des bas : elle fut tantôt tendre et tantôt violemment orageuse. En vain, aux heures de raccommodement, s’efforçaient-ils d’oublier leurs griefs réciproques ; ils gardaient toujours dans leur par-dedans de mystérieuses arrière-pensées qui gâtaient toute la douceur de leurs caresses. Adrienne soupçonnait Francis de lui faire un crime de son âge, et celui-ci s’imaginait volontiers que sa femme l’accusait tout bas d’avoir cherché à faire un mariage d’argent. Par moment, leurs yeux se confrontaient comme pour saisir au fond d’un regard ce regret ou ce reproche latent ; cette préoccupation glaçait leurs lèvres et empêchait tout abandon. Il y avait dans leur intimité quelque chose de détraqué qui sonnait tristement comme un ressort brisé. Ils s’en apercevaient, s’en dépitaient, et des paroles amères s’échangeaient de nouveau.

Adrienne, ayant plus donné d’elle-même, était plus profondément atteinte par ce désastre. Son caractère ardent et concentré la prédisposait plus particulièrement à souffrir de ces déceptions d’amour. Par orgueil, elle se contraignait pour ne pas laisser voir le chagrin qui la rongeait, et cette contrainte réagissait douloureusement sur son organisation nerveuse. Peu à peu sa santé s’altéra. Une maladie obscure, perfide, qui s’attaque sourdement aux organes les plus délicats du corps féminin, et qui est souvent la conséquence d’un état moral violemment troublé, commença de se développer en elle. Le médecin de Langres, appelé en consultation à Rouelles, cita sentencieusement à Francis un vieil adage d’Hippocrate, en lui décrivant la maladie de sa femme ; en même temps il lui recommanda d’épargner à Mme Pommeret toutes les émotions pénibles, surtout de ménager ses nerfs, qui étaient « à fleur de peau. »

Dès qu’elle connut l’affection dont elle souffrait, Adrienne fut prise d’un redoublement de tristesse. Il lui vint à l’idée que son mal aurait pour premier effet de la vieillir aux yeux de Francis et de le rendre encore plus indifférent. Et comme l’une des conséquences de cette maladie est de grossir hors de toute proportion les moindres contrariétés, la pauvre femme tomba dans des accès d’humeur noire qui assombrirent notablement l’intérieur de la maison de Rouelles. Il faut rendre cette justice à Francis Pommeret qu’il se montra, dans cette conjoncture, un mari dévoué et attentif. Soit à raison des remords de sa conscience, soit par générosité, il s’efforçait de faire oublier à Adrienne les heures orageuses qui avaient troublé la sérénité de leur vie intime. Désormais il n’avait plus à inventer de prétexte pour déserter l’appartement conjugal, Mme Pommeret ayant exigé elle-même qu’il passât ses nuits dans une pièce voisine. Il semblait vouloir, du moins, la dédommager de ce sacrifice en l’entourant de petits soins et de distractions pendant le jour. Il l’amusait en lui lisant un roman ou en se mettant au piano, et quand, avec le mois de mai, les beaux jours revinrent, il la promena à travers les allées reverdies de Montavoir, dans une bonne voiture mollement suspendue, qu’on avait fait venir de Dijon.

En dépit de ces minutieuses attentions, la santé d’Adrienne ne se rétablissait pas. Une nouvelle consultation eut lieu et les médecins furent d’avis que, dès la fin de juin, Mme Pommeret partît pour Plombières, dont les eaux produiraient certainement de bons résultats. Elle accepta avec joie l’espérance qu’on lui donnait, et s’occupa avec entrain de ses préparatifs de départ. Francis avait sur-le-champ déclaré qu’il accompagnerait sa femme dans les Vosges ; mais celle-ci s’opposa très résolument au départ de son mari.

— Non, mon ami, lui dit-elle, je te remercie, mais je suis assez grande pour voyager seule, et je suis habituée à me tirer d’affaire moi-même… J’emmènerai ma femme de chambre, et si j’ai besoin d’une compagnie plus gaie, j’écrirai au Sacré-Cœur qu’on m’envoie Sauvageonne… Toi, tu resteras à Rouelles. Songe que je ferai là-bas deux saisons et que nous voici au plein moment des récoltes ; je tiens à ce que tu me remplaces pour surveiller nos cultivateurs de la Mancienne. — D’ailleurs, ajouta-t-elle en lui serrant les mains, j’agis aussi par coquetterie… A quoi bon te faire assister à toutes les petites misères d’une malade qui prend les eaux ? Cela me dépoétiserait encore à tes yeux. Je ne veux pas que tu sois témoin des ennuyeux détails de la cure qui doit me remettre sur pied ; je préfère te revenir tout à fait en bon état et te surprendre par ma mine florissante… Ainsi, c’est convenu, tu garderas la maison ; je ne suis pas fâchée que tu t’ennuies un peu de moi ; cela entre dans mes petits calculs…

Après avoir insisté sans succès, Francis prit le parti de s’incliner. Il conduisit sa femme à Langres, l’installa commodément dans le train qui devait la déposer à Aillevillers-Plombières, et après force recommandations, force affectueuses embrassades, il vit fuir le convoi, remonta en voiture et revint dîner à Rouelles.

Quand le lendemain il se réveilla seul dans cette grande maison silencieuse, il se crut un moment redevenu célibataire. Il sentait au dedans de lui une confuse allégresse dont il ne jugea pas à propos d’approfondir les causes. Il se leva, déjeuna rapidement, afin de ne pas marquer cette joie incorrecte devant les domestiques, et s’empressa de gagner la forêt. Il vaguait par les tranchées du pas léger et capricieux d’un écolier en vacances, qui a la bride sur le cou et qui peut s’amuser à son aise, sans entrevoir une perspective désagréable de leçons et de devoirs pour le retour. Les loriots sifflaient dans les merisiers, une exquise odeur de fraise s’exhalait au bord des coupes ensoleillées ; il faisait bon vivre !… Le jour suivant, il poussa jusqu’à la Mancienne, visita les faucheurs dans la prairie, plaisanta avec les faneuses et s’en revint affamé. Deux lettres l’attendaient sous sa serviette : la première, timbrée de Plombières, annonçait l’arrivée et l’installation d’Adrienne ; la seconde, illustrée à l’un des angles par un cœur enflammé surmonté d’une croix, était datée du Sacré-Cœur de Dijon et couverte de pattes de mouche zigzaguant comme des notes de musique. Sauvageonne lui écrivait en ces termes :

« Je me suis demandé s’il fallait commencer ma lettre par « petit père » ou par « cher monsieur ». Vous auriez sans doute trouvé le premier trop familier, et le second m’a paru trop cérémonieux ; de sorte que je me suis décidée à ne rien mettre du tout. J’ai appris par ma mère que vous étiez seul à Rouelles, et comme je suppose que vous devez énormément vous ennuyer, la présente n’a d’autre but que de vous distraire. Je l’écris en cachette et je la confie à une élève qui quitte demain la maison ; — elle a de la chance, celle-là ! — Je tiens à vous prouver que je n’ai pas de rancune et que je pense à vous. Quand vous irez au bois, si vous passez par la coupe du Fays, souhaitez le bonjour de ma part à nos amis les sabotiers… A propos, encore une commission !… Ayez la bonté d’entrer dans ma chambre et de fouiller dans le premier tiroir de ma commode ; vous y trouverez un livre à couverture bleue, l’Histoire de la belle Mélusine, que je vous prie de rendre au fermier de Crilley, qui me l’a prêté. Là-dessus, je baise la main que j’ai mordue et je vous fais ma plus belle révérence.

Denise. »

Francis trouva cette épître impertinente et déplacée. Pourtant elle lui trotta dans la tête toute la soirée et ramena sa pensée vers la pensionnaire du Sacré-Cœur. Cette Sauvageonne avait un caractère aussi difficile à déchiffrer que les pattes de mouche de sa lettre. Ses audacieuses inconvenances étaient-elles préméditées ou bien agissait-elle avec la témérité d’une nature inconsciente et élémentaire ? Dans tous les cas, c’était une créature dangereuse, et Francis se félicitait de la savoir loin de Rouelles. Il alluma dédaigneusement son cigare avec le billet de la jeune fille et se coucha. Mais le matin, dès qu’il fut levé, il prit la clé de la pièce qui faisait face à son cabinet de travail et entra pour la première fois dans la chambre réservée à Denise.

L’intérieur de cette chambre était en harmonie avec les toilettes excentriques et les allures bizarres de la personne qui l’avait habitée. La fenêtre donnait sur les bois. Les murs étaient ornés de nombreuses images d’Epinal aux couleurs crues et violentes, représentant Damon et Henriette, Pyrame et Thisbé, les Vierges sages et les Vierges folles, etc. Sur la tablette de la cheminée, il y avait une collection d’objets forestiers qui trahissaient les goûts agrestes et les promenades vagabondes de la jeune fille : nids de pies et nids de guêpes, cornes de cerf, pétrifications étranges, brins de charme autour desquels un chèvrefeuille, enroulé en hélice, comme un serpent, avait fait corps avec le bois, grands papillons jaunes striés de noir, aux ailes terminées en pointes, colliers de graines de houx rouges comme du corail. Au milieu de ces bibelots, qui rappelaient les fétiches d’une hutte sauvage, le lit de bambou à rideaux de mousseline blanche avait un air virginal. Francis ouvrit le tiroir qui lui avait été désigné. Il s’en exhalait une pénétrante odeur féminine mêlée à un parfum de menthe et de mélilot, et il y régnait un désordre caractéristique : nœuds de ruban fanés, épingles à cheveux, vieux gants, livres dépareillés, chemisettes déchirées, jupons blancs tachés de verdure ; tout cela pêle-mêle. Tandis qu’il fourrageait dans ce fouillis pour y dénicher la Belle Mélusine, Pommeret mit la main sur un mouchoir de batiste, taché de sang, qu’il crut reconnaître. Le souvenir de la lutte dans la tranchée du Fays lui remonta à la tête avec l’odeur éparse dans toutes ses nippes ; il prit le volume de la bibliothèque bleue et quitta l’appartement.

La lettre de la veille et le coup d’œil jeté dans les recoins intimes de cette chambre lui avaient remis devant les yeux la figure originale et inquiétante de Denise avec ses allures garçonnières, ses souplesses de fauve et ses yeux phosphorescents. Maintenant elle le suivait partout, elle le hantait comme certains airs entendus autrefois et qui vous reviennent aux lèvres avec une obsession agaçante. Pour essayer de s’en débarrasser, il s’occupait d’affaires ou il écrivait à Adrienne ; mais dès qu’il sortait en plein air, sous bois, le souvenir de Sauvageonne le relançait opiniâtrement et cheminait avec lui.

La saison semblait être de connivence avec cette obsession pour lui agiter le corps et l’esprit. L’été était dans son plein, la forêt dans toute sa magnificence fleurie. Partout des frissons d’herbes plantureuses, des floraisons aux couleurs éclatantes, des parfums de chèvrefeuilles et de troënes. Au fond des massifs, les ramiers roucoulaient langoureusement ; leurs voix sourdes et caressantes éveillaient un écho sensuel dans le cœur de Francis. Il rentrait à la brune au château, étourdi, fatigué, mais énervé et incapable de dormir.

Deux semaines se passèrent ainsi. Un soir qu’il achevait de dîner, étendu dans un fauteuil et regardant par la fenêtre ouverte les étoiles s’allumer une à une au-dessus du bois, il entendit sur le chemin un roulement de carriole, puis on sonna à la porte cochère, et il distingua un bourdonnement de voix étonnées dans le vestibule. Au moment où il se levait pour mettre le nez à la fenêtre, la porte s’ouvrit et la cuisinière parut effarée.

— Qu’y a-t-il donc ? fit Francis impatienté.

— Monsieur, c’est Mlle Denise qui revient.

— Oui, c’est moi ! s’écria une voix mordante. En même temps la cuisinière livrait passage à Sauvageonne.

— Vous ?

Francis n’en croyait par ses yeux. Il avait relevé l’abat-jour de la lampe et regardait d’un air ébahi Denise plantée en face de lui, les bras croisés. — Mais quel changement s’était opéré !… Huit mois avaient suffi pour accomplir cette merveilleuse métamorphose qui se produit entre seize et dix-huit ans chez les filles. A la place de l’adolescente dégingandée qui avait quitté Rouelles en novembre, Pommeret voyait devant lui une grande et belle personne bien cambrée sur ses reins et admirablement faite. Les épaules s’étaient élargies, les bras s’étaient arrondis ; la poitrine développée gonflait le corsage de la robe d’alépine noire ; les irrégularités du visage s’étaient atténuées ; le teint était d’une fraîcheur éblouissante ; les opulents cheveux roux avaient légèrement bruni ; tordue en un épais chignon, leur masse rejetait en arrière cette tête rayonnante de jeunesse, aux lèvres rouges entr’ouvertes par un sourire de défi, aux narines palpitantes, aux yeux étincelants.

— Vous ? répéta Francis abasourdi et ébloui.

— Oui, reprit Denise avec une affectation d’assurance que démentait le tremblement de sa voix vibrante, je m’assommais là-bas et je me suis fais renvoyer. On n’a même pas voulu me garder jusqu’au retour de ma mère.

— Et vous êtes revenue seule ? demanda sévèrement Pommeret.

— Oh ! rassurez-vous ! répondit-elle ironiquement, j’ai été ramenée par une sœur converse qui vous apporte une lettre de la supérieure… A propos, elle est dans le vestibule, la sœur, et je crois qu’il faudra lui faire servir à souper… Elle l’a bien gagné !

III

— Je vous prie maintenant de m’expliquer comment et pourquoi vous vous êtes fait renvoyer du Sacré-Cœur ?… Je n’ai pas voulu vous infliger l’humiliation d’un interrogatoire devant cette sœur, mais la voilà repartie, et je désire connaître les détails d’une aventure dont je dois instruire votre mère adoptive.

En même temps, Francis Pommeret, avec une gravité affectée, pliait et dépliait la lettre de la supérieure. — Ceci se passait le lendemain de l’arrivée de Denise, à l’heure du déjeuner, et ils étaient seuls dans la salle. Denise, accoudée sans façon sur la nappe, grignotait des cerises avec une parfaite sérénité. Elle releva ses grands yeux luisants vers Francis :

— Je croyais, répondit-elle, que la chose était contée tout au long dans la lettre de Mme de Lignac.

— La supérieure se borne à parler d’un acte d’insubordination, d’un scandale dont l’énormité ne lui permet plus de vous conserver dans sa maison… J’aime encore à penser qu’elle exagère.

