PREMIÈRE PARTIE SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LE PLAN DIVIN
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CHAPITRE Iᴱᴿ APERÇU GÉNÉRAL SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES
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AR une admirable loi de cette Providence que Bossuet nous montre constamment attentive au salut des hommes, la gloire de chaque saint éclate à l’heure même du danger; sa physionomie se dévoile aux regards de chaque génération malade; ses vertus apparaissent comme le remède efficace aux plaies qui la dévorent. Oui, à l’heure où la foi languit et s’éteint, où la charité se refroidit, où la corruption menace de tout envahir, Dieu fait un signe et l’on voit apparaître ces agents qu’un écrivain du jour appelle si bien les agents extraordinaires de la vérité, de l’amour et de la sainteté.

Que de fois, pour son propre compte, notre siècle a fait l’expérience de ces délicates attentions de notre Père qui est aux cieux! Notre siècle en effet ne connaît plus la fraternité chrétienne; ses fils vivent en proie à la division, à la haine; ils se consument dans les luttes misérables de l’esprit de parti. Jésus-Christ, pour ranimer parmi eux le feu sacré, leur ouvre la fournaise embrasée d’amour; il leur montre son cœur en disant: «Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes!» Livré à l’ignominie des sens, ne connaissant plus la pureté que de nom, et ne croyant qu’aux jouissances animales, notre siècle a entendu proclamer l’immaculée conception de la très sainte Mère de Dieu. Affamé d’honneurs, dévoré d’ambition, poursuivant, sans pudeur comme sans dignité, les faveurs et les emplois, tout entier au vertige de l’orgueil, notre siècle a vu monter sur les autels une pauvre et humble bergère, le rebut de l’humanité. Adorateur de la richesse, ennemi de la pauvreté qu’il repousse comme l’insupportable opprobre, notre siècle a vu sous ses yeux la gloire de la sainteté rayonner au front d’un mendiant.
C’est ainsi que toujours Dieu mesure l’énergie du remède à la profondeur du mal. Une autre plaie, réclamant elle aussi, elle surtout, la guérison, désole en ce moment la société, c’est la plaie du naturalisme. Nous ne disons pas assez, c’est la plaie du matérialisme qui achève l’abaissement des âmes. Triste et singulier spectacle en vérité que celui d’un siècle qui nie le démon et qui subit servilement son empire, qui semble avoir juré de ne plus voir, de ne plus connaître que la terre, qui ne sait plus porter ses regards vers un monde supérieur pour y rencontrer les esprits angéliques et se rapprocher du ciel, sa patrie! Quel sera l’agent extraordinaire envoyé par Dieu pour combattre ce mal et pour en triompher? Le prophète Daniel nous apporte la réponse: «En ce temps-là, dit-il, Michel, le grand prince, se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants du peuple de Dieu; et il viendra un temps comme il n’en fut jamais depuis l’origine des nations jusqu’à ce jour. Alors seront sauvés tous ceux de votre peuple dont les noms seront trouvés inscrits dans le livre.» Or fut-il jamais depuis l’origine du monde une époque semblable à la nôtre, et nos jours ne sont-ils pas ceux qu’annonce le prophète, où saint Michel devra se lever pour nous arracher au péril et apparaître comme un sauveur?
Notre siècle aurait-il eu le pressentiment de cette guérison qui doit nous venir par le puissant Archange? La dévotion de saint Michel semble en effet refleurir aujourd’hui; de nouveau l’ère des pèlerinages s’est ouverte sur la grande montagne, orgueil de notre diocèse; dans une journée dont nos annales conserveront le fier et impérissable souvenir, la statue du vainqueur de Satan a reçu les honneurs du couronnement solennel. Notre cœur d’évêque garde la mémoire de ces fêtes splendides, de ce concours prodigieux, de ces élans de piété, de cet enthousiasme enfin dépassant toute attente. N’est-ce pas l’heure pour nous de donner à cette imposante manifestation son nécessaire et vrai complément; c’est-à-dire d’en faire connaître le héros; de montrer dans le grand Archange un type achevé de perfection; de tirer de sa nature, de ses prérogatives, un enseignement fécond pour notre progrès spirituel; de dire, en un mot, ce qu’est saint Michel, quelle place il occupe dans l’ensemble des êtres en général et particulièrement au sein des célestes hiérarchies?
Que dans le cours du siècle dernier, que dans la première moitié du nôtre, le culte de saint Michel ait été délaissé, pourrions-nous en être surpris? Bossuet, parlant de ses contemporains, disait déjà d’eux qu’ils tenaient tout dans l’indifférence, tout excepté le plaisir et les affaires; Fénelon entendait gronder autour de lui le bruit sourd de l’incrédulité; Leibnitz, en termes prophétiques, annonçait la tempête qui allait emporter les derniers débris des croyances et des institutions du vieux monde. L’indifférence qui succède à leur époque devient de plus en plus générale. A des hommes endormis dans cette funeste léthargie, comment parler des anges? Comment parler surtout de saint Michel, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, de la vérité qu’ils ne comprennent plus, vainqueur de l’enfer, de l’enfer auquel ils ne croient plus? N’est-ce pas s’exposer à parler une langue étrangère?
Combien parmi nous d’esprits faibles qui croient faire preuve de force en souriant au seul nom de ces fantômes qu’on nomme les démons? «Le chef-d’œuvre de ces mauvais génies, dit le P. de Ravignan, c’est de s’être fait nier par ce siècle.» La réforme de Luther avait préparé ce chef-d’œuvre en exagérant le rôle du démon. La philosophie sceptique et athée qui a succédé à la réforme, le matérialisme qui a été comme l’inévitable conséquence de la mollesse et de la sensualité, ont porté un coup mortel à la foi en l’autre vie. Quelle différence, à ce point de vue, entre les robustes croyants du moyen âge, courbés sous le poids d’un labeur incessant, mais relevés par une espérance d’immortalité, et ces efféminés de notre siècle ne rêvant que bien-être, ne croyant qu’au présent, perdant de vue la conquête de Rome dans les délices de Capoue! En vérité, que pouvait avoir de commun avec des hommes de cette trempe l’Archange conducteur et peseur des âmes? Ajoutez à cet état universel des esprits l’oubli des traditions du passé, les sentiments chevaleresques généralement évanouis, l’amour de la patrie trop souvent affaibli, pour ne pas dire éteint, le prodigieux travail de décomposition opéré dans nos sociétés modernes, et vous comprendrez que non seulement la popularité du nom de saint Michel, mais son culte, mais son existence même ne pouvaient trouver grâce devant une telle époque. Vous comprendrez que la foi au grand Archange devait sinon succomber, du moins s’affaiblir sous tant de causes de ruine.
A ces négations, il est temps d’opposer l’affirmation de nos saintes croyances; aux savants qui se complaisent uniquement dans leurs conquêtes sur le monde matériel, il est temps de crier: Regardez plus haut; regardez au-dessus de ce firmament dans lequel se perd votre courte vue; par delà tous les êtres visibles, il existe un esprit plus puissant que le vôtre, plus sublime que le vôtre; la religion l’appelle le prince de la lumière, princeps æthereus, le chef des armées angéliques, dux angelicarum copiarum, le primat des célestes phalanges, cœlestis exercitûs primas. C’est Michel, le vengeur de Dieu, Quis ut Deus?
Oui, saint Michel existe. Écoutez plutôt les voix qui s’élèvent pour l’attester. Les prophètes l’attestent. «Voici, dit Daniel, que Michel, un des premiers princes, est venu à mon secours.» Les apôtres l’attestent. «L’adversaire de Satan, dit saint Jude, c’est l’archange Michel.» «Michel et ses anges, dit saint Jean, combattirent le dragon.» Les saints Pères l’attestent. Saint Denys, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Chrysostome et tant d’autres le célèbrent dans leurs écrits. Les papes l’attestent. Depuis saint Pierre jusqu’à Pie IX, tous l’honorent, tous l’invoquent et comme leur patron et comme le défenseur de l’Église. Les rois et les empereurs l’attestent. Saint Henri d’Allemagne va lui rendre hommage au Mont-Gargan, et depuis Charlemagne, nos princes, nos rois les plus illustres viennent implorer son secours dans la Merveille de l’Occident. Les peuples l’attestent. D’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre, de France, combien accourent au pied de ses autels? Tous les arts l’attestent. L’architecture lui bâtit des temples; la sculpture lui taille des statues; partout, sur les murs, sur la toile, sur le verre, la peinture fait éclater sa victoire. Les ordres militaires prennent pour modèle et pour défenseur l’archange des batailles; de tous les coins du monde, les fidèles lèvent vers lui des regards où se peint l’amour, où brille la confiance.
Saint Michel existe. Mais quelle est sa nature? Voyez-vous ce radieux adolescent avec sa tête fièrement levée, son œil qui jette la flamme, sa gauche qui porte un bouclier, sa droite qui brandit l’épée ou qui tient la balance de la justice, ses ailes déployées, son pied qui foule un dragon aux abois? Voilà le saint Michel de l’artiste. Portrait saisissant et qui exprime de son mieux la jeunesse immortelle de l’Archange, sa noblesse, son courage, son amour de la justice, sa merveilleuse rapidité, son triomphe sur le démon. Mais si vifs que soient ces symboles, ce ne sont que des reflets matériels d’attributs immatériels et invisibles. Non, saint Michel n’est pas matière. Sous ces voiles aériens, il faut découvrir ce qui existe réellement, un esprit, c’est-à-dire une substance, c’est-à-dire, non pas une ombre, un fantôme, un rien, mais un être réel et vivant, un être dégagé de toute matière, et par conséquent l’être le plus rapproché de Dieu, le plus semblable à la divine essence. Incorruptible, l’esprit ne connaît pas la mort. Dieu sans doute peut l’anéantir, si c’est sa volonté; mais de son fond et par le principe de sa nature, l’esprit est immortel. A l’abri de la destruction, l’esprit est de même à l’abri des exigences, des faiblesses, des maladies qui sont le triste apanage de notre mortalité. Échappant aux conditions serviles de la matière, il tend vers l’infini, sort de l’espace et du temps, entre dans le domaine de la beauté, de la vérité, de l’amour. Et voilà saint Michel. Saint Michel est un pur esprit.
Mais, direz-vous, un tel être est-il possible? Bossuet répond: «O Dieu! qui doute que vous puissiez faire des esprits sans corps? A-t-on besoin d’un corps pour entendre, pour aimer et pour être heureux? Vous qui êtes un esprit si pur, n’êtes-vous pas immatériel et incorporel? L’intelligence et l’amour ne sont-ce pas des opérations spirituelles et immatérielles qu’on peut exercer sans être uni à un corps? Qui doute donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte? Et vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.»
Il est donc vrai: saint Michel est possible, saint Michel existe et saint Michel est un pur esprit. Mais quelles sont ses facultés? Bossuet vient de nous le dire: l’intelligence et l’amour. Vous avez admiré cette noble faculté de l’intelligence chez l’homme, qui, s’élançant hardiment à la recherche du vrai, sait arracher à la nature ses secrets et produire des chefs-d’œuvre; eh bien, nous dit saint Denys l’Aréopagite, «le plus haut degré du genre inférieur atteint au plus bas degré du genre supérieur.» Ainsi donc l’intelligence humaine, illuminée par les éclairs du plus puissant des génies, n’est qu’une pâle et faible lueur à côté de l’intelligence du dernier des anges. Et vous allez le concevoir. L’homme ici-bas ne gravit les hauteurs de la science que par les degrés si pénibles du travail, de la méditation et du raisonnement; l’ange, au contraire, n’a pas besoin de s’élever graduellement à la vision des vérités immuables, éternelles; il ne lui faut pas recourir aux déductions du raisonnement, il contemple la vérité à sa source même; l’homme, c’est l’oiseau qui ne sait que voltiger dans le terre-à-terre d’une science trop souvent sujette à l’erreur; l’ange c’est l’aigle qui plane sur les sommets; l’homme est dans la nuit profonde; l’ange est l’heureux voisin du soleil; toujours en acte, son intelligence, à l’abri des ténèbres, se nourrit des pensées les plus sublimes sans que jamais cette sublimité l’épuise ou la fatigue. Et quels horizons n’embrasse pas son vaste regard? C’est Dieu; c’est lui-même, sa substance, ses pensées, ses volontés; ce sont ses frères; c’est le monde matériel; ce sont les événements futurs et nécessaires dans leurs causes.
