DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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Oui, elle était partie et déjà loin, à travers les tranchées de Montavoir, elle s’en allait le cœur navré. En passant devant la Peutefontaine, elle avait eu un moment la tentation d’y ensevelir à tout jamais, sous les roseaux, le terrible chagrin qui la torturait, mais la pensée de mourir dans cette eau bourbeuse, pleine de sangsues, l’avait fait frissonner de dégoût et elle s’était hâtée de gravir la route qui menait au bois. — Elle souffrait atrocement ; son amour si vivace, si confiant, si exubérant, avait été brisé en pleine sève ; il lui semblait que, dans tout son corps, il n’y avait pas une fibre qui ne fût déchirée et saignante. A cette souffrance constante une piqûre aiguë ajoutait ses élancements intermittents, chaque fois que Denise repensait à l’égoïsme de Francis. Elle l’aimait toujours et elle ne pouvait se consoler d’être réduite à le mépriser. Son idole était brisée, et ce qui désolait le plus la pauvre fille, c’était de découvrir de quelles matières vulgaires était composé celui dont elle avait fait un dieu. Avec sa nature de sauvage sur laquelle la civilisation avait à peine mordu, elle ne comprenait rien aux hypocrisies, aux faux-fuyants et aux faux-semblants à l’aide desquels les gens du monde composent avec leur conscience et arrêtent l’élan de leurs instincts les plus généreux. — Il y a des plantes forestières qui meurent plutôt que de s’accoutumer à une culture artificielle, et Sauvageonne était de leur famille. — Elle cheminait lentement sous bois, choisissant les sentiers les moins frayés, les tranchées les plus abruptes, et s’y abandonnait à un chagrin violent qui se traduisait par des larmes abondantes et des sanglots convulsifs. Parfois elle s’arrêtait, étreignait un arbre et tordait désespérément ses bras autour de l’écorce rugueuse. Cet embrassement farouche la soulageait ; il lui semblait que la forêt, sa vieille amie d’enfance, compatissait fraternellement à sa peine.
Quand on a longtemps vécu au milieu des bois, on entre avec eux en une intime communion de sentiments. On subit les impressions confuses qu’ils paraissent recevoir, et, par contre, on s’imagine volontiers que la forêt s’associe sympathiquement aux émotions qu’on éprouve. L’épanouissement joyeux des verdures nouvelles, la chute mélancolique des feuilles tombantes, la majesté des soleils couchants entrevus à travers la futaie, la fraîcheur apaisante des réveils du matin dans les taillis, trouvent en nous de fidèles échos, et de même, selon que nous sommes heureux ou misérables, nous finissons par croire que l’âme mystérieuse des plantes se met avec nous en fête ou en deuil. — Dans la forêt assoupie et silencieuse sous l’embrasement du soleil d’août, Sauvageonne sentait comme un épuisement, comme un accablement pareil au sien. Les ruisseaux qui bourdonnaient encore gaîment à l’époque de son retour étaient maintenant taris ; les pierres blanchies, les herbes couchées et limoneuses indiquaient seules la trace de leur lit desséché ; les feuillées, si vertes et si lustrées le mois d’avant, pendaient ternes et privées de sève. Elle traversa la coupe du Fays ; le sol, couvert de broussailles et de fougères roussies, était aveuglant de clarté ; des milliers d’insectes l’emplissaient d’un murmure strident et métallique ; la loge était effondrée, et les sabotiers étaient partis. — Ah ! songeait Denise en se frayant un chemin parmi les ronces défleuries et les genêts couverts de gousses noires, pourquoi n’ai-je pas trouvé dans le cœur de Francis la bonne foi et le dévouement qu’avaient mes pauvres sabotiers ? J’aurais été heureuse avec lui, même dans une hutte en ruine comme celle-ci !
Elle était rentrée sous bois et cherchait à s’orienter. A travers le silence des ramures engourdies, elle entendit au loin le bouillonnement des sources de l’Aujon, et tout son corps tressaillit douloureusement au souvenir de la soirée du bain. Elle s’arrêta et prêta l’oreille, se berçant du chimérique espoir que Francis repentant était parti à sa recherche et qu’il allait peut-être déboucher du fourré. — Ah ! s’il lui était apparu tout à coup, de même que ce soir de juillet où elle l’avait vu se dresser brusquement au milieu des coudraies, comme elle lui eût tendu les bras, comme elle lui eût pardonné bien vite ses cruelles hésitations ! Mais les cépées demeuraient immobiles, et le soleil, devenu perpendiculaire, dardait ses rayons implacables à travers la futaie déserte. Elle se remit en route ; le Creux d’Aujon était sur sa gauche, la ferme d’Acquenove était derrière elle ; en poussant vers la droite, elle devait tomber sur les champs du plateau de Langres. En effet, après une heure de marche, elle atteignit une lisière et vit devant elle, dans une clarté éblouissante, les plaines pierreuses et un long ruban de route blanche qui tranchait sur le jaune pâle des seigles déjà moissonnés. Elle franchit les raies ensoleillées où les chaumes et les chardons lui meurtrissaient les jambes, et arriva déjà fatiguée au milieu du grand chemin.
Cette route, nue et droite, bordée d’ormes au feuillage grêle, lui faisait peur. On eût dit qu’en quittant la forêt, elle y avait laissé son courage et un peu de la force physique qui l’avait soutenue jusque-là. Ses pieds étaient gonflés et la grosse chaleur de midi l’étourdissait. La flambante réverbération du soleil sur les talus calcaires, sur les champs et sur le sable du chemin lui faisait mal aux yeux. Devant elle, de temps en temps, le vent d’ouest soulevait une colonne de poussière, la roulait en spirale, puis l’éparpillait sur les herbes jaunies des fossés. Les sauterelles emplissaient de leur bruit de lime les cailloux emmétrés sur le bord de la route ; puis elles se taisaient brusquement à son approche. Le bourdonnement reprenait et se succédait ainsi de cent pas en cent pas, avec de subites intermittences pendant lesquelles on n’entendait plus que le crépitement sec des chaumes embrasés de lumière. — Pour Denise, cette route poudroyante et sans ombre était réellement le commencement de l’inconnu ; elle y cheminait comme à regret, déjà alourdie et désorientée. Au point culminant du plateau, un cantonnier assis sur un énorme moellon cassait des cailloux. Abrité derrière un châssis de paille, les yeux protégés par de grosses lunettes, il brisait la pierre à coups de marteau, d’un geste machinal et résigné. Denise s’arrêta pour lui demander le chemin d’Aprey. Il examina un moment avec curiosité cette fille habillée comme une demoiselle et tenant à la main son paquet noué dans un châle, puis, se dressant sur ses jambes noueuses, il lui montra du bras l’embranchement qui coupait au loin le plateau sur la droite et se remit à concasser ses cailloux, tandis que Denise recommençait à marcher dans la poussière brûlante.
Elle se sentait horriblement lasse. Un malaise étrange, causé sans doute par la fatigue d’une nuit blanche, la privation de nourriture et l’accablement d’un soleil torride, s’était emparé de tout son corps. Le cœur lui manquait, ses jambes chancelaient, de soudaines chaleurs lui montaient à la gorge et faisaient perler une sueur froide sur ses tempes. Prise de vertige, elle eut à peine la force de se traîner jusqu’au fossé et de s’appuyer au talus. Tout tournait. — Ah ! Dieu, pensait-elle, est-ce que je vais mourir là, sur cette horrible route ? — Ses paupières s’alourdirent, sa tête s’en alla en arrière et elle n’eut plus conscience de ce qui se passait autour d’elle…
A Rouelles, pendant ce temps, Francis attendait l’arrivée de sa femme dans des transes un peu analogues à celles d’un condamné à mort durant l’heure qui précède son exécution. Il avait la fièvre et ne pouvait tenir en place. Il ne savait plus comment il sortirait de toutes les complications funestes où l’avait jeté son aventure avec Denise. Qu’allait dire Mme Adrienne en apprenant le mystérieux et inexplicable départ de Sauvageonne ? A la maison, les domestiques ne s’en doutaient pas encore, mais avant le soir tout se saurait… Pauvre Sauvageonne ! où était-elle à cette heure et comment allait-elle vivre dans ce village où on la considérerait sans doute comme une charge embarrassante ?… Malgré son égoïsme, Francis se sentait pris de pitié en songeant aux hasards, aux dangers même qu’allait courir cette malheureuse enfant, qui l’avait si étourdiment aimé et qu’il avait si cruellement poussée à sa perte. Le sentiment d’une lourde responsabilité ne contribuait pas peu à accroître le malaise où le plongeait l’attente d’Adrienne. A chaque instant, il consultait sa montre : — Encore deux heures… encore une heure… et elle sera ici ! — Un frisson glacé lui passait dans le dos. Il se levait, préparait la contenance qu’il prendrait au moment de l’arrivée, les raisons qu’il pourrait bien donner pour expliquer la fuite de Denise. Puis, enfiévré et brisé par l’anxiété, il se jetait dans un fauteuil, fermait les yeux et se creusait l’esprit pour trouver une solution favorable.
Par moments il arrivait à se rassurer en se payant d’illusions, en se leurrant lui-même au moyen d’arguments ingénieux, à l’aide desquels il endormait momentanément son inquiétude : — Après tout, se disait-il, Denise est une créature étrange ; ses goûts rustiques et ses habitudes vagabondes l’ont peut-être mieux organisée que je ne l’imagine pour supporter l’épreuve qu’elle s’est volontairement imposée. Elle aime les paysans, elle a de leur sang dans les veines, elle était née pour vivre avec eux, et pourvu qu’elle trouve ses parents à Aprey, elle saura se tirer d’affaire. Ce n’est pas une fille comme une autre. Elle est entêtée et indépendante ; une fois installée là-bas, elle refusera énergiquement de rentrer à Rouelles. — Reste Adrienne ; mais celle-là est plus maniable, et elle m’écoute volontiers. Je saurai manœuvrer de façon à ce qu’elle renonce à rappeler sa filleule auprès d’elle. Ce sera difficile peut-être tout d’abord, parce qu’elle est imbue d’un tas d’idées sentimentales et romanesques, mais avec de l’adresse et de la ténacité j’arriverai à lui faire entendre raison. Elle comprendra que ce parti est de beaucoup le plus avantageux, dans le propre intérêt de Denise, et aussi dans l’intérêt de notre tranquillité intérieure. Alors, comme le plus fort sera fait, puisque Denise a pris les devants, les choses s’arrangeront au moyen d’une somme d’argent placée sur la tête de la fugitive… En résumé, tout sera ainsi pour le mieux ; rien ne transpirera de la faute que j’ai eu la sottise de commettre… Oui, je me suis mal conduit, c’est certain, et je plains la pauvre enfant… Mais je ne suis pas un ange après tout, et un ange lui-même aurait succombé à la tentation… Si elle était restée ici, la situation eût été intolérable, et fatalement Adrienne aurait fini par tout découvrir… Décidément, c’est un mal pour un bien… Pourvu que Denise soit arrivée saine et sauve à Aprey !
Il en était là de son monologue, quand un bruit de roues fit crier le sable de la route et il entendit qu’on ouvrait la grande porte de la cour. — Il se leva tout pâle, le cœur battant, et s’élança vaillamment hors du vestibule. Mme Pommeret était déjà descendue de voiture et, avant qu’il eût pu placer un mot, elle lui sauta au cou.
— Me voici ! s’écria-t-elle en l’embrassant, je te reviens en parfaite santé… Il n’en est pas de même de tout le monde, car je te ramène la pauvre Sauvageonne dans un triste état.
— Sauvageonne ! murmura Francis atterré… Elle est là ?
Il n’osait lever les yeux vers la voiture, à la portière de laquelle la femme de chambre se tenait affairée.
— Oui, figure-toi que nous l’avons trouvée à demi évanouie sur le bord de la route… En plein soleil ! il y avait de quoi la tuer… Oh ! j’ai bien deviné tout de suite qu’elle avait commis quelque nouvelle incartade… Elle ne voulait pas revenir, et nous avons été obligés de l’emporter de force. — Maintenant, elle va mieux, mais elle est encore faible, et il ne faudra pas être trop rude avec elle.
Abasourdi, il regardait alternativement sa femme et la jeune fille qui avait fini par descendre avec l’aide de Zélie. Elle passa près de lui, blanche comme un cierge, et marcha presque automatiquement dans le vestibule, sans avoir l’air de voir Francis.
— Mon ami, reprit Adrienne en glissant son bras sous celui de son mari, sois indulgent !… Je suis sûre que tu l’as traitée avec trop de sévérité, et c’est une fille qu’il ne faut pas brusquer… Reste avec elle pendant que je vais changer de robe ; dis-lui une bonne parole ! — Elle rejoignit Denise et la baisa au front : — A tout à l’heure, mon enfant, continua-t-elle ; je te laisse faire la paix avec ton beau-père.
Mme Pommeret était entrée avec Zélie dans la pièce où on avait porté les bagages. Francis respirait plus librement en songeant qu’après tout Denise n’avait rien dit de compromettant. Il s’arrêta sur le seuil de la chambre où la jeune fille venait de pénétrer.
— Denise ?… commença-t-il avec un accent interrogatif.
Elle leva sur lui un regard sombre, et ses lèvres pâles se desserrèrent enfin :
— N’ayez pas peur, interrompit-elle, je ne suis pas revenue de mon plein gré, allez ! — Elle fit quelques pas dans la chambre, puis, se retournant, elle ajouta avec une sourde voix rageuse : — Si vous saviez comme je vous méprise !
Et la porte se referma violemment au nez de Francis.
V
Une semaine se passa, et malgré les tentatives conciliatrices de Mme Pommeret le bon accord ne se rétablit pas entre Denise et Francis. Adrienne n’y comprenait rien. Elle savait par expérience que, si les colères de Sauvageonne étaient violentes, elles ne duraient pas longtemps d’ordinaire, et cette rancune persistante l’étonnait d’autant plus qu’elle ne pouvait obtenir ni de son mari ni de Denise la raison de cette brouille mystérieuse. Si elle s’adressait à Francis, il haussait les épaules et répondait avec humeur :
— Est-ce que je sais, moi ?…
Elle se rabattait sur Denise ; mais à toutes ses questions l’opiniâtre fille ne répliquait que d’une façon énigmatique, en fronçant les sourcils et en tenant obstinément ses fauves regards fixés à terre.
— T’es-tu querellée avec Francis ?
— Non.
— Lui as-tu donné quelque sujet de plainte ?
— Est-ce qu’il se plaint ?
— Non pas, mais il faut bien qu’il se soit passé quelque chose de grave pour que tu lui fasses aussi mauvais visage.
— Je ne peux pas changer ma figure.
— En tout cas, tu pourrais changer de manières et tâcher d’être plus aimable. Tes bouderies sont très déplaisantes.
— Si je déplais, qu’on me renvoie !
— Pourquoi parles-tu de la sorte ?… Qui t’a mis en tête de quitter une maison où l’on fait ce qu’on peut pour te rendre la vie agréable ?… Tu n’es qu’une ingrate !
— Je le sais bien…
On ne pouvait lui arracher rien de plus que ces réponses ambiguës et mal sonnantes. Elle vivait confinée dans sa chambre et ne reprenait que de loin en loin ses longues promenades dans la forêt. Son aversion subite pour Francis Pommeret et le brusque changement de son humeur, naguère si en dehors, maintenant si taciturne, n’avaient pas échappé à la curiosité toujours éveillée des domestiques ; la bizarrerie de sa conduite provoquait à l’office de nombreux commentaires généralement peu charitables :
— Vous conviendrez, remarquait Zélie, que madame n’a pas de chance avec cette fille-là… C’est encore heureux qu’elle ne l’ait pas emmenée à Plombières, nous aurions eu trop de maux à la garder et elle y aurait fait les cent coups.
— Je ne suis pas de votre avis, mamselle Zélie, répondait Modeste, la cuisinière, qui ne pardonnait pas à Denise de s’être mêlée du ménage en l’absence d’Adrienne ; — au contraire, madame aurait eu bon nez de nous débarrasser de cette Sauvageonne… Tout le monde y aurait gagné… Vous n’avez pas idée de ce qu’elle m’a fait endurer, et des diableries qu’elle inventait pour enjôler M. Pommeret… Je n’ai pas les yeux en poche, et encore que je ne sois qu’une bête, j’ai remarqué des choses qui me faisaient bouillir dans ma peau… Enfin, voulez-vous que je vous dise le fin mot ?… Eh bien ! je crois que mamselle Denise est jalouse de madame, voilà !…
— Voulez-vous bien brider votre langue, vieux serpent à sonnettes ! se récriait Pierre en dégustant sa potée ; on ne sait vraiment pas où, vous autres femmes, vous allez prendre les idées que vous vous fourrez dans la cervelle… Mamselle Denise est une enfant qui n’a pas plus de méchanceté que mes chevaux, et tout ça, ce sont des dailleries.
— Des dailleries !… Pourquoi donc alors votre Sauvageonne, qui était tout sucre et tout miel le mois dernier, est-elle devenue rêche comme un chardon depuis le retour de madame ?… Pourquoi le jour même a-t-elle fait son paquet et s’est-elle vredée (sauvée), comme si elle avait eu le feu après ses chausses ?… Voyez-vous ! il n’y a pas plus méchante espèce que ces rousses… A la place de madame, je ne serais pas tranquille avec une créature qui a ainsi le diable au corps… Et monsieur est de mon avis pareillement ; vous n’avez qu’à regarder sa figure depuis huit jours…
Il ne fallait pas, en effet, être un observateur bien perspicace pour remarquer la mine piteuse de Francis, chaque fois que les nécessités de la vie commune le mettaient en présence d’Adrienne et de Denise. Il expiait durement son péché, étant condamné à jouer une humiliante comédie. Afin de ne pas éveiller les soupçons de sa femme, il s’efforçait de paraître attentif et empressé ; et, d’un autre côté, il se rendait compte du caractère odieux et avilissant que prenaient ces tendresses maritales aux yeux de Denise qui s’était donnée à lui et qu’il avait prétendu aimer passionnément. Après chaque mot gracieux adressé à Adrienne, il regardait furtivement la jeune fille, craignant de surprendre sur ses lèvres ou dans ses regards une trop visible expression de mépris et de colère. Les heures des repas devenaient pour lui des heures de supplice. Le pis était que Mme Pommeret, avec toute l’effusion d’une femme aimante qui rentre au logis après deux mois d’absence, ne se gênait pas pour se montrer tendre et expansive devant Denise, qu’elle traitait toujours en enfant. Elle n’attendait pas les démonstrations de son mari et les provoquait volontiers. Les lettres aimables écrites par Francis pendant le séjour à Plombières avaient fait illusion à Adrienne ; elle était revenue pleine d’indulgence et de bon espoir dans l’avenir, et elle manifestait sa confiance en donnant à Pommeret des marques d’un amour raffermi et tonifié par l’absence. C’était tantôt une parole caressante mignotement coulée dans l’oreille, tantôt une main s’offrant d’elle-même libéralement aux lèvres du jeune mari, tantôt un baiser pris au passage. Francis, très mal à l’aise, n’osait se dérober à ces menues privautés conjugales, mais il les recevait d’un air contraint, avec une réserve qui étonnait Adrienne, sans amortir le coup brutal asséné à Sauvageonne par chacune de ces cruelles caresses. Assise en face des deux époux, elle assistait avec des regards farouches à ces épanchements, et se sentait mordue en plein cœur par une atroce jalousie mêlée d’indignation.
Un jour elle n’y put tenir. Mme Pommeret s’était penchée vers son mari et, tenant d’une main une assiette pleine de framboises des bois, de l’autre elle présentait un à un les fruits aux lèvres de Francis et les lui faisait avaler de force. Ses doigts rougis effleuraient la bouche du patient ; elle se complaisait à ce manège enfantin et riait d’un joli rire aux notes amoureuses et câlines. Soudain, Denise jeta sa serviette sur la table, se leva tout d’une pièce et sortit en faisant claquer la porte.
Adrienne, stupéfaite, avait déposé l’assiette devant elle.
— Eh bien ! s’écria-t-elle, qu’est-ce qui lui prend ?
Elle regardait avec ahurissement la porte encore vibrante derrière laquelle Sauvageonne venait de disparaître, puis ses yeux interrogeaient Francis. Celui-ci rougissait, se mordait les lèvres et avait une mine inquiète que Mme Pommeret trouva aussi étrange que la brusque sortie de Denise. Elle plia silencieusement sa serviette et se leva à son tour. Comme elle passait devant la chambre de la jeune fille, elle crut entendre un bruit sourd de sanglots.
— Denise ! cria-t-elle en secouant le bouton de la porte, — mais la porte était verrouillée à l’intérieur et Denise ne répondit pas.
Pour la première fois depuis son retour, Adrienne conçut des soupçons. Les allures de Sauvageonne et de Francis avaient quelque chose de louche. Elle se rappela certains détails qui d’abord ne l’avaient point frappée ; elle rassembla plusieurs menus incidents qui lui avaient semblé insignifiants et qui, maintenant, rapprochés, éclairés l’un par l’autre, prenaient une physionomie inquiétante. Les singuliers propos tenus un soir de l’automne dernier par Manette Trinquesse, la fuite de Sauvageonne le jour même du retour de Plombières, les airs ahuris et embarrassés de Francis, quelques mots à double entente échappés à la cuisinière, et surtout cette violente sortie de sa fille adoptive, toutes ces choses lui donnaient à réfléchir. Elle se sentait enveloppée d’une atmosphère équivoque dont elle voulait pénétrer le mystère. Comme elle avait un remarquable empire sur elle-même et savait maîtriser ses émotions, elle dissimula, et silencieusement, attentivement, elle épia désormais la conduite de son mari et de Denise.
Mais les deux jeunes gens avaient compris sans doute à quel péril ils s’exposaient en ne se possédant pas mieux, car à partir de ce jour-là ils se tinrent sur leurs gardes, et pendant plus d’un mois Mme Pommeret ne put recueillir aucun indice nouveau, qui fût de nature à confirmer ses soupçons. Denise était devenue impassible et impénétrable ; Francis avait repris de l’aplomb et faisait meilleure contenance. Et cependant un courant glacé de méfiance et de rancune soufflait entre eux. Ils ressemblaient à deux complices qui ont enterré un secret, et qui, tout en se haïssant mutuellement, restent d’accord pour ne pas se perdre. Les muettes et tenaces observations d’Adrienne ne lui apprenaient rien ; mais son subtil instinct de femme l’avertissait néanmoins de la persistance d’un péril caché.
Elle prit le parti de recourir à la ruse. On touchait au mois de novembre et, un soir, elle annonça à Francis que, toute réflexion faite et à raison de l’intraitable caractère de Denise, elle croyait convenable de la remettre en pension quelque part. — Si elle avait compté sur ce biais pour découvrir les véritables sentiments de son mari à l’égard de Sauvageonne, elle fut complètement déçue. Cette proposition allait trop au-devant des désirs de Pommeret pour qu’il ne l’accueillît pas. C’était un moyen d’éloigner, au moins momentanément, toute cause de trouble intérieur ; une fois hors de la maison, Denise se calmerait peu à peu, et le temps achèverait de la guérir. Aussi entra-t-il en plein dans les vues de sa femme.
On chercha donc une nouvelle institution dont le régime pût s’accommoder à l’humeur capricieuse et rebelle de la jeune fille, et une fois qu’on fut fixé, Mme Pommeret se chargea d’annoncer à l’enfant terrible la décision qu’on avait prise et la date de son départ, qui devait avoir lieu pour la mi-novembre. Denise, toujours impénétrable, s’inclina sans répondre ; pourtant Mme Adrienne crut remarquer que, malgré ses efforts pour rester impassible, elle changeait de couleur. Ses lèvres se contractaient légèrement, et le tour de sa bouche avait pris une pâleur verdâtre qui était toujours chez elle le signe d’une émotion violente.
Après avoir reçu communication de cette nouvelle, Sauvageonne resta toute l’après-midi enfermée dans sa chambre ; mais quand on descendit le soir dans la salle à manger, elle manœuvra sournoisement pour se rapprocher de Francis et se pencha vers lui dans un moment où elle croyait sa mère adoptive occupée à ouvrir un buffet. Celle-ci, qui la surveillait du coin de l’œil, surprit ce manège, qui lui parut d’autant plus significatif que, depuis longtemps, Denise affectait de ne point adresser la parole à Pommeret. Aussi, tout en feignant d’être absorbée par le compte d’une pile de linge, Adrienne prêta l’oreille, et comme elle avait l’ouïe fine, elle put saisir à la volée quelques mots prononcés à voix basse :
— J’ai à vous parler… Cette nuit… Il le faut !…
Le reste se perdit dans un chuchotement confus. L’entretien avait duré quelques secondes à peine ; lorsque Adrienne se retourna, Sauvageonne s’était assise devant son assiette et avait repris son attitude indifférente, mais la mine inquiète de Francis suffisait pour prouver à Mme Pommeret qu’elle n’avait pas été dupe d’une hallucination. Un rendez-vous avait été assigné par Denise à son mari ; où et quand devait-il avoir lieu ? elle l’ignorait, mais elle était fixée sur le point principal, et elle savait ce qui lui restait à faire.
Bien que cette découverte l’eût violemment secouée, elle eut assez d’empire sur elle pour dissimuler, et le dîner se passa sans autre incident. Quand la table fut desservie, Francis alluma un cigare, les deux femmes demeurèrent immobiles au coin du feu, puis, vers neuf heures, chacun, prétextant un besoin de sommeil, se retira dans sa chambre.
