TROISIÈME PARTIE DESCRIPTION DU MONT-SAINT-MICHEL (continued 2)
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VI GRAND DEGRÉ ET ESCALIER DU SUD
n arrive à la barbacane par deux escaliers; l’un, au nord, est le grand degré, très large, dont l’emmarchement, très doux, est la continuation des rampes de la rue de la ville, aboutissant aux défenses extérieures du château. Le grand degré est établi parallèlement au rempart de l’ouest; une première porte fortifiée existait au bas des marches; une seconde porte barrait le passage à moitié de la hauteur, sur un palier où une petite poterne, au niveau du palier, communiquant avec un corps-de-garde, ménagé dans la partie basse de la tour Claudine, permettait aux gens d’armes de se porter sur le degré au premier signal. Enfin on arrivait à une troisième porte, donnant entrée dans la barbacane.

L’escalier du sud est moins important; il établissait les communications nécessaires entre la barbacane, le dehors, par une poterne, pratiquée au pied de l’escalier, et les chemins de ronde extérieurs de l’abbaye au sud.
Les deux portes du grand degré et les deux entrées nord et sud de la barbacane étaient fermées chacune par un seul vantail,—occupant toute la largeur des ouvertures,—qui se mouvait horizontalement et se manœuvrait par un système particulier, qui s’explique, du reste, par la situation exceptionnelle du Mont-Saint-Michel, dont les bâtiments ainsi que les ouvrages se superposent et ne se relient entre eux que par une série de degrés et de rampes de toutes natures.
Les vantaux des portes pivotaient sur leurs axes horizontaux reposant sur les pieds-droits saillants, établis de chaque côté intérieur des portes; ils s’ouvraient parallèlement à la pente de l’emmarchement et, à la moindre alerte, ils pouvaient se baisser très rapidement, entraînés par le propre poids de la partie inférieure garnie de lourdes ferrures; ils étaient maintenus fermés par des verrous, fixés latéralement sur le côté intérieur des vantaux, et dont on voit encore les gâches scellées dans les pieds-droits des portes.
Les vantaux fermés opposaient une grande résistance aux attaques extérieures, parce que, étant soutenus par les feuillures latérales et les marches à l’intérieur, dans le sens de la poussée, ils ne pouvaient être enfoncés ou relevés qu’après de longs efforts et défiaient ainsi toute surprise.
Les moyens ingénieux mis en œuvre pour défendre les approches de la barbacane du châtelet, ainsi que les obstacles accumulés sur les degrés qui aboutissent à ses portes, permettaient de retenir l’assaillant et de déjouer les tentatives qu’il pouvait faire pour s’emparer, par une attaque de vive force, des ouvrages extérieurs de la porte de l’abbaye-forteresse. Aussi, grâce à ses défenseurs et surtout à ses abbés, constructeurs habiles autant que gardiens vigilants, dont l’œuvre militaire compléta les défenses naturelles qui la rendaient inexpugnable, l’abbaye eut-elle le glorieux et rare honneur de résister victorieusement, aussi bien aux assauts furieux des Anglais qu’aux ruses perfides des Huguenots, et de n’avoir jamais été la proie des ennemis de la France.
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Fig. 165.—Armoiries de Louis, baron d’Estissac, gouverneur de la Rochelle, du Poitou, de l’Aunis et de la Saintonge, nommé chevalier de Saint-Michel le 31 mai 1562.
CHAPITRE V REMPARTS
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I DÉFENSES DE L’ABBAYE ET REMPARTS DE LA VILLE
usqu’à la fin du douzième siècle et même dans les premières années du treizième, l’abbaye n’avait pas d’ouvrages défensifs proprement dits. Elle n’était défendue que par les escarpements du rocher sur lequel elle est bâtie ou par quelques palissades protégeant les points les plus accessibles. A partir du treizième siècle, les abbayes, particulièrement celles de l’ordre de Saint-Benoît, deviennent de véritables forteresses, capables de soutenir un siège. Les abbés, seigneurs féodaux, unissant la puissance religieuse à la force militaire, fortifient leurs monastères pour défendre leurs vies et leurs biens et les mettre à l’abri des désastres qui, au Mont-Saint-Michel, avaient signalé le commencement du treizième siècle.

L’abbaye du Mont-Saint-Michel offre un des exemples de cette transformation. Après l’incendie de 1203, devenue vassale du domaine royal, Jourdain et ses successeurs établirent les lieux réguliers dans les magnifiques bâtiments formant la Merveille, qui constitue à elle seule une formidable défense. Cependant le monastère fut entouré, vers le nord, d’une muraille crénelée couronnant les crêtes du rocher jusques aux points inaccessibles à l’ouest; de cette muraille, un degré, renfermé dans des murs également crénelés, dont il reste encore les ruines, descendait jusqu’à la fontaine Saint-Aubert, laquelle était contenue dans une tour pour la préserver de la mer, et qui fut alors fortifiée pour la défendre des hommes.
La tour de la fontaine Saint-Aubert était l’un des points stratégiques importants de la place, non seulement parce qu’elle permettait à la place assiégée de se ravitailler par la mer,—ce qui se produisit plusieurs fois pendant les guerres contre les Anglais en 1423 et 1424,—mais encore parce que la tour fortifiée renfermait l’unique fontaine d’eau douce de l’abbaye, situation qui dura jusqu’en 1450, époque à laquelle, en reconstituant le chœur de l’église, écroulée en 1421, on établit des citernes dans les collatéraux inférieurs de ce nouveau chœur.
Richard Tustin continua l’œuvre de ses devanciers, et indépendamment de la tour de la fontaine qu’il construisit, il éleva vers 1250 le grand bâtiment nommé Belle-Chaise et commença le nouveau logis abbatial et ses dépendances qui s’étendirent alors au sud de l’église.
Il fit construire en même temps la tour du Nord qui formait le saillant des murailles du nord et assurait la défense des ouvrages avancés de l’abbaye dont il avait refait l’entrée, c’est-à-dire Belle-Chaise.
De 1260 à la fin du quatorzième siècle, les abbés continuèrent les travaux du logis abbatial, reconstruisirent les magasins de l’abbaye établis dès le douzième siècle au sud-ouest, qui devinrent alors un poste avancé relié à l’abbaye par des chemins de ronde, achevèrent les murailles de la ville,—dont l’entrée était alors au sud-est vers Avranches,—en étendant le front est de la place vers le sud, et reliant ses murs aux escarpements du rocher sur lequel s’élèvent les nouveaux bâtiments abbatiaux.
En 1386, Pierre Le Roy fut appelé à gouverner l’abbaye. Ce fut l’un des plus illustres abbés du Mont et l’un de ceux qui contribuèrent le plus aux travaux militaires de l’abbaye. Après avoir restauré l’abbaye dont plusieurs parties avaient été ruinées par des incendies, il compléta les défenses à l’est en élevant la tour Perrine.
Il construisit à l’ouest de Belle-Chaise, dans les premières années du quinzième siècle, le châtelet qui commande l’entrée de l’abbaye, et relia cet ouvrage à la Merveille par une solide courtine qui montre intérieurement les amorces de constructions projetées.
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Fig. 166.—Vue du Mont-Saint-Michel (d’après la gravure de J. Peeters).—G. Mérian, 1657.
Il construisit également, en avant du châtelet, la barbacane avec son grand degré au nord et son petit degré au sud. Il modifia en même temps les remparts des côtés nord et ouest en élevant une tour nommée la Claudine, joignant l’angle nord-est à la Merveille, et le saillant nord-ouest surmonté d’une échauguette, établissant ainsi, avec la tour du Nord, des communications indépendantes les unes des autres.
Dès le commencement du quinzième siècle, la ville et particulièrement l’abbaye étaient fortifiées aussi complètement que possible et dans toutes les règles de l’art militaire de cette époque; mais cet art militaire faisant, en ces temps de guerre, de très rapides progrès, il devint bientôt nécessaire de modifier et d’accroître le système défensif de la place.
La ville ou plutôt les faubourgs de la ville s’étaient agrandis vers le sud; il fallait non seulement défendre la nouvelle ville contre les attaques de ses ennemis, mais encore la préserver des envahissements périodiques de la mer. D’ailleurs, depuis 1415, l’abbaye et la ville étaient menacées par les Anglais qui, après la bataille d’Azincourt, s’étaient emparés de la Normandie et se retranchaient sur Tombelaine,—un îlot voisin, au nord du Mont, dans la baie du Mont-Saint-Michel,—ainsi que sur la côte. Il devint indispensable, afin de mieux se défendre, d’opposer aux attaques des Anglais un front de défense beaucoup plus développé que celui des remparts du quatorzième siècle.
Robert Jolivet, abbé du Mont, l’auteur de ce travail considérable, signa son œuvre de ses armoiries, et le bas-relief qui les représente, longtemps abandonné dans l’avancée de la barbacane, a repris sa place originelle sur l’une des courtines de l’enceinte du quinzième siècle.
Robert Jolivet vint souder ses nouvelles murailles à l’est sur celles que Guillaume du Château avait élevées dans le siècle précédent et, descendant des escarpements du rocher, défendu par la tour du Nord, jusque sur la grève, il flanqua ses murs d’abord d’une grosse tour formant un saillant considérable destiné à battre les flancs des courtines adjacentes et à défendre le front de l’est, puis il continua l’enceinte au sud en la renforçant de cinq autres tours. La dernière, dite tour du Roi, constitue le saillant sud-ouest de la place, et défend en même temps la porte de la ville.
A partir de ce point, les remparts se retournent à angle droit et se relient aux défenses de l’abbaye au sud. A l’exception d’une seule, les tours étaient couvertes et servaient de places d’armes ou d’abris pour les défenseurs des murailles. Les remparts sont formés d’un mur d’une épaisseur de deux mètres environ et de dix mètres de hauteur moyenne;
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Fig. 167.—Vue du Mont-Saint-Michel, d’après C. Chastillon. Dix-septième siècle.
la base forme un glacis défendu par des mâchicoulis placés au sommet et dont les consoles supportent des parapets découverts et crénelés. Les projectiles lancés du haut du crénelage rebondissaient sur le glacis, tuaient ou blessaient les assaillants qui auraient tenté d’escalader les murs; la sape, qui était ordinairement le moyen employé pour détruire les murailles, ne pouvait être utilement pratiquée ici en raison des mouvements périodiques des marées.
Deux poternes furent ménagées sur le front est: l’une, dans la tour Boucle, pouvait être affectée au ravitaillement par la mer; l’autre, dans la courtine voisine, se nommait le Trou du Chat, en raison de sa petite dimension et probablement de son analogie avec les petites ouvertures—furtives—pratiquées au bas des portes des habitations rurales pour laisser au chat la liberté de ses allures vagabondes. Cette dernière petite poterne s’ouvrait à la base des murailles à peu près au niveau moyen de la mer, et servait à la sortie comme à la rentrée des rondes qui pouvaient se faire à pied à marée basse ou en bateau pendant le temps de la pleine mer ou des hautes marées.
La porte du Roi, l’unique porte de la ville, s’ouvre à l’ouest et donne accès à l’unique rue de la ville; elle était fermée par un vantail et une herse en fer; elle était précédée d’un fossé sur lequel s’abattaient les ponts-levis de la poterne et de la porte principale, destinés aux chariots ou aux cavaliers. Au-dessus des portes était le logis du gardien de la porte ou logis du Roi, le chef de la porte gardant pour le roi. La herse en fer, qui date de 1420, existe encore; elle est restée engagée dans les rainures latérales où elle glissait.
Le tympan de la porte est décoré de riches sculptures au milieu desquelles une composition héraldique représente la hiérarchie sociale du moyen âge. Placées sur l’ouvrage fortifié dont elles décorent l’entrée, les armes pleines du roi sont l’image de la puissance royale; les coquilles rappellent l’abbaye vassale du roi de France, et enfin le bandeau d’azur ondé à deux poissons d’argent posés en double fasce, c’est la ville du Mont, tout à la fois vassale du roi et de l’abbaye.
A l’époque où la porte fut construite, c’est-à-dire de 1415 à 1420, l’artillerie à feu commençait à être employée avec succès dans les sièges; les habiles capitaines du Mont reconnurent bientôt qu’il était important d’éloigner l’assiégant du corps de la place et de couvrir les approches de la porte par un ouvrage plus solide que des palissades en bois. Ils construisirent alors, en avant de la porte, la barbacane (qui existe encore aujourd’hui).
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Fig. 168.—Vue du Mont-Saint-Michel, d’après N. de Fer. Dix-huitième siècle.
Elle est disposée de façon à laisser fort peu d’espace entre le rocher et la porte de la barbacane. Celle-ci est flanquée d’un redan en quart de cercle, commandant l’entrée et aboutissant au rocher, inaccessible sur ce point. Les murs sont percés d’embrasures pour des fauconneaux ou des couleuvrines; le sommet des murs est percé d’archères et de meurtrières pourvues d’une mire circulaire au milieu, pour les traits à poudre,—première idée de l’arquebuse,—ou bien pour les canons à main, fusil portatif qu’on voit apparaître au commencement du quinzième siècle, notamment au siège d’Arras en 1414, et qui fut employé pendant toute la durée des guerres avec les Anglais.
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Fig. 169.—Boulevard (ou Bastillon) de l’est.—Flanc nord.