Si de l’ordre naturel nous passons à l’ordre surnaturel, l’intelligence de l’ange s’élargit et s’illumine d’un rayonnement nouveau! «L’ange, dit saint Thomas, connaît le Verbe par deux moyens, d’abord par la lumière naturelle, puis par la lumière de la gloire qui lui découvre l’essence infinie; il connaît aussi par ces deux moyens les choses dans le Verbe; il les connaît imparfaitement par la lumière naturelle et parfaitement par la lumière de la gloire.» Quelle science, et comme elle laisse loin derrière elle nos petites lumières humaines! L’homme ne voit ici-bas qu’à travers le miroir de la création, miroir énigmatique et obscur, s’il en fut; l’ange, au contraire, voit le Verbe en qui sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse, il voit tout en lui et il voit tout dans la lumière du Verbe. C’est cette lumière qui communique au regard de l’ange la pénétration, la
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Fig. 1.—Dieu révèle aux anges l’incarnation future du Verbe. Dessin de Wohlgemuth dans une Bible abrégée (der Schatzbehalter), Nuremberg, 1491.
vigueur, l’étendue, et qui, pour tout résumer en une phrase, l’élève jusqu’à pouvoir regarder même la majesté de Dieu et à plonger dans la profondeur des secrets de l’infini.
Telle est l’intelligence de l’ange en général; telle est en particulier celle de saint Michel; mais, ajoute saint Thomas, l’amour suit la connaissance: Dilectio sequitur cognitionem. Comment dès lors exprimer l’amour naturel et surnaturel qui monte du cœur des anges comme l’encens de ces encensoirs qu’ils balancent constamment devant le trône de Dieu? La vie des anges, dit saint Augustin, c’est l’amour: Angeli nisi per caritatem non vivunt. Est-il en effet possible de voir la beauté infinie dans tout l’éclat de ses charmes, dans tout l’attrait de ses splendeurs, dans toute la magnificence de ses perfections et de ne pas l’aimer d’un amour incessant, d’un amour ardent, d’un amour inexprimable? Le propre du feu, c’est de transformer en lui les objets qu’il consume; mais Dieu est un feu consumant; Dieu est amour. Comment les anges remplis de Dieu, environnés des flammes de l’infinie charité de Dieu, ne seraient-ils pas tout entiers à l’amour de Dieu? Aussi, comme on l’a dit justement, ce qui s’échange d’amour entre Dieu et chacun des anges durant ce que nous sommes forcés de nommer un instant dans cette vie qui n’a point d’instant et où tout est éternel, suffirait à remplir et à combler le cœur de toute une génération d’hommes vivants sur la terre. Non, encore une fois, on ne peut vivre dans les flammes sans se sentir embrasé; on ne peut vivre baigné dans l’océan de l’amour sans se sentir pénétré d’amour.
Voilà les anges; ils voient et ils aiment; ils sont fixés dans cette infinie beauté qui les tient captifs; ils l’aiment avec toutes les énergies de leur être, avec toutes les puissances de leur affection, avec toute l’avidité, toute l’ardeur, tous les transports dont ils sont capables. Plus ils voient, plus ils désirent de voir encore; et, bien que satisfait, leur amour n’est jamais rassasié. Ajoutons-le seulement pour notre consolation: ils puisent en Dieu quelque chose de l’amour même qu’il nous porte et apprennent de lui la compassion et la sollicitude pour nos âmes.
Tel est l’amour des anges en général; tel est en particulier l’amour de saint Michel. Un pieux auteur, considérant dans le grand Archange les deux facultés que nous venons d’étudier, nous le fait connaître par un trait frappant: «Sa gigantesque intelligence, dit Faber, a scruté les profondeurs de l’amour de Dieu, pendant les révolutions des siècles, plus longues de beaucoup que les interminables époques géologiques que demande la science, et il n’en a pas trouvé le fond.» Voilà bien saint Michel, tel que la foi nous le montre, géant par l’intelligence et géant par l’amour!
Est-ce tout? Non; l’amour est fait pour opérer de grandes choses; et voilà pourquoi saint Michel est encore géant par la puissance. Ici, pour éclairer notre marche, nous avons mieux que des aperçus généraux, nous avons la lumière de l’Écriture elle-même qui nous révèle au moins par comparaison le secret de cette puissance littéralement gigantesque. Qui de nous ne connaît cette lutte effrayante soutenue par Job contre Satan? Dans ce drame grandiose que l’Esprit-Saint lui-même a voulu raconter, Job, traçant une ébauche de son adversaire terrible, s’arrête comme découragé: «Sa tête, nous dit-il, est une citadelle; qui jamais en ouvrira les portes?» Cependant il continue. Écoutez; c’est la peinture affaiblie de la puissance de saint Michel: «La terreur, ajoute-t-il, habite autour de ses dents; il lance des éclats de feu par les narines et ses yeux étincellent comme la lumière du matin; son haleine allume des charbons et la flamme jaillit de sa bouche; la force réside dans son cou et la famine marche devant sa face; il n’y a ni épée, ni lance, ni cuirasse qui puisse tenir devant lui; car pour lui le fer n’est que de la paille, l’airain n’est qu’un bois vermoulu. Il n’est pas sur la terre de puissance qui soit comparable à la sienne, parce qu’il a été créé pour ne rien craindre. Voilà le roi qui règne sur tous les enfants d’orgueil.»
Jamais la puissance d’un être créé ne fut dépeinte sous des images plus expressives, plus saisissantes et plus formidables; et pourtant, cette redoutable puissance n’a été qu’impuissance devant saint Michel. Saint Michel l’a terrassée; la flamme de son regard a dévoré celle que jetaient les yeux de Satan; le feu de son amour a consumé chez son terrible adversaire l’ardeur de la haine; son épée a rompu la lance de l’ange rebelle et percé sa cuirasse. Michel a brisé le fer du Dragon comme une vaine paille, son airain comme un bois vermoulu. Voilà l’ange qui règne sur les obéissants; le roi qui commande aux humbles. Et cette puissance merveilleuse au service de qui donc est-elle? Ah! tombons à genoux dans la reconnaissance, dans l’amour et surtout dans le sentiment d’une invincible confiance. Elle n’est pas seulement au service de la Majesté souveraine, elle est au service de l’Église, au service de la France, au service de tous les enfants du peuple de Dieu: Michael qui stat pro filiis populi tui.
Après cette peinture, connaissez-vous saint Michel? Saint Michel, c’est l’intelligence; saint Michel, c’est l’amour; saint Michel, c’est la puissance. Il reste un dernier trait: saint Michel, c’est la beauté, c’est la gloire. Ici encore l’Écriture sera notre lumière: «Tu étais, dit Ézéchiel s’adressant à Satan, tu étais le sceau de la ressemblance divine; tu étais rempli de sagesse et parfait en beauté. Tu as été dans les délices du paradis de Dieu; toutes les pierres précieuses formaient ton vêtement... La richesse de l’or et de l’émeraude achevait ta beauté... Tu étais le Chérubin qui étend ses ailes et protège; je t’avais placé au sommet de la sainte montagne de Dieu; ta route était semée de diamants; tu étais parfait dans tes voies au jour de ta création.»
Voilà la beauté, voilà la gloire et les sublimes privilèges de l’ange au jour de sa création. Voilà par conséquent la beauté, la gloire de saint Michel, beauté toujours splendide, gloire toujours radieuse, gloire et beauté qui ne connurent jamais d’ombre. Mais de quel éclat nouveau, de quel éclat incomparable ne brille pas saint Michel depuis que, par sa fidélité à Dieu, il a mérité la grâce, il est entré en participation de la nature divine, cette nature qui est la gloire et la beauté même? N’insistons pas; il y a là des mystères que nous ne pouvons scruter, des merveilles dont notre faible vue ne saurait soutenir l’aspect. Vouloir les pénétrer, ce serait nous exposer à succomber sous le poids de cette gloire, à perdre, comme Daniel quand l’ange Gabriel lui apparaît, à perdre notre force, à pâlir, à tomber défaillants, anéantis. Un auteur que nous avons cité déjà n’a pas craint d’écrire: «L’éclat de la puissance et de la beauté de saint Michel serait capable de nous donner la mort, s’il nous était manifesté dans la chair.» N’est-il pas vrai que nous pouvons maintenant appliquer au glorieux Archange ces belles paroles de saint Denys: «Il est l’image de Dieu, la manifestation de sa lumière cachée; il est le miroir du Très-Haut, miroir transparent, limpide comme le cristal, miroir fidèle, sans altération, sans tache, miroir enfin, s’il est permis de s’exprimer ainsi, qui reçoit dans leur plénitude la bonté ineffable et la rayonnante beauté de la figure divine.»
Hommes du dix-neuvième siècle, regardez donc; regardez et instruisez-vous à cette école des anges. C’est là qu’il faut chercher la lumière, là qu’il faut apprendre l’amour, là qu’il faut demander la force, là qu’il faut contempler le modèle pour essayer de le peindre en vous-mêmes et de le traduire dans les actes de votre vie mortelle.
Nous venons d’étudier saint Michel en lui-même dans sa nature et dans ses facultés. Il nous faut maintenant élargir le regard pour mesurer un horizon plus vaste; il nous faut embrasser depuis le sommet jusqu’à la base la grande échelle de la création pour y surprendre le degré que saint Michel occupe dans le plan général des êtres.
En jetant un regard sur l’univers, non pas tel que le conçoivent trop de philosophes modernes, mais tel que la saine raison et les lumières de la foi nous le découvrent, notre âme est sous le coup d’un vrai saisissement, le saisissement de l’admiration et du transport. Arrachée pour ainsi dire à elle-même par ce spectacle d’une sagesse infinie et d’une éblouissante richesse, elle s’écrie avec le Psalmiste: «Je le confesserai, Seigneur; votre magnificence inspire l’étonnement et la stupeur; vos ouvrages sont vraiment merveilleux. Ravie et hors de moi-même, je ne sais par quels éloges les célébrer dignement.» Et si nous sortons de ce monde sensible pour saisir dans son ensemble le plan divin tout entier, quelle prodigieuse conception se déroule devant nous, quelle variété, quelle unité et quelle harmonie!
Au sommet de ce Sinaï sublime, au sommet des êtres, c’est Dieu; Dieu au faîte inaccessible de sa gloire et de ses perfection; Dieu dominant toutes choses et comme perdu dans une splendeur néanmoins visible; Dieu le trois fois Saint, le seul Saint, le seul Dieu; Dieu, la justice et la bonté parfaites; Dieu, la science, l’amour, l’éternité, la vie; Dieu, le soleil de toutes les créatures, qui ne vivent que de lui, que par lui, que pour lui; Dieu, l’être unique, en face duquel tout le reste n’est que figure, fantôme et néant.
Au-dessous, les anges, esprits créés et limités sans doute, mais images et reflets des attributs divins, princes de la cour du Roi des rois, chantres immortels de ses grandeurs, «astres vivants du ciel, comme dit saint Ambroise, lis du paradis, roses plantées sur les eaux de Siloë,» témoins de l’incomparable Majesté, ministres du Tout-Puissant. Plus bas, c’est l’homme placé sur les confins de la matière et de l’esprit, l’homme qui est ange par son âme et qui par son corps est le résumé, la miniature du reste de l’univers; l’homme souverain de ce royal palais, de cet empire magnifique qui se nomme le monde; pontife de ce temple majestueux qui s’appelle la création. Viennent ensuite ces millions d’êtres inférieurs qui s’échelonnent depuis l’animal le plus parfait jusqu’au minéral le plus infime, depuis le gigantesque soleil jusqu’à l’imperceptible grain de sable. Oui, remontez successivement cette échelle des êtres, élevez-vous du minéral à la plante, à l’animal, à l’homme, à l’ange, à Dieu enfin de qui découle toute paternité au ciel comme sur la terre; et vous aurez l’idée du plan divin, vous comprendrez comment s’effectue ce que saint Thomas appelle si bien l’admirable connexion des êtres: Hoc modo mirabilis rerum connexio considerari potest.
L’homme comble la distance qui existe entre le monde physique et le monde des esprits; il possède à la fois et le sentiment comme l’animal, et la vie comme la plante, et l’être comme le minéral. Il est le trait-d’union entre la terre et le ciel. De la même façon, l’ange tient le milieu entre l’homme et Dieu; il représente ce qu’il y a de plus parfait dans les manifestations de la vie divine, l’intelligence et l’amour. Et voulez-vous savoir jusqu’à quel point saint Michel en particulier est l’image de la perfection infinie? Écoutez: si, comme nous le verrons plus loin, le glorieux Archange doit marcher à la tête des phalanges supérieures, il occupe dans le plan divin un rang d’honneur, une place vraiment sublime. Vivant, pour emprunter la belle expression de saint Denys, dans le vestibule même de Dieu, saint Michel est pour ainsi dire sous l’action immédiate de la lumière, de la chaleur divine; il est dès lors un des plus vifs reflets de la pensée, un des plus ardents rayons de l’amour du Créateur. Voyez-vous dans cette échelle infinie de la perfection dont Dieu est le sommet inaccessible, voyez-vous notre grand Archange, glorieux entre tous les compagnons de sa gloire, recevant immédiatement du Très-Haut la lumière et l’amour qu’il doit transmettre aux anges des degrés inférieurs? O saint Michel, en quelle éclatante lumière vous apparaissez à nos yeux ravis! dans quel centre d’amour vous resplendissez! comme de ces hauteurs vous dominez au ciel et sur la terre! Ministre privilégié, qui jouissez de la familiarité de votre souverain, comme vous êtes couronné d’honneur, investi de puissance, et comme vous commandez l’admiration! Si nous ne savions que vous représentez celui qui est la bonté même, la crainte, une crainte trop légitime comprimerait nos élans. Comment ne pas nous demander en effet si notre voix si faible ne va pas se perdre dans l’immensité de l’espace avant d’arriver jusqu’à vous, si nos hommages ne partent point de trop bas pour atteindre jamais à ce trône sur lequel vous siégez?
Et n’allez pas croire, qu’en portant saint Michel si haut dans le plan général des êtres, nous cédions à des enthousiasmes irréfléchis. Non, non; nous puisons ces enthousiasmes aux sources les plus autorisées. Écoutez plutôt saint Jean Damascène: «Les anges, dit-il, participent à la lumière et à la grâce dans la proportion même de leur rang et de leur dignité.» Écoutez le prince des théologiens: «Parmi les anges, les plus rapprochés de Dieu sont à la fois et d’une dignité plus haute et d’une science plus éminente. Les Trônes, dit-il ailleurs, sont élevés à ce point d’être les hôtes familiers de Dieu: car ils sont capables de connaître immédiatement en lui les raisons des choses, ce qui est propre à toute la première hiérarchie.» Or, nous le verrons bientôt, c’est dans cette première hiérarchie qu’il est permis, d’après les plus graves autorités, de placer saint Michel.
Maintenant, voulez-vous connaître le rang qu’occupe saint Michel dans le plan général des êtres? Eh bien! montez, montez par delà les horizons humains, montez par delà les astres, montez par delà les anges inférieurs, montez jusqu’à la hiérarchie placée immédiatement au-dessous du trône de Dieu: c’est là qu’il vous apparaîtra tout brillant d’intelligence, tout brûlant d’amour, tout rayonnant de gloire et d’honneur.
Quittons l’ordre naturel pour entrer dans l’ordre de la grâce. Au-dessus en effet de la nature angélique, créée à l’image de Dieu, apparaît la nature angélique déifiée par la grâce. C’est dans cette sphère vraiment supérieure de l’ordre surnaturel que la figure de l’Archange se dessine sous les traits les plus lumineux et les plus sublimes; mais, pour bien comprendre cette sublimité, il faut remonter à la lutte de saint Michel contre Satan, en étudier la cause afin de pouvoir en apprécier dignement les résultats. L’ange, d’après l’enseignement commun des docteurs, avait été, comme l’homme, créé dans la sainteté; mais pour l’un comme pour l’autre, la royauté des cieux devait être emportée d’assaut. Aussi bien que l’homme, l’ange devait conquérir la gloire, acheter l’éternel bonheur par le libre et courageux effort de sa volonté; il eut donc, lui aussi, son temps d’épreuve. Pendant ce temps, Dieu daigna révéler aux esprits célestes quelque chose de ses desseins futurs; il leur fit entrevoir à travers les temps le mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire l’union de son Verbe, de son Fils adorable avec la nature humaine et la gloire ineffable de l’humanité ainsi divinisée. Dieu fit plus; il ordonna aux anges de rendre au Verbe incarné l’hommage de leurs adorations (fig. 1). A cette vue, Lucifer s’indigne: «Eh quoi, s’écrie-t-il, l’esprit s’incliner devant la chair! l’ange se prosterner aux pieds d’un homme! Dieu ne nous a-t-il donc élevés si haut que pour nous abaisser à ce degré d’humiliation?» Et dans son cœur s’allume, avec la jalousie, une haine à mort contre Jésus-Christ. Voilà pourquoi, disent plusieurs saints Pères, le Divin Maître a déclaré que Satan était homicide dès le commencement: Ille homicida erat ab initio. Lucifer va plus loin; il fomente la révolte parmi les cohortes angéliques, et entraîne à sa suite le tiers de l’armée céleste (fig. 2). C’est alors que Michel se lève, dans la lumière de sa foi, dans la générosité de son incorruptible amour, et profère dans les cieux ce cri qui est devenu son nom: Quis ut Deus? Qui est comme Dieu? Le dénouement vous est connu, et vous savez comment le Très-Haut, pour récompenser la fidélité de son serviteur, l’admit à la gloire avec ses anges et se fit lui-même leur récompense.
Voulez-vous connaître après cela jusqu’où s’élève l’Archange dans l’ordre surnaturel? Interrogez l’Écriture. «J’ai entendu, dit saint Jean,
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Fig. 2.—La chute des anges rebelles. D’après la peinture de Ch. Lebrun, à Munich. Dix-septième siècle.
après le combat que nous venons de rappeler, une grande voix qui disait dans le ciel: Maintenant c’est le salut, c’est le triomphe, c’est le règne de notre Dieu et la puissance de son Christ.» C’est vrai; mais à qui sont dus ce salut et ce triomphe, sinon à la vaillance de saint Michel? A quel degré de gloire ne sera donc pas élevé celui qui a sauvé dans le ciel les droits de l’Homme-Dieu et ménagé sa victoire? Nunc facta est salus et virtus. Quelle ne sera pas la grandeur du fidèle soldat qui a si heureusement combattu pour le règne de Dieu et la puissance de son Christ? Nunc regnum Dei et potestas Christi ejus. Que le Prophète demande comment le Dragon est tombé du ciel; qu’il s’étonne de le voir englouti dans les profondeurs de l’abîme; nous demandons, nous, à quel faîte la main de Dieu a porté dans le ciel le vainqueur du Dragon; nous demandons si nos regards pourront atteindre à ces sommets sublimes où il triomphe!
C’est là que, s’adressant à l’Archange, l’Église salue sa gloire incomparable: Michael, princeps gloriosissime militiæ cælestis. Et dans cette prière que sa maternelle sollicitude met assidûment sur toutes les lèvres, sur les lèvres du prêtre à l’autel, sur les lèvres du pécheur au tribunal sacré, sur les lèvres du chrétien au commencement et à la fin de chacune de ses journées, elle indique ouvertement la grande place que saint Michel occupe dans l’ordre de la grâce. A qui nous adresser en effet pour obtenir le pardon de nos fautes? Dieu seul a le pouvoir d’effacer les péchés; mais qui pourra nous réconcilier avec lui? Marie d’abord, la Vierge qui nous a donné le Rédempteur; et après elle, immédiatement après, c’est-à-dire, avant le bienheureux Jean-Baptiste, avant les bienheureux apôtres Pierre et Paul, avant tous les saints, Michel, le défenseur et l’ami du Christ. Voilà la puissance de saint Michel, voilà sa grandeur et son crédit.
Interrogez enfin la tradition. Elle vous montrera le chef des célestes milices continuant sans trêve, à travers les générations et les siècles, sa mission de soldat du Verbe incarné; elle vous dira que toujours Satan, c’est l’orgueil; Michel, l’humilité; Satan, c’est la haine de Dieu, la haine de Jésus, la haine de sa Mère immaculée; Michel, c’est l’ami de Dieu, de Jésus et de Marie; Satan, c’est l’adversaire irréconciliable de la croix; Michel, c’est le héros qui déploie fièrement l’étendard de notre salut; Satan, c’est le calomniateur de tous les instants; Michel, c’est l’affirmateur persévérant; Satan, c’est le chef de l’armée du mal; Michel, c’est le chef de l’armée du bien; Satan, c’est le cri de la révolte: Non serviam! Michel, c’est le cri de la fidélité: Quis ut Deus! Et si vous nous demandez quelle est la place de notre Archange dans l’ordre surnaturel, la réponse nous sera facile: c’est, vous dirons-nous avec l’Écriture, l’Église et la tradition, c’est la place qui convient à l’héroïque champion de la Majesté divine, au vengeur du Christ et de sa cause, au lutteur infatigable qui combat depuis des siècles pour la vérité contre l’erreur, pour la vertu contre le vice, pour l’Homme-Dieu contre Satan, pour le ciel contre l’enfer.
Pénétrons plus avant dans ces mystères, et, pour faire la lumière plus complète encore sur les grandeurs de saint Michel, recherchons brièvement la place qu’il occupe parmi les hiérarchies angéliques. «Comptez, si vous le pouvez, dit Bossuet, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu’on voit que celles qu’on ne voit pas; et croyez que vous n’avez pas atteint le nombre des anges. Il ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses excellentes, et ce qu’il y a de beau, c’est, pour ainsi dire, ce qu’il prodigue le plus.» Le grand évêque ne fait ici que commenter la parole de Daniel: «Un million d’anges le servaient et mille millions assistaient devant lui.» N’allez pas croire que cette multitude ait été dispersée dans les sphères supérieures, au caprice du hasard ou bien au gré d’une volonté bizarre et aveugle. Dieu, qui est la sagesse même, Dieu qui est l’auteur même de l’ordre, a dû établir entre tous ses anges une harmonie parfaite, et la hiérarchie qui règne parmi les hommes ne doit être qu’un pâle reflet de la hiérarchie qui règne entre les anges.
La hiérarchie, c’est-à-dire la subordination, notre siècle n’en veut pas; son orgueil la repousse comme une injure à la dignité de la nature humaine, comme un attentat contre sa liberté. Mais qu’il le veuille ou non, notre siècle la doit subir. La créature ne saurait, en effet, supprimer la distance qui la sépare du Créateur. Dans l’ordre matériel, jamais le grain de sable n’égalera la montagne; jamais l’arbrisseau ne pourra monter à la taille et à la vigueur du cèdre; et toujours le dernier des astres demeurera pâle à côté du soleil. Et dans l’ordre intellectuel, l’homme ignorant, l’incapable, n’atteindra jamais à la hauteur du génie. Qu’on efface autant qu’on le voudra, dans l’ordre social, cette hiérarchie qui se compose, comme dit saint Thomas, de l’aristocratie en haut, de la bourgeoisie au milieu, du peuple en bas; jamais on ne la fera disparaître dans l’ordre intellectuel. L’homme n’a pas à ce point le pouvoir de défaire ou de refaire l’œuvre du Créateur; et, de même qu’il y aura toujours au milieu de nous des pauvres déshérités des biens de la fortune, de même il y aura toujours des esprits plus ou moins déshérités des clartés de l’intelligence. Stella enim a stella differt in claritate. Bon gré, mal gré, la hiérarchie dans tous les ordres, dans le commerce et l’industrie, dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, doit survivre à tous les caprices, à toutes les attaques, à toutes les haines, si violentes qu’elles puissent se produire.
Mais cette hiérarchie qui s’impose au genre humain s’impose de même à la société des anges. Oui, dans cette société comme dans la nôtre, on distingue, s’il est permis de s’exprimer ainsi, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple. Dieu l’a-t-il voulu pour mettre un baume sur les plaies de notre orgueil irrité? Nous ne savons; mais il en est ainsi, et saint Thomas l’affirme quand, mesurant les connaissances propres aux intelligences d’en haut, c’est-à-dire les illuminations plus ou moins vives que chacune d’elles reçoit de Dieu, il distingue dans leur sein trois hiérarchies ou trois degrés. Laissons-le du reste parler lui-même: «Premièrement, dit-il, les anges peuvent voir la raison des choses en Dieu, principe premier et universel. Cette manière de connaître est le privilège des anges qui approchent le plus de lui. Ces anges forment la première hiérarchie. Secondement, ils peuvent la voir dans les causes universelles créées, qu’on appelle lois générales. Ces causes étant multiples, la connaissance est moins précise et moins claire. Cette manière de connaître est l’apanage de la seconde hiérarchie. Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application aux êtres individuels, en tant qu’ils dépendent de leurs propres causes, ou des lois particulières qui les régissent. Ainsi connaissent les anges de la troisième hiérarchie.»
Allons plus loin, et entrons avec les Pères et les docteurs dans la constitution même des anges. Chacune des trois hiérarchies célestes représente une des personnes de l’auguste Trinité; et, toutes ensemble, ramenées à une parfaite unité, sont comme l’expression, le miroir vivant de Dieu lui-même. Symbole de l’ordre, la première est l’image de la puissance et de l’intelligence du Père; symbole de la science, la seconde est l’image de la sagesse du Verbe; symbole de l’activité, la troisième est l’image de l’amour, de l’action et de la vie du Saint-Esprit. Chacune est de plus divisée en trois chœurs ou trois ordres distincts, nous dit saint Denys. Dans le premier, figurent les Séraphins, qui possèdent le privilège de l’amour; les Chérubins qui possèdent celui de la science; les Trônes qui jugent dans la paix et la stabilité. Dans le second, les Dominations, qui représentent le domaine souverain du Créateur; les Vertus, qui ont la force pour apanage; les Puissances, qui ont pour attribut la justice. Dans le troisième, les Principautés qui veillent sur les nations; les Archanges qui sont les messagers extraordinaires du Très-Haut; les Anges, ses messagers ordinaires. Enfin, s’il faut en croire saint Thomas, chaque membre qui entre dans la composition de ces chœurs forme une espèce.
Telle est, dans sa froide et pâle analyse, l’enseignement à la fois si large et si vigoureux de saint Thomas sur les anges. C’est, comme on l’a dit justement, c’est en de semblables matières qu’on est heureux de voir l’œil profond du métaphysicien s’illuminer des clartés supérieures de la théologie, mais pour les refléter à son tour avec tant de puissance et d’éclat.
Après avoir esquissé ce tableau magnifique de la constitution des anges, il nous reste à chercher, parmi ces millions d’esprits lumineux, la place de saint Michel. Sur cette question d’un si vif intérêt pour notre piété, les docteurs sont partagés d’opinion. Faut-il classer saint Michel dans le second ordre de la dernière hiérarchie, parmi les Archanges, glorieux messagers que Dieu députe vers les hommes dans les circonstances graves et solennelles? Doit-on le ranger au nombre des Principautés qui ont pour mission la garde des cités et des peuples? Ou bien, enfin, nous élevant à ces hauteurs prodigieuses, où le génie des Pères est monté, devons-nous chercher saint Michel au premier rang parmi les Séraphins, à la tête même de tous les esprits bienheureux et vénérer en lui le prince des célestes hiérarchies? L’Écriture sainte, les saints Pères, de graves théologiens nous autorisent à croire que c’est bien sur ces hauteurs qu’il faut admirer le vainqueur de Lucifer.
L’Écriture d’abord. Qu’est-ce en effet, d’après le prophète Daniel, et par conséquent d’après l’Esprit-Saint lui-même, qu’est-ce que notre Archange? L’un des premiers princes, unus e principibus primis. Ailleurs le prophète va jusqu’à l’appeler le grand prince, princeps magnus. Qu’est-ce à dire, sinon le chef suprême des cohortes angéliques? Écoutez à ce sujet un docte théologien: «Il faut, dit Viégas, placer saint Michel dans la hiérarchie suprême, bien plus dans l’ordre suprême de cette hiérarchie qui est celle des Séraphins. C’est la conclusion évidente des textes de Daniel le désignant sous les noms que nous venons d’indiquer. Comment en effet lui décerner ces noms, s’il appartenait à la hiérarchie inférieure, c’est-à-dire aux anges des derniers degrés?» Après Daniel, écoutez saint Jean décrivant dans l’Apocalypse le terrible combat qui se livre au ciel: «Michel, dit-il, et ses anges luttaient contre le dragon (fig. 3).» «Preuve évidente, écrit Bellarmin, que Michel est bien le prince de tous les anges. Michel et ses anges! Qu’est-ce à dire, en effet, sinon Michel et l’armée qu’il commande? Car de même que par ces mots: Satan et ses anges, nous entendons tous les escadrons révoltés marchant sous l’étendard de Satan, comme les soldats sous le drapeau de leur souverain, de même par ces paroles: Michel et ses anges, devons-nous entendre Michel et la sainte phalange qui le reconnaît pour son général.»
A l’autorité si claire de la sainte Écriture ajoutons le sentiment des Pères de l’Église. «O Michel, s’écrie saint Basile, je vous adresse mes humbles supplications, à vous le chef des esprits supérieurs, à vous qui par la dignité, par les honneurs, êtes élevé au-dessus de tous les autres.» Si, comme on l’affirme d’ailleurs, Lucifer appartenait au chœur des Séraphins, «peut-on supposer, demande saint Liguori, que saint Michel soit d’un rang inférieur à l’ange apostat, lui qui fut choisi pour le précipiter au fond de l’abîme?»
Résumant les débats des théologiens sur cette question, l’un des plus savants interprètes de l’Écriture, Corneille La Pierre, ne craint pas de marquer la place de saint Michel parmi les Séraphins. Il y a plus, il l’appelle le premier des Séraphins, le premier des anges assistants au trône de Dieu: Michael qui Angelorum et consequenter Seraphinorum Deo assistentium est primus.
Nous n’ignorons pas que l’apôtre saint Jude applique à saint Michel la qualification d’archange; mais ce que nous savons bien aussi, c’est que de l’aveu des Grecs, de l’aveu des commentateurs, d’Estius en particulier, cette qualification ne prouve nullement qu’il appartienne à cet ordre. Elle a simplement pour but d’indiquer qu’il marche à la tête des anges et qu’il en est le chef suprême. Pris dans son sens général, en effet, le mot ange désigne l’universalité des esprits bienheureux; le mot archange, impliquant l’idée de commandement, désigne en ce cas le chef, le prince des célestes hiérarchies.
Remarquons-le d’ailleurs avec saint Grégoire: le nom d’archange n’indique pas la nature ou le rang, mais bien l’emploi. De l’aveu de tous, les sept esprits assistants au trône de Dieu appartiennent à l’ordre des séraphins; et cependant Raphaël dit formellement de lui-même dans la sainte Écriture: «Je suis l’ange Raphaël, l’un des sept qui sommes présents devant le Seigneur.» Concluons donc avec un docte théologien, Stengel: Quand les séraphins sont envoyés en mission, on les appelle anges, c’est-à-dire ambassadeurs, ou bien archanges, c’est-à-dire ambassadeurs en chef: Seraphim cum mittuntur angeli sunt, hoc est nuntii, imo et archangeli, hoc est principes nuntii. On le voit dès lors, ce nom d’archange, que saint Jude applique à saint Michel, se concilie parfaitement avec le titre de primat des séraphins que lui décernent les plus graves autorités.
Nous pouvons donc le dire à l’honneur du grand Archange, avec un diacre de l’Église de Constantinople: «O Michel, vous occupez le premier rang parmi les milliers et myriades d’anges qui peuplent le paradis. Le plus près et sans fléchir, vous chantez l’hymne trois fois saint et trois fois admirable; vous êtes la plus grande et la plus radieuse étoile de l’ordre angélique.»
Est-ce assez de voix chantant les grandeurs de saint Michel? Vous venez de l’entendre: c’est la voix de Dieu dans l’Écriture, c’est la voix des saints Pères, c’est la voix de la science, c’est la voix de la sainteté qui s’unissent de concert pour nous montrer saint Michel dominant tous les chœurs angéliques et régnant à la tête des célestes hiérarchies. Certes, un évêque, fier de diriger le diocèse que saint Michel a honoré de sa présence et de ses miracles, fier de porter dans ses armes sa triomphante image, heureux de se sentir sous sa protection, eût pu céder à l’entraînement de tels sentiments pour exalter peut-être outre mesure l’Archange à jamais illustre; mais, vous le voyez, il ne s’est fait que l’écho des voix les plus imposantes.
Il est donc vrai que saint Michel est l’ange des batailles et le prince des chevaliers du ciel, comme disaient autrefois les preux. Non, les siècles n’ont pas eu tort dans leur merveilleux enthousiasme, et nous comprenons que chez les Grecs et chez les Latins, on se soit si longtemps
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Fig. 3.—Saint Michel et ses anges luttant contre le Dragon. Miniature d’une Apocalypse du commencement du quatorzième siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot.
disputé l’honneur de porter son nom. Nous comprenons qu’ils aient fait leur orgueil de ce nom vraiment immortel, et les empereurs assis sur les trônes de Byzance et de Moscou, et les magistrats chargés d’être comme lui les justiciers de Dieu, et les chevaliers destinés à la vie des camps, à l’héroïsme des batailles, et les artistes épris de son idéale beauté, et les lévites enfin chargés de défendre comme lui la cause du Verbe incarné. Nos pères, ô sublime Archange, n’avaient-ils pas eux-mêmes le sentiment de votre éminente dignité, quand ils bâtissaient pour votre gloire la Merveille de l’Occident; quand au-dessus des salles magnifiques, des cloîtres splendides, au-dessus de la superbe basilique, au faîte même de leur œuvre gigantesque, ils érigeaient votre statue? En vous dressant ce trône aérien, d’où vous dominiez de si haut, dans notre ciel d’ici-bas, la terre, la mer, et tout ce qui s’agite en ce monde inférieur, ne voulaient-ils pas symboliser ce trône où vous régnez dans la gloire? Cette pensée réjouirait notre piété filiale. En tout cas, nous, leurs descendants et leurs successeurs, tombant à vos pieds dans l’intelligence de vos sublimes perfections, nous voulons continuer dans nos cœurs la vivacité de leur foi, l’ardeur, les transports de leur amour, le saint enthousiasme de leurs hommages, et, pour tout dire en un mot, leur invincible confiance dans leur séculaire protecteur.
Cette magnifique doctrine que nous venons d’exposer, restera-t-elle à l’état de lettre morte? Non. Les yeux illuminés de votre foi, ô lecteurs chrétiens, l’énergique dévouement de vos efforts sauront découvrir et pratiquer les conséquences qui en découlent si naturellement. Saint Michel, avons-nous dit, c’est un esprit doué tout à la fois d’intelligence, d’amour, de puissance et de beauté. Nous aussi, sous l’enveloppe fragile de notre corps, nous portons un esprit, créé comme l’ange pour connaître, pour servir, pour aimer Dieu, pour revêtir l’ineffable beauté de la grâce. Sachons comprendre ces vérités; n’allons pas emprisonner dans le cercle étroit des connaissances naturelles, n’allons pas éteindre surtout dans la région des sens cette noble faculté de l’intelligence qui nous distingue de la brute! Sachons franchir les horizons humains; déployons largement nos ailes et montons, montons à Dieu par l’étude, par la méditation, par la prière assidue: nous sommes créés pour le connaître. N’allons pas surtout dessécher notre cœur en nous adorant nous-mêmes; n’allons pas abaisser sa noblesse aux pieds d’une idole de chair; n’allons pas l’attacher à des honneurs caducs, à un vil métal dont nous ferions notre Dieu! Notre vrai Dieu est plus haut que la terre; c’est le Dieu qu’environnent les anges; donnons-lui comme eux notre amour. Aimer Dieu, c’est la noblesse du cœur; le servir, c’est sa royauté. N’allons pas en effet abandonner à elle-même cette volonté qui fait l’homme; n’allons pas la livrer au gré de nos caprices, à ces vents d’erreur et de désordre qu’une presse plus que jamais sans foi, sans loi, fait aujourd’hui passer sur nous. Non, vous n’êtes pas faits pour les humiliations de ce servage; vous n’êtes pas faits pour suivre, comme un vil troupeau, les docteurs qui vous mènent dans ces pâturages où la volonté s’égare, où elle se déshonore, où le chrétien, l’homme, le citoyen, tout périt. Il est temps que nous apprenions à connaître Dieu, à l’aimer, à le servir et à conquérir pour notre âme cette beauté de la vertu qui lui vaudra le ciel pour récompense.