— Non, pas trop… Au point de vue du Sacré-Cœur, c’est un cas pendable, d’autant plus qu’il était prémédité. Jugez plutôt : — Je suis une très mauvaise élève, mais j’ai de l’aplomb et beaucoup de mémoire ; aussi ces dames utilisaient toujours mes petits talents lorsqu’il s’agissait de débiter un compliment ou de réciter des vers en public. Dimanche dernier, jour de la confirmation, on devait fêter Monseigneur en grande cérémonie : collation, musique, déclamation de morceaux choisis. On m’avait chargée de dire la pièce de résistance, la fable du Meunier, son Fils et l’Ane, mon triomphe. Seulement, dans cette fable il y a un drôle de vers où on compare le grand dadais assis sur son âne à un évêque. — « Vous comprenez, mon enfant ? me dit la supérieure en baissant les yeux, M. de La Fontaine était un peu libre dans ses expressions, et, en présence de Monseigneur, une pareille allusion serait de la dernière inconvenance ; vous remplacerez évêque par seigneur… Ne l’oubliez pas ! » — C’est bon ; la veille de la cérémonie, on répète sur l’estrade, je récite de mon mieux, sans omettre la correction : « comme un seigneur assis. » On me complimente : « Ce sera charmant, Monseigneur sera ravi ! » — Nous voici au grand jour. Nombreuse et vénérable assistance : trois évêques, une dizaine de pères jésuites, et une fournée de curés. Entre deux morceaux de piano, on me pousse par l’épaule, je m’avance au bord de l’estrade, je fais la révérence et je débute. Ça marche d’abord très bien ; il fallait entendre les bravos chuchotés par toutes ces grosses lèvres rasées !… J’arrive au fameux passage ; je reprends ma respiration, je me tourne vers les trois évêques, et, en soulignant chaque mot du geste, du regard et de la voix, je leur lance à toute volée :

Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis, Fait le veau sur son âne et pense être bien sage…

Silence glacial ; les évêques ne sourcillent pas : seulement Monseigneur de Dijon se penche vers la supérieure et lui murmure à l’oreille je ne sais quoi qui fait lever les yeux au ciel à la bonne dame. Moi, je vais toujours mon train, et j’achève au milieu de la stupéfaction générale… Le soir même, après une réprimande publique, on m’ordonnait de faire mes paquets, et le lendemain on me mettait à la porte comme une brebis galeuse… La justice divine était satisfaite… et moi aussi, puisque je voulais me faire renvoyer.

— Et pourquoi, s’il vous plaît ? demanda Francis, qui n’avait pu se défendre de sourire pendant ce récit.

Elle lui coula un coup d’œil oblique :

— Cela me regarde, marmotta-t-elle entre ses dents… D’abord j’avais le mal du pays.

— Adrienne sera très mécontente, reprit-il en accentuant durement chacune de ses paroles ; je vais lui écrire que vous ne pouvez rester ici… Je ne me soucie pas d’accepter la responsabilité de vous garder.

Elle s’était levée et s’était mise à tambouriner contre les vitres. De sa place, Francis voyait se dessiner, sur la baie de la fenêtre, la masse abondante de ses cheveux, et la souple ligne onduleuse de son dos et de ses hanches.

— Vous n’êtes pas aimable ! répliqua-t-elle sans se retourner.

Sa voix avait un tremblement qui contrastait avec les intonations nettes et mordantes de tout à l’heure.

Pommeret se sentit amolli. Se reprochant d’avoir été trop rude, il quitta sa chaise et fit quelques pas vers la jeune fille.

— Ma chère Denise, commença-t-il, mon devoir n’est pas d’être aimable, mais de vous tenir le langage que votre mère adoptive vous tiendrait si elle était ici…

— Je comprends, interrompit-elle, en faisant volte-face, vous voulez être un père pour moi… Eh bien ! ça ne vous va pas, ce rôle-là, mais pas du tout !…

— Qu’il m’aille ou non, je le remplirai en attendant que ma femme vous prenne avec elle… Jusque-là, je compte que vous vous tiendrez tranquille et que vous sortirez le moins possible.

— Vous me mettez en pénitence… au pain sec !

Après avoir prononcé ces derniers mots avec une emphase ironique, elle eut un rire silencieux qui creusa des fossettes dans ses joues, découvrit ses petites dents blanches et illumina ses yeux.

— Il n’y a pas de quoi rire ! s’exclama Francis agacé et un peu mal à l’aise.

— Je ris d’une idée qui m’est venue en écoutant votre sermon.

Elle tenait ses yeux fixés sur la main gauche de son interlocuteur, et changeant brusquement la conversation :

— Tiens ! s’écria-t-elle, c’est là que je vous ai mordu !

En même temps, elle posa un doigt à l’endroit indiqué, et ils restèrent ainsi un moment immobiles ; puis Francis s’empara de cette main qui touchait la sienne :

— Tout ce que je vous ai dit, ma chère enfant, reprit-il d’un ton presque attendri, était dans votre intérêt, croyez-le bien.

Elle éclata de rire de nouveau :

— Vous parlez absolument comme le révérend père qui nous confessait au Sacré-Cœur : « Ce que je vous en dis, ma chère fille, est pour le salut de votre âme ! »

Elle baissait comiquement les yeux, balançait la tête et prenait un air béat.

— Allons, ajouta-t-elle, en retirant lentement sa main, je rentre dans ma chambre… Faudra-t-il garder les arrêts ?

— Faites ce que vous voudrez ! répondit-il vexé ; je n’ai pas la prétention de jouer au geôlier avec vous.

— Vous avez joliment raison ! Chacun a assez à faire de se garder soi-même… Bonjour !

Elle sortit la tête haute, la mine souriante, laissant Pommeret déconfit et fort mécontent de lui. Il écrivit sur le champ à Adrienne pour lui conter l’aventure et lui conseiller d’appeler Denise à Plombières, en attendant qu’on pût la caser dans une autre pension. Mais, soit qu’il craignît d’inquiéter sa femme, soit qu’il ne fût pas en veine, il mit dans sa lettre moitié moins d’énergie que s’il l’eût rédigée avant le déjeuner ; sa sévérité s’était détendue, ses accusations étaient atténuées par des correctifs et des phrases dubitatives ; ses conclusions tournaient à l’indulgence.