Grâce à tous ces ouvrages militaires et surtout au courage de ses défenseurs, le Mont-Saint-Michel résista à tous les efforts des Anglais et soutint victorieusement un long et glorieux siège qui dura de 1423 à 1434. En 1434, les Anglais tentèrent une dernière attaque; mis en déroute par la garnison et les chevaliers défenseurs du Mont, ils abandonnèrent leur artillerie, dont les bombardes,—ornant l’entrée de la barbacane, deuxième porte,—sont les curieux spécimens; l’une d’elles, pour sa forme et les détails de sa structure, présente une singulière analogie avec les pièces d’artillerie moderne, surtout avec les énormes canons actuellement en usage dans la marine.
Cependant, pendant cette longue période du siège, le monastère fut dans la plus grande détresse, qu’il supporta du reste très courageusement. Les biens étant séquestrés, l’abbaye engagea son argenterie, ses châsses et ses reliquaires, afin de pouvoir nourrir les religieux, les habitants de la ville et la garnison de la place.
A toutes ces infortunes de guerre était venu s’ajouter l’écroulement du chœur de l’église de l’abbaye, ce qui fut une perte irréparable et menaça d’entraîner la ruine totale de la basilique.
Cet état de choses dura jusqu’à l’époque où les Anglais, après la bataille de Formigny, abandonnèrent la Normandie.
Vers 1530, les défenses de l’abbaye, à l’ouest, furent complétées par la construction d’un boulevard ou bastillon à plusieurs étages de feux, nommée tour Gabriel, du nom de son auteur Gabriel du Puy, lieutenant du roy François Iᵉʳ.
A cette même époque on éleva, en avant de la barbacane du quinzième siècle, un petit ouvrage composé d’un corps-de-garde,—destiné aux bourgeois de la ville, auxquels était confiée la garde de la première porte,—et d’un mur percé d’une porte et d’une poterne, se reliant à la courtine de la barbacane et formant aussi l’avancée de la porte de la ville.
Les remparts subirent quelques modifications nécessitées par les perfectionnements de l’art de la fortification, notamment la tour saillante, à l’est, qui fut transformée en bastillon (fig. 169).
Sous les abbés commendataires, on cessa de bâtir. Le temps des travaux était passé d’ailleurs. Pendant toutes les guerres de la Ligue, les abbés du Mont eurent trop souvent à défendre l’abbaye contre les attaques et les surprises des Huguenots, pour songer à agrandir ses bâtiments; on se borna à faire les réparations les plus nécessaires. De 1632, époque à laquelle les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur prirent possession de l’abbaye, à 1776, il n’est resté traces que de l’établissement d’un moulin à vent sur la plate-forme de la tour Gabriel, en 1617, et d’aménagements intérieurs qui ont malheureusement dégradé certaines parties des édifices, notamment le dortoir. En 1776, au lieu de réparer la nef, on lui enleva trois travées sur les sept dont elle était formée, et, en 1780, on remplaça le portail roman détruit par une façade de style gréco-romain, anachronisme flagrant qui balafre la nef romane mutilée.
Depuis ce temps, les travaux qui se sont faits n’ont été qu’une trop longue suite de mutilations et de profanations. Aussi passerons-nous rapidement sur cette période malheureuse.
En 1864, l’abbaye du Mont-Saint-Michel, cessant d’être une prison, devint propriété domaniale, pour être enfin, dans ces dernières années, affectée au service des Monuments historiques.
Les travaux de restauration, commencés en 1872, se poursuivent régulièrement, grâce aux crédits ouverts par le Ministère de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, et par les soins de la Commission des Monuments historiques.
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Fig. 170.—Armoiries peintes sur un tableau anciennement placé dans le chœur de l’église du Mont-Saint-Michel.—D’après un dessin de M. de Rothemont; ms. nº 4902 à la Bibliothèque nationale. Dix-huitième siècle.
CHAPITRE VI LA VILLE
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’origine du village, ou plutôt,—suivant la tradition séculaire,—de la ville du Mont-Saint-Michel, est fort ancienne, si l’on en croit les chroniqueurs, qui la font remonter au dixième siècle, à l’époque où, les Normands ravageant le pays d’Avranches, quelques familles vinrent se réfugier sur le rocher appelé, dès le huitième siècle, le Mont-Saint-Michel.

La petite bourgade prospéra sous la protection des Bénédictins établis en 966 par le duc de Normandie, Richard sans Peur. Elle suivit la fortune du monastère, au pied duquel ses maisons s’étaient groupées sur les escarpements du rocher à l’est, qui lui formaient une première défense naturelle contre les envahissements de la mer et les attaques des hommes. Elle s’augmenta successivement, préservée, sur ses parties les plus faibles, par des palissades, et, lors de la reconstruction des bâtiments de l’abbaye, elle fut comme celle-ci, du treizième au quatorzième siècle, entourée de solides murailles[34] formant la première enceinte du monastère.
Vers ce même temps, les magasins de l’abbaye, établis dès le douzième siècle au sud-ouest, sur le seul côté du rocher accessible aux chevaux et aux voitures, et qui avaient été incendiés ou détruits comme la ville en 1203, furent reconstruits, fortifiés et devinrent un point stratégique d’une grande importance, aussi bien pour la défense de l’abbaye-forteresse que pour la facilité de ses approvisionnements. Aussi ces magasins—fortifiés—constituèrent-ils dès le treizième siècle, époque à laquelle les bâtiments abbatiaux s’élevèrent à l’est et au sud, un poste avancé, fortement défendu, relié à l’abbaye, dont il formait l’entrée au sud-ouest, par des chemins de ronde, et complètement indépendant d’ailleurs du corps de la place, qui avait elle-même ses propres ouvrages défensifs, protégeant les approches du monastère à l’est.
La ville, agrandie de 1415 à 1420, qui s’étage au pied de l’abbaye au sud (fig. 171) et sur les escarpements de la montagne à l’est, ne possède qu’une seule entrée s’ouvrant au sud du Mont, sur le flanc ouest de ses remparts du quinzième siècle, dont la porte est précédée d’ouvrages qui en couvrent les approches.
Après avoir franchi les passages-défilés de l’Avancée et de la Barbacane, on arrive à la porte principale,—porte du Roi,—qui donne accès dans la ville. L’unique rue de la petite cité suit à peu près la ligne des murailles, et, de niveau avec l’entrée jusqu’à la hauteur de la tour dite de la Liberté, elle s’élève bientôt rapidement, serpente vers le nord sur les rampes du rocher et aboutit, par de grands emmarchements à l’est, au point où se dressait jadis la première porte du Grand Degré montant à la barbacane du châtelet.
Quelques ruelles fort étroites, escaladant le roc, grimpent aux jardins en terrasses ou aux maisons les plus élevées et aboutissent, par des détours, aux murs de ronde et à la poterne de l’escalier sud de la barbacane, protégeant l’entrée de l’abbaye.
La rue de la Ville est bordée des deux côtés de maisons, dont quelques-unes sont encore telles qu’elles devaient être au moyen âge. Elles n’offrent rien de bien curieux dans leurs détails; pourtant, par leur réunion et leur étagement, elles forment un ensemble pittoresque, dont la figure 172 donne une idée (vue prise dans la partie basse de la rue).
De temps immémorial, la ville, qui se compose aujourd’hui d’une soixantaine de maisons, a été habitée par des pêcheurs, excellents marins, rompus à toutes les fatigues de leur rude métier et bravant courageusement
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Fig. 171.—Vue générale de la façade sud du Mont-Saint-Michel. (restauration).
tous les périls des grèves dangereuses qui n’ont plus de secrets pour eux; mais la plus grande partie des habitations de l’ancienne cité et de la ville nouvelle furent de tout temps, en plus ou moins grand nombre, ce qu’elles sont de nos jours, c’est-à-dire des hôtelleries pour les pèlerins, ou bien des boutiques où se vendaient les images ou enseignes du benoist arcange Monsieur saint Michel, et où se débitent encore toutes sortes d’objets de piété.
Les boutiques et les marchands d’images, ou de quiencaillerie, furent toujours très nombreux au Mont-Saint-Michel, aussi bien dans l’ancienne ville, avant le quinzième siècle, que dans la nouvelle depuis cette époque. Les nombreux pèlerinages avaient fait naître une industrie d’art fort curieuse qui eut une importance considérable au Mont-Saint-Michel, et surtout à Paris.
Le sanctuaire dédié à saint Michel fut, dès son origine, visité par un grand nombre de pèlerins. Dès le onzième siècle, le Mont-Saint-Michel était célèbre par les pèlerinages qui s’y accomplissaient. Il le fut surtout au moyen âge, même jusqu’à la fin du dix-septième siècle, et sa renommée s’étendait non seulement par toute la France, mais encore dans plusieurs parties de l’Europe.
Une confrérie de Pèlerins de Saint-Michel du Mont de la Mer fut fondée à Paris, dans les premières années du treizième siècle. Déjà, pendant le siècle précédent, il existait, dans l’Enclos du Palais, une chapelle dédiée à saint Michel,—celle où fut baptisé Philippe-Auguste.—Après la construction de la Sainte-Chapelle, Philippe le Bel permit à son échanson Galerau de fonder dans la Sainte-Chapelle la Chapellenie de Saint-Michel. En 1476, Louis XI fonda dans la chapelle de Saint-Michel aux Pèlerins une collégiale pour l’Ordre de Saint-Michel, dont l’établissement fut confirmé par lettres-patentes des rois Charles IX, Henri III et Henri IV.
Au moyen âge, les pèlerinages étaient très suivis; ceux de Saint-Michel et de Saint-Jacques de Compostelle étaient les plus particulièrement en honneur et attiraient un nombre considérable de pèlerins. La confrérie de Saint-Jacques aux Pèlerins, de Paris, rue Saint-Denis, à côté de la porte de ville, avait, avec sa chapelle, un hôpital destiné à héberger gratuitement, chaque nuit, les pèlerins de passage à Paris, qui se
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Fig. 172.—Rue de la Ville.
rendaient à Saint-Jacques de Compostelle, au Mont-Saint-Michel et en d’autres lieux vénérés.
Presque tous les rois de France, jusqu’à Charles IX, qui fut le dernier monarque qui vint faire ses dévotions à Saint-Michel, se rendirent en pèlerinage au Mont; il faut surtout remarquer: saint Louis, Philippe le Hardi, Philippe le Bel, Charles VI, la reine Marie, femme de Charles VII, Louis XI, Charles VIII et François Iᵉʳ, et la liste des grands personnages qui y vinrent dans les mêmes conditions serait interminable.
La dévotion à saint Michel fut de tout temps très vive, et, particulièrement au quatorzième siècle, elle se manifesta par des pèlerinages plus nombreux qu’en d’autres temps, auxquels prirent part des hommes et des femmes de tous rangs et de toutes conditions, et, ce qui est très remarquable, des enfants, qui se nommaient Pastoureaux. Guidés par leur foi naïve, ils se réunissaient, se rendaient au Mont-Saint-Michel au travers de tous les obstacles, sans aucune crainte, et n’ayant d’autre préoccupation que celle d’arriver et de faire leurs prières au sanctuaire de Saint-Michel. Il faut encore citer parmi ces faits extraordinaires les pèlerins venus d’Allemagne en grand nombre avec leurs femmes et leurs petits enfants, malgré la distance et les dangers des chemins.
Dès les premiers temps des pèlerinages au Mont-Saint-Michel, les pèlerins recueillirent dans la baie des coquilles, qu’on nomme encore coquilles Saint-Michel, et qu’ils attachaient à leurs vêtements en souvenir de leurs voyages au Mont. Bientôt on remplaça les coquilles naturelles par des coquilles en plomb ou en étain fondu; on orna ces coquilles d’une image de saint Michel, puis on fondit des médailles ou enseignes, et dès les premières années du treizième siècle naquit une industrie d’art qui prit rapidement un développement considérable. Le commerce des enseignes et des plombs de pèlerinage était assez important pour que les rois de France eussent établi de lourds impôts sur la vente de ces objets, et il existait à Paris, au treizième siècle, des fondeurs de plomb et d’étain que les historiens nomment les biblotiers: c’était un faiseur et mouleur de petites images en plomb qui se vendent aux pèlerins et autres.
Les objets de plomb ou d’étain fondu, trouvés dans la Seine à Paris, aux abords des ponts: pont au Change (ancien Grand-Pont), pont Saint-Michel, pont Notre-Dame, démontrent qu’il y avait à Paris, et particulièrement sur le pont au Change, un centre important de fabrication qui devait alimenter les pèlerinages. Ces objets se fabriquaient également au Mont Saint-Michel, ainsi que le prouve un moule en ardoise que nous y avons trouvé l’année dernière. (Voir fig. 71 et 72.)
Nous possédons un certain nombre de plombs—trouvés dans la Seine à Paris—d’une authenticité incontestable, qui ont été fabriqués à Paris, du treizième au seizième siècle, pour les pèlerinages. Une partie importante de ces objets était particulièrement destinée aux pèlerins du Mont Saint-Michel et de Tombelaine—où la Vierge était vénérée sous le nom de Notre-Dame la Gisante.—Ils se composent d’ampoules ou sachets destinés à renfermer des reliques, de coquilles, de sonnettes et d’anneaux en étain, de colliers, de boutons même, de cornets de pèlerin; enfin, d’images de saint Michel, de médailles de plomb ou d’étain (qui s’appelaient des enseignes), qui pouvaient se fixer aux chapeaux ou aux vêtements des pèlerins.
Quelques-uns de ces objets ont été fabriqués par les biblotiers, mais la plupart sont l’œuvre d’orfèvres ou dans tous les cas, d’artistes consommés.
Toutes ces anciennes images sont toujours composées avec un art extrême, et, si elles sont parfois d’une exécution naïve, elles ont toujours, avec le sentiment décoratif qui leur est particulier, un très grand caractère symbolique, où l’inspiration religieuse domine et dirige l’esprit de l’imagier si elle ne conduit pas toujours heureusement sa main. Elles sont bien dignes d’inspirer nos modernes fabricants d’images, surtout en ce qui concerne saint Michel, qu’ils habillent de vêtements grotesques ou qu’ils affublent d’un costume théâtral—à la romaine.—En attendant qu’ils aient cherché et surtout trouvé pour saint Michel un vêtement digne d’un aussi grand personnage, ils devraient tout au moins restituer au séculaire Patron de la France son costume national, c’est-à-dire l’armure française du moyen âge. Les modèles ne manquent pas: nos cathédrales, nos musées, nos bibliothèques, possèdent sur ce sujet des richesses inépuisables.
En terminant cette étude faite aussi exactement que possible, qu’il nous soit permis d’exprimer notre admiration pour le célèbre monument dont nous avons essayé de peindre les beautés. Une description fidèle, des dessins exacts, des photographies même, donnent bien une idée des détails des monuments ou du paysage; mais rien ne remplace l’impression de la vue, et, au Mont Saint-Michel en particulier, cette impression est saisissante et ne peut être décrite. Les phénomènes des marées, toujours si curieux à observer partout ailleurs, sont particulièrement étonnants sur ces grèves immenses où l’arrivée de la mer produit une sorte de mascaret de plusieurs lieues de largeur. Rien n’est plus facile d’ailleurs que d’aller au Mont Saint-Michel, de le visiter dans tous ses détails après en avoir fait le tour soit à pied sur les grèves à marée basse, soit en bateau pendant la pleine mer. Cette dernière manière de voir le Mont est à notre avis la meilleure, parce qu’elle permet de s’éloigner un peu de la base du rocher qu’on est forcé de côtoyer à pied. La vue change alors à chaque coup d’aviron pour ainsi dire, et toutes les faces de l’antique abbaye semblent se dérouler et présentent successivement les aspects les plus imposants et les plus grandioses. Il n’est pas de spectacle plus beau et plus instructif pour les touristes et surtout pour les artistes et les savants, sans parler des grands enseignements que tous doivent tirer de l’étude de ces splendides monuments. Aussi, que nos lecteurs nous permettent de leur dire comme conclusion, persuadé que le conseil est excellent: Allez au Mont Saint-Michel et que la vue de toutes ses merveilles vous inspire de belles et grandes œuvres, comme celles qui ont été créées jadis pour l’honneur de notre cher pays.
Ed. Corroyer, architecte.
DOCUMENTS ICONOGRAPHIQUES
DOCUMENTS ICONOGRAPHIQUES
![[Pas d'image disponible.]](/illustrations/61f64056124fe73a.png)
’iconographie de saint Michel nous présente une des plus belles pages de l’art chrétien. L’Archange, avec sa noble physionomie, sa fidélité à toute épreuve, sa mâle énergie et son amour de la justice, est le plus beau de tous les types, après ceux du Sauveur et de la Vierge. En lui nous trouvons toutes les grâces de l’adolescence unies à la valeur de l’âge mûr, toute la sévérité d’un juge qui défend les droits de Dieu, tout l’éclat de la lumière dont il est le reflet, toute l’indignation d’une âme généreuse qui a pour mission de combattre l’esprit du mal et le père du mensonge. Son étendard est la croix, en vertu de laquelle il triomphe; son cri de guerre est son nom: «Michel, qui est semblable à Dieu;» son arme est le bouclier, la lance et le glaive; son vêtement est le manteau royal et la cuirasse du chevalier; sur son front brille parfois une couronne, ou bien sa chevelure flotte librement sur ses épaules; ses grandes ailes déployées indiquent son action; la balance qu’il tient souvent à la main est le signe de sa mission auprès des âmes; sous ses pieds s’agite le dragon, son implacable ennemi, qu’il combat toujours sans jamais le détruire et dont il triomphera au dernier jour, quand le nombre des élus sera complet.

Nous avons fait revivre ce type sublime dans l’ouvrage que nous offrons au public. Les nombreuses gravures que nous publions peuvent se rattacher à cinq groupes principaux: saint Michel, ange des batailles; saint Michel, prince de la lumière; saint Michel, conducteur des âmes; saint Michel, peseur des âmes; et les monuments élevés en l’honneur de saint Michel.
Saint Michel, en sa qualité de contradicteur de Satan, est toujours en lutte avec ce dernier: tantôt il lui perce la mâchoire inférieure, selon la parole de Job: «Perforabis maxillam ejus;» tantôt il le précipite du ciel, à la suite du grand combat décrit dans l’Apocalypse; quelquefois il le tient enchaîné, ou il l’attend appuyé sur son bouclier et armé de pied en cap. (Voir la photogravure en frontispice, les chromos des pages 88 et 268 et les figures 2, 3, 7, 9, 10, 12, 13, 40, 71, 72, 177 à 183, et 209 à 212.)
Satan est le prince des ténèbres. Saint Michel est le prince de la lumière. Pénétrés de cette pensée, les artistes l’ont souvent représenté le regard fixé sur Dieu, le front environné d’un éclat céleste et les vêtements pour ainsi dire ruisselants de lumière. Les architectes lui ont bâti des temples sur les plus hautes montagnes, et ils ont dressé des autels en son honneur au sommet des tours. Ils auraient voulu le placer dans ces régions supérieures où saint Paul nous représente la lutte des bons anges contre les esprits de ténèbres. De temps en temps ils l’unissent au Verbe incarné, à la Lumière divine descendue sur la terre. Saint Michel est l’ami du Sauveur et le gardien des sanctuaires. (Voir les figures 1, 4, 8, 15, 37, 66, 131 à 133, 184 et 191.)
L’ange rebelle est devenu l’ennemi des âmes. Son heureux contradicteur a reçu la mission de les défendre. Il veille sur elles; il les protège, il les guide, il les éclaire; il prend sous sa protection les âmes les plus saintes et les plus pures. La Vierge Marie et Jeanne d’Arc lui sont confiées. Il est l’ange protecteur de l’Église et de la France, c’est-à-dire de la patrie des âmes et de la nation chérie de Dieu. Il est le guide des chevaliers et des pèlerins, le patron des confréries et des associations ouvrières. Après la séparation de l’âme et du corps, il prend soin de notre dépouille mortelle et veille sur notre tombe, c’est pourquoi les artistes l’ont souvent représenté avec les attributs d’un ange gardien. (Voir les figures 5, 11, 14, 18, 34, 44, 92, 94, 95 à 102, 104, 105, 116 à 124, 141, 185 et 186.)
Au tribunal de Dieu, Satan réclame sa proie; mais saint Michel est là pour la défendre. Il pèse les bonnes et mauvaises actions; il écarte souvent, du bout de sa lance, un petit diable sournois qui essaie de tricher et de faire incliner vers la terre le plateau de la balance où les péchés sont contenus. La bonne et miséricordieuse Vierge intervient d’ordinaire dans cette pesée des âmes; elle intercède pour le défunt auprès du Juge suprême assis sur son trône. (Voir la chromo de la page 388 et les figures 6, 103, 142, 186, 187, 188 et 207.)
Les monuments élevés en l’honneur de saint Michel, depuis l’origine de l’Église, ne sauraient être comptés. Plusieurs sont remarquables par la beauté de l’architecture, la hardiesse du plan, la richesse de l’exécution. En première ligne, nous plaçons la basilique du Mont-Tombe, les églises de Bruxelles et de Bordeaux, la chapelle de Saint-Michel d’Aiguilhe, dans le Velay. Les châteaux forts, les tours, les beffrois dédiés à l’Archange guerrier ne sont ni moins remarquables ni moins nombreux. (Voir les chromos des pages 88 et 268 et les figures 16, 20, 22, 24 à 27, 28, 52 à 61, 70, 143 à 151 et 182.)
Nous désirons compléter cette partie de notre ouvrage en mettant sous le regard du lecteur une nouvelle série de gravures. Les documents iconographiques qui suivent sont comme une synthèse de toute la partie artistique de notre travail: ils résument ce que la peinture, la sculpture et l’architecture ont entrepris à la gloire de saint Michel.
P.-M. Brin.
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Fig. 173.—Sou d’or concave. Isaac II, l’Ange, 1185-1195.
Fig. 174.—Pierre gravée du quatrième siècle, formant le sceau de Chrétien, chanoine d’Amiens. 1210.
Fig. 175.—Sou d’or concave. Michel VIII Paléologue. 1261-1282.
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Fig. 176.—Sceau du douzième siècle. Bruxelles. Archives nationales.
Fig. 177.—Enseigne (image) en plomb de saint Michel, trouvée au Mont. Treizième siècle.
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Fig. 178.—Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel au douzième siècle. Le revers est le sceau de Robert de Torigni. Archives nationales.
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Fig. 179.—Sceau de la Nation de Picardie, à l’Université de Paris. Quatorzième siècle. Archives nationales.
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Fig. 180.—Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, en 1520. Archives nationales.
Fig. 181.—Moule d’un plomb de pèlerinage. Quatorzième siècle. Collection de M. Alfred Ramé.
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Fig. 182.—Statue de l’Archange sur l’église Saint-Michel de Lucques (Toscane), fondée au huitième siècle. La façade est postérieure de plusieurs siècles.
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Fig. 183.—Saint Michel et ses anges terrassant le démon. Peint par Cimabue dans l’église Sainte-Croix de Florence. Treizième siècle.
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Fig. 184.—Saint Michel, saint Gabriel et saint Raphaël groupés autour de la figure centrale du Sauveur. Peinture grecque du quinzième siècle.
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Fig. 185.—Saint Michel avec la Vierge et l’enfant Jésus. Peint à fresque dans l’église Sainte-Croix de Florence. École de Giotto.
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Fig. 186.—Saint Michel conducteur des âmes.—Un ange présentant une âme à saint Michel. Miniature du Livre des Angelz. Ms. du XVᵉ siècle. Nº 186 à la Bibl. nat.
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Fig. 187.—Saint Michel peseur des âmes. Partie centrale du tableau du Jugement dernier peint par Memling, dans l’église Sainte-Marie, à Dantzig. Quinzième siècle.
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Fig. 188.—Saint Michel pesant les âmes et terrassant le Dragon. Peint par Luca Signorelli. Église Saint-Grégoire, à Rome. Seizième siècle.
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Fig. 189.—Plaque italienne en bronze. Seizième siècle.
Fig. 190.—Plaque allemande en argent repoussé. Seizième siècle.
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Fig. 191.—Saint Michel terrassant le démon avec les seules paroles: Quis ut Deus. Tableau italien du seizième siècle.
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Fig. 192 à 206.—Jetons d’échevinage et monnaies à l’effigie de saint Michel.
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Fig. 207.—Saint Michel conducteur et défenseur des âmes. Fragment d’un tableau peint par Mabuse. Seizième siècle.
Fig. 208.—Saint Michel en costume de l’époque de Louis XIV. Sculpture en ivoire du dix-septième siècle.
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Fig. 209.—Saint Michel d’après un émail de Limoges signé Laudin. Dix-septième siècle.
Fig. 210.—Plaque en bronze de la fin de la Renaissance italienne.
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Fig. 211.—Saint Michel terrassant le Démon. D’après une plaque en faïence émaillée d’Aranda (Espagne). Dix-septième siècle.
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Fig. 212.—Saint Michel terrassant le Dragon. D’après une broderie au passé. Dix-huitième siècle.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
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’histoire générale ne comporte pas tous les détails d’une chronique locale; elle se prête encore moins aux longues citations, aux froides nomenclatures et aux discussions sur les points controversés.

Il en est ainsi dans l’histoire du culte de saint Michel. Plusieurs assertions demandent des preuves; certains faits ont besoin d’être éclaircis. Le lecteur ne serait pas satisfait, s’il ne trouvait des pièces justificatives à l’appui des opinions que l’auteur émet le premier, ou défend contre des écrivains d’une valeur incontestée. D’autre part, saint Michel avec ses attributs guerriers, sa mission auprès des âmes, ses luttes et ses triomphes, a excité de tous temps l’enthousiasme des poètes. Il a partout sa place d’honneur dans la poésie lyrique, dans le drame et dans l’épopée. Nous avons rapporté plusieurs faits pour démontrer cette assertion; mais il est utile de multiplier les citations, afin de mieux faire ressortir l’influence que saint Michel a exercée dans la littérature et les arts.
C’est pourquoi nous publions ici quatorze pièces justificatives ou appendices que nous classons selon l’ordre chronologique, et nous indiquons, quand il y a lieu, les pages qui leur correspondent dans le texte. La première de ces pièces, La révolte des Anges d’après une tablette chaldéenne, prouve que la grande lutte engagée entre saint Michel et Lucifer, était connue dès la plus haute antiquité. Dans les pièces II, III, IV, V, VI, IX, X, XI et XII, nous avons des modèles de cette poésie où l’Archange figure tour à tour comme le vainqueur de Satan, le conducteur et le peseur des âmes, le génie tutélaire de l’Église et de la France. Le septième appendice est dû à M. Deschamps de Vadeville: il renferme la liste des chevaliers qui défendaient le Mont-Saint-Michel en 1427, sous la conduite de Louis d’Estouteville. Jusqu’ici, la question de l’atelier monétaire établi au Mont-Saint-Michel n’avait pas été résolue; le huitième appendice comble cette lacune. Enfin, les pièces XIII et XIV nous fournissent des documents précieux sur l’histoire du Mont-Saint-Michel pendant le XVIIIᵉ siècle et à l’époque de la Révolution.
I AVANT L’ÈRE CHRÉTIENNE LA RÉVOLTE DES ANGES, D’APRÈS UNE TABLETTE CHALDÉENNE [Page 84.]
C’est à M. Talbot que nous empruntons et la traduction de cette tablette et les réflexions qui précèdent cette traduction.
Cette description de la révolte des Dieux ou des Anges semble avoir été précédée d’un récit de l’harmonie parfaite qui existait d’abord dans les Cieux. La guerre entre Michel et le Dragon a beaucoup de rapport avec le combat de Bel contre le Dragon qu’une tablette chaldéenne raconte[35]. Et il n’est pas inutile de remarquer que le dragon chaldéen a sept têtes, comme celui dont parle l’Apocalypse.
Nous venons de dire que les premières lignes (au moins quatre) de la tablette manquent.
5. «L’Être divin dit trois fois le commencement d’un psaume[36].
6. Le Dieu des saints cantiques, Seigneur de religion et d’adoration,
7. Établit mille chanteurs et musiciens, et institua un chœur
8. Aux chants duquel des multitudes répondaient.....
9. Avec un bruyant cri de mépris, ils interrompirent son saint cantique,
10. Abîmant, confondant, rendant confus son hymne de louange.
11. Le Dieu de la brillante couronne, avec un désir de réunir ses adhérents,
12. Sonna de la trompette pour éveiller la mort
13. Qui défendit aux dieux rebelles de revenir.
14. Il refusa leur service. Il les éloigna parmi les dieux ses ennemis.
15. A leur place il créa l’humanité.
16. Le premier qui reçut la vie habita seul avec lui.
17. Puisse-t-il leur donner la force pour qu’ils ne négligent pas sa parole,
18. En suivant la voix du Serpent[37], que ses mains ont créé.
19. Et puisse le Dieu de divine (parole) chasser de ses cinq mille ces mauvais mille
20. Qui, au milieu de son chant céleste, ont crié des blasphèmes mauvais.
21. Le dieu Ashur, qui avait vu la malice de ces Dieux qui avaient abandonné leur place
22. Pour se révolter, n’alla pas avec eux[38].»
II POÉSIE DES PREMIERS SIÈCLES CHRÉTIENS HYMNE ATTRIBUÉE A SAINT AMBROISE[39] [Page 88.]
Mysteriorum signifer Cœlestium, Archangele, Te supplicantes quæssumus Ut nos placatus visites. Ipse cum sanctis Angelis, Cum Justis, cum Apostolis; Illustra locum jugiter, Quo nunc orantes degimus. Castissimorum omnium Doctorum ac Pontificum Pro nobis preces profluas Devotus offer Domino, Hostem repellat ut sævum, Opemque pacis dirigat, Et nostra simul pectora Fides perfecta muniat. Ascendant nostræ protinus Ad thronum voces gloriæ, Mentesque nostras erigat Qui sede splendet fulgidâ. Hic virtus ejus maneat, Hic firma flagret charitas, Hic ad salutis commoda Suis occurrat famulis. Errores omnes auferat, Vagosque sensus corrigat, Et dirigat vestigia Nostra pacis per semitam. Lucis in arce fulgidâ Hæc sacra scribat carmina, Nostraque simul nomina In Libro vitæ conferat.
III POÉSIE LATINE DU MOYEN AGE UNE PROSE D’ADAM DE SAINT-VICTOR[40] (XIIᵉ SIÈCLE) [Page 203.]
1.
Laus crumpat ex affectu! Psallat chorus in conspectu Supernorum civium! Laus jocunda, laus decora, Quando laudi concanora Puritas est cordium.
2.
Michaelem cuncti laudent, Nec ab hujus se defraudent Diei lætitiâ. Felix dies, quâ sanctorum Recensetur Angelorum Solemnis victoria.
3.
Draco vetus exturbatur, Et Draconis effugatur Inimica legio. Exturbatus est turbator, Et projectus accusator, A cœli fastigio.
4.
Sub tutelâ Michaelis Pax in terrâ, pax in cœlis, Laus et jubilatio. Cum sit potens hic virtute, Pro communi stans salute, Triumphat in prœlio.
5.
Suggestor sceleris Pulsus à superis, Per hujus aeris Oberrat spatia. Dolis invigilat, Virus insibilat. Sed hunc annihilat Præsens custodia.
6.
Tres distinctæ hierarchiæ Jugi vacant theoriæ, Jugique psalterio. Nec obsistit theoria, Sive jugis harmonia, Jugi ministerio.
7.
O quàm miræ charitatis Est supernæ civitatis Ter terna distinctio, Quæ nos amat et tuetur Ut ex nobis restauretur Ejus diminutio!
8.
Sicut sunt hominum Diversæ gratiæ, Sic erunt ordinum Distinctæ gloriæ Justis in præmio. Solis est alia Quam lunæ dignitas, Stellarum varia Relucet claritas; Sic resurrectio.
9.
Vetus homo novitati, Se terrenus puritati Conformet cœlestium. Coæqualis his futurus, Licet nondum plenè purus, Spe præsumat præmium.
10.
Ut ab ipsis adjuvemur, Hos devotè veneremur, Instantes obsequio. Deo nos conciliat Angelisque sociat Sincera devotio.
11.
De secretis reticentes Interim cœlestibus, Erigamus puras mentes In cœlum cum manibus,
12.
Ut superna nos dignetur Cohæredes curia, Et divina collaudetur Ab utrisque gratia!
13.
Capiti sit gloria Membrisque concordia! Amen.
IV POÉSIE FRANÇAISE DU MOYEN AGE EXTRAIT DU ROMAN DU MONT SAINT-MICHEL[41] (XIIᵉ SIÈCLE) [Page 196.]
Ancieine costume esteit Que jà par nuit, en nul endreit, N’osast entrer huem desoz ciel Dedenz l’igliese Seint-Michiel Por nul besong que il éust, Ne clers, ne lais, quels que il fust, De ci qu’à l’ore que chaieit Li orloges qui fors esteit, Qui les matines terminout: Li segreteins lors i entrout. Totes les gardes fors gesoient En lor maison que els aveient: Ce faiseit l’en tout por l’Archangre, Qui i hantout, e li seint angre. Cil qui voleient escouter, Les oeient souvent chanter. Lor chant esteit cleirs e seriz Comme de si seinz esperiz. Apertement les reveeient Mainte feiée, ceu diseient, Li segrestein qui là geseient, Quant guarde et escout s’em perneient. Cil seint espirt molt i chantouent; De lor clartei enluminouent Tote l’igliese, quant veneient. Les compangnes granz i esteient. Entre tant vint au marruglier, Oiant les gardes del mostier, Uns huem (mès ne sei com out non, Ne se s’il fut de la maison) Por demander lor grant folie; Ne leirei pas ne la vos die: Il lor demande que deveit Que el mostier nuls ne geseit, Si cum en altres plusors funt, Où cez chières reliques sunt; Ne n’i leit l’en nul homme entrer Dès qu’il ennoite, por ovrer. Respondent cil: «Par reverence: «Des seinz angles dont grant frequence «I a par nuit espessement; «Si ne porreit nuls veirement «Suffrir veeir cele clarté «Dunt sunt li angle avironné.» —«Par fei! feit-il, empensé ai «Que une noit i veillerai, «Se l’en suffrir le me voleit.» Chascun s’en rist qui s’en oieit; Il quidouent qu’il se joast E que ses diz à gab tornast; Mais puis que virent que’s preiout Et adecertes tot tornout, Quant que lor out primes conté, A lor maistres cil ont mostré. En folie tenu le r’unt: Jà otreiz nul ne l’en ferunt De ceste ovre por nule rien, Trestuit s’en sunt afichié bien; Mais nequedent tant les preia Que par ennui veincuz les a: Otrié ont ceu qu’il requist; Unques dangier nuls ne l’en fist. Toz prof en prof treis jorz juna, Al derraien bien se lava; En l’aserant s’en est entrei Dedens l’igliese, e recutei En un angleit, à une part Où chandele ne ceirge n’art. Endreit prinsomme s’effreia: Quer visions ne veia. De la poor que il en out, Unques une conter n’en sout; Sum chief couvrit, si se mucha, Jus à terre s’acraventa. Aprof iceu el mostier vit Molt grant clarté, si cum il dit; En la clarté vit seint Michiel E la Raïne, ou lui, del ciel, E le portier de paréis, De l’autre part, ceu li fut vis: Le mostier vunt avironnant, Dedenz entor e poralant. De là où ert e se geseit. Seint Michiel ot qui se plengneit A cels qui eirent ovec lui, Que el mostier aveit senti De caroigne odor molt male: De la poor devint cil pale; Esguardé a cele partie Où a la voiz de l’angle oïe. Marriement le vit venir Vers sei, molt tost ne pout fuir. Leiz lui li Angles s’aresta: Cruel vis out, ce li sembla, E vie chose bien semblout. Merci cria, si cum il pout. De sa misere pitié unt Li dui ki o seint Michiel sunt. Ceu est la Mere Jesu-Crist E seint Pierres, si cum cil dist; A seint Michiel preient que ait Merci de cel homme forfait. Fait aveit grant presumpcion, Meis or li preient que pardom Por lor amor de cest li face. Cil se geseit enz en la place. Il lor respont que non fera, Jà cest forfait ne pardonra: As sainz espirz grant tort a fait: Suffrir deivent que peine en ait. Il li dient: «Se vos voleiz, «Se veaus non trueves li donneiz «Tant que as angles ait dreit fait «A qui il a granment forfait.» Seinte Marie pleige en fu, Ceu a-il puis reconnéu. La dame s’est vers lui clinée, Si li a dit comme senée: «Di, colibert, por quei venis «En cest mostier, que i quéis? «Liève tost sus e si t’en eis; «Si faces dreit, iceu te rois, «A seint Michiel, quant tu porras, «Et as angles, qui tort fait as.» Si cum il pout s’est remuez E de l’igliese fors alez Par mie la porte, qu’a trouvée Trestote ouverte et esbaiée; Iluec el porche est arestez, Si se coucha sor les desgrez; Malades est, si se pleigneit, De ses pechiez se repenteit. Li orloges atant sonna: Li segresteins molt tost leva, El mostier veit, si l’a chercié; Esbahi s’est e esmaié Quant il n’en a celui trouvé Qui i esteit le seir entré; Por veir quide qu’il ait robée Toute l’igliese e violée; A ses serjanz s’est tost alez: «Seignors, fait-il, por Deu levez, «E le larrum par tot querez «Qui nos a toz ennuit robez.» Isnelement cil sunt levé, Tot le mostier ont poralé; Al derraien vienent as portes, Qui bien eirent fermes e fortes, Desferment-les, eissu s’en sunt: L’omme malade trouvé unt Iluec devant où se geseit Et à bien prof l’ame traieit. Por lor meistre coru resunt, Isnelement menet li unt. Il veit celui mesaiesié, Prise l’en est molt grant pitié; Demande-lui que il aveit, Con faitement eissuz esteit De l’igliese, qu’aveit éu. Cil li a tot reconnéu, Conté li a sa vision De chief en chief, sanz grant sermon. Quant le jor vit lendemein cler, Se fist très-bien decepliner Devant l’autel apertement, Si que’l virent tote la gent; Dous jorz vesquit, molt a ploré, A toute gent merci crié, A seint Michiel méismement Vers cui s’esteit forfait griement. De cest siècle est al tierz alez: Ge n’espeir pas qu’il seit dampnez.
V LES ORIGINES DU THÉATRE FRANÇAIS (XIVᵉ SIÈCLE) REPRÉSENTATIONS DRAMATIQUES DONNÉES A L’ABBAYE DEVANT LES PÈLERINS
Guillaume de Saint-Pair avait raconté en un style charmant les miracles du Mont-Saint-Michel; mais ce n’était là qu’une narration, et il fallait un jour en venir à la dramatiser. C’est ce que fit, au quatorzième siècle, un moine inconnu du Mont-Saint-Michel, qui fit jouer son drame «en présence de ces foules immenses qui, à certains jours de fêtes privilégiées, encombraient les abords de l’Abbaye». Le texte de ce drame a été dressé par M. Léopold Delisle et publié par M. de Beaurepaire. «C’est une œuvre incorrecte, inégale et généralement dépourvue d’invention; mais enfin c’est une œuvre théâtrale, et cette transformation de la légende en drame est un fait important à noter.» Le premier miracle (I) n’est qu’un fragment. Une pèlerine au Mont-Saint-Michel a mis au jour un enfant au milieu de la grève, et saint Michel l’a miraculeusement préservée contre le flot montant. Elle quitte avec son mari le Mont où elle a été recueillie, et le poète nous fait assister à ce départ. Le second miracle (II) est plus compliqué, et se rapporte à un serpent merveilleux, qui fut tué grâce à saint Michel. Le troisième (III) est sans doute relatif à l’une de ces visites que saint Michel faisait de temps en temps à sa montagne de prédilection et à celle peut-être qu’a racontée plus haut Guillaume de Saint-Pair. Ce ne sont que des débris, et, si nous les reproduisons ici, c’est à cause de l’intérêt exceptionnel que présentent ces représentations théâtrales à l’usage des pèlerins au Mont. (Voy. E. de Beaurepaire, Les Miracles du Mont-Saint-Michel, Avranches, 1862, in-8º. C’est d’après cette publication que nous imprimons notre texte.)
I
. . . . . . . . . . . .
SPONSUS RECEDENS A MONTE.
Penson d’errer ligièrement, Ainz que la mer retourne en greve. S’il ne va pas empirement, Il n’y a chose qui nous grève... Pour plus aler ysnellement, Cil enfant illec me baillez. (Ipsa tradit puernm.)
Pour qu’il est né nouvellement, La venez. Suymes bien taillez, Et si m’avent à le porter Comme à ung asne à porter somme...
UXOR SPONSI.
Gardez qu’il n’ait le vis couvert: Partant à coup seroit estainct... Portez le en pais, sans haracier: Il en pourroit estre pery.
SPONSUS.
Fole estes de vous soucier Qu’il ne soit porté bien sery. Nous devon bien Dieu gracier Que nous suymes ceux en lignie. Les moynes, sans falacier, Nous ont fait bonne compagnie.
UXOR SPONSI.
Sy ont. Quer ils sont gens de bien Misericors et charitables. Prier pour eulx devrion bien, Quer jolis sont et bien metables. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
II
. . . . . . . . . . . .
POPULUS.
A la place suymes venuz Que desirée avons souvent. A saluer suymes tenuz L’abbé de cy et le couvent, Et puis après, notre message Raconteron sans nul deffault.
CONSULTUS POPULI.
Sire, vous parlez comme sage, Et ainsi entendre le fault. Après vostre eloquence dicte, Verron bien, si c’est leur plaisir, Que la chose soit reconduyte Avecquez eulx, et s’en saisir Juscquez ad ce point n’est possible Que nous en puysson rien savoir. Cest jouel à qui est sensible Profite plus qu’or ne avoir. Alon d’accort leur presenter, Et par ytant en seron quictez.
POPULUS.
C’est bien dit: sans nous sermenter De nous en croire aront meritez. Celui qui est sans finement, Dicit abbati. Messeigneurs, vous doint bonne estraine. Si ouyr vous plaist benignement, Le cas vous diron qui nous mene.
MAINART, ABBAS MONTIS.
Volentiers vous escouteron, Quer vous nous semblez gens honnestes, Par quoi point ne vous doubteron; Quer gens de bien pert que vous estes. A voir à vostre filomie, Ignorer n’en fault nullement.
POPULUS.
De rien ne vous mentiron mie: Pour nous seroit fait follement. Et vroy qu’au party dont nous sommes. Avoit ung serpent molt cruel, Nagairez, qui femes et hommes Devouroit à perpetuel. Du peuple la communité S’efforça pour le pourchacier. Veant sa grant malignité, A le tuer ou le chacier. La où son retraict il faisoit Sourvint de commun grant faison: Quer toutes fois qu’il lui plaisoit Envenymoit tout de poison. En un maroys trouvé couché Fut dudit peuple habitué Où il avoit été touché Et frapé à mort et tué.
MAINART ABBAS.
Qui fit cela?
POPULUS.
Nul ne savoit. Gens y furent de mainte guise. Ydonc si sage n’y aveit De nostre evesque et gens d’église Qui sachent qui avoit frapée Geste beste cruelle et felle. Mais son escu et son espée Lessa sanglans au plus près d’elle. L’evesque n’y sceut qu’aviser, Quant au regart de celle ensaigne, Fors porter pour en delivrer Au Mont de Gargaine en Champaigne. Nous deulx icy les portion En esperant de Dieu la grace; Mes tant plus fort nous allion, Plus eslognion de la place. Ung jouvencel après trouvasmes En chemin qui fut ensement: Que portion nous lui contasmes Qui nous introduyt grandement, Et de faict nous fist retourner, Disant estre l’ange Michel Qui venu est sans séjourner, Pour le serpent, lassus du ciel... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
III
. . . . . . . . . . . .
ABBAS.
Il est jour, Jennyn. Liève toy Et nous euvre celle fenestre. J’ay le cueur en si grant esmoy Que plus ycy je ne vuyl estre. Pas ne seroit en ma puyssance De dormir ne de reposer: Onc de tel fait n’eu congnoissance. Je n’y saroye que supposer.
JENNYN.
La fenestre si est ouverte, Il est jour, dont je suys bien aise, Oncques pour gaigne ne pour perte Mon cueur ne fut si mal à l’aise, Comme il a esté ceste nuit. Je ne sçay don ce m’est venu. Je ne vouldroye pas ennuyt Pour rien estre si court tenu.
PRIMUS CUSTOS.
Depuys que m’alay recoucher, Après la tourmente passée, Laisir n’eusse eu de me moucher, Tant ay esté en grant pencée. Il est jour, dont je remercie Dieu d’estre hors de ceste paine; Mais touttefois bien me soucie D’où vient ceste chose soudaine.
SECUNDUS CUSTOS.
Je n’ay pas trop grande savance; Mais je vous diray comme indigne, Qu’en cet hostel, à ma cuydance, A quelque chose qui est digne; Aultrement ne se pourroit faire, Selon que puys apercevoir. Monseigneur, alez ceste affaire A nos frères faire assavoir.
ABBAS (intrando in ecclesiam).
Alon à eulx. Ils sont levez. Ils sont icy dedens l’eglise Vous, gardes, estre y devez; A la garder que nul n’y nuysse. Quer c’est vostre commission De garder l’autel et reliques. De ce faire avez pension: Gardez les myeulx que gens iniques.
Dicit fratribus suis.
Frères, entendez tous à moy. Une chose sur mon cueur tire Qui le tient en si grant esmoy Qu’à paine je vous saroye dire. Sachez que, quant nous en alasmes. Er soir, pour nous devoir coucher. Nos huys et fenestres fermames, Si bien que nully aproucher N’en povait en nulle manière, Tant estoient fermées bien à point. Puys me couchè, et chacun frere En noz liz très bien et à point. Pas ne dormismes longuement, Qu’il vint une tel fraction Qu’onc ouy ne fut tel tourment, De quoy soit faicte mencion. De ce fusmez tous esvillez: De dormir nous n’avions garde, Et, tous ainsi esmerveillez, Nous levasmes, sans point de tarde, Cuydans qu’aucuns larrons y fussent. L’ostel fut serchié promptement: Et nulz pour serchier que ilz peussent Rien n’y trouverent nullement. Si chercha l’en par les corniers, Et par cotières, et par boutz Sur les trefs, et sur les sabliers, Tant par dehors que par desoubz. Puys que tout ainsi serché fut, Sans y trouver aucune chose, Et qu’on eut fait le mieulx qu’on peult. Chacun après si se repose, En son lit, comme auparavant, Sans point dormir une estincelle, Plus amalvisés que devant Nous avon esté de plus belle. Nous ne savon que ce peult estre, A vous venon conseil querir, En priant le doulz Roi celestre, Qu’il luy plaise nous secourir. Dictez m’en vos oppinions, Et qu’un poy ycy me repose.
PRIMUS MONACHUS.
Assez sages ne serions A respondre de si grant chose: C’est ung cas ycy mervilleux; Je croy que ce soit ung miracle. Dieu nous en face tous joieux, Et luy plaise que par signacle, Ou par aucune demonstrance, Nous en vuylle faire certains, Pour plus confermer sa creance, Et sans de luy estre lointains. Je lui supli que, de sa grace, S’il lui plaist, ainsi soit parfait.
SECUNDUS MONACHUS.
Je lui pri que certains nous face Qu’il est à faire de cest fait. Monseigneur, vous estes bien sage, Et avez en vous grant science, Pour pourvoir de vostre courage A cest fait cy, come je pence. Tout ce que vous adviserez, Pour ce cas cy, nous le feron.
ABBAS.
Mes amis estes et serez: S’or me croiez, nous juneron, Troys jours continuelment, Prians Dieu qu’il luy vieulle plaire A nous donner entendement De ce cas cy qu’il est à faire. Et, si la chose vient de luy, La luy plaise reiterer; Aussi, s’el ne vient de par luy Lui plaise le fait moderer. Et, si le fait est fantaisie, Ne nous souffre plus tourmenter. Chacun de nous ne vouldroit mye . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
VI LES ORIGINES DU THÉATRE FRANÇAIS (XIVᵉ SIÈCLE) MIRACLE DE LA NATIVITÉ DE NOSTRE SEIGNEUR JHESUS CRIST [42]
PERSONNAGES:
JOSEPH. NOSTRE-DAME. ZEBEL. SALOMÉ. MICHIEL. GABRIEL. SIMÉON. JHESUS. LE LIBRAIRE. PREMIER MAISTRE. DEUXIESME MAISTRE. TROISIESME MAISTRE. QUATRIESME MAISTRE.
JOSEPH.
Vueillez a moy entendre sa, Marie, doulce amie chiére; Je ne sçay en quelle maniére Avec moy vous puisse mener: Car il nous esconvient aler Jusqu’en la ville où je fui nez, A ce que li treuz paiez Soit de nous, et, a mon semblant, Si près estes d’avoir enfant, Ne sçay qu’en die.
NOSTRE DAME.
Joseph sire, cuer qui se fie En Dieu ne peut estre periz: Alons y donc. Sains Esperiz Par sa bonté nous conduira, S’il li plaist, et de nous fera Sa voulenté.
JOSEPH.
Dame, vous dites verité: Or vueille de nous deux commettre; Car je me vueil en chemin mettre Tout maintenant.
NOSTRE DAME.
Ce seroit grant desavenant, Joseph, puis qu’estes mon espoux, Se je n’aloie avecques vous: Et pour c’yray.
JOSEPH.
Chiére amie, et je vous menray Tout bellement.
NOSTRE DAME.
Sire, je suis ja malement Traveillie; querez un lieu Où nous puissons huimais pour Dieu Nous herbergier.
JOSEPH.
Dame, j’en craing moult le dangier: Car on m’a pour voir raconté Qu’en Bethleem, ceste cité, A tant venu pour voir de gent C’on ne peut trouver pour argent Ou place avoir.
NOSTRE DAME.
Sire, si vous faut il savoir Où habergie huimais seray: Car je croy que j’enfanteray Encor ennuit.
JOSEPH.
Hé! m’amie, or ne vous ennuit Tant qu’a celle femme soions Que la voy. Si li demandons S’aucun lieu nous enseignera. Dame, Dieu du ciel qui tout a Creé, vous doint beneiçon! Enseigniez nous une maison, Se vous savez, ou aucun estre Où sanz plus huimais puissons estre. Herbergié, dame.
ZEBEL.
Sire preudons, foy que doy m’ame, Vous estes venuz mal a point: Car je ne sçay de maison point: Ou il n’ait gent à grant planté, Si qu’enseignier en vérité Ne vous saroie lieu nesun, Se ce n’estoit un lieu commun, Liquelz n’est pas pour vous honnestes: Car la foraine gent leurs bestes Quant il sont venuz au marchié, Sitost qu’il les ont decharchié, Y mettent, sire.
NOSTRE DAME.
Ha! dame, que Dieu vous gart dire! Y seray je par vous menée? Je sui de traveil si lassée Que ne puis plus.
ZEBEL.
Dame, oil, sanz faire refus: Vous me samblez de bon affaire Et preste, ce croy, de bien faire. Sçavez vous terme?
NOSTRE DAME.
Nanil; pour voir le vous afferme, Ma doulce amie.
ZEBEL.
Dame, ne vous mentiray mie: Vezci le lieu que je disoie. Entrez ens. Dieu vous y doint joie De vostre corps.
NOSTRE DAME.
Joseph, alez me tost là hors Aucune ventriére amener: Car je senz bien que delivrer D’enfant me fault.
JOSEPH.
C’y vois de cuer joiant et baut, Sans faire sejour ne détri. Dame, je vous requier et pri Que vous li tenez compagnie, Afin que seule ne soit mie, Tant que reviengne.
ZEBEL.
Sire preudons, quoy qu’il aviengne, N’en doubtez point, ne la lairay. M’amie, je vous aideray Voulentiers. Comment vous est il? Certes, je crainz moult le peril Où je vous voy.
NOSTRE DAME.
Bien, dame; pour Dieu, aidiez moy; Vueilliez mon enfant recevoir; Car nulle autre n’y peut pour voir A temps venir.
ZEBEL.
Je le feray de grant desir. Ha! Dieux! que je voy grans merveilles! Onques mais ne vi les pareilles: Car je tieng un fil né de mere Sanz generacion de pere Corporelle, et par verité La vierge en sa virginité Est demeurée.
NOSTRE DAME.
Doulce amie, s’il vous agrée, En ces drapiaux envelopez Mon enfant, et puis le metez Ci delez moy.
ZEBEL.