Depuis le voyage de Plombières, Pommeret avait repris l’habitude de coucher dans son cabinet de travail, et Adrienne occupait seule la pièce contiguë. A dix heures, après avoir congédié Zélie, Mme Pommeret se rhabilla complètement, éteignit sa lumière et attendit, l’oreille collée contre la porte du couloir, qu’elle avait eu la précaution de laisser entrebâillée. Les domestiques ne tardèrent pas à gagner leurs lits ; Pierre dormait à l’écurie près de ses chevaux ; Zélie et Modeste couchaient au second, et bientôt on les entendit gravir l’escalier en bavardant, puis s’enfermer dans leur dortoir. Peu à peu une paix profonde régna dans la maison assoupie ; on ne distingua plus d’autre bruit que le cri-cri du grillon dans la cuisine, et le tic-tac de la longue horloge qui se dressait dans le vestibule et qui sonna onze heures. Le timbre grave répéta par deux fois les onze coups vibrants, et le silence reprit possession de la vieille demeure.
Tout à coup ce silence solennel, pendant lequel Adrienne entendait les battements de son cœur, fut interrompu par le craquement sourd d’une porte discrètement ouverte. C’était celle de Denise. Peu après, un second craquement indiqua que Francis à son tour quittait sa chambre ; en même temps un faible rayon lumineux dansa dans l’obscurité, Pommeret, en homme prudent, ayant eu la précaution de se munir d’une lanterne de poche.
— Venez, murmura-t-il, descendons !
Ils se dirigèrent vers l’escalier ; leurs pas, assourdis par le tapis qui garnissait les marches, étaient à peine perceptibles. Adrienne s’était déchaussée, et dès qu’elle les jugea suffisamment éloignés, elle se glissa à son tour dans le couloir. Elle avait saisi à tâtons la rampe et s’arrêtait à chaque marche. Quand elle eut la certitude qu’ils s’étaient réfugiés dans la salle à manger, elle se hasarda à longer le mur du vestibule et chercha des yeux la porte de la salle. Par mesure de prudence, ils ne l’avaient pas refermée derrière eux, et Francis s’était contenté de laisser retomber les portières. Ce fut derrière cette tenture qu’Adrienne vint se placer.
Le tissu de laine peu serré et rongé par places permettait d’entrevoir confusément l’intérieur de la pièce, faiblement éclairé par la petite lanterne que Francis avait posée sur un dressoir. On distinguait la silhouette de ce dernier, debout, le dos tourné à la porte, les mains enfoncées dans les poches de son veston, et aussi la forme plus vague de Denise adossée à un massif buffet de noyer. Quand Adrienne arriva, quelques paroles avaient déjà été échangées et Denise répondait à une question de Francis :
— Si je vous ai dérangé, disait-elle, soyez bien persuadé qu’il a fallu que j’y sois forcée… Je suis honteuse d’en être réduite à cette extrémité… Mais je n’avais plus de temps à perdre, puisque, d’ici à deux jours, Mme Adrienne veut m’envoyer de nouveau en pension.
Francis fit un geste de la tête pour indiquer qu’il était au courant des intentions de sa femme. En ce moment il se sentait doucement remué par un mouvement de compassion attendrie. Le mystère de ce rendez-vous nocturne, la pâle et étrange beauté de Denise, rendue plus séduisante encore par la demi-obscurité de la salle, la pensée que cette charmante fille qui avait été sa maîtresse allait partir dans quelques jours, tout cela l’inclinait vers une mansuétude tendre et réveillait en lui les anciens désirs mal assoupis. Il s’était rapproché de la jeune fille et cherchait à lui prendre les mains.
— Ma pauvre Denise, murmura-t-il, j’ai été bien coupable, je me repens amèrement de la peine que je vous ai causée et je voudrais de tout mon cœur vous montrer à quel point je vous suis attaché…
Elle avait retiré ses mains et les avait appuyées derrière son dos à la tablette du buffet :
— Je ne vous demande pas de protestations, interrompit-elle, je n’y crois plus.
— Vous avez tort… Je vous aime toujours, bien que je vous aie donné le droit de douter de ma sincérité… Quant à ce départ prochain, je n’ai pu l’empêcher ; si je m’y étais opposé, j’aurais confirmé des soupçons qui commencent à naître dans l’esprit de qui vous savez. Pour notre sécurité à tous deux, ce départ est nécessaire.
— Il est impossible ! répliqua-t-elle d’une voix sourde.
— Impossible ?… Ne vouliez-vous pas vous-même vous éloigner ?
— Oui, je l’ai désiré et je le désire encore, mais je ne puis pas aller dans cette pension.
— Je ne m’explique pas bien pourquoi.
— Pourquoi ? répéta-t-elle ; ah ! c’est dur à dire… surtout maintenant que vous ne m’aimez plus… Et pourtant il le faut ! il le faut ! s’exclama-t-elle avec un accent déchirant.
Francis comprenait de moins en moins ; il devenait nerveux, et se demandait si l’exaltation de Denise ne frisait pas un peu l’égarement.
— Je ne peux pas retourner en pension dans l’état où je suis, reprit-elle en baissant les yeux… Comprenez-vous maintenant ?
Il y eut un moment de profond silence. Pommeret sentait un frisson lui courir par tout le corps, et la crainte qui venait de l’empoigner le mettait dans l’impossibilité d’articuler une seule parole. Mais si pénible que fût son angoisse, elle n’était pas comparable à la souffrance qu’éprouvait la malheureuse femme cachée derrière la tapisserie. Chaque mot de cette conversation était pour elle un coup de poignard creusant une inguérissable blessure. Elle avait été obligée de se cramponner au mur afin de se maintenir debout. Elle étouffait et se raidissait contre la douleur. Ses oreilles bourdonnaient, il lui semblait ouïr un glas sonnant le désastre de tout ce qui lui était cher. Quand elle revint à elle et reprit un peu de sang-froid, elle entendit Denise qui continuait à parler d’une voix brève et saccadée :
— Il se passe en moi quelque chose d’étrange… Je ne sais pas ce que c’est, mais j’ai peur d’être grosse.
— Ce ne serait pas à souhaiter ! marmotta Francis entre ses dents.
Puis il ajouta, après avoir respiré péniblement :
— Vous vous alarmez sans doute pour des riens, votre imagination vous crée des chimères…
Elle secouait la tête. Il la pressait de questions, il voulait avoir des détails plus minutieux, et Denise, suffoquant de honte, murmurait :
— Je ne sais pas, mais j’ai vu des femmes dans cet état, et elles éprouvaient tout ce que je sens…
Francis demeurait muet ; Sauvageonne continua avec plus d’animation :
— Vous concevez que je ne peux pas, dans de pareilles conditions, m’exposer à aller dans cette pension où l’on veut me mettre… Alors, bien que cela me coûte, allez ! j’ai songé à vous pour me tirer de ce mauvais pas…
Il fit un geste effrayé et sa figure s’allongea.
— Oh ! tranquillisez-vous ! poursuivit-elle avec ironie, je ne vous demande pas de sacrifice pénible… Si j’ai un enfant, comme je le crois, j’aurai la force de l’aimer et de l’élever sans vous… Tout ce que j’exige, c’est que vous fassiez renoncer Mme Adrienne à cette idée de m’envoyer en pension et que vous obteniez d’elle pour moi la permission de retourner à Aprey, dans la famille de ma mère.
— Mais, objecta le triste Francis d’un ton agacé et piteux, tout est prêt pour votre départ ; si je parle maintenant de revenir sur ce qui a été arrêté, Adrienne se doutera de quelque chose… Voyons, ma chère enfant, vos craintes peuvent être vaines, et il serait plus sage d’attendre…
— Attendre quoi ? fit-elle avec emportement ; attendre que ma faute soit visible et que je devienne la fable de cette pension où on m’aura enfermée ?… Tenez ! vous êtes encore plus lâche que je ne croyais et je suis atrocement punie de vous avoir aimé !… Mais ne me poussez pas à bout ! Si vous refusez de me rendre le service que je vous demande, je vous jure que j’irai trouver Mme Adrienne et que je lui confesserai tout !
— C’est inutile ! murmura derrière eux une voix faible ; j’ai tout entendu.
Ils se retournèrent atterrés et, dans la pénombre, ils aperçurent Adrienne sur le seuil.
