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Quand la terre trembla

SECONDE PARTIE (continued 3)

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Savinski laissa ses bagages à la douane et s’en fut attendre l’automobile. Un quart d’heure plus tard, ils roulaient lentement sur la neige tassée de la route dans la direction de Pétrograd.

Le compagnon de Savinski était un homme intelligent et agréable. Il avait gardé sa place pour ne pas mourir de faim et, en outre, il pouvait rendre à la frontière bien des services à ses anciens amis. Du reste, quand il en aurait assez, il passerait le fameux pont de bois qui sépare la Finlande de l’empire. Ils eurent une longue conversation en français pour éviter d’être compris par le soldat qui conduisait la voiture. Savinski apprit ainsi une nouvelle qui l’intéressa fort. L’officier, par suite d’un hasard heureux, se trouvait être assez exactement renseigné sur la force et les projets du parti communiste en Finlande. Il n’était pas douteux que les bolchéviques finlandais eussent trouvé un appui, de l’argent et des armes en Russie ; des émissaires de Lénine et de Trotski faisaient constamment la navette entre Helsingfors et Pétrograd, et, d’après certains renseignements, on pouvait s’attendre, dans la seconde quinzaine de janvier, à un coup d’État des extrémistes qui renverseraient le faible gouvernement bourgeois. L’officier ne mettait pas en doute leur succès. Cela donna beaucoup à réfléchir à Savinski. Il avait les siens en Finlande. Quelle serait leur sécurité si le parti rouge était au pouvoir ? Ne faudrait-il pas les faire passer à l’étranger ? Mais Sonia accepterait-elle de partir sans lui ?… Et puis il avait des fonds importants dans plusieurs banques d’Helsingfors. Il fallait les en retirer, car les banques finlandaises subiraient la même fortune que celles de Russie.

Au commissariat des Affaires étrangères, il eut la chance de rencontrer dans un couloir Séméonof. Celui-ci le reçut de la façon la plus aimable et lui demanda à quoi il pouvait lui être utile. Savinski lui expliqua qu’il avait été arrêté à la frontière de Finlande. Séméonof aussitôt devint sérieux.

— Nous ne donnons plus de visas, dit-il. Il y a eu des fuites. Des gens ont profité du désordre des bureaux finlandais où, comme vous savez, nous gardons nos agents, pour passer en Suède.

— Mais je n’ai pas l’intention d’aller en Suède, dit Savinski vivement.

— Je n’en doute pas, répondit Séméonof avec l’ébauche d’un sourire. Je suis persuadé que vous avez d’excellentes raisons de ne pas quitter Pétrograd…

Il s’arrêta un instant et reprit sur un ton de voix un peu différent :

— Ne serait-ce que pour continuer vos utiles entretiens avec Lamshof.

« Il sait tout ce que je fais, pensa Savinski. Il y avait une allusion à Lydia dans la première partie de sa phrase. » Un sentiment de colère monta en lui. Il se domina et dit avec insistance :

— Je vous assure que je ne partirai pas. Mais j’ai les raisons les plus graves pour aller en Finlande où sont ma femme et mes enfants… J’ai l’intention de les envoyer en Angleterre pour l’éducation de mon fils et je suis sûr que vous ne me refuserez pas de viser leur passeport.

— Oui, dit Séméonof, je comprends, pour l’instant les écoles anglaises sont meilleures que les nôtres.

Il réfléchit un peu.

— Je vous donnerai votre visa, Nicolas Vladimirovitch, oui, je vous le donnerai, et, si vous me rapportez le passeport de votre femme et de vos enfants, je m’engage à le viser pour la sortie de Finlande… Mais, n’est-ce pas ? nous parlons ici d’homme à homme ; puis-je avoir la promesse que vous rentrerez à Pétrograd dans les premiers jours de l’année ? Nous aurons à causer, voyez-vous ; une conversation avec un homme de votre valeur est toujours précieuse pour moi.

Savinski, fort exaspéré, donna la promesse demandée. Le même soir, il était chez les siens et rassurait Sonia dont l’inquiétude avait été grande à ne pas le voir arriver dans la matinée.

Il eut beaucoup de peine à lui persuader de lui remettre son passeport pour avoir le visa de sortie.

— Je ne veux pas quitter la Finlande, disait Sonia avec force. C’est déjà beaucoup que j’accepte de ne pas rentrer à Pétrograd près de toi. Si nous partons, partons ensemble. Pourquoi ne restes-tu pas ici ? Nous tenterons notre chance à Abo.

Savinski allégua l’engagement qu’il avait pris de retourner à Pétrograd. Du reste, les relations qu’il avait avec Séméonof le mettaient à l’abri de tout danger. Et puis, à ce moment, qui savait ce qu’allaient faire les Allemands ? Peut-être dans un mois occuperaient-ils Pétrograd et y apporteraient-ils au moins l’ordre et la sécurité. En attendant, comme la situation en Finlande pouvait, d’un jour à l’autre, devenir dangereuse, il suppliait sa femme, pour le salut de ses enfants, d’aller l’attendre à Stockholm. Un homme seul trouverait toujours moyen d’y arriver, dût-il franchir la frontière nuitamment. Sonia finit par se laisser convaincre, mais, malgré l’empire qu’elle avait sur elle-même, elle ne put cacher sa tristesse.

Le 2 janvier, Savinski l’emmena avec lui à Helsingfors où il avait à voir ses banquiers. Il y régla ses affaires au mieux. Ils déjeunèrent en tête-à-tête à l’hôtel Kemp. Sonia restait sérieuse et Savinski essaya en vain de l’égayer. Ces dernières heures passées avec celle qui avait été la fidèle compagne de sa vie pesaient lourdement sur son humeur aussi. Il allait rentrer à Pétrograd. Qu’arriverait-il de lui ? Jamais l’avenir n’avait été aussi incertain. L’image même de Lydia était obscurcie. Comment la retrouverait-il ? La sagesse n’était-elle pas de rester auprès des siens ? Il ne pouvait s’arracher aux pressentiments sombres qui pesaient sur lui. Et, lorsqu’il partit le lendemain, la séparation leur fut déchirante à tous deux.

Cependant Lydia attendait Savinski. Il avait dû rentrer ce jour même, tard peut-être. Il aurait pu être là, la veille déjà. Qu’est-ce qui le retenait en Finlande ? Lydia marchait de long en large dans sa chambre. Par moment, ses sourcils se fronçaient ; des rides se dessinaient sur son front pur. Elle ne se décidait pas à se coucher. Elle savait que le sommeil la fuirait. Elle allait ainsi de la fenêtre à son lit, de son lit à la fenêtre. Au-dessus de Pierre-et-Paul, des étoiles brillaient claires dans le ciel noir d’hiver. Tant de calme là-haut, tant de trouble dans cette petite chambre !… Elle s’arrêta enfin ; elle était lasse, elle aurait voulu mourir. Et soudain l’expression de son visage se modifia. Elle murmura : « Oui, je le ferai. » Ses yeux étincelaient, sa face changeante prit une expression de triomphe. « Je le ferai », dit-elle encore une fois en baissant les paupières. Elle avait retrouvé le calme.

Lentement elle se déshabilla, se coucha, et s’endormit aussitôt, — car, quelle que fût la violence de la tempête qui l’avait agitée, elle n’avait encore que dix-huit ans, et, à cet âge-là, il n’est pas de soucis que la nuit ne calme.

XII UN COUP DE TÉLÉPHONE

Le lendemain matin, à la lumière grise du jour d’hiver qui entrait par ses fenêtres, elle n’osa pas regarder sa décision en face ; elle ne lui jetait que des coups d’œil comme en passant. Oui, ce qu’elle avait décidé était toujours là devant elle ; il n’y avait rien de changé ; elle ne revenait pas sur le parti qu’elle avait pris. Mais il valait mieux ne pas rester à contempler un but si éblouissant qu’il vous aveuglait. Elle était certaine d’y arriver un jour. Mais quand ? comment ? Il était impossible de le prévoir et de dresser un plan. Cependant elle éprouvait une impression fort agréable de paix avec elle-même. Elle goûtait un repos délicieux.

La nourrice Katia allait et venait, un peu courbée, dans la chambre. « Elle n’est pourtant pas âgée, se dit Lydia. Elle n’a pas cinquante ans. Comme les femmes vieillissent vite ! Elles ont quelques années à elles, et puis c’est la fin… »

— Katia, Katia, appela-t-elle. Pourquoi te tiens-tu courbée ainsi ?

Katia vint à elle. Elle hocha la tête.

— J’ai attrapé des douleurs, ma petite colombe.

Tout en parlant, elle sourit de sa grande bouche et découvrit ses mâchoires où manquaient plusieurs dents.

— Combien te reste-t-il de dents ? demanda avec intérêt Lydia allongée dans son lit, les deux mains passées sous sa tête.

— Mais je ne sais pas, ma petite âme, dit la nourrice, je ne les ai jamais comptées. Il m’en reste assez pour ce que j’en fais.

— Eh bien, moi, j’en a vingt-huit, Katia : elles sont solides et je puis mordre très fort, si je veux. Regarde.

Elle dégagea un de ses bras, l’approcha de sa bouche qu’elle ouvrit toute grande et mordit dans la chair tendre à pleines dents. Lorsqu’elle lâcha prise, on voyait dessinées en petits carrés rouges deux rangées de dents régulières sur la peau blanche.

— Mais tu es folle, Lydotchka, ce matin !

Et la nourrice, prenant le bras de sa maîtresse, le frotta doucement.

— Écoute, nourrice, dit Lydia, raconte-moi l’histoire d’Ivan le Simple, mais seulement à partir du moment où il arrive au château où est enfermée la princesse. Il y a là un passage que j’aime beaucoup. Tu sais, quand la fille du roi est sur la tour et regarde vers l’orient. Te souviens-tu des mots ?

— C’est ainsi, dit Katia : « Ivan, ayant fait encore du chemin, vit devant lui un riche palais d’or et de cristal d’où venait une musique divine qui le plongeait dans l’extase. Il découvrit que, sur le sommet de la plus haute tour, une jeune fille d’une beauté merveilleuse jouait du luth… Elle regardait attentivement du côté où était Ivan, car sa vieille nourrice en mourant lui avait dit : « Ne pleure pas. Ne t’afflige pas. De là-bas (elle montrait de la main l’orient) viendra un homme hardi, et glorieux, et russe, qui te délivrera… »

— Nourrice, interrompit brusquement Lydia, quel âge avait Ivan le Simple quand il épousa la fille du roi ?

— On ne le dit pas dans l’histoire, mon enfant. Il était tout jeune, sans doute. Peut-être avait-il vingt ans.

— Vingt ans ! fit Lydia avec véhémence, vingt ans ! Épouser un homme de vingt ans ! C’est horrible… Je n’y avais jamais pensé quand tu me racontais ce conte… Et, maintenant, je ne l’aime plus.

Ce même jour, vers cinq heures, Savinski vint la voir après avoir passé chez le prince. Elle le reçut, cette fois-ci, dans une petite pièce attenant au salon où sa mère et le général Vassilief discutaient avec gravité sur des minuties. On entendait le murmure continu de leurs voix qui se mêlait au chant monotone du samovar. Avant même de se rencontrer, Lydia et Savinski étaient inquiets et énervés. Savinski, depuis plusieurs jours, avait l’impression qu’il marchait sur un terrain dangereux ; mais rien ne lui aidait à reconnaître les endroits où il ne fallait pas appuyer. Il redoutait une nouvelle saute d’humeur chez Lydia. Comment l’éviter ? Il y réfléchissait encore au moment de la revoir. Mais, lorsqu’il fut en face d’elle, il éprouva une telle joie à la retrouver qu’il ne pensa plus à rien d’autre. Pourtant, il évita de parler de la Finlande et du départ prochain de sa femme. Il lui semblait avoir compris que toute allusion à un voyage était insupportable à son amie. Était-ce parce qu’elle savait ne pouvoir quitter la Russie ? Lydia, de son côté, fut au début charmante comme à son ordinaire. Elle raconta à Savinski les mille riens de sa vie. De lord Douglas, il ne fut pas dit un mot. Ils parlèrent d’abord légèrement de toutes choses. Mais, peu à peu, un malaise s’éleva entre eux. Savinski s’en rendit compte assez vite. Ils semblaient qu’ils fussent possédés tous deux par un peu de fièvre ; il y avait un rien d’affectation dans le ton presque indifférent qu’avait adopté Lydia et il sentait sous cette surface unie un courant de pensées secrètes et tumultueuses. Il y avait certains silences, certains regards, du reste aussitôt détournés qu’aperçus, quelque mouvement brusque de la tête, deux mains qui ne pouvaient rester tranquilles.

A constater ces signes de nervosité chez la jeune fille, Savinski se troubla lui-même. A son tour, il montra de l’agitation, de l’inquiétude. Finalement, n’en pouvant plus, il se leva. Elle se leva aussi, sans réfléchir. Il se rapprocha d’elle, prit ses deux mains entre les siennes et lui dit :

— Qu’avez-vous, Lydia Serguêvna ? Que se passe-t-il ? Ne suis-je pas votre ami ? N’avez-vous plus confiance en moi ? Je ne comprends rien…

Elle le regarda longuement, sans répondre. Ses yeux avaient une fixité inquiétante et, soudain, Savinski les vit se remplir de larmes.

Il ne put supporter ce spectacle. Sans songer qu’on pourrait le voir du salon voisin, il attira Lydia dans ses bras et, au comble de l’agitation, il lui disait les paroles sans suite avec lesquelles on apaise la douleur des enfants et des femmes.

— Lydia, Lydotchka, ma chère petite Lydia, je vous en supplie… Calmez-vous. Voyons, voyons, pourquoi ce gros chagrin ? Vous pleurez ! Est-ce parce que vous savez que les larmes vous rendent plus belle encore ?… Là, là, cela va mieux… Dites-moi ce qui vous peine… Non, ne pleurez plus… je ne puis le supporter. Vraiment, si vous pleurez, je me mettrai à pleurer aussi… Voyez, le beau spectacle que nous donnerons…

Et, tout en lui parlant à mi-voix, il la pressait contre lui et, au même temps où, bouleversé, il essayait de la consoler, le contact de ce corps flexible et charmant lui causait une étrange sensation de plaisir à laquelle il avait peine à s’arracher. La chaleur de Lydia, sa fièvre semblaient passer en lui, couler à travers ses veines. L’émotion fut si aiguë qu’il faillit en perdre la tête. Il eut encore la force de repousser doucement la jeune fille et de l’asseoir dans un fauteuil.

Dans le salon voisin, le murmure des voix continuait à bruire comme l’eau d’un ruisseau qui descend une pente rapide.

Lydia s’essuya les yeux et se reprit. La crise était passée. Bientôt elle put parler et dit :

— Vous êtes bon, Nicolas Vladimirovitch… Il faut me pardonner encore une fois… Je ne sais pourquoi je suis nerveuse à ce point ces jours-ci… Ne croyez pas que je sois une petite fille. J’ai beaucoup réfléchi ; j’ai pensé longtemps, trop longtemps… C’est cela qui m’a fait mal, mais je crois que c’est fini maintenant et que je ne serai plus jamais ridicule comme je l’ai été aujourd’hui.

— Oui, oui, fit Savinski, nous sommes tous malades, voyez-vous, Lydia Serguêvna ; ce sont les temps qui veulent cela. Moi-même, je suis effrayé quand je vois ce dont je serais capable… Oublions ce qui vient de se passer, mais, si vous êtes assez bien, pouvez-vous me confier la cause de votre chagrin ?

La jeune fille réfléchit un instant.

— Je crois, fit-elle, que je puis vous dire l’essentiel… Je ne sais pourquoi cela m’a pris si brusquement, mais j’ai eu la sensation horrible que j’étais seule au monde.

Savinski eut un sursaut et allait répondre. Elle le prévint.

— Vous me direz que j’ai mes parents. Mais, Nicolas Vladimirovitch, mes parents ont fait leur vie. La mienne est devant moi et je ne vois pas clair ; je ne vois rien, un grand isolement, et plus loin le vide. C’est une idée affreuse…

Elle se tut et Savinski resta longtemps silencieux. Que pouvait-il donner à cette jeune fille palpitante ? Pourrait-il être le compagnon de cette enfant à travers l’existence ? Il était âgé, il n’était pas libre. Il n’avait rien à lui offrir. Le sentiment de son impuissance à soulager cette douleur l’accabla.

— Chère petite, dit-il enfin, vous êtes très jeune. Il faut prendre patience. Les choses ne seront pas toujours ainsi. Pour traverser ces temps difficiles, vous savez que vous pouvez compter sur moi, que je suis votre ami. Cela n’est pas grand’chose, évidemment, mais enfin…

Lydia l’interrompit vivement.

— Je sais tout cela, je sais que vous m’aimez vraiment. Mais, vous aussi, votre vie est faite, vous avez votre femme, vos enfants…

Et, de nouveau, elle parut agitée. Savinski, accablé, ne trouvait que répondre.

A ce moment, la princesse traversa le salon et adressa la parole à Savinski. Le repas allait être servi. Voudrait-il partager avec eux un médiocre dîner de révolution ?

Savinski refusa. Déjà il ne supportait plus d’être avec Lydia en compagnie. Il avait été si loin dans son intimité avec elle que seul le tête-à-tête pouvait le satisfaire.

Lorsqu’il revit Lydia, elle paraissait avoir oublié l’émouvante scène qui les avait rapprochés l’un de l’autre. La seule différence que Savinski put remarquer fut une nuance de sérieux dans toute sa façon d’être, quelque chose de plus volontaire, comme si elle avait arrêté un plan auquel elle était décidée de se tenir. De lord Douglas, il n’était plus question entre eux. De Finlande, il parla une fois seulement sans nommer ni sa femme, ni ses enfants, mais pour dire qu’il avait encore des affaires à y régler. Les nouvelles qu’on en recevait étaient mauvaises. On avait l’impression d’être à la veille d’une crise. Lydia laissa passer ces explications sans y répondre.

Pendant quelques jours, ils ne purent sortir ensemble. Un matin — la veille ils ne s’étaient pas vus — elle l’appela au téléphone. D’abord, il eut de la peine à reconnaître sa voix. Le timbre en était changé et l’accent. Il le lui dit et lui en demanda la cause. Elle répondit sur un ton plus ouvert. Elle n’était pas libre dans l’après-midi, mais s’il dînait chez lui ce soir, elle lui téléphonerait vers sept heures, pour causer avec lui un moment.

— Je dîne seul chez moi, dit Savinski, et j’attendrai votre téléphone. Mais comment passerai-je la journée sans vous voir ?

— Bah ! répondit-elle, nous nous verrons demain, Nicolas Vladimirovitch. Et à ce soir, en tout cas ; j’aurai quelque chose à vous dire.

De nouveau la voix redevint grave. Savinski voulait continuer la conversation. Mais déjà Lydia avait raccroché l’appareil.

XIII “IN SUCH A NIGHT AS THIS”

The merchant of Venice

Savinski rentra chez lui avant six heures. Il était fatigué et triste. Il se fit servir du thé, s’étendit sur un divan et se laissa aller quelques instants, sans réagir, au cours de ses pensées. Elles l’entraînèrent dans un monde à l’atmosphère lourde, où la moindre chose se faisait avec une difficulté extrême, où l’on était comme écrasé sous une impression de peur d’on ne savait quoi, qui était mille fois plus difficile à supporter que la vue d’un danger réel, si grand fût-il. On avait le sentiment d’aller à une catastrophe, par des chemins bordés de haies hautes et épineuses qui empêchaient de voir ni devant soi, ni à côté de soi et qui se fermaient derrière vous à mesure que vous avanciez. Une force irrésistible, encore que sans brutalité, vous poussait à faire chaque jour un pas de plus dans cette voie au bout de laquelle un abîme s’ouvrirait devant vous. L’idée de la fatalité obscure qui pesait sur lui comme sur toute la Russie accablait aujourd’hui Savinski. Il avait ainsi des moments où il ne pouvait se reprendre, où il était la proie sans défense des démons de la nuit. Il traversait une de ces crises. Une visite qu’il avait eue de Séméonof avait contribué à le mettre en ce fâcheux état. Celui-ci était venu le voir au sujet de ses entretiens avec le vieux Lamshof, mais ne s’était-il pas arrangé, au cours de la conversation et en parlant de l’armée réactionnaire du Don, pour introduire d’une façon inattendue le nom de Spasski et pour dire textuellement : « Nous savons qu’il a des correspondants à Pétrograd » ? Il avait, du reste, passé aussitôt. Mais le coup avait porté et, comme une pierre jetée dans un étang y forme des cercles de plus en plus grands, l’ébranlement qu’il avait causé en Savinski s’était peu à peu étendu et avait touché à des régions qui jusqu’alors n’avaient pas été agitées. D’un jour à l’autre il pouvait être arrêté comme complice de Spasski dans son œuvre contre-révolutionnaire. Il était à la merci ou d’un hasard, ou d’une trahison. Un membre du parti pouvait avoir un instant les nerfs trop faibles et, sous l’empire de la peur, aller se vendre aux bolchéviques. On ne plaisantait pas avec les maîtres de Smolny. Combien d’exécutions sommaires n’avaient-elles pas été faites ? Les ravelins de Pierre-et-Paul, les fossés de Cronstadt, la cour même de la préfecture à la Gorokhovaia pouvaient le dire. Pour la première fois depuis longtemps, on avait enfin au pouvoir des hommes énergiques. Les gens du Don, ces officiers sans volonté, ces généraux qui se disputaient, pourraient-ils les renverser ? Savinski, dans l’humeur où il était, ne gardait pas l’ombre d’une espérance. « Mais alors, se dit-il, ne suis-je pas fou de risquer ma liberté et peut-être ma vie pour une cause qui est juste certainement, mais de l’échec de laquelle je ne puis pas plus douter que de ma présence dans cette chambre ? Qu’on se sacrifie quand on croit au succès, admettons-le, mais lorsqu’on est certain d’échouer, c’est le fait de gens illuminés, de mystiques, de rêveurs. Je ne suis ni mystique, ni rêveur ; je suis un homme d’affaires. Pourquoi me suis-je embarqué dans cette aventure ? Au fond, si je veux admettre la vérité, uniquement parce que Spasski est un charmant garçon et que j’ai de la sympathie pour lui ; mais il faut avouer que c’est une sympathie qui peut me coûter cher. » Et en même temps Savinski sentait de la façon la plus claire qu’il n’aurait jamais la force de rompre avec Spasski, et cette constatation ajouta momentanément à sa mauvaise humeur. « Le diable l’emporte », dit-il, en se relevant.

Il alluma une cigarette et regarda sa montre. Près de six heures et demie. Pourquoi Lydia ne téléphonait-elle pas ? Lydia ! Qu’était-il pour elle ? Elle ne verrait jamais en lui qu’un ami. Sans doute il était capable de jouer ce rôle de second plan. Il en souffrirait certainement, et, à la fin, elle s’en irait, au bras de quelque jeune homme. Ici aussi il ne pouvait espérer aucun succès. Mais ici encore, il savait qu’il ne trouverait en lui ni le désir, ni le pouvoir de se séparer d’elle. Il prévoyait de longues souffrances, mais les souffrances causées par Lydia lui étaient plus chères que les joies données par d’autres. « Ah ! tout cela est absurde, soupira-t-il, et je déraisonne. Mais les choses sont ainsi et, pour rien au monde, je ne voudrais qu’elles fussent autrement. »

La femme de chambre entra. La remplaçante du domestique qui avait jugé plus prudent de quitter Pétrograd était une femme déjà d’un certain âge, à la bonne et paisible figure. Savinski s’était accoutumé à Annouchka qui avait pour lui les soins les plus attentifs. Elle lui parlait souvent de ses enfants qu’elle ne connaissait pas, non plus que sa femme, mais dont elle voyait la photographie sur le bureau. Boris était son préféré. Elle regarda son maître assis sur le divan. Il semblait accablé.

— Vous êtes fatigué, barine, aujourd’hui. Faut-il vous faire dîner un peu plus tôt ?

Savinski haussa les épaules.

— Comme vous voudrez, Annouchka, je n’ai pas faim.

— Il n’est pas bon de vivre seul dans ces temps-ci, barine, dit-elle doucement. Allons, je vais vous servir tout à l’heure. Cela vous fera du bien.

Elle alla tâter le poêle.

— Vous n’aurez pas froid ce soir, dit-elle. Et elle sortit tranquillement.

A ce moment, Savinski entendit un coup de sonnette à la porte d’entrée. Il avait les nerfs en si mauvais état qu’il tressaillit. Quel ennui était-ce encore ? Il fut sur le point d’appeler la vieille bonne pour lui dire qu’il n’y était pour personne. Mais elle était déjà à la porte. Il était trop tard.

Il attendit quelques secondes, la tête baissée. Un bruit de pas légers sur le tapis : il leva les yeux. Lydia était devant lui.