Nous avons vu la place sublime occupée par saint Michel dans l’ordre naturel et surnaturel. N’oublions pas que cette place il l’a conquise au prix de la lutte et du combat. Et nous aussi, nous pouvons aspirer à sa gloire; mais en imitant son courage! «Nul, dit l’Apôtre, ne peut être légitimement couronné, s’il n’a combattu.» Donc, marchez sur les nobles traces que nous venons de vous proposer; revêtez-vous de l’armure de Dieu; combattez vaillamment contre Satan, l’acharné, l’éternel adversaire; combattez contre le monde et ses pernicieuses tendances à notre époque en particulier; combattez contre l’ennemi le plus dangereux et le moins redouté peut-être, combattez contre vous-mêmes, vos défauts et vos passions. Nous l’avons vu enfin, saint Michel est élevé à la tête des hiérarchies célestes. Le jour éternel doit contempler réunis dans une gloire commune et les saints de la terre et les anges des cieux. Laissez-nous donc vous le crier: Sursum corda! En haut vos cœurs! Ah! de grâce, pendant que tant d’autres n’ont de préoccupations que pour la terre, que notre passion à nous, passion énergique, passion dévorante et plus forte que tous les sacrifices, soit la passion du ciel, la passion de l’éternité! Qu’avons-nous fait jusqu’à présent pour conquérir le ciel, pour nous assurer une place dans la société angélique? Combien parmi nous, qui peut-être ne méritent que trop ces sanglants reproches de saint Grégoire le Grand: «Où trouveras-tu, malheureux, dans une de ces neuf armées, le rang qui te convient? Sera-ce parmi les Séraphins, toi qui ne sens aucune étincelle du divin amour? Parmi les Chérubins, toi toujours plein des études de la science terrestre et vide de la science des saints? Remplaceras-tu les Trônes pour porter Dieu, pour te perdre en Dieu, toi qui, perdu dans les passions, habites à peine avec toi-même et t’es devenu si durement à charge? Es-tu destiné à combler le vide laissé parmi les Principautés, les Puissances, les Dominations, les Vertus, toi qui succombes vaincu par toutes les tentations, toi, le serf de tant de vices et l’esclave de ton propre corps? Trouveras-tu ta place parmi les Archanges et les Anges, toi que la paresse a voué à toutes les ignominies?» Nous entendrons cet énergique appel, et si nos ailes sont par elles-mêmes trop faibles pour nous porter au ciel, nous demanderons à saint Michel la vigueur qui nous manque. «Que tous saluent en lui leur protecteur, chantent de concert ses louanges, et fassent monter vers lui leurs prières incessantes! Qu’ils l’entourent de leurs vœux! Qu’ils deviennent par la perfection de leur vie sa joie et son orgueil! Non, saint Michel ne pourra mépriser leurs supplications. Il ne repoussera pas leur confiance. Il ne dédaignera pas leur amour, lui, le défenseur des humbles, et l’ami de la pureté; le guide de l’innocence, et le gardien de la vie. Il nous soutiendra dans l’épreuve; il saura nous conduire à la patrie (S. Laurent-Justinien).»
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Fig. 4.—Saint Michel et saint Gabriel. Miniature d’un ms. du huitième siècle. Bibliothèque du chapitre de Trèves.
CHAPITRE II MISSION DE SAINT MICHEL.—SON CULTE
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OUS avons vu quelle est la nature de saint Michel, quelle place il occupe dans l’ensemble des êtres et particulièrement au sein des célestes hiérarchies; pénétrons plus avant dans ce magnifique sujet et demandons-nous quelle est la mission spéciale de l’Archange et quel culte nous devons lui rendre.

Appuyés sur l’Écriture sainte et sur l’histoire, nous pouvons affirmer que saint Michel est le champion de la gloire du Très-Haut, le protecteur de l’Église et le défenseur de la France.
C’est une loi posée par Dieu même que toute intelligence, soit angélique, soit humaine, conquière la félicité du Ciel au prix d’une épreuve généreusement soutenue. En créant l’homme libre, en l’abandonnant dans la main de son propre conseil, comme disent les livres sacrés, Dieu veut que sa créature dépense pour le bien toutes les énergies dont elle dispose, et qu’elle consacre au service de son Auteur la liberté dont il l’a dotée. C’est une autre loi lisible aux clartés de l’histoire, que Dieu se sert de tous les êtres, animés et inanimés, pour mettre ses ennemis à la raison; non pas, comme le déclare saint Thomas, que la puissance lui fasse défaut, mais bien par l’effet de cette bonté infinie qui veut faire participer le sujet à la dignité du Maître souverain: Non propter defectum suæ virtutis, sed propter abundantiam suæ bonitatis, ut dignitatem causalitatis etiam creaturis communicet.
Distribués en neuf chœurs sur l’échelle immense de la céleste hiérarchie, les anges eux-mêmes, nous l’avons vu, ne furent point exempts de la première de ces deux lois qui constitue le mérite et l’obtient par le sacrifice. Le moment vint pour eux d’opérer à la face du ciel la révélation de leur âme. Vous connaissez la scène mémorable si bien décrite par saint Jean dans l’Apocalypse. Le Très-Haut, d’après l’enseignement commun des Docteurs, découvrant l’avenir aux esprits angéliques et déroulant sous leurs yeux le plan divin de l’Incarnation du Verbe, son union avec la nature humaine, leur commande d’adorer l’Homme-Dieu et de saluer en Jésus-Christ leur Seigneur et leur roi: Adorent eum omnes angeli ejus; mais les anges rebelles, au lieu de porter en haut leur regard pour le rabaisser ensuite humblement sur eux-mêmes, le fixèrent tout d’abord sur le pur miroir de leur beauté; au lieu de repousser avec indignation ce maudit calice de l’orgueil qui effleure leurs lèvres, ils aspirent la coupe fatale, boivent et s’enivrent. Ils se croient dieux, dit Ézéchiel, et ne voient plus le Dieu des dieux: Elevatum est cor tuum in decore tuo, et perdidisti sapientiam in decore tuo et dixisti: Deus ego sum. Lucifer, celui qui portait la lumière, le fils aimé du Roi des rois, se jette ouvertement dans la révolte et appelle à lui les cohortes rebelles: «Montons, leur dit-il, montons; que les astres du firmament servent de piédestal à notre trône; atteignons la cime des mystérieuses montagnes aux flancs de l’aquilon; ne nous arrêtons qu’au niveau même de la Divinité: Super astra Dei exaltabo solium meum; sedebo in lateribus aquilonis; similis ero Altissimo.
Et Dieu restait tranquillement assis dans sa gloire, laissant en quelque sorte à cette troupe soulevée le temps de prendre ses dispositions. C’est que, nous l’avons dit, il semble rester étranger à la lutte, abandonnant à ses vrais serviteurs le soin de défendre sa cause. Michel alors se lève; il rassemble les phalanges fidèles, les anges purs de tout complot et les groupe à ses côtés. Un duel terrible s’engage entre les deux armées. Satan, comme un souverain désespéré qui joue sa fortune et sa destinée, s’avance avec fureur. Le combat est atroce, la lutte épouvantable, prælium magnum. Mais tout à coup au milieu du ciel, et du sein de cette indicible tempête, une clameur s’élève, dit saint Jean: Et audivi vocem magnam in cœlo dicentem. C’est Michel proférant le fameux cri de guerre: Quis ut Deus! Qui donc est semblable à Dieu! C’est la tribu fidèle s’écriant dans un saint transport: Nunc facta est salus, et virtus et regnum Dei nostri et potestas Christi ejus. Victoire et triomphe à notre Dieu! Il règne, et son Christ est la puissance même! Et la troupe infernale tombe pêle-mêle sous la foudre de ce cri vainqueur; elle tombe, rapide comme l’éclair, au fond de l’abîme creusé par la vengeance divine avec une affreuse soudaineté: Vidi Satanam sicut fulgur de cœlo cadentem!
Maintenant, ô mon Dieu, vous êtes vengé; votre honneur brille d’un éclat nouveau, le respect est acquis à votre autorité; la gloire de votre divin Fils est à jamais proclamée; dans les hauteurs du ciel, le Christ a vaincu, le Christ règne, le Christ commande; saint Michel a triomphé de l’orgueil par l’humilité, de la révolte par l’obéissance, du mal par le bien. A sa suite les générations fidèles pousseront le cri qui défie toutes les attaques: Quis ut Deus! Qu’il fait beau voir, au seuil du temps, ce premier de tous les triomphateurs, rentrant au royaume céleste, avec ses légions valeureuses qui défilent en chantant leur victoire sous les yeux ravis de notre foi! Quel accueil il reçoit de Dieu! Quelle couronne le Roi immortel des siècles dépose sur le front de son héroïque champion! Posuisti in capite ejus coronam de lapide pretioso!
Le même combat se livre actuellement sur la terre. Il n’est pas moins grand, pas moins effrayant qu’au début; car c’est le même Dieu qui est attaqué, c’est le même Verbe incarné qu’on refuse d’adorer; c’est le même Dragon qui se rue contre lui, prenant pour la force réelle ce qui n’est qu’une aveugle turbulence, que la fiévreuse agitation de l’orgueil. Hélas! aujourd’hui comme autrefois ce Dragon trouve parmi les hommes des anges égarés pour le suivre. Et encore n’est-ce que le tiers des chrétiens, les étoiles de l’Église, que de nos jours Satan entraîne à sa suite? Cauda ejus trahebat tertiam partem stellarum cœli. Toutefois, ô soldats demeurés fidèles, n’ayez pas peur! Dieu vous a confié sa cause; il exige de vous la vaillance. Le prince puissant, Michel, est toujours debout à votre tête: Michael, princeps magnus, stat pro filiis populi tui. Marchons courageusement à sa suite, ne nous laissons pas aveugler par la fumée de l’orgueil, séduire par l’esprit de révolte. Combattons avec confiance; le jour viendra bientôt où nous mériterons la couronne.
La lutte commencée au ciel devait se continuer sur la terre. C’est là que, vaincus et foudroyés, les démons se réfugient pour y dévorer leur honte et reprendre contre les saints de Dieu leur odieuse et lugubre guerre: Et projectus est Draco ille magnus, serpens antiquus qui vocatur Diabolus et Satanas, qui seducit universum orbem; et projectus est in terram et angeli ejus cum illo missi sunt. Comme la tour immense qui, en s’écroulant, sème de ses ruines, et à toutes les distances, le sol qu’elle dominait naguère de son faîte superbe, de même ces débris altiers, tombés des cîmes du ciel, se sont arrêtés dans leur chute à tous les degrés de l’espace depuis les abîmes infernaux jusqu’en ces régions de l’air qu’ils infestent et en ces lieux de ténèbres qu’ils peuplent. C’est là que Satan et ses anges méditent leurs noirs complots contre l’Église de Jésus-Christ. Et postquam vidit Draco quod projectus est in terram, persecutus est mulierem. Dans leur effroyable infortune, ils ne goûtent plus d’autre volupté que celle de faire des méchants, de pervertir toute intelligence, de s’associer des complices pour le renversement de cette femme immortelle qui se nomme l’Épouse de Jésus-Christ. Oui, la lutte continue ardente, incessante, acharnée.
L’Église, vous le savez, est vieille comme l’humanité elle-même. Eh bien, ouvrez l’histoire et voyez. Qui séduit l’homme au paradis terrestre? le Dragon. Qui précipite le peuple de Dieu dans ces iniquités, cause lamentable du déluge? Qui réduit en servitude ce peuple fait pour être libre? Qui éteint sa lumière pour le plonger dans les ténèbres de l’esprit et du cœur? le Dragon. Qui suscite contre lui les nations étrangères? le Dragon, toujours le Dragon. Et dans la loi nouvelle, dès l’origine, qui charge l’Église de chaînes dans la personne de son chef? le Dragon, sous les traits d’Hérode. Qui allume les bûchers et anime le bras des persécuteurs? Qui provoque les hérésies, les schismes, toutes les négations, toutes les haines, toutes les ruses et toutes les violences? le Dragon. Saint Jean n’avait que trop raison quand il s’écriait dans l’Apocalypse: Væ terræ et mari, quia descendit diabolus, ad vos habens iram magnam. Malheur à la terre! Malheur à la mer! Car voici que le démon y descend dans la colère et dans la rage! Il est vrai que cette femme, l’Église, a des ailes qui l’emportent au désert
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Fig. 5.—Saint Michel apparaît à Gédéon et lui donne un gage de sa mission. Dessiné par Schnorr pour l’illustration de la Bible. Dix-neuvième siècle.
où se trouve Dieu pour la soutenir et la consoler; mais le Dragon la poursuit toujours et cherche à l’engloutir sous les eaux d’un torrent furieux, c’est-à-dire sous le poids de ces tribulations inouïes dont nous sommes aujourd’hui les témoins et les victimes: Et misit serpens ex ore suo post mulierem, aquam tanquam flumen, ut eam faceret trahi a flumine. Le petit nombre des fidèles ne saurait désarmer sa vengeance. Si rares qu’apparaissent aujourd’hui ces chrétiens sincères qui gardent les commandements de Dieu, qui rendent courageusement témoignage à Jésus-Christ, c’est contre cette phalange dévouée qu’éclate son courroux, c’est celle qui possède le privilège de soulever ses plus rudes attaques: Et iratus est Draco in mulierem et abiit facere prælium cum reliquis de semine ejus qui custodiunt mandata Dei et habent testimonium Jesu Christi.
Saint Archange, paraissez! Il en est temps. Étendez sur nous votre égide et de nouveau prenez le glaive en main. Frappez la mer; que la terre tremble sous vos pas; et que Satan comprenne enfin que, par vous, Dieu défend son Église, que jamais il ne prévaudra contre elle: Quis ut Deus! Regardez, en effet, et voyez comment, à toutes les époques où son secours est nécessaire, in tempore illo, saint Michel se lève pour soutenir l’Église attaquée: Michael stat pro filiis populi.
A l’origine du monde, qui sert de guide au malheureux exilé de l’Éden? saint Michel. Quel est l’ange qui apparaît à Moïse pour donner le signal de la délivrance? saint Michel, le gardien de la Synagogue, et, plus tard, le patron de l’Église. Qui forme, pendant le jour, cette nuée obscure, et pendant la nuit, cette colonne lumineuse qui dirige les Hébreux vers la Terre promise? saint Michel. Qui leur rend, sur le Sinaï, cette lumière de la Loi que les passions humaines ont, sinon éteinte, du moins obscurcie? encore et toujours saint Michel. Qui combat avec Gédéon et lui obtient la victoire? le puissant Archange, qui lui dit: «Le Seigneur est avec vous, ô le plus vaillant des hommes; allez dans cette force dont vous êtes rempli; vous délivrerez Israël de la tyrannie des Madianites. C’est moi qui vous envoie; je combattrai pour vous (fig. 5).» Et quand les Juifs, durant de longues années, ont pleuré sur le bord des fleuves de Babylone, qui sollicite pour eux et obtient la fin de leurs épreuves? Le prophète Zacharie s’est chargé de nous répondre. «Alors, l’ange du Seigneur parla et dit: Seigneur des armées, jusqu’à quand différerez-vous de faire miséricorde à Jérusalem et aux villes de Juda contre lesquelles s’est élevée votre colère? Voilà déjà la soixante-dixième année de leur désolation et de leur ruine.» Et quand, enfin, les Machabées entreprennent leur lutte à jamais mémorable pour l’indépendance de la patrie, qu’arrive-t-il? Cent mille hommes sont aux portes de Jérusalem; l’héroïque Judas court aux armes; tandis qu’il marche à l’ennemi, on aperçoit dans les airs un cavalier divin, resplendissant de lumière, brandissant une épée. Ce cavalier, dit toujours le même interprète, c’est saint Michel: Hic fuit Michael. A son aspect, les Israélites s’élancent comme des lions, et taillent leurs ennemis en pièces; la victoire est à eux.
Mais le temps des figures est passé; le Fils de Dieu vient de substituer l’Église à la Synagogue. Sans doute Jésus-Christ sera toujours le chef qui dirige cette Église; le Saint-Esprit sera l’âme qui la vivifie; mais saint Michel sera son bras, l’ouvrier des divins triomphes: Operarius victoriæ Dei. Regardez en effet. L’Église est enchaînée dans la personne de Pierre, et des geôliers veillent à la porte de sa prison. Tout à coup la lumière brille dans le sombre cachot; voici l’ange du Seigneur: «Vite, lève-toi, dit-il à Pierre», et les chaînes tombent des mains du captif, et Pierre est délivré. Quel est cet ange? Corneille La Pierre répond: cet ange fut probablement saint Michel, Nonnulli probabiliter opinantur hunc angelum fuisse sanctum Michaelem. Et la raison qu’il en donne est pleine de consolation et d’espérance: c’est que, dit-il, Michel est le protecteur de l’Église; de même qu’il est le gardien de ses intérêts, de même il est le gardien de son chef, c’est-à-dire de Pierre: Ille enim Michael est præses Ecclesiæ; unde sicut ejus curam gerit, ita et capitis ejus, puta sancti Petri. O puissant protecteur, laissez-nous pousser vers vous le cri de notre angoisse! Pierre existe aujourd’hui comme il y a dix-huit siècles; et comme alors il est chargé de chaînes, chaînes morales, sans doute, mais chaînes plus douloureuses que les chaînes de fer. O saint Michel, descendez de nouveau; de nouveau faites resplendir la lumière au milieu des ténèbres; de nouveau faites tomber des mains de Pierre, de ces mains qui doivent gouverner l’Église, les liens qui les entravent; et que Pierre, qui n’attend de secours que du côté du ciel, puisse aujourd’hui comme autrefois, rendu à la liberté, redire à son tour: Nunc scio verè quia misit Dominus angelum suum et eripuit me. Je le vois clairement; à cette heure où toutes les puissances d’ici-bas m’abandonnent, le Seigneur a envoyé son ange et il m’a restitué cette liberté nécessaire pour conduire les âmes dans les voies de Dieu.
Vienne ensuite l’ère des persécutions; et saint Michel, par lui-même ou par ses anges, excite et soutient l’héroïsme des martyrs. Plus tard, suivant les traditions, il apparaît à Constantin lui disant: «C’est moi qui, lorsque tu combattais contre l’impiété des tyrans, rendais tes armes victorieuses.» Ne serait-ce pas le cas d’appliquer à l’apparition du Labarum cette parole de la sainte liturgie: Sed explicat victor crucem Michael, salutis signifer?
C’est encore avec le secours du vaillant Archange, que saint Léon arrête aux portes de Rome ces hordes de Barbares qui semaient la terreur à travers l’Afrique et l’Europe. C’est lui toujours, c’est Michel que saint Grégoire le Grand aperçoit, au-dessus du môle d’Adrien, remettant le glaive dans le fourreau, après avoir enchaîné les fléaux qui désolaient alors la ville éternelle. Que Boniface, poussé par l’esprit de Dieu, s’élance vers les plaines de la Germanie pour y conquérir à Jésus-Christ des peuplades rebelles et farouches, c’est au nom et par la protection de saint Michel qu’il renversera tous les obstacles et qu’il établira le règne de Jésus-Christ. Que les Sarrazins menacent les États de l’Église, Léon IV proclamera qu’il a remporté sur eux une victoire éclatante par le bras de saint Michel; et, pour affirmer sa reconnaissance, pour la transmettre aux générations futures, il fera construire, dans la capitale du monde, un temple en l’honneur du chef des armées célestes. Que la tempête vienne à ces diverses époques assaillir les successeurs de Pierre, et ceux-ci se réfugieront sous la protection du glorieux Archange dans la citadelle que défend son épée et qui porte son nom.
Oui, saint Michel est l’immortel protecteur de l’Église; les faits le proclament et la croyance des siècles est là pour l’attester. Plus de douze cents ans se sont écoulés depuis le jour où saint Grégoire le Grand s’écriait avec les accents de la reconnaissance et de l’admiration: Quotiès miræ virtutis aliquid agitur, Michael mitti perhibetur. Chaque fois que dans l’Église un acte de vaillance s’accomplit, c’est, dit la tradition, à saint Michel qu’on l’attribue. Ce qu’écrivait autrefois le pontife illustre entre tous les autres, Bossuet le répétera plus tard: «Il ne faut point hésiter, dit-il, à reconnaître saint Michel comme le défenseur de l’Église... Si le Dragon et ses anges combattent contre elle, il n’y a point à s’étonner que saint Michel et ses anges la défendent.» Pie IX le répétait à son tour en 1868 par l’organe du cardinal-vicaire: «Si, d’un côté, les impies de notre temps ont osé mettre en honneur le prince des ténèbres, dont ils se sont faits les fils et les imitateurs, les fidèles se sont, de leur côté, attachés à relever la vénération et la confiance que l’Église catholique a toujours placées en l’Archange saint Michel, le premier vainqueur de l’esprit maudit.»
Hélas! où en est aujourd’hui cette Église catholique? L’heure actuelle n’est-elle pas une heure de crise et de formidable tempête? L’Église de Jésus-Christ n’est-elle pas attaquée de toutes parts? Ses ennemis ne sentent plus même le besoin de dissimuler leurs coups; la guerre se fait au grand jour et avec une fureur telle que nous pouvons nous demander si l’heure n’est pas venue où doit se réaliser cette parole de la sainte liturgie: Veniet tempus quale non fuit, ex quo gentes esse cœperunt usque ad illud. N’est-ce pas le moment de ce choc si épouvantable que jamais, de mémoire d’homme, on n’en a vu de pareil? Rassurez-vous, néanmoins; car saint Michel doit se lever et nous défendre à cette heure terrible où seront sauvés tous les élus dont les noms auront été inscrits au livre de vie: In tempore illo salvabitur populus tuus omnis qui inventus fuerit scriptus in libro vitæ. Nous vous attendons avec un invincible espoir, ô glorieux protecteur; hâtez, s’il vous plaît, votre secours; voyez cette multitude confiante et dévouée, les regards tendus vers le ciel d’où vous viendrez vers ce sommet sacré où tant de fois vous avez manifesté votre force; elle salue à l’envi votre nom; elle chante avec transport votre gloire.
Vous l’avez vu, l’Église, dans toutes ses épreuves, peut avec vérité répéter la parole de Daniel: Nemo adjutor meus, in omnibus his, nisi Michael. Mais ce n’est pas elle seulement qui peut tenir ce langage et revendiquer la protection de saint Michel; à l’exemple de sa mère, la France, la fille aînée de l’Église, peut regarder l’Archange comme son défenseur et son patron.
Ici, vous m’arrêtez par une objection qui se présente naturellement à l’esprit: saint Michel n’est-il pas le défenseur de tous les États chrétiens aussi bien que de la France? Je veux prévenir vos jugements et vous introduire dans les desseins de Dieu. Pour arriver à ses fins, Dieu se sert ici-bas tantôt des individus et tantôt des peuples. Quand un peuple se met ouvertement à sa disposition, pour le servir à la face du monde, Dieu envoie à ce peuple des protecteurs célestes; et s’il existe d’une part un dévouement généreux et complet, de l’autre il existe un paiement en succès et en gloire que la divine justice se charge d’effectuer à bref délai. Tel est le sort de la France dans la destinée si variée des peuples chrétiens. Suivez, en effet, ma pensée, et bientôt vous posséderez le secret des prédilections de saint Michel pour notre chère patrie.
Dieu a toujours à lui sur la terre soit un peuple, soit un homme dont il fait son œil, son bras et parfois son tonnerre. Quand c’est un homme seulement, cet homme vaut à lui seul une légion; quand c’est un peuple, ce peuple surpasse tout son temps et porte à son front l’auréole de l’héroïsme et de la gloire. Pour nous bien convaincre de ces vérités, parcourons rapidement les annales du monde et ne marchons que sur les cimes de l’histoire. Nous voyons d’abord apparaître d’illustres personnages, Seth, Noé, Abraham et la suite des saints Patriarches; la nation choisie se forme sur un sol étranger et ennemi; mais on sent que Dieu est là. Il y est dans une suite d’hommes célèbres et de fameux capitaines, Moïse, Josué, les Juges; puis viennent ces rois immortels que Dieu enrichit de tous les dons et qu’il arme de toutes les puissances. Ce n’était alors qu’une figure de l’avenir. Le peuple juif, en effet, n’est qu’une prophétie en permanence; il disparaît comme peuple, et avec Jésus-Christ commence un nouveau monde.
Pendant trois cents ans, l’Église combat; elle se fonde dans le sang et le martyre, sans voir venir personne à son secours du côté de la terre. Arrive enfin Constantin, l’homme de la Providence. Mais ses successeurs ne comprennent pas leur mission; au lieu de protéger l’Église, ils l’entravent, la jalousent et la tourmentent. Dieu ne veut pas de ces empereurs comme instruments. C’est alors qu’il choisit les Francs pour défendre l’Église et former sa garde vigilante et dévouée. Les Francs répondent à l’appel divin; leur souverain victorieux en tête, ils vont au baptême en foule. Bientôt cette nation, la première accourue à la voix d’en haut, passe tout entière sous les drapeaux du Christ et reçoit de Rome le titre de fille aînée de l’Église. Le nouveau peuple de Dieu est trouvé. Voilà celui qui doit être à la fois et le bouclier et l’épée de L’Épouse du Sauveur. Mais le souverain Maître n’est pas ingrat; s’il aime qu’on se déclare hautement pour lui, vite il répond aux avances de ceux qui défendent sa cause. La France s’est faite à Reims son homme-lige; il lui envoie son Archange, l’ange des batailles et des triomphes. Cet envoi providentiel est, si j’ose ainsi parler, comme le sceau de l’alliance entre Dieu et le peuple élu. Saint Michel choisit lui-même sa citadelle et son asile sur ce célèbre rocher assis aux flancs de l’aquilon. C’était la réponse du Très-Haut à notre patrie, quand elle se fut déclarée sa vassale. A dater de ce jour, cette race intrépide et guerrière des Francs marche à la tête des peuples; toujours sûre de son angélique allié, elle porte partout la lumière avec les libertés sacrées de la foi chrétienne; partout où elle passe, les chaînes tombent, la tyrannie disparaît, la barbarie recule épouvantée. A peine saint Michel a-t-il pris possession de son sol, que la France se fait reconnaître, à son allure et à ses coups, comme la maîtresse du monde.