Sa pâleur était effrayante, ses traits s’étaient comme durcis et pétrifiés dans une expression tragique de désespoir et de ressentiment. On eût dit à la fois une Niobé et une Némésis. — Sauvageonne, les yeux fixes, agrandis par l’épouvante, demeurait fascinée par cette apparition austère, par ces regards terribles sous l’arc des sourcils rapprochés et menaçants, ce blanc visage de marbre encadré dans des cheveux bruns au milieu desquels tranchait cette mèche argentée qui accentuait si étrangement la physionomie d’Adrienne. — Francis, au contraire, essayant de se dérober à cette confrontation redoutable, s’était reculé et enfoncé dans la partie la plus ténébreuse de la salle.
Sans ajouter un mot, Adrienne, qui s’était d’abord dirigée vers le dressoir, versa une carafe d’eau dans un verre, et but avidement, puis elle s’appuya contre la table, et, d’une voix dont le calme contrastait avec l’altération de son visage :
— Oui, répéta-t-elle, j’ai tout entendu, et si je n’en suis pas morte sur le coup, c’est que de pareilles douleurs ne tuent sans doute que lentement… C’est infâme, ce que vous avez fait, mais je n’ai ni la force ni le cœur de vous dire tout ce que j’en pense… Je ne vous ai jamais voulu que du bien à tous deux, et vous avez empoisonné ma vie… Je n’ai plus qu’un désir : m’en aller de ce monde au plus vite !…
Elle fut interrompue par Sauvageonne, qui s’était brusquement agenouillée à ses pieds. Elle baisait le bas de sa robe et lui demandait pardon à travers des sanglots.
— Assez, ma pauvre Denise, reprit Adrienne, tu es une malheureuse !… Pourtant je comprends encore que tu te sois laissé séduire, puisque ce malheur m’est arrivé, à moi qui avais plus de raison et de discernement que toi… Mais lui, mais cet homme qui m’avait juré fidélité et affection et qui a abusé de ma bonne foi, de ma sottise, pour te déshonorer et m’outrager dans ma propre maison, je le regarde comme le dernier des misérables !
Si démonté, si anéanti que fût Francis, il comprit qu’il était de son intérêt de ne point se laisser maltraiter de la sorte sans regimber au moins en apparence. Il y allait de sa dignité d’homme et de mari, et, sortant de l’ombre où il s’était d’abord enfoui :
— Cette scène est inutile et déplacée, dit-il d’un ton sec, et je n’en entendrai pas davantage… Nous nous expliquerons ailleurs.
— Restez ! répliqua impérieusement Adrienne, je dirai tout ce que j’ai à dire et vous m’écouterez, que cela vous plaise ou non !… Je pourrais me venger en demandant une séparation aux tribunaux et en dévoilant à tous les honnêtes gens votre honteuse conduite, mais il me répugne de traîner mon nom chez les avoués et chez les juges ; je ne veux pas que vos infamies rejaillissent sur ma famille et je ne tiens pas à me donner avec vous en pâture à la malignité publique… Je me tairai donc, mais, en échange de mon silence, j’exige que tous deux vous vous soumettiez aveuglément à ce que je jugerai à propos de tenter pour tirer de la boue mon honneur et le vôtre… A partir de ce soir, vous m’obéirez tous deux comme des esclaves ; vous n’aurez d’autres volontés que les miennes… Ce sera ma vengeance à moi !… Jure de m’obéir ! s’écria-t-elle en forçant violemment Denise à se relever ; et vous, monsieur, promettez-le-moi aussi, non pas sur votre honneur, mais sur votre vie, à laquelle vous tenez probablement davantage… Vous me devez bien ce serment, à moi, dont vous avez ruiné le repos à tout jamais !
Et tandis que les deux coupables baissaient la tête, elle s’empara de la lumière posée sur le dressoir.
— Maintenant, ajouta-t-elle, remontons !
Elle poussa Denise devant elle, sans s’inquiéter de Pommeret, et la reconduisit dans sa chambre, où elle l’enferma. Comme elle tournait la clé, elle se retrouva en face de Francis, qui traversait le couloir.
— Ecoutez ! lui dit-elle d’une voix sourde : à dater d’aujourd’hui nous ne sommes plus rien l’un pour l’autre ; mais à l’égard des domestiques et des étrangers, nous devons vivre comme si rien n’était changé dans nos relations… Ce sera une odieuse comédie, mais elle sera plus odieuse encore pour moi que pour vous. Dans tous les cas, arrangez-vous pour la bien jouer, car si par votre faute le monde vient à se douter de ce qui s’est passé ici, je vous le jure par ce que j’ai de plus sacré, je vous tuerai comme un chien !
VI
C’était un jeudi, jour d’ouvroir, et comme il faisait mauvais temps, la petite salle de l’école des sœurs, qui servait d’atelier aux dames d’Auberive, avait vu grossir son contingent habituel de charitables ouvrières. C’étaient de vieilles connaissances : — la femme du notaire, d’humeur inquiète et maussade à cause de ses névralgies, dont la défendait mal un capuchon de soie noire encadrant une figure bilieuse ; — la perceptrice, qui avait mis une robe propre et qui s’était arrachée à regret à ses raccommodages domestiques pour venir travailler aux nippes des pauvres : — Mlle Irma Chesnel, sur la tête de laquelle deux hivers avaient passé, non sans quelques dommage, mais qui gardait toujours au fond de son cœur un petit coin vert et printanier pour le mari de ses rêves ; — la sœur du curé, Mlle Euphrasie Cartier, droite, sèche, anguleuse, exerçant avec austérité et méthode ses hautes fonctions de directrice de l’ouvroir. Dans l’embrasure d’une croisée, l’une des deux institutrices, la sœur Télesphore, se tenait assise discrètement, modestement, sans prendre part à la conversation. Sous son ample cornette de linge empesé, on ne voyait que le profil penché de son visage couleur de cire, tandis que ses doigts agiles cousaient une chemise de grosse toile. — Non loin de la sœur, une autre vieille connaissance, Manette Trinquesse, debout sur ses larges pieds, contemplait le second de ses gachenets, auquel Mlle Cartier essayait une blouse de cotonnade. Le jeune drôle grattant son nez, d’un air ennuyé, se prêtait mal à l’essayage, baissant les bras quand il fallait les lever et essuyant force réprimandes de la part de la sévère Euphrasie, dont les doigts rudes maniaient ces membres d’enfant comme s’il se fût agi d’un mannequin.
Au dehors, le tumulte des giboulées d’avril qui tombaient à chaque instant se mêlait au bruit sec du madapolam déchiré, au grincement des ciseaux, au bourdonnement des voix. Une lumière grise, pâlie encore par la mousseline des rideaux et le ton mat des pièces de calicot déroulées, mettait une froideur de sacristie dans cette salle nue, aux murs blanchis à la chaux, ayant pour tout ornement un crucifix de bois noir et une statuette de la Vierge. Dans ce jour calme et blafard, les profils des ouvrières s’enlevaient en noir ; les physionomies étaient paisibles et recueillies, les propos s’échangeaient à mi-voix comme sous la voûte d’une église.
— Allons, laisse ton nez, garnement ! grogna tout à coup Mlle Euphrasie en tirant la blouse par les manches. — Puis elle ajouta en la remettant à la sœur Télesphore : — Il y a quelque chose à repincer à l’emmanchure, ma sœur.
Tout à coup elle poussa une exclamation en apercevant un large accroc au fond de la culotte du gamin :
— Ah ! bons saints anges ! voilà un pantalon déchiré d’une façon indécente !… Encore une dépense sur laquelle nous ne comptions pas… Cet enfant est une ruine pour l’ouvroir : il userait du fer !
— Eh ! ma pauvre demoiselle, geignit Manette, à qui le dites-vous ? C’est un vrai brisaque, et son aîné est encore pire… Si l’ouvroir ne m’assiste pas, ils iront bientôt par les rues, nus comme de petits Saint Jean. Dans le temps que Mme Lebreton était à la Mancienne, elle me donnait bel et bien des nippes pour eux et pour moi, mais maintenant qu’elle a quitté Rouelles, je ne sais vraiment plus comment me tirer d’affaire.
— Mademoiselle Irma, demanda la notaresse à sa voisine, expliquez-moi donc pourquoi Mme Pommeret n’est pas restée à Rouelles pour ses couches ?
La sœur de la receveuse des postes haussa les épaules :
— Est-ce que l’on sait ? Tout est mystère dans cette maison-là… Il paraît que Denise est souffrante et que les médecins lui ont conseillé le climat du Midi.