En attendant la réponse de Mme Pommeret, Denise s’était réinstallée au château. Sans se soucier des recommandations de Francis, elle avait repris ses habitudes d’autrefois, et abandonnant sa longue robe d’uniforme, elle était revenue aux toilettes bizarres et sommaires qu’elle affectionnait : — jupes courtes, guêtres montant jusqu’à mi-jambes, chapeau de grosse paille rejeté le plus souvent sur les épaules. — Dans cet accoutrement, qui lui donnait quasi des allures de garçon, elle partait pour la forêt et ne rentrait guère qu’à l’heure du souper. Ce genre de vie avait cela de bon pour Francis qu’il lui laissait pendant les longues heures de l’après-midi une tranquillité relative dont son esprit en désarroi avait grand besoin. Le voisinage de cette jeune fille, dont la verte beauté s’était épanouie d’une façon si inattendue, lui causait une oppression singulière. Dès qu’elle était loin de la maison, il respirait plus à l’aise ; mais, par une contradiction bizarre, le temps lui durait davantage, la journée lui semblait interminable, et il ne savait comment l’occuper, n’ayant de goût à aucune lecture sérieuse, à aucun travail soutenu. De guerre lasse, il traînait son désœuvrement sous les charmilles du jardin, s’étendait à l’ombre et tuait le temps en fumant des cigares. Mais à travers les spirales de la fumée, c’était toujours Denise qu’il voyait, c’était toujours à elle que revenait sa pensée. Il songeait à son caractère énigmatique, tantôt farouche et tantôt hardi, parfois rude jusqu’à l’insolence et parfois presque caressant. Au fond de toutes ces bizarreries, il croyait démêler un sentiment très tendre ; quelque chose lui disait que ce sentiment, c’était lui qui l’avait éveillé dans le cœur de cette fille étrange, et cette découverte lui faisait à la fois peur et plaisir. — Tandis qu’il s’enfonçait dans ces rêvasseries périlleuses, les ombres grandissaient dans le vallon de Rouelles, le soleil descendait derrière les futaies de Montavoir, et tout à coup on entendait résonner dans les couloirs la voix vibrante de Sauvageonne qui rentrait du bois et remontait dans sa chambre en chantant. Alors le cœur de Francis battait très fort, et il attendait avec une inquiétude mêlée d’impatience le moment du dîner, qui ramenait le tête à tête de chaque soir dans la salle à manger très vaste, où ils semblaient perdus tous deux dans une demi-obscurité.

Ces dîners offraient un spectacle curieux. Au début, Francis affectait de se montrer bourru et grognon, mais il finissait toujours par devenir aimable et presque galant. Il questionnait Denise d’un air indifférent et dédaigneux sur l’emploi de sa journée et s’attirait généralement des réponses impertinentes. — De quoi s’occupait-il ? Elle avait l’attention de le débarrasser de sa présence et il se plaignait encore ! Elle n’était pourtant pas gênante ! — La conversation tombait là-dessus, et on n’entendait plus qu’un cliquetis de fourchettes. Rarement on parlait de Mme Adrienne ; on eût dit que tous deux avaient une secrète répugnance à faire intervenir son nom et sa personne dans leurs discussions. Pendant les intervalles de silence, ils s’étudiaient chacun à la dérobée, leurs regards finissaient par se croiser, ou bien leurs mains se rencontraient près d’une carafe ou d’une salière, et c’était le signal d’une reprise d’hostilités.

Un soir que Denise était rentrée plus tard que de coutume et que Francis s’était mis à table sans l’attendre, il lui dit de son ton le plus grognon :

— Vous devriez tâcher de revenir au moins pour l’heure des repas… Je me demande ce que vous pouvez faire dans les bois toute une journée ?

— Je m’y amuse, répondit-elle sèchement, et là du moins je ne suis à charge à personne.

— Qu’y trouvez-vous donc de si amusant ?

— Tout : les plantes, les bêtes et les gens.

— Surtout les gens ! insinua-t-il avec sarcasme.

— Pourquoi pas ?… Je ne suis pas fière, moi, et j’avoue que je ne me déplais pas dans leur compagnie.

— En tout cas, c’est une compagnie peu convenable et peu sûre pour une fille jeune et… jolie.

Elle haussa les épaules :

— Vous me trouvez jolie ?… Vous êtes bien bon !

Elle s’était levée et, campée devant la glace, elle rajustait sa coiffure, assujettissait son peigne, les bras levés, la tête rejetée en arrière… Il quitta la table à son tour et se rapprocha d’elle, sans trop savoir ce qu’il allait faire. Elle le devina plutôt qu’elle ne le vit, se retourna tout d’une pièce, et l’interrogeant de son regard étincelant et hardi :

— Hein ! quoi ? s’écria-t-elle d’une voix mordante, trouvez-vous aussi à redire à ma coiffure ?

Déconcerté par cette rapide volte-face, il recula, alluma un cigare et se rassit sans souffler mot. Un silence embarrassant emplit de nouveau la salle obscure, où l’on ne distingua plus bientôt que la forme indécise de la jeune fille assise au rebord de la fenêtre et les deux points lumineux de ses yeux grands ouverts. Puis, quand la nuit fut tout à fait tombée, ils regagnèrent chacun leur chambre en se souhaitant brusquement le bonsoir.

Francis attendait avec une anxiété nerveuse la réponse d’Adrienne ; il s’étonnait de ne pas la recevoir plus vite, tout en redoutant le moment où elle arriverait. Un matin enfin, le piéton, l’ayant rencontré sur la route, lui remit une lettre timbrée de Plombières. Il déchira d’abord lentement l’enveloppe ; puis il parcourut les quatre pages d’écriture, — et respira. Adrienne repoussait l’idée de faire venir Denise auprès d’elle. L’hôtel était plein, et comme elle était logée fort à l’étroit, il lui eût été impossible de caser la jeune fille dans sa chambre. D’ailleurs, occupée tout le jour à se soigner, elle ne pourrait surveiller cette enfant terrible, qui serait bien plus exposée au milieu des baigneurs de Plombières que dans les bois de Rouelles. Elle faisait donc appel au dévouement de Francis, et le priait de patienter jusqu’au moment où les médecins la déclareraient en état de supporter le voyage.

Le jeune homme empocha la lettre et s’en revint au logis. En entrant dans la cour du château, il la vit occupée par deux charrettes pleines d’ustensiles de vannerie. Les corbeilles, les paniers de toute dimension, les nasses, les clayons et les volettes étalaient au soleil leurs formes blanches et brunes ; tous ces légers ouvrages d’osier tressé emplissaient la profondeur des bâches, s’accrochaient aux ridelles et débordaient jusque sur la croupe des chevaux pelés qui, tête baissée, tondaient gravement l’herbe poussée entre les pavés. Sous l’une des voitures, dans la civière pleine d’osier, un chien de berger sommeillait. Les fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes, et Francis ébahi aperçut les vanniers attablés et déjeunant, servis par Sauvageonne.

Ils étaient six : la femme, le mari, deux grandes filles et deux garçons de seize à dix-huit ans. Etonnés eux-mêmes de se voir si bien traités, ils mangeaient silencieusement. Chacun d’eux avait tiré son couteau à manche de corne. Ayant placé leur viande froide entre deux tranches de pain, ils la découpaient en petits morceaux qu’ils mastiquaient avec lenteur, s’interrompant pour trinquer à la santé de la demoiselle et vider leur verre avec un clappement de langue. Les deux garçons, très timides, ne paraissaient pas trop à leur aise ; les filles, écarquillant les yeux, partageaient leur attention entre les buffets garnis de porcelaines du Japon et la toilette de Denise. Leurs têtes, d’un blond roux, aux chairs rougies par le grand air et tavelées de taches de rousseur, avaient une vague ressemblance avec la figure de leur hôtesse. Celle-ci, s’apercevant tout à coup de la présence de Francis, vint s’asseoir sur le rebord de la fenêtre, lui fit signe d’approcher ; puis, se penchant en dehors :

— Allons ! dit-elle à voix basse, ne froncez pas les sourcils parce que j’ai invité ces braves gens à se rafraîchir avant de se remettre en route !… On se doit bien cela entre parents.

— Entre parents ? répéta-t-il, ces vanniers sont de votre famille ?

