SECONDE PARTIE
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I LA GRANDE SECOUSSE
Ce soir-là, 6 novembre, Nicolas Savinski rentrait chez lui avant minuit. Il avait passé quelques heures chez Nathalie Choupof-Karamine. La nervosité y était grande. Plusieurs fois dans la soirée, on avait téléphoné des nouvelles inquiétantes : les bolchéviques faisaient un coup de force ; leurs troupes étaient mobilisées ; déjà, ils s’étaient emparés du télégraphe central ; Lénine était arrivé à Pétrograd ; on n’avait trouvé pour défendre le Palais d’Hiver qu’un bataillon de femmes !…
Ces bruits, qu’on ne pouvait vérifier, affolaient les gens, et Savinski ne s’attarda pas chez les Choupof. Il se reprochait d’y être venu. Le fait est qu’il ne pouvait plus rester seul le soir. La solitude de son appartement l’effrayait. La lecture ne suffisait pas à l’absorber ; ses pensées s’échappaient du livre et revenaient sans cesse tourner dans le même cycle monotone et triste. La situation de la Russie formait le thème principal de ses méditations moroses. Il ne la contemplait pas objectivement. « Que fais-je ici ? se demandait-il sans cesse. Pourquoi rester ? L’atmosphère de la révolution est vraiment irrespirable. Il faut prendre un parti et quitter la Russie. » Et, en même temps, il sentait au fond de lui qu’il ne pouvait s’en aller. Qu’est-ce qui le retenait donc encore dans cette ville funeste ? Ses affaires ? Elles étaient arrangées au mieux des circonstances déplorables. « J’aurai de quoi vivre à l’étranger, se disait-il. Et, au besoin, comme j’emporterai ma tête avec moi, je pourrai encore gagner de l’argent, puisque je ne suis plus bon qu’à cela. Voilà la raison, voilà la sagesse ! Et pourtant je reste. Est-ce la curiosité qui m’attache ici où finalement je risque ma vie ? C’est payer bien cher le désir de voir de mes yeux les folies que font mes compatriotes ! » De guerre lasse, Savinski renonçait à se poser des questions. Lorsqu’il réfléchissait, tous les arguments étaient en faveur du départ. Mais quelles que fussent les raisons qu’il accumulât, il sentait au fond de lui que des causes très obscures, très secrètes, l’enchaînaient à cette vie misérable de Pétrograd. Après de longs débats, il avait décidé de faire rentrer sa femme et ses enfants. Les lettres de Sonia montraient une tristesse profonde qui l’avait touché. Il lui avait écrit de revenir entre le dix et le quinze de ce mois. « C’est une folie, sans doute, se dit-il, mais quoi ? A la moindre alerte nous traverserons la frontière. Et peut-être la présence de ma femme et de mes enfants contribuera-t-elle à rétablir l’équilibre détruit de mes nerfs ? Ce vaste appartement où je suis seul m’est insupportable. »
Savinski passait la soirée au cercle ou chez des amis. Le plus souvent, il était chez Nathalie Choupof-Karamine. Il y rencontrait des hommes politiques, des gens d’affaires et les femmes les plus élégantes de Pétrograd. Le cercle se rétrécissait peu à peu. Chaque jour, on apprenait qu’un tel était parti soudainement et en secret pour l’étranger. Pourtant, la veille il était là, parmi eux, plaisantant avec bonne humeur sur toutes choses. Qui aurait pu supposer qu’il était à bout de nerfs et incapable de supporter ces angoisses un jour de plus ? Alors ceux qui restaient, tout en souriant et l’air détaché, se regardaient les uns les autres, chacun se demandant à part soi : « Qui fera défaut demain ? »
Ainsi, les rapports des êtres dans la société étaient tous volontairement faux. Chez Nathalie, Savinski voyait chaque soir sa petite amie Lydia ; elle lui paraissait la seule personne sincère de l’assistance. Il s’était lié avec elle d’une singulière amitié où se mêlait beaucoup de tendresse. C’était un sentiment nouveau pour lui et plein d’un charme inexplicable. Il sentait que pour Lydia il représentait un homme très fort, maître de soi, qui échappait à l’irrésolution dans laquelle se complaisaient les autres personnes qu’elle connaissait. Elle se faisait de lui l’idée de quelqu’un de fier et de sûr qui serait toujours supérieur aux événements. « Cela est faux aussi, comme tout le reste, mais il est bien agréable, pensait-il, qu’une si jolie tête abrite une image aussi favorable de moi. Mais si cette enfant charmante voyait les doutes qui m’assiègent, et ma faiblesse véritable, et l’incapacité où je suis de rester seul, peut-être changerait-elle vite d’idée… Elle croit que je suis inaccessible à la peur. Quelle erreur ! En fait, j’ai peur de tout dans l’avenir, j’ai l’imagination poltronne. Si je me tiens assez bien dans le présent, c’est que j’ai une bonne santé et aussi que je ne vois pas le danger, sans doute par une infirmité de ma vue… Tiens, il faudra que je lui explique cela, la prochaine fois que je la verrai. Elle est si intelligente et fine qu’elle me comprendra certainement. Qu’est-ce qu’elle va devenir, cette fille ravissante ? Elle se mariera. Elle épousera un imbécile, c’est inévitable, et, dans quelques années, elle mènera la seule vie que peut avoir une jeune femme très belle, très séduisante, et qui méprise son mari… Qui choisira-t-elle ? Son cousin Paul ? C’est un enfant. Spasski, qui lui fait la cour ? Ce serait un mariage tout à fait nouvelle Russie. Le vieux prince ne le supporterait pas. Ou un de ces jeunes secrétaires d’ambassade, si corrects, si élégants, et qui ont perdu au contact de l’étranger toute originalité ? Elle sera très riche, si tout ne sombre pas dans la tempête où nous sommes. » Ainsi soliloquait Nicolas Savinski en traversant le pont Troïtski. Il entendit dans le lointain quelques coups de feu. Depuis longtemps, il y avait ainsi des coups de fusil la nuit dans Pétrograd. Les rues n’étaient rien moins que sûres et les attaques nocturnes se multipliaient. On n’y accordait à la longue aucune attention. Cependant, il avait, dans sa poche, la main droite appuyée sur un revolver.
« Nous voici revenus aux temps, chers à Stendhal, des républiques italiennes de la Renaissance, où chacun, lorsqu’il sortait le soir, risquait sa vie et s’armait jusqu’aux dents. Stendhal prétend que c’est la présence continue du danger qui a contribué à créer de fortes personnalités dans l’Italie de cette époque. Peut-être sera-ce une école utile pour mes contemporains ? Mais je ne vois pas qu’ils en aient tiré, jusqu’à présent, grand avantage. Ils me semblent être plus effrayés et plus neurasthéniques que jamais. »
A ce moment, Savinski aperçut sur la chaussée, à distance, une troupe d’hommes qui avançait. Lorsqu’elle fut plus près, il reconnut un peloton d’une soixantaine de soldats. Ils marchaient bien alignés, sans parler entre eux. Le spectacle était nouveau. Cinq minutes plus tard, Savinski croisa un second peloton, plus nombreux, qui allait silencieusement dans la nuit vers le centre de Pétrograd. Les soldats défilaient en bon ordre et leurs pas cadencés faisaient un bruit régulier dans le silence de la nuit. Depuis la révolution, Savinski n’avait jamais vu une troupe d’un aspect aussi militaire. « Qu’est cela ? se demanda-t-il. Le gouvernement a-t-il fait venir en secret des troupes sûres du front et va-t-il coffrer les bolchéviques cette nuit ? Cela ressemblerait bien peu à notre cher Alexandre Feodorovitch Kerenski ! Est-ce le coup d’État de Lénine ? »
Cependant Savinski était rentré chez lui, l’esprit amusé par cette énigme, et, sans en chercher davantage la solution, il se coucha et s’endormit. La dernière image qui passa devant ses yeux avant de plonger dans le sommeil fut celle de Lydia, assise dans le salon Choupof, ayant à ses côtés Spasski, qui parlait avec un extrême sérieux, et le maître de la maison, qui disait des bouffonneries. La présence de Choupof-Karamine près de la jeune fille lui était fort désagréable.
Le lendemain matin, se rendant à son bureau, il rencontra encore des détachements de soldats et de marins, l’arme sur l’épaule, qui défilaient avec une allure tout à fait martiale. Mais sitôt arrivé à la banque, il y apprit la surprenante nouvelle que les bolchéviques, dans la nuit, s’étaient emparés du télégraphe central sans que la moindre résistance leur eût été opposée, que le gouvernement était cerné dans le Palais d’Hiver et que Kerenski, plus habile que ses collègues, avait réussi à s’enfuir. En fait, la ville appartenait aux bolchéviques.
Le téléphone ne cessa de carillonner dans le cabinet de Savinski toute la matinée et il n’eut pas une minute à lui. Les nouvelles étaient surprenantes. Les bolchéviques s’étaient emparés de Pétrograd sans tirer un coup de feu. Le néant de gouvernement n’avait pas esquissé un geste de résistance. Les régiments et les marins avaient passé aux bolchéviques. Seuls, les soldats du Préobrajenski et du Siméonovski boudaient et ne sortaient pas de leurs casernes. On ajoutait qu’ils n’étaient pas agités et passaient leur temps à jouer aux cartes. Lénine, rentré en secret à Pétrograd depuis plusieurs jours, allait présider le soir même avec Trotski le deuxième congrès panrusse des Soviets et y proclamer le changement de régime. L’Institut Smolny, fondation de la grande Catherine qui y faisait élever des filles nobles, était le siège du nouveau gouvernement. Vers midi, on annonçait déjà — comment le savait-on ? — que Kerenski avait rejoint les troupes cosaques du général Krasnof et marchait à leur tête sur la capitale. Savinski eut dix visites. Tous les gens qui vinrent le voir étaient terrifiés. Cette fois-ci, il ne s’agissait plus de plaisanter. Chacun pensait que le règne de Lénine, si court fût-il, serait horriblement sanglant. Choupof-Karamine accourut chercher de l’argent ; la peur avait marqué son visage blême de taches noires. Il semblait que la circulation du sang s’arrêtât dans ce gros corps pourri.
— Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est fermée. Nous sommes pris comme dans une souricière. Il ne nous reste qu’à aller nous incliner respectueusement à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon affaire avec le groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur Stockholm.
Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites rues, courut de toute la vitesse de ses petites jambes s’enfermer au fond de son appartement.
Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d’un réactif sur Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la panique générale, il prit une vue plus calme de la situation. « C’était inévitable, se dit-il ; maintenant, il ne faut plus songer qu’à vivre, jusqu’au jour où l’on pourra avoir un passeport pour l’étranger. Il serait bien étonnant, que l’on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force du rouble parlera toujours dans les bureaux. » Il pensa à sa femme, avec un soulagement infini à l’idée qu’elle était en sûreté en Finlande. Mais quelles seraient son inquiétude et son angoisse lorsqu’elle apprendrait le coup d’État à Pétrograd ? Il fallait absolument lui faire passer des nouvelles… Et tout à coup il eut un sursaut. Que faisait sa petite amie Lydia ? Sans doute était-elle dans la ville à se promener. Il se précipita au téléphone et la demanda. Il apprit qu’elle était sortie. A peine raccrochait-il le récepteur, qu’un garçon de bureau lui annonça qu’une jeune femme le demandait. Elle s’appelait Lydia Serguêvna Volynskaia. Savinski courut à la porte.
Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage rosé par le froid et par la confusion, Lydia entra. Ses grands yeux bleus si purs ne disaient pas la crainte, mais la perplexité, et pourtant il parut à Savinski que la lèvre inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement fendue par son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement qu’il ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche autour de la taille de Lydia et l’attira à lui. Il la grondait doucement comme un père gronde son enfant chérie.
— Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville aujourd’hui ? Quel démon de curiosité vous pousse ? Vous allez vite rentrer chez vous et vous n’en ressortirez pas avant que je vous en donne la permission.
Lydia sourit. Quand elle était arrivée, elle ne savait que penser. Maintenant, elle sentait que Savinski lui pardonnait, et sa sortie de chez elle, et sa venue si inattendue dans son cabinet à la banque. Fière de son succès, c’est sur un petit ton de bravade qu’elle lui dit :
— Mais, Nicolas Vladimirovitch, jamais la ville n’a été plus calme. Il règne un ordre parfait, pas d’attroupements, pas de meetings, des pelotons de soldats comme aux temps du tsar… Et puis, ajouta-t-elle malicieusement, je voulais savoir ce que vous pensez de ce qui se passe. A moi toute seule, je n’y comprends rien…
— Ce que je pense, répondit Savinski, c’est que pour l’instant vous devriez être chez vous. Croyez-vous que les révolutions sont faites pour fournir un spectacle aux jeunes filles curieuses de Pétrograd ? Je vais vous ramener chez votre père. Peut-être trouverons-nous une voiture. Quant à mon automobile, les bolchéviques l’ont prise au garage. Séméonof l’occupe, sans doute, à ma place.
A cet instant, on frappa à la porte et un garçon tendit une lettre fermée à Savinski. Il l’ouvrit et réfléchit une seconde.
— Entrez ici, dit-il, en ouvrant la porte d’un cabinet voisin. Donnez-moi deux minutes et je vous retrouve.
Lydia passa lentement dans la pièce que lui indiquait Savinski, et celui-ci, une fois la porte fermée, fit introduire son nouveau visiteur, qui n’était autre qu’André Spasski.
Savinski constata tout de suite que Spasski n’avait en rien perdu son sang-froid. Il était calme comme à l’ordinaire, et on ne voyait pas trace de nervosité sur son visage.
— J’ai été averti à temps par un coup de téléphone, dit-il, et j’ai quitté mon appartement sans attendre une minute. Les bolchéviques me font l’honneur, paraît-il, d’attacher un certain prix à ma capture. Ils sont chez moi à l’heure où je vous parle. Mais ils ne m’auront pas facilement.
— Qu’allez-vous faire ? demanda Savinski.
— D’abord, me cacher. Grâce à Dieu, j’ai plus d’une maison sûre ici, et j’ai aussi un excellent passeport.
Il sortit de sa poche un papier froissé et tendit à Savinski un passeport déjà couvert de cachets au nom de l’ingénieur Paul Pavlovitch Mouchine, âgé de trente-huit ans.
— Je vais passer chez les cosaques de Krasnof. Cela ne sera pas difficile. Krasnof aura plus de confiance en moi qu’en Kerenski qu’il méprise. Peut-être prendrons-nous Pétrograd ! Ces coquins n’aiment pas se battre.
Spasski souriait tout le temps en parlant.
— Mais avez-vous de l’argent ? demanda Savinski.
— J’en ai, répondit le visiteur. Je me sauve. Je suis un personnage compromettant, ajouta-t-il. Il ne faut pas qu’on me trouve chez vous. Je vous ferai tenir de mes nouvelles par un de mes hommes. Il viendra de la part de l’ingénieur Mouchine. Pour vous, vous n’avez, je crois, rien à craindre pour le moment. Séméonof sent qu’il aura besoin de vous. Au pire, vous avez quelques semaines de répit. Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, car nous nous reverrons.
— Que Dieu soit avec vous, dit Savinski en l’accompagnant à la porte.
Resté seul, Savinski attendit quelques minutes. Il regarda par la fenêtre. Spasski, d’un pas tranquille, descendait la Perspective Nevski sans se hâter, les mains dans ses poches, une cigarette à la bouche.
Lydia fut frappée de la bonne humeur de son hôte lorsqu’il vint la rejoindre. Décidément, elle ne s’était pas trompée sur lui. Aux heures critiques, il ne gémissait pas, il ne s’arrachait pas les cheveux. Elle éprouva à nouveau le sentiment de sécurité qu’elle avait eu dans ses bras, lorsqu’il l’avait ramassée six mois plus tôt sur le trottoir devant l’hôtel de l’Europe. Cette fois-ci encore, Savinski la reconduisit chez elle. Ils prirent un izvostchik qui flânait sur la Perspective. Le temps était beau et clair ; il y avait sur les trottoirs la foule accoutumée. Personne ne paraissait se rendre compte qu’un coup d’État avait eu lieu dans la nuit et que les bolchéviques apportaient au pouvoir leur redoutable programme de guerre civile et de communisme. Pétrograd, pour s’émouvoir après six mois de révolution, avait besoin d’entendre des coups de feu dans la rue et de sentir l’odeur de la poudre. Or, tout était tranquille. Des pelotons de soldats patrouillaient dans un ordre parfait. Il fallait un grand effort d’imagination pour comprendre l’importance de ce qui venait de se passer en quelques heures. Et qui parmi ces gens fatigués et neurasthéniques était capable de cet effort ?
La voiture descendit Nevski. Arrivés à Morskaia, Savinski et Lydia virent qu’à gauche la rue était barrée par des troupes à la hauteur du bureau central des téléphones. L’izvostchik tourna à droite pour passer sous l’arche majestueuse qui ouvre sur la place du Palais. Mais, comme ils y parvenaient, des junkers l’arrêtèrent. « On ne passe pas. » Lorsque Lydia reconnut l’uniforme des junkers, elle eut un sursaut et pâlit.
— Heureusement, dit-elle, que mon cousin est malade depuis hier et ne peut sortir. Comment aurais-je vécu si je l’avais su ici ?
Savinski la rassura.
— On ne se battra pas, dit-il. On ne se bat jamais. Il y aura des pourparlers et tout finira pacifiquement. Vous savez bien comment cela s’arrange chez nous.
La grande place du Palais-d’Hiver était vide. Il fallut rebrousser chemin et prendre le long du canal de la Moïka. Là, ils rencontrèrent un détachement de jeunes soldats, des gosses vraiment, fraîchement débarqués du front, le casque des tranchées sur la tête. Ils marchaient pêle-mêle. Comme la voiture était arrêtée pendant qu’ils défilaient, Savinski demanda à un sous-officier où ils allaient.
L’homme répondit avec nonchalance :
— Nous sommes commandés pour défendre le Palais d’Hiver, où le gouvernement est réfugié.
Il parlait d’une voix fatiguée et indifférente. Puis, haussant les épaules, il reprit sa marche. Savinski fut stupéfait de voir que les troupes du comité révolutionnaire qui gardaient le pont aux Chantres laissaient passer les soldats du front, qui traversèrent sans être inquiétés la grande place déserte et disparurent dans la porte centrale du Palais.
Il se tourna vers Lydia, qui maintenant souriait.
— Vous avez raison, dit-elle. Ne dirait-on pas qu’il s’agit d’un spectacle, d’une espèce de parade de cirque ?… Je ne puis pas prendre les choses au sérieux chez nous. Ces enfants casqués et en désordre, ces marins qui les regardent passer, comme si tout était arrangé d’avance, tout cela me paraît manquer de grandeur, Nicolas Vladimirovitch… Ou bien est-ce que je suis une trop petite fille pour comprendre ? ajouta-t-elle avec cet accent de sincérité et ce naturel qui laissaient voir si profondément en elle.
— Ce n’est pas un jeu, grande fille que vous êtes, répondit-il. Il suffit d’un rien pour que la scène, qui est ridicule, devienne tragique. En tout cas, vous allez me promettre, quoi qu’il arrive, de rester bien sagement chez vous aujourd’hui. Je passerai un instant avant dîner pour vous apporter les nouvelles. D’ici là, vous ne bougerez pas. Cherchez vos poupées ; elles ne doivent pas être bien loin, et jouez avec elles. Cela vaut mieux aujourd’hui que de courir les rues.
Lydia devint sérieuse.
— Eh bien, vous aussi, dit-elle, vous me promettez de ne pas faire des imprudences et de ne pas vous exposer inutilement. Je suis tranquille pour Paul, qui est au lit. Je ne veux pas avoir d’inquiétudes à votre sujet. Vous ne quitterez pas votre banque et, s’il y a de l’agitation, vous rentrerez chez vous tout de suite par les petites rues, et vous me téléphonerez… Ah ! mais, c’est vrai, vous avez cet affreux pont Troïtski à traverser. C’est tout ce qu’il y a de plus dangereux. Si l’on se bat, voilà, vous viendrez coucher chez nous. Vous savez que vous pouvez entrer par la Millionnaia.
Il y avait dans la voix claire de la jeune fille quelque chose de pressant, de sérieux, qui toucha délicieusement Savinski. Il se défendit de se laisser aller à l’émotion qui l’envahissait et, sur un ton plaisant, il dit :
— Vous me parlez comme une grand’maman à son petit-enfant, Lydia Serguêvna. Cela me rajeunit… Mais, soyez tranquille, je suis un grand poltron et ne veux rien risquer. Au moindre bruit, je me fais enfermer dans un de nos coffres-forts et attendrai là le calme revenu.
Il la quitta à la porte de chez elle, sur le quai du Palais qui était désert.
Contrairement à toute attente, le déjeuner chez les Volynski fut très gai. Le prince se sentait mieux et le coup d’État, appris le matin même, l’avait mis dans un état de joie extrême. L’idée que les misérables qui avaient renversé l’empereur étaient à leur tour précipités du pouvoir et traqués dans le Palais d’Hiver l’emplissait d’allégresse.
— Il y a donc une justice, ma chère, dit-il à sa femme en arrivant à table. Je n’ai qu’un regret, c’est de savoir Kerenski en fuite. Il faut reconnaître qu’il est malin. Toutes les fois qu’il y a du tapage, il disparaît dans une trappe comme un diable. Où était-il en juillet, je te prie ? Quant aux autres, ils sont pris au piège. On va les jeter dans la Néva et les noyer comme des rats. C’est le commencement de la fin. La prochaine fois, ce sera le tour de Lénine et de Trotski. Alors, l’expiation sera complète. En attendant, nous allons boire une bouteille de champagne pour célébrer ce grand événement.
Il fit monter du vin et insista pour que Lydia en bût un plein verre. Il trinqua avec le général Vassilief. Ses yeux creusés brillaient sous leur profonde arcade. Parfois, un accès de toux le secouait. Il ressentait alors de vives douleurs à son fémur malade et poussait quelques jurons. Mais la joie l’emportait et il recommençait à discourir.
— Vois-tu, disait-il à sa fille, il ne faut jamais désespérer de la Russie. Il y a dans l’âme russe un profond sentiment de justice. Elle ne peut supporter longtemps ce qui est immoral. Comment admettre que les coquins qui ont détruit l’Empire restent au pouvoir ? Cela criait vengeance. Kerenski couchant dans le lit du tsar ! La foudre du ciel devait tomber sur lui. Je respecte Lénine. Il est l’instrument de la colère de Dieu.
Le général profita d’une quinte de toux du prince pour intervenir.
— Mais, Serge Borissovitch, dit-il, nous serons châtiés, nous aussi.
— Eh bien, mon cher, reprit le prince avec un curieux accent de triomphe, si nous sommes châtiés, nous l’avons bien mérité. Qu’avons-nous fait pour soutenir l’empereur ? Rien. Qui de nous a donné sa vie pour lui ? Personne. Nous serons fouettés pour nos péchés. Et la Russie sortira de l’épreuve plus grande et plus pure que jamais… Buvons à la Russie.
Il vida son verre.
Lydia l’écoutait distraitement. Les émotions qu’elle avait éprouvées dans la matinée, sa visite à Savinski, la promenade en traîneau, le champagne qu’elle avait bu, l’avaient comme détachée d’elle-même. Elle vivait dans un rêve agréable. Sa mère, son père, le général Vassilief, les domestiques qui servaient lui paraissaient des personnages irréels : elle revoyait la révolution comme elle l’avait vue quelques heures plus tôt près de la place du Palais-d’Hiver, comme une parade foraine, ou mieux comme une féerie… On se levait de table ; elle se sentit tout à coup très fatiguée, monta chez elle, s’étendit sur un divan et tout aussitôt s’endormit.
Une heure plus tard, elle fut réveillée par quelques coups à sa porte. Sa vieille bonne Katia entra et lui tendit un billet. Dans l’adresse écrite au crayon elle reconnut l’écriture de son cousin. Elle eut une palpitation de cœur. Ce billet, elle le sentait, lui apportait une terrible nouvelle. Elle l’ouvrit. Il ne contenait que deux lignes :
Je suis au Palais d’Hiver avec mes camarades. Si je ne te revois pas, je te dis adieu. Je t’aime, je t’ai toujours aimée.
Paul.
Elle devint très pâle. « C’est affreux, pensa-t-elle, il va mourir. » En hâte, elle s’habille pour sortir. Où aller ? que faire ? elle ne le savait pas, mais il était impossible de rester là sans essayer quelque chose. Le calme de sa chambre était intolérable et la chassait de chez elle. Katia essaya de la rassurer. Puis, n’y réussissant pas, elle lui dit :
— Mais, tu ne peux pas sortir, Lydotchka. Les gens sont fous aujourd’hui.
Mais, comme Lydia refusait de l’écouter, elle fit un grand signe de croix sur elle et la baisa sur l’épaule gauche.
Dans le vestibule, Lydia rencontra une de ses amies qui venait la voir. C’était une compagne de cours, Hélène Ivanovna, qui habitait à un quart d’heure de chez elle, de l’autre côté du Champ-de-Mars, à la Mokhovaia. Hélène Ivanovna était une grande et forte fille qui passait dans la vie sans fièvre et sans hâte. Elle paraissait ne rien ressentir et être toujours en retard d’une heure. Lydia avait pour elle beaucoup d’amitié.
— C’est Dieu qui t’envoie, dit-elle à Hélène. J’ai besoin de toi. Nous sortons ensemble, tu veux bien ?
— Pourquoi pas ? dit Hélène avec placidité.
Les deux jeunes filles prirent par le quai du Palais, toujours désert.
Lydia entraînait son amie à une allure rapide. Elles gagnèrent la Millionnaia et arrivèrent jusque devant le musée de l’Ermitage. Mais le petit pont traversant le canal qui sépare le musée du Palais d’Hiver était occupé par des ouvriers armés. Devant elles, c’était la masse sombre et rouge du palais. La place était vide comme dans la matinée. Les ouvriers refusèrent absolument de laisser passer les jeunes filles, et les supplications de Lydia restèrent sans effet. Elles revinrent sur leurs pas, prirent le long du canal de la Moïka et tentèrent de franchir le barrage des troupes rangées entre le palais du gouverneur militaire et le ministère des Affaires étrangères.
Là encore, elles n’eurent aucun succès. Lydia ne se découragea pas.
— Tentons la fortune du côté de l’Amirauté, dit-elle à son amie.
Celle-ci ne posait aucune question. Elle suivait Lydia dans cette promenade aventureuse comme elle l’aurait accompagnée dans une tournée de magasins pour acheter une robe.
Près de l’Amirauté, la foule était un peu plus compacte et le cordon des soldats révolutionnaires plus lâche. Profitant d’une discussion, du reste amicale, qui s’était engagée entre un sous-officier et des spectateurs, les deux jeunes filles passèrent les sentinelles sans qu’on les arrêtât. Elles avancèrent rapidement vers le Palais d’Hiver. Puis Lydia soudainement s’immobilisa et regarda autour d’elle. Bien qu’elle fût toujours sous le coup de l’émotion qui l’avait fait sortir de chez elle et indifférente à tout ce qui ne la préoccupait pas, le spectacle qu’elle avait sous les yeux la frappa d’étonnement. Toutes les issues de la grande place étaient gardées par les troupes révolutionnaires. Mais, sur la place même, les junkers circulaient librement, ne se cachaient pas et s’occupaient aux yeux de leurs ennemis à préparer la défense du Palais. Par endroits, quelques pas à peine les séparaient des gardes rouges. Devant la porte centrale, il y avait de grandes bûches de bois de plus de six pieds de longueur, empilées les unes sur les autres sur une longueur d’une trentaine de pas. C’était une partie de la provision de bois amassée pour l’hiver. Les junkers travaillaient à ménager des jours entre ces bûches et à y placer des mitrailleuses. Comment les troupes bolchéviques les laissaient-elles se fortifier ainsi ? De nouveau, la pensée que tout cela était une « parade de cirque » traversa l’esprit de Lydia. A ce moment, par la porte centrale, sortit un détachement de junkers. Ils défilèrent comme à la parade ; leurs longs manteaux couleur poil de lièvre leur battaient les mollets. Ils s’alignèrent sur deux rangs devant le tas de bois et un général les passa en revue, puis leur adressa une allocution. Les jeunes filles s’étaient rapprochées. Lydia n’écouta pas un mot de la harangue. Elle cherchait, parmi ces deux cents jeunes officiers, à retrouver Paul. Soudain, elle poussa une exclamation.
— Le voilà, dit-elle à Hélène Ivanovna.
En effet, au premier rang, au tiers à peu près de la file, était Paul Volynski. Il se tenait très droit, la tête fixe, la poitrine bombée, les yeux attachés sur le général qui parlait. Il ne voyait pas sa cousine. Elle remarqua qu’il était très pâle. « Il est malade, le pauvre petit », pensa-t-elle. Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle n’aurait jamais cru qu’elle avait une telle tendresse pour ce grand garçon. Maintenant, elle entendait les paroles du général. Il terminait d’une voix sonore en disant : « La Russie compte sur vous, mes enfants ! » — « En quoi est-ce que la Russie a besoin de Paul, se demanda Lydia, au comble de l’irritation. Où est la Russie, là-dedans ? Est-ce Kerenski, la Russie ? Paul va-t-il se faire tuer pour Kerenski qui est en fuite ? Et qui est-ce qu’il y a dans ce Palais ? Des ministres socialistes et des bourgeois que personne ne connaît ? »
Au commandement d’un officier, les junkers se remirent sur quatre rangs et, d’un pas cadencé, défilèrent pour rentrer dans le Palais.
Lydia s’approcha du détachement à le toucher. Paul allait passer près d’elle. Il la regarda et eut un sourire de joie. Sa pâle figure s’illumina. Lydia fit un pas encore, comme si elle allait l’aborder. A cet instant, Hélène, soudain consciente de ce qui se passait, la saisit par le bras. Lydia tressaillit à ce contact. Paul l’effleura presque en passant sans détacher les yeux des siens. Elle ne bougea pas. Lorsque les junkers eurent disparu sous la voûte couleur de sang, elle ne dit qu’un mot :
— Rentrons.
Elles traversèrent sans difficulté le cordon des soldats rouges qui ricanaient, et arrivèrent quelques minutes après, sans que Lydia eût ouvert la bouche, à l’hôtel du prince Volynski. Elle monta seule chez elle et s’enferma. Vers sept heures, Nicolas Savinski la fit demander. Elle répondit qu’elle avait la migraine et était incapable de descendre. Elle ne pouvait supporter de le voir à cet instant. Elle se répétait avec colère les mots qu’elle avait prononcés le matin même. « Une parade de cirque ! une parade de cirque ! » Elle se voyait souriante à côté de son ami et se détestait.
La nuit était venue. Elle refusa de descendre dîner. Elle était révoltée contre les siens. « Voilà mon père qui applaudit Lénine. Il a perdu la tête, je pense. C’est Katia qui a raison : les gens sont devenus fous. Pourquoi se massacrer les uns les autres ? Qu’est-ce que Paul a fait à ces soldats ? Pourquoi vont-ils se tirer dessus ? Ils sont Russes les uns et les autres. Il n’y a là aucune raison. »
Cependant, les heures passaient. Elle allait à la fenêtre. Devant elle, la Néva roulait lentement ses eaux noires et gonflées. Pas un bruit ne filtrait à travers les doubles fenêtres collées. Pas une âme ne se montrait sur le quai du Palais. Il régnait un silence de tombeau. Il semblait qu’elle habitât une ville morte. La paix de la cité endormie la rassura. « On ne se bat pas, se dit-elle. Nicolas Vladimirovitch avait raison. » Un flot d’espérance l’envahit et ramena le sang à ses joues pâles. « Il a toujours raison, continua-t-elle. Mais oui, c’est évident, il y a eu des pourparlers entre les troupes du Palais et les révolutionnaires. On discute, on discute sans fin, comme toujours chez nous. Personne n’a envie de se faire tuer ; on parlera jusqu’au matin et chacun rentrera chez soi. »
Elle s’en voulait déjà de son exaltation et d’avoir vécu une telle agonie pour rien. Elle en voulait à Paul lui-même d’avoir été la cause de ces tortures inutiles. « Comme je me vengerai sur lui demain, lorsque je le verrai », pensa-t-elle. Et elle sourit pour la première fois.
A cet instant même, une effroyable fusillade toute voisine éclata. Il était dix heures. L’assaut du Palais d’Hiver commençait. Bientôt elle entendit le tic-tac prolongé des mitrailleuses. Et soudain un coup violent et sourd fit vibrer les fenêtres closes. Une lueur éclaira le ciel noir et lui fit voir, sur l’autre rive de la Néva, la forteresse Pierre-et-Paul, couchée au ras des eaux. « Le canon ! », dit-elle. Il lui parut qu’elle s’arrêtait de vivre. « Que peuvent-ils faire, les pauvres petits ? » pensa-t-elle.
La fusillade continuait ; parfois, elle entendait l’éclat plus violent des grenades à main et, de temps à autre, la détonation profonde du canon qui couvrait tout. Elle voyait le décor qu’elle avait eu sous les yeux dans l’après-midi et les junkers cachés derrière les rangées de bûches. Elle ne pensait plus à rien. A de longs intervalles, tout s’arrêtait. Puis c’était de nouveau un coup de fusil, puis une pétarade désordonnée. Cela dura très longtemps. Elle avait perdu la conscience du temps. Épuisée, elle s’allongea sur son lit et se cacha la tête sous les oreillers pour ne plus entendre. Et, comme elle était couchée ainsi, la fatigue eut raison de ses nerfs et elle tomba dans un sommeil profond.
Lorsqu’elle se réveilla, on n’entendait plus rien. Elle regarda sa pendule. Il était trois heures du matin. Elle frissonna. « J’ai rêvé, se dit-elle. Quel affreux cauchemar ! »
Elle eut encore la force d’éteindre la lumière électrique et se rendormit comme un enfant.
Au matin, Katia était près d’elle avec son déjeuner, ainsi qu’à l’ordinaire. Aussitôt, le souvenir de la nuit lui revint. Elle frissonna.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle… Tu as entendu, cette nuit ?
La vieille bonne souriait.
— Il y a un message de ton cousin Paul, dit-elle. Il est en sûreté à son école.
Lydia retomba sur son oreiller.
— C’est un affreux cauchemar, murmura-t-elle, et deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.
II LE SANG RÉPANDU
Les trois jours qui suivirent la prise du pouvoir par les bolchéviques furent peut-être ceux qui mirent les nerfs des habitants de la capitale à la plus rude épreuve. Les nouvelles les plus contradictoires passaient de bouche en bouche et faisaient succéder aux espérances les plus vives le désespoir le plus profond. Puis une nouvelle saute de vent soufflait sur les espoirs éteints, les ranimait et, lorsqu’une petite flamme brillait, une averse soudaine l’éteignait.
Les bolchéviques, réunis en séance solennelle à l’Institut Smolny le mercredi soir 7 novembre, avaient fait éclater la joie de leur triomphe. Jamais, depuis le premier jour de la révolution, on n’avait entendu des accents plus enivrés. Jusqu’alors les maîtres de l’heure avaient composé des chants désolés sur l’éternel thème de la ruine inéluctable de la Russie. Aujourd’hui, enfin, on voyait des hommes se féliciter de leur victoire et annoncer à grands cris une ère de bonheur universel. Ils ne doutaient pas d’eux-mêmes, et la première séance du second congrès panrusse des Soviets, présidée par Lénine lui-même, frappa les esprits par la joie farouche et orgueilleuse qui l’emplissait, par la certitude qui animait les protagonistes du drame.
Mais il s’en fallait que la réalité répondît aux assurances des chefs du nouveau gouvernement. En fait, ils étaient seuls avec les quelques milliers de soldats, de marins et de gardes rouges qui les avaient portés au pouvoir. Toute la machine gouvernementale s’était arrêtée d’un seul coup. L’immense bureaucratie de la capitale s’était mise en grève. Pas un fonctionnaire, pas un employé de ministère n’acceptait de travailler pour les commissaires du peuple. Les bolchéviques s’étaient emparés du télégraphe central et envoyaient des messages dans toute la Russie, mais ils ne recevaient pas une réponse. La Russie refusait de causer avec eux et se renfermait dans un silence inquiétant. Les rares nouvelles que l’on avait de l’intérieur ne leur étaient pas favorables. Les voyageurs arrivés de Moscou déclaraient que la ville était à feu et à sang et que les junkers se battaient contre les troupes révolutionnaires. A Pétrograd même, les vainqueurs étaient pour l’instant si faibles et se sentaient si précaires qu’ils laissaient leurs adversaires, les social-révolutionnaires et les menchéviques, se réunir dans un palais de la Fontanka pour lutter ouvertement contre eux.
Ils n’osaient pas toucher non plus à la municipalité, qui était fort active à organiser la résistance au coup d’État. D’autre part, ils avaient des rapports inquiétants sur les cosaques de Krasnof, qui étaient avancés de Gatchina à Tsarskoié-Selo et presque jusqu’aux faubourgs de la ville. Et les habitants de Pétrograd voyaient, ancré près du pont du Palais, le petit croiseur Aurora, dont l’artillerie avait contribué à la prise du Palais d’Hiver. Il était sous pression et chacun savait qu’il offrirait un asile aux chefs bolchéviques si la fortune changeante les obligeait à fuir Pétrograd dont ils venaient de s’emparer. Se réveillerait-on un matin pour apprendre que Lénine, Trotski et leurs suppôts cinglaient à toute vapeur vers une terre étrangère ? En somme, rien ne paraissait plus branlant que le pouvoir de ces hommes qui parlaient si haut.
Et, d’autre part, aucun acte de terreur, et même aucun désordre. La ville était plus calme qu’elle ne l’avait été depuis six mois. Partout des patrouilles, pas un coup de feu. On arrêtait les voleurs et les maraudeurs. Les magasins étaient ouverts. Dans chaque maison, des consignes sévères et rassurantes avaient été données. Chaque habitant de Pétrograd avait reçu, suivant son quartier, le numéro du téléphone qu’il devait appeler en cas de trouble, de vol ou de perquisition nocturne. On se sentait soudain protégé contre mille dangers réels. On respirait à l’aise… Mais tout aussitôt, lorsqu’on laissait la bride à son imagination et qu’on essayait de voir plus loin que les apparences, on était, à la lettre, paralysé par la peur à l’idée, trop certaine pour être mise en doute, que l’on appartenait dorénavant, corps et biens, à des hommes sans scrupules et sans faiblesse, dont l’évangile prêchait la guerre civile, le communisme et l’anéantissement par la violence des anciennes classes dirigeantes.
Il y avait là une contradiction si évidente, si palpable, si à la portée de tous les esprits, que l’on était comme suffoqué. Ivan Choupof-Karamine disait en soupirant : « Rien n’est plus insupportable que l’incertitude. » Et, comme il aimait à bouffonner, il ajoutait : « Seul le lièvre préfère attendre. »
Le salon de Nathalie était vide le soir, les gens ne se hasardant pas à sortir la nuit. Elle recevait maintenant à cinq heures et, par un curieux effet de la peur, elle avait plus de monde que jamais. Les gens ne pouvaient rester chez eux. Isolés, ils sentaient leur faiblesse. Ils couraient les uns chez les autres et, réunis, ils se faisaient illusion et croyaient être une force ; ils oubliaient leur solitude et cherchaient à s’étourdir dans d’interminables conversations. Ils en sortaient plus déprimés encore, car rien n’égalait dans ces premiers jours la tristesse des propos. Chacun rentrait chez soi vers huit heures, et Ivan Choupof voyait avec désespoir s’annoncer une soirée solitaire. Cet homme si bavard causait d’abondance avec tout le monde, sauf avec sa femme. Pendant ces trois jours, Nathalie avait essayé dix fois d’entrer en communication avec Séméonof. Mais, depuis le coup d’État, il avait quitté son domicile sans laisser d’adresse. Sans doute, il était à Smolny. Mais comment l’atteindre là-bas ? L’avenir ne se dessinait pas avec assez de clarté pour qu’on risquât de se montrer au quartier général des bolchéviques.
Lydia, à la suite de la nuit qu’elle avait passée, avait été un peu souffrante et obligée de garder le lit vingt-quatre heures. Elle n’avait pas revu Paul, car les junkers étaient consignés dans leurs écoles et ne pouvaient, au risque de leur vie, sortir en uniforme dans la ville. Le samedi, elle apprit qu’on en avait tué deux dans la Gorokhovaia, alors qu’ils patrouillaient la rue en automobile blindée. L’auto avait eu une panne et ses occupants avaient été massacrés sans qu’ils essayassent de se défendre. Le jour même, Katia quitta au crépuscule l’hôtel Volynski avec un gros paquet. Elle se rendit à l’ancien palais Michel, où Paul était caserné. Elle remit le paquet et une lettre au factionnaire à la porte, dont les grilles étaient fermées. Lydia essaya de téléphoner à son cousin. Le bureau central répondit qu’on ne donnait pas le numéro. Elle fit alors demander à Nicolas Savinski de venir la voir.
Il accourut aussitôt, laissant sans hésitation les affaires qui l’occupaient. Il trouva Lydia pâlie et changée. Elle avait dans le regard quelque chose de sérieux qu’il ne lui connaissait pas et parlait sur un ton où il ne retrouvait plus l’accent enfantin dont elle ne s’était jamais défait jusqu’alors. Elle le remercia d’être venu tout de suite auprès d’elle, lui dit qu’elle avait à causer avec lui et lui demanda :
— Je voudrais savoir ce que vous pensez de la situation.
Savinski regarda ce visage si jeune et déjà si douloureux. Il hésita un instant, puis haussa les épaules.
— Rien, en vérité, Lydia Serguêvna.
Et comme les yeux graves de la jeune fille continuaient à l’interroger, il poursuivit d’une voix sourde :
— Il faut attendre. On ne voit pas clair pour l’instant. Qui peut dire ce qui se passera demain ?…
Et il développa les thèmes qui agitaient la ville sur la précarité du pouvoir des bolchéviques et sur la possibilité d’une avance des cosaques commandés par Krasnof.
Lydia l’arrêta et, posant sa main sur celle de Savinski, elle lui dit, tout en le fixant :
— Je sais tout cela, Nicolas Vladimirovitch, mais ce que je ne sais pas, c’est ce que vous pensez. Dites-le-moi, je vous prie. J’ai beaucoup réfléchi depuis trois jours ; il me semble que je ne suis plus la petite fille que vous connaissiez. Vous êtes mon ami, n’est-ce pas ? Parlez-moi franchement. Il n’y a que vous au monde avec qui je puisse causer.
Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui remua Savinski jusqu’au fond de lui-même. Il eut l’intuition qu’elle cherchait auprès de lui un réconfort à des angoisses dont la cause lui restait inconnue. Que lui dire dans l’incertitude où il était ? Il se résolut donc à lui exposer les choses telles qu’il les voyait, mais sur un ton qui enlevât à la conversation ce qu’elle avait de tendu et presque de tragique.
— Lydia Serguêvna, dit-il, je ne suis pas prophète. Si je me trompe, vous ne m’en voudrez pas. Je vous avoue que je n’ai aucune confiance dans les cosaques de Krasnof. S’ils avaient voulu prendre la ville, ils l’auraient prise hier. Nous ne savons pas leur état d’esprit, mais je parie qu’ils sont indécis, divisés, qu’on discute chez eux au lieu d’agir, et qu’on se livre à des marchandages sans fin. C’est la maladie russe. Seuls les bolchéviques paraissent en être exempts. La façon dont ils ont fait leur coup mercredi est vraiment remarquable. Quel progrès sur les journées de juillet ! Ils sont capables d’apprendre. Nous n’avons pas encore vu au cours de la révolution des hommes qui profitent de l’expérience acquise. Et si vous voulez une conclusion…
Il s’arrêta un instant, prit les mains de la jeune fille dans les siennes et, avec un sourire :
— Voulez-vous vraiment une conclusion, Lydia Serguêvna ? Vous savez qu’il n’y a rien qui soit plus difficile pour un Russe que de conclure. Nos compatriotes aiment à accumuler mille arguments ingénieux en faveur de la thèse et de l’antithèse. Puis, quand ils vous ont ébloui par la fertilité de leur esprit et les ressources inépuisables de leur dialectique, ils vous tirent leur révérence.
La jeune fille resta sérieuse et dit simplement :
— Eh bien ?
— Eh bien, reprit Nicolas Savinski, je crois au succès de Lénine. Mais si vous me demandez ce qu’il fera de sa victoire, je vous dirai que je n’en sais rien et probablement, à l’heure actuelle, n’en sait-il pas plus que nous… J’imagine que c’est un homme politique tout autant qu’un fanatique. La politique est faite de ruse, d’ingéniosité, de concessions aux événements. On ne crée pas un régime social tout nouveau en un jour. Il sera amené à manœuvrer, à biaiser… Mais, chère petite amie, conclut-il, voilà une conversation bien sérieuse et assez vaine. Avant que le communisme règne en Russie, Lénine peut être renversé, nous pouvons être, vous et moi, en Angleterre, les Allemands peuvent avoir pris Pétrograd et remis un beau tsar tout neuf sur le trône.
Lydia se leva et se mit à marcher de long en large dans la chambre, les mains croisées derrière le dos. Elle allait d’un pas lent et décidé, son visage restait sérieux et fermé. Soudain, elle vint à Savinski et lui dit :
— Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Cela, je l’ai compris. Je pense que tout va s’écrouler ; je pense qu’il y aura beaucoup de sang.
Elle s’arrêta, tant elle était émue, et à très basse voix, tout près de Savinski, elle murmura :
— C’est une horreur !
Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui fit tressaillir Savinski. Il voulut parler, il ne trouvait pas les mots qu’il fallait.
Il y eut un long silence. Lydia se domina la première. Elle fit encore quelques pas dans la chambre, puis, d’une voix posée, elle dit :
— Je voulais vous demander, Nicolas Vladimirovitch, si vous pourriez me procurer un passeport pour un jeune homme.
Au changement de ton, Savinski se sentit soulagé de l’oppression inexplicable qui l’accablait.
— Un passeport, fit-il, pour un jeune homme ?… Ce n’est pas très facile, mais, tout de même, Lydia Serguêvna, je crois qu’en quelques jours je pourrai vous arranger cela… J’ai des relations, heureusement.
La figure de la jeune fille pour la première fois se détendit.
— Je vous dirai tout. C’est pour mon cousin Paul. Je l’aime comme un frère. C’est un enfant, vous comprenez, un véritable enfant. Il était l’autre nuit au Palais d’Hiver. Je vous demande un peu, Paul, ce petit, risquer de se faire tuer par des Russes ! Pour qui ? Cela n’a pas de sens… Il est enfermé dans son école. Là aussi, on le tuera, c’est certain… Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Je suis heureuse de voir que vous sentez sur ce point comme moi. Alors, j’ai combiné tout un plan pour qu’il puisse s’échapper, je crois qu’on appelle cela déserter, ça m’est bien égal. Si ce sont les bolchéviques qui sont les maîtres, Paul a le droit de déserter. Je lui ai envoyé par Katia des vêtements civils. Il saura trouver le moyen d’aller chez mon amie Hélène Ivanovna, vous la connaissez, elle habite à Mokhovaia, 27. Elle est très sûre, elle le cachera quelques jours. Personne n’ira le chercher là… Mais il faut que vous ayez un passeport. Je ne serai tranquille que lorsqu’il sera en Finlande.
— Mais voudra-t-il partir ? demanda Savinski.
— Il n’osera pas me désobéir, dit Lydia avec assurance.
— Eh bien, j’aurai un passeport, mardi ou mercredi, continua Savinski. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je pense qu’il faudra bientôt m’occuper d’en avoir un pour vous…
— Oh ! pour moi, n’y pensez pas, Nicolas Vladimirovitch. Qu’est-ce que je risque ? jeta la jeune fille d’une voix qui, cette fois-ci, était joyeuse. Une fois Paul en sûreté, je serai tranquille… Je resterai encore un peu ici, car je suis curieuse, vous savez…
Nicolas Savinski retrouvait enfin la Lydia enfantine et joyeuse qu’il aimait. Maintenant, elle parlait sans contrainte et sa bouche était à chaque instant sur le bord d’un sourire.
— Je ne sais ce qui s’est passé en moi l’autre jour, continua-t-elle, quand j’ai su que Paul était avec les junkers au Palais d’Hiver. Paul a été à la guerre. Cela me paraissait tout naturel. Peut-être cela ne représentait-il rien à mes yeux. C’était trop loin… C’est absurde, sans doute, ce que je dis, mais je crois que vous me comprenez… Depuis la révolution, je sais bien qu’on a tué des gens dans la ville même. Je ne les connaissais pas ; cela m’était indifférent. Je disais comme les autres ces phrases que tout le monde répète sans y attacher d’importance : « Les révolutions ne se font pas sans victimes. » Ou bien on parle « du sang répandu pour une grande cause ». Qu’était pour moi « du sang répandu » ? Des mots, et rien de plus. J’ai passé cent fois sur le Champ-de-Mars près des tombes des « victimes de la révolution ». Je n’en ai jamais été émue, — pas plus que vous n’êtes ému lorsque vous entrez dans un cimetière. Et voilà qu’il y a trois jours, j’ai compris tout à coup ce qu’était « du sang répandu ». Est-ce parce que j’avais vu de mes yeux cette barricade que les junkers préparaient ? Est-ce parce que Paul était tout près de moi ? Est-ce parce qu’il allait se battre avec ces soldats à qui j’ai si souvent parlé et qui, eux aussi, m’ont toujours semblé près de moi ? Est-ce parce que cela se passait à deux pas d’ici, et que j’entendais la fusillade, et que je voyais le ciel sombre s’éclairer à chaque coup de canon ?… Je ne sais pas, Nicolas Vladimirovitch, mais je n’ai pu le supporter… Sans doute, vous me trouvez ridicule de me laisser aller ainsi à mes impressions… Enfin, voilà, il faut que Paul s’en aille, tout simplement, et alors vous verrez que je deviendrai une grande personne tout à fait raisonnable, que je parlerai comme les autres et que je dirai d’une voix très posée : « les victimes de la révolution » et « le sang répandu ».
Savinski resta longtemps auprès de la jeune fille. Comme il regagnait à pied son logis, un vers de Pouchkine chanta dans sa tête :
Quand elle parle, on dirait un ruisseau qui murmure.
Le lendemain, dimanche, Savinski fut obligé de partir pour la Finlande. Il prit le train. Il n’avait pas de visa sur son laissez-passer ancien. Mais on ne le lui réclama pas et il put franchir la frontière. Il trouva sa femme fort inquiète. Ensemble, ils décidèrent de l’avenir prochain. Il n’était pas question pour Sonia et les enfants de revenir à Pétrograd. Nicolas expliqua à sa femme qu’il lui fallait environ un mois pour régler ses affaires et passer ses pouvoirs à son remplaçant ; que, d’ici là, il ne courait aucun danger, car il fallait que les bolchéviques fussent assurés de leur puissance avant de mettre à exécution leur programme, qu’il avait du reste des relations dans la place et qu’enfin jamais Pétrograd n’avait été aussi calme que ces jours derniers. Il reviendrait donc définitivement vers la fin de l’année et ils partiraient pour l’Angleterre. En attendant, il ne doutait pas d’obtenir un visa pour aller et venir de Pétrograd en Finlande.
Pendant qu’il faisait tous ces arrangements très raisonnables, Savinski avait l’impression curieuse qu’il était hors de la réalité, qu’il prononçait les paroles qu’il devait prononcer, étant donné les circonstances, mais que la vie, comme il se le disait à ce moment même, « était sur un autre plan ».
Il cacha ses pensées à sa femme.
Le mardi matin, comme il rentrait à Pétrograd, son domestique lui dit qu’il était prié d’assister à la messe funèbre qui serait dite ce jour-là en l’honneur de l’enseigne Paul Volynski, tué le dimanche 11 novembre, à l’âge de vingt et un ans.
Savinski n’eut que le temps de courir à l’église. Il y apprit les détails affreux de la mort du jeune homme. Le dimanche, pendant qu’il était en Finlande, les bolchéviques avaient décidé d’en finir avec les junkers et avaient envoyé des troupes et de l’artillerie contre leurs casernes. On ne savait pas exactement ce qui s’était passé à l’ancien palais Michel, où Paul était enfermé. Le fait est que, le lundi matin de bonne heure, on avait retiré de la Moïka deux ou trois cadavres d’enseignes qui y avaient été précipités. Le hasard voulut qu’un domestique du prince Volynski, passant là et attiré par la foule qui s’était rassemblée, s’arrêtât et reconnût dans un des cadavres le jeune prince Paul. Il avait reçu une balle dans la tête et une autre dans la poitrine. La balle dans la tête ayant été tirée à bout portant, il était horriblement défiguré.
III RÉCLUSION
Les jours passèrent.
Lydia s’était enfermée chez elle, et Nicolas Savinski n’arrivait pas à la voir. Il lui avait téléphoné pour s’informer de sa santé. Elle lui avait répondu une fois elle-même. Elle était très bien, mais fatiguée et, pour l’instant, avait besoin de solitude. Lorsqu’elle serait rétablie, elle l’en avertirait. Elle avait terminé sur un ton un peu différent.
— Ne m’en voulez pas, avait-elle dit. Je vous reverrai bientôt. En attendant, pour l’amour de moi, soyez prudent. Que Dieu soit avec vous !
Savinski, tout préoccupé qu’il était du sort malheureux de sa petite amie, avait renoué des relations avec le prince Serge Volynski. Maintenant, il était souvent à l’hôtel du quai du Palais et s’était lié d’amitié avec le pathétique vieillard. Mais jamais il ne rencontra Lydia, ni chez son père, ni dans l’escalier, ni dans le vestibule. Le prince Serge était cloué dans un fauteuil et ne sortait de sa chambre que pour les repas. Deux domestiques le portaient alors jusqu’à la salle à manger et, pendant le trajet, leur maître les accablait de recommandations et d’injures, car le moindre mouvement réveillait les douleurs de son fémur malade. Il avait son médecin chaque jour et un masseur s’efforçait, la matinée durant, d’entretenir la vie dans ses jambes qui s’engourdissaient. Il avait maigri encore et ses yeux, plus profondément enfoncés, brillaient toujours d’un feu vif au fond des arcades sourcilières. Il passait par des alternatives de confiance extrême et de découragement total. Un jour, Savinski le trouvait faisant mille plans de voyage. Il partait pour la Finlande et l’Europe ; il passerait l’hiver en Égypte.
— Je suis solide encore, disait-il, il me faut du soleil, mon cher, du soleil tout simplement, le soleil d’Assouan, et le sable chaud du désert, vous savez, ce sable dont on sent qu’il est tiède jusqu’à trois pieds de profondeur. Mais comment voulez-vous guérir dans cette ville sombre ?
Et il montrait par la fenêtre les brouillards bas qui flottaient sur les eaux grises de la Néva, le ciel triste de novembre, les gouttelettes accrochées aux fenêtres, les parapets et les pavés luisants, l’humidité visible de l’atmosphère.
— Mes docteurs sont des ânes, continuait-il. Je n’ai aucune fracture du fémur, — à peine quelques tendons froissés. La vérité est que je suis perclus de douleurs parce que j’ai fait la folie d’habiter cette ville fantastique créée par un fou. Mais je vais partir, et, à ce sujet, mon cher Nicolas Vladimirovitch, il faut que vous me donniez des conseils au sujet d’argent à faire passer à l’étranger.
Il entrait alors dans mille détails sur les arrangements financiers de son voyage. Savinski l’écoutait avec patience. Il put s’arranger pour lui sortir de la banque, avec mille difficultés, une somme assez considérable et pour envoyer en Suède, par une valise diplomatique, une partie des bijoux de la princesse Hélène.
A d’autres fois, il trouvait le prince dans un comble de misère. Comme il essayait un jour de le réconforter, le prince lui dit, en se soulevant dans son fauteuil :
— Mon cher, je suis fini, je ne sortirai plus d’ici vivant. Mon seul regret est de n’être pas mort, il y a six mois, sous l’empereur. La vue des horreurs de la révolution m’aurait été épargnée… Est-ce une vie que d’assister à la ruine de la Russie ? Il y a des ruines grandioses devant lesquelles on se signe. Mais nous finissons dans la pourriture, mon cher. Elle s’étale à plein. Cela pue… Nous étions pourris depuis longtemps ; cela ne se voyait pas, car la surface était brillante et cachait les plaies profondes. Savez-vous ce qu’était la Russie sur laquelle nos grands hommes ont dit tant de bêtises sonores ? Un pot rempli de m… La révolution a brisé le pot.
Il brandissait le long tisonnier en l’air, puis sa main débile le laissa retomber.
— Ne croyez pas que j’aie peur pour ma carcasse. Qu’est-ce que les bolchéviques peuvent me faire ? Je suis à moitié mort. Ils ne m’obligeront pas à balayer la neige dans les rues. Ils me laisseront crever dans mon coin, comme un chien… Je suis le seul homme de Pétrograd qui leur échappe… Vous, qui êtes jeune et solide, prenez garde à vous. Filez. Vous avez quelque chose à défendre. Quant à moi, je suis résolu à ne pas bouger.
Mais, quelques jours plus tard, Savinski revoyait le prince penché sur des cartes ou feuilletant des livres de voyage. Il essayait de faire dévier la conversation sur Lydia Serguêvna et demandait de ses nouvelles. C’était un sujet qui paraissait ne pas plaire au prince. Il répondait brièvement :
— Ma fille va bien, elle va très bien.
Puis il s’empressait de passer à autre chose. Savinski, qui, au fond de lui-même, se rongeait d’inquiétude, y revenait par des détours. Une fois, enfin, le prince se décida à parler. Il était dans une crise d’humeur noire.
— Lydia, dit-il, hum !… C’est mon seul souci, Nicolas Vladimirovitch. Qu’est-ce qu’elle va devenir ici, cette enfant ?… J’y pense constamment. Cela m’agite. Il faudrait qu’elle s’en allât. J’avais arrangé son départ avec les Saltykof, la semaine dernière. (Savinski ne put retenir un mouvement en apprenant cette nouvelle.) Tout était prêt ; elle était sur le passeport de Mme Saltykof… Mais, au dernier moment, elle a refusé de partir. Elle prétend qu’elle ne quittera la ville qu’avec moi. C’est une folie… Je me suis fâché ; nous nous sommes disputés très âprement ; j’étais en colère, elle aussi, puis tout à coup j’ai pleuré de joie en la prenant dans mes bras. Elle a un cœur grand et pur, ma fille…
Des larmes emplissaient les yeux du vieillard.
— Je vous dirai une chose, Nicolas Vladimirovitch. Ne croyez pas que ce soit par pitié que Lydia reste avec moi, parce que je suis malade et près de ma fin… C’est quelque chose de bien plus profond que cela. C’est parce qu’elle m’aime, tout simplement. Je serais valide comme vous, elle ne me quitterait pas davantage… Elle paraît à tous une enfant rieuse et légère. Oui, c’est une enfant rieuse et légère, mais ce n’est qu’une partie d’elle, celle que chacun voit. Moi seul, je sais combien elle peut aimer. Vous comprenez, ce n’est pas dans des mots que cela se dit… Ce sont des choses que l’on sent tout à coup au fond de soi, à propos de rien, d’un regard qui vous pénètre, d’un geste presque insignifiant. Et cela vous remplit l’âme d’une lumière magnifique… Pour le moment, nous ne nous parlons presque pas. Depuis la mort de son cousin, elle traverse une crise, la pauvre petite. Elle vient deux ou trois fois par jour chez moi. Jamais nous n’avons dit un mot de Paul. Elle est très fière ; elle ne veut pas qu’on la plaigne. Et puis, je ne sais pas ce qu’il y avait entre elle et son cousin au moment où il a été tué… Les cœurs de femmes nous sont impénétrables, et Lydia est une femme déjà… Elle n’est pas sortie ; elle n’a vu personne. Il y a là un mystère, mon ami… Je ne sais pas…
Il s’arrêta un instant, rêva, puis, regardant Savinski :
— Elle vous aime beaucoup, Nicolas Vladimirovitch. Peut-être vous en dira-t-elle plus long. Peut-être ne vous dira-t-elle rien du tout… Elle me fait l’effet de quelqu’un qui lutte avec soi-même. Le jour viendra où la bataille sera terminée. Alors, nous verrons plus clair… Mais comment vivra-t-elle dans cette ville maudite ? Si je ne suis plus là, je vous demande de veiller sur elle. Ma femme, qui est excellente, n’a pas deux idées claires dans la tête. Elle ne saura que décider, hésitera entre mille projets et finalement ne fera rien. Si vous êtes ici encore, je vous la confie. Vous l’emmènerez avec votre femme et vos enfants à l’étranger.
Il commençait à s’émouvoir et sa voix tremblait. Il fit un effort pour se reprendre.
— Nous en reparlerons, dit-il, nous en reparlerons… Voulez-vous être assez bon pour jeter une bûche dans le feu ? Je crève de froid.
Un quart d’heure plus tard, son humeur avait changé. Il avait bu un petit verre d’une bouteille de cognac qu’il avait fait apporter pour Savinski. Les bûches, rudement tisonnées, éclairaient la pièce de leurs flammes vives. Et, comme Savinski prenait congé, le prince lui dit :
— Vous connaissez, je crois, le chargé d’affaires d’Espagne. Il faudra me l’amener un jour… Oui, j’aurai à causer avec lui de certains plans que je forme… J’ai voyagé en Espagne autrefois, avant mon mariage. Il y a en Andalousie des femmes admirables… Ah ! ma jeunesse, et les rues étroites de Séville, et l’odeur qui monte du pavé brûlant quand on l’arrose !… Vous ne savez pas combien souvent j’y pense… Amenez-moi l’Espagnol, n’est-ce pas ?
Les quelques mots du prince avaient excité la curiosité passionnée de Savinski. Quel drame intérieur y avait-il eu entre ces deux êtres charmants avant la fin tragique du jeune homme ? Dans l’obscurité où il était, il se déclarait incapable de résoudre cette énigme. Et pourtant il essaya d’en percer les ténèbres. Le seul résultat fut que l’image de Lydia, à ce moment où il ne la voyait pas, remplissait de plus en plus ses pensées. A un moment de retour sur lui-même, il s’en étonna :
« Quoi ! se dit-il, je suis là au milieu du chaos le plus extraordinaire, dans le bouillonnement d’une révolution qui veut faire table rase du monde ancien. Je cours des risques quotidiens ; je puis être emprisonné comme tant d’autres ou recevoir une balle au coin d’une rue. Les banques vont être saisies par le gouvernement soviétique un beau matin. Je suis séparé de ma femme et de mes enfants ; nous sommes environnés de dangers visibles ; chaque jour, un des nôtres est arrêté ; j’ai mille soucis d’affaires et mille préoccupations personnelles. Il semblerait que je dusse être tout entier absorbé dans des pensées sombres et utilitaires. Et voilà que je perds plus de la moitié de mon temps à m’occuper d’une jeune fille qui pourrait être ma fille et à chercher à comprendre l’état de son cœur… Je perds mon temps ?… Quelle erreur ! Je gagne du temps. C’est un sort providentiel qui a mis Lydia Serguêvna devant moi à ce moment terrible. Je pense à elle, je vois son frais visage devant moi, ses beaux cheveux blonds qui ondulent comme des vagues, ses yeux purs, sa bouche enfantine… Délicieuses images qui me reposent, m’entraînent dans un monde idéal loin des horreurs présentes… Sans elle, je ne serais occupé qu’à peser les conjectures de l’heure politique : je m’alarmerais comme mes amis du club ; je nourrirais de noires humeurs ; mes nerfs ne résisteraient pas à la tension et, comme les autres, je deviendrais neurasthénique. Lydia, même absente, me sauve. »
Aussi Savinski, bien loin de chasser de son esprit le souvenir de la jeune fille, lui faisait-il une place toujours plus grande. C’était un homme d’action ; mais c’était aussi un rêveur. Et peut-être est-ce toujours le poète qui anime l’homme d’action. C’était, du reste, une des théories de Savinski, et il disait volontiers : « Un grand homme d’affaires est toujours un poète. Sans imagination à large envergure, vous restez collé au sol. On ne s’envole que sur des ailes. Napoléon, le plus grand génie pratique de son temps, en était le plus grand rêveur. Et qui sait s’il ne doit pas sa prodigieuse fortune à ce qu’il y avait de chimérique en lui ? Aujourd’hui même, ne voyons-nous pas le parti des chimères l’emporter ? Pour un Séméonof, qui n’a que l’esprit politique, il y a cent songe-creux qui vivent d’éblouissantes visions dans les nuées. » Revenant à Lydia, il se demandait sans cesse si elle avait aimé son cousin. Il ne le croyait pas. Mais alors, pourquoi cette longue retraite ? Il y avait quelque chose d’obscur dans cette tragique histoire. Le temps, sans doute, le lui éclaircirait. Mais il lui tardait de revoir sa petite amie et de tâcher de lire au fond de ses yeux le secret que le prince son père y avait entrevu sans pouvoir le deviner.
Il passa un jour de fin novembre chez Nathalie Choupof-Karamine. Le désordre s’était soudainement développé dans la ville et, au sentiment de sécurité extérieure que l’on avait eu au début du règne des bolchéviques, avait succédé la panique. Un arrêté du commandant militaire de la ville enjoignait aux habitants de fermer les portes principales des maisons dès six heures du soir. A la porte cochère, dont le portillon seul restait ouvert, les locataires et les portiers devaient monter la garde à deux jusqu’au matin. Un gong, placé dans la cour, avertissait les habitants en cas de danger. La consigne était de descendre armé pour repousser l’agresseur. Ainsi, chaque maison paisible de Pétrograd était transformée, la nuit venue, en un château fort prêt à subir un assaut. La publication de cet édit répandit la terreur, car elle prouvait que les bolchéviques se sentaient incapables d’assurer l’ordre public et qu’une fois le soleil caché, la ville appartenait aux soldats en maraude, aux redoutables marins de Cronstadt et aux bandits sans uniforme. Et, en effet, les agressions nocturnes se multipliaient. Les gens audacieux ou insouciants qui se risquaient hors de chez eux après le dîner entendaient des coups de fusil, éloignés ou voisins, qui éclataient dans le silence. Ou bien c’étaient les cris affreux d’un passant attaqué. On s’attendait au coin des grandes places désertes pour les traverser à cinq ou six. Faire un long trajet à pied le soir dans les sombres rues de Pétrograd était fort hasardeux.
C’est à ce moment-là que Savinski sentit l’inconvénient d’habiter de l’autre côté de l’eau et d’avoir à traverser l’immense pont Troïtski à pied ou en traîneau pour regagner son logis. Son automobile lui avait été prise ; il faisait faire des démarches à Smolny pour la ravoir, mais jusqu’à présent sans succès. Son appartement de Kamenno Ostrovski Prospect était à une demi-heure du centre de la ville, et il ne se résignait pas à passer chez lui des soirées solitaires. Aussi se résolut-il à le quitter et à prendre un logement meublé laissé vacant par le départ subit d’un ami qui avait réussi à fuir à l’étranger. Ce nouvel appartement, plus petit, était amplement suffisant pour lui. Il était situé à deux pas des Choupof-Karamine et des Volynski, au numéro 4 de l’Aptiékarski Péréoulok, qui relie la Millionnaia à la Moïka. C’était un rez-de-chaussée, assez élégamment meublé, dans lequel on entrait directement du passage qui menait à la cour. Savinski n’en occupa que deux pièces qui donnaient sur le Péréoulok et la salle à manger qui avait vue sur la grande cour commune à la maison de la rue et à un vaste immeuble en façade sur le Champ-de-Mars. Cette double entrée parut à Savinski avoir son utilité dans les temps troublés où l’on vivait.
Il annonça à Nathalie Choupof-Karamine qu’il devenait son voisin. Elle s’en félicita. On ne voyait plus que les gens qui habitaient à cinq cents pas de chez soi. Il fallait se grouper, former une petite société très unie pour les jours dangereux que l’on traversait. Peut-être ainsi pourrait-on se réunir pour passer la soirée ensemble. Rester isolé paraissait à Nathalie la plus terrible des calamités déchaînées par la révolution bolchévique.
— Vous avez raison, répondit Savinski, comme nos jours en Russie sont comptés, il s’agit de les vivre bien. J’ai ouvert un crédit illimité à mon cuisinier. J’ai du bois pour me chauffer et j’en achète encore pour plusieurs milliers de roubles. Enfin, je vais faire déménager petit à petit quelques paniers de champagne qui me restent, des vins du Rhin que je gardais pour le mariage de ma fille et du Château-Latour comme il n’y en a plus à Pétrograd. Je donnerai des dîners à six heures du soir et vous n’aurez qu’un bond à faire pour rentrer chez vous. Au besoin, nous soudoierons quelques soldats du Préobrajenski pour nous garder. Car vous savez, ajouta-t-il, à moitié sérieusement et avec un air mystérieux, le Préobrajenski qui est là, à deux pas de vous dans la rue, est l’espoir de la contre-révolution. Ces gaillards ont refusé de prendre part au coup d’État du 7 novembre. Ils empêchent Smolny de dormir. Ils restent chez eux dignement et regardent avec mépris leurs voisins les soldats du régiment Paul qui, eux, sont les suppôts des bolchéviques… Heureusement pour moi, le nombre des Pavlovtzi diminue chaque jour. Il n’y a déjà plus personne dans la petite caserne de la place des Écuries. J’en vois chaque jour qui filent pour la gare, pliés sous le poids des objets qui gonflent leur sac. Ils ont de l’argent, car souvent ils frètent un izvostchik. Pour peu que cela continue, il n’en restera plus. Bon débarras !
Une longue conversation s’engagea sur la situation. Nathalie était optimiste. Les bolchéviques s’useraient vite. Ils étaient trop faibles pour appliquer leur programme. Les ambassades avec lesquelles elle restait en contact étroit étaient pleines de confiance. En fait, il n’y avait pas de terreur, et seuls quelques douzaines d’anciens hauts fonctionnaires tenaient compagnie dans leur prison aux ministres cadets du gouvernement provisoire. On pouvait donc s’arranger pour vivre les quelques semaines du règne de Lénine et de Trotski. Du reste, les Allemands ne laisseraient pas les bolchéviques se fortifier au pouvoir. Dans l’état de déliquescence où étaient tombés et l’armée et le gouvernement, ils arriveraient à Pétrograd et à Moscou sans tirer un coup de feu. En attendant, jouant sur les deux tableaux, elle avait offert l’hospitalité à un attaché libre à l’ambassade anglaise, lord Douglas, dont la présence dans leur appartement était une garantie contre les perquisitions nocturnes et les vexations diurnes des tyrans maximalistes.
Savinski retint un sourire. Lord Douglas était un jeune homme d’une extrême et classique beauté qui avait eu un succès prodigieux à Pétrograd depuis un an qu’il y était arrivé et qui passait pour être l’amant de la séduisante Nathalie. « Voilà un coup de partie heureusement joué, pensa-t-il. Si celle-là ne se tire pas toujours d’affaire… »
Il avait plus d’une raison de penser ainsi, car il avait appris de source sûre que Nathalie Choupof-Karamine avait repris contact avec Séméonof. Elle le voyait secrètement, Séméonof ne jugeant pas politique de se montrer dans le salon Choupof. Que tramait-elle avec l’ancien officier de la Garde qui était maintenant attaché à Trotski lui-même aux Affaires étrangères ? Le fait est qu’Ivan Choupof-Karamine, pourtant si compromis par sa collaboration avec Protopopof, ne manifestait aucune inquiétude et se montrait même d’humeur fort joyeuse.
Comme Savinski prenait congé de la maîtresse de la maison, elle l’invita à dîner pour le surlendemain.
— J’aurai quelques personnes le soir, dit-elle, de proches voisins. Ma petite amie Lydia m’a promis de venir. L’avez-vous revue ? C’est sa première sortie depuis la mort de son cousin.
Au jour fixé, il se rendit chez Nathalie Choupof-Karamine avec un plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé à l’idée de dîner dans cette maison. Le repas était à sept heures, de façon à permettre aux invités de rentrer tôt chez eux. Il y avait une douzaine de personnes, toutes, du reste, habitant le voisinage immédiat. Lydia était là lorsqu’il arriva. Il la regarda avec anxiété et fut surpris de la trouver gaie, éclatante de beauté et de jeunesse. Il crut voir dans ses yeux le reflet des jours cruels qu’elle avait vécu ; leur azur lui parut plus profond. « Mais peut-être, se dit-il, est-ce moi qui lui prête des émotions qu’elle n’a pas ressenties ? » Elle portait pour la première fois un rang de perles et une robe noire assez largement décolletée. Elle était assise dans le cercle et il ne put causer seul avec elle. A table, elle se trouva à côté de l’admirable lord Douglas, qui avait la droite de la maîtresse de la maison, tandis que lui, Savinski, était à gauche de Nathalie. Il remarqua que lord Douglas prêtait beaucoup plus d’attention à sa jeune voisine qu’à Mme Choupof-Karamine. Lydia acceptait avec plaisir les compliments de l’Antinoüs britannique. Après le dîner, Ivan Choupof rejoignit les deux jeunes gens. Vers les dix heures seulement, alors qu’on se retirait, Lydia quitta brusquement ses interlocuteurs et vint à Savinski.
— Êtes-vous très occupé ces jours-ci, Nicolas Vladimirovitch ? demanda-t-elle. Vous ne savez pas combien j’ai envie de vous voir.
Nicolas la regarda avec un demi-sourire. Il hésita un instant avant de répondre, puis gaiement il dit :
— Je fais, comme tout le monde, mille choses pressantes et inutiles. Mais je vous les sacrifierais volontiers. Il y a longtemps que j’ai été privé de ma petite amie.
— Peut-être voudriez-vous sortir avec moi demain après-midi ? fit-elle. J’ai envie de marcher un peu. Si cela ne vous dérange pas, vous me prendrez après déjeuner et je vous rendrai votre liberté vers quatre heures.
Savinski pensa à l’instant même qu’il avait un rendez-vous important avec un directeur de banque à deux heures. C’était un vieux monsieur fort ennuyeux et disert. En un clin d’œil, il renonça à cet entretien et accepta l’offre de Lydia Serguêvna. Elle le quitta aussitôt pour rentrer chez elle par la cour qui était commune à l’hôtel Volynski et à la maison des Choupof-Karamine. Toujours empressé, lord Douglas accompagna la jeune fille à travers la vaste cour où quelques dvorniks montaient la garde dans la nuit froide de novembre.
Comme Savinski regagnait son logis, distant à peine de deux cents pas, et qu’il entrait dans la rue déserte et sombre où il habitait, un coup de feu grêle déchira le silence de la nuit ; une balle siffla dans l’air non loin de lui et alla s’écraser avec un bruit étouffé sur un mur distant. Il eut un sursaut. Puis il haussa les épaules.
« Il faut s’habituer à cela aussi », pensa-t-il.
Chez lui, il resta à fumer quelques cigarettes dans son cabinet de travail où la température était douce. Maintenant, on n’entendait plus un bruit. Il semblait qu’il habitât, seul vivant, une ville morte. Sur la table, le portrait de sa femme et de ses enfants le regardait. Ils étaient dans la paix de leur villa finlandaise toute voisine. « J’irai les voir la semaine prochaine, pensa-t-il. Et il faudra s’occuper d’avoir des visas pour l’Angleterre. Quelle chance que Sonia ait ce petit bébé près d’elle ! Voilà qui l’empêche de s’énerver en pensant à moi. » Vers minuit, comme il se décidait à se coucher, la sonnerie du téléphone retentit. Il prit le récepteur et fut surpris d’entendre une voix sèche et martelée qui disait à l’autre bout du fil :
« Ici, Séméonof, de l’Institut Smolny. C’est vous, Nicolas Vladimirovitch ? »
Une longue conversation s’engagea. Séméonof parlait sur le ton qui lui était naturel, comme s’il avait vu son interlocuteur la veille, comme si rien n’était survenu depuis qu’ils s’étaient quittés. De politique, pas un mot. Un courant d’ironie sous-jacent était sensible dans les phrases banales qu’il prononçait. Il finit par dire à Savinski qu’il avait à causer avec lui, qu’une entrevue leur serait utile à tous deux et que peut-être Savinski voudrait bien lui réserver un peu de son temps, vers sept heures, le lendemain. Il lui ferait porter un billet dans la journée, fixant l’endroit du rendez-vous. Malgré l’air détaché avec lequel cette invitation était faite, elle avait quelque chose d’assez pressant. Savinski, qui avait eu le temps de réfléchir pendant que la conversation se déroulait, l’accepta comme la chose la plus naturelle du monde.
« Que peut-il avoir à me proposer ? se dit-il. Me voilà en coquetterie avec le gouvernement bolchévique comme un vulgaire Choupof. Mais, au fond, qu’est-ce que je risque ? Je prends une contre-assurance, et voilà tout. »
Et il pensa que Sonia serait enchantée de savoir que, pendant les jours qu’il lui restait à vivre à Pétrograd, il était couvert par la protection occulte des Soviets. Et, derrière cette pensée, il y avait aussi l’idée qu’il pourrait prolonger un peu, sans trop de danger, son séjour dans cette ville fantastique. Cela, il ne savait exactement pour quelle raison, lui souriait.
IV PROMENADE
Ils remontaient tous deux les quais de la Néva. Devant le Jardin d’Été, un cheval mort était étendu sur la neige, les jambes raidies par le gel. Il y avait plusieurs jours qu’il était là, sans que personne s’occupât de l’enlever. Savinski remarqua que la partie supérieure de la croupe manquait. Sans doute des gens mourant de faim avaient découpé dans ce cadavre un peu de viande pour en faire un médiocre pot-au-feu. Ils traversèrent le beau jardin, dont les allées droites entre les arbres aux branches noires étaient désertes. La neige gelée crissait sous leurs pas. Puis ils descendirent la rive gauche de la Fontanka sur laquelle brillait un pâle soleil de décembre. Malgré l’hiver, il faisait doux ici et ils marchaient avec lenteur le long du canal où de grandes barges chargées de bois, étaient emprisonnées jusqu’au printemps par les glaces. Ils causaient peu. Mais aux rares paroles qu’ils avaient échangées — des nouvelles demandées et reçues du prince Serge — Savinski avait senti qu’entre Lydia et lui l’intimité était plus grande qu’au jour déjà éloigné où il l’avait accompagnée de la banque jusque chez elle. La jeune fille lui parlait sur un ton qui donnait un prix nouveau aux phrases banales qu’elle prononçait. Sans doute, dans la longue réclusion qui avait suivi la mort tragique de son cousin, les sentiments d’amitié et de confiance qu’elle avait pour lui, Savinski, s’étaient développés et avaient atteint une couche plus profonde de son être. A la seule façon qu’elle avait de le regarder, Savinski savait qu’ils étaient parvenus tous deux dans une région plus pure et plus haute où rien ne subsistait de la convention des relations mondaines. Il la taquina sur les attentions que lui prodiguait le beau lord Douglas.
— Il est charmant, dit-elle. Mais, Nicolas Vladimirovitch, comme je le sens loin de nous… Êtes-vous bien sûr que l’Angleterre soit partie du monde que nous habitons, nous les Russes ? La vie est si simple pour eux, si unie, si en surface ! Comme tout semble réglé là-bas ! Il y a des réponses prêtes à chaque question. On n’est jamais obligé de les chercher, de se creuser pour trouver une solution. Elle est là, déjà écrite, dans le dictionnaire des convenances… Ici, on ne comprend rien à rien. Chez eux, on sait à l’avance tout sur tout… C’est reposant, mais comme cela me paraît vide !… Je pense que je mourrais d’ennui si je devais habiter l’Angleterre.
— Ne dites pas cela, interrompit Savinski. Qui sait s’il n’est pas dans votre destinée et dans la mienne de vivre d’ici peu de mois dans les brouillards de la Tamise ?
La jeune fille devint sérieuse.
— Je ne sortirai pas de Russie, et vous non plus, dit-elle, sans regarder son interlocuteur et comme si elle se parlait à elle-même.
— Où vous serez, je serai, jeta Savinski. Vous comprenez bien que quand on a une fois la chance d’avoir une amie comme vous, on ne la quitte pas. Alors, vous ne voulez pas vous en aller ?
Lydia hocha la tête.
— Je ne sais comment vous expliquer ce que je sens… Je déteste les gens affreux qui sont au pouvoir ; nous vivons une époque horrible. Et pourtant je veux rester ici… La Russie souffre mille morts. Est-ce le temps de la laisser ? Il me semble que je l’aime davantage chaque jour. L’idée de vivre sans souci à l’étranger m’est odieuse. Je ne me savais pas si Russe que cela. Je viens de l’apprendre. C’est un sentiment très fort, qui fait mal, mais dont on ne voudrait pas se débarrasser.
— Je l’ai senti comme vous, Lydia Serguêvna, dit Savinski, d’une voix grave, mais je ne l’avais pas compris aussi bien avant que vous ayez parlé. Il faut que ce soit vous qui me l’appreniez.
Ils se turent, plongés chacun dans leurs pensées. Ils avaient atteint la Perspective Nevski qu’ils traversèrent et continuaient à descendre la Fontanka. Ils causaient de choses indifférentes ou gardaient le silence. Par moment, quand la neige mal balayée sur les trottoirs était glissante, Lydia s’appuyait sur le bras de Savinski. Il y avait dans l’atmosphère de ce clair jour d’hiver une grande paix qui descendait en eux. Mais, comme ils arrivaient au pont de fer, ils entendirent soudain des cris qui montaient d’une foule amassée sur l’autre rive du canal, un peu plus loin, devant les bureaux du ministère de l’Intérieur. Ils virent des gens qui couraient sur le quai et une douzaine d’hommes descendus sur la glace qui formaient un groupe et s’agitaient avec des gestes violents.
Le premier mouvement de Savinski fut de s’arrêter. A ce moment-là de la vie de Pétrograd, toutes les fois qu’il y avait du désordre, on pouvait être assuré que l’affaire finirait mal et que la foule laissée à ses instincts irait au pire.
— Retournons sur nos pas, dit-il à Lydia Serguêvna.
— Non, non, fit-elle, à quoi bon ?
Elle hâta le pas pour se rapprocher de la scène. Des cris partaient de la foule sur le quai. On entendait, parfois, dans un silence, quelques mots : « Tue-le ! », « Fais-lui boire un coup ! »
Le groupe d’hommes sur la glace oscillait de droite, de gauche et Lydia et Savinski ne pouvaient voir distinctement ce qui se passait. Il se dirigeait lentement vers un trou qui avait été creusé dans la glace le long d’un bateau. Ils aperçurent un instant, au centre du groupe, un homme qui se débattait de toutes ses forces, donnait des coups de pieds et de poings au hasard. Mais de solides gaillards qui le tenaient au collet et à la taille l’entraînaient vers le trou noir dans la glace blanche… Saisis d’horreur, Lydia et Savinski restaient cloués sur place. Des cris aigus, désespérés, montaient dans l’air glacé et dominaient le tumulte… C’était un appel qui n’avait plus rien d’humain, quelque chose qui déchirait l’âme. Et, soudain, le groupe sombre fut le long du bateau… En un clin d’œil, on vit une forme gesticulante s’effondrer ; à grands coups de bottes dans les reins et sur la tête, des hommes la poussaient vers le trou. Elle disparut et fut entraînée sous la glace.
Savinski se tourna alors vers la jeune fille. Il la vit si pâle qu’il eut peur qu’elle s’évanouît. Elle fit un pas et chancela. Il passa un bras autour de la taille de Lydia et la pressa contre lui. Il sentit le poids de son corps contre le sien. Elle avait presque perdu connaissance.
— Lydia Serguêvna, dit-il, revenez à vous !… Je vous en prie… Faites un effort !… Pauvre enfant, comme je vous plains ! Que je suis désolé, Lydia Serguêvna !… Je vous le disais bien, nous ne pouvons rester ici…
Déjà la jeune fille se redressait.
— Je vous demande pardon, dit-elle. Quelle faiblesse !… Allons ! Mais donnez-moi votre bras.
Ils rebroussèrent chemin. Un izvostchik était là. Savinski fit asseoir Lydia et garda un bras autour d’elle.
Lydia interrogea le vieux cocher.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.
Le vieux haussa les épaules et cligna des yeux.
— C’est un voleur qu’on a pris. Il volait de la farine dans un magasin. Alors le peuple l’a noyé…
Il se tut un instant et ajouta :
— Les gens sont comme ça, maintenant.
Et il fouetta son cheval qui partit au petit trot.
— Les gens sont comme ça, répéta Lydia. Qu’est-ce que la vie d’un homme aujourd’hui, Nicolas Vladimirovitch ?… J’y ai beaucoup réfléchi et je croyais l’avoir bien compris… Oui, je pensais que rien maintenant ne pouvait m’émouvoir, je pensais être prête à tout… Et voilà que cette scène banale m’a bouleversée… C’était horrible !…
Puis, après un instant, elle reprit d’une voix très douce et se tournant vers son compagnon :
— Vous ne voudrez plus sortir avec moi, Nicolas Vladimirovitch, avec une fille qui manque de s’évanouir dans la rue… Et, pourtant, si vous saviez comme j’ai besoin de vous ! Il me semble que vous êtes le seul homme vraiment vivant et noble à Pétrograd. Ne m’abandonnez pas…
Savinski, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, resserra son étreinte.
— Je vous l’ai dit déjà, petite fille, je ne vous abandonnerai jamais. Vous pouvez compter sur moi…
Puis, changeant de ton, il ajouta :
— Mais ne croyez pas que je sois fort. Je ne suis qu’un homme comme les autres, traversé par toutes les émotions, un jour bon, le lendemain mauvais. C’est moi qui aurai besoin de vous, chère petite fille… C’est vous qui me donnerez des forces… En attendant, ayons au moins les bénéfices de la révolution, voyons-nous chaque jour.
Le crépuscule était déjà sur eux, le crépuscule hâtif des jours de décembre qui, dès avant quatre heures, étend l’obscurité sur la ville. Le traîneau plongeait dans les trous, remontait sur les dos d’âne de la neige inégalement tassée qu’aucun service public n’enlevait plus. Les cahots de l’attelage faisaient vaciller le couple et, par moments, lorsque Lydia était rejetée sur Savinski, il croyait sentir battre près de son vieux cœur d’homme désabusé le cœur vierge et fort de la jeune fille.
V UN SOUPER
Lorsqu’il rentra chez lui, Savinski avait oublié tout ce qui n’était pas Lydia. Ni la révolution, ni ses affaires, ni sa famille n’existaient à ce moment pour lui. Elles avaient disparu comme un brouillard du matin que le vent frais dissipe. Il vivait sous un ciel d’un bleu profond comme les yeux de la jeune fille ; une lumière fraîche qui semblait être pour la première fois au monde enveloppait toutes choses et leur donnait un charme nouveau. C’était l’aube éclatante qui serait suivie d’un jour plus beau qu’ils passeraient ensemble. Il cherchait à se rappeler les moindres paroles qu’il avait entendues au cours de leur lente promenade. Il avait fallu qu’elle fût bouleversée par l’émotion de la scène tragique dont ils avaient été les témoins pour qu’elle lui dît d’une voix dont il sentait encore vibrer en lui l’accent pathétique : « Ne m’abandonnez pas ! » Certes non, il ne la quitterait pas. Il serait son ami de chaque jour, celui sur lequel on peut s’appuyer. Un homme de cœur pourrait-il laisser seul dans la tempête un être aussi charmant et aussi vulnérable ? Qui avait-elle près d’elle ? Un père infirme qui ne quitterait plus son fauteuil de malade ; une mère qui vivait dans un cercle étroit de pensées futiles et de projets sans cesse changeants, incapable, du reste, comme son éternel ami le général Vassilief, de comprendre quoi que ce fût à la situation bouleversée dans laquelle elle se trouvait et qui, faute de pouvoir agir, entraînerait les siens d’un cœur léger aux pires catastrophes. « Grâce à moi, se dit-il, Lydia passera sans danger les quelques mois de la folie bolchévique. Il ne s’agit que de gagner du temps. Du reste, à la première menace sérieuse, nous franchirons la frontière… »
Il en était là de ses réflexions lorsqu’il arriva chez lui. Tout de suite, il reprit contact avec la réalité. Son valet de chambre, Vania, qui était depuis dix ans à son service, vint à lui une lettre à la main. Mais, avant de la lui remettre, il lui dit avec embarras qu’il avait reçu de mauvaises nouvelles des siens dans le gouvernement de Nijni Novgorod et qu’il était obligé d’aller auprès d’eux. Il avait, du reste, trouvé pour le remplacer auprès de monsieur, qui, sans doute, ne serait plus longtemps à Pétrograd, une femme de chambre très sûre dont les maîtres avaient quitté la Russie.
— Et quand pars-tu ? dit Savinski, qui avait compris tout de suite que rien ne retiendrait Vania à la ville.
— Demain matin, barine, murmura le domestique.
— C’est bien, fit Savinski, tu as raison de quitter Pétrograd… Et le cuisinier, me reste-t-il ?
— Il reste, dit Vania, il n’a où aller, celui-là. Il est d’ici.
Savinski prit la lettre. « Il a peur, se dit-il, il a peur comme tout le monde, comme moi, du reste. Et il se sauve… Mais moi, je ne partirai pas encore. »
Et la Fontanka ensoleillée, ses vieilles maisons peintes, les barges sur le canal glacé, les arbres morts du Jardin d’Été passèrent sous ses yeux.
La lettre ne contenait qu’une ligne :
« A sept heures, au restaurant Donon, demander le cabinet retenu par Rodionof. »
Elle était signée : « S. »
Savinski trouva Séméonof très brillant. Le sous-commissaire aux Affaires étrangères avait commandé un repas digne des anciens jours de Pétersbourg par son élégance et par le choix des mets. En l’honneur de son hôte, et malgré l’interdiction formelle de boire de l’alcool, de la vodka fut servie et une bouteille de bordeaux. Savinski pensa à part lui que la possession du pouvoir agissait sur les bolchéviques comme sur les gens du régime disparu ; cette première impression le mit de bonne humeur et lui donna le sentiment qu’il y avait au moins un côté par où on pouvait avoir prise sur l’adamantin Séméonof. Mais, au cours du repas, il remarqua que Séméonof n’avait pas touché à la vodka et qu’il se bornait à tremper ses lèvres dans un verre d’eau à peine rougie. C’était pour lui, Savinski, qu’alcool et vin avaient été commandés. Il y vit un calcul de Séméonof et se tint sur ses gardes. La conversation débuta par des questions personnelles. L’officier s’informa de la santé de leurs amis communs. Savinski, dont l’attention était tendue, nota qu’il ne demandait pas des nouvelles des Choupof-Karamine et ce fait confirma l’exactitude des renseignements qu’on lui avait fournis sur les rapports secrets qui s’étaient établis entre le militant bolchévique et la belle Nathalie. Il fut surpris, par contre, de voir Séméonof s’intéresser à Lydia Serguêvna.
Il lui dit qu’elle avait été souffrante à la suite de la mort de son cousin, « tué dans des circonstances tragiques », ajouta-t-il textuellement, tout en dévisageant son interlocuteur. Celui-ci eut un geste de la main, comme pour écarter une chose fâcheuse, mais insignifiante, et dit de sa voix martelée qui portait sur les nerfs de Savinski :
— Faites-lui savoir que, le jour où elle voudra servir l’État, je lui trouverai un emploi digne d’elle et de ses rares facultés auprès de moi aux Affaires étrangères. Nous sommes accablés de travail. Du reste, dans la Russie nouvelle, personne ne pourra vivre dans l’oisiveté.
Il s’interrompit un instant et reprit :
— Et vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch, et c’est à ce sujet que je vous ai demandé de venir ici.
Il se renversa sur le divan où il était assis, croisa ses bras sur sa poitrine d’un geste qui lui était familier et, regardant Savinski bien en face, il lui exposa la situation telle qu’elle se dessinait devant lui.
Savinski remarqua avec plaisir que Séméonof évitait toute déclamation démagogique et lui parlait comme à un homme intelligent et non comme à un auditoire populaire. Il ne fut pas question de « l’abjecte tyrannie du tsar », ni de « l’autocratie corrompue », ni des « longues souffrances du peuple », ni de la « guerre abominable », ni inversement du triomphe du prolétariat, dont Séméonof semblait se soucier fort peu en tant que prolétariat. Il était évident que celui-ci ne l’intéressait que parce qu’il y trouvait un point d’appui, le levier nécessaire pour gouverner la Russie, mais que la possession du pouvoir était, pour Lénine et Trotski, comme pour lui, la chose essentielle. Il parut à Savinski, dans ce premier entretien, que c’était une autocratie nouvelle qui montait sur le trône ancien des tsars et il en eut un sentiment agréable, car s’il est impossible de discuter avec une foule grossière, enflammée et envieuse, il reste qu’on peut causer avec quelques hommes intelligents et tout-puissants, si éloignés soient-ils de vos idées. Pour Séméonof, il était évident que les bolchéviques garderaient le pouvoir. Ils allaient faire la paix avec l’Allemagne.
— Ne vous y trompez pas, dit-il, la paix sera conclue : elle sera mauvaise, c’est entendu… Mais une mauvaise paix vaut mieux que la meilleure des guerres. Et, dans la paix, nous prendrons notre revanche… Mais, Nicolas Vladimirovitch, nous sommes jeunes et inexpérimentés dans les affaires. Sur les questions de principes, il n’y a pas d’hésitation dans le gouvernement. Le système est fait et parfait. Mais dans la mécanique des affaires, nous manquons de spécialistes… Nous allons avoir à discuter avec les experts allemands des questions économiques et financières, le gouvernement compte que vous accepterez la charge de conseiller technique à Brest-Litovsk, ce qui n’implique nullement, du reste, que vous partagiez nos idées politiques et sociales.
Si résolu que fût Savinski à ne s’étonner de rien, il ne put s’empêcher de sursauter. La poignée d’hommes qui s’était emparée du pouvoir par la force, cette petite bande d’exilés et de Juifs, lui semblait avoir perdu dans son long séjour à l’étranger au moins le sentiment des nuances. Quoi ! ils avaient la prétention de détruire de fond en comble la société ancienne, d’en ruiner les principes mêmes, et voilà qu’à la première difficulté ils venaient s’adresser à lui, qui était précisément un des soutiens essentiels de l’ordre contre lequel ils s’acharnaient… Mais il fallait garder le contact avec Séméonof et le gouvernement de Smolny, et Savinski s’amusa à faire à cette proposition si nette la plus longue, la plus enveloppée, la plus ambiguë des réponses. Il en ressortait avec mille réserves que si Savinski ne se croyait pas qualifié pour parler au nom du gouvernement du peuple et de la dictature du prolétariat aux réunions de Brest-Litovsk, il ne pensait pas, en tant que citoyen russe, avoir le droit de refuser un conseil technique aux hommes qui seraient chargés de mener les difficiles négociations économiques avec les Allemands. Il était donc à leur disposition s’ils le voulaient venir voir. Il serait préférable que cela se passât à la Banque du Nord. Des visites de Savinski à Smolny ne manqueraient pas d’éveiller la curiosité, de provoquer des commentaires qui ne seraient agréables, ni aux chefs du gouvernement, ni à lui-même, et Séméonof l’avait compris puisqu’il lui avait donné un rendez-vous clandestin entre les quatre murs sans oreilles d’un cabinet particulier.
Séméonof parut ne pas se satisfaire de cette réponse, mais, devant la fermeté de Savinski, il n’insista plus et la conversation prit un tour plus technique.
Mais, au moment de se quitter, Savinski ne put s’empêcher de lui dire à brûle-pourpoint :
— Quelles sont vos chances de durée, Léon Borissovitch ?
Séméonof répondit :
— Dans ce calcul des probabilités, soyez sûr, Nicolas Vladimirovitch, que nous mettrons toutes les chances pour nous. Vous avez entendu ce qu’a dit Lénine dans un de ses derniers discours : « Camarades, travaillons pour les principes, mais n’oublions pas les baïonnettes. » Souvenez-vous, dit-il d’une voix où il y avait une menace, que la terreur est sur notre programme. Nous ne l’avons pas encore appliquée. Mais donnez-nous du temps et chacun comprendra bientôt en Russie qu’il n’a pas le choix et qu’il faut se soumettre…
Les yeux d’acier de Séméonof brillèrent plus vivement. Savinski eut la sensation nette que si l’ancien officier était chargé des fonctions de commissaire à la contre-révolution, personne ne trouverait le chemin de son cœur et qu’un appel à la pitié le laisserait insensible. Une volonté sereine et implacable serait au service de l’intelligence la plus froide, la plus claire, la plus bornée d’œillères qui fût au monde.