Elle avait gardé sa fourrure. Elle se tenait droite, la tête un peu renversée en arrière, les yeux attachés sur Savinski, et l’émotion de ce dernier était telle qu’il ne vit pas le trouble qu’elle essayait de cacher. Elle fut la première à se remettre, et à Savinski qui était resté immobile, comme stupéfié par cette apparition, elle dit d’une voix qui ne tremblait pas :

— Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, est-ce ainsi que vous accueillez vos hôtes ? Est-ce ainsi que vous me recevez à la première visite que je vous fais ?

— Lydia Serguêvna, dit-il, pardonnez-moi… Je ne sais si je rêve. J’étais plongé dans d’affreuses idées noires. Et vous voilà !…

Il lui avait pris les deux mains et se tenait tout contre elle. Un parfum de jeunesse avait rempli la pièce où il se morfondait seul il y a quelques instants. La chaleur qui rayonnait du poêle semblait plus forte, l’électricité plus brillante.

— C’est vous, reprit-il, chez moi !… Et je vous laisse là debout ; je ne vous fais même pas asseoir, je ne vous offre rien… Mais j’espère que vous pouvez rester quelques minutes… Je vous raccompagnerai tout à l’heure… Enlevez votre manteau, Lydia Serguêvna, vous prendriez froid en sortant. Vous voyez, j’ai un appartement tout petit, mais il y fait chaud, comme aux temps bénis des tsars.

Il lui prit sa fourrure et fut surpris de découvrir que Lydia était en toilette décolletée, comme il l’avait vue aux soirées de Nathalie.

— Allez-vous dîner quelque part ? demanda-t-il. Chez notre voisine, sans doute ?

Avec un peu de confusion, Lydia dit sans oser le regarder :

— J’avais pensé, Nicolas Vladimirovitch, qu’aujourd’hui vous m’inviteriez à dîner… si je ne vous gêne pas, cependant. Peut-être avez-vous à travailler ?… Dites-le franchement, et je m’en irai tout de suite…

Elle semblait de nouveau avoir perdu confiance en soi ; elle était redevenue une petite fille toute simple et Savinski vit qu’elle rougissait.

— Ah ! dit-il, quelle fée êtes-vous pour me faire un cadeau pareil ? Si je vous garde !… Que pensez-vous donc ?

Il mourait d’envie de la prendre dans ses bras pour la réconforter, pour lui faire sentir la joie qu’elle lui apportait. Mais le désarroi de ses pensées était si grand qu’il n’osait bouger. Il ne savait que faire, quelle contenance adopter. Il s’écarta brusquement.

— Il faut que j’avertisse ma vieille femme de chambre, fit-il. Il y a un bon dîner, à ce qu’elle m’a dit.

Il courut jusqu’à l’office. Quand il revint, Lydia n’avait pas bougé de place, mais elle avait repris possession d’elle-même et lui sourit.

— Votre appartement me plaît, dit-elle.

— C’est l’appartement qu’a habité jusqu’à moi la princesse Dolly R…, répondit Savinski. Je crois que c’est elle qui l’a tendu de ces vieilles toiles de Jouy qui sont si gaies. Comme vous avez vu, je touche à la caserne et mes voisins immédiats sont ces Pavlovtzi qui forment le plus mauvais des régiments de Pétrograd. Qu’est-ce qui les empêche d’entrer chez moi et de venir s’installer ici à ma table et dans mon lit ? Je n’en sais rien. Je les trouve bien aimables de rester chez eux, car s’il leur chantait de changer de logement, je n’aurais qu’à leur céder le mien sans mot dire. Séméonof lui-même n’y pourrait rien.

Lydia s’était levée et parcourait la pièce. Elle s’approcha d’une double porte qui avait été enlevée et qui conduisait dans la chambre voisine où Savinski couchait. Un grand lit de milieu l’occupait, un lit de femme élégante, car il était couvert d’un dessus de dentelles et de soie.

Lydia revint dans le cabinet de travail. Elle jeta un coup d’œil sur le bureau, où, dans un cadre d’argent, était la photographie de Sonia entourée de ses enfants. Elle la regarda longtemps.

— Votre femme est belle, dit-elle enfin.

— Mais ne la connaissez-vous pas ? fit Savinski étonné.

— Je ne l’ai jamais vue, répondit Lydia… Est-ce une photographie ancienne ? Votre femme est encore très jeune.

— Sonia, fit Savinski, quel âge a-t-elle ? Trente-deux ans, je crois. Elle s’est mariée à dix-huit ans.

— C’est mon âge, fit Lydia d’une voix changée.

Elle resta un moment sans parler. Savinski se taisait aussi. De nouveau il avait cette impression que quelque chose de mystérieux avait surgi entre eux. Mais il ne s’attarda pas à en chercher la cause. La joie qui était en lui à voir Lydia dans son appartement dominait tout et l’emplissait d’une ivresse telle qu’elle ne laissait place à aucun autre sentiment. Elle était là, éblouissante de jeunesse et d’éclat ; le seul mouvement imperceptiblement rythmé de ses hanches quand elle marchait, la façon dont elle redressait son buste juvénile et effaçait ses épaules un peu grêles, le halètement léger de ses seins quand elle respirait, la manière dont l’air était aspiré et expiré entre ses lèvres, la profondeur de ses yeux et leur couleur azurée qui évoquait des cieux orientaux, la blonde torsade enfin de ses cheveux dorés et fins qui semblaient rendre à la lumière ce que la lumière leur avait donné, étaient un spectacle dont il ne pouvait s’arracher. Il n’était pas besoin de parler. A quoi bon ? Elle était là, vivante, près de lui. Que demander de plus ?

La vieille Annouchka survint. Elle regarda son maître qui ne s’était pas aperçu de son entrée. Il avait rajeuni de dix ans. Elle avait laissé un homme fatigué, presque un vieillard. Et voilà qu’elle retrouvait un homme fort, vigoureux, aux yeux brillants, au visage rayonnant de bonheur. C’est d’une voix pleine de douceur qu’elle dit :

— Barine, le dîner est servi.

A table, elle approcha la chaise de la jeune fille et lui témoigna une déférence particulière et, comme Lydia la remerciait, elle s’inclina très bas. Puis, ayant servi le potage et les pirochki, elle sortit.

— Votre servante est bien, dit Lydia.

— C’est une brave femme, répondit Savinski. Elle est pleine d’attentions pour moi.

— Je crois que je l’aimerai beaucoup, fit Lydia.

Savinski sursauta. Que voulait dire Lydia ? Avait-il bien compris ?… A partir de ce mot, Savinski sentit qu’il était de moins en moins maître de lui. Par instant il se reprenait et examinait la situation avec calme. Lydia avait eu le caprice de venir voir son appartement et de s’inviter à dîner, chose impossible en d’autres temps, toute naturelle aujourd’hui où le monde était à l’envers. Les rapports si amicaux qu’il y avait entre eux expliquaient une démarche qui n’était qu’en apparence osée. Il suffisait, du reste, de regarder la jeune fille assise en face de lui pour comprendre aussitôt la simplicité et l’innocence qui étaient en elle. « Il n’y a rien que de pur en ma fille », avait dit le vieux prince… Il avait raison, tout devait être considéré de cet angle-là.

Mais, à d’autres moments, ces sages réflexions étaient bousculées par un assaut de pensées tumultueuses. Il n’y avait plus qu’une réalité : la femme qu’il adorait était venue chez lui ; elle était là à portée de ses bras ; elle savait — il n’était pas possible qu’elle ignorât — les sentiments qu’il avait pour elle et qui depuis longtemps avaient franchi les bornes de l’amitié… Il s’approcherait d’elle… Il se pencherait vers la fleur entr’ouverte de sa bouche et y porterait les lèvres…

Tandis qu’il était partagé entre deux sentiments, tantôt se laissant emporter par les rêves passionnés que la présence de Lydia faisait naître, tantôt réfléchissant avec calme sur une situation si inattendue, et dont il fallait savourer les moindres délices car cette rencontre serait brève et ne se renouvellerait pas, la conversation continuait à bâtons rompus entre Lydia et lui. Maintenant ils avaient trouvé le ton juste ; il n’y avait pas de fausses notes. Ils ne parlaient de rien de sérieux. La nouveauté de ce tête-à-tête, une pointe de champagne dont elle avait bu un verre, l’avaient rendue à elle-même et libérée des préoccupations qu’elle avait eues ces jours derniers, préoccupations dont Savinski avait vu encore le reflet sur son front pur avant dîner.

Savinski fut frappé du naturel exquis avec lequel elle s’adaptait à cette position nouvelle. Elle ne témoignait ni embarras, ni excès de confiance. La petite fille qui parfois réapparaissait en elle avait disparu. Il avait à sa table une jeune femme qui manifestement ne semblait surprise en rien de ce que sa place dans cette salle à manger pouvait avoir d’extraordinaire. Elle semblait presque être la maîtresse de la maison et, comme Savinski, beaucoup plus troublé qu’elle ne l’était, négligeait de manger, c’est elle qui lui offrit de reprendre d’un plat laissé sur la table. Savinski, s’il mangeait peu, buvait moins encore. Il se sentait dans un équilibre si instable qu’il craignait que la moindre chose lui fît perdre la tête. C’est à peine s’il prit un verre de champagne. La présence de Lydia le grisait plus sûrement que le vin, et il passait son temps à se jurer de garder son sang-froid, car ce n’était pas une femme qu’il avait en face de lui, une jolie femme habituée aux hommages des hommes aussi bien qu’à leurs brusqueries, et qui sait à quoi elle court lorsqu’elle va dîner chez un garçon, c’était une jeune fille à l’aube de la vie, dont l’haleine était aussi fraîche que celle du vent avant l’aurore, une amie pure qui lui faisait la grâce de venir passer une heure chez lui dans des circonstances que son imagination seule à lui, Savinski, rendait romanesques. En somme, au sein des délices où le plongeait la présence de Lydia, il se sentait horriblement gêné par le combat qui se livrait en lui.

Cette gêne s’accrut lorsqu’ils eurent passé dans le cabinet de travail. A table, leur position était exactement fixée, — il y a des règles et une tradition. Au salon, ils redevenaient libres et Savinski ne savait que faire de sa liberté. Lydia, elle, gardait plus de simplicité. Elle s’installa sur le divan, se renversa un peu en arrière sur les coussins et alluma une cigarette. Elle suivait de l’œil Savinski et paraissait s’amuser à le voir aller et venir sans trouver de repos. D’abord, il s’était assis près d’elle. Puis soudain, comme si un diable l’avait poussé, il avait bondi à l’autre bout de la pièce sous prétexte de chercher des allumettes, alors qu’une boîte était sur le guéridon à côté du divan. Puis il s’était laissé tomber sur un fauteuil voisin et, alors, comme il lui avait parlé avec douceur ! A ce moment-là, sans peut-être même qu’il s’en rendît compte, il voulait lui plaire, la gagner, faire sa conquête. Ses yeux semblaient vouloir lire à travers elle et pénétrer jusqu’à son cœur et, sous la caresse de ce regard, Lydia, elle-même, perdait peu à peu conscience ; ses idées flottaient devant elle comme des poussières qu’emporte le vent ; elle n’était plus que sensations ; c’était une ivresse légère et délicieuse. Elle ne revint même pas à elle à un mouvement brusque de son ami. Voilà que, sans raison apparente, il s’était mis à marcher de long en large, tirant des bouffées rapides de sa cigarette, se taisant et laissant échapper, au milieu d’un long silence, un mot qui sortit du monologue intérieur auquel il se livrait : « Impossible. » Ce mot résonna dans la chambre et fit sursauter Savinski lui-même.

Il se tourna vers Lydia, lui sourit et dit :

— Pardonnez-moi, je crois que j’ai perdu la tête…

Mais il s’arrêta et son sourire ne s’acheva pas, tant il fut frappé de l’expression qu’avait prise la jeune fille. Elle était pâle et ses yeux restaient attachés sur Savinski. Il n’apercevait que ces yeux sombres dans l’ombre ; il ne pouvait s’en détourner. Elle regardait Savinski : mais le voyait-elle ? Elle paraissait emportée par un rêve à cent lieues de la scène présente. Même le mot « impossible », lorsqu’il avait éclaté dans la chambre, n’était pas parvenu à ses oreilles. Mais toujours ces yeux intenses, comme consumés d’un feu intérieur. Il alla jusqu’à elle et, tandis qu’il hésitait, cherchant ses mots, elle lui dit avec simplicité :

— N’êtes-vous pas fatigué de marcher, Nicolas Vladimirovitch ? Asseyez-vous près de moi… Il semble que je vous fasse peur, ce soir.

Elle lui tendit la main qu’il prit et garda dans la sienne, puis il s’assit et la porta à ses lèvres, et ses lèvres remontèrent jusqu’au poignet, le franchirent, arrivèrent au bras nu, le parcoururent de bas en haut, et de haut en bas. C’était une sensation à la fois exquise et torturante dont il se demandait combien de temps elle pourrait se prolonger impunément. Soudain il sentit le bras de Lydia resté libre s’allonger autour de son cou, l’attirer vers elle. Lorsqu’il fut tout près, elle se blottit sur sa poitrine et, tournant son visage vers lui, elle lui donna ses lèvres. Il la serra éperdument contre lui, se coucha presque sur elle ; leurs deux corps exactement joints ne se touchaient que par leurs bouches unies. Il sembla à Savinski qu’il ne vivait plus que par ses lèvres collées à celles de sa maîtresse. Cela dura longtemps, une minute, un siècle ?

Il eut un éclair de lucidité. « Quelle heure est-il ? Il faut rentrer… Et puis, non, non, c’est impossible… Pourtant, le vieux prince… une jeune fille… » Il s’arracha aux bras de Lydia. De nouveau il était en proie à une grande agitation. Il paraissait ne plus songer qu’à une chose. Il tira sa montre. Dix heures déjà… Ah ! il n’y avait plus personne dans les rues… Il courut à Lydia, s’agenouilla devant elle. Il la caressait, lui disait mille choses tendres et folles et il finit sur un ton plus sérieux :

— Je vais vous accompagner chez vous, Lydia, Lydotchka ; il est tard ; on sera inquiet, on vous cherchera… A propos, où vous croit-on ?

— Chez mon amie Hélène, à la Mokhovaia, dit Lydia, et elle ajouta en pesant chacun de ses mots :

— C’est là que je suis censée coucher, car vous savez bien qu’il n’est pas agréable de circuler le soir dans Pétrograd. C’est donc là que vous m’accompagnerez si vraiment vous ne pouvez vous décider à me garder chez vous jusqu’à demain…

....... .......... ...

....... .......... ...

Tard dans la nuit, il était deux heures du matin, l’électricité brûlait au-dessus du grand lit où ils étaient couchés. Épuisée de fatigue, Lydia se redressa, se pencha vers son amant étendu près d’elle, le regarda jusqu’au fond des yeux et dit :

— O toi qui es à moi, tu n’iras plus en Finlande, maintenant !

Elle se glissa dans ses bras et s’endormit.

XIV LE RÉVEIL

La nuit, le repos, deux respirations alternées dans le silence de la nuit. Si ce n’était le bruit léger de ces souffles qui scandent le silence, on pourrait croire qu’il n’y a plus de vie dans les deux corps qui sont étendus là, tant le sommeil où ils sont ensevelis est profond. L’obscurité les enveloppe et maternellement berce ses enfants. Ils dorment, l’un à côté de l’autre… Et soudain Savinski sent une impression étrange sur ses yeux, quelque chose qui irrite et gêne ; il entr’ouvre les paupières, les referme aussitôt, les rouvre… La chambre est inondée de lumière ; l’électricité brûle dans le plafonnier et, près de lui, la vieille Annouchka qui lui touche l’épaule.

— Barine, il y a une perquisition chez nous, murmure-t-elle à son oreille.

Tout de suite, comme à la lueur d’un éclair, Savinski vit l’avenir proche s’ouvrir devant lui : l’abîme. Une perquisition, un mandat d’arrêt, Lydia compromise dans l’affaire, arrêtée peut-être, menée en prison avec lui, cette petite dans l’horrible promiscuité des geôles bolchéviques ! Et en outre l’affreux scandale qui retentirait de tous côtés, chez le vieux prince, plus loin encore en Finlande où Sonia l’attendait…

— Je me lève, dit-il à voix basse à Annouchka.

Lydia dormait toujours. Rien ne pouvait déranger son innocent sommeil. Elle était allongée, le bras droit sous la tête, ses cheveux défaits en désordre autour d’elle ; l’épaule un peu frêle sortait nue de la chemise qui, entr’ouverte, laissait voir un jeune sein délicatement fleuri. Savinski, tandis qu’il s’habillait hâtivement, la regardait. L’angoisse lui tenaillait le cœur… Eût-il été seul, l’aventure était déjà dangereuse, mais y mêler cette enfant ! Fallait-il la réveiller ?… Pourrait-il éviter qu’on l’arrêtât ?… Mais, en tout cas, le commissaire chargé de la perquisition entrerait dans la chambre… Il alla vers elle, se pencha sur le lit, la prit dans ses bras, la baisa sur le front et sur les lèvres. Elle répondit à son baiser, murmura sans ouvrir les yeux un « je t’aime », voulut se retourner pour reprendre son sommeil.

— Lydia, dit Savinski, Lydia, ma petite âme, il faut te réveiller…

La tête de la jeune fille roula sur l’oreiller ; elle revint à elle et demanda :

— Qu’y a-t-il ? Est-il tard déjà ?

Elle regarda les fenêtres qui restaient sombres.

— Mais c’est la nuit encore ; il faut me laisser dormir.

— Mon cher cœur, dit Savinski, il y a une perquisition ici. Il faut te lever… J’espère que tout se passera bien ; en tout cas, tu ne cours aucun danger… Habille-toi, Je suis obligé de passer à côté… A tout à l’heure.

Il la serra contre sa poitrine. Elle mit les bras autour du cou de Savinski comme pour ne pas le laisser partir. Il les dénoua doucement et sortit de la chambre. Il passa par le cabinet de travail, regarda sa montre. Elle marquait quatre heures… Il avait tout son sang-froid : « Le diable emporte les gens qui choisissent une heure pareille pour une visite domiciliaire », se dit-il. Il entra dans la salle à manger, il y avait là une dizaine de personnes, presque tous des gardes rouges en uniforme de soldats, baïonnette au canon, et deux civils. Il reconnut le président du comité de la maison, un architecte à la maigre moustache, au teint maladif, qui avait ses bureaux sur la cour. La seconde personne en civil se détacha du groupe, vint à lui et se présenta fort poliment : « Alexandre Ivanovitch Zoubof, commissaire à la Section des recherches pour la contre-révolution. » Il lui tendit un papier jaune imprimé, muni de plusieurs cachets. D’un coup d’œil, Savinski le lut. Ordre était donné de perquisitionner chez Nicolas Vladimirovitch Savinski et de l’arrêter, ainsi que toutes personnes présentes dans son appartement… Songeant à Lydia, il sentit ses jambes se dérober sous lui et dut faire un grand effort pour cacher son trouble. Il s’appuya à la table.

— Je suppose que ce papier est légal, dit-il. Mais peut-être y a-t-il une erreur ?… Puis-je téléphoner à Léon Borissovitch Séméonof ?

Le commissaire s’inclina et, sur un ton de voix très déférent, répondit :

— Je crains, Nicolas Vladimirovitch, que la chose soit inutile. Vous serez sans doute interrogé aujourd’hui à la Gorokhovaia et, à ce moment, si vous le jugez nécessaire, Léon Borissovitch pourra intervenir. Mais nous ne dépendons pas des Affaires étrangères…

Le commissaire avait les manières d’un homme bien élevé. C’était, probablement, un ancien employé de la police secrète du tsar, entré au service des bolchéviques. Il était rasé de frais, portait une courte moustache sur une lèvre un peu bouffie et s’exprimait avec élégance. Il n’avait pas trente ans. Savinski eut un instant l’espoir qu’il pourrait arranger avec lui l’affaire de Lydia. Il comprendrait, sans doute, la situation, et il ne devait pas être insensible à l’idée d’obliger un homme tel que lui.

— Je voudrais vous parler une minute, dit-il à demi-voix, d’une question assez délicate.

L’autre s’inclina.

— A vos ordres, fit-il, et il suivit Savinski qui l’entraînait vers l’entrée du cabinet de travail.

A ce moment, un second personnage, en uniforme celui-là, se détacha du groupe des soldats et vint se joindre à eux. Le commissaire civil, sans montrer d’embarras, le présenta :

— Le lieutenant Ivanof, dit-il.

Savinski, habitué à regarder les hommes et à les juger, prit sa mesure d’un coup d’œil. Il était convenablement habillé et avait l’allure d’un officier de carrière. C’était un jeune homme aussi. Il se tenait droit, les épaules effacées. « Il a appartenu à l’ancienne armée, pensa Savinski, je puis réussir encore. »

— Messieurs, dit-il en souriant, c’est d’une affaire personnelle que je veux vous entretenir. Vous comprendrez tout de suite. Ce n’est pas aux fonctionnaires du gouvernement, qui remplissent ici leur devoir…

— Très pénible, je vous assure, Nicolas Vladimirovitch, très pénible en vérité, intervint le commissaire civil en s’inclinant.

— Oui, reprit Savinski avec plus d’assurance, c’est à des hommes que je m’adresse, d’homme à homme… Le fait est que je suis ici, aujourd’hui, dans une situation assez particulière… Cela peut arriver à chacun de nous, à vous comme à moi… J’ai une femme, à côté, une toute jeune femme qui est venue me voir et que j’ai gardée cette nuit, car les rues ne sont pas très sûres, comme vous savez… Elle ignore tout des choses politiques, c’est une enfant encore… Elle n’a pas vingt ans, voyez-vous… Maintenant, je puis vous donner ma parole d’honneur qu’elle n’est en rien mêlée à ma vie, qu’elle ne sait rien de ce que je fais, et qu’en réalité c’est la première fois, aujourd’hui, qu’elle est entrée dans mon appartement… Mes domestiques, si vous voulez bien les interroger sur ce point, pourront vous confirmer la vérité de ce que je vous dis… Les choses étant ainsi, messieurs, je vous supplie de la laisser libre… Vous comprenez, sans que j’en dise davantage, de quoi il s’agit… Et je vous assure que je n’oublierai jamais le service que vous me rendrez…

A mesure qu’il parlait, il avait peu à peu perdu le sang-froid qu’il avait au début. L’émotion à laquelle il était en proie faisait vibrer sa voix.

Les deux commissaires parurent partager son émoi, et le civil plus encore que le militaire. Tandis que Zoubof hochait la tête approbativement, l’officier eut un demi-sourire presque respectueux pour faire comprendre qu’il lui était, en effet, arrivé d’être en bonne fortune et que c’étaient là choses sur lesquelles un homme ayant vécu savait fermer les yeux. Cependant, lorsque Savinski eut terminé, un grand embarras se peignit sur leurs figures. Ils s’écartèrent un instant et commencèrent à discuter. La conversation se prolongeait. Évidemment, ils se heurtaient à un obstacle difficile à surmonter. Ils revinrent à Savinski.

— Vous pourriez peut-être nous dire le nom de la personne qui est chez vous ? dit le commissaire civil avec un peu de gêne.

— Je préférerais le tenir secret, répondit Savinski, il s’agit de l’honneur d’une femme, vous comprenez…

— Je comprends, je comprends, fit l’officier, cependant…

— En tout cas, nous pourrions interroger votre domestique, suggéra Zoubof, qui paraissait fort désireux de faire preuve de bonne volonté.

Annouchka fut appelée. Les deux commissaires lui posèrent des questions. La vieille servante répondit avec simplicité et assurance. Elle n’avait jamais vu la jeune femme qui avait dîné chez son maître. C’était elle, Annouchka, qui ouvrait toujours la porte. Cette jeune femme n’était pas encore venue à l’appartement. Cette déposition parut faire impression sur les deux commissaires. Cependant, seuls, ils recommencèrent à discuter. Savinski avait, à ce moment, la certitude que la chose était arrangée. Il respirait librement. Que lui arriverait-il ? Il ne s’en souciait pas. Seule Lydia importait. Les commissaires s’approchèrent, de nouveau, de lui. Cette fois-ci, ce fut l’officier qui parla.

— Il nous paraît, Nicolas Vladimirovitch, que la question est, en effet, fort délicate. Notre ordre est formel… Nous prendrions une grande responsabilité en ne l’exécutant pas à la lettre… Cependant, peut-être, pour vous obliger… dans les circonstances actuelles… Mais il va sans dire, n’est-ce pas, que vous nous garderiez le plus grand secret… Personne ne doit le savoir, pas même les soldats qui sont ici…

On voyait les soldats dans la salle à manger par la porte restée ouverte et Savinski, la poitrine gonflée de joie, n’osa pas serrer la main de ses interlocuteurs. Du reste, à cette seconde même, un incident nouveau se produisit qui modifia, hélas ! la situation de fond en comble. Lydia entra rapidement dans le cabinet de travail. Elle était dans un comble d’anxiété et, depuis un quart d’heure qu’elle était prête, se rongeait à se demander ce que signifiaient ces interminables conciliabules. N’en pouvant plus, le cœur déchiré, elle se décida à rejoindre son amant.

— Que se passe-t-il ? Que veut-on faire de toi ? demanda-t-elle, avant que Savinski, atterré, pût l’arrêter.

Il lui parut que le sol s’ouvrait sous ses pieds. L’entrée de la jeune fille avait fait sensation. Les deux commissaires, interdits, la regardaient fixement. La beauté de Lydia, l’éclat de ses yeux, l’indifférence qu’elle montrait pour tous les gens réunis dans l’appartement, l’unique préoccupation qu’on lisait sur son visage pour le sort de Savinski, les laissaient stupéfiés d’admiration. Les soldats eux-mêmes s’étaient rapprochés de la porte du cabinet de travail et leurs regards curieux ne quittaient pas la jeune fille.

— Très pénible, murmura le commissaire Zoubof, lorsqu’il revint à lui, très pénible, en vérité… Je crains, dit-il à voix basse à Savinski, qui avait été obligé de s’asseoir sur la table et qui gardait dans sa main la main de Lydia, je crains que nous ne soyons obligés d’exécuter notre ordre dans sa rigueur.

Savinski ne répondit pas. Il sentait la main de Lydia qui serrait la sienne. C’était une étreinte que rien ne pourrait défaire. Il eut l’impression qu’il irait avec elle jusqu’à la mort.

La perquisition commença. Le bureau fut fouillé. On n’y trouva rien. Ici Savinski était tranquille. Il n’avait pas un papier compromettant. Du reste, depuis que Lydia était près de lui, il avait recouvré son calme. Il avait l’impression d’assister à un spectacle où il ne tenait aucun rôle. Ses nerfs, après tant de secousses, étaient insensibles. Il regardait avec curiosité les deux commissaires poursuivre leurs recherches. Ils s’y montraient assez maladroits. « Ils ne savent pas leur métier, pensa-t-il d’abord. Autrefois la police travaillait mieux. » Ils ne trouvèrent même pas une somme importante en billets de banque que Savinski avait cachée sous un coin du tapis qu’il avait décloué. Il y avait plus d’une centaine de mille roubles en billets anciens. Mais leur maladresse, à la regarder de plus près, lui parut jouée. Oui, manifestement, ils faisaient semblant de chercher avec zèle de façon à n’être pas dénoncés par les gardes rouges, mais ils voulaient aussi que Savinski ne fût pas leur dupe.

Ce jeu l’amusa un instant.

Soudain une idée lui vint. Peut-être pourrait-il encore sauver Lydia qui se tenait étroitement serrée contre lui et dont le souffle frais effleurait sa joue.

— Messieurs, dit-il, avez-vous à cette heure-ci à la Gorokhovaia un chef responsable avec qui entrer en communication ?

— Sans doute, Nicolas Vladimirovitch, sans doute, répondit le commissaire Zoubof. Notre chef, le camarade Ouritski, doit être encore à la préfecture. En réalité, notre travail se fait surtout de nuit.

— Eh bien, alors, voudriez-vous être assez aimable pour lui exposer, par téléphone, le cas particulier dans lequel je me trouve ? L’affaire pourrait être arrangée ainsi et je vous garderai une longue reconnaissance de votre bonne volonté…

Les commissaires consentirent, mais l’officier fit remarquer qu’il faudrait transmettre le nom de madame…

Lydia écoutait depuis un instant sans arriver à comprendre de quoi il s’agissait. Il y avait là un mystère qu’il fallait percer.

— Vous voulez mon nom, leur dit-elle, le voici sur une pièce d’identité…

Elle leur tendit une pièce officielle où son nom, son âge, sa résidence étaient portés…

Zoubof se mit au téléphone et, en un clin d’œil, eut la communication avec la préfecture à la Gorokhovaia. Il commença à exposer la demande de Savinski… Lorsque Lydia vit de quoi il s’agissait, elle se leva aussitôt et, s’adressant à son ami avec une extrême agitation, elle lui dit à voix basse :

— Quoi, Nicolas, on t’arrête… Je croyais qu’il ne s’agissait que d’une perquisition… Es-tu en danger ? Que va-t-on faire de toi ?

— Il ne s’agit pas de moi, chère petite, fit Savinski. Oui, on va me mener en prison, mais tu sais que cela arrive à beaucoup de braves gens aujourd’hui ; j’y serai deux ou trois jours, puis on me relâchera. Cela est sans intérêt, mais c’est de toi que je me préoccupe. L’ordre est si sottement conçu que toute personne trouvée dans mon appartement doit être arrêtée aussi. Et quand même tu serais libérée presque tout de suite, je voudrais t’éviter cette horrible prison…

Il n’en dit pas davantage, déjà Lydia s’enflammait :

— Puisque tu vas en prison, j’y serai avec toi…

Un débat s’engagea entre eux, Savinski voulant lui persuader qu’elle lui serait mille fois plus utile en restant libre, mais Lydia se butait à l’idée de ne pas le quitter. Pendant leur entretien qui se faisait à voix basse, on entendait des bribes de conversation de Zoubof au téléphone :

— Oui, camarade Ouritski… Je comprends. Dix-huit ans… Ah ! ah !… charmante, oui… C’est pour cela que je me suis permis de vous appeler…

Et soudain, il raccrocha le récepteur, se gratta la tête, et, se tournant vers Savinski :

— Rien à faire, dit-il, il faut aller à la Gorokhovaia, mais pour vous, Lydia Serguêvna, il est probable que vous n’y resterez pas longtemps.

Il fut bien étonné de voir que le visage de la jeune fille montrait la plus grande satisfaction.

Cependant il restait à perquisitionner dans les autres pièces de l’appartement. Les soldats, las d’attendre, avaient gagné la cuisine. La fatigue prenait peu à peu Savinski et Lydia. Ils ne parlaient pas. Savinski était plongé dans de noires réflexions ; pour l’instant, Lydia, plus jeune, ne songeait qu’à lutter contre le sommeil. La vieille Annouchka le vit ; elle eut pitié d’elle et s’approcha de la jeune fille :

— Je vais vous préparer à déjeuner, dit-elle. Vous n’aurez pas grand’chose à manger là-bas. J’ai allumé le fourneau, le café sera prêt dans un instant…

Elle caressa le bras de Lydia et retourna à son travail. Quelques moments plus tard, elle revint, apportant du café chaud, du pain et du beurre. Savinski invita les commissaires à déjeuner avec eux et l’on improvisa ainsi un repas matinal. A peine à table, Lydia se mit à dévorer des tartines. Elle but coup sur coup deux grandes tasses de café. Elle était soudain, sans qu’elle pût s’en expliquer la raison, si heureuse que sa bonne humeur devint contagieuse et arracha Savinski à ses préoccupations. Quant aux deux commissaires, ils étaient radieux. Jamais, dans l’exercice de leurs fonctions, ils n’avaient rencontré pareille bonne fortune. La conversation, grâce à Lydia, fut animée ; il n’y avait là ni chasseurs bolchéviques, ni proie bourgeoise. Il n’y avait que des êtres humains réunis par le hasard de la vie et qui trouvaient fort agréable, après une nuit quasi-blanche, de s’asseoir à une table et de se restaurer.

Il fallut pourtant partir. Il était passé six heures. Avant de quitter la maison, Savinski donna l’ordre à Annouchka de téléphoner dès neuf heures chez Séméonof pour lui faire savoir qu’il était en prison à la Gorokhovaia. « Vous ne parlerez que de moi », lui dit-il.

Ils sortirent. Deux soldats furent laissés dans l’appartement, à la grande indignation d’Annouchka, qui redoutait les vols probables.

Une automobile attendait à la porte. L’obscurité était encore complète et le froid vif. Les deux commissaires, avec beaucoup de politesse, installèrent Savinski et Lydia dans le fond de la voiture et s’assirent sur le siège de devant.

A travers une ville morte, ils arrivèrent en quelques minutes à la Gorokhovaia.

XV A LA GOROKHOVAIA

Le vestibule de la préfecture, à la Gorokhovaia, était plein de soldats. Savinski et Lydia furent conduits dans une grande pièce, au premier étage.

Lydia, sûre de n’être pas séparée de Savinski, n’avait pour l’instant aucun souci ; l’excellent déjeuner qu’elle avait pris avant de partir avait fait disparaître la fatigue d’une mauvaise nuit. Elle n’était plus que curiosité. Ils se trouvaient dans un vaste salon qui avait dû faire partie des appartements de réception du préfet. Il en conservait encore quelques fauteuils et chaises capitonnés et recouverts d’une soie bleu pâle, et un tapis à la machine, moderne, dont les couleurs étaient effacées. Dans un angle de la pièce, derrière quelques tables rangées en arc de cercle, deux employés travaillaient. Devant eux, un accusé se tenait debout. C’était, à en juger par sa tenue, ce qu’on appelait alors un « bourgeois », état suffisant pour être classé comme suspect. Les employés remplissaient lentement des fiches, des formulaires, ouvraient des registres. Cet ordre administratif surprit Lydia à qui il paraissait incompatible avec l’idée qu’elle se faisait des procédés employés sous le règne de la Terreur, décrété par les bolchéviques. Et puis le calme de cette pièce, son aspect tranquille et riche, le manque de tragique qu’il y avait en tout cela ! Elle fit part de ses réflexions à Savinski à mi-voix.

Il haussa les épaules et sourit.

— La bureaucratie ne mourra jamais chez nous. Lénine sera impuissant à la détruire. Même les actes illégaux seront toujours faits dans les formes.

Il tâchait de ne pas paraître soucieux, de montrer la liberté de son esprit, de façon à ne pas alarmer la jeune fille, et l’effort qu’il faisait dans cette direction finissait par avoir le plus heureux effet sur son humeur.

Leur tour vint de passer devant les fonctionnaires dans le coin de la pièce. Ils multipliaient les formalités d’écrou. Il fallut enfin remettre son portefeuille. Les employés donnèrent un reçu en forme de l’argent qu’il contenait. Mais Savinski, qui avait suivi avec intérêt ce qui s’était passé quand le précédent « bourgeois » avait été incarcéré, avait prudemment glissé quelques centaines de roubles dans la poche de son pantalon.

Deux soldats les attendaient à la porte. C’étaient deux Lettons à la figure dure et maigre. Ils gravirent un escalier en colimaçon dont les jours intérieurs donnaient sur le vestibule d’entrée. A chaque fenêtre, une mitrailleuse était braquée sur la porte qui ouvrait sur la Gorokhovaia et un soldat montait la garde. « Comme ils ont peur d’un coup de force ! pensa Savinski. Ils ne se sentent pas très solides. » Ils s’arrêtèrent devant une petite antichambre pleine de gardes rouges. Leurs conducteurs échangèrent quelques mots avec le chef du poste.

— C’est plein chez nous, dit celui-ci avec bonne humeur.

Au troisième étage, même réponse.

Au dernier étage, enfin, ils furent admis dans la petite antichambre où cinq ou six soldats fumaient. A une table était assis un tout jeune homme à peine âgé de vingt ans, un petit juif à l’air farouche et important, aux cheveux noirs, crépus, en broussailles, qui avait devant lui un registre où il couchait les noms de ses hôtes. Il prit celui de Lydia d’abord et lui demanda pour quelle cause elle était arrêtée. Lydia, qui le dévisageait avec curiosité, répondit d’une voix claire et sans trahir le moindre embarras :

— Je n’en sais rien. Si vous voulez me l’apprendre, vous me ferez plaisir.

Les soldats sourirent, mais le petit employé fronça le sourcil.

— Je pense que vous êtes arrêtée pour raisons politiques, fit-il gravement. Nous allons mettre « contre-révolution ».

Cette fois-ci, un des soldats, un grand diable dégingandé qui ne quittait pas des yeux cette enfant si belle, rit ouvertement.

— Fouillez la prisonnière, dit le gamin d’une voix rêche à un soldat debout près de lui.

Savinski eut un sursaut et s’approcha de Lydia.

Elle se tourna vers lui et, d’un coup d’œil, le supplia de ne pas intervenir. Le soldat hésita, regarda Lydia, se balança sur ses deux jambes, haussa les épaules et finalement répondit :

— C’est inutile, Léon Davidovitch. Vous voyez bien que c’est une enfant…

Tous les soldats présents montraient par leur contenance qu’ils approuvaient l’attitude de leur camarade. Le petit employé blêmit de rage, mais il n’osa pas renouveler son ordre. Il murmura quelques mots inintelligibles dont on entendit seulement la fin.

— … La consigne est formelle, je le ferai moi-même.

Il se leva, vint à Lydia, et, comme pour la forme, se contenta de tapoter légèrement sa fourrure à la hauteur des hanches.

Lorsque Savinski eut répondu aux questions posées et qu’on se fut assuré qu’il ne portait pas de revolver, un des soldats poussa une porte vitrée et ils furent introduits dans le logement qui leur était destiné.

C’était une grande pièce carrée, basse de plafond, à peine éclairée par une lampe électrique pendant au bout d’un fil au centre de la chambre. Par l’unique fenêtre qui regardait sur la cour, pénétrait une pâle lueur qui annonçait la prochaine et tardive arrivée de l’aube. Une odeur âcre, tiède, suffocante, faite de la respiration des hôtes de la prison, de leur sueur, du cuir de leurs bottes, de la paille de leurs matelas, des planches à moitié pourries du parquet, de la fumée rance des cigarettes, arrêta Lydia et Savinski à leur premier pas et les cloua sur place. L’épreuve était plus dure encore que ne l’avait imaginée ce dernier. Il sentit la pression du bras de Lydia sur le sien, mais elle ne dit rien. Cependant leurs yeux s’habituaient à la demi-clarté qui régnait dans la salle et le spectacle qu’elle offrait leur serra le cœur. Des lits de camp, pressés les uns contre les autres, l’emplissaient toute, laissant à peine un étroit passage libre au centre et deux allées qui conduisaient à des portes ouvertes dans la cloison, à leur gauche ; sur une table, un homme était couché, enveloppé d’un manteau militaire qui lui couvrait la tête ; on ne voyait de lui que l’extrémité de ses bottes en porte-à-faux. Sur les lits de camp, et parfois à même le plancher, des hommes étaient étendus dans un affreux désordre, souvent trois d’entre eux occupant deux lits. La plus grande partie de ces prisonniers dormaient d’un sommeil agité, parfois coupé de gémissements ; des mouvements nerveux les secouaient, les faisaient se retourner sur leur couche dure et étroite ; des bras étaient brandis en l’air ; des mains fiévreuses grattaient des nuques piquées par la vermine. D’autres, allongés sur le dos, la bouche ouverte, ronflaient. Dans un angle, la petite pointe rouge d’une cigarette brillait comme un ver luisant égaré dans un jardin infernal. Un petit bossu, hagard, la figure frénétique, surgit soudain de sa couche, courut sous la lampe, tira un calepin de sa poche et, fébrilement, y inscrivit quelques mots… Puis, jetant un regard méfiant sur les nouveaux arrivés, il regagna sa place.

Savinski aperçut enfin, près de la table, un banc sur lequel il y avait une place libre. Il y conduisit Lydia, s’assit et la prit sur ses genoux. Elle se serra contre lui, l’embrassa doucement sans parler. De nouveau, une fatigue insurmontable l’accablait. Elle s’endormit aussitôt. Lorsqu’elle se réveilla une heure plus tard, c’était déjà le jour, le jour gris, triste, des matinées d’hiver de Pétrograd, un jour si pâle qu’il fait regretter la nuit. Elle ouvrit les yeux et vit qu’elle était dans les bras de Savinski. Que lui étaient la prison et ses terreurs ? Elle sourit tendrement à son amant dont la figure grave et fatiguée s’éclaira. Il caressait avec douceur la main de la jeune fille appuyée sur sa poitrine.

Déjà la grande salle s’animait. Des prisonniers se levaient ; ils semblaient harassés et se détendaient en soupirant. Beaucoup allumaient tout de suite une cigarette.

Une heure de sommeil avait rendu à Lydia sa fraîcheur. Elle avait repris une entière tranquillité d’esprit et acceptait avec bonne humeur ce qu’elle appelait une aventure.

— Cette fois-ci, dit-elle en plaisantant à Savinski, je sais au moins quelque chose de la révolution, c’est que cela sent très mauvais.

Des gens venaient à eux, des conversations s’engageaient. La présence de Lydia faisait sensation. Elle avait gardé sa fourrure, mais, à cause de la chaleur de la pièce, l’avait entr’ouverte par le haut. Son cou frais et la poitrine légèrement décolletée apparaissaient. C’était comme si l’on eût apporté des fleurs dans l’air empoisonné d’une chambre de malade. Savinski demandait des détails sur la vie de la prison. La seule chose qui le préoccupait pour l’instant était de savoir à quelle heure on les interrogerait, car il était essentiel que Lydia pût rentrer chez elle pour le déjeuner. Ainsi personne ne saurait où elle avait passé la nuit. Les renseignements furent mauvais. Une douzaine de prisonniers affirmèrent aussitôt qu’ils étaient là depuis trois, quatre ou cinq jours, sans avoir été appelés par Ouritski, sans connaître le motif de leur arrestation. Un officier causait avec Lydia. C’était un homme jeune, il riait et plaisantait. Il avait l’air de s’adapter sans peine à l’existence de la prison. Elle remarqua avec étonnement que ses mains tremblaient tandis qu’il lui parlait. « Comme il a peur ! » pensa-t-elle. Cette impression lui fut désagréable, mais ne fit que l’effleurer. Il y avait en elle une source de bonheur si abondante que rien ne pouvait la tarir. Elle ne songeait même pas à la possibilité d’une longue détention pour Savinski. Tant d’autres avaient déjà été arrêtés ainsi, puis relâchés au bout de quelques jours ! Les prisons de Pétrograd, pourtant immenses, ne pouvaient suffire à loger la moitié de la population… Pour l’instant, elle était entourée de gens aimables qui s’empressaient pour lui plaire ; elle avait son amant à côté d’elle ; elle ne voulait pas voir plus loin.

Il y avait dans cette salle le mélange le plus étonnant qu’on pût imaginer. Des contre-révolutionnaires, c’est-à-dire des officiers de tous grades, quelques bourgeois notables, puis des spéculateurs, un groupe de quatre personnes qui avaient fait un coup hardi en accaparant du platine, puis des prisonniers de droit commun, des escrocs, de simples voleurs arrêtés dans la rue. L’aristocratie de ce groupe-là était composée par une petite bande de faux monnayeurs qui avaient adroitement mis en circulation quelques milliers de faux billets « Kerenski ». Ils avaient l’air satisfaits d’eux-mêmes et portaient haut la tête. Un tiers au moins des prisonniers étaient des bolchéviques arrêtés pour concussion. Un homme fort occupé à préparer du thé sur une table à l’aide d’une lampe à esprit de vin, en apporta un verre à Lydia, qui l’accepta avec grand plaisir. Et comme elle allait boire, il lui dit : « Attendez, attendez », tira triomphalement de sa poche assez sale un morceau de sucre et prononça :

— C’est le seul qui me reste !

Lydia n’osa pas le refuser. Elle apprit d’un de ses voisins que l’homme au sucre était un commissaire qui, envoyé en Sibérie porter de l’argent aux troupes, avait prétendu avoir été volé en route.

Cependant, le chef de la chambrée vint présenter ses respects à Savinski et à Lydia. C’était lui qui réglait les rapports des prisonniers entre eux, fixait le tour des corvées, l’ordre dans lequel ils descendaient aux lavabos, organisait les équipes pour le partage des bidons de soupe, dressait la liste des objets à faire acheter au dehors par un garde rouge. Ce personnage important était un homme d’à peine trente ans, à la figure énergique et plaisante, aux cheveux roux, à l’allure décidée. Il avait eu un emploi élevé à l’état-major de l’armée rouge. Un jour, quatre cent mille roubles avaient disparu de son bureau et il avait été arrêté. Il mena Savinski et Lydia faire le tour du domaine sur lequel il régnait maintenant, et, comme des prisonniers balayaient la salle, il fit passer ses nouveaux hôtes dans une petite pièce voisine où une douzaine de lits de camp se touchaient. Une femme était couchée sur l’un d’eux et tenait entre ses bras une fillette de six ans environ, qui dormait encore. Sur la figure fatiguée de la mère, on lisait qu’elle n’avait d’autre préoccupation que cette petite, qui était pâle, chétive, comme tant d’enfants poussés sur la terre humide de Pétrograd. Lydia, à demi-voix, causa avec elle. Elle avait été prise comme otage avec sa fille, car son mari, accusé de contre-révolution, avait pu s’enfuir. Tant qu’il ne se rendrait pas, elle resterait là avec son enfant. Elle avait l’air à moitié folle de douleur.

— S’il revient, dit-elle, ils le fusilleront… S’il ne revient pas, qu’arrivera-t-il à ma petite ?… Elle ne pourra supporter longtemps cet emprisonnement. Regardez comme elle est maigre !

Elle souleva une couverture. Lydia vit des jambes minces comme des flûtes où les genoux et les chevilles faisaient de grosses bosses osseuses.

Le chef de la chambrée dit à Savinski :

— Vous logerez ici ce soir, c’est le quartier bourgeois.

Savinski s’assit sur un lit. Il était accablé. Depuis deux heures que les prisonniers étaient réveillés, il n’avait pu échanger un mot avec Lydia. La matinée avançait. Il allait être onze heures. Il fallait qu’il causât seul à seule avec elle. Il craignait maintenant le pire, une longue séparation. Les bolchéviques le garderaient. Il y avait eu, sans doute, une imprudence commise du côté de Spasski. Voilà où l’avait mené sa sympathie pour ce contre-révolutionnaire à la réussite de qui il n’avait jamais cru. Il maudit cette facilité avec laquelle il se laissait entraîner par ses sentiments dans des aventures qui pouvaient devenir tragiques. Il était impardonnable, car il était un homme habitué aux affaires et au plus matériel côté de la vie. A Lydia, il ne pouvait rien dire de ses préoccupations. Il voulait l’amener à comprendre qu’elle le quitterait dans quelques heures. La chose n’était pas facile. La jeune fille refusa nettement.

— Où tu seras, dit-elle, je serai… Je n’ai que toi au monde et, sache-le, dès maintenant tu n’as plus que moi.

Il fallut une longue insistance pour que Savinski arrivât à lui démontrer qu’elle lui serait mille fois plus utile en liberté qu’auprès de lui. Qui lui ferait parvenir de la nourriture chaque matin, qui ferait des démarches pour obtenir sa liberté ? Il la convainquit enfin. Mais la jeune fille avait les yeux pleins de larmes.

— Que tu me fais de la peine ! dit-elle. Mais, hélas ! je vois bien que tu as raison…

Comme elle parlait ainsi, son nom fut appelé à haute voix à la porte de la salle. Un employé agitait un papier. Elle se leva.

— Suivez-moi, dit-il. Vous êtes attendue à l’interrogatoire.

Il y eut un brouhaha dans la chambre. On entendait des voix qui se mêlaient et disaient : « Jamais on n’a été interrogé aussi vite. C’est un miracle ! » — « Nous le savions bien, vous partez déjà ! » — « Hélas ! » murmurait un autre.

Il fallut se quitter. Lydia se jeta au cou de Savinski et, oublieuse des prisonniers qui, tous, la regardaient, l’embrassa passionnément. Elle ne pouvait se détacher de lui. Il semblait que ce fût la dernière minute de sa vie qu’elle passât dans ses bras. L’employé, à la porte, était gagné par la sympathie générale qui allait à la jeune fille. C’était d’une voix molle et presque machinalement qu’il répétait : « Il faut se hâter, il faut se hâter ! »

Soudain, Lydia eut une idée nouvelle.

— Je veux te revoir, dit-elle, même si on me libère.

Elle enleva rapidement sa fourrure qu’elle avait gardée sur elle et la laissa dans les bras de son amant. Et, maintenant, en toilette de bal, décolletée, éclatante de fraîcheur et de beauté, droite et la tête en arrière à sa façon, elle marcha vers la porte qui se referma sur elle, laissant les spectateurs de cette scène éblouis et retenant leur souffle à cette fugitive vision.

Un quart d’heure s’écoula. Savinski était sans pensées. Assis sur un banc, la tête entre ses mains, il restait comme endormi. Il n’avait conscience ni du temps, ni du bruit de la chambrée. Soudain il y eut un brouhaha. Lydia reparaissait. Elle courut à son amant.

— Je suis libre, dit-elle… J’ai eu affaire à un homme très poli. Il s’est excusé fort aimablement de la déplorable erreur par suite de laquelle j’ai été arrêtée… Il va t’interroger tout de suite. Tu vas descendre avec moi. Mais je suis sûre, dit-elle avec frénésie, sûre, tu m’entends, qu’il va te libérer aussi.

La joie rayonnait d’elle, et, comme l’employé appelait : « Nicolas Vladimirovitch Savinski », il suivit la jeune fille qui lui montrait le chemin.

Ils furent introduits à nouveau dans le salon où ils étaient entrés six heures auparavant. Là, Lydia eut une grande déception. Elle n’eut pas la permission d’accompagner Savinski chez le commissaire chargé de l’interrogatoire. Elle devait quitter la prison sur-le-champ. Mais la certitude de le revoir dans peu d’instants l’emplissait encore et elle le laissa sans angoisse.

Quelques secondes plus tard, Savinski était en face du redoutable Ouritski, dont la renommée remplissait déjà la ville. Ouritski, qui était assis devant une grande table sur laquelle il consultait un dossier, se leva à l’entrée de l’inculpé et vint lui serrer la main. C’était un homme de taille moyenne, très maigre, à la figure intelligente, rasé, de mouvements vifs et nerveux, au type sémite assez élégant, mais très accentué. Il avait l’air exténué de fatigue. Il offrit une chaise à Savinski et retourna à son dossier qu’il feuilleta quelques instants. Ces minutes parurent un siècle à Savinski. Il ne pouvait supporter l’anxiété du doute. Qu’avait-on contre lui ? Tout était préférable à l’attente… Et, cependant, il faisait un effort extrême pour garder son sang-froid… Cette lutte contre soi-même était harassante.

Enfin, Ouritski prit une liasse de papiers, leur passa un caoutchouc et les tendit à Savinski.

— Voici vos papiers, dit-il d’une voix blanche. Je vous les rends… Je vais vous mettre en liberté. (Savinski baissa les yeux pour que la joie de son regard ne le trahît pas.) Mais, si vous le voulez bien, je vous poserai d’abord, pour le procès-verbal, quelques questions que vous aurez l’obligeance d’écrire vous-même avec votre réponse…

Une sonnerie de téléphone l’interrompit. Le commissaire, d’un geste las, décrocha un récepteur à un des quatre appareils fixés au mur derrière lui, écouta un instant, donna un ordre bref et reprit :

— Vous connaissez Spasski ? demanda-t-il.

— Oui, répondit Savinski.

— Veuillez l’écrire.

— Avez-vous eu des relations avec lui depuis le 7 novembre 1917, par lettre, par personne interposée, ou directement ?

— Non, répondit Savinski.

— Veuillez l’écrire.

— Avez-vous son adresse actuelle ?

— Non.

— Veuillez l’écrire.

Les mêmes questions furent posées au sujet des généraux commandant l’état-major du Don. Les réponses de Savinski furent négatives. Soudain Ouritski, qui marchait fébrilement dans la pièce, s’arrêta devant Savinski et lui demanda à brûle-pourpoint :

— Connaissez-vous l’ingénieur Mouchine ?

Savinski hésita un instant, puis se reprit et d’une voix nette dit :

— Non.

Ouritski prit alors le procès-verbal, le lut à haute voix.

— Veuillez signer, dit-il. Vous êtes libre.

Il se leva et le salua. Savinski se dirigea vers la porte. Comme il allait l’ouvrir, la voix blanche d’Ouritski l’arrêta.

— Il serait très peu sage de votre part, Nicolas Vladimirovitch, de revoir Spasski, ni d’avoir quelques relations que ce soit avec lui, et non plus avec l’ingénieur Mouchine. C’est un conseil que je vous donne… Au revoir.

Savinski sortit, mais, pendant qu’on accomplissait les formalités de levée d’écrou, les dernières paroles du commissaire retentissaient encore en lui et le glaçaient. « Quelle insolence à me parler ainsi ! pensa-t-il. Pouvait-il me faire plus explicitement comprendre qu’il n’ajoutait aucune foi à mes déclarations ?… Cet homme joue avec moi. Cette histoire n’est pas finie… » Toute sa joie avait disparu.

Sur le trottoir seulement de la préfecture, il échappa à l’angoisse qui, de nouveau, l’étreignait. Il était midi. C’était une claire journée d’hiver. La neige des jardins de l’Amirauté étincelait sous le soleil. Au sortir de la geôle puante, il respira librement l’air sec et glacé. Il semblait pour la première fois de sa vie être capable de goûter la joie d’un jour lumineux et froid. « Que c’est bon ! Que c’est beau ! », répétait-il immobile devant la porte du bâtiment.

A cet instant, d’une embrasure de magasin sur le trottoir d’en face, une jeune femme sortit et vint à lui. C’était Lydia.

Il la serra contre son cœur.

— Je suis heureux ! dit-il, je t’aime !

Ils rentrèrent à pied par le quai du Palais. Ils croyaient avoir vécu un rêve troublé. La seule réalité était l’aube éblouissante de leur amour. Quelques minutes plus tard, ils se quittèrent devant l’hôtel du prince Serge Volynski. Ils se retrouveraient à la fin de la journée… Où ? Ils ne savaient encore. L’appartement de Savinski était-il toujours occupé par les soldats ?… Et même, libre, était-il prudent de s’y rencontrer ?… Cela se réglerait par téléphone dans l’après-midi. Ils se reverraient… Qu’importait le reste !

XVI UN PONT EST COUPÉ

La vieille Annouchka fit à son maître un accueil touchant. La joie qu’elle montra à le revoir témoignait de la crainte qu’elle avait ressentie à le croire perdu. Les soldats, rappelés par un ordre téléphonique, venaient de quitter l’appartement. Il ne restait d’eux que l’odeur tenace du cuir de leurs bottes. Pendant que le cuisinier préparait le déjeuner, elle fit chauffer un bain, déchaussa elle-même Savinski, lui apporta une robe de chambre.

— Grâce à Dieu, dit-elle, vous voilà en sûreté, barine. Et cette belle demoiselle aussi, je pense.

— Oui, fit Savinski, grâce à Dieu, elle est sauvée.

Les larmes lui montaient aux yeux.

Après avoir mangé, une fatigue invincible le jeta sur son divan. Il dormit longtemps, d’un sommeil lourd coupé de rêves affreux. Il revoyait les jambes maigres, aux genoux osseux, d’une petite fille dans les bras de sa mère, et la petite fille sanglotait, sanglotait sans fin… Puis ce fut un homme au nez busqué, trépidant, qui sautillait autour de lui, exécutant une danse satanique… Et soudain, il s’arrêtait, le regardait dans les yeux et, d’une voix blanche, demandait : « Voulez-vous me donner l’adresse de Spasski ? » Et, tandis qu’il parlait, les sonneries de quatre téléphones derrière lui retentissaient sans interruption. Le vacarme dont elles remplissaient la salle ne cessait pas, faisait bourdonner les oreilles de Savinski qui était comme cloué sur son divan par les yeux fixes de cet homme… Tout à coup, il se réveilla, la sonnerie du téléphone appelait, appelait continûment. Il courut à l’appareil. Un message de Séméonof le priait de passer vers quatre heures au commissariat des Affaires étrangères… Il frissonna, se secoua pour chasser les lambeaux du cauchemar qui restaient accrochés à lui… Il regarda au dehors. Déjà la nuit venait. Il tira sa montre. Il était quatre heures moins le quart. Il n’avait que le temps d’aller au rendez-vous. Mais auparavant il demanda le numéro de Lydia. Où voulait-elle le voir ?… Il ne pouvait être chez lui avant cinq heures. Et peut-être serait-il en retard. Mais elle l’attendrait et Annouchka lui donnerait du thé… La voix claire de Lydia au bout du fil acquiesça.

Vingt minutes plus tard, il était en face de Séméonof dans le grand cabinet Empire jaune et rouge où, plus d’une fois, il s’était entretenu avec M. Sazonof. Il y arrivait plein de ressentiment à la fois et de crainte. L’impudence de ce Séméonof dépassait les bornes. Le faire arrêter ainsi au milieu de la nuit, cela ne pouvait se tolérer. Mais le sentiment que Séméonof appartenait à un parti tout-puissant et sans scrupules l’obligeait à se contraindre. Il fallait patienter encore.

Séméonof se précipita au-devant de lui. Il paraissait avoir perdu cette réserve glacée dans laquelle il était toujours enfermé. Il manifesta une colère véritable à l’idée que son ami Savinski avait pu être arrêté ainsi et mené en prison. Il y avait là l’imbécillité d’une commission indépendante qui agissait à l’aveugle et voulait faire du zèle. Informé par Annouchka dès neuf heures, le matin même, il n’avait pas perdu une minute, avait appelé au téléphone Ouritski qui dormait encore après une nuit de travail, et lui avait enjoint, sous sa propre responsabilité, de relâcher Savinski sans perdre un instant.

— J’ai répondu de vous, Nicolas Vladimirovitch, comme de moi-même, ajouta-t-il avec un pâle sourire… Vous savez toutes mes pensées. Je ne vous ai rien caché. Vous nous êtes indispensable. Vous travaillerez un jour avec nous.

La scène fut brève et, lorsque Savinski le quitta, il pouvait avoir l’impression que son interlocuteur avait joué franc jeu et que sa position était, dès maintenant, plus sûre. Mais, tandis qu’il regagnait son appartement, des doutes lui vinrent. « Est-ce encore une comédie ? se dit-il. Savait-il tout à l’avance ? N’a-t-il pas machiné lui-même mon arrestation ?… Ne veut-il pas ainsi exercer une pression sur moi et me faire sentir que je suis dans ses mains ?… Et Lydia ? Sait-il que Lydia était chez moi ? Il est impossible qu’il l’ignore… Va-t-il se servir de cette arme-là aussi ? » Il remarqua enfin que Séméonof n’avait pas fait la moindre allusion à ce qui avait motivé l’ordre de perquisition et d’arrêt. Pas un mot de Spasski ! Cela était étrange et donnait à penser. Ce ne pouvait être par hasard qu’il avait passé sous silence un sujet d’une telle importance. A ce moment, en pleins pourparlers de paix avec les empires centraux, la question du Don préoccupait vivement les commissaires du peuple. Le front de Savinski se plissait. Il allait à pas rapides, la tête baissée. Il releva les yeux : il était en face de chez lui. Les fenêtres de son cabinet de travail étaient éclairées. Lydia était là… Tout fut oublié.

Quelques minutes après, elle était dans ses bras. Les lèvres sur la nuque de la jeune fille, il respirait le parfum enivrant de la jeunesse. Une minute comme celle-là ne valait-elle pas d’être payée par les angoisses de la nuit, par l’odeur âcre de la prison ? Il écoutait Lydia parler. La musique seule de sa voix était un dictame à tous les maux. Elle racontait son retour chez elle, la joie de retrouver sa chambre, ses meubles, l’atmosphère pure qui y régnait, et puis le déjeuner en famille, le grand appétit qu’elle avait.

— Mon père, dit-elle en riant, m’a assuré que je n’avais jamais eu si bonne mine. Il m’a emmenée chez lui un moment. Ah ! si tu savais comme j’avais envie de lui dire que je suis à toi… Peut-être l’avait-il deviné… Non, non, ce n’est pas impossible ; à la façon dont il me regarde parfois, j’imagine qu’il voit très loin en moi et des choses qui doivent rester secrètes… Au fond, il n’a, je crois, qu’un désir : il veut que je sois heureuse… Comment ? Peu lui importe. Il n’a qu’une peur véritable, c’est que les temps où nous vivons me privent du bonheur qui m’est dû. Mais tu comprends qu’il ne peut pas dire ce qu’il sent… Alors, cela va de lui à moi dans des silences où il semble que nous parlions sans prononcer un mot… Rien que des pensées qui volent, tièdes, caressantes, muettes… Je n’ai pas osé parler non plus et je l’ai laissé se reposer… Et puis j’ai dormi longtemps jusqu’à ce que tu me réveilles… Et me voilà enfin près de toi, dans tes bras, à ma place. Je t’aime… Je t’ai toujours aimé, ne le sais-tu pas ? Te souviens-tu, la première fois, quand je suis tombée à tes pieds… Tu m’as relevée ; j’étais comme étourdie et tu me soutenais avec tant de fermeté et de douceur… J’ai vite repris mes sens, — mais faut-il te le dire ? que penseras-tu de moi ? — j’ai fait semblant d’être encore sans connaissance pour rester un moment de plus serrée contre toi… Et puis je ne t’ai pas vu pendant longtemps ! Où avais-tu disparu, méchant ?… Tu étais enfermé chez toi, près des tiens… Ah ! je te battrai, je crois, dit-elle d’une voix changée. Six mois, tu t’es caché ; six mois tu m’as abandonnée… Tu étais heureux, sans doute… Dis, je t’en supplie, dis que tu n’étais pas heureux sans moi !… (Une douleur véritable faisait vibrer ses paroles…) Mais enfin, tu pouvais vivre ; tu ne me cherchais pas. Il a fallu que le hasard nous réunît chez Nathalie… Moi j’avais appris qui tu étais, naturellement… Mais toi, savais-tu même mon nom ?… C’est encore bien beau que tu m’aies reconnue. Tu ne m’avais pas oubliée, dis ?

— Je sentais toujours ton corps souple et charmant dans mes bras, répondit Savinski.

Il la reconduisit chez elle à l’heure du dîner. La Millionnaia était déserte. Au coin d’Aptiékarski Péréoulok qui était plongé dans l’obscurité, un petit groupe de soldats attendait, silencieux, dans la nuit glacée. Un seul réverbère brûlait et éclaira un instant la figure souriante de la jeune fille. Les soldats la regardèrent et laissèrent passer le couple, sans mot dire. Savinski et Lydia, tout occupés qu’ils étaient l’un de l’autre, ne les virent même pas. Ayant mis Lydia chez elle, Savinski hésita un instant, puis se décida à aller dîner au club voisin au lieu de rentrer chez lui. Savinski ne se douta pas qu’il avait échappé ainsi à une nouvelle expérience de la vie révolutionnaire et, qu’eût-il repassé seul devant les soldats, il aurait laissé entre leurs mains son portefeuille, sa fourrure, ses habits et peut-être jusqu’à ses souliers.

Il s’endormit tard dans les draps où il croyait retrouver le parfum de Lydia. C’était une odeur légère, presque insaisissable, qui venait et disparaissait, laissant après elle quelque chose de frais et de brûlant à la fois, quelque chose de presque palpable qui prenait une forme, puis s’évanouissait…

Au matin, Annouchka, en lui servant son déjeuner, posa les journaux sur son lit, et, en manchette, au sommet des colonnes des Isvestia, il lut ces mots : La Révolution en Finlande. Le Gouvernement bourgeois chassé. Les Soviets au pouvoir.

D’une main tremblante, il déploya le journal. Les bolchéviques finlandais, soutenus par les marins et les soldats russes, avaient fait un coup d’État. Ils étaient maîtres d’Helsingfors et de tout le sud de la Finlande. Le gouvernement bourgeois avait pu gagner le nord du pays.

Les matins tristes d’hiver à Pétrograd, comment y sentir sa force ? Les plus solides se réveillent affaiblis, sans audace. Ce sont des heures où la vie reste incertaine au cœur des hommes, sans flamme, comme la lumière indécise au-dessus de la ville dans un ciel pâle qui se souvient d’une trop longue nuit et lutte péniblement pour triompher de l’obscurité. Savinski était atterré.

Sonia, ses enfants dans la tourmente ! Sans lui !… Son imagination ne lui présentait que les images les plus sombres… Des soldats envahissaient la villa… Ils l’occupaient en maîtres ; un désordre affreux ; les pleurs des enfants. Et Sonia jeune et belle, au milieu de ces forcenés !… Ah ! si seulement il s’était hâté davantage ! Que n’eût-il pas donné en ce moment pour la savoir dans la paisible Suède ? Et que faire ?… Y aller ? C’était son devoir… Mais Lydia ?… A prononcer ce mot, il y eut une révolte en lui. Il ne pouvait abandonner la jeune fille et même pour un jour la laisser seule sans la prévenir… Elle avait maintenant des droits sur lui et il sentait qu’il était impossible de lui annoncer par téléphone qu’il partait pour la Finlande retrouver les siens à l’heure du danger…

Il s’habilla lentement, en proie aux plus tristes préoccupations. Vers onze heures, comme machinalement, il se rendit à l’état-major de la place, car il fallait à présent un nouveau visa pour chaque voyage en Finlande. Au bureau des passeports, un commis déclara qu’on ne donnait pas de visa aujourd’hui et qu’on ne pouvait aller en Finlande que pour affaire de service. Qu’il repassât le lendemain… L’obligation de différer son voyage soulagea Savinski. Il se heurtait à une impossibilité matérielle qui lui permettait au moins de vivre en paix avec sa conscience.

Tôt dans l’après-midi, Lydia était chez lui. Elle était de la plus souriante et de la plus tendre humeur. Savinski se laissa emporter dans le monde féerique que ses caresses lui ouvraient. Quand Lydia était là, il ne pensait qu’à elle. Un instant, comme elle allait partir, il fut sur le point de lui parler de la révolution en Finlande. « Il sera temps demain, dit-il, si l’on me donne un visa. » Et il serra sa maîtresse dans ses bras.

Ils se revirent le soir chez Natacha. C’était la première fois qu’ils se retrouvaient en public. Savinski désirait et redoutait cette épreuve. Saurait-il modérer le feu de ses yeux en regardant la jeune fille ? Elle-même aurait-elle la force de jouer l’indifférence ? Il entra. La première personne qu’il vit dans le cercle fut Lydia. Elle avait choisi de porter la robe noire qu’elle avait eue sur elle en prison, la robe même que Savinski, deux jours auparavant, avait défaite de ses mains fiévreuses lorsque Lydia s’était donnée… Un flot de souvenirs monta en lui ; il s’arrêta. La voix de Nathalie Choupof-Karamine le ramena à lui-même et la phrase qu’elle lui jeta à travers le salon le fit sursauter.

— Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, dit-elle, venez nous raconter vos impressions de prison.

Savinski avait jugé plus sage de ne pas dire qu’il avait été arrêté et le hasard propice avait voulu qu’il ne rencontrât à la Gorokhovaia personne qu’il connût. Qui donc avait renseigné Nathalie ? Un nom immédiatement lui vint à l’esprit : Séméonof. Depuis longtemps il soupçonnait une intrigue secrète entre la belle Nathalie et le commissaire bolchévique… Mais que lui avait-il raconté ? Avait-il parlé de Lydia ?… Quelque maître qu’il fût de soi, il se sentit rougir. Instinctivement il regarda la jeune fille qui, comme tous les invités, avait entendu la phrase fatale. Elle rayonnait de bonheur. Sans doute l’évocation, surgie en plein salon, de la nuit à la Gorokhovaia avait-elle pour elle un charme secret… A la voir, il semblait que, emportée par le désir de confesser une vérité dont elle était fière, elle fût sur le point de dire : « J’y étais aussi. » Savinski l’en aima davantage, mais il la prévint, et, ayant repris son sang-froid, il s’avança vers Nathalie et, sur un ton indifférent, jeta :

— En vérité, cela est si peu de chose que je n’avais pas jugé intéressant d’en parler. Qui n’a été et qui n’ira passer quelques heures ou quelques jours à la Gorokhovaia ?

Mais Nathalie et ses hôtes voulaient des détails. Il fut obligé d’en donner. Il fallut tout raconter. Seule Lydia ne posa pas de questions. Elle écoutait, les yeux fixés sur Savinski, approuvait de la tête comme pour confirmer l’exactitude de son récit. Au début, Savinski n’osait la regarder ; peu à peu, il s’enhardit ; et, levant les yeux sur la jeune fille, il l’évoquait quelques heures plus tôt dans ses bras. Elle était là devant lui, vêtue d’une robe qui la couvrait toute et ne laissait voir que ses bras encore un peu maigres et la naissance de sa poitrine. Mais, pour Savinski, la robe tombait : Lydia n’était plus vêtue que de linge fin qui cachait à peine ses seins purs… Il hésitait maintenant sur le choix des mots, revenait sur des choses déjà dites et, finalement, s’arrêta court.

Nathalie manifestait une vive curiosité.

— Vous êtes le premier de notre cercle qui ait été arrêté, dit-elle. C’est un grand honneur.

— Je l’aurais laissé volontiers à d’autres, répondit Savinski d’une façon assez bourrue. Je pense que ceux qui voudront éviter pareille aventure feront bien de passer la frontière.

Nathalie se moqua de lui. Pourquoi était-il si noir ? La situation présente avait déjà duré au delà de tout ce qu’on aurait pu prévoir. Qui aurait imaginé les bolchéviques conservant le pouvoir trois mois ? Ils avaient pu réussir leur coup en trompant des simples d’esprit. Mais, aujourd’hui, l’ouvrier d’usine et le dernier des moujiks avaient compris qu’ils n’avaient apporté que la ruine ; ils s’effondreraient subitement comme était tombé Kerenski…

— A moins que les Allemands ne viennent régler leurs comptes, interrompit Ivan Choupof-Karamine. C’est la solution la plus probable.

Savinski n’écoutait plus. Il manœuvrait pour se rapprocher de Lydia. Il ne fut seul avec elle que pendant quelques secondes.

— Si tu savais, murmura-t-il, ce que je donnerais pour t’emmener chez moi !…

Le lendemain matin, comme il se trouvait une fois de plus en proie aux idées grises et que les préoccupations qui l’avaient bouleversé la veille redevenaient vivantes en lui, il eut la surprise de recevoir, vers dix heures, une lettre de sa femme apportée par un chef de train de la gare de Finlande. Sonia lui écrivait que la révolution n’avait amené aucun trouble chez eux ; les petites villes de villégiature, entre Wiborg et la frontière, n’avaient pas été touchées. Les administrations bolchéviques finlandaises semblaient ne pas vouloir inquiéter la population bourgeoise. Les trains circulaient comme à l’ordinaire. En somme, pour l’instant, il ne devait se faire aucun souci. Elle espérait qu’un jour prochain, ses affaires étant réglées, ils passeraient tous ensemble en Suède. La lettre était écrite sur le ton calme que Sonia apportait en toutes choses ; elle était affectueuse, ouverte, franche et droite ainsi qu’à l’ordinaire.

Savinski, en la lisant, sentait l’émotion grandir en lui. Quelle femme admirable était la sienne ! Il semblait qu’elle eût été créée pour lui éviter toutes difficultés et toutes peines. Maintenant il respirait à l’aise. Grâce à Dieu, les siens n’étaient pas en danger. Il pouvait donc, sans se condamner lui-même, rester à Pétrograd… Un post-scriptum attira son attention. « Tu peux me faire passer une réponse par le porteur de cette lettre. C’est un homme sûr. Sa femme et ses enfants habitent à côté de chez nous et je m’occupe d’eux. »

Savinski fit entrer le chef de train qui attendait dans la salle à manger.

— Vous pouvez prendre une lettre pour ma femme ? demanda-t-il.

— Certainement, Votre Honneur, répondit l’homme. Je repars ce soir, à 11 heures. Si Votre Honneur veut préparer une lettre, je passerai la chercher vers 8 heures.

— Je vous attendrai, dit Savinski. Venez sans faute.

Resté seul, Savinski se mit à marcher de long en large dans son cabinet de travail. Longtemps, il ne fit qu’aller et venir, fumant des cigarettes. Lorsqu’il s’arrêta, sa résolution était prise et il se mit à son bureau. Il écrivit une lettre à sa femme. Il lui envoyait les passeports pour elle, ses enfants et la femme de chambre, visés pour la Suède et l’Angleterre. Il la suppliait de profiter des quelques jours de calme qui restaient encore devant elle (l’exemple du début pacifique de la révolution russe était là) pour gagner Abo et, par le service des traîneaux sur la glace, le port des îles Aland où l’on s’embarquait pour Stockholm. Voyage facile avec brèves étapes. En trois jours, sans fatigues et sans risques, ils seraient en sûreté. Il lui remettait une double lettre pour les directeurs des banques où il avait ses fonds en Suède et à Londres. Elle serait ainsi à l’abri du besoin. Lui-même la rejoindrait à la première occasion. Pour l’instant, la frontière était fermée, mais cela n’était que temporaire. Grâce à ses relations au commissariat des Affaires étrangères, il obtiendrait dans peu de temps un visa pour l’étranger. (Emporté par le mouvement de sa pensée, Savinski écrivit cette phrase sans faire de retour sur lui-même.) Elle pourrait lui donner de ses nouvelles par la valise suédoise. Il se servirait de la même voie pour lui faire tenir des siennes. Les temps étaient tels qu’il ne pouvait engager une discussion sur un projet mûrement pensé et il comptait sur elle pour l’exécuter sans délai. Sa lettre était affectueuse et tendre, mais impérative. Il fut occupé ensuite à régler les questions matérielles, pour assurer à sa femme la libre disposition de sa fortune. Tout cela le mena jusque bien après le déjeuner.

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