— Mon Dieu, oui ; la femme que vous voyez là est la propre sœur de ma vraie mère, et ces grandes filles sont mes cousines germaines… Ne trouvez-vous pas qu’elles me ressemblent ?

Il fit la grimace, et, tirant de sa poche la lettre d’Adrienne :

— J’ai reçu une réponse de Plombières, murmura-t-il… On ne peut pas vous loger là-bas, et vous resterez ici.

En voyant la lettre, Denise avait pâli tout d’abord ; les derniers mots de Francis ramenèrent une nuance rose sur ses joues, et un éclair joyeux passa dans ses prunelles.

— Vous voilà bien ennuyé, reprit-elle… Avouez-le !

Il haussa les épaules sans répondre.

— Si cela vous vexe par trop, dites-le, je m’en irai avec ces gens-là.

Il lui tourna le dos et froissa la lettre avec humeur.

Cependant les vanniers, intimidés par la présence du maître de la maison, s’étaient hâtés de mettre les morceaux doubles. Maintenant ils se levaient lourdement et gagnaient la cour. L’homme et les garçons bridaient les chevaux, tandis que les femmes ramassaient les paniers épars sur le pavé.

— Au revoir, ma gachette ! dit la vannière à Denise qui ne l’avait pas quittée ; bien des mercis pour votre politesse ; nous vous revaudrons cela quand nous serons à portée… si vous venez jamais nous voir à Aprey… C’est le pays de votre pauvre mère, et nous sommes vos plus près parents. Il faudra un de ces jours que vous poussiez jusqu’à notre village.

— Est-ce que vous y rentrez ? demanda Denise.

— Nenni, pas pour le moment. Nous achevons d’abord notre tournée pour placer notre marchandise ; mais nous y serons pour sûr rendus vers la Notre-Dame d’août, et alors, si le cœur vous en dit, vous n’avez que de venir, tout un chacun sera content de vous voir… Ah ! dame, ça n’est pas cossu chez nous comme dans votre belle maison, mais on vous y recevra de bon cœur tout de même… Au revoir donc, ma mie ! Bien le bonjour, monsieur.

Elle rejoignit les charrettes qui avaient franchi la grande porte et gravissaient déjà la route qui montait vers les bois. Les fouets claquaient, les chevaux maigres tiraient, et, à chaque cahot, le frêle chargement d’osier tressaillait et se balançait. L’homme et les garçons marchaient en avant, le fouet sur la nuque ; entre les deux voitures, la femme cheminait, courbée et disparaissant presque sous ses corbeilles enfilées à une ficelle. Le chien, ayant achevé sa sieste et quitté la civière, allait et venait, très affairé, d’un attelage à l’autre. Un peu en arrière, les deux grandes filles rousses s’étaient attardées et, tournant la tête, jetaient d’envieux regards sur la maison où demeurait leur chanceuse cousine. On voyait leurs silhouettes élancées se découper sur le vert des prés.

Appuyée à une pile de troncs d’arbres, Denise, les sourcils rapprochés et les yeux fixes, regardait le convoi fuir vers la forêt. Déjà l’une des charrettes avait disparu, et les claquements de fouet retentissaient plus sonores sous les branches.

— Vous regrettez de n’être point partie avec eux ? dit railleusement Francis en touchant l’épaule de la jeune fille.

Elle tressaillit.

— Qui sait ? répondit-elle d’une voix sourde, cela vaudrait peut-être mieux pour tout le monde !…

Elle releva les yeux vers la lisière du bois. Les deux grandes filles s’étaient à leur tour enfoncées dans la verdure, et il n’y avait plus personne sur la route blanche, dont le soleil faisait scintiller le sable, en même temps qu’il mettait des plaques d’argent fondu, çà et là, dans les joncs et les oseraies de la Peutefontaine. Denise secoua sa tête et ses épaules avec une expression à la fois enfantine et farouche ; on eût dit le geste de quelqu’un qui jette le manche après la cognée et qui crie au ciel : « Tant pis ! c’est toi qui l’a voulu ! »

— Je rentre ! s’écria-t-elle… Et courant tout d’une envolée jusque dans le vestibule, elle gravit l’escalier et gagna sa chambre.

A partir de ce jour, elle devint subitement casanière et renonça presque complètement à ses vagabondages en forêt. Elle semblait avoir pris au sérieux le rôle de maîtresse de maison, que l’absence de Mme Pommeret laissait tomber entre ses mains. Elle donnait des ordres aux domestiques, s’occupait du menu des repas, visitait les armoires, entrait vingt fois le jour dans la pièce où se tenait Francis, sous prétexte de voir si tout était en place. Il ne pouvait faire un pas dans la maison sans la rencontrer les cheveux au vent, la robe relevée, un tablier à bavette tendu sur sa poitrine, ayant dans les yeux et sur les lèvres son singulier et hardi sourire. La coureuse de bois, la faunesse indisciplinée et vagabonde se métamorphosait en ménagère ; — une ménagère de fantaisie, plus empressée qu’utile, emplissant les couloirs du frou-frou de sa robe, du tac-tac de ses talons et des minutieux raffinements de sa sollicitude domestique. Désormais, grâce à elle, la salle à manger et le fumoir étaient pleins de fleurs, et Francis n’en sortait pas sans avoir attrapé une migraine. A chaque repas, elle le bourrait de plats sucrés, croyant, d’après ses goûts de pensionnaire, que c’était là le nec plus ultra de la bonne chère. Pommeret, tantôt agacé, tantôt amusé par l’activité brouillonne de cette maîtresse de maison improvisée, subissait néanmoins le charme que la capricieuse jeune fille répandait autour d’elle. Il n’avait plus seulement à se défendre des longs tête-à-tête de chaque soir ; à tout instant du jour, il se retrouvait seul avec elle, et la fascination devenait plus dangereuse. Il se faisait l’effet d’un gibier autour duquel les chasseurs ont pratiqué une enceinte, et qui voit de minute en minute se rétrécir le cercle dans lequel il pourra se mouvoir. Se sentant sur le point de faiblir, il prenait honnêtement le parti de se dérober, en désertant à son tour la maison. Il partait dès le fin matin et se condamnait à de longues courses à travers bois. Durant ces promenades forcées, il se tenait à lui-même de beaux discours très moraux, se répétant énergiquement que succomber dans de pareilles conditions serait un acte de déloyauté. Et justement à mesure qu’il se le répétait, sa pensée s’appesantissait davantage sur les dangers de la situation ; la possibilité de la tentation lui arrivait à l’esprit, accompagnée de l’image terriblement séduisante de la tentatrice. Dans la solitude de la forêt, cette pensée dominante prenait de plus fortes proportions, et le flamboiement du soleil, perçant de ses flèches d’or les feuillées immobiles, allumait encore son imagination. Il marchait comme un enragé, ne réussissant qu’à s’éreinter, sans lasser son désir ni distraire sa pensée.

Une après-midi, sa fièvre de locomotion l’avait poussé jusqu’aux sources de l’Aujon. Brûlé par un soleil caniculaire et avide de fraîcheur, il s’était hâté de gagner une combe très ombreuse, qu’on nomme dans le pays le Creux d’Aujon. L’endroit est solitaire, fort éloigné de toute habitation ; l’horizon étroit y est pour ainsi dire muré par les taillis qui couvrent les flancs de la combe et ne laissent guère entre eux que l’espace occupé par le lit du ruisseau. Ce cours d’eau naissant, après avoir sautillé bruyamment de pierre en pierre parmi des fourrés de saules et d’aunelles, s’évase tout à coup entre deux talus herbeux, de manière à former un petit réservoir peu profond, une sorte de vasque rocheuse au-dessus de laquelle les branches riveraines s’étendent comme des bras qui se rejoignent. Dans cette cavée de verdure, le silence n’est troublé que par le glou-glou de l’Aujon ou par le vol rapide d’un martin-pêcheur dont les ailes irisées coupent le courant en droit fil. Tout y invite au sommeil : le moelleux gonflement des mousses à la base des hêtres et le frémissement berceur de l’eau qui fuit ; tout y repose les yeux, jusqu’aux tons veloutés de l’herbe drue, dont quelques blanches fleurs de parnassie étoilent seules la verte uniformité.

Ecrasé par la chaleur et la fatigue, Francis s’arrêta au bas de l’une des pentes, à vingt pas du ruisseau dont il dominait la nappe limpide ; et s’étendant entre deux cépées de noisetiers, la tête sur la mousse, les pieds dans la fougère, il s’assoupit doucement. — Il sommeillait depuis longtemps déjà, quand il fut réveillé par un bruit de branches froissées. Sans bouger, il ouvrit les yeux. Le soleil s’était enfoncé derrière les taillis et le soir approchait. Au-dessous de lui, entre les branches feuillues d’où il voyait comme par des meurtrières le cours de l’Aujon, il aperçut une forme féminine sur l’autre rive, — et reconnut Sauvageonne.

Elle s’avançait lentement, nonchalamment dans l’herbe. Arrivée au bord de l’eau, elle s’assit sur le talus et se déchaussa avec l’insoucieuse indifférence d’une fille des bois qui a la certitude d’être seule, puis, remontant un peu le courant, qu’elle traversa à gué, elle reparut à peu de distance des noisetiers où Francis était blotti. Alors elle jeta dans le gazon les chaussures qu’elle tenait à la main, enleva son peigne, secoua ses cheveux moutonnants et trempa ses doigts dans l’eau comme pour en tâter le degré de fraîcheur. — Francis demeurait coi, les yeux grands ouverts, la gorge serrée. — Aux allures de Denise, on voyait bien qu’elle ne visitait pas pour la première fois le Creux d’Aujon ; l’endroit lui était familier, et ses façons d’agir montraient clairement que, se croyant absolument seule, elle se disposait, par cette chaleur accablante, à se baigner dans ce limpide réservoir. Francis songeait que ce serait commettre un acte d’indélicatesse de ne point l’avertir de la présence d’un témoin, ou du moins de ne pas s’éloigner lui-même discrètement ; — et pourtant il ne bougeait pas. Une damnable convoitise, une perverse curiosité, le retenaient tapi au milieu des cépées.

La jeune fille s’était éclipsée de nouveau. Un bouquet d’aunelles la masquait tout entière, et les branches remuées trahissaient seules sa présence. C’était pour Francis le moment de fuir s’il avait encore un peu d’honnêteté dans l’âme et de virilité dans les résolutions. Il se soulevait déjà sur un bras, cherchant des yeux l’endroit par où il opérerait sa retraite, quand Denise reparut.

Il fut tout d’abord ébloui. Une éclatante blancheur passa rapidement dans le cadre verdoyant des branches, puis il y eut un éparpillement de gouttelettes rejaillissantes accompagnant le bruit frais d’un corps qui se jette en pleine eau.

Inconsciemment il avait fermé les yeux ; quand il les rouvrit, on ne voyait plus dans le réservoir frissonnant que la tête de Sauvageonne, dont le courant agitait faiblement la chevelure crêpelée. La jeune fille aspirait l’air humide avec bonheur ; les ailes de son nez retroussé se dilataient, ses yeux luisaient dans la demi-obscurité des verdures surplombantes. Parfois elle plongeait son front dans l’eau avec un joli mouvement d’oiseau qui prend son bain ; d’autres fois, s’accrochant des deux mains à une racine, elle laissait son corps aller à la dérive. La nappe liquide, avec ses rubans d’herbes aquatiques, ses remous, ses ondes moirées et circulaires, voilait chastement les formes de la baigneuse ; l’eau caressait mollement le cou et le menton, ne découvrant que rarement la rondeur d’un bras ou un coin d’épaule. — Maintenant, Francis n’avait plus la force de s’enfuir. Des bouffées de désirs lui avaient offusqué le sens moral, éteignant en lui tout scrupule et tout remords. Il dressait la tête et retenait son souffle, ne songeant plus qu’à griser ses yeux de ce spectacle si inattendu et si plein de troublantes surprises.

Le bain dura un quart d’heure, puis Denise remonta sur le bord, toute ruisselante, et s’assit dans l’herbe pour laisser aux gouttelettes qui perlaient sur son corps le temps de s’évaporer dans l’air chaud. Elle passait lentement ses mains sur ses bras et sur ses épaules, dont les purs contours se détachaient du fond vert des ramures. On eût dit une nymphe des temps mythologiques. — Le crépuscule tombait. Le pan de ciel aperçu entre les feuillées plus opaques avait pris un ton exquis de turquoise foncée ; l’eau déjà brunissante aux endroits couverts reflétait par places la couleur unie du ciel, et la verdure plus sombre de l’herbe faisait encore valoir la teinte claire de ces taches d’azur. Dans ce cadre des feuillages bruns, du gazon velouté et de l’eau bleue, le corps éblouissant de Denise et sa chevelure rousse se fondaient harmonieusement. La lumière assourdie estompait les lignes onduleuses de son dos et de sa jeune poitrine ; sa peau blanche frissonnait légèrement, et d’une main distraite elle tordait ses cheveux. Une sérénité délicieuse emplissait la combe et donnait une agreste poésie à cette chaste nudité de jeune fille. Du fond de son observatoire, Francis, bien qu’il fût peu poétique de sa nature, se sentait pris d’une admiration attendrie devant la révélation de cette virginale beauté féminine. — Lentement, Denise se glissa vers les aunelles où elle avait laissé ses vêtements, et les massifs plus noirs la dérobèrent aux indiscrets émerveillements de son admirateur. Quand elle reparut, elle était entièrement vêtue et boutonnait nonchalamment son corsage, en secouant sa chevelure encore mouillée…

Tout à coup un léger éboulis de cailloux, un bruissement de feuilles, la tirèrent brutalement de sa rêverie. — Francis avait-il voulu fuir, ou, dans un moment de distraction avait-il fait un faux mouvement ? Toujours est-il que cette rumeur insolite et soudaine trahissait la présence d’un être animé dans le voisinage. La jeune fille dressa la tête, rougit, puis, sans réfléchir, furieuse de cette surprise, elle bondit vers la place d’où partait le bruit, et après avoir écarté précipitamment les coudraies, elle se trouva face à face avec Francis.

— Vous ! s’écria-t-elle d’une voix sourde, vous étiez là ?

Elle pâlissait et suffoquait ; un mouvement de stupéfaction, de honte et de colère faisait trembler ses lèvres et soulevait sa poitrine sous son corsage à demi boutonné.

Francis, vexé d’avoir été découvert et confus de sa mauvaise action, balbutiait de vagues excuses en regardant la figure courroucée de la jeune fille.

— C’est lâche ! reprit-elle en trépignant de rage, tandis que des larmes roulaient dans ses yeux.

