CHRONOLOGIE DES ÉGYPTIENS.
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CHAPITRE PREMIER.
LA chronologie de l’ancienne Égypte se trouve juste au même degré d’obscurité où la prit et la laissa John Marsham en 1672[227], avec cette différence, qu’à cette époque les passages des anciens auteurs, relatifs à ce sujet, étaient disséminés dans une foule de livres et de manuscrits, et que Marsham, en ayant rassemblé le plus grand nombre, en a rendu la discussion plus aisée. Si les sociétés savantes qui proposent des prix annuels eussent systématisé cette méthode et ordonné d’abord le tableau de tous les fragments relatifs au sujet proposé, elles eussent beaucoup hâté les progrès de la science. On aurait cru que la magnifique Collection des monuments égyptiens récemment publiée par la commission des savants français eût dû nous donner des renseignements nouveaux; mais cette Collection ne semble avoir ajouté que de nouveaux problèmes. Nous sommes réduits presque aux mêmes moyens d’instruction que nos prédécesseurs; et cependant nous en avons déduit des résultats absolument différents. Pourquoi cela? parce que nous avons opéré par une méthode impartiale absolument différente, ainsi que le lecteur va le voir dans les chapitres suivants.
Les documents que nous ont transmis les anciens auteurs se réduisent à des extraits de livres originaux, maintenant perdus, à des fragments altérés dans leur passage d’une main à l’autre; en un mot, à des idées vagues et même quelquefois contradictoires: il ne faut donc pas s’étonner si des interprètes partiaux, chacun en son sens, n’ont pu s’accorder sur des hypothèses privées de base; et il ne faudrait pas s’étonner encore si nous-mêmes aujourd’hui, quoique appuyés sur tout ce qui subsiste d’autorités textuelles, nous n’arrivions pas à un degré d’évidence et de certitude dont les moyens nous sont refusés... En de telles matières on ne peut prétendre qu’aux probabilités les plus raisonnables. Commençons par établir nos moyens d’instruction: ils consistent, 1° en un tableau sommaire inséré par Hérodote en son second livre, et qu’il nous donne comme étant le résumé de tout ce que les prêtres de Thèbes, de Memphis et d’Héliopolis répondirent à ses questions, comme étant la substance de leur doctrine historique à l’époque où vivait l’auteur. Pour bien apprécier le mérite de cette pièce, il est nécessaire d’observer qu’Hérodote visita l’Égypte 65 ans seulement (vers l’an 460 avant notre ère) après que les Perses eurent soumis ce pays à leur domination. L’invasion et le mélange de ces étrangers commencèrent d’introduire bien des altérations dans les lois, dans les mœurs et les doctrines nationales; mais parce qu’après la courte tyrannie de Kambyse, le régime tolérant de Darius Hystaspe et de ses successeurs permit au peuple égyptien de revenir à son caractère, l’on peut croire que le système indigène ne fut encore ni oublié ni changé: il dut au contraire se retremper, lorsque, 77 ans après le séjour d’Hérodote (l’an 413 avant J.-C.), le peuple égyptien, las des vexations des Perses, secoua le joug du grand roi (Darius Nothus), et se reconstitua peuple indépendant sous le gouvernement d’Amyrtée[228]. Les Égyptiens se trouvèrent alors dans une situation politique et morale semblable à celle du peuple juif au moment où, conduit par les Machabeés, il brisa le joug des Grecs et reprit son caractère national avec un enthousiasme mesuré sur sa haine des étrangers.
En Égypte comme en Judée, le peuple insurgé eut à lutter, sous tous les rapports, contre les prétentions du peuple dominateur, et il dut exister une guerre diplomatique et littéraire à laquelle on n’a point fait assez d’attention. Nous verrons bientôt l’importance de cette remarque.
Après 63 ans d’indépendance, les Égyptiens retombèrent sous le joug des Perses, qui prirent à tâche d’effacer tout ce qui fut contraire à leur pouvoir et même à leurs opinions..... Les Grecs d’Alexandre, successeurs des Perses, altérèrent encore plus le caractère égyptien, en ce que, par la douceur de leur régime, ils vainquirent l’antipathie nationale, et finirent par amener le peuple à l’adoption de leurs mœurs et même de leur langue.
Cette époque nous fournit le second de nos documents historiques provenant du livre que le prêtre égyptien Manéthon composa vers l’an 270 avant J.-C., près de deux siècles depuis Hérodote. A cette époque, Ptolomée-Philadelphe provoquait la traduction des livres juif, des livres chaldéens et de tous les livres orientaux; Manéthon, encouragé par ce prince, constitué par lui chef de toutes les archives sacerdotales, publia en langue grecque une compilation de trois volumes qu’il dit être la substance des chroniques anciennes: malheureusement cette compilation s’est perdue, et il ne nous reste qu’un squelette de listes qui, altérées par le prêtre Jules-Africanus, par l’évêque Eusèbe Pamphile, et par le moine Georges le Syncelle, retracent bien mal l’original. Néanmoins elles suffisent à rendre sensible la différence notable qui existe entre Hérodote et Manéthon sur plusieurs chefs, notamment sur l’époque de Sésostris Manéthon, se prévalant de sa qualité d’indigène, a prétendu que l’auteur grec avait erré ou menti en beaucoup de cas. Mais puisque Hérodote proteste qu’il n’a été que l’écho fidèle des prêtres, dont les récits choquent quelquefois son bon sens, nous n’avons pas le droit de l’inculper: il y a plutôt lieu de croire que c’est ici une contestation nationale, élevée de collège à collège de prêtres qui, dans un intervalle de 100 ou de 150 ans, et dans le contact avec les étrangers, auront trouvé ou cru trouver des motifs de penser autrement que leurs ancêtres. Il y a ici cette circonstance remarquable, que, dans la chronologie égyptienne comme dans l’assyrienne, l’opinion de date nouvelle, présentée par Ktésias et Manéthon, soutient le système en plus, tandis que l’opinion ancienne présentée par Hérodote soutient le système en moins, et que la première veut que Sésostris soit, comme Ninus, reculé de six siècles, tandis que la seconde les rapproche dans une proportion égale. L’époque de ce roi est le vrai nœud de la difficulté, comme nous le verrons ci-après.
Un troisième document nous est fourni par le Syncelle, qui, argumentant contre Manéthon, lui oppose une ancienne chronique, dont il cite le résumé à partir de la XVIe dynastie. On a demandé d’où venait cette ancienne chronique, et quelle était son autorité, etc., etc. Quelques-uns ont voulu, parce qu’elle arrive jusqu’au dernier roi national, 18 ans avant Alexandre, qu’elle ne pût avoir été rédigée avant cette époque; mais, si l’on considère qu’en un tel cas elle n’eût point mérité le nom d’ancienne que Manéthon paraît lui avoir donné, et qu’à titre de nouvelle il eût dû la déprécier, d’autant plus qu’elle diffère de son système; on pensera, avec nous, qu’elle a dû être primitivement rédigée sous les règnes de Darius et Artaxercès, dont la tolérance permit aux savants d’Égypte de recueillir les débris de leurs monuments saccagés et dispersés par le tyran Kambyse (et remarquez que ce désir de recueillir et de rassembler est le premier sentiment après toute convulsion, tout naufrage). Ce premier cadre une fois établi, il lui est arrivé, comme à la plupart des autres chroniques (par exemple à celle dite Kanon de Ptolomée), de recevoir des additions successives de la main de chaque savant qui en a possédé un manuscrit; et parce que l’original put avoir déjà 200 ans au temps de Manéthon, cet auteur a pu le classer parmi les documents anciens. Nous en examinerons le mérite à son rang.
Tres-peu de temps après Manéthon, le savant Ératosthènes, bibliothécaire d’Alexandrie, découvrit et publia une liste de rois thébains, que n’avait point connus ou mentionnés le prêtre égyptien, dont le travail s’est borné à la Basse-Égypte. Cette liste, citée par le Syncelle, forme notre cinquième document, qui est très-peu de chose, puis-qu’il se réduit à une nomenclature stérile de princes inconnus, et qu’au lieu de 89 mentionnés par Apollodore, copiste d’Ératosthènes, le Syncelle n’en a conservé que 30; néanmoins ce monument vient à l’appui d’Hérodote et de Diodore de Sicile.
Ce dernier auteur nous fournit un sixième document dont le mérite est surtout de servir à classer les matériaux fournis par les autres. On sait que Diodore, postérieur d’un siècle et demi à Manéthon, eut l’ambition de rassembler en un corps d’histoire tout ce qui était épars en divers auteurs; et il a dû trouver dans Alexandrie et dans l’Égypte, qu’il visita, des moyens qui manquèrent à ses prédécesseurs.
A ces 6 pièces principales ajoutez quelques passages tirés des auteurs anciens, tels que Strabon, Pline, Tacite, Josèphe, les livres juifs, etc., et un fragment anecdotique produit par Eusèbe, comme venant d’un historien persan: voilà tous les matériaux faibles et mutilés mis à notre disposition pour reconstruire l’édifice vaste et compliqué de la chronologie égyptienne. Nous ne parlons point des monuments dont nous enrichit en ce moment l’expédition française d’Égypte, parce que cette magnifique collection, dont il ne faut pas séparer le précieux travail de Denon, en nous offrant les ruines gigantesques des palais et des temples de la Haute-Égypte, nous donne plutôt des problèmes à résoudre que des instructions.
CHAPITRE II. Exposé d’Hérodote.
HÉRODOTE nous apprend qu’étant venu en Égypte recueillir des matériaux pour son histoire, il trouva, dans les villes d’Héliopolis, de Memphis et de Thèbes, des colléges de prêtres avec qui il eut les conférences scientifiques dont son second livre contient le résultat. Comment se tinrent ces conférences? fut-ce en langue persane? nous ne voyons pas qu’Hérodote l’ait sue, encore moins la langue égyptienne; il est plus probable que l’Égypte, ouverte aux Grecs depuis Psammitik, fut remplie de marchands de cette nation; qui auront su la langue du pays; quelqu’un de ces hommes officieux aura servi d’interprète à l’auteur, qui fut son hôte. Cette communication par interprète est moins exacte que directement. Quant à l’exposition, la méthode suivie par l’auteur est excellente: il traite d’abord du sol, du climat et de tout l’état physique de l’Égypte; et le tableau qu’il en fait est tel, que nos plus savants voyageurs ont trouvé aussi peu à y ajouter qu’à y reprendre: il passe ensuite aux coutumes, aux lois, aux rites religieux; enfin il arrive à la partie historique et chronologique: citons ses propres paroles.
§ XCIX. «Jusqu’ici j’ai dit ce que j’ai vu et connu par moi-même, ou ce que j’ai appris par mes recherches; maintenant je vais parler de ce pays selon ce que m’en ont dit les Égyptiens eux-mêmes; j’ajouterai à mon récit quelque chose de ce que j’ai vu par moi.»
Il est clair qu’Hérodote n’ayant rien pu voir de ce qui est historique ancien, tout ce qu’il va en dire est le récit des prêtres mêmes.
«Selon ces prêtres, le premier roi d’Égypte fut Menés; il fit construire les digues de Memphis. Jusqu’alors le Nil avait coulé entièrement le long du Mont libyque: Menès ayant comblé le coude que le fleuve formait au sud, et construit une digue d’environ 100 stades au-dessus de Memphis, il mit à sec l’ancien lit, fit couler le Nil par le nouveau, et fit bâtir la ville actuelle de Memphis sur le sol même d’où il avait détourné le fleuve, et qu’il avait converti en terre ferme. Il fit encore creuser un grand lac au nord et à l’ouest de la ville (pour la défendre), et il éleva un grand et magnifique temple au dieu Phtha (principal dieu des Égyptiens).»
§ C. «Les prêtres me lurent dans leurs annales les noms de 330 autres rois qui régnèrent après Menès: dans une si longue suite de générations il se trouve 18 Éthiopiens et une femme égyptienne: tous les autres furent Égyptiens, hommes et non dieux.»
§ CI. «Les prêtres me dirent encore que, de tous ces rois, aucun ne s’était rendu célèbre par quelque grand ouvrage ou par quelque action éclatante, excepté Moïris, le dernier de ceux-là (des 330).—Or (dit Hérodote au § XIII) au temps où les prêtres me parlaient ainsi, il n’y avait pas encore 900 ans que Moiris était mort.»
(Nous savons qu’Hérodote visita l’Égypte l’an 460 avant J.-C.; par conséquent les prêtres plaçaient la mort de Moïris vers les années 1350 à 1355).
«Je passerai sous silence ces princes obscurs, poursuit notre auteur, et je me contenterai de parler de Sésostris, qui vint après eux.»
(Ce dernier mot semblerait dire que Sésostris ne fut pas le successeur immédiat de Moïris; et en effet nous verrons d’autres auteurs placer plusieurs règnes entre ces deux princes).
§ CII. «Selon les prêtres, Sésostris fut le premier qui, partant du golfe Arabique (la mer Rouge) sur des vaisseaux longs[229], subjugua les riverains de la mer Erythrée. Il s’avança, jusqu’à une mer remplie de bas-fonds, qui le repoussèrent.—De retour en Égypte, il leva une armée immense, et marchant par le continent (l’isthme de Suez), il subjugua tous les peuples sur sa route, et passa même d’Asie en Europe, où il attaqua et vainquit les Skytes et les Thraces; je crois qu’il n’alla pas plus avant. Revenant sur ses pas, il s’arrêta aux bords du Phase; mais je ne vois pas clairement si ce fut Sésostris qui de son gré y laissa une partie de son armée pour coloniser, ou si ce furent les soldats qui, las et ennuyés de ses courses, s’y arrêtèrent (malgré lui). Quoi qu’il en soit, les habitants du Phase (les Colches) sont des Égyptiens, car ils ont la peau noire, les cheveux crépus; ils pratiquent la circoncision et ils parlent la même langue, etc. A son retour en Égypte, Sésostris, disent les prêtres, faillit de périr à Daphnês (Taphnahs), par les embûches de son frère qui incendia la tente où il dormait (à la suite d’un grand repas). Échappé à ce danger, il employa les nombreux prisonniers qu’il avait amenés, à exécuter divers grands ouvrages, et entre autres, à élever les chaussées et à creuser les canaux dont le pays est aujourd’hui entrecoupé. Avant ce prince, l’Égypte était commode pour les chars et la cavalerie; mais après lui, leur usage est devenu impraticable: il est le seul roi égyptien qui ait régné sur l’Éthiopie (Abissinie moderne).» Tel est en substance le récit des prêtres auteurs d’Hérodote. Mais parce que de plus grands détails sur Sésostris seront; utiles à notre sujet, nous allons en joindre d’autrès tirés de divers auteurs.
Selon Pline[230], la borne de l’expédition de Sésostris en Afrique fut le port Mossylicus, d’où vient la cannelle. (Ce lieu situé à l’ouest du cap Guardafui, est distant d’environ 550 lieues de Memphis.)
Strabon[231] ajoute que, long-temps après, la route de ce prince était encore marquée par des colonnes inscrites, et par des temples et autres monuments. Il observe que les anciens rois d’Égypte avaient été peu curieux de recherches géographiques avant Sésostris; et cela ferait croire qu’en cette occasion Sésostris eut les mêmes idées de curiosité que nous avons trouvées, à pareille époque, chez les rois homérites de l’Iémen[232].
Diodore de Sicile[233], qui cite l’opinion des prêtres de son temps, et celle de divers auteurs anciens, ne donne point à ce prince le nom de Sésostris, mais celui de Sésoosis, analogue au Séthosis et au Séthos de Manéthon et des listes[234]. Ce narrateur dit que les inclinations de Sésostris furent, des le berceau, moulées et dirigées par le roi son père (Amenoph), qui lui donna une éducation entièrement militaire, avec la circonstance singulière d’avoir fait élever avec lui tous les enfants mâles nés le même jour, lesquels devinrent ses camarades pour la vie.... Sésostris et sa petite troupe, au nombre de 1,700, furent élevés dans les exercices les plus pénibles de la guerre; leurs premières expéditions furent en Arabie et en Libye contre les lions et les Arabes. Le jeune prince n’était qu’à la fleur de l’âge.... Diodore joint immédiatement la mort d’Amenoph à l’avènement de Sésostris, et la résolution de celui-ci de conquérir la terre entière; mais il pèche contre les vraisemblances, quand il ajoute que, selon quelques auteurs, sa fille, nommée Athirté, l’excita à cette entreprise, et lui en fournit les moyens: ce conte doit être posthume comme celui du songe d’Amenoph, dans lequel le dieu Phtha lui avait promis l’empire du monde pour son fils.... Sésostris, à la fleur de l’âge, ne dut pas avoir plus de 22 à 24 ans quand il régna. Ses conquêtes durèrent 9 ans[235]; il s’y prépara pendant 1 ou 2 ans: supposons-lui 35 à 36 ans à son retour en Égypte; ses enfants, à cette époque, sont représentés encore jeunes. Son règne fut en tout de 33 ans; il aurait donc vécu environ 60, ou tout au plus 64 à 65 ans. Devenu aveugle, la vie lui devint odieuse, et par suite de son orgueil, il ne put la supporter et il se tua. Cette circonstance suppose encore la force de l’âge et cadre bien avec notre hypothèse.
Selon Diodore, «l’armée de Sésostris fut de 600,000 hommes de pied, 24,000 chevaux, 27,600 chariots de guerre: sa flotte, composée de 400 voiles, soumit les îles et les côtes de la mer Érythrée jusqu’à l’Inde; tandis que ce roi, conduisant l’armée de terre, subjugua toute l’Asie. Il poussa ses conquêtes plus loin qu’Alexandre même, car ayant passé le Gange et pénétré jusqu’à l’Océan oriental, il revint par le nord subjuguer les Scythes jusqu’au Tanaïs (le Don).» Contre ceci nous observons que le docte et judicieux Strabon[236] nie, d’après Mégasthènes, ambassadeur grec dans l’Inde, que ni Sésostris, ni Sémiramis, ni Kyrus, aient jamais pénétré dans cette contrée (jusqu’au Gange). Il paraît qu’ici les prêtres égyptiens cités par Diodore, ont, par émulation nationale, voulu que leur héros eût plus fait que celui des Grecs (Alexandre), et qu’ils ont emprunté de ceux-ci l’idée d’un circuit géographique impossible par lui-même, et inconnu à leurs prédécesseurs: nous pensons donc avec ces derniers et avec Hérodote, leur interprète, que Sésostris sortit par l’isthme de Suez; et Strabon ne dit rien de contraire, lorsqu’il rapporte «que ce prince passa du pays des Troglodytes dans l’Arabie, puis de l’Arabie dans l’Asie,» vu que le pays des Troglodytes s’étend le long de la mer Rouge jusqu’en face de Memphis, et que l’Arabie commence à l’isthme immédiatement où finit l’Égypte.
Aucune mention ne nous est faite des Juifs, ni des Phéniciens, qui purent être laissés sur la gauche, ni des villes de Babylone et de Ninive, qui, dans le système chronologique de Ktésias, auraient dû exister et provoquer l’orgueil du conquérant[237], qui nous est attesté avoir soumis le pays, et laissé en Perse une colonie de 15,000 Scythes. Ces villes, dans notre système, n’existèrent que plus de 150 ans après Sésostris. Ce conquérant entra-t-il en Scythie par le Caucase ou par le Bosphore de Thrace? Cela n’est pas clair. Son retour par la Colchide n’est pas douteux; mais il nous paraît, contre l’opinion des prêtres, que Sésostris revint battu: car Pline[238] a lu dans des auteurs anciens, qu’il fut vaincu par Æsubopus, roi de Colchide, célèbre par l’immense quantité d’or et d’argent qu’il posséda; et Valerius Flaccus a eu les mêmes documents lorsqu’il a dit[239]:
«Que Sésostris fut le premier qui fit la guerre aux Gètes, et qu’effrayé de la défaite de son armée, il en ramena une partie à Thèbes et sur les rives du fleuve natal, tandis qu’il fixa l’autre sur les bords du Phase en leur imposant le nom de Colches.»
D’accord avec Hérodote et avec Manéthon (en Josèphe) sur le danger que Sésostris encourut de la part de son frère, qu’il avait laissé vice-roi, Diodore remarque «que le conquérant, de retour, fit l’entrée la plus pompeuse, suivi d’une foule innombrable de captifs et d’une immensité de butin et de riches dépouilles; il en orna tous les temples de l’Égypte; il rapporta aussi plusieurs inventions utiles.—Ayant renoncé à la guerre, il licencia ses troupes, récompensa ses soldats, et leur partagea des terres qu’ils eurent en propriété; mais sa passion pour la renommée ne lui permettant pas le repos, il entreprit une foule d’ouvrages magnifiques, faits pour immortaliser son nom, en même temps qu’ils durent contribuer à la sûreté et à la commodité de l’Égypte. D’abord il fit bâtir en chaque ville un temple en l’honneur du dieu patron: en plusieurs endroits il fit élever des chaussées et des tertres pour servir de refuge pendant l’inondation; en d’autres, il fit creuser des canaux, des fossés...; il en fit creuser un, entre autres, pour communiquer de Memphis à la mer Rouge.»
(Au sujet de celui-ci, nous observons que Strabon[240] nie positivement son exécution entière; d’accord avec Aristote (et Pline), sur ce qu’il en eut la première idée et qu’il en fit la première tentative, il assure qu’il s’en désista, parce qu’il reconnut que le niveau de la mer Rouge était plus élevé que celui de la Méditerranée, (et cela est vrai.).
Diodore poursuit et dit «que pour arrêter les courses dévastatrices des Arabes, Sésostris fit élever une muraille de 1,500 stades de longueur, laquelle ferma l’isthme depuis Peluse jusqu’à Héliopolis.—Ayant fait construire un vaisseau en bois de cèdre, long de 280 coudées, plaqué d’argent en dedans et d’or en dehors, il en fit l’offrande au dieu qu’on adore à Thèbes. Il éleva[241] deux obélisques d’une pierre très-dure (granit), de 120 coudées de hauteur, sur lesquels il fit graver l’état numératif de ses troupes, de ses revenus, des nations qu’il avait vaincues, des tributs qu’il en percevait. A Memphis il plaça dans le temple de Vulcain sa statue et celle de sa femme, l’une et l’autre de 30 coudées de hauteur, d’un seul morceau: Les plus pénibles ouvrages furent exécutés par les prisonniers qu’il avait amenés, et il eut soin d’y attacher des inscriptions portant qu’aucun Égyptien n’y avait mis; la main[242].»
«Un des traits les plus remarqués parmi les actions de Sésostris, est sa conduite envers les rois qu’il avait vaincus. Ce conquérant leur avait laissé leurs titres et la gestion de leurs états; mais chaque année, à un temps prescrit, ils étaient obligés de lui apporter les présents, c’est-à-dire les tributs qu’il leur avait imposés dans la proportion des moyens de leurs peuples: il accueillait ces rois avec de grands honneurs; mais lorsqu’il allait au temple, il faisait dételer les 4 chevaux de front de son char, et les rois, prenant leur place, traînaient l’orgueilleux vainqueur qui voulait faire sentir que sa valeur l’avait mis hors de comparaison avec les autres hommes. (De là le titre fastueux que portaient les inscriptions de ses monuments: Sésostris, roi des rois, seigneur des seigneurs)».
Ces curieux détails seraient la matière d’un riche commentaire sur l’état politique et moral où se trouvait l’Égypte à l’avènement de ce roi-fléau; sur les éléments qui avaient préparé cet état, dont il fut comme la conséquence; enfin sur les changements dont il devint la cause à son tour. Les récits des voyageurs grecs, romains, arabes, dans les temps postérieurs, sur la perfection des sculptures, des peintures et des constructions de Sésostris, qu’ils virent en masses ou en débris, indiquent un degré de perfection étonnant dans les branches de ces arts... L’article qui nous intéresse le plus, est le système militaire qui, par sa force et sa supériorité relatives, nous indique des guerres antérieures, dont la longue continuité amena ce perfectionnement que la pratique amène dans tout art. Or, comme Hérodote nous assure que jusqu’à Sésostris aucun roi d’Égypte n’avait fait de guerre hors du pays, il s’ensuit que ces guerres furent intérieures, soit de faction à faction, ou de secte à secte, en supposant un seul et même gouvernement; soit d’état à état, en supposant plusieurs royaumes parallèles, selon une hypothèse émise avant ce jour, que nous examinerons en son temps. Reprenons maintenant notre sujet et poursuivons la narration d’Hérodote.
«Le successeur de Sésostris, me dirent encore les prêtres, fut son fils appelé Pheron.»
(Diodore l’appelle Sésoosis II, et Pline, Nunclérus ou Nunchoreus.)
«Pheron eut pour successeur un homme de Memphis appelé Protée, au temps duquel Ménélas aborda en Égypte.» Sésostris serait antérieur de deux règnes à la guerre de Troie.
§ CXXI. «A Protée succéda Rhampsinit...; aucun roi d’Égypte ne posséda une aussi grande quantité d’or et d’argent que ce prince.»
§ CXXIV. «Jusqu’à lui, l’abondance et la justice fleurirent dans ce pays; mais il n’y eut pas de méchanceté où ne se portât son successeur Cheops... Ce fut lui qui bâtit la grande pyramide, dont la construction dura 20 ans, sans compter la taille des pierres dans les montagnes, et leur transport sur la place, qui, pendant 20 autres années, employèrent 100,000 hommes.»
§ CXXVII. «Cheops régna 50 ans. Son frère Chephren lui succéda; se conduisit en tyran comme lui; bâtit aussi une grande pyramide: (§ CXXVIII) il régna 56 ans. Ainsi les Égyptiens furent accablés de toutes sortes de maux pendant 106 ans. Aussi ont-ils gardé tant de haine pour ces deux rois, qu’ils ne les nomment point.»
§ CXXIX. «A Chephren succéda Mykerinus, fils de Cheops; ce prince prit à tâche de consoler et soulager le peuple des cruautés de ses deux prédécesseurs; aussi est-il cité avant tout autre pour son zèle à rendre la justice: un oracle le condamna à mourir, parce que le destin ayant condamné l’Égypte à être tourmentée pendant 150 ans, il n’avait pas rempli le temps.»
§ CXXXVI. «Après Mykerinus régna Asychis.»
§ CXXXVII. «Après Asychis régna un aveugle de la ville d’Anysis et qui fut appelé de ce nom. Sous son règne, Sabako, roi d’Éthiopie, fondit sur l’Égypte avec une nombreuse armée; Anysis se cacha dans des marais. Sabako régna 50 ans avec douceur et justice; il prépara et perfectionna les digues et chaussées qu’avait élevées Sésostris; puis il se retira en Éthiopie; Anysis reparut et régna encore. Après Anysis, un prêtre du dieu Phtha monta sur le trône, à ce qu’on me dit: ce prêtre, nommé Séthon, fut attaqué par Sennachérib, roi des Arabes et des Assyriens. Séthon l’attendit à Peluse, qui est le boulevard et la clef de l’Égypte; et dans une seule nuit, une immense quantité de rats ayant infesté le camp ennemi, et rongé les carquois, les cordes d’arc, et les courroies de bouclier, les Arabes prirent la fuite et périrent pour la plupart. Séthon mourut ensuite.»
§ CXLII. «Jusqu’à cet endroit de mon histoire, les Égyptiens et les prêtres me firent voir que, depuis le 1er roi (Menès) jusqu’à Séthon, il y avait eu 341 générations de rois et autant de prêtres.»
§ CXLVII. «Maintenant je vais raconter ce qui s’est passé en Égypte, de l’aveu unanime des Égyptiens et des autres peuples; et j’y joindrai les choses dont j’ai été témoin oculaire.»
Remarquons ces mots d’Hérodote: «Maintenant je vais raconter ce qui s’est passé de l’aveu unanime,» c’est-à-dire que ses narrateurs n’étaient pas d’accord sur plusieurs des faits qu’il a récités, et dont quelques-uns sont en effet ridicules; lui-même nous avertit de son opinion, lorsqu’il dit, § CXXII: «Si ces propos des Égyptiens paraissent croyables à quelqu’un, il peut y ajouter foi; pour moi, je n’ai d’autre but, dans tout mon récit, que de transmettre ce que j’ai entendu de chacun...» Par suite de cette candeur, il nous prévient maintenant que ce ne sont plus des ouï-dire, ou des traditions qu’il va raconter, mais des faits vraiment historiques, reconnus pour tels par les Égyptiens et les Grecs: et en effet, à partir du règne de Psammitik, son récit prend, pour les détails d’actions et pour les dates, une précision qu’il n’a point eue dans ce qui précède.
§ CXLVII. «Après la mort de Séthon, les Égyptiens, ne pouvant vivre un seul moment sans rois, en élurent 12, entre lesquels fut partagé le pays; ce fut par ces princes que le labyrinthe fut bâti... L’un d’eux, nommé Psammitik, d’abord exilé, finit par chasser les autres et par régner seul... Il se fit une armée de soldats grecs, et il ouvrit l’Égypte à tous les marchands de cette nation; il étendit son pouvoir dans la Palestine, il y arrêta les Scythes après la bataille de l’Éclipse, entre Alyattes et Kyaxarès. Il régna 54 ans (y compris le temps qu’il partagea le pouvoir avec ses 11 collègues.)»
§ CLVIII. «Son fils Nékos lui succéda: (étant allé en Palestine), il livra bataille aux Syriens (les Juifs), il les vainquit et s’empara de (leur capitale) Kadutis, ville considérable. Il régna 16 ans en tout.»
§ CLXI. «Son fils Psammis, qui lui succéda, ne régna que 6 ans. Apriès, fils de Psammis, régna après son père, pendant 25 ans; mais ayant abusé de la fortune, il fut abandonné par ses soldats et détrôné par Amasis, l’un d’eux (lib. III, § X), lequel régna 44 ans. Son fils Psamménit lui succéda; mais ayant été attaqué par Kambyses, fils de Kyrus, roi des Perses, il fut vaincu et mis à mort, n’ayant régné que 6 mois. De ce moment, l’Égypte subjuguée n’a plus été qu’une province de l’empire perse.»
Arrêtons-nous ici; nous y avons une date connue: il est certain que Kambyses subjugua l’Égypte l’an 525 avant notre ère: en partant de ce point, nous remontons avec précision jusqu’à la 1re année de Psammitik, qui fut l’an 671 avant J.-C.[243]. Dans cette période, les dates d’Hérodote se trouvent toujours d’accord avec celles des livres juifs, chaldéens, etc. Les autres listes égyptiennes n’ont pas ce mérite, qui tend à prouver l’exactitude de notre historien en ce qui a dépendu de lui. Cela ne nous empêchera point de relever dans son récit plusieurs discordances qui sans doute viennent de ses auteurs.
1° En remontant de Psammitik à Séthon, nous trouvons une lacune sensible: Psammitik commença de régner l’an 671..... L’attaque de Sennachérib, roi d’Assyrie, contre l’Égypte, et sa fuite subite, datent de l’an 722. Voilà 51 ans d’intervalle: on ne saurait admettre que Séthon les ait remplis, surtout lorsque les autres listes nous prouvent le contraire... Ces listes s’accordent avec les livres juifs à placer au temps de Sennachérib un roi éthiopien nommé Tarakah dont l’immense armée fut le vrai fléau du roi assyrien: ce Tarakah est le 3e roi de la 25e dynastie, avec un règne de 20 ans. Ce fait est masqué dans Hérodote. Ces 20 ans ne nous amènent qu’à l’an 702; il nous reste 31 à 32 ans de lacune jusqu’à Psammitik: or l’Éthiopien Sabako n’existait plus dès avant Séthon. Comment a-t-on pu dire à Hérodote, § CLII, «que Psammitik, jeune encore, «effrayé du meurtre de son père Nékos, qu’avait fait tuer Sabako, s’était sauvé en Syrie, d’où il ne revint que pour être l’un des 12 rois?»
Psammitik, qui régna 54 ans, ne peut guère avoir eu plus de 30 ans quand il fut élu; par conséquent il ne dut naître que vers les années 702 ou 704 avant J.-C. Les auteurs d’Hérodote ont fait ici quelque confusion. Ils auront pris le dernier Éthiopien pour le premier; et la fuite de Psammitik n’a pu avoir lieu qu’autant qu’il aura été un enfant sauvé par des amis: alors ce prince aurait vécu 85 à 86 ans; cela est possible.
2° Le Sabako d’Hérodote semble indiqué par les livres juifs à l’époque de 731: ils disent que Hoshée, roi de Samarie, implora le secours d’un roi d’Égypte nommé Soua ou Seva; si vous ajoutez kush, signifiant éthiopien, vous aurez Sevakus ou Sevakos, tel que le présente la liste de Manéthon. Toujours est-il vrai que la date de 731 convient à Sabako, prédécesseur de Séthos, qui régnait en 722. Dans cette hypothèse, les 50 ans de Sabako auraient commencé vers l’an 780; mais cela est aussi peu admissible que le retour d’Anysis après ces 50 ans: nous admettons plutôt l’avis de Desvignoles, qui pense que ces 50 ans sont la totalité des 3 rois éthiopiens (dynastie 25e). Les listes n’en diffèrent que de 6 ans. Alors nous croirons qu’il y eut anarchie de l’an 671 à l’an 701 ou 702, et que Sabako, 1er des 3 rois éthiopiens, entra en Égypte vers 751 ou 750; il s’y trouvera naturellement au temps de Hoshée.
3° Au-dessus de cette date 750, nous n’avons plus de série exacte jusqu’à Mœris, dont la mort est placée par Hérodote vers 1350 ou 1355. Supposons qu’Anysis ait été le tyran qui, selon les listes, fut vaincu et brûlé vif par Sabako sous le nom du Bocchoris des listes, et qu’il ait régné les 6 ans de celui-ci; son prédécesseur Asychis aurait fini en 757; donnons-lui 20 à 30 ans de règne, il aurait commencé entre 780 et 788. Alors vient le règne de Mykerinus, que l’oracle indique n’avoir pas été très-long. Admettons-le depuis l’an 800: maintenant les 106 ans des deux tyrans, ses oncle et père, ne nous mènent qu’à l’an 906: nous n’avons plus que les 3 règnes de Rhampsinit, Protée et Pheron, pour arriver à Sésostris, par-delà l’an 1300; il est vrai que nous pouvons corriger la date de Cheops, par le moyen de Diodore, qui nous apprend que les[244] prêtres de son temps comptaient mille ans depuis l’érection de la pyramide, ce qui la place vers l’an 1056 avant notre ère; mais il n’en reste pas moins impossible que 3 règnes comblent le vide de 1056 à 1350: il y a lacune évidente en toute cette période; de Sésostris à Sabako, il y a désordre de faits; car, après les 50 ans de Cheops, faire régner son frère 56 ans, puis encore Mykerinus, fils de Cheops, cela est incroyable en généalogie. Il est clair qu’Hérodote n’a reçu ici que des idées générales et vagues; le seul article appuyé d’une date positive est celui du roi Mœris, attesté mort un peu moins de 900 ans avant les conférences d’Hérodote en 460..., par conséquent vers 1350 à 55. Mais ici naît une difficulté: Sésostris fut-il le successeur de Mœris? Hérodote ne le dit point, il semble même indiquer la négative, lorsque, parlant des rois en général, il dit que Sésostris vint après eux: à l’appui de cette négative, nous avons Diodore, qui compte sept générations (ou plutôt 5 intermédiaires) de Sésostris à Mœris; à la vérité, le témoignage de Diodore est, comme nous le verrons, assez léger en cette partie; d’un autre côté, Hérodote semble se redresser ou s’éclaircir, lorsque, parlant du prêtre Séthon, il compte de Menès à lui 341 rois. Si de Menès à Mœris il y en eut 330, y compris ce dernier, il n’en restera que 11 de lui à Séthon; et nous les trouvons précisément dans l’énumération d’Hérodote; cet auteur a donc entendu que Mœris fut le père, ou tout au plus l’aïeul de Sésostris, lequel ne pourrait être placé plus haut que 1355... Ce roi ayant régné 33 ans, selon Diodore, 48 ou 51 ans, selon Manéthon, il aurait vu réellement se renouveler la fameuse période sothiaque en l’an 1322, comme le disait la flatterie aux temps de Tacite; mais Tacite lui-même[245] nous avertit de l’incertitude de cette opinion; et les époques qu’il allègue en prouvent l’erreur. Et comment en effet un incident si remarquable dans les superstitions égyptiennes eût-il été oublié ou omis par les prétrès et par les historiens? Diodore prétend que le fils de Sésostris, ou Sésoosis, prit le nom de son père, et s’appela Sésostris II. Cet incident sauverait la citation de Tacite; mais il restera à expliquer pourquoi les listes copiées de Manéthon s’accordent, comme nous le verrons, à placer Sésostris plusieurs années plus haut, savoir: celle d’Eusèbe en Syncelle, à l’an 1376; celle d’Africanus, 1394, et la (vieille) Chronique d’Alexandrie, à l’an 1400 avant notre ère. Nous avouons que rien ne nous paraît démontré ni décisif sur la date précise de ce conquérant, si ce n’est qu’il n’a pu commencer avant 1394 ou 1400; ni plus tard que 1371 à 72, s’il a régné 48 ans. Cela nous donne un peu plus de 100 ans de date avant Ninus, ce qui remplit suffisamment les assertions d’Agathias, de Justin, et autres auteurs qui s’accordent à faire ce roi assyrien postérieur à l’Égyptien: nous reprendrons cette question dans le récit de Manéthon.
A l’égard des temps qui précédèrent Sésostris, le récit d’Hérodote et de ses prêtres n’est qu’un sommaire peu instructif, puisqu’il présente en masse 336 rois obscurs et fainéants; néanmoins ce récit donne lieu à plusieurs objections assez graves.
1° Prétendre que Menès ait été le 1er roi du pays, et lui attribuer l’ouvrage gigantesque d’avoir déplacé le fleuve du Nil pour bâtir Memphis dans l’ancien lit mis à sec et comblé, etc., c’est choquer grossièrement toutes les vraisemblances: de tels travaux supposent une nation déjà nombreuse, un gouvernement puissant, des arts avancés, etc. Il a fallu des siècles pour amener un tel état de choses. Imaginer qu’un pays de 200 lieues de long et de 3,500 lieues de surface carrée ait, dès le premier jour, été habité par une seule et même société, gouverné par un seul et même pouvoir, c’est n’avoir aucune idée du monde physique et politique: il a fallu à l’espèce le temps de se multiplier; à l’état social le temps de se former; puis aux gouvernements de chaque société, de chaque canton, peuplade, arrondissement, le temps de se quereller et de se subjuguer l’un l’autre. Dans l’Égypte, comme partout ailleurs, la population a commencé par être vagabonde et sauvage; puis, rendue sédentaire par la culture du sol, elle a formé des peuplades divisées d’intérêts, de passions, limitées naturellement par des bras de rivières, par des marais, des lagunes, etc. Ces petits états, souvent en guerre, se sont successivement dévorés. Les roitelets vaincus sont devenus les vassaux, les lieutenants des rois vainqueurs, qui, à leur tour subjugués par le plus méchant et le plus fort, ont fait place à un roi unique, à un despote, roi des rois: celui-là a eu le moyen de faire de grands ouvrages. Voilà l’histoire. universelle. Ainsi, avant qu’il existât en Égypte un royaume identique, il y eut une succession d’états partiels, qui devinrent progressivement moins nombreux et plus grands; et cet ordre de choses-là, comme partout ailleurs, a laissé sa trace dans les divisions politiques du pays; motivées par les obstacles physiques de leurs frontières. Ainsi l’on peut assurer qu’il y eut d’abord autant de peuplades que de bourgades; puis autant de peuples et d’états que l’on voit de préfectures; enfin, qu’il se forma trois grands royaumes représentés par la Thébaïde ou Égypte supérieure, le Delta ou Égypte inférieure, et l’Heptanome ou pays du milieu, dont les distinctions physiques et même politiques subsistent encore aujourd’hui... Le roi donc qui bâtit Memphis, et ses palais, et ses temples, et ses digues, ne put être qu’un monarque tardif dans l’ordre des temps; et les prêtres qui en font le chef, se décèlent pour être les échos d’un système tardif et partiel, qui n’a connu ou voulu connaître d’histoire que celle de la monarchie de Memphis, la plus puissante, mais la dernière formée de toutes. Ce que le raisonnement nous dicte à cet égard, nous verrons les autorités de Diodore l’attester par des témoignages positifs; mais, de plus, nous trouvons dans le récit même des auteurs d’Hérodote le démenti positif de leur opinion. Écoutons leurs propres paroles au § IV, titre 2.
§ IV. «Au temps de Menès, premier homme qui ait régné en Égypte, toute l’Égypte, à l’exception du nome thébaïque, n’était qu’un marais: il ne paraissait rien de toutes les terres que l’on voit aujourd’hui au nord du lac Mœris, quoiqu’il y ait 7 jours de navigation depuis ce lac jusqu’à la mer.»
§ V. «Tout homme judicieux», ajoute Hérodote, en examinant le terrain, même au-dessus du lac de Mœris (qui est le Faïoum), pensera qu’il est un don du fleuve, une terre apportée et déposée par lui.»
Alors il est évident que Memphis fut une ville moderne en comparaison de Thèbes; que ses rois ne furent ni les premiers ni les plus anciens de l’Égypte, et qu’en reportant tout à Menès, les auteurs d’Hérodote décèlent, comme nous l’avons dit, un système local et tardif qui n’a point connu ou voulu connaître ce qui lui fut antérieur.
§ VI. Système des générations. Ce caractère systématique et paradoxal se montre avec encore plus d’évidence dans leur manière d’évaluer en gros le temps écoulé depuis Menès, et la durée des 341 règnes comptés ou supposés depuis ce prince jusqu’à Séthon, contemporain de Sennachérib. «Ils prétendent», dit notre historien, § CXLII, «que dans une si longue suite de générations il y eut autant de grands-prêtres que de rois: or 300 générations font 10,000 ans; car 3 générations valent 100 ans; et les 41 qui excèdent les 300 font 1,340 ans (total, 11,340 ans).»
D’abord il y a erreur en cette addition; elle devrait être de 1366 ⅔. La dernière génération est tronquée de 26 ans... Le prince qui l’a remplie n’aurait régné que 7 ans: cela conviendrait à Séthon.
Mais nous voyons bien d’autres objections à faire. 1° Le mot génération est impropre ici; son vrai sens est la succession du père au fils. Or il n’y a point eu de telle succession, de l’aveu des prêtres; car Hérodote nomme plusieurs rois, tels que Séthon, Sabako, Anysis, Asychis, Chephren, Protée, etc., qui ne furent point fils de leurs prédécesseurs, sans compter les 17 Éthiopiens, qui furent des étrangers, intrus par violence: en outre, la liste de Manéthon fait foi qu’il y eut, jusqu’à Séthon, 23 ou 24 ruptures d’ordre généalogique, par le passage de dynastie à dynastie, c’est-à-dire de famille à famille. Il y a donc grave erreur à prétendre évaluer le temps par génération, quand il n’y a eu que succession de règnes, ce qui est très-différent: les 1,340 ans allégués par Hérodote n’ont donc aucune autorité raisonnable, et sont une pure hypothèse imaginée, peut-être, pour mesurer un espace de temps dont le point de départ aurait été quelque observation astronomique marquante!
Ici la candeur et le bon sens d’Hérodote se trouvent en faute. «M’étant rendu à Thèbes», dit-il, «(pour vérifier ces récits), les prêtres de Jupiter me conduisirent dans l’intérieur d’un grand édifice, où ils me montrèrent autant de colosses de bois qu’il y avait eu de grands-prêtres, et les comptant devant moi (au nombre de 345), ils me prouvèrent que chacun était fils de son prédécesseur.»
C’est une preuve par trop bizarre d’un fait étrange en lui-même, que des mannequins de bois, fabriqués probablement depuis Kambyses, puisque ce tyran se plut à brûler et faire brûler tout ce qu’il put de monuments! Qui croira d’ailleurs que dans un pays qui fut, autant et plus que tout autre, agité de guerres civiles, politiques et religieuses, qui croira que 345 grands-prêtres se soient succédés régulièrement de père en fils? Ce sont-là des contes sacerdotaux inventés après coup pour soutenir un système.
Mais d’où vient ici l’évaluation d’une génération à 33 ans, c’est-à-dire de 3 au siècle? Ce ne peut être un système grec; il eût fallu, pour l’établir sur des faits, posséder de longues séries généalogiques, en tirer un terme moyen, le comparer à des époques fixes; et les Grecs, qui, dès le temps de Solon, ne pouvaient calculer l’époque d’Homère, qui jamais n’ont pu tirer au net la série des rois lacédémoniens, n’ont pu inventer ou établir un système de ce genre. Ils l’ont pu d’autant moins, que déjà l’on en voit l’indice au temps où ils étaient moins civilisés, du moins en Europe, au temps d’Homère, qui, parlant du grand âge de Nestor, dit qu’il avait déjà vécu trois générations d’homme. (Odyssée, lib. III, v. 345; et Iliade, lib. I). Le savant Eustathius, en commentant ce vers (tome I, page 192), observe que, «selon les anciens, le mot génération (gênea), celui-là même qu’emploie Hérodote, signifie 30 ans, au bout desquels seulement l’homme est censé avoir atteint l’intégrité et la perfection de son organisation.» Voilà une idée scientifique qui n’est pas d’Homère.... Et comme tout ce qui est scientifique en ce poète a un caractère égyptien, nous pouvons dire que c’est une idée égyptienne, d’une date d’autant plus reculée, qu’elle tient à l’astrologie. Les docteurs de cette école, toujours pleins d’idées symétriques, ayant examiné la vie de l’homme, s’aperçurent que le maximum de sa durée était entre 90 et 100 ans. D’autre part, remarquant que toutes ses facultés n’étaient réellement bien complètes que vers 30 ans, qu’elles prenaient une déclinaison sensible vers 60, ils aimèrent à voir en ce sujet la division tripartite qu’ils trouvaient dans toute la nature, cette division qui mesure toutes les existences en période d’accroissement, période d’équilibre ou stase, et période de décadence. Or, parce que, dans l’homme, la première période fut caractérisée surtout par l’engendrement, elle reçut le nom de gênea, génération, qui dans l’usage populaire devint l’expression d’une durée de 30 à 33 ans; et parce que le peuple ne classe point les événements avec précision, qu’il se rappelle seulement qu’ils sont arrivés au temps de telle personne, dans l’âge et génération où elle florissait, les esprits systématiques trouvèrent commode d’employer cette mesure équivalente à 30 ans: puis, pour la commodité d’un calcul plus étendu, et afin d’éviter une fraction par siècle, ils voulurent que trois générations valussent 100 ans, ce qui porta chacune à 33. Il est remarquable que l’idiome latin, cet ancien grec de l’Italie, a conservé la trace de ces équivoques; car le mot œtas signifiant l’âge, le temps, la génération où vivait un tel, paraît n’être que la contraction d’œvitas, dérivé d’œvum, qui d’abord dut exprimer la durée totale de la vie; puis fut appliqué à la période par excellence, à celle de l’existence morale et physique en son maximum. Voilà pourquoi d’anciens interprètes d’Homère ont voulu que Nestor eût vécu trois siècles; Eustathe, en les redressant, et en nous reportant à la doctrine des anciens, eut peut-être en vue Aristote et Platon, dont le premier (livre VII, chapitre 6, des animaux) dit que l’homme n’est accompli que vers 30 ans, et qu’il perd ordinairement vers 60 ans la faculté d’engendrer; et le second conseille de ne pas se marier avant l’âge de 30 ou 35 ans. Mais ces deux autorités nous deviennent un nouveau garant de l’origine égyptienne, que nous réclamons pour ces idées, puisqu’il est constant qu’Aristote et Platon ont puisé la plupart de leurs idées spéculatives et systématiques dans des livres égyptiens.
Au reste, et dans tout état de cause, nous sommes fondés à dire qu’il n’y a point eu chez les rois d’Égypte de série généalogique, de génération dans le sens vrai du mot; et que l’évaluation de la génération à 33 ans, et même au terme moyen de 30 ans, comme l’employèrent tous les successeurs d’Hérodote, est une mesure arbitraire dont l’application serait moins une règle générale qu’un cas d’exception[246].
En résumant ce chapitre, nous trouvons que l’exposé d’Hérodote n’a réellement d’exactitude historique qu’en remontant de Kambyses jusqu’au règne de Psammétik.....; que dans ce qui précède ce prince, jusqu’à l’époque de Mœris, il n’y a point une précision suffisante à dresser une échelle suivie; que, depuis Mœris, ce sont des récits absolument vagues; et que le seul article déterminé avec une sorte de certitude est l’existence du conquérant Sésostris entre les années 1300 et 1350. Ce fut là un point de doctrine constant chez les savants d’Égypte au temps d’Hérodote; et si nous le trouvons altéré 150 ans après lui, notre tâche épineuse sera de découvrir la cause de ce changement. (Revoyez le tableau sommaire d’Hérodote.) Examinons maintenant le système du prêtre Manéthon.
CHAPITRE III. Système de Manéthon.
MANÉTHON, comme nous l’avons dit, fut postérieur, de près de deux siècles, à Hérodote; le roi Ptolomée-Philadelphe ayant mis à sa disposition toutes les archives des temples, ce prêtre indigène eut de grands moyens d’instruction: quel parti sut-il en tirer? voilà pour nous la question. Il prétendit qu’Hérodote avait menti[247] ou erré en beaucoup de choses; mais lui-même a été inculpé d’erreurs et de peu de jugement: son ouvrage étant perdu, il nous reste peu de moyens de prononcer sur son caractère; seulement nous pouvons dire que, si les anciens en général ont eu assez peu de ce que nous appelons esprit de critique, il est bien probable qu’un prêtre égyptien n’en aura pas été doué plus particulièrement.
Il faut néanmoins regretter la perte des trois volumes qu’il dédia au roi Ptolomée. Que de faits curieux n’y eussions-nous pas trouvés, ainsi que dans les livres de Bérose et de Ktésias? Ces trois auteurs nous eussent dévoilé l’ancien Orient; par cette raison même, l’ignorance fanatique s’est efforcée de les détruire, et elle y a réussi.
Un premier pas à cette destruction fut l’abrégé que Julius Africanus fit de l’ouvrage de Manéthon, vers l’an 230 après J.-C. Ce prêtre chrétien, d’origine juive, scandalisé de ce que la chronologie égyptienne faisait le monde plus vieux de quelques milliers d’années que les livres juifs, entreprit une refonte générale de toutes les chronologies profanes, et posant pour régulateur de tout calcul celui de la traduction grecque, il tailla et trancha tous les autres, jusqu’à ce qu’il les y eût adaptés. Dans cette opération mécanique on sent combien le système de Manéthon fut défiguré. Ce n’est pas tout: le livre d’Africanus s’est perdu à son tour; nous ne le connaissons que par les extraits qu’en fit, au 9e siècle, le moine Georges, dit le Syncelle; et ce copiste avoue s’être permis de tailler encore et de changer.[248] Qu’on juge en quel état est l’original! Le lecteur équitable n’exigera donc pas de nous les démonstrations; il se contentera de probabilités, et notre espoir est de lui en offrir d’assez grandes.
L’étendue de la liste d’Africanus nous a obligé d’en renvoyer la portion supérieure à la fin de ce volume: nous y avons joint en regard la liste d’Eusèbe, telle que la donne le Syncelle; et le lecteur remarquera, à la honte des copistes, que cette dernière diffère non-seulement de celle d’Africanus, quoique devant venir l’une et l’autre de Manéthon, mais qu’elle diffère encore de celle du Chronicon publiée par Scaliger comme ouvrage direct du même Eusèbe; il remarquera encore que dans la période la mieux connue, celle des rois compris entre Psammitichus et Kambyses, les listes ne sont point d’accord sur les durées de règne, et qu’en différant d’Hérodote, elles pèchent aussi contre les calculs des Juifs.
Liste de Manéthon selon Africanus. Selon Eusèbe en Syncelle.
24e Dynastie ou famille originaire de Saïs. Années av. not. ère. Années av. not. ère.
Bocchoris régna 6 ans. 721 44 ans. 781
25e Dynastie. Rois Éthiopiens. Éthiopiens.
Sabako régna 8 715 12 737
(Il prit Bocchoris et le
brûla vif.)
Sevechus (son fils) 14 707 12 725
Tarkus 18 693 20 713
26e Dynastie. Princes Saïtes. Amméris éthiopien 12 ans. 693
Stephinates 7 675 7 681
Nekepsos 6 668 6 674
Nekao I 8 662 8 668
Psammitichus 54 654 45 660
Nekao II, il prit Jérusalem 6 600 6 615
Psammutis 6 594 17 609
Uaphris 19 588 25 592
Amosis 44 569 42 567
Psammacherites " 6 m.
27e Dynastie. Rois Perses.
Kambyses envahit et règne 525 525
En effet, selon Africanus, Nekao, fils de Psammitichus, ne règne qu’en l’an 600 avant J.-C.; et selon les Juifs, il avait pris Jérusalem 9 ans auparavant (609)—Selon l’Eusèbe du Syncelle,
VIEILLE CHRONIQUE EN SYNCELLE
Numéros des Dynasties. Noms des Dynasties. Nombre des Rois. Durée du temps. Avant J.-C. SELON EUSÈBE DE SCALIGER. SELON AFRICANUS.
Noms des Dynasties. Durée des Règnes. Avant J.-C. Rois. Somme des Années.
XVI.Rois Tanites 8 190 ans. 2041 sur toute l’Égypte depuis Ninus 190 ans. 2003 32 518
XVII.—Memphites 4 103 1851 5 Rois pasteurs 103 1813 86 153
XVIII.—Memphites 14 348 174816 Rois Thébains 348 1710 16 284
5 Rois: Iers indigènes
XIX.—Thébains 5 194 1400 sur toute l’Égypte 178 1360 6 204
XX.—Thébains 8 228 1206 Rois Thébains 178 1184 12 135
XXI.—Tanites 6 géné. 121 978 8 Rois Tanites 129 1006 7 130
XXII.—Tanites 3 48 857 3 Rois Bubastites 49 877 9 116
XXIII.Diospolites ou Thébains 2 19 809 3 Rois Tanites 44 828 4 89
XXIV.—Saïtes 3 géné. 44 790 1 Roi Saïte, Bocchoris. 46 784 1 6
3 Roi Éthiopiens, dont
XXV.—Éthiopiens 3 géné. 44 746 le premier est Sabako. 44 738 3 40
XXVI.—Memphites 7 géné. 177 702 9 Rois Saïtes 169 694 9 150. 6m.
63 1516 Total 1488 ans. 185 1707. 6m.
XXVII.Le roi perse Kambyses ... ... 525 Kambyses. ... 525 ... 525
2232. 6m.
ce Nekao serait mort en 610, et cependant des Juifs attestent qu’il faisait la guerre en Syrie en 604. D’autre part, l’Eusèbe du Chronicon a des variantes notables sur plusieurs règnes, et l’erreur choquante de faire arriver et régner Kambyses à Memphis, l’an 530 (an 3 de l’olympiade 626), au lieu de l’an 525, qui est la date avouée de tous les auteurs. Si l’on ajoute que dans ce même Chronicon, des événements marquants, tels que la fondation de Carthage, la législation de Lycurgue, la naissance de Pythagore, etc., etc., sont portés chacun à deux ou trois dates différentes, de 20, 40 ou 50 ans, on conviendra que les anciens auteurs ecclésiastiques, malgré tout leur zèle, ont été plus audacieux qu’aucun des modernes, et que ce qu’ils méritent de notre part est bien moins le respect que la sévérité.
L’ancienne Chronique égyptienne, produite par le Syncelle (voyez le tableau ci-contre), ne fournit point les détails des règnes, mais seulement les sommes de chaque dynastie: il est digne de remarque qu’elle ouvre la 25e et la 26e à des dates tout-à-fait concordantes avec les calculs des Juifs et des prêtres d’Hérodote: ce premier trait d’exactitude appelle notre confiance, ou du moins notre attention pour d’autres cas.
Au-dessus de Psammitichus les listes d’Africanus et d’Eusèbe diffèrent totalement du récit d’Hérodote: elles ne parlent point des 12 rois dont ce prince fut l’un; elles font régner son père et amènent Tarakus trop tard pour cadrer avec les livres juifs. Tout accuse leurs dévots auteurs d’une inexactitude involontaire ou préméditée. Comment expliquer leur discordance sur le règne de Bocchoris, porté par l’une à 44 ans, par l’autre, seulement à 6? Ce Bocchoris, détrôné et brûlé vif par Sabako, devrait être le roi aveugle de la ville d’Anysis, dont parle Hérodote. Continuons l’examen de ces listes.
Au-dessus de la 24e dynastie nous avons le tableau suivant:
19e Dynastie 7 Rois Thébains. Avant J.-C. Selon Eusèbe 5 Rois Thébains. Avant J.-C.
1 Séthos 51 ans. 1394 Idem. 55 ans. 1376
2 Raphakes 61 1346 Rapses 66 1321
3 Ammenophthes 20 1285 Idem. 40 1255
4 Ramesses 60 1265 (Omis)
5 Ammenemès 5 1205 Idem. 26 1215
6 Thnoris, contemporain de Troie 7 1198 Idem. 7 1189
7 (Omis)
20e Dynastie, 3e volume de Manéthon, 12 Rois Thébains. 12 Rois Thébains.
Anonymes, régnèrent 135 ans depuis 1191 régnèrent 178 depuis 1182
21e Dynastie. 7 Rois Tanites Selon Eusèbe. 7 Tanites
Smèdes 26 1056 Smendis 26 ans. 1004
Phusennes 46 1030 41 978
Nephetcheres 4 984 4 937
Amenophtis 9 980 9 935
Osochor 6 971 6 924
Pinaches 9 965 9 918
Susennes 30 956 25 909
22e Famille. 9 Rois Bubastites. Avant J.-C. Selon Eusèbe 3 Rois Bubastites. Avant J.-C.
1 Sesogchis 21 ans. 926 Sesogchosis 21 ans. 874
2 Osoroth 15 905 Osorthon 15 853
4e 25 890
6e Takellotis 13 865 Idem. 13 838
9e 42 852
23e Famille 4 Rois Tanites 3 Rois Tanites.
Petubates 40 810 Idem. 25 825
Osorcho 8 770 9 800
Psammus 10 762 10 791
Zet 31 752
Si nous jetons un regard attentif sur ces dynasties, en remontant de la 23e, nous trouvons encore des différences notables entre Africanus et Eusèbe, quoique tous deux se disent copistes de Manéthon; rien de leur part ne ressemble à Hérodote. Nous ne voyons point les deux tyrans Cheops et Chephren, avec leurs 106 ans; mais le 1er roi de la dynastie 22e nous frappe, en ce que son nom de Sesogchis ressemble beaucoup à Sesoch ou Sesach, roi d’Égypte, qui, selon les Juifs, vint l’an 5 de Roboam, fils de Salomon (974 avant J.-C.), attaquer et rançonner Jérusalem. Sesoch est trop tardif dans les listes: celle d’Africanus seulement le place au siècle qui convient (926), et comme nous sommes sûrs de la date des Juifs, nous pouvons accuser d’erreur toutes ces listes.
Un autre prince remarquable est le 1er de la dynastie 19e, nommé Séthos, et Sethos-is. Eusèbe lui donne 55 ans de règne, avec cette variante, que sa liste en Syncelle le place à 1376, et celle en Scaliger, à l’an 1356. C’est vers cette hauteur qu’Hérodote place Sésostris, et nous savons par Manéthon, en Josèphe, que Sethos-is, dit aussi Ramessès et Égyptus, est le même que Sésostris. Il est fâcheux de voir Africanus et la vieille Chronique s’écarter beaucoup de ces données, en reportant Séthos jusqu’aux années 1394 et 1400, sans nous donner aucun éclaircissement sur lequel nous puissions raisonner.
Au-dessus de Séthos la dynastie 18e est digne d’attention, en ce qu’elle nous offre trois princes qui jouent un rôle marquant dans un passage de Manéthon, conservé par Josèphe: ces princes sont le cinquième, le sixième et le dernier. (Misphragmutos, Tethmos et Amehoph. (Voyez la liste ci-contre.)
Au-dessus de cette dynastie Eusèbe place immédiatement celle des rois pasteurs, dont l’invasion et la tyrannie furent un des grands événements de l’histoire d’Égypte. Africanus au contraire, les rejette 2 dynasties plus haut (à la 15e): cette différence a suscité de vifs débats entre les commentateurs. Le Syncelle a prétendu qu’Eusèbe avait commis un faux matériel pour satisfaire à des convenances systématiques, et Scaliger a admis cette inculpation. Mais que répondront le Syncelle et Scaliger, si nous prouvons que la disposition d’Africanus est absurde en elle-même; qu’elle
DIX-HUITIÉME DYNASTIE.
SELON MANÉTHON DANS AFRICANUS Avant J.-C. SELON EUSÈBE EN SYNCELLE Avant J.-C. SELON EUSÈBE EN SCALIGER Avant J.-C.
Amosis (omis le temps) Amosis 25 1740 Idem. 1704
Chebros règne 13 1653 Chebron 13 1715 Idem. 1679
Amenophtis 21 1640 Ammenophis 21 1702 Idem. 1666
Amersis 22 1619
Misaphris 13 1597 Miphris 12 1681 Nephrès Id. 1645
Misphragmutos-is 26 1584 Misphragmutos-is 26 1669 Idem. 1633
Tuthmos-is 9 1558 Tuthmosis 9 1643 Idem. 1607
Amenophis 31 1549 Amenophis 31 1634 Idem. 1598
Horus 37 1518 Orus 38 ou 36 1603 Orus 38 1567
Acherrès 32 1481 Achencherses 12 1577 Acencherrès 1529
Rathos 6 1449 Athoris 39 1565 Achoris 7 1517
Chebres 12 1443 Chencheres 16 1526 Cencherrès 18 1510
Acherrès 12 1431 Acherrès 8 1512 Idem. 1492
Armeses 5 1419 Cherrès 15 1504 Idem. 1484
Ramessès 1 1414 Armès 5 1489 Armais Id. 1469
Amenoph 19 1413 Ammeses 68 1484 Rameses Id. 1464
Total 259 Memophis 40 1416 Menophis Id. 1396
Total 376 Total 348
Seize rois qui selon l’auteur donnent 263 années, et le total apparent est 259 Seize rois selon l’auteur, donnant 348
19e Dynastie. Sethos 51 1394 19e Dynastie. Sethos 55 1376 19e Dynastie. Sethos 55 1356
Les Égyptiens commencent d’avoir un roi de leur nation
est démentie par un texte positif de Manéthon que cite Josèphe; et qu’ici Eusèbe est autorisé par l’ancienne Chronique, dont il paraît suivre de préférence le système depuis la 16e dynastie? Commençons par examiner le fragment de Manéthon, que Josèphe prétend avoir transcrit littéralement.
§ I. Texte de Manéthon en son second volume.
«Nous eûmes jadis un roi nommé Timaos, au temps duquel Dieu étant irrité contre nous, je ne sais par quelle cause, il vint du côté d’orient une race d’hommes de condition ignoble, mais remplie d’audace, laquelle fit une irruption soudaine en ce pays (d’Égypte), qu’elle soumit sans combat et avec la plus grande facilité. D’abord, ayant saisi les chefs ou princes, ces étrangers traitèrent de la manière la plus cruelle les villes et les habitants, et ils renversèrent les temples des dieux. Leur conduite envers les Égyptiens fut la plus barbare, tuant les uns, et réduisant à une dure servitude les enfants et les femmes des autres. Ils se donnèrent ensuite un roi nommé Salatis, qui résida dans Memphis, et qui, plaçant des garnisons dans les lieux les plus convenables, soumit au tribut la province supérieure et la province inférieure; il fortifia surtout la frontière orientale, se défiant de quelque invasion de la part des Assyriens, alors tout-puissants; et parce qu’il remarqua dans le nome de Saïs, à l’orient de la branche (du Nil nommée) Bubastite, une ville avantageusement située, qui, dans notre ancienne théologie, s’appelle Avar, il l’entoura de fortes murailles, et il y plaça une garnison de 240,000 hommes armés: chaque été il y venait (de Memphis) tant pour faire les moissons et payer les soldes et salaires, que pour exercer cette multitude et inspirer l’effroi aux étrangers. Après 19 ans de règne, il mourut; son successeur, nommé Bêon, régna 44 ans; puis Apachnas 36 ans et 7 mois; puis, Apophis 61 ans; puis Yanias 50 ans, puis Assis 48 ans et 2 mois.
«Ces six premiers rois firent constamment aux Égyptiens une guerre d’extermination. Toute cette race portait le nom de Yksos, c’est-à-dire rois pasteurs; car, dans la langue sacrée, yk signifie roi, et, dans le dialecte commun, sos signifie pasteur.
«Selon quelques auteurs, ce peuple était arabe, cependant Manéthon dit en un autre ouvrage que, selon certains livres qu’il avait consultés, le mot hyksos signifiait pasteur captif; hyk, en langue égyptienne, et hak avec une aspiration, signifiant captif: et cela, dit-il, me paraît plus vraisemblable et plus conforme à l’ancienne histoire.» (Josèphe continue).
Manéthon dit encore que ces pasteurs rois et que leurs successeurs possédèrent l’Égypte environ 511 ans; mais les rois de la Thébaïde et ceux du reste de l’Égypte ayant entrepris contre eux une guerre longue et violente, ils la continuèrent jusqu’à ce que sous l’un de ces rois nommé Alisphragmutos (lisez Misphragmutos), les pasteurs, vaincus et repoussés du pays, se renfermèrent en un local nommé Avar, dont le circuit était de 10,000 arpents; Manéthon dit que les pasteurs entourèrent ce local d’une forte et immense muraille, pour la défense et la conservation de leurs personnes et de leur butin. Après Alisphragmutos, son fils, nommé Thummosis, vint avec 480,000 hommes assiéger cette place; mais n’ayant pu réussir à la prendre de force, il fit avec les pasteurs un traite dont la condition fut qu’ils pourraient quitter l’Égypte sains et saufs: à ce moyen ils emmenèrent leurs familles et tout leur butin, etc., etc., et sortirent au nombre de 240 mille par le désert qui mène en Syrie; mais parce qu’ils craignirent les Assyriens, qui alors dominaient en Asie, ils s’arrêtèrent dans la contrée qu’on appelle Judée, et ils y bâtirent une ville nommée Jérusalem, capable du contenir toute leur multitude.
Ici Josèphe veut se prévaloir du sens de pasteur captif donné par quelques livres au mot yksos, pour en inférer qu’il s’agit du peuple hébreu emmène par Moïse. Laissons cette fausse hypothèse où s’égare l’écrivain juif, pour ne nous occuper que du récit du prêtre égyptien.
Dans ce récit plusieurs fautes se révèlent à un examen attentif.
1° Si, comme il est vrai, le nom du père de Thummos se lit constamment Misphragmutos dans Africanus et dans les deux listes d’Eusèbe, il est évident que l’Alisphragmutos de Josèphe est une erreur de copiste, venue de ce que l’M grec mal conformé a pris l’apparence d’ΑΛ dont la réunion a quelque ressemblance: les manuscrits de Josèphe sont pleins de ces fautes. La correction de celle-ci met en évidence la liaison intime de la dynastie 18e avec celle des pasteurs, tant par l’identité des noms et qualités des 2 rois cotés 5 et 6 dans les listes, que par leur titre de rois thébains. Amenoph, le dernier, est cité dans un récit subséquent.
2° Il résulte de ce premier point que l’expulsion des pasteurs eut lieu dans le cours de cette dynastie 18e, un peu plus de 100 ans après son ouverture, et dès lors Africanus est atteint et convaincu d’erreur; car, puisque l’expulseur fut Thummos, il est clair que les premières années de sa dynastie jusqu’à lui ont été parallèles aux dernières années des pasteurs: or de là il résulte un double emploi de cent années, pour le moins, qu’il faut retirer sur l’une des 2 dynasties; il est clair en outre qu’Eusèbe a eu raison de joindre immédiatement la dynastie expulsée à la dynastie expulsante, tandis que leur séparation dans Africanus forme un hiatus inconcevable et réellement absurde, que bientôt nous verrons condamné par Manéthon même..... Il est encore à remarquer qu’Eusèbe, dans son Chronicon, ne donne aux pasteurs que 103 ans de durée, ce qui est la somme exacte de leur dynastie dans l’ancienne Chronique, où ils sont appelés rois memphites, à raison de leur chef-lieu. Il semblerait ici que cette ancienne Chronique a évité le double emploi dont nous venons de parler; car, si aux 103 ans qu’elle compte nous ajoutons les 100 quelques années écoulées depuis Amos-is jusqu’à Thummos, nous avons un total de 200 quelques années qui se rapproche de celui donné par Josèphe. D’autre part, Eusèbe, en plaçant l’ouverture de cette dynastie 18e à l’an 1740, imite encore sensiblement l’ancienne Chronique, qui l’assigne à l’an 1748; et cette imitation, qui le disculpe de l’accusation de faux, donnerait à penser qu’il s’est aperçu des incohérences choquantes d’Africanus, et qu’il a eu le bon sens de lui préférer l’ancienne Chronique, dont l’autorité nous paraît s’accroître à chaque pas.
Mais comment expliquer les 511 ans que Josèphe dit s’être écoulés depuis l’entrée des pasteurs jusqu’à l’expulsion de leurs successeurs? qui sont-ils, ces successeurs? Nous voyons dans Africanus une dynastie de pasteurs grecs, au nombre de 32 rois, succéder aux rois pasteurs pendant 518 ans: voilà presque les 511 de Josèphe, et même voilà juste les 518 ans qu’il reproduit dans sa controverse contre Manéthon; mais le prêtre égyptien semble avoir compris dans les 511 toute la durée des 6 rois pasteurs, qu’Africanus place en dehors. Ce dernier aurait donc encore fait ici un double emploi ou bien serait-ce le texte de Manéthon qui, par une équivoque, aurait causé méprise et confusion? Cet embarras est sensible dans le paragraphe de Josèphe que nous discutons et qui commence par ces mots: «Manéthon dit encore que les pasteurs rois» Ici Josèphe cesse de copier son original; il parle de son chef, et résumant un article du texte qui nous manque, il en déduit les sommes totale de 511, sans nous faire connaître les sommes partielles qui la composent. Pour nous figurer ce qu’a pu contenir ce texte, il faut se rappeler que dans l’article antérieur, Manéthon a dit que les pasteurs rois étaient nommés Yksos, que ce nom était composé de deux mots égyptiens, yk signifiant roi, et sos pasteur, mais que dans d’autres livres il avait trouvé le mot hyk et hak avec aspiration signifiant captif en ce dernier cas, il paraît que Manéthon aurait eu en vue les Hébreux, qui de leur aveu furent à la fois captifs ou prisonniers des Égyptiens, et pasteurs d’origine chaldéene, c’est-à-dire Arabes; comme les pasteurs rois. Cette dernière circonstance a pu contribuer à quelque confusion; et parce qu’ensuite Manéthon, lorsqu’il explique l’origine des Hébreux et leur sortie d’Égypte sous Moïse, qu’il nomme Osarsiph[249], prétend qu’ils furent une tourbe populaire composée de lépreux et de gens impurs de toute espèce au nombre de 80,000, chassés par le roi Amenoph père de Sethos, sur l’ordre d’un oracle, le juif Josèphe, indigné de la comparaison, quitte son texte pour argumenter contre lui et prouver que ses ancêtres furent les pasteurs rois: cette prétention est inadmissible; mais il est probable que Manéthon, après avoir parlé des pasteurs captifs, avait résumé en masse tout le temps écoulé depuis leur expulsion par Aménoph jusqu’à l’entrée des pasteurs rois sous Timaos, et qu’il avait évalué ce temps à la somme de 511 ans. Voilà sans doute ce qu’a voulu dire Josèphe; et en effet, si l’on part de l’an 1400, où régnait le roi Aménoph, selon les listes, ces 511 ans remontent à l’an 1911, comme date originelle de l’invasion des pasteurs; mais parce qu’il y a eu double emploi des cent premières années de la dynastie de Tethmosis, il ne faut compter que 1811, et l’Eusèbe du Syncelle donne 1830 pour date de l’entrée des pasteurs rois. L’Eusèbe du Chronicon donne 1807, ce qui se rapproche suffisamment. D’ailleurs plus nous scruterons Manéthon, plus nous verrons qu’il n’a point eu d’idées nettes sur son sujet en général, ni en particulier sur celui que nous traitons. Les erreurs, les contradictions, les discordances de ses copistes en font foi, et Diodore complétera la preuve.
L’historien Josèphe, dans son argumentation contre ce prêtre, nous fournit d’autres preuves d’erreur pour leur compte commun. Mais on a peine à concevoir l’excès de sa distraction dans la liste des rois qu’il dit avoir succédé à Tethmos, expulseur des rois pasteurs. «Après cette expulsion[250], dit-il, Tethmos régna 25 ans, puis après lui régna son fils Chebron, etc.» Suivez la liste, qu’il dit copiée de Manéthon:
LISTE DE JOSÈPHE (DYNASTIE 18e).
Après avoir chassé les pasteurs rois,
Tethmos-is règne25ans 4mois.
Son fils Chebron13
Aménoph (I)207
Sa sœur Amess-is.219
Mephris129
Mephramutos2510
Tmos-is98
Aménoph (II)30 5Total partiel, 128ª. 11m.
Orus365
Sa fille Acencher-es121
Son frère Rhatot-is9
Acencheres125
Acencheres203
Armaïs41
Ramessès14
Amessès Miâmi462
Aménoph(III)196
Total général320 7 Total partiel, 191ª. 8m.
Sethos-is, appelé aussi Ramesès (Sésostris).....
«Or, dit-il en se résumant, comment Manéthon peut-il placer sous Aménoph la sortie des pasteurs vers Hiérusalem, quand il a placé cette sortie 518 ans plus haut sous Tethmos?»
Nous trouvons ici deux fautes: 1° Josèphe nous a dit 511 ans, et maintenant il nous dit 518; mais ce qui est bien plus grave, il a dit, ou fait dire à son auteur «que les pasteurs et leurs successeurs possédèrent l’Égypte pendant 511 ans:» lesquels par conséquent doivent se compter depuis leur entrée (en possession), et maintenant il veut les compter depuis leur sortie ou expulsion. Ce n’est pas tout: il accuse Manéthon d’introduire un faux Aménoph sans date connue; et cependant Manéthon exprime qu’Aménoph fut père de Séthos (Sésostris) qui à l’époque de l’expulsion était âgé de 5 ans, ce qui le classe suffisamment.
«Or, ajoute-t-il, depuis Tethmos jusqu’à Séthos, les années intermédiaires sont au nombre de 393.»
Ce n’est donc plus 511 ni 518, ce n’est pas même le nombre donné par la liste, lequel est 320, portant un déficit de 73 ans; mais ce qui est pis, c’est que cette liste, comparée à ses analogues dans Africanus et Eusèbe, accuse et convainc Josèphe d’une méprise inconcevable, en ce qu’il place à la tête de la dynastie le roi expulseur qui n’en fut que le 7e; qu’il le confond sous le nom de Tethmosis, avec Amosis, vrai roi 1er régnant 25 ans; et qu’il ne le reconnaît point dans Tmosis, fils de Misphragmutos, écrit par lui plus haut, Alisphragmutos. Attribuera-t-on de telles erreurs à des copistes? quel fonds faire sur les manuscrits ou sur l’auteur? combien le juif Josèphe, avec quelque esprit de critique, nous eût-il évité d’embarras! Il nous y laisse entièrement pour les dates d’entrée et de sortie des pasteurs. Voyons si dans le texte qu’il a cité de Manéthon quelques circonstances peuvent nous diriger à cet égard.
§ II. Analyse du texte cité par Josèphe.
«Jadis nous eûmes un roi nommé Timaos.»
Pourquoi ce nom ne paraît-il sur aucune liste? ne serait-ce pas que les pasteurs ayant tout saccagé, les archives de Memphis auraient été détruites? cela trouverait sa preuve dans le désordre et la nullité des listes antérieures, comme nous le verrons.
«Et du temps de Timaos il vint du côté d’orient (par l’isthme de Suez) une race d’hommes de condition ignoble (des pâtres très-méprisés par les laboureurs d’Égypte), et ces hommes remplis d’audace soumirent le pays sans combat et avec la plus grande facilité.»
(Donc les Égyptiens, isolés du monde et entièrement livrés à l’agriculture, avaient jusque-là vécu dans une paix profonde. Donc ils étaient encore en ces siècles d’obscurité dont parle Hérodote, avant qu’aucun roi se fût rendu célèbre par de grands ouvrages ou par des guerres au dedans ou au dehors.)
«Et ce peuple étranger, que quelques auteurs disent Arabe, traita les Égyptiens avec la plus grande cruauté, tuant les chefs, détruisant les villes, renversant les temples, réduisant le peuple en servitude.»
Nous demandons ce que devinrent les monuments historiques pendant deux siècles que dura cette tyrannie.
«Après les premiers désordres, les pasteurs se nommèrent un roi.»
[Ils n’en avaient donc pas auparavant; ils vivaient donc par tribus indépendantes (quoique associées), à la manière des Arabes.]
«Et ce roi, nommé Salatis, résida dans Memphis.»
Dans laquelle? car il y eut deux Memphis: l’une ancienne et première, située à l’orient du Nil, et du côté d’Arabie, selon l’aveu d’Hérodote et de Diodore; l’autre, de fondation postérieure et de plein jet, par un monarque puissant que Diodore nomme Uchoreus, qui fit le grand travail qu’Hérodote attribue mal à propos à Menés. Salatis dut résider dans l’ancienne et première Mèmphis, qui, par sa position, fut plus exposée aux pasteurs. La seconde Memphis eût été plus résistante à cause de ses fossés et de ses remparts; sans compter que ces fossés et ces remparts ne durent pas encore exister à cette époque d’état pacifique, négligent, anti-militaire. Leur idée ne fut probablement suggérée que par ce malheur et par ses suites.
Mais pourquoi ne nous dit-on pas un mot d’Héliopolis, ville non moins importante, et qui étant sur la route de Memphis, eût dû être attaquée et prise avant celle-ci? Ne doit-on pas conclure qu’elle n’existait pas encore? alors ne seraient-ce pas ces pasteurs qui, fortifiant la frontière orientale, auraient bâti cette ville dédiée à leur dieu Soleil? Cette hypothèse cadrerait avec un passage de Pline[251], qui dit qu’Héliopolis fut fondée par les Arabes, tels qu’ont dit ceux-ci: alors encore, si les Juifs placent à Héliopolis (qu’ils nomment On) le roi égyptien lors de leur entrée en Égypte, cette entrée est donc postérieure aux pasteurs; et si le conquérant Sésostris, lorsqu’il éleva une muraille sur cette frontière, prit pour point d’appui Péluse d’un côté, et Héliopolis de l’autre, il trouva donc cette dernière ville existante; son règne fut donc postérieur à la fondation d’Héliopolis et au règne des pasteurs comme à leur expulsion..... Notons ce fait.
«Or Salatis placé à Memphis, soumit au tribut la province supérieure et la province inférieurs.»
Si Salatis, après avoir pris Memphis, y fit sa résidence, il y a apparence que cette ville était déjà la capitale du pays... Alors on entend sans peine que la province inférieure fut la Basse-Égypte, le Delta. Mais que signifie la province supérieure? entendrons-nous toute la Haute-Égypte et le royaume de Thèbes? cela ne se doit pas; car si une ville de l’importance et de la célébrité de Thèbes eût été prise, Manéthon n’eût pas manqué d’en faire mention; et de plus on ne verrait pas dans son récit subséquent, les rois de Thèbes figurer comme chefs de la ligue qui se forma contre les pasteurs, et de la guerre opiniâtre qui les expulsa. La province supérieure fut donc seulement l’Heptanomis, cette portion de l’Égypte qui de tout temps a formé l’une de ces 3 grandes divisions, et nous avons droit de penser que les pasteurs furent arrêtés vers Osiout par l’opposition des rois de Thèbes et par les obstacles naturels du sol, qui de tout temps ont formé une ligne de séparation entre la Haute et la Basse-Égypte, et défendu la frontière du Saïd contre les attaques venues d’en bas.
«Et les rois de la Tbébaïde s’étant ligués avec ceux du reste de l’Égypte, ils entreprirent une guerre longue et violente.»
Voici bien clairement exprimés d’autres rois d’Égypte que ceux de Memphis et de Thèbes; il y avait donc au temps des pasteurs, plusieurs royaumes grands ou petits en Égypte. Nos érudits veulent nier le fait; mais leurs arguments démentis par le raisonnement, par la nature des choses et par des témoignages positifs, ne méritent point que l’on s’y arrête. Il suffit d’observer que dans un temps postérieur le petit pays de Kanaan comptait 30 à 32 rois ou roitelets, qui furent soumis par Josué, pour concevoir qu’un pays tel que le Delta, plus étendu que la Palestine, et morcelé par des bras de fleuve, par des marais et par des déserts, a dû avoir et conserver long-temps des chefs ou rois qui; soit indépendants, soit vassaux du roi de Memphis, auront échappé ou résisté aux pasteurs, auront invoqué le secours des rois de Thèbes, demeurés puissants, et les auront secondés contre l’ennemi commun de la nation.
L’on voit que dans cette anecdote des rois pasteurs, l’Égypte nous est représentée dans l’état de faiblesse et d’inexpérience dont Hérodote parle, comme ayant précédé les temps où des rois égyptiens se rendirent célèbres par de grands ouvrages et par des guerres étrangères.—Par conséquent Mœris n’avait point encore creusé son immense lac; Sésostris n’avait point fait ses immenses conquêtes, et c’est l’indication positive de Manéthon, en Josèphe, lorsque celui-ci, copiant sa liste des successeurs de Tethmos, nomme Ramessés dit Miami, puis son fils Amenoph, puis ses enfants Armaïs et Sethos-is, dit aussi Ramessés (comme son aïeul), lequel eut de puissantes et nombreuses armées de terre et de mer. Tout ce que Josèphe dit de ce Sethos-is démontre qu’il fut Sésostris lui-même, comme nous l’avons déjà dit.
Mais quel fut précisément le siècle des pasteurs? un mot de Manéthon nous donne à cet égard plutôt une lueur qu’une lumière: «Salatis, dit-il, fortifia surtout la frontière d’Orient, dans la crainte des Assyriens alors tout-puissants en Asie...» D’où Manéthon a-t-il tiré ce motif? il n’a pas eu en main les archives de Salatis; les Égyptiens n’auront pas écrit de mémoires à cette époque de persécution... C’est donc une idée de Manéthon lui-même, qui, disciple des Grecs, voulant leur plaire et ayant en main l’histoire des Assyriens, par Ktésias, a cru faire ici acte d’érudition et de discernement, en comparant les temps obscurs de son pays à une époque étrangère plus connue... Cela ne nous donne pas de date précise, mais nous y trouvons une limite au-dessus de laquelle l’invasion des pasteurs ne peut plus se placer...; cette limite est la fondation de l’empire assyrien par Ninus: selon Ktésias, ce prince aurait régné vers les années 2000 à 2100 avant J.-C.[252] L’invasion des pasteurs, selon Manéthon, est donc postérieure à cette date, et elle peut l’être de beaucoup d’années; mais qui de Josèphe, ou de l’ancienne chronique, ou des listes d’Eusèbe et d’Africanus, est l’interprète de Manéthon? toutes leurs données diffèrent entre elles: selon la chronique, ce fut l’an 1851; selon Eusèbe en son Chronicon, ce fut l’an 1807, et 1830 en sa liste du Syncelle; selon Africanus, ce serait en 2612. (Voyez la liste.)
Ici ce copiste est encore une fois atteint et convaincu d’erreur et d’infidélité, si Manéthon lui-même ne l’est de contradiction: car cette date de 2612 excède de plus de cinq siècles le règne de Ninus; par conséquent elle anticipe de toute cette somme sur l’extrême limite donnée par le prêtre égyptien; et de près de 800 ans sur les dates d’Eusèbe et de l’ancienne chronique. Il en résulte incontestablement que les dynasties 16e et 17e de prétendus pasteurs grecs et anonymes, sont démontrées fausses par témoignage positif, comme nous les avions démontrées absurdes par simple raisonnement: ainsi les 153 ans de la 17e dynastie et les 518 de la 16e, ne sont que du remplissage dont Africanus pourrait avoir pris l’idée en Josèphe, à l’article que nous avons censuré, s’il ne l’a prise dans Manéthon même. Quelle confiance pouvons-nous désormais avoir en ce copiste? et cependant nous ne sommes pas à la dernière erreur ou contradiction démontrable.
En remontant dans sa liste à la dynastie 12e, nous sommes choqué d’y trouver le célèbre conquérant Sésostris cité comme 3e prince, avec des circonstances qui viennent plutôt d’Hérodote que de Manéthon. Nous avons vu ce dernier auteur le placer sous le nom de Sethos au même rang, et par conséquent à la même époque que les listes d’Eusèbe et d’Africanus, en tête de la dynastie 19e: nous avons vu Hérodote s’accorder avec ces témoignages en le plaçant dans le même siècle. Nous remarquons qu’il y aurait une contradiction, un chaos inexplicable à supposer que l’Égypte, élevée au plus haut degré de puissance politique et d’art militaire sous Sésostris, fût retombée au degré de faiblesse et d’ignorance où la trouvèrent les pasteurs. Comment un tel anachronisme peut-il donc se présenter dans la liste d’Africanus[253], copiste de Manéthon, et, ce qui est plus étrange, dans celle de Diodore son successeur, ainsi que nous le verrons? ceci est un vrai problème littéraire qui nous a long-temps embarrassé: quelle qu’ait pu être sa cause originelle, il en eut une, et il est intéressant de la trouver; après bien des indications, principalement sur la moralité et les moyens d’instruction de nos auteurs, il nous a semblé découvrir le mot de l’énigme dans la confiance accordée par Manéthon à Ktésias, et dans les circonstances politiques et littéraires où les Égyptiens et les Perses se sont respectivement trouvés au temps de cet auteur.
Nous avons considéré que lorsque les Égyptiens, en l’an 413 avant J.-C., secouèrent le joug des Perses, il ne put manquer d’y avoir récrimination de la part du grand roi et de ses diplomates qui, selon l’usage de tous les temps et de tous les puissants, ne manquèrent pas de crier à la rébellion contre l’autorité légitime. Les Égyptiens durent opposer à cette inculpation deux réponses solides: 1° leur état d’indépendance naturelle avant que Kambyses les eût injustement subjugués; 2° leur état même de suprématie avant l’existence de l’empire perse, puisqu’il était prouvé par leurs annales, que le conquérant Sésostris avait soumis au tribut tous les peuples de cette partie de l’Asie avant l’existence de l’empire assyrien même.—Cet ordre de faits était vrai dans le sens où l’a présenté Hérodote qui, comme nous l’avons vu, a placé Sésostris au-delà de l’an 1300, et Ninus vers l’an 1230 ou 36 seulement: en faveur de cette opinion était le silence même des monuments et des traditions qui jamais n’avaient dit ou insinué que Sésostris eût pris les imprenables cités de Ninive et de Babylone, ou qu’elles eussent résisté à cet invincible guerrier, alternative, également remarquable, dont le souvenir eût été conservé: ils durent même ajouter ce que nous lisons en Cedrenus,[254] savoir, que Sésostris laissa une colonie de 15,000 Scythes dans le pays des Perses qui s’y mêlèrent. L’orgueil de la cour du grand roi dut être infiniment choqué de ces allégations; mais comme de tout temps la diplomatie eut des ressources, principalement dans les gouvernements despotiques, quelque courtisan délié imagina un moyen efficace de démentir ou d’éluder ces faits, en élevant le règne de Ninus au-delà du temps de Sésostris, à une époque obscure et inattaquable. Cela se pouvait d’autant plus aisément, que la chancellerie perse, que nous avons vue en activité sous Kyrus, sous Kambyses et sous Darius[255], possédait seule les archives des Mèdes et des Assyriens. Elle put donc fabriquer des listes de rois et des durées de règnes, selon son besoin et son gré. C’est cette fraude que nous avons indiquée en notre 1er volume (pag 484), quand nous avons démontré le doublement des rois mèdes par Ktésias, et que nous avons fortement inculpé cet auteur, d’une opération semblable sur la liste des rois d’Assyrie; nous eûmes dès-lors le soupçon que nous renouvelons ici; mais en réfléchissant sur ces expressions de Diodore, «que Ktésias, particulièrement favorisé des bonnes grâces d’Artaxercès, eut en main les archives royales, et après avoir recherché avec soin tous les faits, les mit en ordre, etc.;» nous sommes maintenant porté à croire que ce Grec, adroit et souple mercenaire, a lui-même été le conseiller et l’auteur de la fraude: quoi qu’il en soit, elle nous paraît positive; son époque a dû être entre les années 380 et 390, où Ktésias fut en faveur, par conséquent une vingtaine d’années après l’insurrection des Égyptiens. Ceux-ci ayant connu cet argument inopiné, durent éprouver de l’embarras; mais parce que l’esprit des anciens cabinets se ressemblait (ainsi que celui des temples), les diplomates du Pharaon régnant (probablement Nectanebus Ier.) s’avisèrent du même expédient, et ils combinèrent à leur tour cet échafaudage de listes qui rejette Sésostris plusieurs siècles avant Ninus: de là ces deux systèmes de chronologie qui ont divisé les auteurs anciens et déconcerté les modernes: l’un, que nous appelons l’ancien, que nous trouvons dans Hérodote, et même dans l’ancienne Chronique; l’autre, le système nouveau, qui nous est présenté par Diodore et par Africanus, copistes de Manéthon. Nous ne saurions regarder le prêtre égyptien comme son inventeur; mais il nous semble que, doué de peu de critique, il l’a compilé sans le comprendre, et que c’est de lui que Diodore l’a emprunté.
Il nous semble encore que Manéthon lui-même appuie notre conjecture sur sa nouveauté, en donnant l’épithète d’ancienne à la Chronique anonyme jointe par lui à son livre d’où le Syncelle l’a tirée par l’entremise d’Africanus[256]. Quelques érudits ont voulu qu’elle fût de composition tardive et postérieure à Nectanebus II, c’est-à-dire à l’an 350, où se terminait aussi l’ouvrage de Manéthon; mais il est prouvé par nombre d’exemples, que les manuscrits anciens de chroniques pareilles ont reçu des additions et des continuations posthumes à leur premier auteur, et cela de la main des savants qui les possédèrent ou qui en donnèrent des copies... Ainsi la mention de Nectanebus II ne prouve rien; et si l’on considère, d’une part, que Manéthon dut avoir ses raisons d’appeler ancienne la chronique dont nous parlons, et d’autre part, qu’elle diffère essentiellement du plan de cet écrivain, en ce qu’au-dessus de la seizième dynastie, c’est-à-dire, un peu au-dessus des pasteurs, elle n’admet ou ne connaît aucun fait historique (comme pour indiquer que la persécution de ces tyrans en aurait effacé la trace); que, de plus, dans les dynasties inférieures, elle se rapproche du plan d’Hérodote; l’on sera porté à croire qu’elle a été rédigée un peu après Kambyses, lorsque le règne tolérant de Darius Hystasp permit aux savants Égyptiens de recueillir les débris de leurs monuments, brûlés ou dispersés par le féroce fils de Kyrus. De telles idées viennent en de telles circonstances: alors elle a précédé Manéthon de près de 240 ans, et par-là elle a mérité, relativement à lui, le titre d’ancienne, surtout s’il a eu, comme nous le croyons, quelque indice que le système signalé par nous n’existait pas auparavant; Quoi qu’il en soit de nos conjectures, en revenant au point primitif de notre discussion, il reste prouvé par les témoignages combinés de tous les anciens, que le règne de Sésostris, antérieur à celui de Ninus, n’a pu être que postérieur à l’invasion des pasteurs.—Ce second chef se démontre par le raisonnement. En effet, d’après le tableau du règne de ce conquérant, il est impossible, comme nous l’avons déjà dit, de concevoir comment l’Égypte serait retombée dans l’état de faiblesse, d’avilissement où la trouvèrent les pasteurs..... Tout, dans cette hypothèse, marche en sens inverse du cours naturel des choses politiques; tout suit, au contraire, un cours naturel, en admettant que l’époque d’ignorance et d’esclavage précéda et même prépara l’époque de l’affranchissement et de l’énergie militaire qui, depuis, alla croissant et se développant.
Au moment où arrivent les pasteurs, nous voyons l’Égypte, par suite de son état primitif de morcellement en peuplades sauvages, divisée encore en plusieurs états, et certainement en deux royaumes principaux ayant pour capitales Thèbes et Memphis l’ancienne. La population, toute agricole, est, comme celle de la Chaldée au temps de Ninus, inexpérimentée à l’art de la guerre: l’étranger aguerri soumet sans peine celle du Delta et l’accable de cruautés. Il est probable que cette persécution fut une époque d’émigration à laquelle se rapporteraient certaines colonies égyptiennes en Grèce, en Italie, en Babylonie, mentionnées par les monuments et par les historiens.—Thèbes résista par sa position topographique, et par la puissance de ses rois, qui déjà paraissent avoir élevé les masses gigantesques de ses temples et de ses palais: c’est l’indication de Diodore. La Basse-Égypte saccagée, asservie, privée de tous ses chefs, dut tourner ses regards vers les rois Thébains qui étaient de sa langue et même de son sang. Ils devinrent ses protecteurs naturels, ses rois nationaux.—Leur pays fut le lieu de refuge; leur puissance fut le moyen libérateur qu’on invoqua.—Il dut exister une guerre sourde et constante.—Les bras s’aguerrirent, les courages se formèrent; de premiers succès élevèrent l’espérance; une guerre ouverte éclata: sa longueur, son opiniâtreté donnèrent aux Memphites les habitudes militaires qui leur manquaient; toute l’Égypte devint guerrière. De son côté, la race hardie des pasteurs dut défendre sa proie pied à pied. Un premier effort l’ayant chassée de Memphis, ils purent se défendre dans Héliopolis, puis dans Peluse où ils résistèrent à d’immenses efforts. Pendant ce temps les rois de Thèbes prenaient possession, d’abord de l’Heptanomis, puis du Delta, par droit de conquête et par assentiment national. Lorsqu’enfin ils eurent totalement chassé l’étranger, ils furent, de droit et de fait, considérés comme les maîtres légitimes de tout le pays, comme les successeurs naturels des anciens rois dont la race était extirpée: c’est donc à cette époque, c’est-à-dire, à dater du régne de Tethmos, que l’Égypte a commencé de former un seul et même empire, dont l’unité n’a plus été rompue que temporairement.—Alors ces monarques, investis d’une masse triple et quadruple de puissance, par la réunion de 7 à 8,000,000 de bras sous un même sceptre,[257] et de tous les tributs du sol le plus fécond sur une étendue de 3,500 lieues carrées; ces monarques eurent les moyens et bientôt conçurent les idées de ces ouvrages, d’abord utiles et grands, puis gigantesques et extravagants, dont Hérodote trace l’ordre successif, et dont l’exécution n’eût pas été possible auparavant.
Le premier de ces travaux relativement aux Égyptiens de Memphis, fut la fondation de leur ville, qui dut avoir deux versions à raison de l’équivoque de l’ancienne et de la nouvelle ville: l’ancienne dut naturellement être attribuée au rois Menès, plutôt dieu qu’homme, que nous verrons aussi premier roi à Thèbes, et qui paraît n’avoir été qu’un synonyme d’Osiris. La seconde, qui fut la nouvelle Memphis, nous est déclarée par Diodore avoir été l’ouvrage d’un roi puissant nommé Uchoreus, dont les listes nous présentent un synonyme dans le roi Achoris,[258] successeur de Tethmos. Il appartint à un tel prince de déplacer un fleuve, tel que le Nil, pour élever une ville entière sur son lit comblé. L’expérience, qui avait fait connaître la faiblesse de l’ancienne Memphis, suggéra l’idée de cette nouvelle création, où de puissants moyens défensifs furent réunis à la commodité. Diodore nous apprend que bientôt le «séjour de Memphis la neuve parut si délicieux aux rois, qu’ils abannèrent celui de Thèbes, dont la splendeur ne fit plus que décliner.» Voilà donc Thèbes devenue vassale sans secousse, sans révolution, et le silence de l’histoire est expliqué sur la confusion souvent faite des rois des deux métropoles.
Après la création de Memphis par Uchoreus, le premier ouvrage, grand et digne d’admiration, fut, selon Hérodote, le lac de Mœris, ce roi dont le règne précéda de peu celui de Sésostris. Si ce dernier se place vers les années 1360 à 1365, comme nous l’avons dit, Mœris ne doit pas être éloigné; et si nous n’apercevons pas son nom entre Uchoreus et Sésostris, c’est par la raison que beaucoup de ces princes ont eu divers noms. Nous en connaissons au moins 4 à Sésostris. Dans ce nouvel ouvrage nous voyons une marche croissante de la puissance: les conquêtes de Sésostris ne sont qu’un autre genre du développement, une autre conséquence de l’accumulation progressive des moyens depuis le règne de Tethmos. La guerre contre les pasteurs avait forcé ce prince de lever un grand état militaire; il put le réduire, mais non l’annuler. Ses successeurs, selon le penchant de tous ceux qui gouvernent, durent trouver commode et utile d’entretenir cette forte armée, tant pour résister au dehors que pour maintenir l’obéissance au dedans; les habitudes guerrières étaient contractées, on les conserva. La tactique fût cultivée, et ce fut de cette source que Sésostris tira les instruments de conquête que son génie mit en action. Ainsi c’est du règne des pasteurs que nous voyons dériver, comme conséquences naturelles, tous les événements postérieurs.
Si après Sésostris, son troisième successeur, Rhampsinit, nous montre la plus grande masse d’or et d’argent que l’on eût encore vue, c’est qu’elle provint des conquêtes de Sésostris et des tributs de toute l’Asie[259]; si après Rhampsinit, les tyrans Cheops et Chephren bâtissent leurs extravagantes pyramides, c’est parce que le despotisme ignorant ne sait comment employer ses trésors accumulés, etc., etc.
Mais c’en est assez sur ce sujet: nous avons à répondre à deux questions que déjà se sera faites le lecteur.
En quel temps précis arriva l’invasion des pasteurs, et quelle fut cette race d’étrangers?
Ici le défaut de documents positifs nous réduit à des calculs de probabilités que nous tâcherons de rendre raisonnables.
Aucune des listes ne s’accorde sur la date de l’invasion des pasteurs: l’ancienne Chronique donne l’an 1851; l’Eusèbe du Syncelle, 1830; l’Eusèbe du Chronicon, 1807; Josèphe, dégagé de ses erreurs, se rapproche infiniment de ce dernier; car, en plaçant le règne de Sethos-is, qui est Sésostris, vers 1360 ou 1365, nous trouvons dans les rois qui remontent jusqu’à Tmos-is, fils de Mefragmutos, c’est-à-dire jusqu’au véritable expulseur, une somme de 191 années, qui nous porte à l’an 1556. De là, jusqu’à l’entrée des pasteurs sous Salatis, Josèphe compte 239, ce qui la place en 1795, différence, 12 ans de 1807, et il nous appartient 4 ou 5 années sur le règne de Tmos. D’autre part, si nous prenons les 128 ans que nous donne sa liste depuis Tmosis jusqu’au chef de la dynastie (Amosis, qu’il nomme Tethmosis), et que nous y joignions les 103 ans qu’Eusèbe et l’ancienne Chronique donnent aux pasteurs, nous avons 331 ans; plus, 4 ou 3 ans du règne de Tmosis. Nous sommes bien voisins des 239 de Josèphe. L’analogie de ces deux produits, et leur ressemblance avec les 1807 d’Eusèbe, nous font donc regarder comme la plus probable des dates, celle de 1800 à 1810 pour l’arrivée des pasteurs.—Maintenant quelle race d’hommes furent-ils? Voici nos conjectures.
Manéthon nous a dit que, selon quelques auteurs, ils furent des Arabes; son copiste Africanus les appelle Phéniciens, et cela présente peu de différence, parce que les Phéniciens sont reconnus pour être d’origine arabe. Maintenant pesons toutes les circonstances de Manéthon. Il nous dit que cette horde, en quittant l’Égypte, comptait 240,000 hommes armés: on doit croire que pendant une résidence de deux siècles, cette population, nourrie dans l’abondance, s’était beaucoup multipliée, et qu’en arrivant elle peut n’avoir pas eu plus de 100,000 combattants; c’était assez pour vaincre. Cela suppose 400,000 têtes au moins: c’est beaucoup de monde pour les Arabes. Cette multitude entre par l’isthme de Suez: des Arabes seulement peuvent entrer par-là. Elle n’a point de roi suprême: elle est donc divisée en tribus comme les Arabes, ayant chacune son chef ou ses chefs, égaux entre eux, sauf la prépondérance du plus fort. Cette multitude ne marche pas droit sur Memphis; Africanus indique qu’elle s’arrête dans la Basse-Égypte (pays de pâturages pour ses troupeaux), et qu’elle y bâtit une ville, c’est-à-dire un camp retranché: ces hommes-là veulent mettre en sûreté leurs familles et leurs biens.[260] Ce n’est qu’ensuite qu’ils attaquent les Égyptiens doux, timides, et qu’ils s’emparent de Memphis: toutes ces circonstances n’annoncent pas une invasion préméditée, ni un peuple armé pour conquérir; elles indiquent, au contraire, un peuple chassé de son pays, cherchant refuge ailleurs: qui fut ce peuple à cette époque? En méditant cette question, nous nous sommes rappelé que dans les monuments arabes de l’ancien Iémen il est fait mention d’une grande révolution arrivée dans toute la presqu’île à une époque très-reculée. Nous avons vu (tome 1er des Recherches nouvelles, pages 278 et 498) que Masèoudi, Hamza, Aboulfeda et Noueïri nous ont dit «que les plus anciens peuples de l’Arabie furent quatre tribus appelées Aâd, Tarnoud, Tasm et Djodaï; qu’ Aâd habita le Hadramaut; Tamoud, le Hedjâz et le rivage oriental de la mer Rouge (le Tehama) etc.; que ces Arabes furent attaqués par une autre confédération d’origine différente, composée de 10 tribus; qu’il y eut entre elles des guerres violentes qui se terminèrent par la défaite et l’expulsion des quatre tribus, etc.»
Dans notre opinion ce seraient les débris de ces quatre tribus qui se seraient écoulés vers l’Égypte, et nous en trouverions les restes dans les Thamudeni et dans les Madianites et les Amalekites leurs parents: quant à la date de cet événement, ce que les auteurs musulmans nous indiquent ne laisse pas que de se rapprocher. «Le prince qui vainquit ces Arabes, ajoutent-ils, s’appelait Abdel-Chems; il prit le surnom de Saba (le victorieux); son fils (ou descendant) Homeir, fut l’auteur du nom de Hemiarites ou Homérites, donné aux tribus victorieuses. Celui-ci chassa les Arabes Tamoud de l’Iémen dans le Hedjâz. Son 15e dèscendant fut Haret-el-Raïes» (que nous avons prouvé être contemporain de Ninus et associé à ses conquêtes).