— La pauvre chère dame est donc enceinte pour de vrai ? reprit plaintivement Manette ; eh bien ! j’avais toujours cru que c’était une idée qu’elle se faisait… La dernière fois que je l’ai rencontrée, aux entours de Noël, je venais de ramasser des feuilles mortes dans Montavoir et elle se promenait sur le chemin avec Mlle Denise. Comme je la questionnais sur sa santé : « Manette, qu’elle me dit, je crois que c’est mon tour, et qu’au printemps prochain, j’aurai un petit enfant. — Ma foi, ai-je repris, je ne m’en serais pas aperçue, là, à vous voir droite et mince comme un brin de jonc, à côté de votre fille, qui est toute rondelette !… Une supposition que Mlle Denise serait mariée, sauf votre respect, j’aurais plutôt pensé à la chose pour elle que pour vous… » Voilà ce que je lui ai dit vers la Noël, à preuve qu’elle m’a répondu que j’étais une sotte, et qu’elle m’a tout de même donné une pièce blanche…
Les dames de l’ouvroir s’étaient regardées d’un air scandalisé. Mlle Cartier arrêta net ce flux de paroles :
— Cela prouve, fit-elle sèchement, qu’il ne faut pas se fier aux apparences.
— Est-ce que c’est pour bientôt ? demanda Mlle Chesnel en rougissant.
— Dans tous les cas, répliqua la notaresse, ça ne peut guère arriver avant le mois de mai… Mme Pommeret est revenue de Plombières le 15 août… Ainsi, comptez !
— Oh ! fit la demoiselle en baissant les yeux avec des mines pudibondes, je n’entends rien à ces choses-là !
— Ils n’ont pas perdu de temps, remarqua ingénument la perceptrice ; mon mari prétend que c’est l’effet des eaux.
La petite sœur Télesphore rougissait à son tour et voilait avec sa couture son visage effarouché.
— Mesdames, s’exclama aigrement Mlle Euphrasie, songez qu’il y a ici des oreilles qui ne sont pas habituées à entendre des paroles libres… Ménagez-nous, je vous prie !
Il y eut un moment de silence, puis la notaresse recommença :
— Ce qui m’étonne, c’est que M. Pommeret soit resté à Rouelles.
— Il a annoncé tout dernièrement au juge de paix qu’il comptait partir cette semaine… Il va rejoindre ces dames en Suisse.
— Et les domestiques ?
— Les domestiques gardent la maison… Elle n’a même pas emmené Zélie, sa femme de chambre.
— Pourquoi ? je vous le demande !
— Dame ! suggéra la perceptrice, peut-être par économie… De pareils voyages doivent être coûteux.
— Allons donc ! Mme Adrienne n’est pas dans une position à regarder à un billet de mille francs.
— Enfin ! insinua Mlle Irma, en enfilant son aiguille, on dira ce qu’on voudra, mais je trouve tout cela fort extraordinaire… Ce départ en plein cœur d’hiver, ces deux femmes qui vont seules courir les routes, ces domestiques qu’on n’emmène pas, ce mari qui reste à la maison au lieu d’accompagner sa femme souffrante… Je ne sais pas si je suis faite autrement que les autres, mais cela me paraît invraisemblable ; quelqu’un viendrait m’apprendre qu’il se cache là-dessous quelque drame comme on en voit dans les mauvais ménages, eh bien ! je n’en serais pas étonnée.
— Pourquoi supposez-vous que les Pommeret fassent mauvais ménage ? objecta la notaresse.
— Quand un ménage est mal assorti, soupira Mlle Irma, il y a gros à parier que tout y va de travers… Ma sœur et moi, nous avons toujours pensé que ce mariage-là ne donnerait rien de bon…
Elle fut interrompue brusquement par une voix âpre et virile qui retentit derrière elle comme la trompette du jugement dernier :
— Mademoiselle Chesnel, Notre-Seigneur a dit : « Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés » ; et l’Ecriture ajoute : « Vous ne parlerez pas mal du sourd, et vous ne mettrez rien devant l’aveugle qui puisse le faire tomber… »
Les dames levèrent la tête craintivement et aperçurent le curé, qui était entré pendant le discours de Mlle Irma.
— Mesdames, continua sévèrement l’abbé Cartier, vous me semblez avoir oublié que le travail chrétien doit se faire en silence… C’est une des règles que j’ai établies en fondant votre ouvroir : je vous serai reconnaissant de ne plus l’enfreindre.
Là-dessus il les salua et disparut discrètement comme il était venu. Dans l’ouvroir brusquement silencieux on n’entendit plus que le craquement des étoffes déchirées, le grincement des ciseaux et le ruissellement de la pluie sur les vitres…
Ainsi que l’avait dit la perceptrice, Francis Pommeret se préparait à quitter Rouelles. Après avoir reçu une lettre timbrée de Lausanne, il se fit conduire un matin à la gare de Langres et monta en wagon. Bien loin de la montagne langroise, à travers les forêts rocheuses du Jura, la vapeur le poussa de Belfort à Soleure, de Neufchâtel à Lausanne. Il aperçut au passage, comme dans un rêve, des rivières impétueuses, des gorges profondes, des cimes neigeuses bordant l’horizon, puis enfin le lac Léman dans un encadrement de montagnes aux crêtes dentelées. Mais tous ces paysages nouveaux éveillaient à peine son attention. Il passait à travers ce splendide décor, comme un homme dont le cerveau est engourdi, dont les sensations sont pour ainsi dire amorties sous la pression d’une inquiétude pesante. A Ouchy, le bateau à vapeur, après avoir longé une rive bordée de vignobles, le déposa dans un village situé au milieu des vergers qui s’étendent entre Vevey et Clarens. C’était là que Mme Pommeret s’était installée avec Denise, dans une petite maison louée à un vigneron de la Tour-de-Peilz.
Avec une énergie et un sang-froid extraordinaires au milieu du désastre qui avait bouleversé sa vie, Adrienne avait suivi de point en point le plan qu’elle s’était tracé pendant la nuit même où elle avait surpris la conversation de Francis et de Sauvageonne. Elle avait eu le courage de feindre une grossesse et de l’annoncer à tous ceux avec qui elle était encore en relations, puis, dès qu’elle avait pu craindre que l’état de Denise devînt visible aux yeux des domestiques, elle s’était hâtée de l’emmener, sous prétexte d’un voyage de santé, dans le Midi. Les deux voyageuses s’étaient d’abord fixées à Lausanne, et Mme Pommeret avait exploré les environs pour y choisir un village bien obscur, bien enfoui dans les arbres, où l’on n’aurait à craindre aucune rencontre fâcheuse ; son choix s’était arrêté sur la Tour-de-Peilz, et après avoir achevé les arrangements nécessaires, le moment de la délivrance de Denise étant proche, elle avait enjoint à Francis de venir la retrouver dans son nouveau gîte, car la présence de ce dernier était nécessaire pour le dénoûment de la douloureuse comédie qu’elle jouait depuis des mois.
A la Tour-de-Peilz comme à Lausanne, Denise, sur l’ordre d’Adrienne, avait pris le nom de Mme Francis Pommeret, et quand Francis arriva, il passa aux yeux des gens du village pour le mari de la future accouchée. Vu leur âge à tous deux, la chose paraissait très naturelle, et le chagrin avait si bien vieilli la véritable Mme Pommeret, qu’elle pouvait sans difficulté jouer son rôle de belle mère. Ces derniers jours d’attente, qui avaient réuni dans cette solitude les trois acteurs du drame, furent cruels pour chacun d’eux. Il y eut là un échange muet de regards chargés d’humiliation, de désespoir et de colère, dont la violence tragique est impossible à rendre. Mais la souffrance la plus atroce fut celle d’Adrienne. Les préoccupations de la maternité prochaine absorbaient Denise physiquement et moralement ; Francis était aplati par la situation mortifiante où il se trouvait, par la conscience de son indignité et de son abaissement ; Adrienne les dominait tous deux de toute la hauteur de son immolation, de toute la grandeur de son désastre. Ayant conservé une effrayante lucidité d’esprit, elle ne passait pas une minute sans voir nettement et comme face à face la honte du présent et l’épouvantable perspective de l’avenir. Il fallait à cette Langroise toute la dureté de son tempérament de pierre, toute la force de ses nerfs d’acier, pour supporter la compression de cette longue et silencieuse torture.
Un soir, tandis que le soleil d’avril s’éteignait derrière les montagnes du Jura et que le lac prenait des teintes d’un bleu plus foncé, Denise, étendue depuis douze heures sur son lit de misère, poussa un dernier cri aigu. La sage-femme se tourna au bout d’un instant vers Adrienne et Francis, et tendit à ce dernier un petit être rouge et vagissant, en disant avec un sourire banal :
— Réjouissez-vous, monsieur, c’est un garçon !