Elle étouffait et s’était adossée à un arbre, en proie à une sorte de crise nerveuse.

Francis, très effrayé de la voir en cet état, ne savait plus que faire pour la calmer, quand soudain une idée aussi imprudente que peu généreuse lui vint à l’esprit… Elle l’aimait, il s’en doutait depuis longtemps ; pourquoi ne se servirait-il pas, pour l’apaiser, de cette naïve passion dont il avait deviné la vivacité croissante tout en affectant de la décourager ?… Il fixa de nouveau sur Denise ses yeux caressants et attendris, et se penchant vers elle :

— Pardon ! lui chuchota-t-il presque dans l’oreille, pardonnez-moi, chère enfant adorée !

Ces simples mots d’amour opérèrent sur Denise comme un charme. D’un bond farouche, elle s’élança vers Francis, lui jeta les bras autour du cou et cacha dans la poitrine du jeune homme sa tête humide, sa bouche pleine de sanglots passionnés.

IV

Un mois s’était passé depuis l’aventure du Creux d’Aujon. Dans la pièce qui servait de fumoir et de cabinet de travail, Denise et Francis s’entretenaient à voix basse après le dîner. L’ombre des soirées d’août, déjà plus courtes, emplissait la chambre d’une obscurité qui ne permettait plus de distinguer les traits des deux interlocuteurs. On ne voyait que les formes confuses de leurs silhouettes. Celle de Denise, qui arpentait le fumoir dans sa longueur, tantôt s’enfonçait dans le noir et tantôt se dessinait sur le clair de la fenêtre. La jeune fille marchait les bras croisés, la tête penchée, et le bruit sourd de son pas résonnait seul dans le silence de la maison endormie.

— Oui, c’est demain à trois heures qu’elle revient, murmura Francis en jetant son cigare et en se renfonçant dans un coin du divan.

— Demain ! répéta Denise comme un écho douloureux, déjà demain !… O Francis, que faire ? que devenir ?

— Nous resterons ici… Pierre ira seul à Langres avec la voiture : il dira que nous sommes en pleine moisson et que nous n’avons pu quitter Rouelles.

— Ce sera reculer pour mieux sauter, reprit-elle en haussant les épaules… Il faudra toujours la voir, lui parler et l’embrasser à l’arrivée… Je m’imaginais que ce retour ne viendrait jamais, et c’est demain… Non, je ne pourrai plus la regarder en face !

— Ma pauvre Denise, commença Francis avec embarras, combien j’ai été coupable et comme je me reproche !…

Elle l’interrompit brusquement, courut à lui et, lui posant les mains sur les épaules, tandis que ses yeux brillants cherchaient dans l’ombre ceux de Pommeret :

— M’aimes-tu ? lui dit-elle avec un accent passionné.

— Peux-tu me le demander ?

— M’aimes-tu plus que tout au monde… comme je t’aime, moi… comme je t’ai aimé depuis le premier jour, là-bas, à Auberive, sous le pommier ?… Ce jour-là, je me suis de cœur donnée à toi ; je te l’ai déjà dit et je te le répète pour que tu comprennes bien que je ne t’ai pas aimé par caprice ou par surprise… Vois-tu ! il n’y avait ni convenances, ni mère adoptive, ni rien qui pouvait m’empêcher de t’appartenir. Je ne suis pas d’une nature à raisonner, à faire la part de ceci et de cela… Je me donne tout entière… M’aimes-tu de la même façon ?

— Mais… certainement, répondit-il, tandis qu’intérieurement il s’effrayait déjà de l’exaltation de la jeune fille.

— Eh bien ! continua-t-elle en lui serrant les bras dans ses mains, sauvons-nous !… Partons demain au petit jour !

Il tressauta, interdit :

— Hein ! fit-il… Voyons, ma chère enfant, sois plus calme et tâche de voir les choses avec plus de sang-froid.

— Je les vois comme elles sont… Nous tremblons déjà rien qu’à l’idée de ce retour… Ce sera bien pis quand elle sera ici entre nous deux… Non, vois-tu, partons !… Après tout, elle n’est que ma mère adoptive, et quant à toi, elle n’est plus ta femme, puisque tu es à moi.

— Mais c’est de l’enfantillage ! répliqua-t-il, ahuri ; d’abord c’est impraticable, et puis ce serait odieux.

— Ce sera encore bien plus odieux de rester ici et de la tromper.

— Où irions-nous ?

— N’importe où… A l’étranger, si tu veux.

— A l’étranger ? répliqua-t-il avec un sourire de pitié, comment et de quoi y vivrions-nous ?… Tu ignores sans doute que tout ce qui est ici appartient à Mme Adrienne, et que ni toi ni moi ne possédons un sou vaillant.

— Ha ! fit-elle… — En effet, elle n’avait pensé à rien de tout cela. Après un moment de réflexion, elle releva la tête et repartit avec sa logique impitoyable : — Raison de plus pour ne pas rester… Je travaillerai et toi aussi… Nous sommes jeunes et bien portants ; avec de la bonne volonté, nous parviendrons toujours à gagner notre vie.

Il demeurait abasourdi. Toutes ces objections qu’elle lui poussait avec la persistance d’une enfant qui ne doute de rien l’irritaient sans l’entraîner. Chaque mot de Sauvageonne était une douche d’eau glacée qui le morfondait. — Quitter le confortable intérieur de Rouelles pour se lancer dans l’inconnu… gagner son pain en travaillant… recommencer à vingt-cinq ans la lutte pour l’existence en n’ayant d’autres ressources que ses deux mains et l’amour de Denise… tout cela était très joli dans les romans, mais ridicule et insensé dans la réalité. Rien qu’à envisager une pareille perspective, il se sentait la chair de poule. Il se voyait trimant du matin au soir à quelque besogne de gratte-papier, ayant à sa charge une femme qu’il ne pourrait pas même épouser ; il lui semblait entendre les lamentations de sa famille, les risées de sa petite ville, les huées de tous les honnêtes gens de sa connaissance. Son amour-propre vaniteux, ses goûts de luxe, son culte pour la correction et les convenances, tous ces préjugés de la demi-morale bourgeoise qu’il avait sucés avec le lait se révoltaient à la seule idée de l’équipée incongrue proposée par Sauvageonne.

Avec la nuit tombante, la pièce était devenue tout à fait obscure, de sorte que la jeune fille ne pouvait plus distinguer la figure de Francis. Inquiète de son mutisme, elle vint s’asseoir auprès de lui et, le serrant dans ses bras :

— N’est-ce pas, murmura-t-elle d’une voix attendrie, nous partirons cette nuit ?

— Pardon, chère petite, dit-il enfin, ta résolution est généreuse et part d’un brave cœur, mais elle n’est pas pratique… Un esclandre pareil, songes-y donc ! produirait dans le pays un effet déplorable… Et puis je ne sais vraiment à quel genre de travail je pourrais me livrer pour gagner de quoi nous faire vivre… Il faut voir les choses par le côté positif… Quand on est pauvre comme nous, un coup de tête ne mène à rien… Ah ! si nous étions riches, ce serait différent…

Il broda longtemps ainsi sur ce thème, enfilant péniblement les unes aux autres des phrases embarrassées. Elle l’écoutait, les sourcils froncés, les lèvres serrées. Tandis qu’il parlait, la lune s’était levée au-dessus des bois, et les rayons bleuâtres, pénétrant insensiblement dans la pièce, finirent par éclairer le visage de Francis. Denise put voir distinctement la figure effarée, les traits allongés, les regards hésitants de son compagnon. Elle fut prise d’un douloureux découragement et des larmes roulèrent dans ses yeux.