Voulentiers, dame, par ma foy; Au bien couchier vueil mettre cure. E! enfes, doulce creature, Bien puisses tu ore estre nez Et bons eurs te soit donnez! Car tu es gracieus et doulx Et plaisant sur les enfans touz C’onques en ma vie vi naistre. Tenez, dame, vueillez le mettre De vous bien près.
NOSTRE DAME.
M’amie, moult en suis engrès; Baillez le sa.
JOSEPH.
Dame, Dieu vous gart! Il a là Une femme d’enfant enceinte, Et sachiez qu’elle est si atainte Qu’il lui semble bien sanz doubter Que maintenant doie enfanter. Pour ce, dame, je vous requier, S’il vous plaist, venez li aidier Par charité.
SALOMÉ.
La dame dont m’avez compté, Sire, où fait elle son demour, Respondez me voir par amour, Ne qui est elle?
JOSEPH.
C’est une jonne damoiselle Qui m’a esté donnée à fame, Qui n’a pas plus de treize ans, dame, Et s’est née de Nazareth. Pour Dieu, mais qu’il ne vous soit lait, Ma chiére amie, à li venez, Si que de l’enfant quant iert nez Serez ventrière.
SALOMÉ.
Sire, avec vous à lie chiére Yray, puis qu’en avez mestier: Car aussi est ce mon mestier D’enfans noviaux nez recevoir. Alons men tost sans remanoir; N’atarjons point.
JOSEPH.
Alons, dame: Dieu doint qu’a point Y puissez estre!
SALOMÉ.
Sire, dites moy en quel estre Vous me menez.
JOSEPH.
M’amie, assez tost y serez. C’est ci, ce sachiez, qu’est la fame Pour qui je vous amaine, dame. Or entrez ens.
SALOMÉ.
Diex du ciel vueil estre ceens Par son plaisir!
ZEBEL.
Salomé, bien puissez venir! Que venez querre?
SALOMÉ.
On m’a ci amené bonne erre Pour une femme qui travaille, A qui je dois estre la baille De son enfant.
ZEBEL.
Salomé, pour voir vous créant Que trop à tart vous y venez: Car li enfes si est ja nez Et vezla la mere couchie; Et si sachiez c’onques touchie Ne fu d’omme en nulle manière; Ains est vierge de corps entière: Car je l’ay bien hui esprouvé, Et pour voir telle l’ay trouvé A l’enfanter.
SALOMÉ.
Tu te feras des gens moquer, M’amie, se plus diz telz moz: Ne porte à femme ja ce loz Qu’elle puist enfant concevoir Sanz congnoissance d’omme avoir: Ce ne peut estre par nature; Ne qu’enfanter puist vierge pure, Ne le dy mie.
ZEBEL.
Quoyque des autres ne le die, De ceste le tesmoingneray, Qu’après l’enfanter trouvé l’ay Vierge pucelle.
SALOMÉ.
Certes, c’est chose si nouvelle Que se de mes yeulz ne veoie La dame, et de mes mains touchoie, Je ne croiroie point tel dit; Pour ce maintenant sanz respit L’iray veoir et puis taster. Lasse! j’ai perdu le taster. Lasse! lasse! lasse! mes mains Ay perdu. E! lasse! s’au mains L’une des deux demourast vive, Bien me fust; mais lasse! chetive! Ceste forment me desconforte, Que je voi qu’elle est toute morte: Et ceste ci redevient seiche Aussi comme une vielle meiche. Dieux! or vivray je en mescheance Quant les membres dont ma chevance Par honneur je souloie avoir Pers ainsi. Lasse! Or ne sçay voir Que puisse faire.
MICHIEL.
Gabriel, pour le cuer reffaire De joie à la vierge bénigne Qui du filz Dieu gist en gesine Nous fault en Bethléem aler Et devant la dame chanter. Or y alons.
GABRIEL.
Certes, Michiel, c’est bien raisons Que de nous ait aucun soulaz: Car humains par elle des laz A l’ennemi seront hors mis, Et seront fait a Dieu amis; Et dès maintenant leur paix ont Tuit cil qui de bon vouloir sont. Pour c’est li fil Dieu nez en terre. Or y alons, Michiel, bonne erre; Je vous em pri.
MICHIEL.
Alons sanz plus faire detri, Et chantons pour nous rehaitier.
Rondel.
On doit bien la dame prisier En qui prist par dileccion Dieu le fil incarnacion; Puisqu’a Dieu fist homme appaisier, On doit bien la dame prisier. Car Dieu enfanta sanz brisier De riens sa vierge affeccion, Et pour c’en grant devocion On doit bien la dame prisier En qui prist par dileccion Dieu le filz incarnacion.
SALOMÉ.
E! Diex pour quelle mesprison Sui-je ainsi laidement batue? Lasse! de forte heure embatue Me sui ceens, au dire voir, Pour enfant mortel recevoir, Quand g’y ay mes deux mains perdu: Dont j’ay le cuer si esperdu, Ne sçay que dire.
ZEBEL.
Salomé, je me doubt qu’en ire Dieu contre vous meu ne soit Pour aucun pechié qu’en vous voit, Qui par aventure est en vous, Ja soit ce que nous pechons touz, Dont il se veult ore vengier: Car il est juge droiturier. Mais il est si misericors Que qui de soi met pechié hors Et merci li prie humblement Il l’appaise ligiérement: Si que je vous conseil pour bien, M’amie, se vous savez rien Qu’aiez meffait encontre li Que vous li en criez merci: Ce sera sens.
SALOMÉ.
A ce conseil, Zebel, m’assens; Car il me semble raisonnable: Mais je ne sçay de quoy coulpable Vers li tant soie.
GABRIEL.
Michiel, bien devons mener joie; Regardez com noble mistere! Vierge est de son createur mere: Car elle l’a vierge enfanté, Et la divine majesté C’est à enfermeté conjointe, Et foy c’est a cuer d’omme adjointe Pour tout ce croire.
MICHIEL.
Gabriel, c’est parole voire. Dieu c’est fait homs dessous nature Pour ce que soient l’escripture Et tuit li prophete acompli, Et li siéges es cieulx rampli Qui sont touz vuidz.
GABRIEL.
Ce nous tournera à deduiz, Michiel amis, et à grant gloire. Par amour ors disons encoire Ce rondel qui moult m’atalente:
RONDEL.
Vierge royal, dame excellente, Sur toutes autres pure et monde, Qui ne vous sert pensée à lente, Vierge royal, dame excellente; Car du fruit avez est à l’ente Qui de nient crea tout le monde; Vierge royal, dame excellente, Sur toutes autres pure et monde.
SALOMÉ.
E! sire Diex, s’en vous habonde Ne pitié ne misericorde, Je vous pri de moy vous recorde, Et me vueillez estre amiable, Dieu du ciel, pére esperitable: Car se j’ay n’en parler n’en fait Riens, sire, contre vous meffait, Pour quoy vous me punissiez ci, De cuer vous en requier merci Que le me vueillez pardonner, Et me vueillez, sire, donner Par vostre infinie bonté, S’il vous plaist, parfaite santé Dessus mes membres.
GABRIEL.
Salomé dame, or te remembres, Que pour ce que tu n’as veu Vierge enfanter, ne l’as creu; Ains le vouloies esprouver; Pour ç’a volu Dieux estriver A toy qu’estrivoies à lui, Et t’a envoié cest annuy Qui te doit estre à grant contraire. Or t’avise que Dieu peut faire Plus que vierge faire enfanter, Et, se tu le croiz sanz doubter, Atouche l’enfant seulement, Et tes mains saines vraiement Recouvreras.
SALOMÉ.
Ha! sire, ne me moquez pas. Qui estes vous? Dites le moy, Si vous plaist, et je vous em proy: Ne vous voi mie.
GABRIEL.
Je sui un ange, belle amie; Sachez que je te compte voir. Si tes mains veulz saines ravoir, Fai ce qu’ay dit.
SALOMÉ.
Je le vois touchier sanz respit. Enfes doulz et beneurez, Si voirement com tu es nez De vierge, et ainsi je le croy, Et que mes mains en cette foy Mett sur toy, Dieu par son plaisir, Ains que de ci puisse partir, A sa merci me vueille prendre! Ha! Dieu, bien vous doy graces rendre, Puis que tant m’avez honnouré Que mes mains m’avez restoré, Sire, en santé.
ZEBEL.
Il est Diex parfaiz en bonté, Salomé, ce pouez savoir. Nous devons espérer pour voir Que cest enfant de par lui vient, Puis qu’après l’enfanter il tient Vierge la mère.
SALOMÉ.
Voire, et dire qu’il en est pére. Zebel, moult doiz grant joie avoir, Quant tel enfant poz recevoir. Et vous, dame, moult estes digne, Qui gisez de ceste gesine Esmerveillable.
NOSTE DAME.
A Dieu, le pére esperitable, En soit la gloire atribuée, Quant de sa grace m’est donnée Si grant partie.
SALOMÉ.
Ja ne quier estre departie De vous, dame, s’il vous agrée, Tant que vous soiez relevée Tout à vostre aise.
NOSTRE DAME.
Chiére amie, ne vous desplaise, Zebel seule bien me souffist. Alez à celui qui vous fist Qui vous gart l’âme!
SALOMÉ.
Je m’en vois donques. A Dieu, dame. Puissiez remaindre!
SIMÉON.
Dieu de lassus, fai tes cieulx fraindre: Envoie nous ton filz en terre, Par quoy soit finée la guerre Que tu as à l’umain lignage, Si qu’avoir puissons l’eritage Pour quoy, sire, tu nous formas. Et, sire, longuement nous as Anoncié par tes sains prophètes, Et tant belles promesses faites Du rachat de lignie humaine Que li Sathans en enfer maine! Ysaïes a dit pour voir Qu’une vierge doit concepvoir Et enfanter un vierge fil Qui hors gettera du peril D’enfer le peuple d’Israel, Et ara nom Emanuel. Sire Dieu père, ceste grace Que faire nous doiz, quant sera ce? Ha! Dieux, cil enfes quant venra Ne quant sera ce qu’il naistra. Afin que je veoir le puisse? Je ne cuit pas que ci me truisse Cest enfant que je tant désir. Dieux, te venroit il à plaisir A moi de grâce pourveoir, Tant que cil œil ci de veoir Ycellui soient saoulé, Par qui de mon cuer reveillé Seront il œil?
MICHIEL.
Gabriel amis, aler vueil, Car il m’est de Dieu conmandé, A Simeon qui demandé Li a un don par grant desir. Ne vous vueilliez de ci partir; Si revenray.
GABRIEL.
Michiel, ci vous attenderay; Alez au Dieu plaisir, amis: Puisque vous y estes conmis, C’est bien raison.
MICHIEL.
Paix soit avec toy, Simeon! En ton cuer doiz avoir grant joie Sains Esperiz à toi m’envoie Et te mande, n’en doubte pas, Que ja la mort ne gousteras Si aras veu le Sauveur Du monde: ceste grant honneur Te veult il faire.
SIMÉON.
Ha! vrai Diex, pere debonnaire, Quant ert ce? Ja sui je si vieulx Qu’à peine puis lever les yeulx Et mon corps sur piez soustenir: Je ne cuiday onques venir A tel vieillesce.
MICHIEL.
Or aiez cuer plain de leesce. Pour ce que tant l’as désiré Et en ce désir demouré Est devant Dieu ta voix oie, Et ta clamour est essaucie, Si que venuz es à ce point Que le verras; n’en doubtes point. A Dieu te dy.
SIMÉON.
A! Dieu pére, je vous mercy, Quant en ce siècle tant vivray Qu’à mes deux yeux celui verray Qui sauveur du monde sera; Certes, mon cuer repos n’ara Tant que le voie.
NOSTRE DAME.
Zebel, il est temps que je doye De ceste gesine lever, Et au temple de Dieu aler Pour ma purificacion, Et mon filz en oblacion Porter: c’est droiz.
ZEBEL.
C’est mon, dame; il a plus d’un mois Que vous acouchates, ce croy, Voire quarante jours, par foy: Bien m’en souvient.
NOSTRE DAME.
C’est voir, m’amie; il vous convient Que vous m’alliez deux turtres querre Ou deux jeunes coulons bonne erre, Qu’avec moy seront apportez: Mon enfant en ert rachatez Après s’offrande.
ZEBEL.
Dame, mon cuer se reconmande A faire tout vostre plaisir: Querre les vois de grant desir, Telz que je sçay qu’ils doivent estre. Je ne revenray en cest estre Si les aray.
NOSTRE DAME.
Or ne faites pas long delay, M’amie chiére.
ZEBEL.
Dame, revien je tost arriére? Vezci une paire d’oisiaux, Qui sont et gracieux et biaux, Je vous creant.
NOSTRE DAME.
M’amie, et nous fault mon enfant Couchier en nouviaux drapelez, Touz les plus biaux et les plus nez Que j’ay; et puis si en irons Moi et vous, et le porterons Au temple offrir.
ZEBEL.
Ainsi le fault pour acomplir De la loy le conmandement. Delivrons-nous, dame, briévement; Il en est heure.
SIMÉON.
Pére des cieulx, moult me demeure Que je voie ton enfant chier, Que tu doiz en terre envoier Pour le sauvement des humains. Haste toy, doulx pére hautains; Romps tes cieulx, euvre paradis. Acomplis ce que m’as promis, Dieu de lassus!