Mais c’est alors aussi que tous les chemins se couvrent des foules qui viennent visiter, en son sanctuaire aérien, le protecteur de notre bien-aimé pays. C’est là qu’empereurs, rois, princes, guerriers innombrables viendront demander à saint Michel, avec le secret de la victoire, le génie qui doit présider aux batailles. Childebert et Charlemagne ouvrent la route du célèbre sanctuaire; ce dernier, plein de gratitude pour la protection de l’Archange, reconnaît saint Michel comme le protecteur de la France. Cent ans après, les farouches Normands, nos pères, s’abattent comme l’ouragan sur tous nos rivages. Tremblantes à l’approche de ces intraitables enfants du Nord, les paisibles populations d’alentour se réfugient à l’ombre des remparts de saint Michel. Rollon, que la religion adoucit, vient s’agenouiller sur ces dalles, embellit la basilique et met au service du prince éthéré sa formidable épée. Guillaume le Conquérant revendique le trône d’Angleterre; et il emporte, dans les plis de son drapeau, avec l’image de l’Archange, le sûr présage de cette victoire d’Hastings, qui devait placer au front du duc de Normandie le diadème d’Alfred et de saint Edouard.
Nous voici à la guerre de cent ans. Ce fut un siècle de désolation pour nos provinces, qui furent les premières victimes de l’invasion. La France, pareille à un vaisseau submergé qu’on ne voit plus que par le haut des mâts, semblait perdue pour toujours. Tout était anglais, sauf ce mont, où s’était réfugiée, avec notre dernier espoir, la fortune de la patrie. Un homme est là, Jean d’Harcourt, qui commande moins à des soldats qu’à des lions; avec une foi qui n’a d’égale que sa valeur, il confie sa cause sacrée à saint Michel en des paroles que je ne saurais trop vous redire: Nemo adjutor meus nisi Michael. Après lui, Jean d’Orléans et Louis d’Estouteville sont investis du commandement de la place. Chaque jour apporte la nouvelle d’une capitulation ou d’une défaite; rien ne trouble, rien n’intimide nos intrépides chevaliers; leur foi grandit avec les périls et la détresse; ils ne sont qu’une poignée, mais c’est une poignée de braves et saint Michel est avec eux.
Souffrez qu’à ce souvenir je m’arrête un instant pour m’incliner, à travers les siècles, devant ces héros immortels, et pour saluer en même temps les héritiers de leur nom et de leur impérissable renommée, glorieux patrimoine transmis à leur postérité! Grâce à l’invincible résistance des cent dix-neuf, les assaillants désertent enfin les remparts et fuient, la honte au front, comme les flots de l’Océan qui, après avoir battu vainement cet indestructible rocher, se retirent, en leur reflux, dans leurs mystérieuses et lointaines profondeurs.
O grand Archange, la victoire était à vous; elle était à la France; et pas un instant le vieux drapeau gaulois n’avait cessé de flotter au-dessus de ces pics de granit, disant au reste de nos provinces: «Non, la France n’est pas morte; elle vit toujours ici, toujours militante et toujours victorieuse!»
Faut-il raconter encore l’éclatante protection accordée par saint Michel à Jeanne d’Arc, la gloire de notre France et sa libératrice? C’est l’Archange qui investit l’héroïne de son incomparable mandat et la mène, constamment triomphante, à l’ombre de son épée à travers les dangers et la mort. Plus tard, Louis XI veut immortaliser, par la création d’un ordre célèbre, la valeur des combattants qui sauvèrent ici même le vieil honneur de notre nation; et tout se fait au nom de celui qu’on proclame «la terreur de l’immense Océan.» Viennent les guerres de religion, et le Mont-Saint-Michel demeurera toujours l’imprenable boulevard de la foi et de la patrie; Montgommery verra sa fougue se briser ici comme sur un écueil et ira se faire tuer ailleurs. Saint Michel, comme à toutes les heures critiques, suscitera des héros sans cesse renaissants; et à la fin, la Montagne, toujours au-dessus des orages, comme l’emblème de la foi qui ne périt pas, toujours plus haute que l’infortune, reste cette fois encore catholique et française.
Et maintenant, avons-nous raison de dire que saint Michel est le bouclier de la France? Vous l’avez vu, jamais il n’a manqué à l’appel des Français. Toujours sur notre montagne normande, saint Michel a eu le dernier mot et lancé le dernier trait; et si ces tours crénelées, si ces antiques remparts savaient parler comme ils ont su résister, quelles scènes étonnantes ils feraient passer sous nos yeux!
Mais de nos jours, demandez-vous, qu’est devenue la protection de saint Michel? De nos jours, il me semble que Dieu dit à la France, comme autrefois à Daniel: Noli timere, vir desideriorum. Ne te laisse pas abattre; courage, ô nation de la promesse, ô nation qui, jusque dans tes malheurs, fixes toujours les regards de l’Église, les regards de tous les peuples; vois comme tous fondent sur toi leur espoir et paraissent attendre le salut de ta main: Pax tibi et esto robustus. La paix soit avec toi, cette paix dont tu as tant besoin! Laisse là ces éternelles divisions qui te mènent à la ruine; que tes enfants s’embrassent enfin dans la paix, l’union et la fraternité. Sois robuste; aiguise de nouveau ton courage; et malgré tes désastres, et du fond des abîmes, tu peux te relever, regagner les sommets, reconquérir la gloire des anciens jours. Mais pour cela, prête l’oreille à la voix d’en haut; reviens aux croyances de tes pères: Annuntiabo tibi quod expressum est in scriptura veritatis. Redis comme eux dans la confiance: Nemo est adjutor meus, in omnibus his, nisi Michael. O France, tressaille d’allégresse! Ouvre ton cœur à l’espérance, puisque toi aussi tu peux dire: Ecce Michael, unus de principibus primis, venit in adjutorium meum. Oui, lève les yeux; il sera ton appui. Pour vous, ô notre protecteur, daignez la regarder encore, la regarder toujours, cette nation que Dieu vous a confiée. Sa générosité toujours inépuisable vous a offert une magnifique couronne. Rendez-lui vous-même la couronne qui lui est plus que jamais nécessaire, la couronne de son antique foi, qui sera pour elle en même temps, la couronne de la paix et de l’ordre social, la couronne de la force et bientôt la couronne de la gloire!
Vous connaissez la triple mission dont le Très-Haut a investi l’Archange fidèle. Vous avez vu les services que saint Michel a rendus à la cause de Dieu, de l’Église et de la France. En retour, que ferons-nous pour lui et quel culte lui rendrons-nous? Ce culte, trois mots le résument: la fidélité, la confiance et l’amour.
La fidélité! Voilà le secret de la gloire de saint Michel, la vraie cause de sa puissance et de ses mérites. Quoi de plus juste, d’ailleurs, quoi de plus honorable, quand il s’agit d’un maître tel que Dieu? Et cependant, quoi de plus rare, à notre époque en particulier? Séduite par ce qu’elle appelle la libre-pensée, qui n’est en réalité que l’infatuation et la débauche de l’esprit, la génération incroyante nie tout aujourd’hui: elle nie Dieu, elle nie ses perfections; elle nie Jésus-Christ, sa divinité, sa doctrine. Génération croyante, l’heure est venue où nous devons secouer le sommeil de l’indifférence. A l’exemple de saint Michel, levons-nous, proférant comme lui le cri de la fidélité: Quis ut Deus! Qui donc est semblable à Dieu! La science répudie la révélation. Anges de saint Michel, debout! Écriez-vous à votre tour: Qui donc connaît la vérité comme Dieu? Qui possède la science et en est le maître comme lui? Quis ut Deus!—L’incrédulité contemporaine répudie l’ordre surnaturel et refuse de croire aux miracles. Anges de saint Michel, écrions-nous à l’envi: Quoi donc! le bras du Seigneur serait-il raccourci? Est-ce que le Seigneur n’est pas, aujourd’hui comme toujours, le Dieu qui a créé les mondes, le Dieu qui commande à la vie et à la mort, le Dieu qui seul opère les merveilles par excellence? Qui facit mirabilia magna solus.—Quis ut Deus! L’orgueil foule aux pieds l’autorité divine et ne veut plus relever que de lui seul. Anges de saint Michel, écrions-nous en chœur: Qui donc est souverain comme Dieu? Qui donc distribue, comme lui, l’existence? Qui donc est l’auteur de tout don parfait? Quis ut Deus!—Le matérialisme, le positivisme, le scepticisme, l’athéisme, véritables échos de l’enfer, répètent chaque jour, avec une effrayante énergie, leur cri de négation: il n’y a pas de Dieu. Anges de saint Michel, aurons-nous donc moins d’énergie pour le bien qu’ils n’en ont pour le mal? Échos du ciel et du glorieux Archange, écrions-nous avec toute la vigueur de notre foi, toute l’étendue, toute la puissance de notre voix: Je crois en Dieu: Quis ut Deus!—La fausse science, dans tous les ordres, nie Jésus-Christ et rejette sa doctrine. Anges de saint Michel, protestons, en affirmant que Jésus-Christ, c’est le Verbe incarné, le Fils même de Dieu; que Jésus-Christ, c’est la vérité; Jésus-Christ, c’est la voie; Jésus-Christ, c’est la vie. Malheur donc à celui qui ne l’écoute pas; il s’ensevelit dans les ténèbres de la nuit la plus obscure, ou bien, comme on l’a dit, il s’enfouit dans les sables de la raison pure et de l’altière critique. Malheur à quiconque ne marche pas à sa suite! Il se traîne dans la faiblesse et s’abîme le plus souvent dans la corruption et dans la honte. Malheur à celui qui ne vit pas de sa vie divine! Il se condamne à une mort irrémédiable, à la mort éternelle. Hors de Jésus-Christ, c’est la barbarie, c’est le despotisme ou la licence, c’est le chaos et la ruine. Qui donc lui est semblable! Quis ut Deus!
Vous le voyez, après tant de siècles, c’est la même scène qui se reproduit, la même lutte qui continue toujours. En face du Dragon, levons-nous, comme saint Michel, fièrement et sans peur; manifestons notre foi; sachons la professer hautement. Que le cri de guerre de l’Archange soit notre devise; et notre voix finira par couvrir celle de l’incrédulité, par l’étouffer et l’anéantir. Et cette voix retentissant non plus dans le ciel, mais sur la terre, chantera, comme celle des anges victorieux: Nunc facta est salus et virtus, et regnum Dei nostri et potestas Christi ejus: Maintenant, victoire à notre Dieu; à lui le triomphe et le commandement; à son Christ, la puissance! et saint Michel nous reconnaîtra pour les siens! Nous serons son orgueil et sa gloire.
Allons plus loin; à cette fidélité qui continue dans le monde la mission du prince des armées célestes, joignons la confiance qui nous obtiendra le secours dont nous avons besoin pour accomplir avec fruit cette mission.
Par sa criminelle rupture avec l’ordre surnaturel, le monde a perdu en quelque sorte la mémoire du ciel et la pensée de Dieu. Son regard affaibli et presque aveuglé n’a plus la longue portée des enfants de la foi sur les horizons éternels. Il ne voit plus que la terre; il est concentré tout entier sur la matière et sur les choses du temps. De là cette inquiétude morne et ce sombre désespoir qui envahissent comme inévitablement les cœurs, quand ils ne connaissent plus le Sursum corda, source inépuisable d’espérance et de consolation. Sans doute, l’horizon est noir; et les alarmes, les angoisses même ne sont que trop légitimes aujourd’hui. Mais faut-il donc perdre confiance et nous abandonner à un incurable découragement? Non, non; car Dieu est avec ceux qui croient en lui; Jésus-Christ le Sauveur est avec eux; la Vierge mère est avec eux. Saint Michel est avec eux, saint Michel, l’ouvrier des victoires de Dieu: Operarius victoriæ Dei. Levons donc les yeux vers la sainte Montagne; c’est de là que nous viendra le secours: Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi. Tendons les mains et surtout les cœurs, par la prière, vers notre immortel protecteur. Puissant par les armes, l’Archange l’est plus encore par les supplications que chaque jour il fait monter vers le ciel. Écoutez du reste l’apôtre saint Jean dépeignant, à l’origine même de l’Église, la grande scène que notre imagination ravie aime toujours à se représenter: «Je vis, dit-il, un ange qui se tenait debout devant l’autel, portant un encensoir d’or; et on lui donna une grande quantité de parfums, afin qu’il présentât les prières de tous les saints sur l’autel d’or qui est devant le trône; et la fumée des parfums, composée des prières des saints, s’éleva devant Dieu.» Cet ange qui se tient debout devant l’autel, vous l’avez reconnu, c’est saint Michel. Tous ces parfums qu’on lui présente, vous pouvez en respirer la douce et agréable odeur, ce sont vos prières. Quelle prière que la vôtre, dévots serviteurs du glorieux Archange! Comment la parole humaine pourra-t-elle en exprimer la prodigieuse puissance! Des milliers de voix ne faisant qu’une seule voix! Des milliers de cœurs ne formant qu’un seul cœur, pour animer cette voix et la porter jusqu’au trône de Dieu! L’Église entière, le pape, le sacré collège, l’épiscopat, le sacerdoce, la multitude des pieux fidèles se pressent de plus en plus autour de saint Michel, tirant de leur poitrine embrasée le vieux cri de nos Pères: Saint Michel, à notre secours! Et c’est de tous ces rangs à la fois que part cette prière immense, universelle, et que montent les élans d’une confiance plus ardente que jamais.
N’est-il pas vrai qu’on peut redire la parole de saint Jean: Data sunt ei incensa multa? Comprenez-vous maintenant combien formidable doit être l’énergie de cette prière? Comme elle doit être portée
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Fig. 6.—Saint Michel, l’ange du jugement. Fragment du Jugement dernier, peint à fresque par Orcagna dans le cloître du Campo Santo de Pise. Quatorzième siècle.—Dans cette composition, saint Michel est l’ange placé immédiatement au-dessous du Christ et de la Vierge.
sur des ailes de feu, les ailes de notre amour, franchir la distance, pénétrer les nues et remplir le ciel de son merveilleux concert! Oui, par elle-même, cette prière est puissante; mais comme cette puissance devient irrésistible quand on réfléchit à la dignité de celui qui la porte à Dieu! A l’heure solennelle du sacrifice, à ce moment où le corps de Jésus-Christ vient de descendre sur l’autel, l’Église adresse au Tout-Puissant par l’organe du prêtre cette touchante invocation: «Nous vous en supplions, ô Dieu clément, commandez à votre saint ange de présenter la victime adorable en présence de Votre Majesté, afin que, après avoir participé aux divins mystères, nous soyons remplis de grâce, inondés des célestes bénédictions.» Quel est cet ange dont parle ici l’Église? Bossuet n’hésite pas à répondre: cet ange, c’est saint Michel. Ainsi donc, tel est l’ascendant de saint Michel sur le cœur de Dieu, telle est l’influence qu’il exerce, le crédit ineffable dont il jouit, que, pour obtenir plus sûrement l’effusion des dons célestes, c’est par lui, c’est par son ministère, que l’Église veut faire offrir au souverain Maître ce qu’il a de plus cher, le corps et le sang de son divin Fils. S’il en est ainsi, dilatons, dilatons nos cœurs pour les ouvrir à une confiance absolue et sans limites. Le corps de Jésus-Christ, en effet, et son sang adorable, sont présents à chaque heure du jour sur des milliers d’autels, dans le monde entier. Conjurons donc le Très-Haut avec l’Église notre mère d’ordonner à saint Michel qu’il présente l’auguste victime, sur cet autel d’or qui est devant le trône, qu’il l’offre pour la gloire de Dieu, pour la gloire de Jésus-Christ, pour la prospérité de son épouse ici-bas, pour le bien de la France et pour le salut des âmes. Unissons tous nos cœurs et nos voix. Priez, justes; et vous aussi, pauvres pécheurs, priez. Si vos fautes vous effraient, confessez-les au bienheureux Michel archange, beato Michaeli archangelo, afin qu’il intercède pour vous auprès du Seigneur, notre Dieu. C’est alors que, selon l’expression de saint Jean, la fumée des parfums, composée de nos prières, montera jusqu’au ciel; mais c’est alors aussi que les miracles du passé se renouvelleront sur notre sainte montagne, que les aveugles verront, que les boiteux marcheront, que les morts seront ressuscités, que l’Église triomphera, que la France renaîtra de ses ruines, que les âmes, fécondées par la grâce, produiront ici-bas des fruits de vie, et qu’à l’heure de la mort, saint Michel les présentera pour les introduire dans la céleste lumière promise aux élus. Confiance donc, confiance inébranlable à saint Michel! C’est l’honneur qu’il réclame de vous.
A la couronne de la fidélité, à celle de la confiance, il faut en ajouter une troisième, celle de l’amour qui alimente et vivifie tout le reste. Mais avons-nous besoin de stimuler les cœurs de ces nombreux pèlerins qui visitent chaque jour le sanctuaire de l’Archange? Qui, en effet, leur inspire la pensée, leur communique l’énergie nécessaire pour accomplir ce pénible voyage? Qui les soutient dans les fatigues de la route? L’amour. C’est l’amour qui leur donne des ailes pour gravir cette montagne; c’est l’amour qui brille sur leur front: Amans currit, volat, lætatur. Leur amour, comme l’amour véritable, n’a pas senti le fardeau; il a compté la peine pour rien; il n’a pas connu l’impossible. Amor non sentit onus, labores non reputat, de impossibilitate non causatur. Sur cet étroit rocher, l’espace peut manquer; mais le cœur s’épanouit, arctatus, non coarctatur. On peut être fatigué, jamais lassé, fatigatus, non lassatur. Ce n’est pas assez de prouver son amour par des fatigues supportées chrétiennement; il faut le prouver par les élans du cœur, en affirmant à saint Michel que l’on veut aimer ce qu’il a aimé le premier. Saint Michel, c’est l’amour, tandis que Satan, son adversaire, c’est la haine. N’est-ce pas de lui que sainte Thérèse a dit: «Le malheureux, il n’aime pas!!!»
Saint Michel a aimé Dieu d’abord. Ravi par les perfections infinies, il ne voit rien au-dessus d’elles. A son exemple, nous dirons tous: «Mon Dieu, je vous aime; et mon cœur ne peut contenir son amour; mon cœur voudrait vous voir aimé, vous faire aimer. Puisse mon amour effacer l’indifférence de ceux qui vous oublient, l’ingratitude de ceux qui méconnaissent vos bienfaits!» Satan est l’ennemi de Jésus-Christ; Michel est l’héroïque ami du Sauveur. A son exemple, vous direz à Jésus-Christ: «O Rédempteur, ô ami divin, je vous aime; et par la sincérité, par l’ardeur de mon dévouement, je voudrais guérir toutes les blessures faites à votre cœur!» Satan est l’adversaire de l’Église et de son chef. Michel est leur immortel protecteur. A son exemple, nous dirons d’une seule voix: «O Église, ma mère, je vous aime; vos douleurs sont mes douleurs, vos épreuves, mes épreuves. Mon cœur est transpercé du glaive qui déchire le vôtre! O pontife dont la passion ressemble à celle du Maître, par mes prières et par mon amour, je veux porter sur moi votre fardeau, boire ma part de votre calice afin d’en adoucir l’amertume et de consoler votre cœur par mon attachement à la vie et à la mort!»
Saint Michel est le patron de la France. Nous voulons être de ceux qui, comme lui, ne séparent jamais l’amour de l’Église de l’amour de la patrie; car si nous sommes catholiques, nous sommes aussi Français, et c’est pourquoi nous affirmons notre amour en demandant à Dieu pour cette France si chère à nos âmes la paix au dedans et au dehors, la fidélité au Dieu qui la rendit jadis si grande et si prospère, le respect de l’autorité, l’union entre ses fils, l’amour du sacrifice, toutes les vertus en un mot qui font les grandes choses et les grandes nations.
Saint Michel enfin aime les âmes; son bonheur est de les arracher à la domination de leur mortel ennemi, de les conduire dans le bien, de les introduire à l’heure suprême dans la joie du paradis (fig. 6). A son exemple, nous voulons aimer les âmes et leur témoigner notre amour par la ferveur de nos prières pour elles. Nous demanderons à Dieu, avec saint Michel, de garder ces âmes dans la sainteté. Nous demanderons à saint Michel de les défendre, au milieu des rudes combats de la vie présente, afin qu’elles ne périssent pas au jour du redoutable jugement. Voilà le cri, que du fond de nos cœurs, nous voulons faire monter jusqu’au cœur de saint Michel: Sancte Michael archangele, defende nos in prœlio, ut non pereamus in tremendo judicio.
Vous venez d’entrevoir ce qu’a été, ce qu’est toujours saint Michel pour Dieu, pour l’Église et pour la France. Nous tiendrons à honneur de rendre un culte de fidélité, de confiance et d’amour à celui qui a combattu, qui combat constamment pour nos intérêts les plus sacrés. Oui, nous vous saluons, dans les transports du plus religieux enthousiasme, ô vainqueur antique et nouveau! Mais de grâce veillez sans cesse; nous le savons trop, le Dragon n’est pas mort; il frémit, il s’agite, il bondit à chaque instant sous nos pieds. Sous son front foudroyé, il conserve, pour notre malheur et le sien, une lamentable immortalité; sa vie est d’anéantir, son génie de conspirer. O protecteur angélique, soyez toujours ce marteau d’armes si formidable à Lucifer, ce foudre de guerre qui extermine notre vieil ennemi. Mille cris furieux s’élèvent autour de notre sainte Église catholique; étendez sur elle votre bouclier. Protégez son chef; protégez la France qui vous invoque, la France aujourd’hui si humiliée, conculcatam, si profondément divisée, convulsam, mais la France qui, toujours confiante, vous implore et attend votre secours, expectantem! Veillez spécialement sur ces deux grandes et religieuses provinces de Normandie et de Bretagne, aux confins desquelles vous avez élevé votre trône; gardez en particulier ce diocèse où vous vous êtes choisi vous-même une place; où vous vous êtes établi, comme dans une imprenable citadelle. Qui que nous soyons, peuples ou prêtres, évêques ou religieux, si le péril se présente, s’il faut combattre pour sauver notre honneur chrétien, notre âme et notre foi, soutenez-nous et fortifiez-nous. Au milieu des épreuves, au plus fort de la lutte, que toujours notre cri soit votre cri vainqueur: Quis ut Deus!
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Fig. 7.—Saint Michel et le Dragon. Miniature d’un psautier du dixième siècle. Bibliothèque Cottonienne du British Museum.
CHAPITRE III LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES DESSEINS DE LA PROVIDENCE.
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AINT Michel est le champion de la gloire de Dieu, le protecteur de l’Église et le défenseur de la France; il est le vainqueur de Lucifer et nous lui devons un culte de fidélité, de confiance et d’amour; mais en quel lieu pouvait-il recevoir plus justement les honneurs du triomphe que sur ce roc immortalisé par tant de luttes et de succès? C’est là que l’Archange a réalisé la parole de saint Jean: «Michel et ses anges combattaient contre le Dragon. Le Dragon luttait avec les siens, mais ceux-ci n’ont pu prévaloir.» C’est là que depuis tantôt douze siècles, l’Archange brandit son glaive du haut de la forteresse qu’il s’est lui-même choisie, et que toujours il a triomphé des ennemis les plus formidables.

Voilà ce que nous voudrions redire aujourd’hui. Nous voudrions montrer le Mont-Saint-Michel comme la vraie merveille de l’Occident, non pas seulement au point de vue de l’art, mais au point de vue de l’histoire et de la religion. Nous voudrions prouver que ce monument publie une triple victoire remportée par nos pères sous l’égide de saint Michel: victoire de la science sur la barbarie; victoire de la bravoure sur les envahisseurs de la France; victoire de la piété sur les ennemis de la religion, trois victoires qui ont pour témoins vivants et irrécusables l’abbaye où travaillait le savant bénédictin, les remparts où l’intrépide chevalier défendait la patrie, la basilique où le pieux pèlerin s’agenouillait pour prier. En interrogeant ces muets mais éloquents témoins du passé, nous comprendrons que l’heure est venue enfin où l’oubli dans lequel trop longtemps on a laissé saint Michel et son temple doit être réparé, où la sainte montagne doit être relevée de l’humiliation qui pesait sur elle, où l’Archange, en un mot, demeuré pendant des années comme un inconnu parmi les siens, doit être proclamé de nouveau le protecteur de l’Église et de la France. Élevons-nous donc pendant quelques instants sur cette montagne que jadis gravissaient tant de tribus diverses, les tribus du Seigneur.