— Alors tu veux m’abandonner ? fit-elle, navrée.

— Qui te parle de t’abandonner ?… Seulement je ne veux pas t’exposer, et moi avec toi, à mourir de faim.

Elle secoua la tête :

— Ce serait encore moins dur que de vivre aux dépens de celle que nous avons trompée.

— Cela m’est aussi dur qu’à toi, répondit-il avec humeur, mais il y a de ces fatalités dans la vie… A quoi sert de se buter contre l’impossible ?… Patientons !… Qui sait ? Plus tard les choses s’arrangeront peut-être d’elles-mêmes.

— Mais songe donc, reprit-elle en joignant les mains, que je ne pourrai jamais la regarder en face !… Elle lira sur ma figure tout ce qui s’est passé… Une femme à qui je dois tout et que j’ai payée d’une pareille ingratitude !… Non, je ne peux pas ! On dit que j’ai de mauvais instincts, c’est possible, c’est dans le sang ; mais, si mauvaise que je sois, il y a des choses que je ne peux pas faire… Il faut que je m’en aille, vois-tu, et que deviendrai-je si je ne t’ai pas avec moi ?… ajouta-t-elle en lui jetant les bras autour du cou. — Puis elle continua d’une voix plus câline en se serrant contre lui : — Cher mien ! sois bon pour ta Sauvageonne, ne me laisse pas partir seule comme un pauvre chien ! tu sais bien que je n’ai que toi au monde… Ne me réponds plus que c’est impossible ; on peut tout ce qu’on veut. Toi qui es instruit, tu pourras gagner ta vie aussi bien et mieux qu’un bûcheron, qui n’a que ses deux bras…

Il se débarrassa lentement de l’étreinte de Denise.

— Est-ce que c’est la même chose ? répliqua-t-il impatienté. Je te répète que tu raisonnes comme une enfant, et que le plus sage est de patienter, en faisant contre fortune bon cœur.

Elle le regardait avec une navrante expression d’étonnement.

— Non, s’écria-t-elle en s’exaltant, tout plutôt que de vivre ici ! Chaque bouchée que j’y mangerais me déchirerait la gorge.

Il s’était rapproché d’elle et essayait de lui prendre les mains, qu’elle retirait avec des gestes rageurs.

— Plus bas ! murmura-t-il, calmez-vous, et si vous m’aimez un peu…

— Ah ! interrompit-elle d’une voix étranglée par les sanglots, je vous aime trop, et c’est peut-être pour cela que vous ne m’aimez plus !… Entre une vie de peine avec moi et votre bien-être ici, est-ce que vous devriez hésiter ?

Elle saisit son bougeoir et l’alluma d’une main tremblante :

— Une dernière fois, voulez-vous partir ?

— Vous êtes folle !

— Et vous !

Elle ne se sentit même pas le courage d’achever et de lui reprocher son manque de cœur.

— Adieu ! balbutia-t-elle en se dirigeant vers le couloir.

— Denise !

— Adieu !

La porte se referma violemment. L’instant d’après, Sauvageonne était dans sa chambre, et, agenouillée au pied de son lit, la tête dans les couvertures, elle fondait en larmes. La maison était silencieuse. Parfois la jeune fille relevait la tête et prêtait l’oreille, croyant avoir entendu crier la porte du fumoir. Elle espérait toujours que Francis, pris de remords, viendrait la trouver et lui dire : « J’ai eu tort, je t’aime, partons ensemble ! » Elle ne pouvait pas croire que l’homme qu’elle adorait passionnément l’estimât assez peu pour l’abandonner avec une pareille légèreté de cœur… Mais les heures se passaient, et rien ne remuait dans la maison. La bougie s’était consumée jusqu’au bout, et maintenant, la lune seule emplissait de sa lumière froide la chambrette, témoin de la première grande douleur de la pauvre fille. Peu à peu les rayons bleuâtres remontèrent au plafond, et tout au fond du jardin les grises clartés de l’aube commencèrent à blanchir.

— Il ne viendra plus ! soupira Sauvageonne désespérée, et, se levant, elle fouilla les tiroirs de sa commode et entassa dans un vieux châle le peu d’objets qu’elle voulait emporter. Puis, ses préparatifs de voyage une fois terminés, elle griffonna en hâte ce bout de billet, destiné à celui qui l’abandonnait :

« Je vous ai dit que je partirais, et je pars ; je pars sans vous, et je ne reviendrai plus. Quand je serai à Aprey, chez les parents qui me restent, j’écrirai à Mme Adrienne pour lui expliquer mon départ. Rassurez-vous, je saurai taire ce qu’il faut, et votre repos ne sera pas compromis. Encore une fois, adieu ! »

Tout était fini, un dernier regard sur cette petite chambre où elle avait tant pensé à lui, puis elle en franchit le seuil et, traversant le couloir, elle alla glisser son billet sous la porte de Francis. Toute sa poitrine se souleva, un sanglot secoua ses lèvres, puis elle s’enfuit, descendit légèrement l’escalier et gagna les champs par le jardin.

Comme on doit le supposer, Francis avait eu de la peine à s’endormir. Sa conscience était loin d’être calme ; il ne laissait pas d’éprouver une angoisse fiévreuse en songeant à la figure qu’il ferait le lendemain, au retour de sa femme. Il ne croyait pas à ce départ dont l’avait menacé Sauvageonne et il se demandait quelle tournure les choses prendraient dans l’avenir. La jeune fille ne brillait pas par la circonspection, et Adrienne, en revanche, était devenue terriblement perspicace depuis six mois. Comment sortirait-il de tout cela ? et quel pas de clerc il avait fait le jour où il s’était laissé tenter près des sources de l’Aujon !…

Il ne s’assoupit que très avant dans la nuit, eut deux ou trois cauchemars, puis finit par s’endormir d’un de ces lourds sommeils du matin qui suivent les nuits fiévreuses.

Il fut réveillé en sursaut par un piaffement de chevaux et un roulement de voiture. C’était Pierre qui partait avec la calèche pour la gare de Langres. Le soleil était déjà haut. Francis se frotta les yeux avec la sensation confuse d’une angoisse qui se serait prolongée à travers son sommeil. — Qu’ai-je donc ? se demanda-t-il. — Puis il songea à la scène de la veille, au retour imminent d’Adrienne, et il s’étira en frissonnant. Ses regards, qui erraient distraitement à travers la chambre, aperçurent tout à coup le billet de Sauvageonne. Sa poitrine se serra. — Assurément quelque chose de grave s’était passé pendant son sommeil. — Il se précipita hors du lit, ramassa la lettre et la lut, tandis que le cœur lui sautait jusque dans la gorge… Partie ! ce n’était pas possible !… Il se vêtit sommairement et courut à la chambre de la fugitive. Les tiroirs ouverts et en désordre trahissaient la hâte du départ. Par la fenêtre ouverte, le soleil dardait ses rayons sur le lit, qui n’avait pas été défait. — Le doute n’était plus possible, et Sauvageonne avait bien mis réellement ses menaces à exécution…

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings