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Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de vers

ACTE VI SÉPARATION

Abel Bergaigne translation

PREMIÈRE PARTIE

On voit paraître le chef de la police et deux gardiens traînant un prisonnier qui a les mains liées derrière le dos.

LES DEUX GARDIENS, frappant le prisonnier.

Coquin, voleur, parle donc ! C’est l’anneau du roi. Il est tout reluisant de pierres fines, et le nom de Douchanta y est gravé. Où l’as-tu pris ?

LE PRISONNIER, tremblant de frayeur.

Messieurs, ayez pitié de moi : je ne suis pas un voleur.

PREMIER GARDIEN.

Tu es sans doute un saint brahmane ? Le roi t’en aura fait cadeau !

LE PRISONNIER.

Écoutez donc ! Je demeure à Sacrâvatâra, et je suis pêcheur de mon état.

DEUXIÈME GARDIEN.

Brigand, qu’est-ce que ça nous fait, ton pays et ton état ?

LE CHEF.

Soutchaca, laisse-le parler ; ne l’interromps pas.

LES DEUX GARDIENS.

Bien, Maître ! — Allons, parle… Veux-tu bien parler ?

LE PÊCHEUR.

Mes filets et mes hameçons, voilà le gagne-pain de ma famille.

LE CHEF, riant.

Il est joli votre gagne-pain[56] !

LE PÊCHEUR.

Seigneur, ne nous en faites pas un crime.

Mon père était pêcheur naguère ; Ce fut son métier : c’est le mien. Ai-je raison ? Je n’en sais rien : Mais je fais ce qu’a fait mon père. Les dieux aiment la bonne chère : Un saint brahmane est leur boucher[57]. Oserait-on lui reprocher De faire ce qu’a fait son père ?

LE CHEF.

C’est bon ! Continue.

LE PÊCHEUR.

Pour lors j’avais donc pris un Rohita[58] ; je le coupe en morceaux : voilà que je trouve dedans cet anneau avec toutes ses pierres fines. Dame ! je suis venu pour le vendre. Je le montrais ; vous m’avez empoigné : voilà l’histoire. Maintenant tuez-moi, hachez-moi si j’ai menti.

LE CHEF, flairant l’anneau.

Djânouca, il n’y a pas moyen d’en douter : cet anneau a passé par le ventre d’un poisson ; il suffit de le sentir. Mais comment y était-il entré ? Allons voir au palais.

LES DEUX GARDIENS, au pêcheur.

Allons, coupeur de bourses, en avant ! (Ils se mettent en marche.)

LE CHEF.

Soutchaca, attention ! j’entre au palais ; restez à la porte jusqu’à ce que je revienne.

LES DEUX GARDIENS.

Entrez, Maître, et soyez bien reçu.

LE CHEF.

Je l’espère. (Il sort.)

SOUTCHACA.

Djânouca, il est bien longtemps.

DJANOUCA.

Ah ! mais on ne voit pas comme ça les rois tout de suite : il faut attendre le bon moment.

SOUTCHACA.

Djânouca, la main me démange. (Montrant le pêcheur.) Tu vois ce coquin-là ; j’ai une furieuse envie de lui faire son affaire.

LE PÊCHEUR.

Seigneur, ne me faites pas mourir comme ça,… sans savoir.

DJANOUCA, regardant à l’intérieur.

Ah ! voilà notre chef : il apporte l’ordre du roi. (Au pêcheur.) De deux choses l’une : ou tu vas retourner prendre tes poissons[59], ou c’est nous qui ferons une offrande de ta chair aux vautours et aux chacals.

LE CHEF, rentrant.

Allons, vite ! vous allez le…

LE PÊCHEUR.

Ah ! je suis mort !

LE CHEF.

… le lâcher. Tu es libre, pêcheur. — Tout ce qu’il a dit est vrai : c’est bien ainsi qu’il a dû trouver l’anneau ; le roi en est persuadé.

SOUTCHACA.

On va obéir, Maître. (Au pêcheur.) Tu pourras bien dire que tu es revenu de l’enfer, toi. (Il détache ses liens.)

LE PÊCHEUR, se prosternant devant le chef de la police.

Seigneur, je vous dois la vie.

LE CHEF.

Relève-toi et prends ce bracelet : c’est le prix auquel le roi estime la valeur de la bague ; il t’en fait cadeau. (Il tend le bracelet au pêcheur.)

LE PÊCHEUR, en le prenant, joyeux.

Le roi est bien bon.

DJANOUCA.

En voilà un qui peut se vanter d’avoir de la chance : il descend du pal pour monter sur le dos de l’éléphant.

SOUTCHACA.

Peste ! la récompense est grosse. Il faut croire que les pierres de l’anneau sont bien fines pour que le roi y tienne tant !

LE CHEF.

Je ne pense pas qu’il tienne aux pierres ; je crois plutôt…

LES DEUX GARDIENS.

Quoi donc ?

LE CHEF.

Que la vue de l’anneau a rappelé au roi une personne qu’il aime. Lui qui est si grave d’ordinaire, dès qu’il l’a aperçu, il s’est troublé.