GABRIEL.
Or tost, Symeon, liéve sus; Aorne toy sanz deporter. Vez ci c’on te vient apporter L’enfant, moult te doit estre bel, Qui sera du peuple Israel Sauveur et sire.
SIMÉON.
Ha! Dieux, onques mais n’oy dire Chose qui tant me feist joie. Certes tenir ne me pourroie Qu’à l’encontre de li ne voise: Car sa venue moult m’envoise Et rebaudist.
ZEBEL.
Dame, or veez s’il vous suffist. Vezci votre enfant; couchié l’ay Au miex que je couchier le say, Se m’aist Diex.
NOSTRE DAME.
Zebel, m’amie, on ne peut miex: Or en alons.
GABRIEL.
Michiel, cy plus ne nous tenons: Alons nostre Dieu convoier, Et pensons de nous avoier D’un biau chant dire.
MICHIEL.
Je ne vous vueil mie desdire. Mon tresdoulx ami Gabriel; Je vous pri, disons ce rondel: Car de moy joie le cuer emble.
Rondel.
Humble vierge, à qui ne ressamble Personne née, Par droit devez estre honnorée Plus que nulle autre, se me samble, Et miex amée, Humble vierge, à qui ne ressamble Personne née: Car pour vous d’omme et Dieu ensamble Est hui donnée Offrande au temple desirée; Humble vierge, à qui ne ressamble Personne née, Par droit devez estre honnorée.
SIMÉON.
Bien puissiez estre relevée, Dame, qui au temple venez! Ce doulx enfant que vous tenez, Pour Dieu mettez le sur mes bras; Dessus l’autel, n’en doubtez pas, Le porteray.
NOSTRE DAME.
Voulentiers le vous bailleray. Tenez, sire, je le vous offre: Après vous feray j’une autre offre, Pour li ravoir.
ZEBEL.
Dame, vez la ci preste, voir, En ce panier.
SIMÉON.
Dieu, je te doy bien mercier, Qui le mien cuer en paix as mis; Car ainsi com tu m’as promis Par ta parole qui est voire, Je voy le salut et la gloire Qu’a ton peuple as appareillié; S’en ay, sire, le cuer si lié Qu’avis m’est que doie partir. Or fay de mon corps departir, Sire, l’ame quant te plaira, Puis que mon cuer son desir a, Dont tant ay joie.
NOSTRE DAME.
Zebel, il est temps que je doie Faire m’offrande, ce m’est vis. Bailliez ça ces oisellez vis Et ce cierge aussi alumé, Ainsi qu’il est acoustumé: Pour mon enfant ravoir, au prestre Voulray tout donner, et pour estre Purifiée
ZEBEL.
Je feray de voulenté lie, Dame, vostre conmandement. Tenez, offrez appertement Au nom de Dieu.
NOSTRE DAME.
Sire prestre, tenez en lieu De ma purificacion Ce cierge, et en oblacion De mon enfant ces oisiaux ci. Que Dieu par la seue merci Nous vueille aidier!
SIMEON.
Dame, je tien que nul mestier De purefiement n’avez: Car ce filz qui de vous est nez N’est pas venuz par euvre d’omme; Ainsi est filz de Dieu, c’est la somme, Qui pris a corps et nouvelle ame; Et pour ce je vous di bien, dame, Qu’à l’eure de sa passion, Pour la grant tribulacion, Dame, qu’endurer li verrez, Si tourmentée en cuer serez Que la douleur qu’il souffrera Parmi vostre ame passera, Et sa mort vous sera à mort. Li cuer si me dit et remort Qu’ainsi doit avenir sanz faille. Tenez, dame, je le vous baille. Alez vous ent.
NOSTRE DAME.
Diex en fera à son talent, Sire; c’est bien raisons et droiz. Par vostre congié je m’en vois; A Dieu vous di.
ZABEL.
Sire, je vous commant aussi A Dieu le pere.
GABRIEL.
Or fault que nostre voiz s’appere En chantant, Michiel, doulx amis, Tant que nostre rondel pardis Sera du tout.
MICHIEL.
Gabriel, mettez soing et coust, Que vostre chant au mien s’assemble.
Rondel.
Car par vous d’omme et Dieu ensamble Est hui donnée Offrande au temple desirée; Humble vierge, à qui ne ressamble Personne née, Par droit devez estre honnorée.
JOSEPH.
Dame, je say qu’acoustumée Est que l’evesque et li provoire Font hui moult grant feste, en memoire Que Dieu noz peres tant ama Que d’Egipte les delivra Hors des mains au roy Pharaon, Par Moyse et par Aaron. En savez rien?
NOSTRE DAME.
Joseph, sire, il me membre bien Qu’en fait hui feste, en remembrance De ce que Dieux à delivrance Mist tout son peuple hors d’Egipte, Et que la mer où nulz n’abite Passèrent sanz estre moillez, Et l’ost d’Egipte y fut noiez Et tout perdu.
JOSEPH.
Marie, c’est voir; ainsi fu: Et pour ce de toute Judée A ceste solempnel journée En Jherusalem leur offrande Portent tuit. Ainsi le conmande Dame, la loys.
NOSTRE DAME.
Sire, c’est bien raison et droiz Que moy et vous donc y alons, Et Jhesu, nostre enfant, menons Avec nous: s’offerrons ensemble. C’est bon à faire, se me semble; Et vous qu’en dites?
JOSEPH.
Nous n’en pouons, dame, estre quittes Autrement; si que par amour Appareilliez vous sanz demour, Et vous, biau filz: si en irons. Au temple de Dieu vous menrons Hui, se Dieu plaist.
JHESUS.
Je sui tout prest, sire, s’ous plaist Ma mére et vous.
NOSTRE DAME.
Oil certes, mon enfant doulx. Alons men, sire.
JOSEPH.
Or alons, que Dieu nous gart d’ire. Il n’y a pas de ci granment; Nous y serons assez briement. Venez, biau filz.
JHESUS.
Pere, soiés certains et fiz Que g’y vois moult tres voulentiers. Avançons nous endementiers Que temps avons.
NOSTRE DAME.
Vezci le temple où nous alons. Biau filz, tout bellement venez; Pour Dieu, de moy près vous tenez. Je vous en pri.
JHESUS.
Mére, alez; si feray je si: Ne vous doubtez.
JOSEPH.
Marie dame, or m’escoutez. Ceens ara ja si grant presce, Que maint y seront à destresce: Car gens venront de toutes pars. Ne soions pas d’offrir eschars, Mais dessus cest autel mettons Nostre offrande, et nous en alons Ysnellement.
NOSTRE DAME.
Sire, je l’accors bonnement: Or, offrez donques sanz delay. J’ay tout prest ce que j’offerray Sur cest autel.
JOSEPH.
J’ay offert; or faites autel Que j’ay fait, dame.
NOSTRE DAME.
Joseph, moult voulentiers, par m’ame. Qu’il est raisons.
JOSEPH.
Par amour, or nous en alons, Puis que noz offrandes sont faites: On verra maishui moult de sectes De gens venir.
NOSTRE DAME.
Je ne me vueil ci plus tenir. Venez vous en, biau filz Jhesus. E! lasse! qu’est il devenuz? Pas ne le voy?
JOSEPH.
Avoy, ma doulce amie, avoy! Comment! Jhésus est-il perduz? Haro! je sui touz esperduz! Que n’en voy point.
NOSTRE DAME.
E! lasse! grant douleur m’espoint. Je ne scay où il est alez. Lasse! lasse! il s’est egarez! Lasse! biau filz, où te querray? Lasse! je croy de dueil morray, Se ne te truis.
JOSEPH.
Dame, alons tost de huis en huis Demander se nuz l’a veu. Lasse! comme il a deceu, S’il n’est chiez l’un de noz parens! Yssons de ci: parmy ces rens Si l’alons querre.
NOSTRE DAME.
Pour Dieu, Joseph, alons bonne erre; Sa perte moult me desconforte. Lasse! je sui honnie et morte, S’il n’est trouvez.
JOSEPH.
Dame, ne vous desconfortez: Car en tant de lieux le querrons, Se Dieu plaist, que le trouverons Encore ennuit.
JHESUS.
Amis, mais qu’il ne vous ennuit, Je vous pri que vous me monstrez Ce livre: assez tost le rarez, Je vous creant.
LE LIBRAIRE.
Voulentiers; tenez, mon enfant. C’est un livre de prophecies, Et le fist le bon Ysaïes: N’en doubtés point.
JHESUS.
De par Dieu, en aussi bon point Que le bailliez, le vous rendray: Car de ci ne me mouveray Tant que le vous aie rendu: N’en aiez ja cuer esperdu.
Spiritus Domini super me; eo unxit me, evangelizare pauperibus misit me, sanare contritos corde et predicare captivis remissionem et cecis visum, dimittere confractos in remissionem, predicare annum Domini acceptum et diem retribucionis.
Vostre livre tenez, amis; Je vous le rens entier et sain. Biaux seigneurs, sachiez de certain, Combien que soiez li greigneur Maistre de la loy et docteur, Ne le tenez ja à merveilles, Qu’aujourd’hui est en voz oreilles Ceste prophecie acomplie, Et ceste escripture aemplie Par verité.
PREMIER MAISTRE.
Seigneurs, avez vous escouté Cest enfant, conme il a leu Et puis conment sur ce meu A sa raison?
DEUXIESME MAISTRE.
Hé! c’est parole d’enfançon; On la doit mettre en nonchaloir: Il lui semble bien qu’il dit voir; Laissons ester.
TROISIESME MAISTRE.
Qui le meut ore à repliquer Ainsi contre nous l’escripture? Que Dieux li doint male aventure! Qui peut il estre?
QUATRIESME MAISTRE.
Je sçay bien qu’il n’ot onques maistre Ne ne hanta onques l’escole; Mais ainsi de nous se rigole Conme un enfant sot et nicet. Ne savez vous pas qui il est? C’est Jhesus, c’on dit qui est filz De Joseph, qui est touz flouriz Ja par viel aage.
PREMIER MAISTRE.
Il a dit parole trop sage, Et bien l’a sceu appliquier. Enfes, ça vien: je te requier Que tu me dies verité. Dy moy: en quelle auctorité Diz tu de ceste prophecie Qu’elle est hui en nous acomplie? Qui t’a donné ceste science Qu’osé l’as, en plaine audience Devant nous dire?
JHESUS.
S’enquerre et savoir voulez, sire, Qui m’a donné ceste science. Respondez moy ci en presence De ce que vous demanderay. Se me respondez sanz delay, Mais que ne me mentez de nient Dont ceste science me vient Tantost sarez.
PREMIER MAISTRE.
Biau sire, et vous response arez: Demandez tost.
JHESUS.
Je vous demans sanz plus ce mot: Respondez en selon vostre esme. Vint du ciel le Jehan batesme Ou bien des hommes?
PREMIER MAISTRE.
Seigneurs, oez vous con nous sommes De cest enfant ci argué? Nous serons du peuple hué, Se nous ne li savons respondre. D’une autre part nous fault respondre, Pour prendre advis.
DEUXIESME MAISTRE.
Je vous diray que j’en devis. Se nous disons que du ciel est, Il est de respondre tout prest: Pourquoy donques ne le creons? Se des hommes est li disons, En verité il semblera, Et respondre aussi le pourra, Que nous cremons le peuple plus Que Dieu: ainsi sommes confus. Qu’en dites-vous?
TROISIESME MAISTRE.
Que dire n’en sçay, sire doulz, Par le grant Dieu.
QUATRIESME MAISTRE.
Onques mais je ne fui en lieu Ou l’en trouvast enfant si sage. Il nous fera avoir hontage A touz ensemble.
DEUXIESME MAISTRE.
Non fera, seigneurs, qu’il me semble Que j’ay responce contre lui Qui luy pourra estre à annui. Alons à li; je la feray. Biau sire, je vous respondray: Le baptesme dont vous parlez, Dont il vient, ce nous demandez; Nous ne savons.
JHESUS.
Ne je ne vous feray respons Nul aussi, en quelle science J’ay ci dit, en vostre audience, Ce que j’ay dit à touz ensemble. Mais dites moi voir que vous semble. D’un homme qui deux filz avoit: A l’un dit: va t’en bon exploit, Filz, en ma vigne labourer; Et cil li sçot bien refuser Et de son pere se parti; Mais assez tost se repenti Et en la vigne ouvrer ala. Le pere à l’autre filz dit a Aussi qu’au premier avait fait: Le filz respondit tout à fait Que son conmandement feroit Et qu’en sa vigne ouvrer yroit: Toutes voies point n’y ala. Dites moy liquelx des deux a Mieux fait le voloir de son pere: C’est ci une chose legière Pour y respondre.
DEUXIESME MAISTRE.
Sanz ceste chose plus espondre, Nous disons: celui le fist plus Qui premier ot fait le refus, Et puis ouvra.
JHESUS.
Aussi sachiez qu’il avenra Pour voir, ains le derrenier jour, Que li publique pecheour Ou regne Dieu seront avant Mis que vous, je le vous creant, Aussi seront les foles fames; Pour ce vous sera grant diffames, Pour ce qu’il ont creu Jehan Entre elles et li publiquan, Et vous ne l’avez pas creu, Ne n’avez repentance eu De vos durtez, c’est chose voire, Quant à lui veez telz gens croire Et vous n’i eustes creance; Pour ce vous sera à grevance; A honte et à confusion A la grant resurreccion De toutes gens.