Le malheureux, qui s’était dissimulé dans un coin et gisait sur un fauteuil dans un état d’affalement et d’hébétude, se sentit soudain secoué par un coup en plein cœur. Il tressaillit et se leva pour accueillir le fils qu’on lui annonçait ; mais Adrienne lui barra le passage, et, avec un terrible regard dont Pommeret seul comprit toute la virulence menaçante :
— Laissez-nous, dit-elle, vous nous gênez !
Et il sortit, sans même avoir pu contempler cet enfant qui était la chair de sa chair.
Le lendemain, accompagné de la sage-femme et de deux témoins racolés dans le voisinage, il allait déclarer la naissance de son fils devant l’officier de l’état civil et le faisait inscrire sur les registres de la Tour-de-Peilz comme l’enfant de « Pierre-Francis Pommeret et de Laurence-Marie-Adrienne Ormancey, sa légitime épouse, domiciliée avec lui à Rouelles (France). » C’était un mensonge sévèrement puni par ce code, dans la respectueuse terreur duquel il avait été élevé par sa famille et ses supérieurs administratifs ; mais depuis un an il avait menti et s’était parjuré tant de fois qu’une fausse déclaration ne le gênait plus guère.
Pendant le temps que dura la convalescence, Adrienne laissa à Denise la satisfaction de nourrir son enfant ; mais dès que la jeune mère put supporter le voyage, on prit congé du vigneron de la Tour-de-Peilz, et, par Genève, les deux femmes se dirigèrent sur Paris, où Francis les avait devancées. Là on s’arrêta pour choisir une nourrice à laquelle Adrienne fut présentée comme la véritable mère du nourrisson. Désormais les apparences étaient sauvées, et Mme Pommeret pouvait rentrer dans le village la tête haute.
Pourtant, si l’honneur était sauf, la vie intime des hôtes de Rouelles n’en demeurait pas moins douloureuse. Le supplice de cet intérieur tourmenté recommençait, rendu plus intolérable encore par les souvenirs du passé qui se levaient comme des fantômes de tous les coins de la maison pour rappeler à Francis, à Adrienne et à Denise les heures trop brèves d’une tranquillité à jamais troublée. Dès qu’elle fut sur le seuil de son logis, Mme Pommeret eut les prémices de cette souffrance qui devait être son lot de chaque jour. Il lui fallut subir les félicitations verbeuses et intéressées de ses domestiques, empressés à lui souhaiter la bienvenue et à s’extasier sur la bonne mine de l’enfant que la nourrice balançait doucement dans ses bras.
— Ah ! sainte Vierge ! s’exclamait Modeste, il est mignon comme un Jésus !… Et fort, et bien portant !… Chère créature du bon Dieu ! en voilà un qui sera gâté, et mijoté, et dorloté !… Il ne regrettera pas d’être venu au monde.
— Il ressemble déjà à madame, reprenait doucereusement Zélie ; positivement il a les yeux et le front de madame… Bien sûr que madame ne pourra pas le renier !
— Moi, disait à son tour Pierre en secouant sa casquette, je fais mon compliment à madame de ce que c’est un garçon… Voyez-vous ! sauf le respect que je dois à la compagnie, les filles, c’est une marchandise trop délicate, tandis que les garçons se tirent toujours d’affaire.
Et le chœur des congratulations bruyantes recommençait. On admirait la bonne figure et la belle santé de madame. — Pour sûr, on n’aurait pas dit, à la voir, qu’elle venait d’être si fortement secouée ! — Et Mme Pommeret était obligée de sourire, de remercier, de se montrer enchantée, afin de bien jouer son rôle de mère. Il fallait mentir à chaque heure, recevoir sans sourciller et d’un air réjoui les salutations du curé, les visites curieuses des voisins, les offres de service des commères du village. Denise, à son tour, était forcée de se prêter à cette comédie et de demeurer impassible, tandis qu’on lui enlevait sa seule consolation, sa seule propriété, l’enfant de ses entrailles. A chaque compliment adressé à Adrienne, il lui semblait qu’on la dépouillait, qu’on lui volait un peu de sa propre personnalité. Un tourment nouveau, la jalousie maternelle, envenimait encore sa blessure. Elle sentait des bouffées de colère et des cris de révolte lui monter à la gorge, quand elle songeait que cet enfant ne serait jamais à elle. Parfois elle était tentée de l’emporter dans son tablier et de s’enfuir à travers bois ; elle n’était retenue que par la crainte de faire pâtir le pauvre innocent, qui, du moins, à Rouelles avait la vie douce et un avenir assuré.
Quant à Francis, entre ces deux femmes mortellement blessées, qui le méprisaient également, il menait l’existence la plus lamentable et la plus amoindrie qu’on pût imaginer. Il n’essayait même plus de regimber et d’affirmer les droits de maître et de père qu’il tenait de la loi ; un regard d’Adrienne et de Denise, un coup d’œil, glacé comme une bise de décembre ou meurtrier comme une flèche empoisonnée, suffisait pour réduire à néant ses velléités de rébellion ; il rentrait sous terre et buvait amèrement son humiliation.
Quand ces trois êtres se retrouvaient par hasard réunis dans la même pièce, seuls et les portes closes, il semblait qu’on entendît gronder en eux sourdement un orage de rancune et de désespoir. Leur masque d’impassibilité tombait. Leurs yeux lançaient des éclairs violents et agressifs ; leur silence même était lourd de menaces et de reproches. Dans cette atmosphère de haine et de douleur, seul, l’enfant, du fond de son berceau, souriait à la vie et gazouillait, comme un oiseau familier qui bat des ailes et chante dans la chambre d’un mort.
Il y avait dans cet intérieur de Rouelles une trop effrayante accumulation de nuages orageux pour qu’un jour ou l’autre la tempête n’éclatât point. A force de refouler ses déceptions, ses chagrins et son indignation, Mme Adrienne, en dépit de son énergie de fer et de son empire sur elle-même, en était arrivée à tendre douloureusement tous les ressorts de son organisation nerveuse. Sa santé s’était de nouveau altérée ; elle ne dormait plus, était sujette à des hallucinations passagères et se surprenait parfois à parler tout haut, à rêver les yeux ouverts. Son humeur devenait de plus en plus irritable ; elle ne pouvait voir Sauvageonne s’approcher du berceau de l’enfant sans avoir des accès de colère qui passaient aux yeux de son entourage pour des mouvements de jalousie maternelle.
Un soir de la fin de mai, tandis que la nourrice dînait à la cuisine avec les domestiques, Adrienne, qui s’était retirée chez elle, dressa tout à coup l’oreille. Son ouïe avait acquis une sensibilité extrême et presque maladive ; il lui semblait distinguer à travers les cloisons la mélopée traînante d’une berceuse chantée en sourdine dans la pièce où la nourrice couchait avec son nourrisson. Elle se dirigea précipitamment vers cette chambre, ouvrit brusquement la porte, et une flambée de colère lui monta au visage.
Assise près de la fenêtre, Sauvageonne tenait l’enfant dans ses bras et le berçait lentement en lui murmurant un lambeau de chanson paysanne qui l’avait jadis endormie elle-même au fond des bois, dans sa petite enfance. Elle s’interrompait parfois pour effleurer d’un baiser le nouveau-né, puis elle reprenait d’une voix plus tendre le refrain endormeur :
Derrière chez nous l’y a un étang ; — Levez les pieds légèrement. — Les canards blancs s’y vont baignant — Levez les pieds, bergère, bergère, Levez les pieds légèrement…
Tout à coup, à la vue de sa mère adoptive, elle s’arrêta comme pétrifiée. Mme Adrienne marcha droit vers elle :
— Pourquoi es-tu ici ? Je t’avais défendu de toucher à cet enfant !
— Personne ne me voyait, répondit Denise avec un accent presque suppliant.
— Je ne veux pas de cela, entends-tu !… Je ne veux pas !
En même temps elle arracha le marmot des mains de Sauvageonne avec tant de violence qu’il se réveilla et se mit à pleurer.
— Vous le serrez trop fort, prenez garde ! s’écria la jeune fille alarmée.
— Eh ! qu’importe !… Je ne lui ferai jamais, à lui et à toi, la moitié du mal que vous m’avez fait.
Ses yeux bruns étincelaient et, sourde aux plaintes du petit, elle le serrait plus fort.
— Je vous dis que vous l’étouffez ! cria impérieusement Denise, s’irritant à son tour ; lâchez-le !
— Non, il est à moi !… Je l’ai payé assez cher. — Son exaltation redoublait à chaque mot. — C’est mon enfer en ce monde que cet enfant ; il ne me rappelle que des infamies… Et quand je le tuerais, quand je l’écraserais comme un ver sur le pavé… Après ?… Qui donc oserait m’en faire un crime ?
Elle se rapprochait de la fenêtre, et ses bras se raidissaient comme pour lancer le nouveau-né dans le vide. Denise devina sans doute à son regard et à son geste qu’elle était capable de mettre sa menace à exécution, car elle s’élança, les mains en avant, entre Adrienne et la croisée, et elle jeta un cri aigu qui fit accourir Francis du fond de son fumoir.
Adrienne les contempla un moment tous deux d’un air égaré, puis elle recula, rejeta l’enfant dans le berceau, poussa un éclat de rire sauvage et s’enfuit à travers le couloir.
Elle descendit l’escalier. Elle avait horreur d’elle-même et des autres. La maison lui pesait. Elle avait hâte de la quitter, comme si les murailles et les poutres, pleines de craquements funèbres, l’eussent menacée d’un subit écroulement. Le vestibule était désert, les portes grandes ouvertes. Elle se précipita dans le jardin et gagna les champs.
La soirée était admirablement belle. Du côté du couchant, le ciel était encore teint d’une riche couleur d’or, sur laquelle s’éparpillaient de petits nuages d’un rose vif. En bas, dans le fond déjà moins éclairé de la vallée, de larges taches d’un blanc laiteux tranchaient sur le vert assombri des haies et des prés : floconnements d’aubépines épanouies, pâles retombées de grappes d’acacias, nappes onduleuses de marguerites. Le printemps était dans toute sa gloire ; la joie de vivre éclatait partout en foisonnements de fleurs et en gazouillements d’oiseaux. La Peutefontaine elle-même était parée et comme en fête, avec ses liserons blancs enroulés autour des roseaux, ses flèches d’eau détortillant leurs boutons rosés, ses nénuphars étalant leurs corolles jaunes au centre des feuilles aplaties sur l’étang endormi. — Tandis qu’elle longeait les talus couverts d’herbes humides, Adrienne, avec un amer redoublement de désespoir, se souvenait de cette matinée de printemps où elle était sortie de la Mancienne d’un pas si allègre, heureuse d’avoir recouvré sa liberté, et la tête pleine de projets de bonheur… Elle revoyait les moindres détails de cette journée inoubliable : — le sentier ombreux au bord de l’Aubette, les hauts taillis de la Grand’Combe et Manette Trinquesse accroupie au seuil de sa maison délabrée… — Deux ans seulement s’étaient passés depuis cette matinée, et aujourd’hui comme alors les prés fleuronnaient, les oiseaux chantaient sous bois. Rien ne semblait avoir changé, et Manette elle-même rôdait là-bas justement, de l’autre côté de l’étang, grattant l’herbe autour des hêtres afin de récolter des mousserons. — Adrienne pouvait apercevoir entre les arbres sa tignasse blonde emmêlée, sa robe au corsage débraillé et ses hanches épaisses. — Une terreur la prit ; elle avait honte d’être vue, ainsi humiliée et misérable, par cette fille qui l’avait connue jadis fière, heureuse et triomphante. Afin d’échapper aux regards fureteurs de Manette, elle s’enfonça plus avant dans les hautes herbes et les roseaux de la Peutefontaine, et s’assit au bord de l’eau, parmi les hampes vertes et les ombelles fleuries qui se dressaient au-dessus de sa tête.
Le bleu du ciel s’était embruni ; sur cet azur foncé les étoiles commençaient à poindre, et Adrienne regardait vaguement leurs yeux d’or cligner entre les tiges vertes. Dans un verger, près de la lisière du bois, un rossignol se mit à chanter. Les trilles sonores, les sons filés ou tremblés, les notes détachées, jetées l’une après l’autre comme des appels voluptueux, toute cette musique des nuits de mai pénétrait avec une acuité douloureuse jusqu’au fond du cerveau de la malheureuse femme et y causait un ébranlement de plus en plus pénible. Le parfum poivré des menthes, l’odeur vireuse des ciguës, l’enveloppaient et lui donnaient le vertige. Il lui semblait maintenant que, dans toute la région de ses nerfs, se produisait un fourmillement pareil à celui des moucherons qui dansaient au-dessus de l’eau verdie. Sa pensée oscillait avec le scintillement des étoiles, tremblait avec les trilles du rossignol ; son corps, endolori et frémissant, vibrait au gré du rythme mystérieux qui mettait tout en mouvement autour d’elle. Ses pupilles dilatées suivaient avec effarement l’accélération de ce mouvement onduleux qui entraînait les plantes, les arbres, les collines et le ciel dans un tournoiement fou ; — et tout d’un coup, parmi l’herbe mouillée, elle s’affaissa, secouée de nouveau par ce rire invincible qui l’avait prise dans la chambre de la nourrice…
Toujours plus pénétrante, la fraîcheur de la nuit étendait ses vapeurs sur l’étang, sur la prairie et les pentes boisées de Montavoir. Les chemins étaient devenus déserts, le village avait éteint ses feux et s’assoupissait. Seuls, à la lisière des vergers, le rossignol chantait et des chœurs de grenouilles commençaient à s’élever. Dans les herbes humides de la Peutefontaine, à travers les bourdonnements confus de la nuit, par intervalles, une clameur étrange éclatait, un cri sauvage trop aigu pour être le cri de la huppe, trop prolongé pour être la plainte de la poule d’eau ; et, chaque fois qu’il éclatait, le rossignol dans les néfliers, et les grenouilles sur les feuilles plates des nénuphars, faisaient longtemps silence, comme saisis d’une secrète terreur…
Dans la maison de Rouelles, on avait attendu pendant une partie de la nuit le retour de Mme Pommeret. Après l’avoir vainement cherchée dans les jardins et dans le village, les domestiques s’étaient mis en quête à travers la forêt, mais leurs recherches avaient été vaines ; ils avaient crié dans toutes les directions sans qu’une voix répondît à leur appel. Francis était resté sur pied toute la nuit, et le lendemain, dès l’aube, les perquisitions recommencèrent. Tout en s’agitant et en donnant des ordres, Pommeret se disait :
— Si pourtant on la rapportait morte !
Un frisson lui courait dans tous les membres ; en même temps, cette funèbre pensée faisait sourdre au fond de lui comme une vague espérance et un secret soulagement. Tandis qu’il recommandait à Pierre de fouiller les marais de la Peutefontaine, voilà que tout à coup un bruit de voix bourdonna dans le vestibule, et deux paysans apparurent, ramenant Adrienne, les cheveux épars, la robe trempée, les pieds souillés de vase. Elle était vivante, mais c’était tout. Ses yeux hagards ne reconnaissaient personne, et un rire nerveux, saccadé, incessant, la secouait tout entière, emplissant les couloirs sonores d’une sauvage et retentissante clameur, pareille à celles qu’on entend dans les maisons de fous.
Deux jours après, on lisait dans le Spectateur de Langres : « Un affreux malheur vient de frapper une honorable famille du canton. Une jeune femme récemment accouchée, Mme Pommeret, a été prise d’un soudain accès de folie et s’est enfuie nuitamment du château de Rouelles. On l’a retrouvée le lendemain matin près des bois de Montavoir, dans un état de démence complète. Elle avait renoncé à nourrir elle-même son enfant ; la suppression brusque de l’allaitement a déterminé, dit-on, des désordres cérébraux très graves, et son jeune mari, accablé de douleur, a été forcé de la conduire, sur les conseils des médecins, dans une maison d’aliénés. »
Mme Pommeret vit toujours. Elle est enfermée à l’établissement de Maréville, et sa folie a été déclarée incurable. Francis et Denise ont quitté Rouelles. Ils se haïssent tous deux et ne peuvent se résoudre à se quitter ; l’enfant qui est désormais leur seul intérêt dans la vie, et dont ils se disputent la possession, retient l’un près de l’autre ces deux êtres qui ne peuvent se regarder sans que chacun de leurs regards ne contienne un reproche sanglant et une malédiction. La Mancienne et le château de Rouelles ont été vendus. Le couple qui s’exècre et qui ne trouve le calme nulle part, erre de place en place, l’été dans les bains de mer, l’hiver dans les villes du Midi, traînant partout son équivoque et menteuse intimité. De temps en temps, un bulletin leur arrive de Maréville, sur lequel ils lisent que la santé physique de la malade ne laisse rien à désirer, mais que son état mental est toujours le même. L’enfant les accompagne, et, à mesure qu’il grandit, il ressemble d’une façon terrifiante à Adrienne. Dans ses cheveux bruns, il a, lui aussi, cette mèche blanche qui était le trait caractéristique de la physionomie de la malheureuse femme. En vain Denise coupe constamment cette mèche de cheveux qui lui cause une indéfinissable terreur : toujours plus visible et plus drue elle repousse, — vivace et persistante comme un remords.