SOUTCHACA.

Alors vous lui avez rendu un fier service ?

DJANOUCA.

Et c’est l’ennemi des poissons qui a la récompense. (Il lui fait la grimace.)

LE PÊCHEUR.

Messieurs, je veux vous donner votre pourboire. Je vends le bracelet ; la moitié du prix est pour vous.

DJANOUCA.

Ah ! c’est bien, ça, pêcheur ! Tu es mon meilleur ami. Viens faire plus ample connaissance devant une bouteille de rhum. Entrons au cabaret. (Ils sortent tous.)

DEUXIÈME PARTIE

Misrakésî paraît, traversant les airs.

MISRAKÉSI.

C’était mon tour de garde aux bains sacrés des Apsaras ; me voilà relevée, et la mère de Sacountalâ m’a priée de voir ce que fait le roi. Ménacâ est ma sœur, et j’aime sa fille comme une autre moi-même. (Elle regarde tout autour d’elle.) Comment ! c’est jour de fête, et on ne voit encore aucun préparatif dans le palais ! Qu’est-ce qui se passe ? Je suis déesse, et je pourrais deviner ce secret par le seul effort de ma pensée[60] ; mais j’aime mieux suivre les instructions de ma chère Ménacâ et voir de mes yeux. Voilà déjà deux bouquetières : je vais me tenir à leurs côtés, enveloppée du voile qui me rend invisible, et j’apprendrai sans doute quelque chose. (Misrakésî met pied à terre. On voit entrer une suivante : elle examine une branche de manguier. Une autre vient après elle.)

PREMIÈRE SUIVANTE.

Ah ! voilà le printemps qui revient.

Sur la branche un bouton vert Entr’ouvert Laisse échapper un pli rose. Fraîche haleine du printemps Que j’attends, Sors donc de la fleur éclose !

DEUXIÈME SUIVANTE.

Parabhriticâ, qu’est-ce que tu dis là toute seule ?

PARABHRITICA.

Ah ! c’est Madhouricâ. Ma chère, quand Parabhriticâ voit le manguier fleurir, cela lui fait perdre la tête.

MADHOURICA, joyeuse.

Comment ! c’est le printemps alors ?

PARABHRITICA.

Sans doute, et c’est pour toi comme pour moi la saison de la joie, de l’amour et des chansons.

MADHOURICA.

Ma chère, laisse-moi m’appuyer sur toi : je vais me dresser sur la pointe des pieds pour cueillir cette fleur et l’offrir au dieu de l’amour.

PARABHRITICA.

Oui, mais à une condition : c’est que j’aurai ma part de ses bénédictions.

MADHOURICA.

Cela va sans dire. Ne sommes-nous pas une même âme en deux corps ? (Elle s’appuie sur sa compagne et cueille la fleur.) Tiens ! la fleur n’est pas encore ouverte ; mais le parfum s’échappe déjà de la tige brisée. (Elle joint les mains.) Honneur au dieu de l’amour !

Bouton près d’éclore, L’Amour, que j’implore, Règne en ce beau parc : Exquise fleurette, Sois l’arme discrète Que lance son arc ! Celui qui dirige Ta légère tige Est le grand vainqueur ! Odorante flèche, Va faire ta brèche : Vole, et frappe au cœur !

(Elle jette le bouton en l’air.)

LE CHAMBELLAN, entrant, avec colère.

Que fais-tu, folle que tu es ? Le roi a défendu de célébrer la fête du printemps, et tu te permets de cueillir la fleur du manguier !

LES DEUX SUIVANTES, effrayées.

Pardonnez-nous, nous n’en savions rien.

LE CHAMBELLAN.

Hum ! est-ce bien vrai ? Mais les arbres mêmes semblent le savoir : ils obéissent au roi, et leurs hôtes font comme eux. Voyez !

Le bouton demi-clos garde les étamines Sous son pli ; Le bourgeon, sans s’ouvrir, au bout des branches fines A molli ; L’oiseau retient les sons de sa voix enivrée Dans les bois : La flèche de l’Amour reste à demi tirée Du carquois.

MISRAKÉSI.

Il n’y a pas de doute : la puissance du roi s’étend jusque-là.

PARABHRITICA.

Seigneur, il y a seulement quelques jours que Mitravasou, le beau-frère du roi, nous a envoyées ici pour y être bouquetières, et nous ignorons ce qui a pu s’y passer avant notre arrivée.

LE CHAMBELLAN.

Soit ! mais ne recommencez plus.

LES DEUX SUIVANTES.

Nous sommes un peu curieuses : peut-on savoir pourquoi le roi a interdit la fête du printemps ?

MISRAKÉSI.

D’ordinaire les rois aiment les fêtes : il a dû avoir un motif grave.

LE CHAMBELLAN, à part.

Au fait, tout le monde le sait, pourquoi le leur cacherais-je ? (Haut.) Avez-vous entendu parler de l’affront fait à Sacountalâ ?

LES DEUX SUIVANTES.

Le beau-frère du roi nous a tout raconté jusqu’au moment où l’anneau a été retrouvé.

LE CHAMBELLAN.

Alors j’aurai bientôt fini. Depuis le jour où le roi s’est rappelé, en voyant l’anneau, qu’il avait épousé Sacountalâ en secret, depuis qu’il est sorti de son aveuglement, il est au désespoir de l’avoir méconnue, et le remords est entré dans son âme.

Il se cache à son peuple ; il vit sombre et farouche. Le plaisir est pour lui sans attrait, et, la nuit, Il se tourne sans fin sur le bord de sa couche, Cherchant le sommeil qui le fuit. S’il rencontre une femme, à peine s’il s’arrête : Un salut glacial est tout ce qu’elle obtient ; Ou s’il veut la nommer, un autre nom lui vient, Et de honte il baisse la tête.

MISRAKÉSI.

Ah ! je suis contente de cela.

LE CHAMBELLAN.

Voilà pourquoi il a interdit la fête du printemps.

LES DEUX SUIVANTES.

Cela se comprend.

VOIX derrière la scène.

Sire, veuillez me suivre.

LE CHAMBELLAN, prêtant l’oreille.

Ah ! voici le roi. Allez à vos affaires. (Elles sortent. On voit entrer le roi, accompagné de Mâdhavya et de Vétravatî. — Regardant le roi.) Rien ne peut obscurcir l’éclat d’une beauté comme la sienne : la tristesse lui a laissé sa grâce majestueuse.

Plus de repos ! Ses nuits sont des veilles sans trêve ; Il n’a pour tout bijou qu’un seul bracelet d’or Sur son bras amaigri : c’est pour lui trop encor ; Sa lèvre, qu’il torture, a perdu toute sève ; L’insomnie et les pleurs gonflent ses yeux flétris ; Rien ne voile pourtant l’éclat qui l’environne : Lorsque l’orfèvre taille une pierre de prix, Elle perd en grosseur, mais sa flamme rayonne !

MISRAKÉSI, regardant le roi.

Je comprends maintenant pourquoi, après avoir subi ses mépris, Sacountalâ l’aime encore.

LE ROI. (Il est rêveur et s’avance lentement.)

Lâche cœur ! tu dormais !… Sa voix enchanteresse T’appelait sans pouvoir te tirer du sommeil ! Il est venu trop tard, l’instant de ton réveil, Succombe au remords qui t’oppresse !

MISRAKÉSI.

Et ma malheureuse amie, est-elle moins à plaindre ?

MADHAVYA, à part.

Allons, encore un accès ! toujours la fièvre de Sacountalâ ! Il est incurable.

LE CHAMBELLAN, s’approchant.

Gloire au roi ! J’ai visité le jardin : Sa Majesté peut s’y promener ; rien ne viendra l’y troubler.

LE ROI.

Vétravatî, va dire à mon ministre Pisouna que j’ai mal reposé cette nuit ; je ne siégerai pas dans mon tribunal. Qu’il instruise lui-même les affaires, et qu’il me les soumette.

VÉTRAVATI.

Je vais exécuter vos ordres. (Elle sort.)

LE ROI.

Pârvatâyana, va, veille aussi aux soins de ta charge.

LE CHAMBELLAN.

Bien, maître ! (Il sort.)

MADHAVYA.

Nous voilà encore une fois débarrassés des moustiques. Maintenant viens un peu respirer l’air dans le jardin. L’hiver est passé. Vois comme tout est beau déjà.

LE ROI.

Ah ! mon ami, c’est un coup de plus dans une plaie ouverte.

Il faisait nuit en moi,… quand une lueur brusque M’éclaire et me condamne ; et c’est en ce moment Que le printemps sourit et que l’amour s’embusque Sous les fleurs du manguier charmant.

MADHAVYA.

Attends un peu ! avec mon bâton, je vais parer la flèche de l’Amour. (Il lève son bâton pour casser la fleur du manguier.)

LE ROI, essayant de sourire.

C’est bien ! tu as montré ce dont un brahmane est capable. — Où vais-je m’asseoir ? où vais-je rassasier mes yeux de la vue des lianes moins sveltes que sa taille ?

MADHAVYA.

Mais installe-toi dans le berceau de lianes Mâdhavîs. N’est-ce pas là que tu dois attendre la petite Tchatouricâ, l’artiste peintre ? Quand tu l’as rencontrée, tu l’as chargée d’y apporter le portrait que tu as fait de Sacountalâ.

LE ROI.

Je n’ai pas d’autre consolation. Eh bien donc, allons au berceau de lianes ! Précède-moi.

MADHAVYA.

Tu n’as qu’à me suivre. (Ils changent de place. Misrakésî les suit.) Voilà le berceau de Mâdhavîs avec son banc de pierre orné de joyaux. Ah ! il ne pouvait pas être plus désert : on dirait qu’il a voulu t’être agréable. Entrons et asseyons-nous. (Ils entrent et s’assoient.)

MISRAKÉSI.

Je vais rester derrière le berceau pour voir le portrait de ma chère Sacountalâ, et j’irai ensuite lui rendre témoignage de la tendresse de son époux. (Elle se place derrière le berceau.)

LE ROI.

Ami, maintenant je me souviens de tout. Dès ma première rencontre avec Sacountalâ, je t’avais instruit de mon amour. Hélas ! tu n’étais pas là quand je l’ai méconnue ; mais je t’avais dit son nom : l’avais-tu donc oublié, toi aussi ?

MISRAKÉSI.

Ceci montre que les rois ne devraient pas se séparer un instant de leurs amis fidèles.

MADHAVYA.

Mais non, je n’avais rien oublié ; seulement, après m’avoir tout raconté, tu as fini par me dire que tu avais voulu plaisanter, et que j’aurais tort d’en rien croire. Moi, je n’y ai pas entendu malice. Mais veux-tu que je te dise ? Selon moi, c’est le destin qui a conduit tout cela.

MISRAKÉSI.

Hélas ! oui.

LE ROI, après un moment de silence.

Ah ! mon ami, viens à mon secours !

MADHAVYA.

Qu’est-ce qu’il y a ? Allons donc ! Depuis quand les hommes de ta trempe se laissent-ils abattre par le chagrin ? Le vent a beau souffler, il ne fera jamais trembler les montagnes.

LE ROI.

Je t’appelle pour que tu m’aides à chasser une pensée affreuse, le souvenir de ma cruauté et de son angoisse.

Je l’avais repoussée… Elle voyait les siens A leur tour se séparer d’elle : « Reste », lui dit l’ermite en partant. « Sois fidèle ! « Crains ton père si tu reviens ! » Alors ses grands yeux noirs, baignés de larmes vaines, Me lancent un dernier regard… Ah ! je le vois toujours, je le sens : c’est un dard, Un poison qui brûle mes veines !

MISRAKÉSI.

Son abattement me fait pitié.

MADHAVYA.

Il me vient une idée : c’est peut-être un génie aérien qui l’a enlevée.

LE ROI.

Quel autre aurait osé toucher à une femme si fidèle ? Ses amies m’ont dit qu’elle était fille de l’Apsaras Ménacâ : ce sont les compagnes de sa mère qui l’auront enlevée, si ce n’est sa mère elle-même.

MISRAKÉSI.

Ce qui m’étonne n’est pas le réveil de son intelligence, c’est le sommeil qui a précédé.

MADHAVYA.

Alors tu peux être tranquille, tu la retrouveras.

LE ROI.

Et comment ?

MADHAVYA.

Une mère, pas plus qu’un père, ne peut consentir à laisser longtemps sa fille séparée de son mari.

LE ROI.

Non, mon ami, je ne la verrai plus.

Égarement fatal ! Le sort, dans sa justice, Donne à chacun sa part de bonheur mérité : J’avais reçu la mienne, et l’affreux précipice S’est ouvert pour toujours sous ma félicité !

MADHAVYA.

Ne dis pas cela ; on retrouve ce qu’on a perdu : la découverte de l’anneau n’en est-elle pas la meilleure preuve ?

LE ROI, regardant son anneau.

Pauvre anneau, tu es tombé de son doigt, tu n’y retourneras plus !

Anneau déchu ! Renonce à la place sacrée Où je t’ai vu briller, éblouissant et fier. Tu connus son doigt mince à la pointe nacrée ! Tes beaux jours sont finis : le destin est de fer.

MISRAKÉSI.

Je le plaindrais davantage s’il était passé de sa main à une autre que celle-ci. — Sacountalâ, ma chérie, que n’es-tu là pour entendre ! Je suis seule à boire le nectar qui enivrerait ton cœur.

MADHAVYA.

Et pourquoi lui avais-tu donné cet anneau qui porte ton nom ?

MISRAKÉSI.

Je suis curieuse aussi de le savoir.

LE ROI.

Écoute : quand j’ai quitté l’ermitage pour rentrer dans mon palais, elle était tout en larmes, et elle m’a dit : « Mon époux ne va-t-il pas m’oublier ? »

MADHAVYA.

Et alors ?

LE ROI.

J’ai passé mon anneau à son doigt, et je lui ai répondu…

MADHAVYA.

Quoi donc ?

LE ROI.

Chasse une frayeur importune ! Compte les lettres de mon nom, De jour en jour, une par une : A la dernière… Ou plutôt, non ! Déjà mon sein brûle… Il t’appelle… J’abrégerai les longs délais. Un guide arrivera, ma belle : Tu le suivras dans mon palais.

Et j’ai été assez égaré pour lui infliger le plus cruel des traitements !

MISRAKÉSI.

L’idée était charmante : l’obstacle est venu du destin.

MADHAVYA.

Et par quel hasard, après cela, l’anneau est-il entré comme un hameçon dans le ventre du Rohita ?

LE ROI.

Elle a fait ses ablutions aux bains sacrés de Satchî ; c’est là qu’elle l’a perdu.

MADHAVYA.

Je comprends.

MISRAKÉSI.

Ce serait donc faute de cet anneau que le sage roi n’aurait pas reconnu la malheureuse Sacountalâ, et qu’il l’aurait repoussée, dans la crainte de recevoir chez lui la femme d’un autre ? Mais un amour comme le leur avait-il donc besoin d’un signe de reconnaissance ? Tout cela est inexplicable.

LE ROI.

Ah ! j’en veux à cet anneau.

MADHAVYA, riant.

Oui ? Eh bien ! moi, alors, j’en veux à mon bâton. (S’adressant à son bâton.) Pourquoi es-tu tortu ? ne suis-je pas droit, moi ?

LE ROI, sans l’écouter.

Pourquoi l’as-tu quitté, ce doigt, tige flexible Dont les nœuds délicats devaient te retenir ? Mais moi !… moi qui querelle un objet insensible, J’ai bien fermé mon cœur à son cher souvenir !

MISRAKÉSI.

C’est ce que j’étais tentée de lui répondre.

MADHAVYA.

Ah çà ! est-ce que ça va durer encore longtemps ? On meurt de faim ici.

LE ROI, toujours sans l’écouter.

O ma bien-aimée ! je t’ai cruellement repoussée ; mais le remords me déchire. Reviens ; ah ! reviens ; aie pitié de moi ! (Une suivante arrive avec un tableau dans les mains.)

LA SUIVANTE.

Maître, voici le portrait de notre maîtresse. (Elle lui montre le tableau.)

LE ROI, regardant.

Ah ! qu’elle est belle !

Ses grands yeux, son sourcil vainqueur, liane fine Qui ploie au souffle de l’amour, Sa bouche aux blanches dents, qu’un sourire illumine, Et d’où sortait l’éclat du jour, Ses traits où tant de grâce et de douceur s’assemble, Sa lèvre rose, je les vois ! C’est une vaine image, et pourtant il me semble Que je vais entendre sa voix !

MADHAVYA, regardant à son tour.

Oh ! joli tableau ! sujet bien rendu ; relief saisissant ; les figures sortent du panneau ; c’est à donner envie d’entamer la conversation.

MISRAKÉSI.

Le talent du roi est vraiment admirable : je crois voir devant moi ma chère Sacountalâ.

LE ROI.

Ami…

Le modèle est parfait : je l’ai mal imité. N’impute qu’à moi seul ce que ton goût réprouve. Mon œuvre a cent défauts,… et cependant j’y trouve Comme un reflet de sa beauté.

MISRAKÉSI.

C’est bien là le langage d’un amour doublé par le remords.

LE ROI, avec un profond soupir.

Ce corps dont je poursuis la décevante image, Il vivait : j’avais là le bonheur sous ma main… Le flot qui désaltère était sur mon chemin, Et je cours après le mirage !

MADHAVYA.

Je vois trois figures,… très jolies toutes les trois ; mais laquelle est Sacountalâ ?

MISRAKÉSI.

Comment ! il ne la reconnaît pas à sa beauté ? Le malheureux ne voit donc pas clair !

LE ROI.

Devine.

MADHAVYA, après avoir bien regardé.

Est-ce celle qui a les cheveux dénoués ? Il paraît qu’elle avait chaud. Sa parure de fleurs est toute fanée : elle va se détacher. Ah ! ses deux bras pendent comme deux lianes ; sa robe flotte sur ses hanches. Elle s’appuie à la branche d’un asoka… L’arbre a été bien arrosé : quelle fraîcheur ! Mais elle, elle est bien fatiguée. C’est elle, n’est-ce pas ? Les deux autres sont ses compagnes ?

LE ROI.

Tu ne t’es pas trompé. Vois maintenant dans cette peinture les défaillances d’un amant.

Mon pinceau, sur le bois, en caressant ses charmes, A tremblé ; Et j’ai décoloré son image : mes larmes Ont coulé.

Tchatouricâ, je n’ai encore peint qu’à moitié ce lieu de délices : va me chercher mes pinceaux.

TCHATOURICA.

Seigneur Mâdhavya, veuillez tenir le tableau jusqu’à ce que je revienne.

LE ROI.

C’est moi qui le tiendrai. (Il prend le tableau ; la suivante sort.)

MADHAVYA.

Qu’est-ce que tu veux donc y ajouter ?

MISRAKÉSI.

Il veut sans doute rendre dans tous leurs détails les lieux qu’aimait Sacountalâ.

LE ROI.

Je vais te le dire :

Il faut qu’un couple heureux de flamants se querelle Près de la rivière aux flots blancs, Que la chaîne aux sommets de neige[61] s’amoncelle, Portant des buffles sur ses flancs ; Je veux que le tissu d’écorce aux plis tremblants Sur ces arbres flotte et ruisselle : La forêt penchera ses rameaux opulents Sur les amours d’une gazelle.

MADHAVYA, à part.

D’après ce qu’il dit, je présume qu’il va y mettre aussi un tas d’ermites, avec des barbes longues de ça.

LE ROI.

J’ai oublié aussi ses parures ordinaires.

MADHAVYA.

Ah ! Et quoi donc ?

MISRAKÉSI.

Quelques fleurs, sans doute, la parure des jeunes novices.

LE ROI.

Boucle où la brise se joue, Je veux voir le Sirîcha Que sa main fine attacha Se balancer sur sa joue. Fibres du lotus, luisez Comme des rayons de lune, Et caressez sa peau brune Entre ses seins embrasés !

MADHAVYA.

Tiens ! mais elle porte devant ses lèvres ses doigts roses comme de petits lotus. Elle paraît bien effrayée. (Riant.) Ah ! c’est cette coquine d’abeille : elle est habituée à voler le miel aux fleurs, et elle s’attaque au lotus de son visage.

LE ROI.

J’ai connu sa lèvre rose, Fleur sauvage, fraîche éclose Dans l’ombre de la forêt : Pour épargner cette lèvre, Je disais : « Éteins ta fièvre ! » A mon cœur qu’elle enivrait… Et cette abeille s’obstine Contre la bouche enfantine Qui m’appelle à son secours. Pour la punir, qu’un calice De lotus l’ensevelisse Et l’endorme pour toujours !

MADHAVYA.

Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant les yeux ?

LE ROI.

Une peinture !

Je la voyais… J’étais heureux… Ne pouvais-tu Me laisser à longs traits savourer ma folie ? Mon bonheur est mensonge : un instant je l’oublie ! Pourquoi le rappeler à mon cœur abattu ?

(Il pleure.)

MISRAKÉSI.

Le destin n’a jamais eu, il n’aura plus jamais de jeux aussi cruels.

LE ROI.

Ah ! mon cher Mâdhavya, ma douleur ne s’apaisera jamais.

Qu’un rêve me la rende : un prompt réveil l’enlève A mes ardents baisers ! Et les pleurs dont mes yeux éteints sont arrosés Me voilent ce portrait qui remplaçait mon rêve.

MISRAKÉSI.

Pauvre ami, tu as méconnu ma chère Sacountalâ, mais sa compagne est témoin que tu as bien expié ta faute. (Tchatouricâ rentre en scène.)

TCHATOURICA.

Maître, je tenais la boîte aux pinceaux, et je l’apportais ici…

LE ROI.

Que t’est-il arrivé ?

TCHATOURICA.

J’ai rencontré la reine Vasoumatî, accompagnée de Pinggalicâ. Elle m’a dit : « C’est moi qui porterai la boîte à mon époux ; » et elle me l’a arrachée des mains.

MADHAVYA.

Et toi-même, comment as-tu pu te dépêtrer d’elle ?

TCHATOURICA.

Par bonheur la robe de la reine s’est accrochée à une branche, et pendant que Pinggalicâ la dégageait, je me suis cachée.

VOIX derrière la scène.

Reine, veuillez me suivre.

MADHAVYA, prêtant l’oreille.

Alerte ! voici la tigresse du harem. C’est le tour de Tchatouricâ : elle va l’avaler comme une gazelle.

LE ROI.

La reine va venir… Mes respects ont doublé son orgueil… Je crains pour cette peinture : sauve-la.

MADHAVYA.

Et moi avec, n’est-ce pas ? (Il prend le tableau et se lève.) Cher ami, te voilà pris dans les filets du harem. Si tu peux rompre une maille, tu n’auras qu’à me faire demander au Belvédère des nuages[62] : c’est là que je vais cacher le tableau. S’il y est vu, ce ne sera jamais que par les pigeons. (Il sort en courant.)

MISRAKÉSI.

Ce n’est plus cette reine qu’il préfère, et pourtant il a encore des égards pour elle : l’amitié chez lui survit à l’amour.

VÉTRAVATI, entrant, une feuille d’écriture à la main.

Gloire au roi !

LE ROI.

N’as-tu pas rencontré en route la reine Vasoumatî ?

VÉTRAVATI.

Oui, Sire ; mais, quand elle a vu cette feuille dans ma main, elle est retournée sur ses pas.

LE ROI.

La reine est discrète : elle a respecté l’heure que je dois consacrer à mes devoirs de roi.

VÉTRAVATI.

Le ministre m’a chargée de vous dire que les affaires étaient nombreuses aujourd’hui, et qu’il n’a pu en instruire qu’une seule : vous en trouverez l’exposé sur cette feuille.

LE ROI.

Montre-la-moi. (Vétravatî tient la feuille ouverte devant le roi. Il lit.) « Nous informons Sa Majesté qu’un marchand nommé Dhanavriddha, qui faisait le commerce maritime, a péri dans un naufrage sans laisser d’enfants. Sa fortune était immense. Selon la loi, elle appartient au trésor royal. Que Sa Majesté décide ! » (Avec tristesse.) Malheureux celui qui n’a pas d’enfants ! Vétravatî, puisque ce Dhanavriddha était si riche, il devait avoir plusieurs épouses : il faudra savoir si l’une d’elles n’est pas grosse.

VÉTRAVATI.

On dit justement qu’une de ses femmes, fille d’un marchand d’Ayodhyâ[63], venait de célébrer la cérémonie de la conception.

LE ROI.

Alors l’héritage du père appartient à l’enfant qui naîtra d’elle. Porte ma décision au ministre.

VÉTRAVATI.

J’obéis. (Fausse sortie.)

LE ROI.

Attends,… reviens.

VÉTRAVATI, revenant sur ses pas.

Me voici.

LE ROI.

Qu’importe que le défunt laisse ou ne laisse pas d’enfants ?

Les sujets dont je suis le gardien et le père, S’ils perdent un des leurs, ont droit à tous ses biens ; Ils seront désormais ses fils comme les miens. J’ai dit ! Que mon peuple prospère !

VÉTRAVATI.

Le décret du roi va être publié. (Elle sort, et revient bientôt après.) Le décret a produit sur la foule l’effet de la pluie attendue à la fin de l’été.

LE ROI, poussant un profond soupir.

La fortune est inutile à celui qui n’a pas d’enfants : à sa mort, ses biens passent à des étrangers ; quand viendra ma dernière heure, il en sera ainsi de l’empire de Pourou.

VÉTRAVATI.

Que le ciel détourne de nous ce malheur !

LE ROI.

Ah ! je n’ai pas voulu du bonheur qui était sous ma main.

MISRAKÉSI.

Quand il s’accuse, c’est à ma chère Sacountalâ qu’il pense.

LE ROI.

Le semeur doit la plante au sol qui la produit ; La terre est son espoir ; les moissons viennent d’elle. Et moi, j’ai renié mon épouse fidèle : Son sein allait donner son fruit.

MISRAKÉSI.

Quand tu l’auras une fois reconquise, je crois que tu ne l’abandonneras plus.

TCHATOURICA, bas à Vétravatî.

Madame, ce message du ministre a redoublé le chagrin du roi. Allez chercher le seigneur Mâdhavya ; il est maintenant au Belvédère des nuages : peut-être pourra-t-il distraire son ami.

VÉTRAVATI.

Ton idée est bonne. (Elle sort.)

LE ROI.

Et que deviendront dans l’autre monde les ancêtres de Douchanta ?

Mes pères sont heureux encore : je célèbre Le culte de ma race avec l’eau de mes yeux[64]. Mais je suis seul : ma mort éteint l’autel funèbre… L’éternel abandon menace mes aïeux.

MISRAKÉSI.

Le roi est encore dans les ténèbres : la lampe n’est pas loin, mais elle est cachée.

TCHATOURICA.

Maître, ne désespérez pas de l’avenir : vous êtes jeune ; une de vos femmes vous donnera un fils pour acquitter votre dette envers vos aïeux. (A part.) Le roi ne m’écoute pas ; mais de l’excès du mal sortira le remède.

LE ROI, en proie à la plus violente douleur.

Ainsi va se tarir une race féconde : C’est le sang de Pourou, c’est son nom qui se perd, Comme le fleuve saint[65] à l’eau pure et profonde Meurt sans laisser de trace au sable du désert !

(Il s’évanouit.)

TCHATOURICA, effrayée.

Maître, reprenez vos sens, revenez à vous.

MISRAKÉSI.

Faut-il dès maintenant rendre la joie à son cœur ? Non : quand la mère des dieux[66] est venue voir Sacountalâ, je l’ai entendue lui dire : « Les dieux attendent des sacrifices conformes aux rites[67] ; ils ont intérêt à te réunir le plus tôt possible à l’époux qui doit les offrir avec toi. » Je n’ai plus aucune raison de m’attarder ici : je vais consoler Sacountalâ par le récit de tout ce que j’ai vu et entendu. (Elle s’élance dans les airs.)

VOIX derrière la scène.

Au meurtre ! à l’assassin ! On ne tue pas les brahmanes !

LE ROI, reprenant ses sens et prêtant l’oreille.

N’est-ce pas Mâdhavya qui crie : Au secours !

TCHATOURICA.

Pourvu que le malheureux n’ait pas été surpris par Pinggalicâ avec le tableau dans les mains !

LE ROI.

Tchatouricâ, va dire de ma part à la reine qu’elle a tort de laisser prendre tant de libertés à ses suivantes.

TCHATOURICA.

J’y cours. (Elle sort.)

LA MÊME VOIX derrière la scène.

Au meurtre ! On ne tue pas les brahmanes !

LE ROI.

C’est bien mon pauvre brahmane ; sa voix est étranglée par la peur. Holà ! quelqu’un ! (Entre le chambellan.)

LE CHAMBELLAN.

J’attends les ordres de Sa Majesté.

LE ROI.

Entends-tu Mâdhavya ? Va voir ce qu’il a à crier.

LE CHAMBELLAN.

J’obéis. (Il sort et revient très agité.)

LE ROI.

Pârvatâyana, il n’est pas arrivé de malheur ?

LE CHAMBELLAN.

Non…

LE ROI.

Mais qu’as-tu donc ?

Est-ce encor l’effet de l’âge ?… Pourquoi trembles-tu si fort ? Ainsi frissonne et se tord Un figuier que bat l’orage !

LE CHAMBELLAN.

Grand roi, sauve ton ami.

LE ROI.

De quoi est-il menacé ?

LE CHAMBELLAN.

D’un grand danger.

LE ROI.

Explique-toi.

LE CHAMBELLAN.

Tu sais,… le Belvédère des nuages,… d’où l’on a une si belle vue…

LE ROI.

Eh bien ! que s’y est-il passé ?

LE CHAMBELLAN.

L’infortuné touchait à la plus haute cime Où le paon n’a jamais volé d’un seul essor, Quand un être invisible a saisi sa victime… Il ne l’a pas lâchée encor !

LE ROI, se levant brusquement.

Quoi ! on ose s’attaquer à mon palais même ! Ah ! le fardeau du pouvoir est trop lourd !

Surveiller un peuple ? Serrer Le frein aux passions des autres ? Mais c’est déjà trop d’espérer Dompter les nôtres !

LA VOIX.

Au secours ! au secours !

LE ROI. (Il s’élance et chancelle.)

Ami, ne crains rien.

LA VOIX.

« Ne crains rien ! » C’est facile à dire. Il me tord le cou, et tout à l’heure il va le briser comme une canne à sucre.

LE ROI, jetant un regard de côté.

Mon arc ! vite ! mon arc !

UNE YAVANI[68], entrant.

Maître, voici l’arc, les flèches et le bouclier. (Le roi prend l’arc et les flèches.)

AUTRE VOIX derrière la scène.

En vain tu me résisterais ! Car je vais te tuer comme le tigre tue Et déchire à plaisir sa victime abattue, Pour se repaître de sang frais ! Et maintenant,… appelle encore Douchanta, ce vengeur de toute iniquité : Enfin l’on verra bien si ce roi tant vanté Entendra la voix qui l’implore !

LE ROI, avec colère.

Comment ! il ose s’en prendre à moi-même ! Attends, écume de l’enfer, ta dernière heure est venue ! (Il met une flèche sur son arc.) Pârvatâyana, montre-moi l’escalier.

LE CHAMBELLAN.

Suivez-moi, Sire. (Ils montent rapidement.)

LE ROI, regardant de tous côtés.

Je ne vois rien.

LA PREMIÈRE VOIX.

Au secours ! au secours !… Tu ne nous vois pas, mais je te vois, moi. Ah ! comme la souris dans les griffes du chat, il faut que je renonce à la vie !

LE ROI, s’adressant au ravisseur.

Tu es fier parce qu’un voile magique te rend invisible. Crois-tu que ma flèche ne saura pas te trouver ? — Ne crains rien, mon cher Mâdhavya. — N’espère pas non plus que le corps de mon ami te serve de bouclier. Vois ce trait sur mon arc.

Il va partir… Mon bras le lance hardiment : Je ne crains pas qu’il frappe un brahmane que j’aime. Lorsque le lait et l’eau sont mêlés, le flamant Distingue l’eau du lait[69] : mon trait fera de même.

(Il tend son arc. On voit alors paraître Mâtali avec Mâdhavya.)

MATALI, s’adressant au roi.

Garde tes traits pour les démons ! Le temps viendra d’en faire usage : En attendant, fais bon visage A tes amis, et… désarmons !

LE ROI, tressaillant et retenant sa flèche.

Comment ! c’est Mâtali ! Salut au cocher du roi des dieux !

MADHAVYA.

Ah ! c’est trop fort ! Il allait me tuer comme un chien,… et tu lui fais des politesses !

MATALI, souriant.

Roi, Indra m’a chargé d’un message pour toi.

LE ROI.

Parle.

MATALI.

Il est une race de démons redoutables, fils de Câlanémi ; on les appelle Dourdjayas[70].

LE ROI.

Nârada[71] m’en a parlé.

MATALI.

Indra lui-même, Indra sent son bras impuissant Contre cette engeance maligne : Pour les vaincre et noyer leur race dans le sang C’est toi que le destin désigne. L’obscure nuit ne craint ni les feux, ni les dards, Ni le courroux du soleil même : Il faut pour la percer les froids et doux regards De la lune à la face blême.

Prends ton arc, monte avec moi sur le char d’Indra, et cours à la victoire.

LE ROI.

C’est un grand honneur que je reçois du roi des dieux… Mais pourquoi as-tu fait cette peur mortelle à mon pauvre Mâdhavya ?

MATALI.

Tu vas le savoir. Je voyais qu’un chagrin, dont j’ignore la cause, avait brisé ton courage ; j’ai voulu le relever.

Le serpent se dresse Sous le pied qui presse Ses anneaux dormants ; Le feu qu’on agite Embrase plus vite Les tisons fumants : Tel l’ardent tumulte Qu’excite l’insulte Dans le cœur des rois. J’aime leur colère, Quand sa flamme éclaire De hardis exploits !

LE ROI, à Mâdhavya.

Cher ami, il faut que j’obéisse à l’ordre du roi du ciel. Informe de ce qui s’est passé mon ministre Pisouna, et porte-lui en mon nom ces paroles :

Le fardeau du pouvoir est léger pour un sage. Nous l’avons partagé : porte-le tout entier ; Ta prudence y suffit. Un céleste message Appelle ailleurs mon bras guerrier.

MADHAVYA.

Je n’y manquerai pas. (Il sort.)

MATALI.

Daigne monter sur le char. (Le roi monte sur le char avec Mâtali.)

Notes in this chapter

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