TROISIESME MAISTRE.
Il pert bien conme es negligens Et fol, quant nous fais mencion Qu’il soit ja resurreccion N’autre siècle qu’il a icy. Or me respons donc a cecy: Conment ce que diz avenra? Moises dist et conmanda En la loy que s’ome moroit Sanz lignie, se femme avoit, Que son frere si l’espousast, A la fin que il recouvrast En lieu de son frere lignie. Or avons veu qu’il n’a mie Granment, qu’il estoient set frere, Dont li aisné, c’est chose clere, Qui femme avoit, morut sanz hoir. Avint que li secons avoir Convint la dame et l’espousa, Mais sanz lignie trespassa: Ainsi du tiers, du quart, du quint, Du sixiesme et setiesme advint. Touz set celle dame espouserent, Et sanz avoir hoirs trespasserent. La dame après est trespassée. Quant venra à celle journée, Que tu diz que tout ressourdront, A qui sera-el femme adonc? Tuit l’ont eue.
JHESUS.
Que vous estes gent malostrue Et plains d’erreur, quant à ce point L’Escripture ne savez point, Non faites vous la Dieu vertu! Savoir devez, fol malostru, Qu’à celle resurreccion On n’y espousera pas, non, Ne ne sera l’en espousé; Mais tuit li bon resuscité Seront comme ange en la Dieu gloire. Ne lisez vous, c’est chose voire, Du resuscitement des mors, Que Dieu qui est misericors Si vous a escript à vos yex? «Je suis d’Abraham, dit il, Diex, Dieu d’Isaac et de Jacob.» Estes vous soluz a ce cop? Or aiez en vous ce remors, Qu’il ne se dit pas Dieu des mors, Mais des vivans.
NOSTRE DAME.
E! Diex, or est li mien dueilz granz, Et ce n’est mie sanz raison. Hé! biau filz, par quelle achoison De moy t’es ainsi departiz? Mon cuer à grant doleur partiz, Et me fais plaine de destresce. Lasse! lasse! filz, coment est ce Que de moy es si esloingniez? E! lasse! et que le m’enseigniez, Bonne gent, se le savez point. Il m’est avis que l’en me point Et fiert d’un glaive en chascun membre Quant de mon enfant me remembre, Que ne truis mie.
JOSEPH.
Par foy, c’est mau fait, doulce amie, De vous ainsi desconforter: Pour Dieu vueilliez vous deporter. Au temple arriére retournons; Espoir que nous l’i trouverons, Et qu’il est là.
NOSTRE DAME.
Sire, allons où il vous plaira, Pour Dieu et me laissiez en paiz. Pour li ne vueil user jamais Qu’en pleur mes ans.
QUATRIESME MAISTRE.
Biau maistre, encore te demans Qui est selon ton escient Tout le plus grant conmandement De nostre loy.
JHESUS.
Je t’en responderay par foy Ce qui n’est pas à getter pueur: «Aime Dieu de trestout ton cueur,» Non pas conme un homme aime famme; Aime l’ainçois de toute t’ame, Et aussi de tout ton pouoir. Li second conmandement voir Est à ce premier ci semblables: C’est que tu soies amiables; Car il dit: «Aime ton prouchain Com toy mesmes»; et de certain En ces deux conmandemens ci Pent toute la loys et aussi Tuit li prophete.
QUATRIESME MAISTRE.
Ceste response est si honneste, Maistre, qu’à dire sui tenuz Que tu es de par Dieu venuz: Car nul ne peut ce que tu diz Dire, de ce sui je touz fiz, Se premièrement ne venoit De par Dieu, et se Dieu n’estoit Avecques lui.
JHESUS.
Et pour tout certain je te dy: Qui ne renaist nouvellement Le royaume Dieu nullement Ne peut veoir.
QUATRIESME MAISTRE.
Conment, maistre, peut donc avoir Viel homme nouvelle naiscence? Je ne croy que nulz ait poissance Telle qu’il se puist mettre ou ventre De sa mère, ne qu’il y rentre Pour naistre enfant.
JHESUS.
Tu as engin mal entendant. Je te di que nulz n’enterra Ou regne Dieu, qui ne sera Aussi conme maintenant nez, Tout de nouvel regenerez En yave et ou saint esperit: Car savoir doiz sanz contredit Que ce qui de char naist char est, Et ce qui de l’esperit naist Est esperit par autel point. Ne te merveilles donques point S’en ma raison m’as oy mettre Que, pour estre sauf, il fault naistre Tout derrechief.
QUATRIESME MAISTRE.
Du savoir suis à grant meschief Conment peut c’estre.
JHESUS.
Conment? Tu tiens siége de maistre Et si es si plain d’ignorance Que tu n’en as pas congnoissance! Se je vous parle en general Des choses qui sont en aval, Qui sont les choses terriennes Et n’i creés, les celestiennes Conment croirez se les vous di? Je ne sçay. Dites moy ceci: Je vous demant à touz ensemble En verité: de qui vous semble Que Crist, qu’a avoir attendez, Par qui devez estre sauvez, Que il soit filz.
QUATRIESME MAISTRE.
Maistre, il sera filz de David; Se lisons nous.
JHESUS.
Or gardez bien: que dites vous? Comment seigneur en esperit L’appelle dont David qui dit:
Dixit Domimis Domino meo: Sede a dextris meis, donec ponam inimicos tuos scabellum pedum tuorum?
Se David par cette raison Son maistre et son seigneur l’appelle, Conment sera la chose telle Que son fil soit?
NOSTRE DAME.
Ha biau filz, es tu ci endroit? E! lasse! que nous as tu fait? Trop nous as mis en grant dehait. Entre Joseph, ton pere, et moy, Nous t’avons quis trois jours par foy De lieu en lieu, chiez noz parens. Nous ne savions mais par quel sens Nouvelles de toy eussions. Je crois que touz deux mort feussions Se nous ne t’eussions trouvé. Nostre joie avons recouvré, Quant te veons.
JHESUS.
Pour quoy, mere? quelle achoisons Vous a fait gester si voz pas? Dites moi, ne savez vous pas Qu’es choses qui sont de mon pere Il esconvient que je m’apere Desoremais?
JOSEPH.
Certes, je ne fu onques mais Si troublez conme j’ay esté Pour toy, biau filz, qu’en verité Nous te cuidions avoir perdu: S’en estions si esperdu, Que nous ne savions que faire Ne ne savions quel part traire Pour toy trouver.
JHESUS.
Ore c’est fait; laissons ester; Il devoit ainsi avenir. Que pensez vous à devenir? Nous avons assez esté ci. Où irons nous, pour Dieu merci, De ci endroit!
NOSTRE DAME.
Biau filz, nous en irons tout droit Chiez un mien ami bien prouchain, Qui de vous veoir a grant fain Dessus son lieu.
PREMIER MAISTRE.
Seigneur, je ne tiens pas à jeu Ce que ce garçon dit nous a: Le peuple nous en moquera, J’en sui certains.
DEUXIESME MAISTRE.
Il me poise que de mes mains Ne li ay batu le visage. Conment l’ont fait dyable si sage, Qu’il nous a touz quatre maté? Par le grant Dieu, j’en ai esté Et sui encore si plain d’ire Qu’il me semble c’om me martire. D’une grant masse.
TROISIESME MAISTRE.
Il convient que ce dueil se passe. Que dyable y soit! Laissons ester Ce larroncel: alons disner; Je miex n’i voi.
QUATRIESME MAISTRE.
Sire, de ma part je l’ottroy. Alons touz quatre en ma maison: Je vous donrray à grant foison Rost et pastez, poisson, blanc pain, Et de bon vin de Saint-Pourçain, Trestout pour nient.
NOSTRE DAME.
Biau filz, aler nous en convient En Nazareth, dont nous venismes: Car, si m’aist ly roy haultismes, Il me tarde moult que j’y soie. Joseph, mettons nous tost à voie, S’il vous agrée.
JOSEPH.
Dame, mes cuers à el ne bée. Par amours or nous en alons Par chiez noz parens, où avons Quis Jhesu, faire leur savoir Que nous l’avons trouvé pour voir, Et leur montrons.
NOSTRE DAME.
Joseph, il me plaist bien, alons; Aussi en seront il plus aise, Quant nous saront hors de malaise. Biau filz, par la main me tenez Et avec moi vous en venez En Nazareth.
JHESUS.
Mère, j’ay cuer et vouloir prest D’ensuir vous où vous irez, Et de faire quanque direz Benignement.
JOSEPH.
Biau filz, c’est bien dit; alons ment. Que Diex noz meffaiz pardonner Nous vueille, et en la fin donner Des cieulx la gloire!
AMEN.
VII AU QUINZIÈME SIÈCLE LISTE DES CHEVALIERS QUI DÉFENDIRENT LE MONT SAINT-MICHEL (D’APRÈS LES CHARTES CONTEMPORAINES)
[Page 272]
Pierre Allart.—D’or, à trois bandes de gueules.
Guillaume Artur.—De gueules, à la coquille d’or, au chef d’argent.
Estienne Aubert.—Paslé d’argent et de gueules de six pièces, au chef d’azur.—Devise: Stat fortuna domus.
Pierre d’Auxais.—De sable, à trois besants d’argent, posés deux et un.
Briant d’Auxais.—De sable, à trois besants d’argent, posés deux et un.
Guillaume Aux Espaules.—De gueules, à la fleur de lys d’or.—Devise: Non potest duobus dominis servire.
Pierre Bascon.—De gueules, à six roses d’argent, posées trois, deux et une.
Richard de Bailleul.—Mi-parti d’hermines et de gueules.—Devise: Tacere aut bene dicere.
Guillaume de Beauvoir.—D’azur, à trois losanges d’argent, posés deux et un.
Robert Bence.—De gueules, à la fasce d’argent, accompagnée de trois molettes d’éperons d’or, posées deux et une.
Gilles Benoist.—D’argent, à l’aigle au vol abaissé de sable; becquée et membrée de gueules.
Guillaume Benoist.—D’argent, à l’aigle au vol abaissé de sable; becquée et membrée de gueules.
Guillaume des Biards.—D’argent, fretté de sable de six pièces.
Robert de Bordeaulx.—De gueules, au griffon d’or éployé, accompagné de trois canettes d’argent, posées deux et une.
Guillaume de Bourguenolles.—D’azur, au lion d’argent, armé et lampassé de gueules; accompagné de trois étoiles d’argent, posées deux et une.
Robert de Brecey.—Aux deux badelaires d’argent, posés en sautoir.
Thomas de Breuilly.—D’azur, au chef cousu de gueules; au lion d’or couronné à l’antique, brochant sur le tout.—Devise: Plus valet quam lucet.
Guillaume, sire de Briqueville de Colombières.—Paslé d’or et de gueules de six pièces.
Richard, sire de Briqueville-Bretteville.—D’argent, à six feuilles de chesne de synople, posées trois, deux et une.
Roger, sire de Briqueville-Bretteville.—D’argent, à six feuilles de chesne de synople, posées trois, deux et une.
Thomas de la Broïse.—D’azur, à deux fasces d’or, accompagnées de trois molettes d’éperons du même, posées deux et une; au chevron du même brochant sur le tout.
Jean Le Brun.—Mi-parti d’hermines et d’azur; au lion de l’un en l’autre, couronné, tenant de ses pattes de devant une lance de gueules posée en pal.
Louis de Cantilly.—De gueules, au chevron d’or, accompagné de trois besants d’argent, posés deux et un; au chef cousu de gueules, chargé d’une croix d’argent.—Devise: A Cantilly, honneur y gist.
Jean de Carrouges.—De gueules, aux fleurs de lys sans nombre.
Jean de la Champaigne d’Argouges.—D’azur, à deux fasces d’or; accompagnées de neuf merlettes d’argent, posées quatre, trois et deux.
Robert Le Charpentier.—D’argent, à trois canettes de sable, posées deux et une.—Devise: Dieu m’aide.
Raoul Le Clere.—D’argent, à la fasce de gueules; accompagnée d’un léopard de même, posé à la dextre de la pointe de l’écu.
Richard de Clinchamp.—D’argent, au gonfanon de gueules, frangé d’azur, orné de trois pendants de même.—Devise: Pro Deo et rege.
De Combray (le bastard).—D’azur, à trois lionceaux d’argent, posés deux et un.
Raoulquin de Créquy.—D’or, au Créquier de gueules.—Devise: A Créquy, le grand baron, Créquy haut baron, haut renom.
Foulques de Creully.—D’argent, à trois lionceaux de gueules.
Jean de Criquebeuf.—D’azur, au bœuf passant, en peine d’argent.
Henri de Crux.—D’azur, à deux bandes d’or; accompagnées de sept coquilles d’argent, posées deux senestres en chef, trois lignées entre les deux bandes et deux destres en pointe.
Jean Drouart.—De gueules, à trois membres de griffon d’or, posés deux et un; au chef d’or.
Louis, sire d’Estouteville, capitaine.—Burelé d’argent et de gueules de dix pièces; au lion morné de sable brochant sur le tout.
Robert d’Estouteville, bastard d’Aussebosc.—Burelé d’argent et de gueules de dix pièces; au lion morné surmonté d’un lambel, le tout de sable brochant sur le tout.