← Table of contents
Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

SUITE DE LA CHRONOLOGIE D’HÉRODOTE. (continued 2)

Reading edition

Si Hérodote et Ktésias diffèrent tellement sur ce chapitre, à plus forte raison nos romanciers ont-ils dû avoir des variantes dictées sans doute, dès avant Ardéchir, par la politique royale des Perses, pour voiler une période peu honorable à Kyrus et à son aïeul. Mais les traits principaux subsistent, et rendent Kyrus encore reconnaissable sous le nom de Kosrou. Ce que Ferdousi rapporte de sa naissance clandestine, de son enfance passée dans l’état de berger, etc., ajoute encore à la ressemblance.

Kê Kosrou eut de grandes guerres avec Afra-siab roi de Turkestan, qui, après bien des combats, fut tué en Adârbidjân, c’est-à-dire en Médie.... Un roi du Turkestan par-delà l’Oxus, qui vient se réfugier en Médie, au cœur des états de son ennemi, est une circonstance bizarre et absurde; mais si le Touran fut le pays montueux d’Atouria et de Media, comme nous l’avons dit, le récit devient naturel; Afrasiab est Astyag, à qui Kyrus fit en effet la guerre en Médie, et qui, selon Ktésias, fut ensuite tué par un eunuque chargé de l’amener à Kyrus.

Kê Kosrou laissa un grand nom et passe pour un prophète. Parmi les variantes de son règne, il en est une qui lui donne une durée de 30 ans. Tout cela convient à Kyrus. Il est très probable que c’est à ce prince même qu’il faut attribuer les variantes sur le règne de son aïeul, et la suppression des faits véritables qui eussent été peu avantageux à son orgueil, et d’un exemple dangereux pour ses successeurs.

Maintenant nous devrions trouver l’histoire de Cambyses et du mage Smerdis, tué par les conjurés, dont l’un (Darius, fils d’Hystasp) devint roi; mais la politique royale des Perses a encore supprimé le premier, à titre de fou furieux, et la politique sacerdotale des mages a supprimé le second, comme souvenir fâcheux du massacre de leur caste, arrivé alors. Pour remplir le vide, on a introduit, après Kosrou, mort sans enfants, le roi Lohr-asp, descendant supposé de Qobâd.

Mirkond le peint cruel et fier, par opposition aux autres auteurs, qui le peignent bon et juste:

«Devenu roi par élection, il eut des opposants qu’il réduisit bientôt au silence; il institua un tribunal de justice particulière pour l’armée; il établit une solde réglée, au lieu des pillages qu’exerçaient les soldats; il rendit la justice sur une estrade dorée, avec un rideau tendu devant sa personne, qui devint invisible, etc.»

Tous ces traits conviennent à Déïokès. Écoutons Hérodote:

«Déïokès ayant bâti son palais en la ville d’Ekbatanes, fut le premier qui établit pour règle que personne n’entrerait chez le roi; que toutes les affaires seraient traitées par l’entremise de certains officiers, qui lui en feraient leur rapport (c’est-à-dire, par des secrétaires d’état, des vizirs); que personne ne regarderait le roi; que l’on ne rirait ni ne cracherait en sa présence. Il institua ce cérémonial imposant, afin que ceux qui avaient été ses égaux ne lui portassent pas envie, et ne conspirassent pas contre sa personne.... Il pensa qu’en se rendant invisible, il passerait pour un être d’une espèce différente. Ces règlements établis, il rendit sévèrement la justice. Les procès lui étaient envoyés par écrit; il les jugeait et les renvoyait avec sa décision.... Quant à la police, il eut dans tous ses états des émissaires qui épièrent les discours et les actions de chacun (c’est-à-dire qu’il institua l’espionnage); et si quelqu’un faisait une injure, il le mandait et le punissait.» Hérodote, lib. I, §§ XCIX et C.

N’est-ce pas là le portrait de Lohrasp? On ajoute que ce prince fit de grandes conquêtes, d’abord au levant, puis au couchant (en Asie mineure). Ce fut lui qui envoya en Palestine un de ses lieutenants, Raham, surnommé Bakhtnasar ou Naboukodon-asar; Raham détrôna le fils de David, qui y régnait alors, et il enleva du pays un butin immense[56].

Ici Lohrasp devient ce Kyaxar-Astibaras qui s’entendit avec Nabukodonosor (selon Eupolème), pour envoyer une armée contre Jérusalem; et en effet cette ville fut prise et rançonnée sous le roi Ioaqim.

D’après tous ces récits, nos romanciers persans sont convaincus, comme Ktésias, de confusion d’époque, et de redoublement de personnes. Le fils de Lohrasp, appelé Kestasp, prince inquiet, ambitieux, se retire chez Afrasiab, roi de Touran, Mirkond dit chez Kaisar, roi de Roum (Cæsar, roi des Romains), dont il épouse la fille, par une suite d’aventures romanesques: il fait déclarer la guerre à son père, et conduit l’armée contre lui. Lohrasp, pour épargner le sang, lui résigne la tiare, se retire dans un couvent et périt, comme nous l’avons vu dans l’article de Zoroastre.

Ceci est un mélange de l’histoire d’Astyag, marié en Lydie, et de celle de Kyrus détrônant Astyag, le tout arrangé selon la convenance d’Ardéchir et de ses mages, ou de quelque roi parthe avant lui; la suite ne vaut pas la peine d’être examinée: mais jetons un coup d’œil sur la dynastie Piche-dâd.

§ VI. Dynastie Piche-Dâd.

Si les Kêaniens ont été les Mèdes, leurs prédécesseurs devraient être les Assyriens de Ninive. Nos romanciers ne citent et ne connaissent pas un seul de ces noms, et cependant ils disent que leurs monuments sont anciens. Kéomors fut, selon eux, le premier homme ou roi. Nous saurons bientôt qu’en penser.

Le cinquième des Piche-dâd fixe d’abord notre attention; nous croyons le reconnaître dans tous ses traits et même dans son nom. Écoutons les chroniques:

«Djem-Chid régnait depuis 5 ou 600 ans sur la Perse (les années ne coûtent rien): il résidait à Estakar, qu’il avait embellie; il y avait «fait une entrée triomphale à l’équinoxe du printemps, le jour où le soleil entrait au bélier; et de là vint le Naurouz des Perses.... Il avait divisé la nation en trois classes, les guerriers, les laboureurs, les artisans; il avait composé ou soumis sept provinces. Son règne était glorieux, lorsque Dieu, pour le punir d’avoir voulu se faire adorer, suscita contre lui un ennemi puissant, qui le renversa.

«Cet ennemi fut Zohâk, qui, selon quelques auteurs, fut son parent; mais qui, de l’avis de tous, fut un prince Tâzi, c’est-à-dire arabe. Les uns le disent fils immédiat de Cheddâd, fils d’Aâd, ancien roi d’Iémen: d’autres disent seulement qu’il en descendait par Olouân ou Olouïan. Zohâk, à la tête d’une puissante armée, chassa Djemchid, qui disparut, et voyagea incognito pendant 100 ans sur toute la terre.... Devenu roi, Zohâk fut un tyran très-cruel; ce fut lui qui inventa divers supplices, entre autres celui de mettre en croix et d’écorcher vif: on lui donna divers surnoms, tels que Piour-asp, c’est-à-dire, en pehlevi, l’homme aux dix mille chevaux, parce qu’il marchait toujours escorté de dix mille chevaux arabes brillants d’or et d’argent (il est évident que ce fut un corps de cavalerie d’élite). On le nomma aussi tantôt Homairi, c’est-à-dire Homérite; tantôt Qaislohoub, c’est-à-dire le Qaisi aux armes étincelantes[57]; tantôt ajdehâc et mâr, c’est-à-dire serpent, par la raison qu’il avait sur les épaules deux serpens attachés à deux ulcères que le diable y avait imprimés par deux baisers. Pour remède, il avait conseillé à Zohâk d’y appliquer des cervelles d’hommes et d’enfants: on remplissait les prisons de victimes destinées à cette œuvre exécrable. Les geôliers, touchés de pitié, en laissèrent échapper quelques-uns, qui se réfugièrent dans les montagnes, et devinrent la souche des Kurdes. Deux enfants d’un forgeron de la capitale du Pars (la Perse) ayant été saisis, leur père, appelé Gao ou Kao, ameuta le peuple par ses cris, et devint chef d’abord d’une sédition, puis d’une armée régulière, dont l’étendard principal fut le tablier de cuir que Gao avait élevé au bout d’une perche. Ce tablier, qui ne cessa depuis d’être l’étendard royal, fut successivement enrichi de tant de pierreries, que lorsque les Arabes s’en emparèrent à la bataille de Qadesia (l’an 652 de notre ère), il fit la fortune du corps arabe qui le prit.

«Gao, devenu général, ne voulut point accepter la royauté; il la déféra à un descendant des anciens rois d’Aderbidjân (la Médie), qui menait une vie retirée dans ce pays-là. Ce nouveau roi, appelé Fridon ou Feridon, secondé de Gao, battit Zohâk, parvint à le saisir, le tua, selon les uns, ou, selon d’autres, l’enferma dans les cavernes du mont Demaouend (en Hyrcanie). Or Zohâk avait régné dix générations ou dix siècles (car l’on n’est pas bien d’accord sur ce point).»

Voilà les contes populaires que débitent sérieusement, et que croient dévotement la plupart des historiens musulmans et parsis: certainement nous avons ici bien des fables; mais, sous leur broderie, nous avons aussi un fond de vérités historiques. Essayons de les démêler.

La Perse proprement dite (ayant pour capitale Estakar), envahie et subjuguée par un roi étranger, reporte nos idées vers l’Assyrien Ninus et le Mède Phraortes, seuls conquérans que lui connaisse l’histoire. Mais cet étranger, nous dit-on, fut un arabe, un Homairi, c’est-à-dire un roi sabéen. Nous en connaissons plusieurs; recherchons celui-ci: son père, ou l’un de ses pères, était le célèbre Cheddâd, fils d’Aâd, l’un et l’autre anciens rois d’Iémen; nous avons vu ces noms dans les traditions arabes de Schultens. Aboulfeda, parlant de Haret Arraies, nous a dit qu’il était fils de Cheddâd, fils d’Aâd[58], anciens rois d’Iémen; Haret serait donc le Zohâk des Perses, comme il est, dans Ktésias, l’Arraïos allié de Ninus et coopérateur de ses conquêtes: or la Perse fut précisément l’une de ces conquêtes. D’autres circonstances viennent appuyer ces analogies: par exemple, le corps de dix mille chevaux arabes brillants d’or et d’argent, d’où, vient l’épithète de qaislohoub. En effet, plusieurs auteurs font Haret, fils ou partisan de Qais, nom qui, chez les Arabes, fut de toute antiquité celui d’un parti distingué par le drapeau rouge, en opposition au Iamani distingué par son drapeau blanc: enfin, l’invention du supplice en croix rappelle la cruauté de Ninus envers Pharnus, roi de Médie, et lie ensemble les récits de Ktésias, de Mirkond et d’Aboulfeda. Mais, selon Ktésias, la Perse, fut assujettie à l’empire assyrien, et non aux rois Tobbas, arabes; il faut donc supposer que Haret, en ayant fait la conquête comme lieutenant et allié de Ninus, l’ayant peut-être gouvernée quelque temps, a porté tout l’odieux de l’invasion, et qu’ensuite l’ayant remise aux Assyriens, le nom de Zohâk, que nous allons voir désigner tout être puissant malfaisant, a passé collectivement, selon le style oriental, à la dynastie entière de Ninus: de là ce règne de 1,000 ans, attribué à Zohâk, durée qui a quelque analogie avec les 1,070 que Velleïus attribue aux rois d’Assyrie[59].

Si notre manière de voir est juste, Féridoun, vainqueur de Zohâk et libérateur de l’Irân, doit être Arbâk, vainqueur de Sardanapale et libérateur des Perses amenés par Gaô au secours des Mèdes; et réellement, ainsi qu’Arbâk, Féridoun est Mède de naissance; il vit en Aderbidjân ou Médie; il est de race royale, mais il vit en simple particulier. Il devient roi par élection, promu par Gaô, comme Arbâk l’est par Bélésys; il règne à Ourmi, ancienne capitale de la Médie propre; enfin il abdique, et tout indique qu’Arbâk dut abdiquer.

Ferdousi ajoute que la ville où Zohâk fut attaqué par Féridoun, s’appelait la Forte Nevehet, ou Nuhet; et c’est le nom oriental de Nin-nuh ou Nin-Nevet (séjour de Ninus), où Sardanapale fut attaqué par Arbâk. Quant à ce que le poète ajoute de son chef, que Nevehet est Aïlia, c’est-à-dire Jérusalem, on voit là l’ignorance historique et géographique du musulman, puisque le nom d’Aïlia ne fut introduit qu’au temps d’Adrien. C’est par suite de cette fausse interprétation que, décrivant la marche de Féridoun, Ferdousi lui fait traverser le Tigre, au bord duquel l’action se passa.

Un écrivain antérieur à ceux que nous copions, l’arménien Moïse de Chorène, a connu au 5e siècle (vers 450) toutes ces traditions perso-mèdes, et en nous présentant les noms de Zohâk et de Fridoun, sous une forme plus ancienne, il nous fournit d’utiles renseignements.

«Comment vous amusez-vous (dit-il à son ami Isaac Bagratou), comment vous amusez-vous des plates fables populaires sur Biour-asp-Azdahâk? Et comment m’imposez-vous la tâche de vous répéter les contes absurdes sur son bienfait-méfait, sur les démons qui le servent? de vous raconter comment Hrodan (ou Vrodan) le lia avec des chaînes d’airain, et l’emmena au mont Dembaouend? Comment Hrodan s’étant endormi en route, Biourasp l’entraînait vers une colline, lorsque Hrodan réveillé le conduisit à la caverne, où il l’enferma?... etc.» (p. 77).

Ici notre épithète connue de Piourasp, jointe à Azdehâk, nous prouve que ce dernier nom est la véritable forme ancienne de celui de Zohâk, et que les Persans modernes lui ont fait une mauvaise étymologie, en l’expliquant deh-âq, ou dix hontes. Moïse de Chorène est plus autorisé et mieux instruit qu’eux, lorsqu’il nous dit que, dans la langue arménienne [analogue en plusieurs points à l’ancien mède][60], le mot Azdehâk signifie draco, grand serpent; ce qui est le sens même du mot persan mâr, que nous avons vu être une épithète de Zohâk, ayant pour type fondamental le Draco borealis, génie de l’hiver et de tous ses maux, dont Zoroastre fit sa grande couleuvre, Ahrimân.

D’autre part, l’arménien Mosès nous dit, pag. 38, que le nom arménien et mède d’Astyag, fils de Kyaxar, était Azdehâk, qui n’en diffère que par l’échange des consonnes fortes avec les consonnes faibles (aSTuaG aZDehâK); d’où il résulte qu’Astyag, roi méchant et fourbe, fut aussi un Zohâk[61]; et ce nom dut être appliqué par les Arméniens et les Perses à toute la dynastie mède; car, d’une part, Mosès ajoute que dans les vieilles chansons des paysans de son temps, la race d’Astyag était appelée race des Dragons: et d’autre part, si nous analysons le nom de Dêïôk dans sa prononciation grecque, nous y trouvons nettement Dohâk, synonyme incontestable de Zohâk.

Alors que les rois mèdes, et spécialement Astyag, ont, comme les Assyriens et Sardanapale, reçu des peuples opprimés le nom de Zohâk ou de génies du mal, leur libérateur Féridoun devra se trouver Kyrus, qui effectivement le fut comme Arbâk. Dans les récits de Moïse de Chorène, Hrodan ou Urodan est le mot même de Fridoun ou Féridoun, attendu que les Arméniens ne prononçant pas f, ils le remplacent par H, comme font les Espagnols dans les mots hijo, hacer, hierro, etc., pour fijo, facere, ferro. Ce qu’ajoute une autre tradition persane, «que Féridoun, après avoir vaincu Zohâk, envoya en Abissinie une armée contre Koûs-Fil-Dendan, c’est-à-dire contre l’Éthiopien aux dents d’éléphant, frère de Zohâk»; ce récit, qui porte un caractère antique dans ses expressions, ne peut convenir à Arbâk, et convient très-bien à Kyrus, dont le fils Cambyses fit la guerre aux Éthiopiens, que nous savons être une race fraternelle des Homérites; enfin cet entraînement d’Azdebâk au mont Dembaouend; convient encore à Kyrus, qui, selon Ktésias[62], confina Astyag chez les Barcaniens ou Hyrcaniens, dans le pays desquels se trouve le mont Dembaouend: ceci nous expliquerait un fait historique cité par Mirkoud:

«[63]Vers l’an 1000 de notre ère, dit-il, lorsque Mahmoud Sebecteghin détruisit la dynastie des princes de Gaur, la tradition du pays était qu’ils descendaient des enfants de Zohâk, auxquels Féridoun laissa la vie, en transportant leur père au Dembaouend.»

Or Ktésias dit qu’Astyag[64], pour sauver ses enfants et ses petits-enfants, se livra lui-même à Kyrus.

Un autre fait paradoxal cité par un écrivain grec, se trouve redressé en prenant encore Astyag pour Zohâk Clitarque, cité par Athénée[65], prétendait, contre-tous les autres historiens, que Sardanapale, après avoir perdu son trône, n’avait point perdu la vie, mais qu’il avait vécu jusqu’à une grande vieillesse. Clitarque aura entendu les Perses dire cela de Zohâk; et comme Sardanapale est aussi un Zohâk, cet auteur s’est mépris dans l’application, et il a attribué au dernier roi assyrien ce qui appartenait au dernier roi mède; l’un et l’autre vaincus par un Féridoun, avec des circonstances très-ressemblantes.

Selon les anciens romanciers persans, Féridoun, vainqueur de Zohâk, épousa une de ses filles dont il eut deux fils, Tour et Salem. Rien de tel ne peut se dire d’Arbâk, vis-à-vis de Sardanapale; mais, selon Ktésias, Kyrus, vainqueur d’Astuigas-Azdehak, épousa sa fille, et en eut deux fils, Cambyses et Tanyo-Xarcès[66]. Féridoun épousa une autre femme de sang perse, dont il eut Iredj: leur ayant partagé l’empire, il abdiqua. Nous ne connaissons point d’abdication à Kyrus; mais nos auteurs sont sujets à ces fictions: d’ailleurs le récit de Ktésias a ici quelque analogie.

«Kyrus mourant, nomma pour son successeur Cambyses, son fils aîné; en même temps il établit Tanioxarcès souverain indépendant des Bactriens, des Choramniens, des Parthes et des Kermaniens (c’est-à-dire de la partie orientale de son empire); et de plus il donna aux deux petits-fils d’Astuigas les deux satrapies des Derbikes et des Barkaniens.»

Voilà une sorte de partage tripartite. Ktésias[67] ajoute que Cambyses fit périr son frère Tanyo-Xarcès, et les romanciers disent qu’Iredj fut tué par ses frères. Quant à ce qu’ils ajoutent, qu’Iredj donna son nom à l’Iran, et Tour au Tour-an, ils oublient, ou plutôt ils ignorent que, dès la plus haute antiquité, l’histoire nous présente la Médie sous le nom d’Aria et d’Ériéné, et le pays montueux de l’ouest et du nord, sous le nom générique de Taur et Tour; ils confondent tout, et leurs récits ressemblent à un jeu de cartes brouillé.

Ce fils d’Iredj, nommé Manutchehr, venge sa mort, en faisant à ses oncles une guerre où ils périssent: ce dernier trait ne ressemble à rien de connu. Quant aux actions de Manutchehr, pendant son règne de 50 ans, elles ressemblent à celles de Dêïôk et de Kyaxarès. Phraortes est toujours supprimé. Manutchehr, comme Déïokès, rétablit l’ordre public, divise l’empire en provinces, crée des gouverneurs, institue des chefs de bourgade indépendants des gouverneurs, de peur que ceux-ci n’eussent trop de moyens de se révolter: il fait creuser des canaux par tout l’Aderbidjan, c’est-à-dire par toute la Médie; il élève des remparts autour des villes (allusion aux remparts d’Ekbatane), et se livre uniquement à l’administration: comme Kyaxarès, il est troublé par une irruption de Turks (les Scythes) que conduit Afrasiab: il se réfugie dans les montagnes près de la mer Caspienne; il y est assiégé long-temps inutilement, et finit par expulser les Turks, en négociant avec eux. Il y a deux ou trois successeurs, Nouder, Zou et Kershasp, qui n’ont que des règnes très-courts troublés par Afrasiab, ennemi opiniâtre, vainqueur et possesseur final de la Perse et de tout l’Iran... Alors s’élève Kê Qobad et la dynastie des Kêaniens, que nous avons vu n’être réellement que la copie défigurée des quatre rois mèdes d’Hérodote: Mahutchehr ne serait-il point le Mandaukès de Ktésias, que plusieurs dialectes prononceraient Mandautchehr? Et ses insignifiants successeurs seraient des doublures du même Ktésias; en sorte que le système persan établi au temps de cet auteur, serait devenu la base de ces récits parthiques ou pasaniens; et réellement ils nous présentent le même système de doublement et de répétition que nous avons vu dans Ktésias. En remontant au premier roi de la dynastie Pichedâd, Kéomors lui-même semble en être une preuve nouvelle: tout ce qui en est rapporté convient à Déïokès et à Kê Qobâd. D’abord son titre de Kê est mède, et l’associe aux Kêaniens; ensuite sa qualité de premier roi, et son épithète de Pishdâd, c’est-à-dire donneur de (lois) justes, caractérise spécialement le premier roi mède d’Hérodote.

«Selon Kondemir,[68] Kéomors était né dans l’Aderbidjan, c’est-à-dire en Médie; ce fut là, et non en Perse, qu’il résida et régna. Il était fils de simple particulier: les habitants du pays éprouvant les tristes effets de l’anarchie, résolurent d’établir un chef unique, dont la volonté fût la loi générale. Les vertus de Kéomors le firent choisir: on le revêtit de la robe royale, on lui plaça le Tâdj (la tiare) sur la tête. Il fut le premier roi à qui on baisa les pieds. Il érigea des tribunaux de justice; il ordonna de construire des villages et de vivre en société; il inventa (ou introduisit) des fabriques de toile, de draps et de coton. Le bonheur dont jouirent ses sujets, engagea ses voisins, de proche en proche, à le reconnaître aussi pour roi. Plusieurs assurent qu’il fut aussi de la religion des mages.»

Tout cela n’est-il pas exactement ce qu’Hérodote nous a déjà dit[69] de Déïokès? La dernière phrase, absurde dans le système persan, qui fait naître Zerdoust bien des siècles plus tard, est au contraire, dans notre système, et lumineuse et vraie.

Désormais il devient superflu d’analyser les quatre successeurs de Kéomors, dont l’un, tué à la guerre, ressemble à Phraortes; il suffira d’avoir démontré que ces prétendues histoires anciennes, compilées par les Perses modernes, ne sont que des copies défigurées des mêmes histoires originales que nous ont fait connaître les écrivains grecs, plus voisins des temps, et plus raisonnables: il est arrivé ici au sens moral, ce qui arrive au sens physique, lorsque d’un tableau ou d’un portrait primitif, l’on fait tirer par des mains peu habiles plusieurs copies l’une sur l’autre: dès la seconde, on voit s’altérer la ressemblance, et à la troisième ou quatrième, le modèle n’est plus reconnaissable que par l’analogie des traits principaux. Malgré tout ce que l’amour des choses nouvelles ou merveilleuses a dicté d’éloges à quelques partisans outrés de la littérature orientale, on peut assurer que, dans le genre historique spécialement, les fruits qu’elle rend ne valent pas, à beaucoup près, la peine qu’ils coûtent. Notre conclusion n’est pas qu’il faille entièrement la négliger; nous pensons, au contraire, qu’une gratitude particulière est due à ceux qui exploitent cette mine pénible et peu abondante; mais nous ajoutons qu’il est nécessaire que, dans le choix des matériaux, ils portent un genre d’esprit très-différent de celui des vrais-croyants, pour qui la critique est un art inconnu. L’article suivant, où nous traitons des Babyloniens, en nous fournissant à chaque pas l’occasion d’exercer cet art, va nous donner de nouvelles preuves de son importance.

LISTE CHRONOLOGIQUE DES ROIS DE JUDA.

Avant J.-C.

Saül règne20 ans1078

David401058

Salomon401018

Roboam17978

Abia3961

Asa41958

Iosaphat25918

Ioram8892

Ochozias1884

Athalie6883

Joas39877

Amasias29838

Ozias règne seul(42)809

(Manahem, roi de Samarie)771

Ioathan règne seul 6 ans, et du vivant d’Ozias 1016767

Achaz16751

Ezechias29735

Manassé55706

Amon(12)651

Josias31638

Ioachaz3 mois, fin de l’an609

Ioaqim11608

Ioakin3 mois, fin de l’an598

Sédéqiah10 ans 5 mois597

Ruine de Jérusalem 587

Incendie du temple 586

LISTE CHRONOLOGIQUE DES ROIS CHALDÉENS DE BABYLONE.

Avant J.-C.

Nabon-asar14 ans.747

Nadius2733

Xôzirus et Porus5731

Ilulaïus5726

Mardok-empad (Bélésys)12721

Arkeanus5709

Premier interrègne2704

Belibus (ou Belithus)3702

Apro-nadius6699

Rigebelus1693

Mosêsi-mordak4692

Deuxième interrègne8688

Asaridius ou Asaradinus13680

Sogdoxenus20667

Kiniladanus22647

Nabopolasar21625

Nabokol-asar ou Nabukodonosor43604

Ilouarodam2561

Nirikassolasar4559

Nabonadius17555

Kyrus 538

Notes in this chapter

Note 1 · Que les Perses de Kyrus et de Darius, possesseurs de Babylone, aient cru que les rois de cette ville avaient toujours été leurs lieutenants Note 2 · La racine lahab manque dans l’arabe (Voyez Golius), mais elle subsiste dans l’hébreu, qui, en plusieurs cas, explique très-bien le vieil araNote 3 · Il est évident que ce nom d’Aâd fut, chez les anciens Arabes, le nom de beaucoup d’individus, en même temps qu’il était celui d’une tribu. ANote 4 · La qualité de parent de Djemchid se trouve même en harmonie avec la tradition citée par Maseoudi, que l’une des 4 tribus arabes primitives pNote 5 · On trouve dans l’ancienne Arménie le mont Capotes, qui est un mot pur sanscrit, signifiant le Lingam (Phallus); l’Araxès perce une montagne Note 6 · Si l’on observe qu’en parlant de la défaite d’Astyag par Tigrane et Kyrus, Mosès fait mention de sa maison (militaire) de 10,000 ames, l’on Note 7 · Ktésias dans Photuis, p. 110.Note 8 · Voyez d’Herbelot, Biblioth. orient., au mot Sâm ben Souri. En général le lecteur trouvera les traditions que nous citons, soit dans la BibliNote 9 · Ktésias en Photius, pag. 107.Note 10 · Athénée, lib. XII, édit. de Schweighauser, tome IV, page 468.Note 11 · Hérodote est d’accord; seulement il donne à ce second le nom de Smerdis.Note 12 · Hérodote dit la même chose de Smerdis.Note 13 · Voyez l’Histoire universelle, in-4°, tome IV, page 5 et suivante.Note 14 · Voyez tome IV, page 414, et ci-devant, pag. 77.
Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings